‹ Les poilus de la 9eChapitre 2 sur 4 · GRAINS ET FOURRAGES · texte numérisé non relu

GRAINS ET FOURRAGES

que nous entendons un piétinement de chevaux et la voix brutale d'un Boche qui injurie ses bêtes.

Presque au même instant, des pas lourds résonnent sur le pavé de la rue, et nous n'avons que le temps de nous blottir sous un porche.

Quatre soldats allemands passent devant nous portant sur leurs épaules des selles et des couvertures. Ils sont en tenue d'écurie, calot et bourgeron.

Ce sont sans doute des ordonnances qui vont seller les chevaux de leurs officiers.

Quand ils sont passés, nous sortons de notre cachette, mais nous sommes presque aussitôt obligés d'y rentrer, car de nouveaux Boches font leur apparition.

Ceux-là ont le sac au dos et le manteau en sautoir.

Un sous-officier les conduit. C'est probablement un poste que l'on vient de relever.

Comme il fait maintenant grand jour, ils vont certainement nous apercevoir, car ils se dirigent de notre côté.

Ma foi, tant pis!

Une porte est derrière nous.

Nous en faisons jouer le loquet et nous nous engouffrons dans un étroit corridor.

Un chien se met à aboyer avec fureur et presque aussitôt un homme paraît.

C'est un vieillard. 11 vient de se lever, car ses cheveux blancs sont encore tout ébouriffés et il enroule précipitamment autour de ses reins une ceinture de laine bleue.

En nous apercevant, il demeure ébahi et se frotte les yeux pour mieux voir.

Comme nous allons nous précipiter à sa rencontre, il s'avance vivement et nous dit d'une voix que fait trembler l'émotion :

— Malheureux! Que venez-vous faire ici?... Mais vous allez vous faire massacrer... Etes-vous nombreux, au moins?

— Comme vous le voyez, nous sommes trois, répond Jollivet.

— Comment... trois... trois seulement?

— Oui.

— Et les autres?

— Quels autres?

— Mais vos camarades, parbleu!... Vous n'allez pas me faire accroire que vous n'êtes que trois en tout...

— Pas un de plus... pas un de moins.

— Alors vous vous êtes égarés?

— Justement, et nous vous serions bien obligés de nous indiquer notre chemin.

Le vieillard nous regarde avec des yeux ronds :

— Mais vous ne savez donc pas que ce village est occupé par les Allemands?

— Ou s'en doutait un peu, répond Jollivet.

— Il y a ici un escadron de dragons et un bataillon d'infanterie.

— C'est beaucoup en effet... et à nous trois, il nous serait bien difficile de descendre tant de monde que ça...

— Ici même... dans ma maison... je loge six dragons... six brutes qui ne dessoûlent pas et qui terrorisent tout le inonde.

— S'ils ne sont que six, nous pouvons toujours vous en débarrasser... Avec nos flingots, nous les aurons vite nettoyés, vos salauds de dragons.

— Mais il n'y a pas qu'eux...

« Dans les maisons voisines, c'est plein de soldats... Si vous aviez le malheur de tirer un coup de feu, vous ne tarderiez pas à être massacrés, et moi aussi. Vous ne savez donc pas comme ils sont sauvages. Hier, ils ont fusillé not' maire, M. Grosjean, l'instituteur et le curé... ils les ont fusillés là-bas, contre le mur du cimetière, et cela parce qu'ils prétendaient que, dans la rue Saint-Léger, on avait tiré sur eux. C'était faux... personne n'avait tiré... Ils font la même chose partout où ils passent... C'est pour avoir un prétexte à piller et à voler... Voilà deux jours qu'ils sont ici et ils ont pris tout ce qu'il y avait dans les maisons et dans les caves... Pendant qu'ils mangent et qu'ils boivent à s'en faire éclater, nous autres, on n'a plus rien à se mettre sous la dent... Nous avons eu, hier, un moment d'espoir, car nous avions entendu le canon, et l'on croyait que c'étaient les Français qui arrivaient, mais non, c'était une fausse alerte...

— Ils arriveront, fait Jollivet, vous désolez pas, mon vieux père... Vous pensez bien qu'on s'occupe là-bas...

— Je le sais, mon garçon, mais en attendant, ça va mal ici. Les ennemis se conduisent comme des goujats... Ainsi, tenez, pas plus tard qu'hier, la plus jeune de mes filles, une gamine qui va sur ses quatorze ans,

était allée chercher des œufs dans le poulailler... Un grand dégoûtant de Prussien l'a suivie, et...

Le bonhomme s'arrête tout à coup.

On vient d'ouvrir brutalement une porte dans la cour.

— Ce sont eux!... Ce sont eux!... Oh! mon Dieu! Que faire?... Ils vont venir, ils vous trouveront là et nous tueront tous, c'est certain.

Le paysan est tellement troublé qu'il demeure sur place, incapable de prendre une décision. Je le saisis par le bras :

— Cachez-nous d'abord, on verra après.

— Oui... oui... c'est cela, fait le pauvre vieux... vous avez raison...

Cependant, il ne bouge pas d'une semelle... Sa voix tremble, ses yeux sont obstinément fixés sur l'entrée du corridor où il s'attend d'une minute à l'autre à voir apparaître les Boches.

— Voyons, dit Robin, oui ou non, voulez-vous nous cacher ? Vous n'allez pas attendre, je suppose, qu'ils nous aient aperçus.

Le bonhomme reprend un peu de sang-froid.

Rapidement, il pousse une petite porte, nous introduit dans une sorte de hangar où il remise ses outils, et nous indique une échelle appliquée contre la trappe d'un grenier.

— Montez... Montez vite!...

Nous grimpons à la hâte et quand nous sommes tout en haut le bonhomme retire l'échelle.

La trappe se rabat et nous entendons le vieux qui s'éloigne en traînant ses sabots.

Il était temps.

Des voix gutturales, de vilaines voix nasillardes comme un phonographe, s'élèvent dans le hangar. Le paysan répond, mais nous ne comprenons pas ce qu'il dit.

Peut-être les Boches se doutent-ils de quelque chose.

Nous nous regardons et, d'un même geste, nous en-

levons nos fusils de la bretelle et nous tenons prêts à nous défendre, en cas d'attaque.

Bien sûr qu'on y restera, mais nous avons chacun nos onze paquets de cartouches ; cela nous fait deux cent soixante-quatre coups à tirer De plus, pour nous avoir, les Pruscos seront obligés de monter à l'échelle les uns derrière les autres et, de là-haut, nous les prendrons d'enfilade.

Nous ne nous faisons aucune illusion sur notre sort final... Nous y passerons, cela ne fait pas l'ombre d'un doute, mais aussi quel joli massacre!

J'avoue toutefois, et ceux qui me lisent comprendront ce sentiment, que je préférerais voir les choses prendre une autre tournure. Ce n'est pas que j'aie peur, mais j'aimerais tout de même mieux mourir, là-bas, avec les autres, face à l'ennemi. Au moins, on saurait que j'ai fait mon devoir, tandis que si je disparais, avec les copains, dans cette maison inconnue, on nous portera manquants, comme de simples déserteurs, et nul ne pourra dire si nous sommes morts en héros ou si nous nous sommes lâchement rendus pour mettre notre peau à l'abri.

Comme nous n'entendons plus de bruit, nous supposons que le bonhomme a réussi à emmener les ennemis dans la cour et nous commençons à respirer un peu.

— Pourvu que le vieux ne perde pas la boule, au moins, nous dit Jollivet à voix basse. Il a une telle frousse des Boches qu'ils le feraient passer par un trou d'aiguille... Voyez-vous qu'il bavarde...

— Non, répond Robin, je ne le crois pas. Quel intérêt aurait-il à nous livrer? En avouant qu'il cache chez lui des soldats, il deviendrait notre complice et les Prussiens le colleraient au mur avec toute sa famille. Il a donc tout avantage à nous protéger.

Le sergent a raison.

Notre sort est lié à celui du vieillard, mais qui sait? Quelqu'un nous a peut-être vu entrer dans la maison.

Une situation embarrassante

Depuis que nous sommes daus le grenier, nous n'avons pas osé faire un mouvement de peur que le bruit de nos pas n'attire l'attention des Allemands.

Le plancher est fait de bois très mince, disjoint par endroits et l'on pourrait fort bien nous entrevoir par les ouvertures qui sont assez nombreuses.

Pourtant, comme nous ne pouvons pas toujours demeurer à la même place, nous nous risquons, eu marchant le plus doucement possible, à nous avancer jusqu'à l'endroit où le toit s'abaisse brusquement et à nous blottir dans un coin.

De la place où nous sommes maintenant, nous pouvons voir ce qui se passe dans la rue à travers les interstices des ardoises qui forment un peu comme des persiennes, grâce à leur inclinaison régulière.

On ne peut nous apercevoir, mais nous sommes aux premières loges pour observer l'ennemi.

Nous voyons d'abord passer quatre ou cinq lourdauds de Boches, le fusil sur l'épaule.

Ils marchent comme des pantins qui auraient une tringle de fer dans le dos et font résonner le pavé du talon de leurs lourdes bottes. On jurerait, ma parole, qu'ils se croient chez eux, ces bougres-là... Mais minute, mes gaillards, on vous fera bientôt prendre le pas de fuite... et nous verrons si vous tendrez alors les jambes avec autant de régularité. Faites bien les malins, vous n'en avez pas pour longtemps !

Ensuite, ce sont des cavaliers. Ceux-là n'ont pas trop vilaine allure, mais Dieu ! qu'ils sont sales, les cochons j

On dirait des bonshommes en boue juchés sur des chevaux en terre glaise... D'où peuvent-ils venir pour être aussi dégoûtants ?

Un officier les interpelle en les menaçant furieusement de sa cravache... 11 doit les traiter de saligauds et les inviter à aller se donner un coup de brosse après avoir bouchonné leurs canassons.

Quelques instants se passent sans que les Pruscos donnent signe de vie, puis, tout à coup, c'est un va-etvient, un vacarme assourdissant. On ne voit plus que des voitures et des caissons. Des autos filent en ronflant. Quelques officiers passent à cheval, donnant rapidement des ordres.

Tiens!... Tiens !.. Est-ce que, par hasard, messieurs les Boches se prépareraient à f... le camp ? Ils ont l'air diablement agités...

Peut-être les « nôtres > sont-ils dans les environs.

Enfin, ils disparaissent, et pendant près de trois heures nous vivons dans l'espoir d'entendre enfin le canon et la fusillade. Il nous faut, hélas, déchanter !

Ce que nous avions pris pour une fuite, c'était une simple expédition. Nous voyons reparaître les voitures et les fourgons remplis de meubles, de tableaux, de statuettes en marbre et en bronze. Les Boches, pour s'entretenir la main, sont allés piller un château des environs, et ils reviennent avec leur butin qu'ils vont probablement diriger sur la gare la plus proche, afin de l'expédier en Allemagne.

Ah ! en voilà des citoyens qui ne perdant pas leur temps.

Ils trouvent le moyen de se battre et de cambrioler, et il faut leur rendre cette justice, c'est que, s'ils ne sont pas toujours merveilleux comme soldats, ce sont des cambrioleurs hors ligne et des déménageurs de premier choix. Faut voir comme tout est rangé sur les camions. Il n'y a pas de place perdue, je vous assure.

— Ils vont donc pas bientôt calter ? fait la Volige qui commence à trouver le temps long.

Ah ! bien oui... Après le pillage, maintenant, c'est la manœuvre. Voilà qu'ils font, à présent, du maniement d'armes. Et cela dure jusqu'à midi !

Si nous n'entendons pas cent fois le même commandement, je veux perdre mon nom. Je vais finir par apprendre le boche, si je reste ici quelques jours encore.

Les sous-off gueulent d'une voix terrible... On n'enr tend que ces mots qui reviennent toutes les cinq minutes : Aoufguépasst!... Vorwaërts, marsch!... Ein... zwei!... Ein... zwei!... Fuss getretenl... Hait!... J'en ai les oreilles rebattues.

Il ne faut pas croire que ces manœuvres s'exécutent « à la papa ».

Les sous-officiers, sur l'ordre des lieutenants et des capitaines, font recommencer vingt fois le même mouvement, et, pour bien faire entrer la théorie dans la caboche de leurs hommes, ils distribuent des mornifies et des coups de pied à la douzaine...

A la fin de l'exercice, les soldats ont les jouges rouges comme des pivoines, mais ils semblent contents tout de même.

Faut croire que les coups font partie de leur instruction militaire...

C'est égal ! pour celui qui voit ça de près c'est rudement écœurant et ça donne une triste idée de la civilisation allemande, de leur Kultur, comme ils disent.

Depuis quelques instants, Jollivet ne tient plus en place.

Il s'agite et fait de grands gestes... Ça, c'est mauvais signe... et je crains qu'il ne se livre à quelque manifestation dangereuse.

Comme il voit que je le regarde, il soulève les épaules et murmure :

— Nous v'ià bien !

— Ne t'impatiente pas , voyons. . .peut-être le bonhomme va-t-il, à la nuit, trouver le moyen de nous tirer de là...

— Le bonhomme !... il se f... pas mal de nous !

— C'est à voir...

— Oh ! c'est tout vu... te monte pas le bourrichon.

— Ne parle pas si fort., tu oublies qu'il y a peut-être des Boches au-dessous de nous.

— Eh bien, tant mieux !... qu'ils se montrent, N... de D... ! On saura à quoi s'en tenir, au moins.

— Tu dis des bêtises...

Jollivet me regarde d'un air narquois :

— Alors, toi, tu as l'intention de rester ici?... Moi, je te préviens... A la nuit, je m'esbigne.

— Mais oui... mais oui... fait Robin, t'es toujours plus malin que les autres.

— Si j'suis pas malin... j'ai pas les foies blancs, en tout cas.

Gomme il devient agressif, Robin est obligé d'user de toute son autorité pour lui imposer silence.

Il est ridicule à la tin, ce sacré la Vobge.

De quoi se plaint- il après tout?

Jusqu'alors nous avons toujours eu la veine de nous tirer des situations les plus compliquées. Si cette fois la chance ne nous favorise pas, eh bien, on verra.

En attendant, nous devons nous tenir sur nos gardes et ne point compromettre par une imprudence l'issue d'une aventure sur laquelle il est encore impossible de se prononcer.

Les douze coups de midi viennent de sonner à l'église du village et cela nous fait un drôle d'effet d'entendre cette cloche qui continue tranquillement à marquer les heures, comme si rien n'était changé dans la vie du pays.

Ce qui nous étonne encore plus peut-être, c'est que les Prussiens ne l'aient pas démolie, car partout où ils passent ils ont pour habitude de canarder les horloges.

— Midi, fait Jollivet d'une voix sourde... Voilà au moins sept heures que nous sommes ici.

Nous ne lui répondons pas. Gela vaut mieux, car il s'excite en parlant et pourrait bien nous attirer quelque mauvaise histoire.

Au bout d'un instant, il reprend comme s'il poursuivait une idée qui le tourmente :

— Nous avons été des idiots... Nous aurions dû suivre les Arbis... Ceux-là se sont sûrement débinés... car ils en ont une astuce, les frères î

Robin, auquel ce reproche s'adresse directement, réplique aussitôt :

— Es-tu sûr qu'ils se soient débinés ?

— Dame !... Je le suppose.

— Tu pourrais bien te tromper, car ils ont justement disparu du côté où les Boches ont rappliqué, aussitôt après notre départ.

— Peut être, mais je n'en démords pas... Pour retrouver nos camarades qui, étaient restés sur la route, y avait qu'à se diriger sur la droite... Avec ta sacrée carte, tu nous as entraînés du mauvais côté... J'ai beau être un sac de truffes, j'ai vu ça tout de même.

Décidément, il l'a sur le cœur, le sac de truffes, et il ne pardonne pas à Robin de lui avoir appliqué ce qualificatif injurieux .

Demain, iln'y pensera certainement plus, car il n'a pasla rancune tenace, notre Jollivet, mais, comme il est très à cran, il est heureux de trouver un prétexte pour embêter Robin et lui retourner son mauvais compliment.

Les heures passent.

Le mouvement, qui avait un instant cessé daus le village, reprend de plus belle.

Les bottes etles fers des chevaux frappentde nouveau le pavé ; les commandements sont plus sonores. On sent que les Boches ont bien déjeuné, qu'ils ont le coffre plein.

Ce n'est pas comme nous, hélas !

Nous devons nous contenter de quelques pommes de terre germées que nous avons découvertes dans un coin du grenier et que nous croquons sans enthousiasme.

Décidément, je commence à croire que le bonhomme d'en bas n'ose point s'occuper de nous.

Peut-être aussi est-il gardé à vue par les Boches.

Ce qui nous inquiète, c'est de ne rien entendre. Il est vrai que nous sommes sur un hangar ; le corps principal du bâtiment doit se trouver plus à droite et nous en sommes séparés par une cour.

Pourtant, ce silence n'est pas naturel. Il y a toujours des bruits dans une maison, surtout à la campagne : une porte qui s'ouvre et se referme, un treuil de puits qui grince, un cheval qui hennit, des sabots qui claquent sur le sol, un enfant qui piaille... Mais ici, rien! Jusqu'au chien qui est muet, lui aussi.

Enfin, comme l'horloge de l'église vient de sonner six heures, il y a, dans le hangar situé au-dessous de nous un craquement sec suivi de frôlements légers... La trappe vibre sous un choc et se soulève tout doucement, sous la poussée d'une échelle.

Quelqu'un monte... Est-ce le vieux?... Est-ce un Boche qui vient voir s'il n'y a rien à rafler sous les combles?

La Volige et moi, nous avons sauté sur nos flingots, mais Robin nous fait un signe. Il a tiré du fourreau son épée-baïonnette et s'avance en rampant jusqu'à la trappe. Il a raison... Un coup de feu donnerait l'éveil tandis que la bonne « Rosalie » est silencieuse et fait toujours du bon travail.

Les échelons continuent à craquer : la trappe se soulève et, brusquement une tête apparaît.

Nous éprouvons un soulagement.

Celui qui vient nous rendre visite, c'est le vieux bonhomme contre lequel nous pestions déjà et que nous avions Uni par considérer comme un lâcheur.

A peine dans le grenier, il tire vivement l'échelle à lui, rabat la plaque de bois avec précaution et nous dit d'une voix étranglée :

— Mes pauvres amis, ça va mal !... Les Prussiens vont dans quelques instants amener deux voitures de fourrage et c'est ici qu'ils veulent le mettre. J'ai eu beau insister pour qu'ils le placent en bas, mais ils ont refusé sous prétexte que le hangar est trop humide. Avec eux, vous savez, il n'y a pas à discuter. Ce qui est dit est dit. Il faut faire à leur fantaisie...

— Tant pis ! grogne Jollivet... Nous allons tâcher de nous esbigner... Y a des champs probablement derrière votre maison... Une fois que nous serons dans la campagne, on verra à s'dégrouiller.

— Mais, malheureux, vous n'y songez pas... Il y a des Prussiens partout... dans ma cour, devant la porte, sur le trottoir. Ceux qui sont dans la cour soignent leurs chevaux, les autres attendent les voitures de fourrage pour aider à les décharger.

— Ça va mal, en effet, murmure Robin... Nous sommes pris comme qui dirait entre deux feux... Est-ce qu'on ne pourrait pas s'échapper par cette lucarne ?

— Mon pauvre garçon, vous seriez tous fusillés comme une volée de perdreaux avant d'avoir seulement sauté dans la rue... Ce corps de bâtiment donne juste sur un poste... et un poste qui est bien garni, je vous assure.

— Alors, nous sommes verts, fait la Volige... Y a plus qu'à se défendre. . .

— Mais vous allez nous faire massacrer tous!...

— C'est vrai!... Cependant, si nous nous rendons sans nous défendre, ce sera la même chose... ou du moins non... Nous, on sera faits prisonniers, mais vous, mon pauvre vieux, vous n'y couperez pas... Ah ! quelle sale histoire, bon Dieu, quelle sale histoire !...

Si encore on n'avait que notre peau à défendre, mais y a les autres... votre famille, vos enfants !... La figure du vieillard s'est éclairée subitement.

— Oh! dit-il, d'une voix sèche, si j'ai le temps de revenir avant que les Prussiens arrivent, vous êtes sauvés... Ne bougez pas surtout!...

Il soulève vivement la trappe, replace son échelle et descend aussi vite que le lui permettent ses vieilles jambes.

Nous attendons son retour avec une impatience que l'on devine.

— Ça s'rait-t'y pas une façon de nous plaquer? demande la Volige.

— Non, répond Robin, le vieux a sûrement une idée...

— Tu as raison... Tiens, j'parie qu'il est allé chercher des frusques...

Cinq minutes s'écoulèrent. Enfin, le vieillard reparaît portant un paquet sur son épaule.

— Hein? qu'est-ce que j'disais, fait la Volige... Le bonhomme étale des hardes devant nous :

— Vite!... vite!... quittez vos uniformes, voici des blouses et des pantalons. . .

Brave homme va! j'ai envie de l'embrasser!...

En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, nous avons enlevé nos falzars et nos capotes et nous sommes affublés des défroques apportées par le paysan.

J'ai une longue blouse de marchand de bestiaux, Robin un veston tout rapiécé.

Quant à Jollivet, le hasard l'a doté d'une vieille peau de bique mangée aux vers avec laquelle il ressemble à un chien galeux. Rien qu'à le voir on a envie de se gratter.

Deux chapeaux crasseux et une casquette à oreilles complètent cet accoutrement de fortune. Jollivet a préféré la casquette.

Ah! nous devons être jolis!

Non, ce qu'ils vont ne tordre, les poilus, quand ils vont nous voir arriver, si nous arrivons, car j'ai dans l'idée que nous allons avoir encore quelques aventures.

Il s'agit maintenant de faire disparaître nos effets militaires, nos flingots et nos baïonnettes.

Le bonhomme roule le tout dans la paille et fait une gerbe assez bien réussie, ma foi, qu'il ira cacher dans les champs, quand la nuit sera venue.

Maintenant nous n'avons plus qu'à descendre.

Le vieillard croit utile de nous donner quelques indications sur le chemin que nous devons suivre, dès que nous aurons quitté sa maison :

— A la sortie du village, vous verrez une croix de pierre et un peu plus loin, à main droite, un petit sentier bordé de haies qui vous conduira au carrefour Saint-Léger. Là, vous remarquerez deux routes celle de droite mène à Choisy-au-Bac, l'autre au château d'Offémont, au-dessus de Saint-Crépin-au-Bois. C'est cette dernière qu'il faudra prendre. Vous n'aurez ensuite qu'à remonter un peu, vous rencontrerez sûrement les Français, car ils doivent, d'après ce qu'on affirme, se trouver aux environs de Tracy et de Bernauval... Maintenant, un conseil : si par hasard vous étiez arrêtés par les Prussiens et qu'ils vous demandent d'où vous venez, vous leur diriez que vous êtes des gars de batterie, que vous travaillez chez le père Follavoine (Follavoine, c'est mon nom), mais le mieux, c'est de ne pas tomber entre les pattes de ces vilains oiseaux-là, car, avec eux, on ne sait jamais ! Maintenant il est six heures passées, les chefs sont en train de manger, la surveillance est moins sévère... Allons, au revoir, mes enfants... que l'bon Dieu vous protège et qu'il nous débarrasse bientôt de celte sacrée saleté de vermine-là !...

— Soyez tranquille, mon vieux père, dit Jollivet, on fera tout ce qu'il faut pour ça.. . Dites donc, si vous pouviez conserver nos fusils et nos baïonnettes, ça

m'fïait rudement plaisir. On les reprendrait un jour, en passant par ici...

— Oh ! pour ça, faut pas y compter, mon garçon... Si les Prussiens trouvaient des armes chez moi, ils me colleraient au mur sans explications... Tardiveau, le bourrelier d'en face, a été fusillé parce qu'il avait chfz lui un vieux fusil de chasse qu'il avait oublié de porter à la mairie. Ah ! c'est qu'ils ne plaisantent pas, les brigands... la vie d'un homme, c'est si peu de chose pour eux !

— Merci tout de même... Vous êtes un brave ami et jamais nous n'oublierons ce que vous faites pour nous.

— C'est tout naturel... Faut pas me remercier pour ça...

Le petit vin de France

Nous serrons la main au vieux ; l'échelle est replacée, puis nous descendons vivement.

Le bonhomme pose dans un coin du hangar la botte de paille qui contient nos armes et nos habits et la dissimule très adroitement avec des madriers sur lesquels il étend de vieux sacs.

C'est le moment de filer.

Nous prenons notre courage à deux mains et nous nous engouffrons dans le couloir qui donne sur la rue.

Celle-ci est à peu près déserte.

Comme Jollivet s'apprête à prendre le pas de course, je le force à modérer son allure.

— Du calme, N... deD... ! N'ayons pas l'air de fuir... Marchons, au contraire, comme trois bons pedzouilleL qui rentrent chez eux vannés, leur journée finie...

La Volige a compris.

Il se met à tramer les pieds et nous le suivons la tète basse, le dos rond, en laissant retomber mollement nos godillots sur le pavé.

Au moment où nous passons devant une maison dont les fenêtres sont grandes ouvertes, nous entendons des éclats de rire.

Nous jetons un coup d'oeil de côté et nous apercevons cinq grosses faces rouges qui nous regardent.

C'est nous, ma parole, qui provoquons cette hilarité.

— J'crois qu'y s'f... de nous, ces cochons-là, dit Jollivet.

— C'est sûr, approuve le sergent Robin... Nous sommes donc bien ridicules...

— C'qu'y rient bêtement ces gonciers-là, murmure la Volige avec un imperceptible mouvement d'épaule.

Le fait est qu'il a raison.

Le Boche a une façon de rire spéciale. C'est une sorte de couincouinement qui rappelle à s'y méprendre le bruit que fait le dindon quand il glougloute.

Un peu plus loin, notre passage soulève une nouvelle explosion de gloussements, et je remarque alors que c'est notre ami la Volige qui met les Boches en gaieté...

Avec sa peau de bique toute pelée deux fois trop grande pour lui, et sa casquette bizarre qui tient à peine sur sa tète, il ressemble à un de ces mannequins que l'on place dans les champs ensemencés pour faire fuir les corbeaux.

Robin et moi, nous devons aussi avoir une drôle de coupe, car on rit en nous regardant, mais c'est Jollivet qui a tout le succès.

Vous pensez si nous sommes vexés.

Je redoute que la Volige, dont la patience n'est pas la principale qualité, ne tombe sur les Boches à coups de poing. Je me tiens près de lui et j'essaie de le calmer, mais vous le connaissez, c'est une tête folle.

Il roule des yeux furibonds, serre les poings avec rage et je l'entends qui grogne entre ses dents :

— Tas de salauds !... Quel plaisir j'aurais à leur entrer dans l'chou!...

Comme les Boches continuent à se tordre, un officier met le nez à la fenêtre pour voir ce qui se passe.

Il nous regarde un instant, puis donne un ordre, d'une voix brève.

Immédiatement, une dizaine de soldats nous entourent et nous interrogent en langue boche. Gomme nous n'entendons rien à ce jargon-là, l'un d'eux appelle un camarade qui nous dit en mauvais français :

— Allez « visiter » capitaine !...

Nous sommes entraînés, portés pour mieux dire et nous nous retrouvons dans une salle à manger, devant deux officiers allemands qui sont en train de dîner.

En nous voyant, ils se mettent à rire aussi bêtement que leurs hommes, puis celui qui paraît être supérieur en grade, un grand type à cheveux rouges, avec un carreau dans l'œil, nous dit d'une voix furieuse :

— Otez vos chapeaux, tas de voyous !... Quand on parle à un officier allemand, on se découvre.

Oh ! comme on serait heureux d'empoigner ce vilain individu à la gorge et de lui serrer le kiki. Nous obéissons néanmoins.

L'officier nous toise d'un air méprisant.

— D'où venez-vous?

C'est moi qui me charge de répondre.

— Nous venons de travailler, monsieur.

— Je ne suis pas un monsieur... Appelez-moi hauptmann... (1) et où travaillez-vous?

— Chez M. Follavoine.

— Où allez-vous ?

— Chercher du travail aux environs.

(1) Capitaine.

— 11 n'y a plus de travail aux environs. Vous resterez à ma disposition.

— Mais...

— Emmenez ces gens-là... Qu'on les garde au poste. Demain nous les occuperons.

Il n'y a pas à répliquer. Nous avons affaire à une brute et nous devons nous estimer bien heureux de ne pas avoir été fusillés sur-h -champ.

Les soldats nous emmènent en riant toujours, comme des idiots, et nous conduisent dans une maison située à l'extrémité du village.

C'est là que se tient le poste... et il est joli ! Faut voir cette saleté!... Bien sûr que les Boches ont oublié de réquisitionner les balais.

Un de ceux qui nous accompagnent dit quelques mots au sous-officier de garde et celui-ci répond : « Yal... wohl! »

On nous parque dans un coin et personne ne s'occupe plus de nous.

La situation est plutôt grave, comme dirait le communiqué.

La nuit est venue.

Un soldat, sur l'ordre du sous-off, allume un quinquet qu'il pose sur une table remplie de taches de graisse.

Les Boches s'asseoient aussitôt et se mettent à jouer aux cartes.

Gomme je suis justement debout derrière les joueurs, je puis les observer à loisir, et je remarque que leurs cartes ne sont pas comme les nôtres. D'abord, elles sont plus épaisses, plus lourdes ; puis, les rois y sont représentés par le kaiser, le kronprinz et deux autres mufles qui sont probablement de la famille à Guillaume. Les dames ont de grosses figures rouges et une drôle de coiffure... mais ça doit être quand même des princesses. Les valets sont des officiers avec des casques à

pointe et les as sont figurés par un canon, un obusier, un zeppelin et un aéro. Tout est militaire chez eux, même les cartes !

Ils jouent un jeu qui ressemble un peu à notre écarté, et je les entends qui hurlent à tout bout de champ :

€ Der Kaiser !. . . Die Kronprinzessin !. . . Trumpf!... Hourra! .. ■■

Ceux qui ne jouent pas fument leur pipe sur le pas de la porte. Les armes sont toutes au râtelier, sauf le fusil du factionnaire.

Dans cette sale bande, il y a un gros bouffi desous-off qui parle un peu français.

Il nous décoche de temps à autre quelques injures stupides et les autres, qui ne comprennent pas ce qu'il dit, se croient cependant obligés de rire, par discipline sans doute.

La partie continue, mais à force de gueuler, les joueurs finissent par avoir soif, et je les vois qui se passent à tour de rôle une grosse cruche de grès remplie de « château-la-pompe »

Tout à coup, le sous-off s'approche de moi et me montre une pièce blanche en disant :

— Vin?

J'incline la tête.

— Toi, va chercher... prends garde officier, surtout... Nouveau mouvement de tête.

— Et tu sais, si pas revenir, camarades à toi,capout! Je proteste par signes.

— Toi savoir où trouver?

— Ya!

Le sous-off paraît satisfait . Sa grosse face s'éclaire d'un large sourire.

Il sort pour jeter un coup d'œil au dehors, cause un instant avec le factionnaire et revient vers moi en disant :

— Va et dépêche... prends bouteille.

Je cherche partout la bouteille, mais je ne la vois pas.

Il va lui-même chercher la cruche et me la tend après l'avoir vidée dans un coin.

Ah ! c'est ça qu'il appelle une bouteille ! eh bien, elle est de taille..- il est vrai que chez eux tout est kolossal !

Je sors du poste après avoir l'ait un signe aux copains et je me mets à longer les maisons, en marchant sur la pointe des pieds.

Tous les soldats sont couchés à cette heure ; je n'ai à craindre que les officiers, mais ils sont déjà saouls et je les entends rire bruyamment derrière les auvents.

On pensera peut-être que j'ai l'air bien décidé pour un homme qui ne connaît pas le pays. Qu'on se rassure, j'ai mon idée... Je n'ignore point que les caboulots sont tous bouclés, mais je connais une maison où l'on me remplira sûrement ma cruche.

Après avoir évité une silhouette qui zigzague devant moi, j'arrive devant la demeure du père Follavoine.

Le vieux ne doit pas être couché, car un filet de lumière passe sous la porte d'entrée.

Je frappe un petit coup timide.

Comme on ne répond pas, je frappe plus fort et, cette fois, un pas lourd résonne sur les dalles, à l'intérieur.

La porte s'ouvre et je me trouve face à face avec un grand escogriffe de Boche qui me regarde d'un air ahuri.

Je bredouille quelques mots, mais c'est comme si je parlais à ma cruche.

Alors, je m'enhardis et, me penchant dans le couloir, je me mets à crier :

— Père Follavoine !... Eh ! père Follavoine!...

Presque aussitôt des savates claquent dans la cour, une barrière grince et je vois le bonhomme qui arrive, une lanterne à la main.

En m' apercevant, il est tellement saisi qu'il manque

de laisser tomber son falot, mais je le rassure en disant :

— Le sous-ofûcier du poste m'envoie chercher du vin...

Le soldat s'est éloigné... Il demeure un instant planté dans le couloir, puis se dirige vers la cour.

Quand il a disparu, je donne à la hâte quelques explications au père Follavoine. Il est malin, le bonhomme, et il n'y a pas besoin de lui répéter deux fois la même chose... Il a compris.

— Viens, mon garçon, dit-il.

Nous descendons dans le sous-sol et là le vieux s'arrête devant un tonneau en faisant claquer sa langue.

— Ça c'est du bon, dit -il, et du raide... Ils ne l'ont pas encore trouvé, mais cela ne tardera pas, sans doute. Donne ta cruche, mon garçon. Ah ! c'est tout de même triste de penser que ces sales Prussiens boiront ce vinlà, mais, que veux-tu, c'est la guerre... Comme je le disais ce matin, il vaut mieux encore que l'on souffre maintenant. Au moins, nos fils seront tranquilles pour de longues années, eux !

Le vieillard a rempli ma cruche.

— Ça tient au moins huit litres, fait-il. Combien qu'y sont, les hommes du poste ?

— Une dizaine environ.

— Une dizaine !... Alors faudrait encore quelques litres pour qu'ils aient leur compte. Attends, je vais te donner un broc qui contient autant que ta cruche. Avec ça, tu m'en diras des nouvelles.

Quand le vieux a uni de remplir le broc, je lui dis à brûle -pourpoint :

— A propos, vous êtes-vous déjà débarrassé de nos frusques et de nos armes !

— Non, mon garçon, pas encore.

— Vous ne pourriez pas les mettre le long de la haie qui se trouve derrière votre maison ?

— Le long de la haie... oh ! non... ça c'est pas possible car il y a là un chemin où il passe beaucoup de soldats... Mais si tu veux, je vais déposer le paquet au pied d'une meule de foin qui est juste devant le mur de mon jardin, à vingt mètres environ dans la plaine... Si tu parviens à l'échapper avec tes camarades, tu la trouveras facilement.

— Parfait. Espérons que tout ira bien... Allons, au revoir, père Follavoine, et encore une fois merci !

Je prends la cruche d'une main, le broc de l'autre et je remonte, suivi du vieux qui m'éclaire avec sa lanterne.

Le couloir est désert.

Le bonhomme ouvre la porte de la rue et je m'esquive prestement.

Une fois dehors, je glisse comme une ombre le long des maisons.

Derrière les volets clos, les officiers [prussiens continuent à glousser stupidement.

Quelques-uns chantent en tapant sur leurs verres.

Dans une habitation de belle apparence qui doit appartenir à quelque rupin de l'endroit, un piano frémit furieusement sous les doigts rudes d'un Boche, et des voix pâteuses, des voix de poivrots en liesse, mâchonnent un refrain sauvage qui serait épatant pour faire danser les ours.

Quand j'arrive au poste, je trouve le sous-off qui m'attend avec impatience.

Il jette un coup d'œil sur mes récipients et comme il voit qu'ils sont pleins, sa grosse figure s'épanouit.

11 ne songe pas à me demander d'explications et trouve sans doute tout naturel que je rapporte deux cruches au lieu d'une.

Toutefois, il me sait gré de cette délicate attention, car il me frappe amicalement sur l'épaule en disant :

— Kamarade... Bonne Franzous f...

Les soldats onl pour le coup renoncé à leur partie de cartes.

Sur un ordre du sous-ofïîcier, ils décrochent à la hâte les quarts en aluminium qui pendent à leur bidons et la distribution commence .

Les Boches jubilent rieurs petits yeux de porcs brillent comme des ampoules électriques, dès qu'ils ont goûté au « pive » du père Follavoine »... Ils ont beau ne pas être connaisseurs, ils s'aperçoivent tout de même que c'est du bon.

Le sous-offnous offre une tournée que nous acceptons de bon cœur, car nous avons le palais aussi sec qu'une plaque de four, mais il s'en tient à cette unique politesse car ses hommes et lui tout le premier trouvent exquis le joli petit vin de France.

Les quarts se vident et se remplissent sans interruption et bientôt les langues commencent à bafouiller.

Au bout d'une demi-heure, tous les Boches sont saouls comme des grives, jusqu'au factionnaire qui est venu plusieurs fois, d'un air suppliant, tendre son quart au verseur.

Ah! c'est qu'il tape dur, le « pinard » du père Follavoine. Il fait presque autant de besogne que nos petits obus de 75.

Des hommes se sont jetés sur leurs paillasses, abrutis comme s'ils avaient reçu un coup de trique : ceux qui peuvent encore se tenir debout essaient de valser en se tenant par le cou, mais la danse a vite fait de les achever.

Seul, le sous-off résiste encore.

Il s'est cramponné à nous et raconte des histoires stupides en nous envoyant dans la figure une nuée de postillons.

Il devient même très tendre et larmoie comme un crocodile.

A un moment, il prend Jollivct par le cou et veut à toute force l'embrasser.

— Bas les pattes, eh! cochon! s'écrie la Volige, indigné.

— Toi, bonne Franzous!... Kamarade... Kamarade!... bégaie le Boche entre deux hoquets... Toi... crier : Vive Kaiser!...

Cette fois, la Volige perd patience.

D'un violent coup de poing appliqué entre les deux yeux, il envoie le sous-off rouler dans un coin :

Tiens, encaisse, tête de Boche!... Non, mais voyezvous ce salaud-là qui voulait me faire crier : Vive le kaiser!... Pour qui donc qu'y m'prend, alors?..

J'empoigne Jollivet par le bras.

— Vite, vite! Décampons!

La Volige se précipite avec nous vers la sortie, mais soudain il se ravise et rentre brusquement dans le poste.

Que va-t-il faire encore ?

Il prend un tison dans la cheminée, puis, avec ce crayon d'un nouveau genre, il se met à tracer sur la muraille, en lettres énormes :

Vive la France! Mort aux Boches!

Trois poilus de la g*.

Sacré type, va!... Il ne manque jamais l'occasion de faire une bonne blague... Ça, c'est tapé, par exemple

Au moment où nous sortons du poste, nous entendons! un grognement sourd... Le sous-off vient de se relever en s'arc-boutant péniblement sur les mains.

Peut-être a-t-il recouvré une lueur de raison et va-t-il donner l'alarme, mais non. Les mots expirent sur ses lèvres et il retombe comme une masse, la tète sur le carreau, à côté de ses hommes qui ronflent comme des moteurs.

Au lieu de nous engager dans le village, nous tour-

nons immédiatement sur la gauche, afin de gagner le champ où se trouve la meule de foin que m'a indiquée le père Follavoine.

Je n'ai pas de peine à reconnaître le sentier qui passe derrière la maison du vieux.

Bientôt, à la lueur de la lune, j'aperçois un grand dôme noir...

C'est la meule.

Je m'en approche et me mets à farfouiller dans le foin.

— Qu'est-ce que tu fais donc? me demande Robin, intrigué.

— Parbleu!... je cherche nos frusques et nos flingots...

— T'es pas un peu marteau, fait la Volige, qui croit sans doute que le vin m'a monté à la tête.

— Non mon vieux... et la preuve c'e^t que les voilà! Et je tire aussitôt la gerbe dans laquelle le père Follavoine a roulé nos armes, nos sacs et nos uniformes.

Robin est d'avis de se mettre immédiatement en tenue, mais je l'entraîne en disant :

— En route 1... Tout à l'heure, nous verrons. Jollivet empoigne le bardin, le colle sur son dos et

nous nous mettons à courir de toutes nos forces.

Où nous prenons notre revanche

Le père Follavoine nous a bien indiqué un chemin, mais nous ne pouvons songer à le prendre.

Quelqu'un a peut-être déjà donné l'éveil et Ton va se lancer à notre poursuite.

Comme de juste, si on nous donne la chasse, c'est sur les routes et les chemins qu'on nous cherchera. Il

est donc plus habile de couper à travers champs et de gagner les bois.

Une fois sous les arbres on peut se débiner et on a le temps de voir venir les « curieux ».

Nous sommes dans une plaine qui n'en finit plus et où la terre vous colle aux pieds comme de la poix.

Toutes les cinq minutes, nous nous repassons le paquet, qui est joliment lourd, ma foi. On ne se douterait jamais de ce que ça pèse trois flingots avec leurs baïonnettes, des sacs et des frusques de troufion.

Nous ne tardons pas à être tellement essoufflés que nous sommes obligés de nous arrêter.

Nous demeurons quelques instants immobiles, la bouche ouverte comme des poissons hors de l'eau. Nous sentons notre cœur quidrelingue, je ne vous dis que ça.

Et tout en reprenant haleine, nous écoutons.

Le village que nous venons de quitter est toujours aussi calme, mais l'écho nous renvoie parfois le bruit sec du piano sur lequel les oflîciers boches continuent à taper comme des sourds.

Rigolez, messieurs, rigolez bien... Vous serez dans une jolie rage quand vous verrez comment trois liflots que vous preniez pour de vulgaires croquants se sont payé votre tête. . .

Lorsque nous nous sommes un peu reposés, je dis aux copains :

— Allons !... En avant !

Et nous voilà repartis avec notre bardin, qui ressemble à uu cadavre avec sa forme rigide et oblongue. Si quelqu'un nous voyait, il nous prendrait sûrement pour trois criminels qui vont jeter leur victime à l'eau ou l'enterrer au fond d'un bois.

Cette sacrée plaine ne finira donc jamais !

Enfin .. et ce n'est pas trop lot, nous apercevons une ligne noire qui s'élève de plus en plus, au fur et à me-

sure que nous avançons. Encore quelques minutes et nous serons sous les arbres.

Quand on court ainsi la nuit, à travers champ.-;, on ne se rend jamais bien compte du chemin parcouru, mais nous devons tout de même être loin du village.

Nous nous heurtons soudain à un buisson dans lequel nous fonçons com-ne trois sangliers poursuivis, et nous ne tardons pas à apercevoir une petite clairière où nous décidons de faire halte.

Nous n'en pouvons plus, nous tremblons comme des gayes emballés que l'on vient d'arrêter tout à coup.

— Ouf!... fait Jollivet en laissant tomber son bardin, qui rend un son mat... J'en ai ma claque vous savez.

Et nous donc?

Nos poitrines se soulèvent comme des soufflets de forge, avec un sifflement saccadé. Une soif ardente nous brûle la gorge, et nous donnerions bien dix ans de notre vie pour avoir un verre d'eau.

Nous sommes là, étendus à terre, sans avoir le courage de faire un mouvement.

Il faut pourtant se remettre en route, car les Boches doivent être maintenant à notre recherche.

Je me soulève péniblement, puis dans un suprême effort, je parviens à me mettre debout.

— Allons, la Volige!... Allons, Robin !... Un peu de nerf, N... deD... !

Mes deux compagnons grognent comme des types que l'on réveille en sursaut, s'étirent, soupirent et se dressent enfin.

Une fois sur leurs jambes, ils demeurent immobiles pendant un moment, comme hébétés, puis se décident enfin à avancer. La machine se dérouille peu à peu; elle va fonctionner de plus belle.

Au bout de dix minutes, nous couro es de nouveau

comme des zèbres. Nos muscles ont retrouvé toute leur vigueur.

Je ne sais combien de kilomètres nous avons fait cette nuit-là, mais ce qu'il y a de certain c'est que nous avons joliment tricoté des gambettes.

A l'aube, nous sommes toujours sous bois, mais un poteau indicateur nous apprend que nous nous trouvons à deux kilomètres de Bailly.

S'agit d'ouvrir l'œil et le bon, car les Prussiens ont peut-être avancé, depuis l'autre jour, et peuvent occuper la route sur laquelle nous avons rencontré les uhlans que ce bandit de Schultz avait envoyés à notre poursuite.

Robin est là, planté devant le poteau, sans faire un mouvement.

Tout à coup, il fouille dans le bardin y cherche sa capote et en sort sa carte, mais Jollivet, qui a observé son geste, se met à protester avec énergie :

— Ah ! non, tu sais, Robin... rengaine ta carte, mon vieux... Si tu te mets à la consulter, tu vas encore nous f. .. dedans. Laisse faire Parizot... y connaît ces environs-là...

Le sergent, vexé, remet la carte dans la poche de sa capote et dit avec un haussement d'épaules :

— C'est bon... c'est bon... Si nous tombons encore au milieu des Prussiens, tant pis pour vous !

— Aie pas peur, fait la Volige... On finit par avoir i'iiabitude... on s'f 'ra plus « poisser » comme ça... mon vieux... Et puis, maintenant, j'eonnais l'odeur des Boches... Jles r'niÛerais àun kilomètre...

Nous continuons notre route et nous nous dirigeons sur Bailly.

Cette fois, nous sommes bons, nous ne nous égarerons plus.

D'ailleurs, nous apercevons bientôt un clocher et des maisons qui se dessinent au loin, à travers les arbres.

A. un endroit où le chemin fait brusquement un coude, nous nous arrêtons net, car nous venons d'entendre des pas lourds qui se rapprochent de plus en plus.

Déjà, par prudence, nous allons nous jeter dans un buisson, quand Jollivet s'écrie:

— Ah ! elle est bien bonne, celle-là !... Vous avez peur des copains, à présent.

Ceux qui arrivent à notre rencontre sont des soldats français.

Nous leur faisons des signes ; mais au lieu de nous répondre, ils nous regardent avec méfiance.

— Parbleu, dit Robin à Jollivet, tu leur fais peur avec ta vilaine peau de bique... Y t'prennent peut-être pour un gorille...

— Eh bien, je vais les rassurer... attends un peu.

Et mettant ses mains en porte-voix devant sa bouche, ja Volige hurle d'une voix éclatante :

— Eh! les poilus!,., ayez pas peur... Nous ne sommes pas des Boches ! N... de D... !

Des éclats de rire saluent ces paroles et nous fraternisons bientôt avec les soldats, qui appartiennent au 396e.

Pour qu'ils ne conservent aucune méfiance, nous balançons dans un buisson nos pelures de pedzouilles et nous reprenons nos uniformes, nos sacs et nos flingots.

Nous nous sentons complètement ragaillardis... C'est vrai, avec nos blouses et cette horrible pelure en poil de chèvre, on n'avait plus autant de culot que sous l'uniforme... On se sentait gênés, mal à l'aise, tandis que maintenant, à la bonne heure, on « installe» et proprement encore.

Quelle bonne idée j'ai eue tout de même de dire au père Follavoine de nous rapporter tout notre bazar !

Les gars du 396" forment environ une compagnie, commandée par un lieutenant, et nous apprenons qu'ils

cherchent à rejoindre une autre fraction du même régiment qui doit se trouver du côté de Montmacq.

Tout s'explique. Us veulent retrouver le détachement au secours duquel nous nous étions portés avec les tirailleurs.

Robin fournit des renseignements assez précis et l'officier nous demande de l'accompagner.

Nous acceptons avec empressement. Ça fait plaisir de se retruuver avec des copains prêts à faire le coup de feu quand on a erré, pendant deux nuits, comme des malfaiteurs qui fuient devant les gendarmes.

Chemin faisant, nous apprenons que ceux du 396e qui étaient cernés près de Montmacq sont parvenus à échapper aux Boches et qu'ils attendent du renfort pour attaquer un village où l'ennemi s'est établi.

Un pressentiment nous envahit.

Ce village ne serait-il pas justement celui que nous venons de quitter ?

Je me hasarde à questionner le lieutenant qui, bien qu'un peu sec d'allures, est au fond un excellent t}rpe et les détails qu'il me donne ne laissent plus subsister aucun doute dans mon esprit.

Je me hâte de renseigner Robin et Jollivet qui ne se tiennent plus de joie à l'idée que l'on va en découdre avec les Pruscos qui occupent le patelin du père Follavoine; mais oùleur stupéfaction esta son comble, c'est lorsque je leur apprends le nom de ce village.

Il s'appelle Cambronne !

— Ah ! m.... ! alors, s'écrie Jollivet... pour le coup, ça leur aura pas porté bonheur aux Boches !

Cambronne, dont les communiqués ont parlé quelquefois, se trouve situé au sud de Ribécourt, un peu au-dessus de Machemont et de Béthancourt, entre l'Oise et la Matz.

Le lieutenant, pour être sûr de ne pas manquer les Pruscos, décide de ne tenter l'attaque qu'à la nuit.

D'ailleurs, il est obligé d'attendre que l'autre compagnie, qui se trouve près de Montmacq, soit venue le rejoindre.

Nous nous rapprochons donc le plus possible du lieu désigné pour le rassemblement et, là, nous faisons un repas froid, ce qui n'est pas du luxe, je vous assure.

A présent, nous sommes tranquilles. Bien que nous ne marchions pas avec notre régiment, nous n'avons à redouter aucun reproche, car le lieutenant du 396e nous a pris comme guides et la réussite de l'affaire dépend beaucoup de l'exactitude de nos informations.

Nous nous sommes étendus sur l'herbe et nous nous mettons à pincer un roupillon délicieux; nous sommes bien sûrs, cette fois, de ne pas être dérangés. Comme disait un général fameux dont je ne me rappelle plus le nom : « Des baïonnettes veillent sur notre repos!... » J'ai appris ça à l'école, autrefois, mais il y a si longtemps!

Un peu avant la tombée de la nuit, la compagnie que l'on attend est signalée. C'est bien celle au secours de laquelle nous nous étions portés avec le lieutenant Hénault et l'adjudant Vernier.

Nous apprenons avec plaisir qu'elle a mis en fuite les Allemands, grâce au concours des camarades du 388% et que ces derniers sont maintenant à Puisaleine.

Tout va bien. Nous pourrons rallier notre cantonnement après la petite danse qui se prépare, à moins que nous ne restions sur le carreau — ce qui est dans les choses possibles.

La Volige est maintenant gai comme un pinson et j'avoue que moi-même je partage son enthousiasme, car, depuis que nous avons quitté le village de Cambronne, j'ai réfléchi. Nous avons dit à ce rouquin d'officier allemand qui nous a interrogés que nous travaillions

chez le père Follavoine. Qui sait si le pauvre vieux n'a pas été inquiété, après notre départ, ou pour mieux dire après notre fuite?

Avec les Boches, il faut s'attendre à tout!...

Ce serait vraiment dommage qu'uu aussi brave homme puisse avoir des ennuis à cause de nous...

Robin partage mes craintes et me fait observer que l'inscription tracée par Jollivet dans le poste prussien a dû très certainement mettre les ennemis en fureur.

En temps de paix, le Boche ne comprend pas la plaisanterie, mais en temps de guerre, c'est bien pis.

Au déclin du jour, le lieutenant nous fait appeler tous trois et nous demande quelques indications sur la situation du village, ses abords, le nombre approximatif de ses maisons...

Nous lui donnons tous les renseignements qu'il désire et nous le fixons même, d'après les renseignements du père Follavoine, sur l'effectif des troupes allemandes.

Nous sommes inférieurs en nombre, mais avec nos mitrailleuses nous viendrons quand même à bout des ennemis.

D'ailleurs, le moment est bien choisi... Quand on veut attaquer les Prussiens dans un village, il est préférable que ce soit la nuit, car lorsqu'ils cantonnent quelque part, les officiers sont généralement saouls après sept heures du soir.

Nous savons déjà, par expérience, qu'il n'y a pas de sentinelles du côté de la plaine ou du moins le long de la bande de terrain que nous avons parcourue avant d'atteindre le bois.

De plus, les Boches se croient loin de l'ennemi et leur service d'avant-postes est par conséquent réduit au minimum.

Vers dix heures, nous nous mettons en marche.

Il fait noir comme dans un four. La lune qui s'était

montrée un instant demeure obstinément cachée. Elle se fait notre complice, elle est avec nous... Lune mit uns!... et c'est un précieux avantage.

Nous retrouvons l'endroit où nous avons pénétré dans le bois. Au loin, quelques lumières vacillent, semblant flotter dans de l'eau trouble.

Une compagnie doit contourner le village à environ cinq cents mètres de nous, et c'est seulement quand elle occupera la position qui lui a été assignée que nous tenterons l'attaque, de façon à prendre l'ennemi de deux côtés à la fois.

Jusqu'à présent tout va bien.

Nous avançons avec précaution et bientôt le piano que nous avons entendu hier soir se met à résonner furieusement. Les officiers boches recommencent leur concert... Ils chantent maintenant... Tout à l'heure, nous allons les faire valser avec nos tournebroches.

Onze heures sonnent à l'horloge du village.

C'est le moment.

Nous rampons dans l'ombre, prêts à nous élancer, quand un cri s'élève dans la nuit :

— Wer da ?

C'est une sentinelle qui nous a éventés. Jollivet s'est déjà précipité pour l'abattre d'un coup de crosse.

— Wer da?... répète la voix.

Pais, comme personne ne répond, une détonation retentit et nous entendons le pas rapide du soldat boche qui se replie probablement sur le petit poste.

L'éveil est donné.

Il s'agit de faire vite, mais on sait que pour la vivacité, personne ne peut rivaliser avec les troupes françaises.

Avant que les Prussiens aient eu le temps de se reconnaître, nous sommes dans le village et nous les

prenons eDtre deux feux. Gomme ils n'ont pas de tranchées pour se cacher et qu'ils sont obligés de nous affronter de face, ils se réfugient dans les maisons, mais on les y poursuit, faut voir, et les baïonnettes marchent ferme.

Au bout d'une demi-heure, tout est terminé.

Les Boches qui ne se sont pas rendus ont été embrochés comme des poulets...

Alors, c'est à notre tour de nous payer la tète de ces messieurs... Ils se sont assez f. .. de nous, la veille.

Dans la salle de la mairie, où l'on a conduit les officiers prisonniers, nous avons la veine de retrouver le capitaine au monocle qui nous a traités de voyous en nous forçant à nous découvrir.

Je m'approche de lui.

— Bonjour, monsieur... ça va ?

Il me fixe d'un air insolent.

— Vous ne me reconnaissez pas ?... C'est moi qui vous ai parlé hier... Vous n'avez même pas été très poli...

Comme l'officier ne bronche pas, Jollivet s'approche à son tour et, le regardant sous le nez :

— Ce n'est pas pour dire, mais vous avez une sale bobine, vous savez...

Puis enlevant d'un geste brusque la casquette du capitaine allemand :

— Quand on parle à un soldat français, on se découvre.

Le lieutenant intervient pour mettre fin à cette scène.

Nous n'insistons pas. D'ailleurs à quoi bon ?

Nous nous sommes vengés, c'est tout ce que nous désirions. Cet affreux boche a voulu nous humilier, on lui rend la pareille et il doit être joliment vexé, car sa figure est, en ce moment, aussi rouge que ses cheveux.

Procédés de barbares

Maintenant, nous nous dirigeons vers la demeure du père Follavoiue... Le bonhomme doit jubiler.

A notre grand étonnement, nous trouvons la maison vide.

Tout a été saccagé chez le vieux paysan. Les meubles sont brisés, les instruments agricoles démolis. Le chien gît sur le sol, la tête fendue.

Une poignante inquiétude nous envahit. Nous avons peur de deviner l'affreux drame qui s'est déroulé dans cette humble demeure de paysan.

Le père Follavoine et sa famille auraient-ils été victimes des bandits allemands ?

Nous explorons toutes les pièces, craignant, à chaque instant, de découvrir un cadavre. Et notre émotion est d'autant plus vive que nous sommes certainement pour quelque chose dans ce qui s'est passé là.

Un voisin qui nous aperçoit aux fenêtres nous crie avec un geste navré :

— Ah ! ils en ont fait du propre ici, les misérables !

— Ils n'ont tué personne, au moins? demande le sergent Robin.

— Ah! j'en sais rien, mes pauvres amis. Mais j'ai bien peur tout d'même que l'père Follavoine et sa famille aient été fusillés. Ils les ont emmenés d'ici en les frappant, fallait voir... Nous en avions tous les sangs retournés. Où les ont-ils conduits ?... J'en sais rien... Pourtant, Barigand, le forgeron, croit qu'on les a menés à l'usine Malapert.

— Où se trouve cette usine ?

— Tout au bout du pays, en face du petit chemin qui conduit au cimetière... Vous n'avez qu'à suivre la grand'rue, puis à tourner à gauche quand vous serez

arrivés en face de l'école. Vous apercevrez bientôt une maison en briques avec une grande cheminée. C'est là.

Nous nous mettons en route aussitôt, mais plus nous avançons, plus nous nous sentons émus. Nous interrogeons quelques soldats que nous rencontrons. Ils ne peuvent rien nous apprendre. Tout ce qu'ils savent, c'est que le lieutenant a donné l'ordre, quelques instants auparavant, de visiter toutes les maisons.

Il faut croire que l'on n'a pas encore visité l'usine, car elle est fermée.

Nous frappons. Personne ne donne signe de vie.

— Tant pis! fait Jollivet, entrons d'autor!... S'il y a des Boches, on verra bien!...

Et, à coups de crosse, il fait voler en éclats le panneau de la petite porte encastrée dans le mur du bâtiment.

Nous pénétrons dans la cour. Des bouteilles vides gisent sur le sol, au milieu de détritus de toute sorte. Un hangar auquel on a mis le feu tout récemment achève de se consumer. Une fumée acre chassée par le vent, glisse à ras du sol, puis s'élève soudain et monte en tourbillonnant le long d'une grande façade vitrée noircie par les flammes.

Nous enfonçons une autre porte et nous nous trouvons dans un atelier dévasté, dans un coin duquel des hommes, des femmes et des enfants sont étendus sur un tas de copeaux.

Dès que nous entrons, ces pauvres gens se soulèvent et nous regardent avec des yeux égarés... Parmi eux, nous reconnaissons le père Follavoine. Il nous prend les mains et s'écrie :

— Ah ! mes pauvres garçons ! mes pauvres garçons !... C'est tout ce qu'il peut dire. Les mots s'étranglent

dans sa gorge.

— Allons... remettez vous, vieux père, lui dit Jolli-

vet... Vous voyez bien que vous n'avez plus rien à craindre maintenant.

— Si... si, ils vont revenir, j'en suis sûr!

Je m'efforce de rassurer le bonhomme. Il ignore ce qui s'est passé. Il a bien entendu des coups de feu, mais c'est tout, et il demeure persuadé que les ennemis sont toujours maîtres du village.

Il finit cependant par se laisser persuader.

Alors il me montre, d'un geste apitoyé, deux femmes, une fillette et un petit garçon accroupis sur le sol parmi les pauvres êtres que les Prussiens ont rassemblés dans la pièce.

— Vlà mes trois filles et mon p'tit-fils, murmure-t-il. Mes gendres, eux, sont soldats comme vous...

Il s'arrête un instant, puis reprend d'un ton plus posé :

— Les Prussiens nous avaient tous amenés ici pour nous fusiller... Si c'est pas une honte!... S'en prendre à des hommes, je comprendrais encore ça, mais à des femmes et à des pauvres petites créatures du bon Dieu, qui n'ont seulement pas pour un liard de malice !... Mon p'tit-fils a eu tellement peur, le pauvre gosse, qu'il est demeuré quasiment éberlué... Ah! les bandits!... les sauvages!...

— Vous faites pas de mauvais sang, père Follavoine, dit Jollivet, vous n'avez plus rien à redouter maintenant.

— Est-ce qu'on peut savoir?

— Mais puisque nous occupons le village...

— Etes-vous en nombre, au moins?... Vous savez qu'ils ont des renforts aux environs.

— Craignez rien... Nous les tenons.

J'ai bâte de savoir ce qui s'est passé après notre départ, car j'ai dans l'idée que c'est bien à cause de nous qur- ces pauvres gens ont été ainsi maltraités.

Je veux faire parler le père Follavoine, mais le bon-

homme est en train de rassurer les siens. C'est son petit-fils qui l'inquiète le plus.

Il a pris le gamin dans ses bras et le dorlote avec amour, ea murmurant de sa pauvre vieille voix cassée qu'il s'enorce d'adoucir :

— Pleure pas, mon fisset... pleure pas, que j'te dis... On va tous rentrer à la maison et j'te frai un joli gâteau aux pommes... Y sont partis, les méchants messieurs... Tu les r'verras plus!...

L'enfant, un gosse blond avec de grands yeux vagues, ne cesse de répéter en sanglotant : « J'ai peur!... j'ai peur!...

Une femme s'est levée, la mère sans doute, et elle a pris le petit qu'elle se met à bercer tendrement. Il se calme un peu, mais se cache obstinément la figure avec ses mains.

Le père Follavoine demeure un instant silencieux, puis il se tourne vers nous en disant :

— C'est pas pour vous le r'procher, mes garçons, mais vous m'avez causé bien du tourment, sans le savoir. Quand ils se sont aperçus que vous étiez partis, ils ont cherché partout, fouillé dans toutes les maisons. Ceci se passait le matin. Vers huit heures, un officier est venu chez moi, un grand rouge avec un morceau de verre rond dans l'œil. Il était accompagné de quatre soldats, baïonnette au canon, et ils avaient tous l'air furieux. Sans rime ni raison il a commencé à rn'injurier. Il m'a même frappé, oui, mes enfants, il n'a pas eu honte de lever la main sur un homme de mon âge. « Cochon de Français, qu'il a dit, on va te fusiller avec ta sale famille, si tu ne nous livres pas ceux qui se cachent dans ta maison. > J'avais beau lui dire que je ne cachais personne, il n'en démordait pas. Il allait et venait, comme un fou, en répétant : « Où sont tes trois ouvriers? Où sont-ils? » C'était vous qu'il prenait pour mes ouvriers, car vous lui aviez dit, paraît-il, que je vous avais

employés. Quand il a eu tout fouillé, tout saccagé avec ses hommes, il nous a emmenés. Dans la cour, Médor, mon brave chien, a sauté sur les Prussiens, mais l'officier a tiré son sabre et a tué la pauvre bête. Bref, on nous a amenés ici où nous avons trouvé d'autres gens du village. Il parait que nous devions tous être fusillés à huit heures du matin. Oui, tous, hommes, femmes et enfants. Ils auraient tout tué, même mon petit-fils '.m pauvre gosse qui n'a pas quatre ans !...

A ce moment, un bruit de pas se fait entendre dans la cour de l'usine.

— Ne craignez rien, dis-je au bonhomme, ce sont les nôtres, voyez plutôt.

— C'est pardieu vrai! fait-il. Alors, vous croyez que les autres ne reviendront pas ?

— Puisque je vous l'assure.

— Cependant... Ils se trouvent toujours dans les environs.

— Nous aussi, et nos canons les arrosent gentiment tous les jours... Allons, mon vieux papa, retournez chez vous avec votre famille... Tâchez de reprendre le dessus. Figurez-vous que vous avez fait un mauvais rêve, et voilà tout...

— Ah! soupire le père Follavoine, si ce n'était qu'un mauvais rêve!... Malheureusement, ce qui est fait Cbt fait!... Ils ont tout saccagé chez moi. Mes pauvres meubles que j'avais achetés à force de privations!... Mes outils qui m'avaient coûté les yeux de la tête, ils ont tout brisé!...

— N'exagérez pas, père Follavoine... d'abord votre maison est encore debout. Quant à vos meubles el à vos outils, vous les remplacerez, que diable !... Le principal c'est que vous ayez encore toute votre famille autour de vous.

— Oui! pour ça, tu as raison, mon gars... Oui, j'ai ma famille... Mes filles et mon p'tit-ûls... Mais

avec quoi que je les nourrirai maintenant! Les bandits m'ont démoli mes herses, mes charrues, mes faucheuses... Et puis, ils ont pillé toute ma réserve... Y a plus une seule pomme de terre chez moi et je suis bien sûr qu'à l'heure qu'il est il ne reste pas seulement un boisseau de farine dans mon grenier. Si encore je pouvais racheter tout ça, mais non!... Ils m'ont enlevé jusqu'à mon argent... oui, les pièces d'or et les titres que je tenais cachés dans un tiroir...

Maintenant qu'il a la vie sauve, le vieux ne pense plus qu'à son bien.

C'était, il y a quelques jours, l'un des plus riches fermiers du petit village de Çambronne. Aujourd'hui, il est ruiné. A soixante ans, il va se voir obligé de retourner travailler chez les autres, comme autrefois.

Robin demande tout à coup :

— Avez-vous vu ceux qui vous ont volé votre argent? Les reeonnaîtriez-vous?

— Si je les reconnaîtrais !... Oh! pour ça, oui, par exemple! Tenez, c' L'affaire là s'est passée le jour où ils sont entrés dans le pays. Ils se sont précipités dans les maisons en hurlant comme des sauvages : « Gapout! capout! Tous les Franzous capout! » Quand ils sont arrivés chez moi, ils ont commencé par tout briser... Puis ils sont montés partout... Ils ont vidé tous les meubles. Après leur départ, mon pauvre argent et mes beaux chers titres avaient disparu!... C'est les premiers Prussiens qui sont venus chez moi qui m'ont volé...

Je prends le bonhomme par le bras :

— Ecoutez, lui dis-je, mes camarades et moi, vous nous avez sauvés d'une vilaine passe. Si nous sommes encore en vie, c'est à vous que nous le devons. Eh bien» en reconnaissance, nous allons faire quelque chose pour vous.

Le vieillard me regarde d'un air étonné.

— Oui, mon bon papa Follavoine, nous allons vous aider à retrouver vos voleurs... Puisque vous affirmez que vous pouvez les reconnaître, nous tâcherons de mettre la main sur eux.

— Oh! pour sûr que je les reconnaîtrai bien, les bandits; ils étaient six. Celui qui les commandait avait des galons d'or au col de sa capote. C'est lui qui se montrait le plus enragé pour fouiller partout.

— Eh bien, venez... Mettons-nous à sa recherche. Le père Follavoine hésite un instant.

Je crois saisir le fond de sa pensée.

Il craint qu'après le départ des troupes françaises, les Allemands ne reviennent en nombre dans le village et ne se vengent sur lui et sa famille.

Je le rassure en disant :

— Ne vous tourmentez pas... Les Prussiens ne remettront jamais les pieds ici... D'abord ceux qui n'ont pas été tués vont venir avec nous, ils sont prisonniers. Nous allons les conduire au cantonnement et de là on les dirigera je ne sais où. En admettant, ce qui est peu probable, que d'autres parviennent à occuper ce village, ils ignoreront tout ce qui s'est passé avant leur arrivée et vous n'aurez pas à redouter de représailles.

— Oui... t'as raison, en effet, mon gars, dit le vieillard... les autres ne pourront pas savoir... eh bien, allons... tu as eu là une riche idée... oui, pour une riche idée, c'en estime !...

Les malheureux qui se trouvent dans l'usine et qui ont, eux aussi, entendu ces paroles, sont déjà moins inquiets.

Ils s'aventurent vers la sortie, assez timidement d'abord, mais, quand ils aperçoivent les soldats français massés dans la cour, leurs visages s'éclairent.

Ils se reprennent à espérer, les pauvres gens !

Par groupes, il regagnent leurs demeures dévastées. Lorsque nous sommes arrivés à la maison du père

Follavoine, le vieillard ne peut résister au désir d'aller jeter un regard sur les débris de toutes sortes qui jonchent le sol de sa cour. Il a un mot de regret pour son chien, son brave Médor qui a voulu le défendre contre les Prussiens et qui a payé ce dévouement de sa vie, puis, sa tournée faite, il entre avec sa famille dans la grande pièce du rez-de-chaussée naguère encore si propre, si bien entretenue et où, durant les longues soirées d'hiver-, il aimait à s'asseoir devant l'àtre, avec son pciit-iils sur les genoux, pendant que les femmes se livraient à quelque travail de couture en se racontant les menus potins du village.

Après être demeuré quelque instants pensif, il monte à Tétage supérieur et nous l'entendons qui marche làhaut en jurant tout ce qu'il sait.

Ses filles essaient de comprendre ce qu'il dit et le petit-fils, qui ne voit plus son grand-père, pousse des cris déchirants. On est ohligé pour le faire taire de lui donner une pomme dans laquelle il se met à mordre, tout en continuant sa musique.

Le père Follavoine redescend enûn.

— On pourra réparer ça, dit-il en hochant la tète... A part quelques meubles qui sont perdus... les autres peuvent se raccommoder...

Puis se tournant vers nous :

— Eh bien, mes garçons, si vous croyez que nous puissions retrouver mon voleur, je ne demande pas nreux que de vous sulvn '■

Il donne une petite tape sur ics joues du gosse qui continue toujours à mâchonner sa pomme toute ruisselante de larmes et se dirige vers la porte.

Nous allons d'abord à la mairie.

C'est là qu'ont été rassemblés les prisonniers de marque.

Le bonhomme, qui a repris tout son aplomb, les re-

garde sous le nez, les uns après les autres, puis, quand il a terminé son inspection :

— Mon gredin n'est pas ici, dit-il.

-- Vous en êtes sûr? demande Robin.

— Absolument sûr.

— Alors, voyons autre part.

Il y a aussi des Boches dans la salle d'école, sans conqjter ceux que l'on a parqués dans les granges et les hangars, mais ces derniers sont tous des simples soldats et le père Follavoine nous a bien affirmé que son voleur avait des galons.

Nous pénétrons dans l'école.

Le vieillard marche devant nous et fixe les prisonniers avec insistance.

Tout à coup, il devient rouge comme une tomate tend le poing dans la direction d'un grand sous-officier qui a baissé vivement la visière de sa casquette et s'écrie:

— Le voilà !... C'est lui ! Ah! bien sûr que je ne me trompe pas... Je le reconnais à sa vilaine moustache hérissée... Je reconnais aussi sa capote grise, qui était décousue sous la manche... Oui, c'est mon homme, je vous le certifie, et moi, vous savez, quand j'affirme une chose, c'est que j'en suis certain.

Le sous-off allemand, se voyant découvert, cherche à se mêler aux autres, mais Jollivet l'empoigne aussitôt avec ses battoirs :

— Ben quoi... mon cochon... v'ià que tu veux t'débiner maintenant?.. Ici! vilaine tête de Boche, et pas de rouspétance, tu sais, sans ça j'te mets quéqu'chose sur le coin d'ia pêche, lu entends... Allons, réponds, v'ià monsieur qui t'accuse d'être un voleur... G'est-y vrai, oui ou non?

Le sous-officier, qui sait un peu le français, a bien compris qu'on l'appelait voleur, et il se défend avec énergie :

— Moi... soldat... Moi me battre... Jamais voler. . Moi honnête... Moi!...

Je mets fin à ce flux de paroles :

— Conduisons-le devant le lieutenant... C'est lui seul qui a le droit de l'interroger.

— Moi vous chûre pas voleur... non pas voleur, répète le Boche d'un ton pleurard.

Ils sont tous comme ça ces chameaux de Prussiens... Ça l'ait les marioles quand ça a le dessus, mais, aussitôt que ça trouve son maître, c'est plat comme des punaises.

La Volige a saisi l'Alboche par le bras, et je vous garantis qu'il le tient bien.

Il vous le fait tourner de la belle manière, et, l'autre, malgré sa puissante carrure, pivote comme un gosse sous la rude poigne du Parisien.

C'est que nous autres on a du sang, tandis que ces mecs-là, c'est grand, c'est gros, mais c'est mou comme du suif.

Le lieutenant n'est pas à moitié surpris en nous voyant apparaître avec notre prisonnier, mais j'ai vile fait de le mettre au courant.

Alors, comme il parle merveilleusement la langue boche, il interroge le paroissien.

Faut croire qu'il vous le presse dur, car bientôt le gaillard se trouble, baisse la tête et se met à chialer.

— Fouillez-le ! ordonne le lieutenant.

C'est Robin qui se charge de cette opération.

Il déboucle le ceinturon du sous-off, ouvre sa capote et en explore les poches.

Il en relire d'abord un carnet, une pipe en porcelaine avec la tête du kronprinz, puis il sort un paquet soigneusement ficelé. Entre sa chemise et sa peau, le drôle a caché un sac qui rend un son métallique.

Le sergent arrache ce sac qui s'ouvre aussitôt, et une pluie de pièces d'or se répand sur le sol.

— Mes louis!... mes pauvres chers louis, s'écrie le père Follavoine en se baissant précipitamment... Oh! je les reconnais, allez! ils sont bien à moi... Tenez... voyez plutôt... sur tous, j'ai fait une petite croix avec mon couteau... Jamais je ne serrais une pièce sans la marquer...

Le Boche est cousu d'or, c'est le mot.

Il en a dans les goussets de son ceinturon, dans ses cartouchières et jusque dans la poche arrière de son caleçon.

Le paquet si soigneusement ficelé que l'on a trouvé tout d'abord est remis au lieutenant, qui en fait immédiatement l'autopsie.

Il contient des papiers jaunes, verts, rouges et de jolis fatiots bleus tout neufs.

— Mes titres!... Mes billets!... s'exclame le vieillard en pleurant de joie... Tout ça c'est bien à moi, monsieur l'officier... Il y a dix actions et neuf obligations... Je pourrais vous dire les numéros... Et puis... il y a encore huit mille francs en billets de cinq cents francs...

— C'est exact, fait l'officier, en rendant son bien au brave paysan qui se met aussitôt, de ses vieilles mains ridées tremblantes d'émotion, à compter ses louis, ses biftons et ses paperasses...

Quand il a terminé, il enfouit le tout dans ses poches avec des précautions comiques, puis il déclare :

— Le compte y est... sauf soixante et dix francs... et j'suis bien sûr de ne pas me tromper, allez,., car je l'comptais tous les soirs, mon pauvre argent...

Le voleur, interrogé, avoue qu'il a donné cette somme à cinq de ses soldats...

Il n'est guère généreux, le Boche!...

— Tiens! Une lettre, s'écrie Jollivet en ramassant une enveloppe qui a glissé à terre.

C'est en effet une lettre qui porte la suscription suivante :

Madam Annie Schwob

i y, Mânsterstrasse, Aachen

Deutschland.

Le lieutenant l'ouvre, et, après avoir parcouru quelques lignes, dit en regardant le sous-off :

— Voilà un gaillard qui fait son profit de la guerre, au moins.

Et il lit à haute voix :

« Ma chère Annie, « J'ai reçu ta dernière lettre et je t'en remercie, mais « j'ai atlendu en vain le paquet que tu m'annonçais et « qui contenait des saucisses et des langues fumées. « Envoie-m'en vite un autre, au reç i de la présente, « mais tu peux grossir l'envoi en ajoutant un jambon « et de cet excellent saucisson d'Aix-la-Chapelle dont « nous nous régalions avant la guerre. Ne regarde pas « à la dépense, mon petit wùfîngkohl(i), car je viens de « faire une bonne affair:-. Chez un bandit de Français « qui nous a reçus à coups de fusil et a tué plus de « vingt des nôtres, j'ai trouvé un bon petit approvision- « nement d'or et de billets avec lequel nous pourrons « à la fin de la guerre, nous payer quelques « délica- « tesses » et aussi des choses utiles. Dès que je serai « dans une grande ville, je tâcherai de te faire parve- « nir cet argent que tu mettras de côté, en prélevant « toutefois dessus ce qui te sera nécessaire pour toi et « notre cher petit Franlz. Achète surtout des pommes « de terre, de la choucroute, des saucisses de Francfort « et du lard, car on dit que bientôt vous allez manquer « de toutes ces bonnes choses. C'est alors que vous « seriez malheureux! Tu vois, Annie, que je pense à « toi. Ecris-moi souvent en me faisant des envois, et en

(1) Gros chou frisé.

« attendant que lu reçoives le mien qui te comblera de « joie, je t'embrasse bien tendrement ainsi que notre « petit Frantz, sans oublier la tante Dorothée qui fai- « sait si bien les gaufres et les tartelettes aux rognons « de veau.

« Ton mari, « Peter Schyvob, feldicebel « 31e Infanterie, 3e Reservecorps, « France. »

Nous ne pouvons nous empêcher de rire à la lecture de celle lettre.

Gomme elle montre bien le caractère boche. Le bon sous-off pense à sa femme et au petit Frantz, mais il n'oublie pas non plus les excellentes saucisses et toute la charcuterie d'outre-Rhin dont il doit certainement rêver la nuit.

Tout pour la boustifaille ! Telle est la devise des Prussiens. Heureusement que nos bons amis les Anglais sont là pour les affamer un peu... Ah! ils en feront de drôles de bobines quand ils n'auront plus rien à bouffer avec leur pain K K...

Le lieutenant fait emmener le nommé Schwob, qui n'est pas près, je crois, de revoir sa bonne Annie!

On va le garder à vue, et il sera jugé par le conseil de guerre. Son compte est bon.

Il apprendra à ses dépens que la guerre n'est pas une partie de cambriolage, et que l'on n'a pas le droit, sous prétexte que l'on s'est emparé d'un village, d'en détrousser les habitants.

Une journée fertile en événements

Le père Follavoine, qui a pu rentrer en possession de sa petite fortune à laquelle il ne manque que soixantedix francs, nous remercie avec des larmes dans les yeux.

Il veut nous entraîner chez lui et nous offrir un dîner à tout casser, mais nous lui faisons observer que nous devons au plus vite retourner à notre cantonnement.

Alors il fouille dans sa poche et nous glisse à chacun un louis dans la main... Nous refusons tout d'abord, mais il insiste tellement que nous sommes obligés de nous laisser faire...

— Prenez... prenez... dit-il... C'est de bon cœur que je vous offre ça... car sans vous, j'étais ruiné...

Ça, e'est vrai... il nous doit une fière chandelle, le vieux !

Après des remerciements, en veux-tu en voilà, nous prenons enfin congé du bonhomme qui s'en va d'un pas pesant, les deux mains collées sur ses cuisses, pour éviter que ses petits louis ne chantent trop fort dans ses poches.

Au fond, nous sommes contents, car nous avons fait une bonne action.

— Maintenant, propose Robin, faudrait voir à retourner au cantonnement, hein?

— Moi, j'demande pas mieux, répond Jollivet, qui a mis son louis sur sa paupière et le tient comme un monocle, en faisant une affreuse grimace.

— Gache-ça, lui dis-je.

— T'as raison... On pourrait croire que nous avons, nous aussi perquisitionné chez l'habitant... C'est égal, on se sent plus joyeux quand on a du « plâtre» dans sa poche. Ça permet aussi de s'payer des douceurs, des délicatesses, comme disent les Boches. ..Tenez, si ça vous dit, les aminches, on va fairebourse commune... C'est Robin qui gardera les jaunets et qui tiendra la comptabilité... Comme ça, on s'ra moins tenté de faire des folies. Moi, j'me connais, quand j'suis au pognon, j'erois que ça durera toujours et j'dépense sans compter. C'est seulement lorsque j'vois ma profonde à sec que j'm'aperçoisque j'ai été trop vite...

Robin prend les trois louis, les met dans sa bourse et nous dit d'un ton grave.

— Quand je trouverai un papetier, j'achèterai un calepin d'un sou et je vous ouvrirai un compte à chacun.

— Entendu mon vieux, fait la Volige... maintenant, c'est loi notre banquier... Tâche de pas f... le canip avec la grenouille, au moins.

Le sergent prend un air vexé :

— Tu sais, si tu n'as pas confiance...

— Non, mais t'es pas un peu dingo... Tu vois bien que c'est pour rire... Cependant, y a une chose à laquelle on n'a pas songé...

— Laquelle? demande Robin.

— Une supposition que tu viendrais à être tué... ça peut arriver aux plus honnêtes gens... Alors, Parizoî et moi, on se «bomberait ». Les camarades ramasseraient tout ton saint'frusquin et l'enverraient à ta famille.

Jollivet a raison.

Il n'est peut-être pas prudent que ce soit le même qui ait l'argent des autres.

Robin hausse dédaigneusement les épaules. Il est employé de banque à Paris et a l'habitude de manipuler des fonds

— Rien à craindre, dit-il... puisque, sur mon carnet, j'indiquerai la part de chacun... Si je suis descendu, on vous remboursera, et j'ajouterai même une chose : mes vingt francs ou ce qui en restera vous reviendront à chacun par moitié... Vous serez mes héritiers.

— Robin, t'es un frère, s'écrie Jollivet... Allons, ça colle ! Parlons plus d'argent, car on finirait par y tenir tant, à nos trois malheureux sigs, qu'on en arriverait à avoir la frousse de se faire « dégringoler » .

Tout en bavardant, nous sommes arrivés devant la maison où se tient le lieutenant.

Il est sur le pas de la porte et nous fait signe d'approcher.

— Mes amis, nous dit-il, je suis content de vous. Quand nous avons attaqué ce village, j'ai remarqué que vous étiez les premiers à charger et j'ai pu me convaincre que vous avez fait de la bonne besogne.

— L'habitude, mon lieutenant, murmure Jollivet.

— Vous vous êtes comportés comme des braves... Grâce à vos indications, j'ai pu atteindre cette position parle côté le moins défendu... Voici une lettre pour votre capitaine... Je lui signale votre belle conduite et lui demande de vous faire proposer tous trois pour une citation à l'ordre du jour.

Pour le coup, nous prenons la position militaire et un petit frisson nous court le long des reins.

— Maintenant, ajoute le lieutenant, vous allez rejoindre votre cantonnement en automobile.

Sur ces mots, il remet la lettre à Robin et nous quitte pour donner des ordres.

— Un sig!... une citation à l'ordre du jour!... une balade en auto, s'écrie la Volige, v'ià trois choses que j'aurais jamais cru voirie même jour. On peut dire que nous l'avons à la bonne en ce moment. Pourvu que ça dure !... Moi, j'ai jamais été aussi heureux, et vous, les aminches ?

Hélas! Robinet moi nous avons des raisons pour que nolro bonheur ne soit pas aussi complet que celui de la Volige.

Robin regrette toujours l'imprudence qu'il a commise et... moi, pour ne pas en perdre l'habitude, je pense à Jacqueline.

— Ben quoi! s'étonne Jollivet, vous n'avez pas l'air pi us réjouis que ça.... Qu'est-ce qu'y vous faut alors?

Ce qu'il nous faut, mon pauvre Jollivet, pourrais-je répondre à mon ami, c'est cette belle tranquillité d'esprit que nous t'envions, mais que nous ne pouvons avoir pour le moment et si nos figures ne sont pas aussi joyeuses que la tienne, c'est de la faute à l'amour!..

Robin et moi, nous en sommes victimes, de façon différente, il est vrai, mais nous en souffrons tous deux, lui, parce que l'amour lui a fait oublier le devoir... moi, parce que le devoir ne parvient pas à me faire oublier l'amour.

Heureusement que, pour nous consoler, nous avons une autre maîtresse qui nous soutient tous tant que nous sommes, et cette maîtresse-là, c'est la France.

Elle d'abord !

L'auto qui doit nous ramener est conduite par un territorial, un ancien champion qui a gagné un tas de courses.

C'est un fameux, paraît-il, et avec lui on ne mettra pas longtemps pour regagner le cantonnement.

Il va à Villers-Gotterets et en passant, comme c'est le chemin, il nous déposera à Puisaleine.

Nous avons aussi avec nous un autre voyageur : un adjudant du 396e qui va porter une communication au Q. G.

Nous n'attendons plus que lui pour partir.

Enfin, il prend place ù nos côtés, l'auto démarre et fde aussitôt à une allure telle que nous ne voyons plus rien autour de nous.

Ne vous attendez pas à ce que je vous raconte les péripéties de ce voyage. Nous avons l'impression de voler dans l'espace et quand nous commençons enfin à nous habituer à cette vitesse fantastique, la voiture s'arrête.

— Nous sommes à Puisaleine, nous dit le conducteur.

— Pas possible, s'écrie la Volige en se frottant les yeux... Mais oui, c'est vrai tout de même... Ah! mince! c'qu'il en met, l'frère!... Si après la guerre, j'ai besoin d'un chauffeur, j 'penserai à lui...

Nous serrons les mains à nos nouveaux amis et, après avoir tiré nos capotes et rajusté nos cravates,

nous mettons l'arme sur l'épaule et faisoos militairement notre entrée dans le camp des poilus.

Une voix joyeuse nous accueille.

C'est Milo qui vient à notre rencontre.

Pauvre gosse, nous l'avions oublié!

— Ah! vous voilà, fait-il... eh bien, vous savez, ça a chauffé pendant votre absence... Les Boches nous ont attaqués trois fois... mais faut voir comme on les a reçus !...

— Et tu étais de la fête? demande Jollivet.

— Si j'en étais!... j'vous crois... J'ai même descendu un officier. Demandez plutôt au lieutenant. Tenez, le voici justement.

Le lieutenant Hénault s'avance vers nous.

Il a pris sa figure des mauvais jours et je vois qu'il s'apprête à nous passer un shampoing, mais au moment où il va ouvrir la bouche, Robin lui tend la lettre que nous a remise le lieutenant du 395e.

Il la lit, nous regarde, puis nous serre les phalanges en disant :

— Sacrés poilus!... va... vous serez toujours les mêmes. On vous croit morts ou prisonniers et vous reparaissez tout à coup avec des bottes de félicitations... Mais faudrait voir un peu à rester avec nous, hein?... On s'en fiche donc, à présent, de son bon 388e...?

Nous protestons avec énergie.

— Si vous aviez été là hier, continue le lieutenant, vous nous auriez donné un sérieux coup de main. Je ne sais pas ce qu'avaient les Boches, on aurait dit qu'ils étaient enragés, ces animaux-là!... Ah! à propos, j'oubliais de vous dire : il y a du nouveau... L'espionne est arrêtée.

— La dame de la Croix-Rouge?... s'écrie Robin.

— Oui...

— Ah! la garce! C'est pas trop tôt, par exemple! Nouspressons le lieutenant denousdonnerdes détails.

— Oh! dit-il... Elle s'est fait prendre bêtement... Hier, après les attaques et les contre-attaqnes qui ont duré pendant près de huit heures, nous avons eu, comme de juste, pas mal de blessés, et nous avons demandé des autos d'ambulance un peu partout, à Vic-sur-Aisne, à Gœuvres et à Villers-Cotterels. La première voiture qui est arrivée était une auto blanche conduite par un gros rouquin de chauffeur. Malgré les instructions que vous connaissez, ceux qui montaient cette auto s'obstinaient à se diriger vers nos tranchées de première ligne, du côté des blockhaus où sont installées nos nouvelles mitrailleuses... Ça, c'était déjà louche, vous l'avouerez, quand tout à coup voici la dame de la Croix-Rouge qui sort un kodak de poche et tac! tac! tacl prend, coup sur coup, trois instantanés.

Goublin et Madick, qui étaient de faction à quelques mètres de là et qu'elle n'avait pas aperçus, l'empoignent gentiment par le bras et, malgré sa résistance, la conduisent immédiatement devant le capitaine Girodot. Il paraît que celui-ci était au courant des petits procédés de la dame, car il lui a dit aussitôt : « Ah! c'est vous!... Justement, je vous faisais rechercher. » La femme a protesté, a dit que c'était scandaleux, qu'elle allait se plaindre au général Madour}*, mais le capitaine l'a fait enfermer dans le bureau du vaguemestre avec deux sentinelles à la porte. Ce qui prouve bien que la drôlesse était une espionne, c'est que son chauffeur, dès qu'il l'a vue entre deux soldats, a fichu le camp avec son auto. Celui-là ne tardera pas non plus à être pincé, lui aussi.

— Et la femme.. . elle est ici? demande Robin d'une voix sourde.

— Non, le capitaine l'a fait conduire immédiatement, sous bonne escorte, à Villers-Cotterets. Il est certain qu'un de ces jours on vous confrontera avec elle.

— Ah! la garce!... le chameau! murmure Robin en

agitant son bras droit. J'aurais donné gros pour l'arrêter moi-même. Enfin, elle est coffrée, c'est le principal !

— Et heureusement, reprend le lieutenant Hénault, carie capitaine l'a fait fouiller, comme vous le supposez, et il a trouvé sur elle des papiers très compromettants.

Cette conversation est interrompue par l'arrivée d'un détachement de « terribles tauriaux » qu'on envoie au 388° pour combler les vides.

Us ont, ma foi, belle allure, les gros pères.

Il y en a même dans le nombre qui ne paraissent guère plus vieux que nous.

Comme ils sont maintenant versés dans la réserve de l'armée active, on leur a enlevé leurs numéros blancs et ils portent des écussons comme nous autres.

Pendant qu'ils défilent, nous les observons curieusement et ils nous saluent en disant :

— Bonjour, les « jeunots » !

— Bonjour, les vieux !

Ils ne se montrent pas vexés de ce qualificatif, ils en rient au contraire, et l'un d'eux, un bon gros qui a une barbe de patriarche, nous lance d'une voix vibrante :

— Y a plus d'vieux, aujourd'hui... Y a qu'des poilus ! Et pour nous prouver qu'il a encore le jarret solide,

il frauchit un fossé avec la légèreté d'un jeune homme.

— Bravo ! la barbe! A. la bonne heure, t'es pas encore moisi, s'écrie Jollivet en battant des mains.

Quant à moi, je fixe attentivement le sauteur... 11 me semble bien le reconnaître... Mais oui... Je ne me trompe pas... C'est le bistro qui est établi en bas de chez moi, rue des Trois-Bornes.

Je lève le bras :

— Eh! Monlignon!...

Le « terri » se retourne surpris .

— Tiens, Parizot!... Eh ben, mon cochon, en v'ia une rencontre! T'es donc pas mort?

— Non... tu vois... Je reste ici. Quand vous aurez rompu les rangs, nous causerons.

— Bien sûr. Et on boira le coup de l'amitié, mon vieux... C'est moi qui régale.

Ce territorial barbu, c'est la Providence qui me l'envoie, car celui-là va pouvoir me donner des nouvelles de Jacqueline... Je vais savoir enfin à quoi m'en tenir.

Pendant que je suis là à l'attendre, mon cœur bat sérieusement la breloque, comme vous devez vous en douter. S'il allait m'apprendre !... Mais non, même si cela était, il ne me le dirait pas... Peut-être vais-je avoir de mauvaises nouvelles... Qui sait, après tout, si ma pauvre petite Jacqueline n'est pas tombée malade ?... C'était si faible... si fragile!... et puis, les privations! On l'a peut-être transportée à l'hôpital, car nous autres on n'a pas les moyens de se faire soigner chez soi... Monlignon doit savoir, lui... Mais qu'est-ce qu'il fait donc, cet animal-là?

Enfin, il reparaît en se lissant la barbe et je m'avance à sa rencontre avec l'empressement que l'on devine :

— Eh bien, fait-il. Qu'est-il donc arrivé?

— Pourquoi cela ?

— Y a donc pas d'plumes et d'papier dans votre régiment?

— Que veux-tu dire?

— Oh ! remarque bien que ce n'est pas pour te faire des reproches... chacun est libre d'agir comme il l'entend, mais c'est égal, elle est bien navrée, c'te pauvre mam'zelle Jacqueline... Elle pleure toutes les larmes de son corps... la chère mignonne... Elle a fini par croire que tu avais été « descendu »... et elle en a fait des démarches... à la mairie, au recrutement, et jusqu'au ministère de la guerre... oui, elle est allée au ministère.

— Ce que tu me dis me surprend. Je lui ai écrit plu-

sieurs fois et c'est elle, au contraire, qui ne m'a jamais répondu.

— Ça, c'est pas possible.

— Puisque je te l'affirme.

— C'est pas possible quej'te dis... car je l'ai vue plus de dix fois aller mettre des lettres à la poste... et ces lettres-là, c'était bien pour toi, va, gredin! Mam'zelle Jacqueline est une honnête fdle... JTai connue tout enfant, quand sa mère tenait une petite boutique de ] journaux au coin du faubourg du Temple et de la rue Bichat. Je réponds d'elle... c'est sérieux... et bon... et sensible !

J'avoue que je n'y comprends plus rien 1

Si Jacqueline m'écrit, pourquoi ses lettres ne m'arrivent-elles pas ? De deux choses l'une : ou elle met mal l'adresse^ou on les intercepte...

Je suis néanmoins soulagé d'un rude poids...

Jacqueline pense toujours à moi...

Elle m'écrit !

Qu'importe si les babillardes restent en route... elle les met à la poste, en tout cas, puisque Monlignon l'affirme. Je vais peut-être, un de ces matins, en recevoir un paquet... Tiens ! Je parie que Jacqueline n'indique pas le secteur postal sur ses enveloppes... elle doit toujours m'écrire, en se rapportant à la première adresse que je lui ai donnée...

Cependant!... ah ! ma parole, tout ça devient un véritable casse-tête chinois... et il n'y, que ce brave Monlignon qui puisse arranger cela.

— Ecoute, lui dis-je, tu vas me rendre un service.. # Tu écriras à ta femme, je suppose ?

— Aujourd'hui même... Pense donc, si Euzébie ne recevait pas de mes nouvelles, elle en ferait une maladie, la pauvre chatte... Vlà quinze ans qu'on est mariés et c'est la première fois qu'on s'sépare... C'est dur... surtout qu'elle est très impressionnable !... Et puis-

c'est pas une petite affaire que de tenir un commerce comme le nôtre... Y a du passage, tu sais, et dame ! on a affaire à des clients qui n'sont pas toujours ce qu'il y a de plus comme il faut... C'est très mêlé, quoi !

— Eh bien, mon vieux, je te remettrai une lettre pour Jacqueline... tu la glisseras dans ton enveloppe, comme ça, nous verrons... Si ta lettre ne parvient pas non plus. . .

— Oh ! alors, je gueule, fait Monlignon en tirant sa barbe d'un geste nerveux... Moi j'demande pas mieux que d' servir mon pays, et la preuve, c'est que me voilà... on nous a attaqués, on s'rait des lâches si on s'défendaitpas. J'suis prêt à faire mon devoir comme un jeune, et tu m'en diras des nouvelles, mais tout c'que j'demande en échange au gouvernement, c'est de m'permettre de correspondre avec Euzébie...

Un sergent passe devant nous en courant. Il avise Monlignon.

— Eh bien, quoi, l'homme à la grande barbe... vous n'avez donc pas entendu sonner le rassemblement?...

— J'pensais pas qu'c'était pour nous.

— Pour qui donc qu'ça s'rait alors... pour les Boches, peut-être?... Allons, au trot... le capitaine veut passer l'inspection des territoriaux.

Monlignon, qui fulminait autrefois contre le militarisme, tient à prouver qu'il a aujourd'hui le respect de la discipline.

Il me serre la main et s'éloigne en courant.

Je vois sa barbe fouettée par le vent qui flotte de chaque côté de son gros cou comme deux petites ailes soyeuses.

Jollivet s'esclaffe :

— Y m'a l'air d'un numéro, ton copain.

— Tiens tu étais donc là, toi?

— Bien sûr...

— Alors, tu as entendu ?

— Gomme de juste... Et je comprends à présent pourquoi que tu broyais parfois du noir, et qu'tu t'planquais dans les coins comme un ours.

Il s'arrête un instant, puis reprend d'une voix plus douce, en me mettant sa grosse patte sur l'épaule :

— Ecoute, Julot (c'est la première fois qu'il m'appelle par mon petit nom), t'as eu tort de ne pas m'faire tes confidences. , . J'suis un poteau, tu sais, et un vrai ! Toi et moi, c'est comme qui dirait deux frangins, n'est-ce pas ? Eh bien, t'aurais pas dû m'cacher ta peine. J'sais c'que c'est que l'amour, moi aussi... J'ai été chipé autrefois pour une môme qui m'aurait r'tourné comme une peau d'gant, et j'ai tellement souffert que j'ai bien juré den'jamais r'biffer au collage... On est son maître, au moins, et c'est pourquoi tu me vois toujours si philosophe. J'iaisse personne derrière moi. Ça veut pas dire cependant que j'aie soupe des poules... au contraire, mais tu sais, ça ne tire plus à conséquence. On s'rencontre, ça biche !... Bonjour !... Bonsoir!... A qui l'tour de ces d'moiselles ?... On garde jamais les mêmes et on r 'commence tant qu'ça peut... C'est le seul moyen d'être heureux dans la vie, vois-tu, mon vieux !

Il en parle à son aise, lui. C'est facile de donner des conseils quand on a le cœur tranquille.

Enfin je le remercie quand même. Ses paroles sont celles d'un bon ami.

D'ailleurs, je sais depuis longtemps déjà que je peux compter sur lui, en toute occasion.

Il est franc comme l'or, ce brave Jollivet. Si j'allais le perdre lui aussi ! Mais non, il est de ceux qui ont la veine, qui se lancent en avant les premiers et qui reviennent toujours sans une égratignure. Pour employer une de ses expressions familières, il a le « cul verni »...

Que ceux qui se formaliseraient de ce mot veuillent bien se rappeler que nous ne sommes pas dans un

salon et que les poilus on parfois le langage aussi rude que les manières...

Et puis, tout dépend comment c'est dit.

Je vous assure que si vous connaissiez Jollivet, vous trouveriez toute naturelle sa façon de s'exprimer.

Bien plus, il vous semblerait même impossible qu'il put parler comme tout le monde.

Il sent son faubourg à plein nez, mais n'oubliez pas que ce sont les faubouriens qui tapent le mieux sur les Boches et on peut bien leur pardonner un mot un peu cru, en reconnaissance de leur bravoure !...

La ferme de l'Eperon

Pendant que les « terribles tauriaux > se tiennent au garde à vous devant le capitaine, qui est encore leur doyen à tous, nous allons avec Jollivet faire un petit tour à la cantine.

C'est le moment ou jamais d'entamer les jaunets du père Follavoine.

Cependant au moment où nous allons pénétrer dans la bicoque qui sert de boutique au cantinier et où le cuistot a installé ses marmites, nous nous apercevons tout à coup que Robin nous manque.

— Vois-tu, remarque la Volige, ça vaut rien not'« binaise ». Chaque fois qu'on voudra s'envoyer un « glass >, faudra aller chercher le sergent... Nous aurions bien mieux fait de garder chacun notre sig.

Je vais lui répondre quand Robin paraît.

Il a eu la même idée que nous. C'était fatal. Des hommes qui ont été longtemps privés d'argent éprouvent toujours, à certain moment, le besoin de se livrer à de folles dépenses.

Nous commandons un litre de blanc et une boîte de sardines. Nous nous offrons même le luxe de tortiller un peu de pain blanc.

Pendant que nous mangeons, deux figures hâves viennent se coller contre la vitre.

Ce sont nos deux Boches, vous savez, les premiers que nous avons faits prisonniers, quand nous sommes parvenus à nous évader de la maison au téléphone.

— Ah! zut! s'écrie Poitrault, le cantinier, les v'ià encore ces deux cochons-là! Ils ne font que mendier... un morceau de pain par-ci... un boieit de viande par-là... et pourtant on leur sert une gamelle comme aux autres. . .

— Bah! fait Jollivet... ils ne sont plus à craindre maintenant... Donne-leur à chacun un verre de vin, c'est moi qui paye.

Les Boches nous regardent toujours comme des chiens qui guettent un os, puis ils se décident à entrer.

— Allons, dit la Volige... collez-vous ça dans la gargouille et caltez...

Les prisonniers, humbles comme tous les Allemands qui sentent une supériorité, ont ôté respectueusement leurs calots qu'ils tiennent de la main gauche, tandis que de la droite, ils vident voluptueusement leurs verres.

— Bon « pinard » !... fait l'un d'eux.

Nous partons tous d'un bruyant éclat de rire... Voilà nos Boches qui parlent argot, maintenant !

— C'est cette sacrée pratique de Maravel qui leur apprend ça, nous explique le cantinier. Il est chargé de les faire travailler et faut voir comme il leur enseigne le français !

Les Boches, comprenant qu'ils nous ont mis en gaieté, profitent de cela pour nous taper d'un peu de pain blanc, que nous ne pouvons leur refuser.

— Moi, dit Poitrault, j'ies laisserais bien crever de faim, ces vaches-là. Avec ça qu'ils prennent tant de façons, là-bas, en Allemagne, avec nos prisonniers!...

— Bah ! fait la Volige. On n'est pas des sauvages, nous autres. A quoi donc que ça servirait d'être le peuple le plus avancé d'Europe, si on n'avait pas plus d'humanité que les Boches?...

— Ça, c'est vrai, fait une grosse voix derrière nous. C'est Monlignon qui vient nous rejoindre, l'inspection

terminée ; mais comme je le connais et que je vois qu'il va commencer à nous bourrer le crâne avec ses discours de réunions publiques, je lui parle aussitôt d'Euzébie.

Ça, c'est souverain. Il rengaine aussitôt ses tirades et se met à nous détailler avec complaisance les qualités de son épouse.

Quand il parle d'elle ses yeux s'allument, sa barbe frissonne, sa grosse tète se penche d'un air attendri. Il s'apprête déjà à nous montrer la photo de sa moitié, qu'il porte dans un médaillon accroché à sa chaîne de montre, mais je lui rappelle que s'il veut envoyer sa lettre, c'est le moment.

Il demande aussitôt à Poitrault une plume et de l'encre ; j'en fais autant et nous nous mettons à écrire, pendant que Robin expédie sans pitié les deux Boches qui finissent, ma foi, par devenir insupportables.

Ces Allemands ! ils ont tout à fait le caractère des nègres... plus on leur en passe, plus ils prennent de libertés...

De temps à autre, Monlignon lève la tête pour me faire savourer une phrase qu'il trouve bien venue :

— Tiens... voilà ce que je lui mets à Euzébie : « L'heure est aux dévouements... il y a dans la vie des « circonstances... où le devoir des hommes... le de- « voir des hommes... >

Pendant qu'il réfléchit, le bout de son porte-plume enfoui dans sa barbe, je continue ma lettre.

Malédiction! le sort s'en mêle!... Il est dit que je ne pourrai pas la terminer.

Un cabot de la 9e crie à la porte de la cantine :

— Tout le monde au rassemblement! ordre du capitaine... paraît que ça va barder!...

Nous nous dirigeons à la hâte vers le centre du cantonnement.

Tous les copains que nous apercevons prennent des airs mystérieux et nous disent à voix basse.

— Y a du nouveau !

Du nouveau !... Tant mieux ! Nous ne demandons que ça, nous autres.

La guerre deviendrait trop monotone si l'on devait toujours rester au repos.

Je ne sais si quelqu'un de mes lecteurs a eu l'occasion d'approcher de la ligne de feu, mais si cela lui est arrivé, il a dû remarquer que l'on n'est plus le même homme dès qu'on a entendu le tonnerre des canons et le crépitement de la fusillade.

On ne tarde pas à faire abnégation de tout. On n'est plus, suivant le mot d'un général, qu'une « unité ardente » perdue dans la masse et l'on va de l'avant, sans regret, avec, au fond de soi, une fièvre d'action, un besoin irrésistible de détendre ses muscles, de se ruer sur l'obstacle humain que l'on sent proche et que l'on voudrait déjà atteindre.

Il faut croire que ça va chauffer en effet, car le capitaine a donné l'ordre de réunir toutes les troupes disponibles et même les « terribles tauriaux » qui viennent d'arriver.

Nous voudrions bien savoir ce qui passe, mais les officiers sont trop occupés en ce moment pour nous donner des explications.

D'ailleurs, quand on se met en route pour une expédition quelconque, il est bien rare que l'on sache où l'on va.

C'est en chemin, ou bien au moment où tout est décidé, que nous savons généralement à quoinous en tenir.

— Paraît que ça va barder sérieusement, me dit la Volige, car le fouinard est parvenu à saisir quelques mots échangés à mi-voix entre le capitaine et le lieutenant... On dit que les Boches s'avancent dans la forêt d'Ourscamps et qu'ils sont une « tapée », les cochons. C'est un aéro qui nous a prévenus.

Monlignon est venu nous rejoindre. Il semble nerveux, agité.

— Tiens... tiens!... me souffle la Volige, est-ce que ton ami « la Barbe » aurait le trac?... Regarde comme il est drôle. Après tout, ça n'a rien d'étonnant... La première fois, ça fait toujours quelque chose et puis... le copain est déjà vieux... il était habitué à ses aises.

Jollivet se trompe.

Ce qui préoccupe Monlignon, ce n'est pas la lutte qui se prépare... S'il est si agité, cela tient à une autre cause.

— Alors, nous dit-il, on va partir?

— Oui, mon vieux, répond la Volige, et par le premier tramway...

— Nous avons bien un quart d'heure devant nous?

— Pour ça, il m'est impossible de te renseigner... Mais je crois que l'on f... le camp tout de suite... oui, v'ià le capislon qui s'apprête.

— Alors, soupire Monlignon, je n'aurai pas le temps de ternùner ma lettre.

— Y a des chances, mon pauv' vieux.

Le territorial a un geste de découragement :

— Que va penser Euzébie ?... moi qui lui avais promis de lui écrire, dès que je serais arrivé.

La Volige hausse les épaules d'un air indifférent :

— Oh ! tu sais, ici, on fait jamais ce qu'on veut et c'est de la faute à ces sacrés cochons 'de Boches... Quand on se croit tranquille, paf! ils rappliquent... C'est toujours comme ça... Mais à quoi bon se bilotter? Tu t'y f'ras va, et dans quelques jours, quand tu seras

habitué au truc, tu trouveras ça tout naturel... C'est les surprises du métier, mon vieux... Avoue tout de même que ça s'rait vraiment trop chouette si on savait tou- :ours ce qui va se passer.

Monlignon a l'air de ne pas entendre. Il ne cesse de répéter, en tordant nerveusement sa barbe :

— Sacré bon sang de bon Dieu!... pour sûr que ma lettre ne partira pas aujourd'hui...

La mienne non plus, d'ailleurs! Mais moi, j'ai un peu l'habitude de ces contretemps-là et j'en prends mon parti sans murmurer.

Il a été décidé que les territoriaux, qui font maintenant partie de la réserve de l'active, seraient encadrés dans notre compagnie et dans celle que commande le capitaine Barbanchon. Deux sections de tirailleurs nous accompagnent.

Des ordres brefs se succèdent et nous partons aussi allègrement que s'il s'agissait d'une simple marche militaire.

Après avoir longé un sentier bordé de haies, nous arrivons sur la route qui conduit à Ribécourt.

Les copains entonnent, sur l'air de la Carmagnole, ce refrain de marche qui a, paraît-il, été composé par un poilu du nom de Chantonnay :

Mein herr von Kluck s'était promis (bis) D'arriver en août à Paris (bis) Mais son coup a manqué Dit le communiqué.

J offre a répondu : Non!

Vive le son.'... Vive le son!

Joffre a répondu : Non!

Vive le son du canon!

Lorsque nous arrivons sur les bords de l'Oise, nous sommes obligés, pour traverser cette rivière, de conso-

lider le pont de bois que la violence du courant a sérieusement détérioré.

Pendant que nous procédons à ce travail, une batterie d'artillerie envoie sur la forêt d'Ourscarnps, située à environ cinq kilomètres de là, un arrosage d'obus qui va un peu refroidir l'emballement des Boches.

Elle continuera à tirer jusqu'à ce que nous soyons arrivés à la limite des arbres et il est certain qu'elle aura fait quelques ravages parmi les Pruscos, quand nous prendrons contact avec eux.

Ah! ces braves artilleurs! On peut dire qu'ils nous en rendent des services, car sans eux qu'est-ce que nous prendrions la plupart du temps! Ils me font l'effet de faucheurs infatigables qui couperaient l'herbe devant nous pour nous permettre d'avancer.

La réparation du pont demande plus de temps qu'on ne l'avait supposé tout d'abord, car nous nous sommes aperçus fort heureusement qu'une estacade qui sert de pile menace de céder.

Il faut rafistoler ça. Et comme nous n'avons pas avec nous les sapeurs du génie, le travail traîne un peu en longueur.

Enfin, nous commençons à passer par groupes de dix.

Nous sentons les planches qui se balancent sous nos pieds et nous nous attendons, d'un moment à l'autre, à piquer une tête dans la flotte.

Dès que nous sommes sur l'autre rive, le capitaine nous fait prendre à la hâte toutes les dispositions d'usage pour que nous soyons en mesure d'agir sans retard et avec vigueur au moment où il faudra donner. La forêt que nous apercevons devant nous est toujours battue par notre artillerie, mais bientôt les canonniers vont cesser le feu, car leurs obus deviendraient dangereux pour nous.

Nous avançons en utilisant tous les replis de terrain

et en profitant des moindres aspérités. Nous approchons des arbres et nous commençons à nous étonner que l'ennemi n'ait pas encore donné signe de vie.

Autour de nous, c'est le silence, un silence inquiétant.

On préférerait entendre un vacarme de tous les diables et apercevoir les Boches.

Jollivet se tient à ma droite, Milo à ma gauche, et faut voir comme il rampe avec agilité, le pauvre gosse.

Quant à Monlignon, que j'aperçois un peu plus loin, il s'est aplati sur le sol, autant que le lui permet la rotondité de son abdomen et il glisse, sur les genoux, la barbe à ras du sol.

Robin est devant nous avec Madick, Goublin, Jantroux et Magnin. Tous les anciens de la 9e ont pour habitude de se grouper. On aime à se sentir les uns près des autres. Nos regards se rencontrent parfois et l'on se fait un petit signe.

On ne saurait s'imaginer ce qui se passe dans l'esprit du soldat, dès que l'attaque commence à se dessiner.

Tout en rampant, on jette de temps à autre un coup d'œil du côté des copains, et, chose curieuse, dans ces moments-là, on ne pense pas à soi, on ne s'intéresse qu'aux autres. C'est là un phénomène bizarre que je ne suis pas encore parvenu à m'expliquer. J'ai cru tout d'abord que j'étais le seul atteint de cette maladie; mais non, les autres sont tous comme moi. C'est irrésistible. Peut-être faut-il voir là, un de ces sentiments qui nous poussent, dans les circonstances tragiques, à nous occuper de nos voisins pour ne pas songer à la balle qui va peut-être nous descendre.

Nous sommes arrivés devant d'épais taillis que nous allons être obligés de franchir et le bruit que nous ferons en cassant les branches va certainement donner l'éveil aux Boches, s'ils sont dans les parages.

Nous faisons halte un instant.

Grand'père s'est assis derrière un buisson et consulte sa carte.

Le lieutenant Hénault, agenouillé près de lui, suit attentivement le doigt du capitaine qui court sur la feuille étendue devant lui.

Jollivet me souffle à l'oreille :

— Tu vas voir que c'est une fausse alerte.

— Alors, interroge le gros Monlignon, si c'est une fausse alerte, on va retourner au cantonnement... Je pourrai au moins terminer ma lettre... Elle peut encore partir aujourd'hui, n'est-ce pas ?

Je n'ose l'entretenir dans cette douce illusion, car, moi, je ne suis pas comme la Volige, j'ai l'impression que les choses vont se gâter...

Brusquement, le capitaine donne un ordre qui est rapidement transmis. On nous fait longer la barrière de feuillage qui se dresse devant nous, et bientôt nous ne tardons pas à découvrir un étroit sentier dans lequel on s'engage après avoir pris toutes les précautions recommandées en pareil cas.

Au bout d'un quart d'heure de marche, nous apercevons de gros arbres aux troncs blancs qui s'échelonnent sur une longueur de cent mètres environ. Là-bas, émergeant de la verdure, un grand toit de chaume flanqué de deux cheminées d'argile s'offre tout à coup à nos regards.

L'instant est critique, car le capitaine, après nous avoir fait dissimuler dans le feuillage, s'entretient longuement avec le lieutenant Hénault.

Comme je me trouve par hasard auprès des deux officiers, j'entends parfaitement ce qu'ils disent :

— Le bâtiment qui est là, devant nous, explique grand-père, c'est la ferme de l'Eperon... On l'appelle ainsi, parce qu'elle est bâtie sur une portion de terrain

qui forme un angle saillant et se termine en pointe sur la crête d'une colline. . . J'ai de sérieuses raisons pour supposer, d'après les renseignements qui nous ont été fournis par nos aviateurs, que l'ennemi se tient dans cette ferme.

« L'attaquer dans sa position, ce serait une folie, car les Boches sont admirablement retranchés dans ce bâtiment, qui est assez vaste et où ils ont probablement installé des mitrailleuses. Le mieux est de prévenir la batterie qui est derrière nous... Elle enverra sur cette ferme une dizaine de projectiles et réduira aussitôt à néant la défense des ennemis. »

Le capitaine consulte de nouveau sa carte et reprend:

— Oui... il n'y a pas autre chose à faire... Nous nous replierons en arrière et, une fois l'arrosage terminé, nous tenterons l'assaut. Je ne vois pas d'autre tactique à employer... C'est la meilleure... Nous ménagerons ainsi la vie de nos hommes.

Le lieutenant approuve d'un signe de tête.

Les deux officiers causent encore, pendant quelques instants, mais comme ils s'entretiennent presque à voix basse, je ne saisis pas bien ce qu'ils disent.

— Et alors?... me demande Jollivet, va-t-on avancer, oui ou non? Moi, je n'sais pas si tu es comme moi, mais j'aime pas que ça traîne en longueur... J'ai toujours remarqué que si on tergiverse on fait de la mauvaise besogne.

Monlignon qui a, pour un moment, oublié Euzébie, croit devoir faire remarquer à la Volige que les décisions mûrement réfléchies valent toujours mieux que celles prises à la hâte. Il nous cite des exemples (car il a de la lecture Monlignon), nous parle des fautes commises en 70 et approuve certains généraux qui ont longuement élaboré des plan9 de défense ou d'attaque.

A l'entendre parler, avec son air grave et ses ^gestes

autoritaires, on ne se douterait pas qu'il n'est qu'un simple bistro en rupture de comptoir.

Y a pas à dire, il a de l'éloquence le frère... on voit qu'il a de l'entraînement.

Toutefois, comme il a fini par élever la voix, pour admirer, sans doute, la sonorité de ses phrases, le lieutenant lui dit, en lui touchant le bras :

— Dites donc, vous, l'homme à la grande barbe, quand vous aurez fini de pérorer... Vous ne savez donc pas que l'on doit garder le silence dans les rangs ?

Monlignon se tait aussitôt, mais on voit qu'il est vexé.

Il est devenu rouge comme une pivoine et l'épaisse toison qui agrémente son visage est agitée de frémissements rapides.

C'est dur pour un électeur influent qui a l'habitude d'en imposer à son auditoire de se faire rembarrer devant le monde.

D'ailleurs, personne n'a remarqué cet incident, car presque aussitôt le capitaine nous a fait promptement revenir en arrière.

Lorsque nous sommes à environ cinq cents mètres de l'endroit où nous étions arrêtés, il fait coucher les hommes sur le sol et ordonne à d'autres de se blottir dans les buissons. Ensuite, il commande deux poilus pour aller prévenir les artilleurs.

Robin, qui craint sans doute que la Volige et moi ne réclamions cette corvée, désigne à la hâte Goublin et Madick.

Grand-père leur remet un papier sur lequel il a indiqué l'emplacement de ses troupes et celui de la ferme, puis les deux messagers s'en vont.

J'ai déjà eu, je crois, l'occasion de parler d'eux... Ce sont de bons poilus, des lascars à la hauteur. Goublin est rusé comme un Normand qu'il est ; Madick a le sang-froid du pêcheur Breton.

Quand ils ont disparu en rampant, le capitaine nous donne l'ordre de ne plus bouger et surtout de nous abstenir de toute conversation.

Pour Jollivet, demeurer immobile passe encore, mais ne pas pouvoir ouvrir la bouche, ça c'est un vrai supplice pour le brave Parigot.

Il se rattrape en se livrant à une pantomime des plus expressives, mais qui manque parfois de clarté.

Monlignon, lui, est songeur. On voit qu'il pense à Euzébie.

Quant au petit Milo, le « loupiot » comme nous l'appelons, ses yeux brillent d'un feu étrange et il tourne nerveusement dans ses mains la carabine Lebel que le capitaine lui a fait donner récemment.

Le plus jeune poilu de France

Une demi-heure se passe, puis une heure.

Nos messagers n'ont pas reparu. Il n'y a pas lieu de s'alarmer encore, car la distance qui nous sépare des batteries est de trois kilomètres environ, et ils sont obligés d'avancer avec prudence pour ne pas donner l'éveil aux Boches qui surveillent sans doute la plaine.

Cependant, les heures s'écoulent et ils ne reviennent toujours pas.

Grand-père commence à être inquiet. Il s'est levé et regarde attentivement du côté où il s'attend à les voir reparaître.

Sûrement, il a dû se passer quelque chose, mais quoi ?

Nous sommes-là, haletants, lorsque soudain un cri s'élève dans la forêt.

Ce cri a quelque chose de farouche, de sauvage. ..

On dirait l'appel angoissé d'un homme qui se voit perdu.

Nous écoutons, prêts à bondir, au premier commandement, mais on n'entend plus rien.

— J'ai reconnu la voix de Madick, me dit Jollivet.

11 n'a pas achevé ces mots qu'un nouveau cri arrive jusqu'à nous...

Cette fois, on entend ces deux mots lancés d'une voix rauque :

— A moi !

Vingt hommes partent aussitôt, sous la conduite du lieutenant Hénault. Je n'ai pas eu la chance d'être désigné. La Volige, lui, est parmi ceux qui ont été choisis.

Le sable crie pendant quelques instants sous les pas des édaireurs, puis le silence se fait, un silence lourd, mystérieux, qui a quelque chose de lugubre.

Le capitaine, qui nous voit très émus, s'est tourné vers nous :

— Surtout, ne bougez pas, mes enfants, mais ouvrez l'œil. Quand le moment d'agir sera venu, je vous commanderai par gestes...

Nous sommes prêts à vendre chèrement noire peau.

J'ai déjà eu bien des aventures depuis le début de cette campagne. Vous savez que j'étais à Gharleroi, à Guise, à Varreddes, partout où ça a chauffé dur, en un mot, eh bien ! il est une chose à laquelle je ne puis m'habituer, c'est à cette attente liévreuse qui précède toujours un engagement.

Ce n'est certes pas de la peur, car je crois pouvoir affirmer que je ne suis pas un froussard... C'est plutôt de l'impatience, mais une impatience qui se traduit par une nervosité singulière.

Et cela dure jusqu'à ce que je sois fixé; dès que j'ai vu l'ennemi, que j'ai entendu le premier coup de feu,

alors, je retrouve tout mon calme, et je ne songe qu'à bien tirer pour descendre le plus de Boches possible.

Je m'aperçois que Monlignon est très anxieux.

A un moment, il s'approche de moi et me dit d'une voix sourde :

— Tu sais, Parizot... Si des fois j'y restais, tu prendrais ma montre et mon portefeuille, et tu les enverrais à ma femme...

Je hausse les épaules.

— Faut pas songer à ces choses-là, mon vieux... ça porte la guigne...

— Cependant...

— On doit toujours se dire qu'on en reviendra. Ainsi, tu vois, moi, j'en ai vu de dures, et cependant je suis encore là... Ouvre l'œil... Vise bien, surtout, et dissimule-toi du mieux que tu pourras...

Monlignon suit mon conseil.

Il se colle derrière un arbuste et attend. Sûrement qu'il aimerait mieux être aux côtés d'Euzébie, mais il fait bonne contenance quand même.

Soudain, sans qu'on ait rien vu, les « abeilles » se mettent à bourdonner... Zoûû!... Zoûû.!... Zoûû!... Les Boches nous ont découverts et ils nous envoient du zinc... Il nous a semblé cependant reconnaître aussi le bruit de nos lebels.

Gomme une politesse en vaut une autre, nous leur rendons aussitôt leur salut... et un salut bruyant, je ne vous dis que ça.

Pous nous canarder, ils ont été obligés de se découvrir, tandis que, nous autres, nous sommes merveilleusement abrités.

Ils ne tiennent pas cinq minutes devant notre fusillade et ils disparaissent comme par enchantement.

Nous n'avons que quatre blessés.

Eux, doivent avoir pas mal de morts, car nous aper-

cevons là-bas, devant nous, de gros tas gris, immobiles sur Je sol.

— Tu vois, dis-je à Monlignon, c'est pas plus malin que ça... Ils tirent... nous leur répondons, et ils f... le camp.

— Oui... oui... sourit le brave territorial qui est encore un peu pâle... le tout est de s'y habituer...

Et comme il s'est découvert, je l'invite aussitôt à reprendre sa position.

— Dissimule-toi donc, N... d... D... !

— Alors, c'est pas fini?

— Est-ce qu'on peut jamais savoir!...

Il s'agenouille derrière un buisson et demeure immobile.

Il est plus que certain que les Boches ne vont pas en rester là... C'est une simple escarmouche qui vient d'avoir lieu... Tout à l'heure, ils vont de nouveau montrer leurs groins... Nous les attendons.

Le capitaine regarde continuellement devant lui, comme s'il cherchait à reconnaître quelque chose.

Parbleu ! il se demande ce que sont devenus les hommes qu'il a envoyés en éclaireurs, sous la conduite du lieutenant Hénault...

Ils ont dû être descendus, les malheureux !

Pourvu au moins que Jollivet ne soit pas resté sur le carreau!... Ah! je l'avoue, si celui-là me manquait maintenant, je ne donnerais plus cher de ma peau.

J'ai la conviction que nos deux existences sont liées, pour ainsi dire, et que le jour où il passera l'arme à gauche, mon tour ne tardera pas à venir.

Ce sont là sans doute des suppositions stupides, mais nous autres soldats, on se forge comme ça des idées !

Les éclaireurs ne donnent toujours pas signe de vie et le capitaine va envoyer à leur recherche, quand les

Boches, qui se sont réveillés soudain, se mettent à nous tirer dessus avec rage.

Ce n'est plus une pluie de balles, c'est un vrai déluge... Ça dégringole de partout, devant, derrière, sur les côtés.

— Mon portefeuille se trouve dans la poche intérieure de mon gilet de laine, me souffle Monlignon.

— Mais tire donc, lui dis-je... tu parleras de ton portefeuille tout à l'heure... Mets-en, N.. deD...!

Ce n'est pas en effet le moment de se faire des confidences... La parole est aux flingots et il faut les faire cracher ferme.

Il paraît que notre feu est sérieux, car les Boches qui étaient devant nous cessent de nous canarder, mais c'est derrière maintenant que ça pleut, et faut voir cet arrosage.

Je n'ai pas besoin d'être grand statégiste pour comprendre ce qui se passe; les Alboches qui étaient dans la ferme sont sortis de leur retraite et se sont mis à tirer, dès qu'ils ont vu qu'ils pouvaient nous prendre entre deux feux.

Maintenant, nous ne devons plus compter sur l'artillerie... elle ne pourrait rien faire... D'ailleurs, il est à peu près certain que Madick et Goublin n*ont pu arriver jusqu'aux batteries... Et tant mieux!... Ça ferait du propre, à présent, si nos 7o entraient en danse.

Il ne faut pas songer à se porter en avant, car nous serions poursuivis par les Boches de la ferme, et rejetés sur ceux qui se tiennent derrière nous.

Les cochons n'ont pas donné signe de vie pendant que nous avancions sous bois.

Malgré notre service d'éclaireurs, ils ont trouvé le moyen de se dissimuler. Il nous ont laissé passer, certains que nous nous dirigions vers la ferme, et maintenant, ils croient bien nous tenir. Oh!... minute! Les poilus ne se laissent pas faire comme ça...

La partie s'annonce mal, nous manquons sérieusement d'atout, mais elle n'est pas perdue pour cela.

Maintenant, nous sommes si bien aplatis sur le sol que l'ennemi ne peut nous apercevoir et tire un peu au hasard.

Les branches craquent et voltigent au-dessus de nos têtes, les feuilles tombent dru comme grêle et nous recouvrent parfois à un tel point que nous sommes obligés de les rejeter loin de nous.

Enfin, les coups de feu cessent.

Les Pruscos ont sûrement perdu notre trace et ils ne sont pas près de la retrouver, car voici la nuit qui arrive. Ma foi j'aime mieux ça... Il est vrai que l'on peut aussi se faire surprendre, mais au moins on a la ressource de se cacher plus facilement et d'attendre le moment favorable pour tenter une attaque.

Quand l'obscurité a complètement envahi la forêt, nous nous groupons silencieusement et nous attendons les ordres du capitaine.

Nous ne le voyons pas, mais nous le devinons qui nous frôle en passant près de nous.

A certains moments, il nous parle à voix basse, nous ordonne de rester immobiles.

Nos yeux qui ont fini par s'habituer à l'obscurité distinguent mieux les objets environnants.

Parfois, un timide rayon de lune met sur le sol une longue traînée d'argent, et nous profitons de cette clarlé passagère pour choisir un meilleur endroit, une position mieux abritée.

Monlignon et Milo m'ont rejoint. Cela me fait plaisir de les sentir à mes côtés ; je me trouve moins seul.

Combien de temps allons-nous rester là?

J'avoue que les minutes commencent à me sembler longues et que j'aimerais mieux me battre plutôt que de rester ainsi dans l'inaction.

Tout à coup, il me semble entendre quelque chose

craquer sur le sol. J'écoute attentivement... Le bruit se précise, se fait plus net.

Je rampe vers le capitaine. Lui aussi a entendu.

Sont-ce les Boches qui essaient de nous surprendre ? Ce serait bien audacieux de leur part.

Gomme le bruit continue, quelques-uns d'entre nous, sur l'ordre du capitaine, se portent en avant, avec d'infinies précautions.

Au bout de quelques instants, ils reviennent, mais leur nombre s'est considérablement accru. Ils étaient partis une dizaine, ils sont maintenant plus de vingt.

J'ai peine à retenir une exclamation de joie.

Ceux qui les accompagnent, ce sont nos éclaireurs que nous croyions morts ou prisonniers.

Je reconnais le Lieutenant Hénault et quelques autres camarades ; mes yeux cherchent anxieusement Jollivet. Je l'aperçois enfin et m'approche vivement de lui.

— Enfin, tu leur as échappé, lui dis-je, à voix basse.

— Oui, mon vieux, mais pas sans peine, j'ai vu le moment où nous allions y passer tous.

— Il y a des morts ?

— Oui... six.

— Et des blessés?

Quatre seulement.

— Toi, tu n'as rien?

■- Indemne..., comme toujours.

— Comment t'en es-tu tiré?

— Oh!... ça c'est une vraie veine, fait-il en s'aplatissant à terre, près de moi... Figure-toi qu'à peine partis d'ici, nous sommes tombés sur un nid de Boches... Ils nous ont aussitôt mis en joue, et l'un d'eux, un officemar avec une casquette bleue, nous a dit : « Rentezfous >... Non, mais penses-tu?... Y nous avait pas r'gardés, le mec... Comme si des poilus allaient se rendre comme ça !... Nous nous sommes consultés du regard et on s'est compris tout de suite... D'un même

mouvement, nous avons ajusté les Pruscos et nous avons vidé sur eux notre magasin. Gomme ils n'étaient qu'une soixantaine et que nous étions vingt, ils ont aussitôt f... le camp, mais pour se replier sur un détachement qui s'est avancé en formant le cercle, de façon à nous entourer... L'enveloppement... toujours l'enveloppement! Y n'connaissent que c'te manœuvre-là, les bourriques! Gomme lu le supposes, nous ne les avons pas attendus et nous nous sommes planqués dans les buissons... Ah! mon vieux, ce que nous avons reçu, non, c'est rien de le dire, mais pour comble de malheur, nous en recevions de tous côtés, car à ce moment, vous vous êtes mis à tirer, vous aussi. Tu vois d'ici la situation. Bref, nous avons profité de ce que vous étiez aux prises avec eux pour nous éloigner le plus possible... Te dire ce qui s'est passé ensuite, ce serait trop long, j'en aurais jusqu'à demain matin. Ils nous ont pourchassés, nous avons réussi à leur échapper... ils nous ont cernés, nous les avons encore semés... Enfin, quand la nuit est venue, ils ont perdu notre piste et... nous voilà !

— Ils sont nombreux?

— J'te crois... un bataillon, au moins... mais à nous tous, on peut les « avoir ».

— C'est que, malheureusement, il y en a encore devant nous...

— Où ça?

— Dans la ferme qui se trouve à quelques centaines de mètres d'ici.

— Oh! alors, va y avoir du tirage... car faut pas compter sur l'artillerie... Madick et Goublin n'ont pu sortir du bois.

— Tu en es sûr?

— Oui, mon vieux... ils sont prisonniers, les pauvres gars !

Jollivet n'en peut dire davantage, car une sentinelle vient de signaler l'ennemi.

Celte fois, c'est sérieux... Il approche par bonds et l'on distingue parfois, à la clarté de la lune, des capotes grises qui se détachent nettement sur le vert sombre du feuillage.

L'attaque recommence et, comme précédemment, nous sommes pris entre deux feux.

Nous sommes obligés de nous replier sur la ferme, mais des décharges de mitrailleuses nous accueillent aussitôt. Tac!... Tac! Tac! Tac! faut entendre ce potin... on dirait des centaines de machines à coudre qui marchent à la fois... C'est à devenir fou!... J'en prends à témoin les copains qui ont vu ça de près.

Y a pas à dire qu'on va se débiner, car des broussailles épaisses et profondes, formées de houx et d'épines, nous enserrent à droite et à gauche.

Il n'y a qu'une chose à faire : résister à ceux qui veulent à toute force nous pousser vers la ferme, les enfoncer coûte que coûte et nous frayer un chemin dans la forêt.

Cependant, malgré toute notre énergie, et je vous promets qu'on en met, nous ne parvenons pas à gagner un pouce de terrain, au contraire.

Le feu de l'ennemi est terrible.

On nous fait de nouveau coucher à terre ; il y a un moment d'accalmie, mais la danse va reprendre de plus belle, car nous sommes maintenant serrés de près.

J'ai assisté à bien des engagements, mais il me semble impossible que nous puissions nous tirer de celui-là...

Ils sont trop !...

C'est aussi l'avis de Jollivet qui n'est pourtant pas pessimiste.

Quant à Monlignon, il a pris bravement son parti et

fait preuve d'une belle énergie... Bravo I II est doublement poilu, cet animal-là.

Je cherche partout Milo... Je l'appelle, mais le loupiot ne répond pas.

— Il y est, va!... me dit Jollivet.

Pauvre gosse ! oui, sans doute, il a dû recevoir une balle et il agonise peut-être à côté de nous, mais où le chercher? Il se peut aussi qu'il ait été tué sur le coup et cela serait préférable... Au moins, il serait « passé » sans souffrance.

Le capitaine comprenant que la situation va être encore plus grave, dès que le jour paraîtra, se risque à faire mie nouvelle tentative, quand tout à coup de grandes flammes rouges s'échappent de la ferme et bientôt le toit de chaume crépite sous le feu qui augmente à vue d'œil.

La ferme brûle!...

Et l'incendie se propage avec une telle rapidité que la toiture s'effondre avec un bruit sinistre, en soulevant une nuée d'étincelles qui montent en tourbillonnant vers le ciel.

— Les idiots! s'écrie Jollivet... Ils ont trouvé moyen de mettre le feu à leur forteresse.

Il faut profiter du moment.

Grand-père redresse sa haute taille et, le sabre à la main, s'élance vers le bâtiment d'où les Pruscos s'enfuient comme des rats qui ont peur de se faire roussir le poil.

C'est une vraie débandade et, comme maintenant les mitrailleuses ne peuvent plus cracher, nous faisons un de ces massacres dont les Boches se garderont bien, je vous assure, de parler dans leurs communiqués.

Voilà un côté de déblayé, à l'autre maintenant!

Cette seconde opération est plus dure que la première, mais nous la menons à bien quand même, car les ennemis sont un peu démoralisés.

Nous les canardons à la lueur des flammes et comme ils sont en plein à découvert nous mettons dans le mille et à tous coups.

Lorsque le jour paraît, la place est nette.

Les Boches ont fui en abandonnant, suivant leur habitude leurs morts et leurs blessés.

De notre côté, les pertes sont assez élevées, mais nous pouvons encore nous estimer heureux d'en être quittes à si bon compte.

Nous pouvions y passer tous.

Après avoir enterré les morts et pansé sommairement les blessés, nous nous apprêtons à nous mettre en route, quand j'aperçois Milo qui se traîne vers nous en rampant sur le sol.

— Tiens... le loupiot! s'écrie Jollivet... on dirait « qu'il en a ».

L'enfant est tout pâle; sa capote est pleine de sang.

Il veut se mettre debout, mais comme il ne peut y parvenir, je le soulève et le prends dans mes bras.

Grand-père s'est approché. Il regarde le pauvre petit et lui prend les mains.

— C'est rien, mon capitaine, murmure le gamin... Je crois que j'en reviendrai... mais si j'y passe, tant pis!... Nous sommes victorieux... c'est le principal... Je crois que je vous ai donné un sérieux coup d'épaule, hein?...

Gomme le capitaine le regarde, cherchant à comprendre ce qu'il veut dire, le gosse ajoute d'une voix qui faiblit de plus en plus :

— Cette maudite ferme!... il était impossible de s'en emparer à cause des mitrailleuses... alors... je suis parvenu à me glisser jusqu'au hangar... vous savez le hangar... et... j'ai mis le feu!... oui... c'est moi... le feu!... bien travaillé... n'est-ce pas?... Vous voyez que j'suis un... poilu... moi aussi!...

Grand-père n'y peut tenir. De grosses larmes cou-

lent le long de ses joues et il embrasse la pauvre petite face pâle de l'héroïque gamin en sanglotant :

— Brave petit!... mon brave petit gars!...

Mais Milo ne l'entend déjà plus. Sa tête s'est renversée en arrière... et il est maintenant immobile.

La chasse à l'espionne

Nous confectionnons immédiatement un brancard avec nos fusils et quelques bouts de bois. Le gosse ne bouge toujours pas.

— Pour moi, dit Monlignon, il est perdu, vous savez... Nous plaçons le pauvre petit sur la civière improvisée

et nous nous mettons en route.

Les blessés qui peuvent marcher ont pris les devants, soutenus par leurs camarades.

Les autres ont été, comme Milo, étendus sur un brancard.

Ah ! il est bien triste le cortège!

Nous avançons en silence.

Enfin, nous arrivons à un poste de secours intermédiaire, installé dans un petit village.

— Il faut, dit le capitaine, laisser ici les hommes dont l'état est grave... Ceux qui peuvent continuer à nous suivre seront pansés au cantonnement.

Les brancardiers, dont le zèle et le courage auront été admirables durant cette guerre, placent les blessés sur des civières ou des lits réquisitionnés dans les environs et un major se met aussitôt à faire les pansements, avec l'aide des infirmiers.

Pendant qu'il procède à cette délicate besogne, une auto s'arrête devant l'ambulance et un médecin à quatre galons entre dans la petite pièce où nous sommes.

C'est le docteur Le Grix, médecin au 301*, qui vient jeter le coup d'œil du maître sur l'installation provisoire établie à la hâte dans le village.

Il arrive, paraît- il, d'un endroit où ça a chauffé dur et il rapporte même un souvenir du champ de bataille, car une balle a traversé le haut de son képi.

Après avoir examiné les blessés dont l'état lui paraît grave, il s'arrête devant la civière où est étendu Milo.

— Oh! mais, c'est un enfant, ce zouave-là, fait-il en se penchant vers le gosse.

Le docteur Le Grix n'a qu'un mot pour désigner ses malades: il les appelle ses zouaves.

Cela tient à ce qu'il est resté longtemps en Algérie. D'ailleurs, pour lui, le mot zouave est synonyme de bravoure.

Dès qu'il a examiné le gosse, il déclare en hochant la tête.

— Trois blessures. . . c'est grave, mais il en reviend ra . . . C'est égal, il a eu son compte. Ah ! certes, voilà un petit zouave qui mérite une récompense.

— Il l'aura, dit le capitaine... Cet enfant est un héros. Et il raconte au docteur ce qu'a fait le petit Milo.

— Mais cela vaut la médaille militaire, s'écrie le major...

Puis, il ajoute, après avoir un instant regardé le gosse :

— Ces gamins... tous héroïques aujourd'hui... Ah! on a beau dire, il n'y a que la France pour produire des petits gars de cette espèce.

Milo a repris lentement connaissance.

11 jette autour de lui des regards effarés, comme s'il venait d'avoir un affreux cauchemar, puis reconnaissant le capitaine, la Volige et moi, il murmure d'une voix faible :

— Ah!... vous êtes... tous là... tant mieux!...

— Oui, nous sommes tous là, mon enfant, dit grandpère... mais ne parle pas... tâche de dormir un peu.

— Dormir!... dormir... oui... je vais essayer... Mais le délire s'est emparé de lui.

Maintenant voici qu'il divague :

— Par ici!... par ici! vous autres!... Ah!... ces Boches, il en arrive toujours... tirez, mais tirez donc! Pan!... pan!... pan !... Encore... faut les descendre tous! Vite! vite! Oh ! cette ferme !... Les mitrailleuses!... Le feu... le feu ! . .. Voilà que ça flambe... Venez voir comme ils rôtissent... Parizol! Jollivet! Vous aussi, mon capitaine, venez tous. Y en a encore par ici... Tenez, làbas... Tirez... tirez toujours!

Il s'assoupit soudain et demeure immobile, la bouche entr'ouverte, la figure souriante.

— Il faut le laisser, dit le docteur Le Grix... Dans quelques jours, on pourra l'évacuer sur l'hôpital de Villers-Cotterets, mais maintenant il ne serait pas transportable.

Nous partons rassurés.

Nos blessés trouveront ici tous les soins dont ils ont besoin. Malheureusement — et ça c'est l'ombre sur le tableau — nous avons perdu pas mal de copains, y compris Madick et Goublin qui sont prisonniers.

Les reverrons-nous jamais?...

; Nous traversons de nouveau l'Oise sur le pont de

| fortune dont j'ai déjà parlé et nous ne tardons pas à

f retrouver la route qui doit nous conduire au canton-

*-nement.

fi Monlignon est radieux.

ïr — Vous voyez, nous dit-il, que les territoriaux n'ont

«»pas froid aux yeux.

£5 — Personne n'en avait douté, répond la Voligc.Pour-

gquoi donc qu'ils ne seraient pas aussi bons que les

autres puisqu'ils sont Français et qu'ils ont encore plus de choses que nous à défendre ?

— Ça c'est vrai... mais ils n'ont plus la vigueur des jeunes.

— Bah !... la vigueur, ça r' vient quand on se trouve en face du danger. Du moment qu'un homme n'est pas infirme, il peut toujours faire son devoir comme les autres.

Monlignon, qui s'altendait sans doute à se voir décerner des gerbes de fleurs, ne souffle plus mot. Il a sorti une petite brosse de sa poche et, tout en marchant, la passe sur sa barbe qui est grise de poussière.

— Moi, à ta place, vois-tu, lui dit cet insupportable farceur de Jollivet, je frais couper ça... Si jamais nous sommes obligés de rester longtemps dans les tranchées, tu tarderas pas à avoir des « gaux » dans c'te toison-là... et tu en f... à tout le inonde.

Monlignon proteste.

Faire couper sa barbe, le plus bel ornement de son individu, cette barbe qui fait l'admiration de tous les commerçants de la rue des Trois-Bornes et aussi celle de sa chère Euzébie... ça, jamais!...

Personne ne l'y forcera sans doute.

On voit que le brave territorial est décidé à défendre sa barbe aussi vaillamment que sa personne. 11 lui doit trop pour la sacrifier. C'est à elle, en effet, qu'il doit sa situation influente dans les milieux électoraux. C'est à cause d'elle que les candidats s'arrachent Monlignon... Quand l'un d'eux a pu le décider à faire partie de sou comité, à présider ses réunions, il est à peu près sûr de battre son concurrent.

Au fond, le brave bistro sait très bien que c'est sa barbe plutôt que son talent d'orateur qui lui vaut cette notoriété politique, et c'est pourquoi il y tient tant... D'ailleurs, elle le rehausse aux yeux de ses clients auxquels elle en impose, et la douce Euzébie est fière d'être

l'épouse d'un homme qui se distingue des autres et ne ressemble pas à un vulgaire sommelier. Chacun dans la famille s'incline devant la barbe du maître, c'est elle qui fait la loi.

Lorsque nous arrivons au cantonnement, Monhgnon prend à peine le temps de se débarrasser de son bazar.

Il court aussitôt à la cantine pour y continuer la lettre qu'il avait commencée. Cette fois, il peut la terminer.

Moi aussi, j'ai pu écrire la mienne.

Je la donne à mon ami qui la joint à la sienne, puis nous remettons l'enveloppe à Poitrault, le cantinier, qui la fera porter au vaguemestre.

Cette fois, je vais être fixé. Si Jacqueline ne répond pas, alors je saurai ce que cela veut dire, mais je ne puis croire encore à une telle ingratitude.

Comme nous n'avons rien à faire pour le moment j'ai offert une tournée à Monlignon, Robin et Jollivet. La Volige a voulu que nous « remettions ça »; les autres aussi ont tenu à «redoubler » et Poitrault n'est occupé qu'à déboucher des litres.

Nos Boches qui ne quittent pas les environs de la cantine viennent encore mendier un verre, mais cette fois je les envoie au bain.

Us sont assommants à la fin, et j'ai décidé de ne plus m'apitoyer sur les prisonniers allemands.

Monlignon, pour lequel la fête ne serait pas complète sans une petite partie, a fait demander un jeu de piquet et nous nous mettons, selon l'expression familière de Jollivet, à « taquiner un peu les brèmes ».

Tout à coup, Manchamiel, un cabot de la 9% entre en coup de vent dans la cantine.

— Le sergent Robin, s7écrie-t-il d'une voix de coq enroué.

— Voilà !

— Le capitaine vous demande immédiatement, ainsi que Parizot et Jollivet.

Qu'est-ce qu'il y a encore de cassé ?

Nous abandonnons aussitôt notre partie de cartes et nous nous dirigeons vers le bureau du capiston.

— Ça tombe à pic, nous dit la Volige, car j'avais justement un sale jeu. C'est sûrement moi qui aurais payé la tournée.

Nous trouvons grand-père assis devant sa table. 11 froisse nerveusement une lettre qu'il vient sans doute de recevoir et sa figure, si calme d'habitude, est toute bouleversée.

— Mes amis, nous dit-il, il m'arrive une chose incompréhensible, une chose stupéfiante... C'est à devenir fou!...

Nous regardons le capitaine d'un air effaré .

— Oui, reprend-il vivement, c'est à n'y rien comprendre. Vous savez sans doute que l'on avait arrêté l'espionne... cette misérable qui était parvenue à subtiliser le pli que j'avais remis à Robin. La gredine avait eu l'audace de revenir ici avec son chauffeur. Après l'avoir interrogée, j'ai vu tout de suite à qui j'avais affaire. Cette femme qui se prétendait Française avait, malheureusement pour elle, un accent qui la trahissait. J'ai, de plus, trouvé sur elle des documents qui ne laissent subsister aucun doute sur le rôle qu'elle joue. Un moment, j'ai eu l'idée de la garder ici pour la mettre en présence de ceux qui pourraient la confondre, mais j'ai réfléchi. D'une minute à l'autre, nous pouvons être attaqués, repoussés même par des forces supérieures, et peut-être n'aurions-nous pas le temps de conduire l'espionne sur l'arrière. J'ai estimé qu'il était préférable de l'envoyer à Villers-Cotterets où elle serait plus étroitement surveillée.

Le capitaine s'arrête, s'époDge le front avec son mouchoir, puis continue presque aussitôt :

— Après l'avoir interrogée et fouillée, j'ai réuni dans une enveloppe tout ce que j'avais trouvé sur elle, puis j'ai cacheté cette enveloppe à la cire, et l'ai remise au sergent Lefebvre, un garçon sûr, qui ne plaisante pas avec la consigne. Il a, sous ma surveillance, embarqué la femme dans une auto où deux hommes, outre le chauffeur, avaient déjà pris place!... L'espionne était bien gardée... Jamais je n'aurais pu supposer qu'elle parviendrait à s'échapper.

— Gomment! Elle s'est échappée! s'écrie Robin en serrant les poings... Et le sergent?... Et les hommes qui étaient avec lui ?

— Ils n'ont pas reparu !

— Alors, mon capitaine... Gomment avez-vous appris que cette sacrée femelle s'était enfuie?

— Elle m'a écrit.

— Pas possible !

Grand-père, prenant la lettre qu'il avait replacée sur sa table, se met à lire d'une voix haletante : « Capitaine,

« Vous croyiez bien me tenir, mais apprenez que < nous sommes plus habiles que vous ne le supposez. « Je doute que vous me revoyiez jamais. »

Je ne puis en croire mes oreilles... Ça, c'est trop fort, par exemple. Comment cette gredine a-t-elle pu fuir, gardée comme elle l'était ?

Je demande au capitaine :

— Mais qui donc a pu apporter cette lettre ?

— Un chauffeur, paraît-il... Il l'a remise à un factionnaire et s'est aussitôt enfui à toute vitesse.

— Parbleu! Ce chauffeur... c'est Schultz, ce bandit qui, pendant près de trois ans, a trompé ma confiance... ce faux Alsacien qui était venu en France pour nous espionner...

— Tu le connais ?

— Si je le connais? je vous crois, mon capitaine.

— Et moi aussi, s'écrie Jollivet... Tout ça c'est d'ia clique et faudrait tâcher moyen de leur f..., pardon! de leur coller le grappin dessus.

Grand-père nous regarde de ses bons yeux francs, puis il nous dit :

— Il est certain que cette femme ne reviendra plus par ici... Elle va opérer maintenant dans une autre région où personne ne se méfiera d'elle, avec ses airs de sainte-nitouche... Il faut agir et vite!... Parizot, et toi aussi, Jollivet, vous allez partir immédiatement en auto pour Villers-Cotterets... C'est là qu'on peut encore pincer l'espionne, car elle doit rôder autour des étatsmajors. Je vais vous remettre une lettre pour le commandant Colombier... Il vous dira ce que vous devrez faire...

Robin croit devoir placer son mot.

Il a été tout récemment victime de l'espionne et il voudrait bien faire quelque chose pour racheter la faute qu'il a commise, mais le capitaine lui fait observer qu'il a besoin de lui à la compagnie. Il y a eu pas mal de sous-officiers descendus, lors des derniers combats, et les cadres sont sérieusement dégarnis.

Le brave sergent n'insiste pas.

Il comprend que le devoir lui commande de rester à son poste.

Le capitaine nous donne encore quelques instructions et il va sans doute nous expédier à Villers-Cotterets, quand le télégraphiste vient l'avertir que le sergent Lefebvre est en ce moment à Vic-sur-Aisne et qu'il revient au cantonnement avec ses hommes et l'auto.

— Attendons, dit grand-père... nous allons savoir quelque chose... Lefebvre va nous apprendre comment il se fait que l'espionne se soit échappée... Oh! il est certain que je ne le raterai pas, celui-là... Allez, mes amis, je vous ferai appeler quand j'aurai vu Lefebvre et ceux qui l'accompagnaient... Tenez- vous prêts à partir.

Nous saluons militairement et prenons congé du capitaine.

Une fois dehors, Jollivet croise les bras et s'écrie en agitant la tête :

— Ah! par exemple! elle est raide, celle-là!... C'est plus fort que d'jouer au bouchon avec des obus de 155... Tenez, voulez-vous mon avis?... J'parie que le sergent Lefebvre et ceux qui étaient avec lui se sont laissés empaumer par la mouquère... C'est qu'elle est mariole. la garce, et elle vous a des yeux...

— T'es pas fou, fait Robin... Qu'elle empaume un homme, je comprends ça... mais quatre... car ils étaient quatre en comptant le chauffeur...

— Bédame!... il a bien dû s'passer quelque chose comme ça...

— A moins qu'ils n'aient été attaqués.

— Y a pas d'Boches, je suppose, sur la route qui conduit à Vic-sur-Aisne.

— Non, mais il y a peut-être des espions.

— Alors, y s'raient une bande, car Lefebvre est un Normand costeau et Abeilhou, le chauffeur, un petit gars de Perpignan, a des biceps en acier trempé.

La mission secrète

Tout en causant, nous somme arrivés devant le burlingue de Chauveau.

Le vaguemestre m'appelle :

— Eh ! Parizot, une lettre pour toi !

Enfin!

Mon sang ne fait qu'un tour. Je me précipite comme un fou et saisisl'enveloppe qu'il me tend, maisdès que j'ai jeté un coup d' œil sur l'écriture, j'éprouve une désillusion.

Hélas! ce n'est pas Jacqueline qui m'écrit... La joie que j'avais eue un instant, s'envole en fumée.

Gomme je reste sur place, hébété, les yeux dans le vide, Jollivet regarde l'enveloppe et s'écrie :

— Tiens!... C'est Plotin qui écrit... Ah! j'savais bien que c'vieux la Panse n'oublierait pas les copains... Tu permets, Parizot?

Et m' arrachant la lettre des mains, la Volige ouvre maladroitement l'enveloppe et commence à lire :

— Deauville le 28 septembre... Tiens, il est à Deauville, le frère ! eh ben ! y s'embête pas ! Il est dans un chouette patelin... Moi, j'y suis allé une fois, à Deauville... C'était un an avant la guerre. Fallait voir ce beau monde! J'étais même un peu gêné. J'avais eu beau me mettre sur mon trente et un avec un complet gris, un chapeau melon et des ribouis jaunes à douze cinquante, j' voyais bien que c'était pas ça, que « j'installais »pas comme tous les gonciers qu'étaient là.. .J'avais pas l'allure, quoi '.Les garçons d'hôtel la frimaient mieux que moi et m'regardaient en rigolant . Le copain avec qui j'étais a voulu m'emmener au casino, mais quand j'ai vu toutes ces fleurs, tous ces tapis, tous ces larbins galonnés, j'ai fait aussitôt demi-tour et suis allé me balader sur un quai où que j'ai rencontré des marins que j'ai invités à prendre un glass... Le soir je r'prenais mon train d'plaisir avec une muffée numéro un.

— Mais lis donc, sacré bavard, hurle Robin exaspéré.

— Ah! c'est vrai... Excusez-moi... Quand j'parle de mon voyage à Deauville, le seul que j'aie fait dans ma vie, je me laisse toujours entraîner... Donc, attention, je commence :

Mes vieux poilus,

« Je n'sais pas si la présente vous trouvera tous en « vie, quant à moi, ça va mieux qu'on ne pouvait l'es- « pérer et on parle déjà de m' envoyer enconvalo. Com-

« me je vous le disais, la viande était bonne et mes bles- « sures n'ont pas tardé à se fermer. J'avais deux balles « dans la cuisse et un coup de baïonnette dans le bras. « Les deux balles n'avaient pas jugé à propos de sé- « journer dans mon individu, aussi c'était de l'ouvrage « toute faite pour les médecins qui n'ont pas eu à les « extraire. Quant au coup de baïonnette, c'est pas la « peine d'en parler.

« Bref, me voilà aussi heureux qu'un rentier. Je suis « pas dans un hôpital, mais dans un casino, avec chauf- « fage central, électricité, goguenots à l'anglaise, etc. Je « voudrais que vous voyiez ça. Je m'fais l'effet d'être « dans un palais. On est une dizaine dans une carrée où « que le parquet brille comme une glace et on a chacun « son lit peint en blanc avec des boules en or aux pieds « et à la tête... Quant aux draps, c'est plus fin que des « mouchoirs de poche et y en a qui ont de la dentelle « avec des initiales. Le sommier rebondit, je ne vous « dis que ça, et le matelas est aussi moelleux que de la « ouate. On a aussi, pour nous seul, chacun une table « de nuit en acajou avec son habitant et un chouette « c'est rien de le dire... Il est même tellement astiqué, « tellement luisant qu'on a honte de le salir... Pour ce « qui est des soins, c'est tout ce qu'on peut désirer de « mieux... On est dorloté par de jolies petites dames « en blanc qui sont rudement gir ondes, ma foi ! et si « c'était pas le respect qu'on leur doit, hein!... vous com- « prenez... On a beau avoir deux balles dans la cuisse « et un coup de baïonnette dans le bras... on est encore « un peu là et pour de bon, encore !... Moi, j'en ai une « qui me fait mes pansements, mais celle-là, je n'sais « pas pourquoi, j'suis gêné devant elle... J'ai comme qui « dirait honte de m'iaisser tripoter par ses petites mains « blanches... Pourtant, quand elle est près de moi, je « suis tout de même bien heureux. Elle sent bon « comme un bouquet de lilas et puis, elle vous parle si

« doucement que sa voix, c'est comme une vrai musi- « que... Je me figure que je rêve, que me voilà rede- « venu tout gosse, que j'suis comme qui dirait un en- « fant de riche et que j'ai une belle petite maman qui « vient me cajoler dans mon plumard...

« Pour nous autres qu'avons jamais été habitués aux « douceurs, ça vous semble si drôle qu'on en est tout « ému, et bien qu'on soit content, on a tout de môme « comme envie de pleurer.

« Maintenant, pour ce qui est de la cuisine, c'est « à ne pas y croire. Le matin, on a son chocolat ou son « café au lait avec des petits pains au beurre. Hier, au « déjeuner de onze heures, voici ce qu'on a eu : des « radis et des sardines, un morceau de bidoche rôtie, « du poisson à la sauce blanche, du fromgis, des pom- « mes et du raisin noir, puis, du cahoua servi dans une « tasse en porcelaine avec des dorures tout autour. A «c quatre heures, ceux qui le veulent peuvent goûter, « comme ils disent, et vous pensez bien que j'm'an- « nonce toujours. Le soir, à six heures, on nous a servi « de la soupe aux pommes de terre, du gigot aux hari- « cots, du macaroni, de la confiture et des biscuits. « Ah ! j'oubliais de vous dire qu'on a aussi le briche- « ton et le pive à volonté. C'est à se demander où qu'on « trouve tant d'argent pour nous nourrir comme ça. « Aussi, faut voir comme j'engraisse. Bien sûr qu'à ma « sortie, je pourrai plus entrer dans mon falzar et qu'on « sera obligé d'y mettre un soufflet par derrière.

« Si jamais vous êtes attigés, je vous conseille de tâ- « cher d'aller à Deauville. Vous verrez ce que c'est... « Ce matin, le maire, un gros avec une bonne figure de « brave homme, est venu nous voir et nous a distribué « des cigarettes et des cigares qu'on est allé fumer sur « la terrasse, en face de la mer, comme si qu'on serait « des rupins d'ia haute. Ah ! si on s'écoutait, on voudrait « plus sortir de cette ambulance-là, mais y faut se faire

« une raison quand même... Ça serait vraiment pas « juste qu'y en ait qui s'fassent du lard, pendant que « les autres ont peut-être pas seulement une malheu- « reuse boîte de singe à s'envoyer. Les médecins qui « sont ici, de braves types qui aiment le soldat, vous c pressent jamais pour sortir, mais j'ai quand même « envie, la semaine prochaine, de demander mon bul- «: letin.

« A revoir... Ecrivez-moi, les aminches, donnez-moi « des nouvelles. Est-ce qu'on avance sérieusement ? Je « lis tous les jours les communiqués, mais j'y comprends « pas grand'chose. Je vois cependant que les Boches « prennent la pipe plus souvent qu'à leur tour et que « notre artillerie les désosse proprement. Un officier de « tirailleurs qui est soigné dans la même ambulance que « nous, dit que ça sera fini au mois de juillet. Il doit « savoir mieux que nous, n'est-ce pas ? Enfin, je vous « dis à bientôt, car si je suis content de bien me les « caler, j'oublie pas cependant que je suis Français et « qu'y faut faire son devoir avant tout...

« Je vous les serre amicalement ainsi qu'aux autres « poilus.

« Fulgence Plotin « Ambulance du Casino de Deauville, (Calvados) ».

« P. -S. — Je m'ai pesé ce matin. J'ai augmenté de « huit livres... y serait temps que je rapplique à la bourre « et que j'en mette sérieusement. »

Sacré Plotin ! il est toujours le même. Maintenant qu'il vient de nous donner de ses nouvelles, nous nous apercevons qu'il nous manque. C'est vrai, depuis qu'il nous a quittés, on n'a pas eu une minute de bon temps... On rigole bien par-ci, par-là, mais ce n'est pas une franche gaieté, tandis que lorsqu'il se met à nous débiter ses boniments, à faire le dompteur ou à danser

la bamboula, on serait près de crampser que l'on rirait quand même.

Jollivet me rend la lettre qui m'était adressée au nom de la collectivité, puis, nous continuons à rôder dans le cantonnement en attendant que le capitaine nous rappelle.

Monlignon nous aperçoit et vient à notre rencontre en se lissant la barbe. Chez lui, c'est un tic... il a une telle admiration pour sa barbe qu'il la caresse continuellement.

— Eh bien? me dit-il, est-ce qu'on va encore en découdre ?

— Je n'en sais rien, car je ne suis pas dans la peau des Boches, heureusement pour moi... Je crois cependant qu'ils sont calmés pour quelque temps... D'ailleurs, il est rare qu'ils attaquent deux jours de suite.

— Alors... on va pouvoir se reposer un peu, c'est pas dommage... Depuis que je suis ici, je n'ai pas encore eu le temps de me débarbouiller.

— Vlà quinze jours qu'on s'débarbouille pas, nous autres, s'écrie Jollivet, et tu vois, on n'a pas encore la gueule trop sale.

— Quinze jours! fait Monlignon d'un air dégoûté... Moi, s'il fallait que je reste seulement trois jours sans me laver, je crois que je tomberais malade.

— Tu frais comme les autres, mon vieux. On s'habitue à tout. Par ici, y a pas d'eau ou si y en a, c'est tout juste pour boire. Tu penses bien qu'on aime mieux sTenvoyer dans l'bide au lieu de s'ia passer sur la tronche... Mais, te désole pas, va : j 'crois bien qu'y va pleuvoir. Alors tu pourras te livrer au grand nettoyage.

Monlignon a un petit défaut. Il croit toujours que l'on se paye sa tête.

Il ne répond pas et se contente de hausser les épaules.

— Oui, reprend la Volige, c'que j'dis c'est la vérité, mon vieux poilu... C'est pas pour me f... de ta fiole... Quand y pleut, nous étendons des toiles de tente et c'est là-dedans que nous recueillons de l'eau pour nous décrasser la poire.

Monlignon se radoucit :

— Tu ne me feras pas croire qu'il n'y a pas de puits ou de rivière par ici...

— Bien sûr qu'y en a, mais faut voir cette eau... rien que d'ia r'nifler ça vous donne des nausées... Tu sais donc pas que les Boches, quand ils étaient dans le patelin, ont jeté leurs morts dans les puits et dans les cours d'eau... Ils ont tout empoisonné, ces chameauxlà!

Et la Volige, qui est intarissable, va continuer à raconter un tas d'histoires, quand le télégraphiste nous dit en passant :

— Allez vite trouver le capitaine, il vous demande.

— Moi aussi? interroge Monlignon.

— Non, pas toi, gros barbu.. . Parizot, Robin et Jollivet.

Je prends le brave territorial par le bras et je lui dis :

— Ecoute, Monlignon, je vais probablement, avec Jollivet, m'absenter pour quelques jours... Si, pendant mon absence, il arrivait une réponse de Jacqueline, conserve-la, hein? Il se pourrait que je puisse communiquer avec toi par l'intermédiaire d'un motocycliste... Alors tu n'aurais qu'à dire à celui que je t'enverrais : « Tout va bien pour Parizot. » Je comprendrais. Gela signifierait que Jacqueline a écrit.

— Entendu, camarade... Et où vas-tu comme ça?

— Chut!... Mission secrète... Je te raconterai tout plus tard.

Monlignon est tout ébahi.

— Allons, au revoir!... A bientôt!

— Au revoir, murmure-t-il d'un air navré. Alors, maintenant, je vais rester seul .

— Mais non. D'abord t'as Robin, qui est un bon fieu. Il y a aussi Magnin, que tu connais, et bien d'autres.

Tu ne tarderas pas à te faire des relations, va, surtout situ offres, de temps à autre., quelques tournées de vin blanc.

Je serre la main au brave territorial en lui rappelant ma recommandation, puis je vais rejoindre Robin et la Volige qui sont déjà devant le bureau du capitaine.

Là, nous trouvons Garrabiol qui, curieux comme toujours, veut absolument savoir ce qui se passe.

— Depuis une heure, dit-il, c'est que des allées et venues, par ici... Tantôt, c'était vous: maintenant, c'est Lefebvre, Abeilhou, Chauvel et Perrichon qui sont en conférence avec le capitaine. Pour sûr qu'il se passe quelque chose... Tenez, voulez-vous que j'vous donne mon avis? Eh bien, j 'parie qu'y va y avoir du mouvement dans les cadres...

— Mais oui, bouffi, fait la Volige, t'as mis juste dans l'noir.

Gomme Carrabiol veut absolument nous annoncer, je lui fais comprendre que c'est inutile puisque le capitaine nous demande, et je frappe aussitôt à la porte.

— Entrez ! dit grand-père.

J'entends Garrabiol qui murmure :

— Alors, y a plus besoin de planton si on entre ici comme dans un moulin.

Le gaillard a trouvé la bonne « binaise »... il s'est embusqué chez le capiston lorsqu'on est au cantonnement et il serait désolé de ne pas conserver ce poste qui lui permet de couper aux corvées...

En entrant chez le capitaine, nous nous trouvons avec le sergent Lefebvre, l'automobiliste Abeilhou et deux simples bibis de la 9e, Chauvel et Perrichon.

Lefebvre est en train d'expliquer quelque chose, mais dès qu'il nous aperçoit, il s'arrête aussitôt :

— Ah! vous voilà, dit le capitaine, en nous faisant signe d'approcher.

Et s'adressant au sergent :

— Répétez ce que vous venez de me dire, Lefebvre, j'ai des raisons pour que Robin et ses camarades soient au courant de tout.

Lefebvre est un grand gaillard déluré. Il est commisvoyageur de son état et a l'élocution facile.

— Voici, dit-il... Quand nous avons quitté le cantonnement avec la prisonnière, Perrichon et moi, nous sommes montés à côté d'elle, dans l'auto... Chauvel s'est assis sur le siège auprès d'Abeilhou. La femme était bien gardée. Nous avions jugé inutile de lui attacher les mains, car elle ne pouvait s'échapper. Dès que nous avons été en route, la drôlesse a commencé à répéter sur tous les tons : « C'est affreux!... c'est affreux ! . . . Me prendre pour une espionne, moi ! » Comme nous avions l'air de ne pas entendre ce qu'elle disait, elle nous a entrepris, mais sans résultat. Elle avait beau parler, nous ne lui répondions pas. Voyant cela, elle s'est mise à pleurer, en se cachant la figure dans son mouchoir. Fallait voir comme elle se trémoussait. Comme je m'étais aperçu qu'elle cherchait à se rapprocher de la portière, je l'ai forcée à reprendre sa place... Alors, elle a dit qu'elle étouffait, qu'elle allait se trouver mal... Et en effet, la voilà qui tourne de l'œil et pique un évanouissement.

« J'ai fait immédiatement arrêter l'auto, puis j'ai baissé les deux glaces, et, comme nous n'avions pas de sels pour faire revenir la dame à elle, je lui ai frotté le front et les tempes avec de l'essence. Eh bien ! vous ne le croirez peut-être pas, pendant que je m'efforçais, comme un imbécile, de lui donner des soins, elle fouillait tout doucement dans la poche de ma capote. J'ai

mis ça tout d'abord sur le compte d'un mouvement nerveux, mais j'ai vu bientôt que la gredine n'était pas évanouie et qu'elle savait très bien ce qu'elle faisait. Elle voulait tout simplement me chiper l'enveloppe dans laquelle vous aviez mis ses papiers. J'ai fait signe à Abeilhou de remettre la voiture en marche et nous sommes repartis.

« Déjà, nous avions dépassé Vic-sur-Aisne et nous arrivions à un endroit que Ton appelle le hameau de la Vache-Noire, quand nous avons vu un officier qui nous faisait signe d'arrêter. C'était un commandant d'infanterie; il était accompagné de deux civils. Une voiture bleue conduite par un automobiliste militaire était arrêtée en bordure de la route. « Ah! vous voilà, s'est « écrié le commandant... Je vous attendais. » lia aussitôt regardé dans l'auto et a dit aux deux types en civil : «C'est bien elle... C'est l'espionne que l'on nous « a annoncée... Le signalement est exact. >

« Et il m'a montré un papier sur lequel j'ai pu lire : « Etat-Major de la sixième armée. Service des renseignements (2* bureau). » Ensuite il m'a présenté les deux hommes qui étaient avec lui. C'étaient, paraît-il, deux commissaires spéciaux préposés à la surveillance des armées. Moi, j'étais bien embarrassé, je l'avoue, et je ne savais que répondre. La femme roulait des yeux égarés; elle semblait en proie à un trouble extraordinaire. Les deux civils l'ont alors fait descendre, lui ont aussitôt passé les menottes, puis ils l'ont entraînée vers l'auto qui stationnait près de là. C'est alors que le commandant m'a remis la feuille qui est là, sur votre bureau. Il l'a signée devant moi avec son stylo et m'a dit : « Ceci vous dégage, et prouvera que vous m'avez remis « l'espionne. Maintenant donnez-moi les papiers qu'on « a trouvés sur elle. » Tout cela avait l'air si régulier que je me suis exécuté.

— Et vous avez eu tort, fait le capitaine.

« Je vous avais donné un ordre, il fallait l'exécuter jusqu'au bout.

— Je le sais, mon capitaine, mais j'ai cru que vous aviez prévenu les autorités de Villers-Gotterets et que l'on avait envoyé un officier à notre rencontre... D'ailleurs, comment se méfier d'un commandant qui avait sur lui des papiers à en-tête de l'état-major et qui semblait si bien au courant de toute l'affaire.

— Ce commandant, comment était-il ?

— Grand, le visage coloré, la moustache et les cheveux grisonnants... Il portait le brassard de l'étatmajor.

— Avait-il un accent?

— Non. Pas plus que vous et moi.

— Avez-vous bien remarqué les deux hommes qui l'accompagnaient ?

— Oh!... parfaitement.

— Vous pourriez les reconnaître?

— C'est certain.

— Quelle direction l'auto a-t-elle prise ?

— Elle a pris la route qui mène à Villers-Gotterets.

— Je m'en doutais... Ces bandits rôdent sans cesse autour de l'état-major. Il est probable que le faux commandant, qui était un complice de l'espionne, a dû changer de costume... Ah! ces gens-là sont habiles... De plus, tous les moyens leur sont bons... Je ne m'étonne plus maintenant que les Allemands connaissent si bien nos positions, mais je vais faire donner des ordres pour que, dorénavant, toutes les voitures quelles qu'elles soient ne franchissent pas une certaine limite... Un poste ira reconnaître les arrivants, et c'est seulement quand nous serons bien sûrs de l'identité des visiteurs que nous les laisserons pénétrer ici... Robin, vous vous occuperez avec l'adjudant Lorenzi, de la surveillance du cantonnement.. . Nous parlerons de cela tout à l'heure.. Pour le moment, allons au plus pressé. Le sergent

Lefebvre va partir avec Parizot et Jollivet dans l'auto. Abeilhou vous mènera à Villers-Gotterets. Je vais vous donner une lettre pour le commandant Colombier... c'est à lui que vous aurez affaire.

Et le capitaine, prenant une feuille de papier sur sa table, se met à écrire aussitôt. Quand il a rempli quatre pages, il plie la lettre, la glisse dans une enveloppe et la cachette soigneusement avec de la cire. Gela fait, il remet le pli à Lefebvre, en disant :

— En votre qualité de sergent, c'est vous qui aurez la conduite de l'expédition, mais si les circonstances le commandent, vous laisserez Parizot agir comme il l'entendra. C'est un garçon habile, et de plus, il connaît parfaitement les deux personnages que vous allez tâcher de retrouver. . . Si vous vous acquittez tous trois avec succès de la mission dont je vous charge, soyez tranquilles, je ne vous oublierai pas.

Sur ces mots, grand-père nous serre la main à tous trois et nous nous mettons à la recherche d'Abeilhou, que nous trouvons en train de graisser sa voiture.

En apprenant qu'il doit nous emmener, il a un geste de mauvaise humeur :

— Bon Dieu! s'écrie-t-il, il est dit que je ne pourrai jamais visiter celte sacrée guimbarde... Je croyais avoir au moins une heure ou deux devant moi, ah bien! ouiche!... Voilà qu'il faut repartir. Ma foi! tant pis !... Si nous restons en panne, ce ne sera pas de ma faute!... Allons-nous loin ?

— Non, répond Lefebvre, à Villers-Cotterets.

— Une trentaine de kilomètres... C'est rien quand la voiture est en bon état, mais depuis quinze jours que je roule continuellement, sans seulement avoir le temps de réparer, je ne sais ce qui peut se produire. Enfin, tant pis!... Il le faut, n'est-ce pas?... Eh bien, allons ! Avez- vous un ordre en règle, au moins ?

— Voici une lettre que nous sommes chargés de remettre au commandant Colombier, dit Lefebvre.

— Oh ! ça suffît pas. . . Il me faut un papier avec entête, signé du capitaine... Vous avez bien entendu ce qu'on nous a dit à Vie-sur- Aisne .

« Je ne tiens pas à ce qu'il m'arrive encore une histoire... Aujourd'hui, on est arrêté à chaque instant sur les routes, et les territoriaux qui font la police sont plus féroces que des Sénégalais... Si on n'a pas des papiers en règle... Ouste!... Demi-tour!...

— Mais puisqu'on te dit que c'est le capitaine qui nous envoie, insiste le sergent.

— J'm'en f... J'veux un ordre écrit que je puisse montrer à toute réquisition... Sans ça, j'marche pas.

Il est têtu comme une mule, cet Abeilhou. C'est un excellent garçon, mais formaliste en diable.

Dès qu'on le charge d'une mission, il l'accomplit sans avoir peur de risquer sa peau, mais il faut toujours qu'il soit « à couvert », suivant sa propre expression.

Force nous est donc de retourner chez le capitaine qui nous remet aussitôt un laissez-passer bien en règle, revêtu de sa signature et du cachet du régiment.

Cette fois, Abeilhou se montre satisfait.

Après avoir regardé le carré de papier, il incline la tête en signe d'assentiment et nous dit en essuyant sur sa cotte ses mains remplies d'huile :

— Moi, vous savez, ce que j'en fais, c'est pour la régularité... J'aime que tout marche sans accroc... Nous sommes en règle... tout va bien! On pourra envoyer au bain ceux qui voudront nous chercher noise... Maintenant, c'est pas tout ça, vous avez boulotte, vous autres, mais moi, j'ai pas seulement eu le temps de casser une croûte.

— Nous ne sommes pas plus avancés que toi, répond Lefebvre... Mais te tourmente pas... on mangera en route.

— Vous avez du pèze?

— Bien sûr qu'on en a, fait la Volige, d'un air important.

— Alors... bono!... j'ôte ma cotte et nous partons. Quand il s'est débarrassé de sa combinaison cachou

luisante de graisse qui le fait ressembler à un scaphandrier sortant de l'eau, Abeilhou prend un bidon, vide un peu d'essence sur ses mains, s'essuie avec un chiffon crasseux, et nous dit en souriant :

— En voiture, les amis !...

L'auto qui sert au courrier de notre cantonnement est une quarante chevaux. Elle détalait ferme sans doute, au moment où on l'a réquisitionnée, mais depuis qu'elle roule sur les chemins, par tous les temps, dans les ornières, sur les cailloux, elle a beaucoup perdu de ses qualités. Ses pneus laissent voir de larges écorchures, ses garde-boue sont tout cabossés et son capot, naguère de coupe élégante, a été affreusement déformé par un choc...

Telle qu'elle est, cependant, elle doit filer encore bon train et semer pas mal de tacots sur les routes...

Ah! si Abeilhou pouvait la retaper un peu! mais depuis qu'il a quitté son dépôt pour faire partie des convois automobiles, le pauvre chauffeur n'a pas eu un instant de répit.

Peut être croyait-il, en entrant dans les autos, trouver une bonne petite sinécure, un bon coin paisible où il pourrait se livrer à sa passion favorite : la lecture... Hélas!... c'est à peine s'il a le temps de lire le journal, et encore lui arrive-t-il souvent de ne pouvoir suivre son feuilleton, lorsqu'il est obligé de conduire un officier dans des endroits perdus où les lettres et les quotidiens ne parviennent plus depuis longtemps.

Abeilhou appartient à la territoriale... Il s'en est fallu d'un mois pour qu'il nefûtde la réserve de l'active. C'est un ancien engagé qui a fait presque tout son ser-

vice comme ordonnance ou comme cuisinier. Il n'a jamais eu d'ambition.

Chez lui, là-bas, dans les Pyrénées-Orientales, il tenait un petit commerce d'huile d'olive qui ne marchait pas trop mal, mais qu'il a été obligé d'abandonner, lors de la mobilisation.

Il est parti, comme nous tous, plein d'enthousiasme et de confiance; mais, comme on le laissait moisir dans un dépôt, il a demandé à entrer dans les convois automobiles, pour avoir sans doute un peu plus de mouvement.

De Libourne, où il était, on l'a envoyé à Tracy-le- Val... un vrai saut, comme on voit, mais Abeilhou s'en moque. Qu'il soit là ou ailleurs, il faut bien être quelque part, et, en temps de guerre, on ne peut malheureusement pas choisir ses endroits.

Comme chauffeur, il n'est peut-être pas tout ce qu'il y a de plus habile, car il conduisait chez lui un vieux tacot sonnant la ferraille, avec lequel il faisait ses livraisons, et lorsqu'on l'a collé sur sa quarante chevaux, il s'en est méfié tout d'abord, comme d'une bête capricieuse qu'il faut apprendre à mater. Toutefois il s'y est mis, et à part le capot enfoncé, les garde-boue cabossés, il n'a pas eu d'accidents.

Jollivet, qui aime l'air, a tenu a monter à côté du chauffeur, et, comme ils sont aussi bavards l'un que l'autre, faut entendre ce ramage! Il couvre presque le ronflement de l'auto.

Lefebvre et moi nous nous prélassons dans l'intérieur sur les coussins jaune clair où les godillots d' Abeilhou, qui couche habituellement dans la voiture, ont laissé une infinité de petites mouchetures noires, ce qui fait que les sièges semblent recouverts en peau de tigre.

Souvent, pour nous épater, notre chauffeur prend les virages à toute vitesse, mais il se trouve parfois déporté sur le côté opposé de la route et est obligé de

donner un rapide coup de volant pour se remettre dans le droit chemin.

Nous venons de dépasser un poteau du Touring ébréché par un projectile, et sur le disque noir duquel on peut lire encore ces mots : Descente dang...

Notre conducteur modère son allure et nous faisons modestement du quinze à l'heure, quand nous traversons Attichy.

La route est sérieusement défoncée, et, malgré les ressorts de la quarante chevaux, nous sommes secoués comme des volailles dans un panier.

Après Attichy, pour nous remettre, nous trouvons un petit pavé pointu sur lequel nous tremblotons assez désagréablement, puis nous atteignons Vie-sur- Aisne.

Ici, nous remarquons un port dévasté sur lequel sont encore amoncelées de grosses pierres de taille provenant des carrières environnantes.

On voit que, dans ce malheureux pays, le travail s'est arrêté brusquement, à l'arrivée des Boches.

Des chariots embourbés sont demeurés sur le bord de la rivière, enlizés dans la boue jusqu'au moyeux...

Un chaland submergé montre sa grosse proue noire qui ressemble àla tête de quelque bête fantastique. ..Des corbeaux volent ça et là, en quête de cadavres demeurés sans sépulture.

Au bout du pont, qui a été récemment réparé par le génie, Abeilhou se remet à une allure normale et nous atteignons bientôt le hameau de la Vache-Noire...

— Tiens, me dit Lefebvre, c'est là que nous avons été arrêtés avec l'espionne, par le faux commandant.

— Il est plus que probable que nous ne le découvrirons pas dans ces parages.

— Bien sûr... le gredin doit être loin maintenant. Tout à coup, une idée me passe par la tête, et je

commande au chauffeur d'arrêter.

Abeilhou obéit aussitôt.

— Que veux-tu faire? demande Lefebvre... Tu n'espères pas retrouver ici nos espions?

— Non, mais peut-être leur piste...

— Comment cela?

— Tu vas voir.

Et je me mets à examiner le sol avec attention.

Le sergent doit me prendre pour un maboul, car je vois qu'il sourit.

Je continue cependant mon inspection avec le plus grand calme...

Autrefois, à Paris, lorsque j'avais quelques loisirs, je m'intéressais beaucoup aux romans dans lesquels certains détectives astucieux parviennent toujours, grâce à des indices qui paraissent d'abord insignifiants, à retrouver la piste d'un malfaiteur.

Je me rappelle avoir lu quelque part qu'un babile gentleman, en suivant les traces laissées sur une route par des pneus de voitures, avait été amené à repérer une bande d'individus peu recommandables qui se servaient d'une auto pour leurs expéditions nocturnes.

La lecture a quelquefois du bon, surtout si elle est servie par une excellente mémoire, car ce n'est pas le tout de dévorer des bouquins, il faut se souvenir de ce qu'on a lu.

Le < truc » de mon détective, qui m'avait autrefois paru quelque peu fantaisiste, me semble aujourd'hui plus sérieux.

Je demande à Lefebvre :

— Quand vous vous êtes arrêtés ici, où se trouvait l'auto du faux commandant?

— Tiens... là... exactement... on voit encore le long de la route la marque des roues.

— En effet, je constate même que l'un des pneus est sérieusement endommagé.

— Tu crois ?

— Tiens, vois sur le sol ce petit carré, c'est une pièce qui a laissé cette marque.

— Oui, t'as raison, l'ait Abeilhou... leurs pneumatiques sont comme les miens, ils auraient besoin d'être remplacés.

Je regarde encore plus attentivement et je découvre deux autres empreintes très caractéristiques.

De plus, et cela me dispense d'un plus long examen, je constate que l'un des pneus d'arrière est quadrillé, tandis que les autres sont absolument lisses — moins les écorchures, s'entend.

Si j'avais été un fin limier, j'aurais dû voir cela, du premier coup, mais enfin je l'ai vu, c'est le principal.

Je fais part de mes observations à mes camarades et tous sont d'avis pour déclarer que je suis un type épatant.

Nous remontons en voiture après avoir décidé de nous arrêter de temps à autre pour voir si nous retrouverons toujours sur le sol les traces de la voiture.

Nous les retrouvons à Saint-Bandry, puis à Gœuvres, et, sous bois, elles sont même plus apparentes, à cause de l'humidité entrenue par le feuillage.

Le doute n'est plus possible.

Les espions se sont bien dirigés sur Villers-Cotterets, car s'ils avaient filé sur Soissons, comme nous le fait observer Abeilhou, ils auraient tourné à gauche après avoir dépassé Vie-sur- Aisne.

Je suis assez satisfait de ce premier succès et j'ai hâte, on le devine, d'arriver à Villers-Cotterets, quand notre moteur commence à bafouiller.

— Zut! s'écrie Abeilhou. Je vous avais prévenus.

— La panne ? fait Jolivet, en sautant vivement à terre.

— Oui... et une sérieuse, je crois, murmure le chauffeur .

Et, pour excuser son imprévoyance ou sa maladresse, il s'en prend rageusement à la voiture.

— Aussi... c'est pas étonnant... ces grosses machineslà, c'est trop compliqué... Parlez-moi de l'auto que j'avais là-bas, à Rivesaltes... avec celle-là, j'avais jamais de surprises... Ça n'allait pas très vite, j'en conviens, mais on faisait de la route quand même... Ah! je regrette bien de ne pas l'avoir amenée.

Il oublie de dire que son tacot n'a même pas été réquisitionné et qu'on l'a laissé tout simplement dans son garage, comme une simple brouette.

Abeilhou, voyant que nous avons tous les yeux fixés sur lui, se pique d'amour-propre.

Il tient à nous prouver qu'il n'est pas seulement un chauffeur émérite, mais aussi un mécanicien de tout premier ordre. Après avoir ouvert son coffre, il y prend sa combinaison cachou, entre dedans avec rapidité, puis ouvre son capot dont la porte fonctionne très difficilement, à cause du choc qui l'a déformé.

Il s'est mis à genoux et, le front plissé par l'effort de la réflexion, comme s'il cherchait à deviner un rébus, il regarde attentivement ses cylindres.

Pour ne pas le troubler dans ses laborieuses recherches, nous nous sommes éloignés et nous examinons le sol où sont toujours visibles les traces du pneu quadrillé.

Tout à coup, Jollivet, qui s'est écarté pour aller cueillir des mûres dans un buisson, revient vers nous avec des airs mystérieux. Il tient quelque chose à la main.

Ce sont des fragments de papier qu'il a trouvés dans l'herbe, au bord d'un fossé.

— Tenez v'ià une lettre écrite en boche...

Et il essaie de réunir les morceaux que la brise fait trembler au bout de ses doigts.

— Ça doit être un bon de réquisition, dit-il... J'en ai déjà vu, c'est à peu près comme ça... Voyez! il y a des chiffres dans le haut... Sûrement qu'ils doivent indiquer le nombre de bouteilles que ces chameaux-là se sont

octroyées en payant, comme toujours, en monnaie de singe.

— Non... tu te trompes, répond Lefebvre. J'ai déjà vu des bons de réquisitions allemands, mais c'est pas fait comme ça... Je crois plutôt que ce que tu tiens, c'est une lettre...

Nous sommes là, tout trois, à nous crever les yeux sur l'écriture qui couvre ce billet que nous avons reconstitué avec peine, mais pour nous, c'est de l'hébreu.

— Quelles brutes que ces Boches, dit la Volige, il ne peuvent même pas écrire comme tout le monde... Faut qu'ils fassent tout autrement que les autres !

— Ça c'est un K, fait Lefebvre, en désignant la première lettre qui se trouve sur le bifton.

— Bien sûr, approuve Jollivet... Du moment que c'est boche, il doit y avoir un K... tous leurs mots commencent par des K : kamarade, kolossal, kultur, kronprinz, karicature... C'est peut-être bien aussi un bon de pain... Non, car, dans ce cas, y aurait deux K...

Et Jollivet, heureux de ce jeu de mots, se met à rire aux éclats.

Abeilhou qui est très susceptible, croit sans doute que l'on se moque de lui.

Il se redresse, rouge comme une pivoine, le visage couvert de sueur :

— Viens-y donc, toi, si t'es si malin que ça ! La Volige prend un air étonné.

— Non, mais quoi? Ça va pas mieux?

— Non, ça va pas mieux... J'suis comme ça, moi... J'aime pas qu'on s'paye ma tête...

— Alors, tu dois souvent souffrir...

Comme cette discussion menace de tourner à l'aigre, Lefebvre et moi, nous mettons le holà en expliquant à l'irascible Abeilhou que l'on n'a pas eu l'intention de se moquer de lui, mais le chauffeur, qui enrage de ne pas trouver la panne et qui craint de passer pour un serin,

cherche à envenimer les choses, afin d'avoir un prétexte pour masquer son impéritie.

Il faut que Lefebvre, avec l'autorité que lui confère son gracie de sergent, rappelle un peu durement le chauffeur à l'ordre.

Abeilhou a ainsi gagné du temps. C'est peut-être tout ce qu'il désire.

Lui !...

Nous continuons toujours à nous passer le billet de mains en mains.

Une sorte de pressentiment nous dit que ces lignes tracées en caractères bizarres contiennent peut être une indication.

Je fais remarquer à Lefebvre que l'écriture est encore intacte. Or, la veille, il a plu à seaux.

— L'encre n'est pas même effacée. Ceci prouve que le billet a été jeté au moment où le sol était déjà sec, c'est-à-dire depuis peu. Or, quel est le Boche qui a pu passer ici tout récemment?...

— Le commandant, parbleu! répond Lefebvre.

— Oui, ce faux commandant qui ne craint pas de salir l'uniforme français en le mettant sur sa vilaine carcasse.

Nous ne parvenons cependant pas à comprendre pourquoi Pesp'on a éprouvé le besoin d'écrire, car c'est sûrement lui qui a écrit ou l'un de ceux qui l'accompagnaient.

Puisque la femme était avec eux, il n'avait pas à lui donner d'instructions par lettre... Ce billet s'adressait évidement à un autre individu .

C'est égal, nous voudrions tout de même bien trouver quelqu'un qui nous le traduise ; peut-être cela n'avancerait-il à rien, mais on serait fixé, au moins.

Je réunis les fragments de ce maudit papier et les enferme dans mon portefeuille. On avisera plus tard. Pour le moment, faudrait voir à se remettre en route.

Lefebvre s'approche d'Abeilhou.

— Eh bien, penses-tu réussir?

— Voilà, voilà! répond le chauffeur. Je crois que ça va marcher.

Avec sa clef anglaise, il resserre quelques écrous, jette un dernier coup d'oeil sur ses bougies, puis donne brusquement un tour de manivelle.

Rien!...

L'auto reste muette.

Nouvel effort... Il y a un petit grondement de bon augure, mais qui s'arrête presque aussitôt.

Abeilhou pousse alors un de ces jurons qui feraient rougir un gendarme et s'acharne de nouveau après sa manivelle.

O stupéfaction! . .Le chauffeur n'en revient pas lui-même.

Le moteur s'est mis à ronfler avec un bruit d'enfer .

— Voyez, déclare Abeilhou tout fier de ce succès inespéré. . . C'est pas plus malin que ça.

Nous montons en voiture.

— Voilà trois quarts d'heure que nous perdons, dit Lefebvre.

— On va rattraper ça, sergent, répond le chauffeur d'un ton joyeux,

Et de fait, la quarante chevaux en met pour de bon.

Elle en met même un peu trop car, par instants, Abeilhou est obligé de freiner sérieusement.

Nous sommes maintenant en forêt.

La route n'est d'abord pas trop mauvaise, mais bientôt nous voyons devant nous des ornières profondes comme des tranchées.

Abeilhou s'en tire assez proprement.

Parfois, il est obligé de raser les talus, de les escalader à demi pour éviter les trous et, dans ces momentslà, notre auto penche de façon inquiétante.

Nous trouvons enfin un chemin creux en assez bon état, puis nous débouchons dans une clairière et nous apercevons bientôt quelques maisons auxquelles on accède de la route par des escaliers en pierre.

Nous sommes à Soucy. petit village perdu aux confins de la forêt .

On voit que les Boches sont passés par là, rien qu'au nombre des bouteilles vides qui gisent dans les fossés.

A peine avons-nous fait cent mètres dans l'unique rue du pays qu'un conducteur d'artillerie, qui est de faction à la croisée de deux chemins, nous arrête d'un geste.

— On ne passe pas !...

Abeilhou tend la feuille signée par le capitaine. L'artilleur examine le papier et le rend au chauffeur en disant :

— Ça ne vaut rien.

— Comment ça, fait Lefebvre, mais ce laissez-passer est en règle.

— Pour vous peut-être, mais pas pour nous. Il faut une feuille bleue, avec le cachet de l' état-major.

— Alors, que faire?

— Il faut voir le commandant.

— Où se tient-il ?

— A la mairie. Mais pour le moment, il n'est pas ici.

— Il y a bien quelqu'un qui le remplace?

— Non.

— C'est gai... Va-t-il bientôt revenir au moins?

— Je n'en sais rien.

Lefebvre croit devoir insister.

— Voyons, mon vieux, dit-il au brave artiflo, tu ne nous prends pas pour des espions, je suppose.

— Non, sergent, mais les ordres sont très sévères. Il se passe de drôles de choses par ici. Il faut se méfier de tout le monde, On nous a signalé des Boches qui s'habillent en officiers français pour traverser nos lignes. Moi, vous comprenez, j'exécute les ordres que j'ai reçus.

Des artilleurs sont sortis de derrière une haie et nous regardent curieusement.

Apercevant parmi eux un maréchal des logis, Lefebvre se dirige vers lui, espérant forcer la consigne, mais c'est peine perdue.

Les artilleurs ne veulent rien entendre. C'est le commandant Barthélémy qui, seul, a le droit délaisser passer les voitures.

Il faut se résigner .

— Ma foi, dit Lefebvre, puisqu'il n'y a pas moyen pour l'instant de continuer notre route, nous allons toujours déjeuner en attendant. Où y a-t-il une auberge par ici ?

— Oh ! les auberges, fait le margis, elles sont plutôt rares. Il ne reste presque personne dans le pays. Pourtant là-bas, sur la gauche, en face du sentier qui monte à la mairie, vous trouverez peut-être de quoi casser la croûte, mais je ne vous en réponds pas.

— Merci, on va toujours essayer.

Nous laissons l'auto sous la garde des artilleurs et nous nous dirigeons vers l'endroit que l'on vient de nous indiquer.

Oh! oh! elle n'est guère engageante l'auberge!

C'est une petite maison à un étage dont la porte récemment fendue à coups de crosse, a été réparée au moyen d'une traverse de sapin clouée à la hâte.

Nous poussons cette porte et, dès l'entrée, une bonne odeur de viande rôtie nous chatouille agréablement les narines.

— Qui est-ce qui disait donc que nous ne trouverions pas à manger ici? s'écrie le sergent Lefebvre.

Une bonne femme coiffée d'un bonnet blanc s'avance aussitôt et nous dit, d'un air navré :

— Mes pauvres enfants... je n'ai rien pour vous... inutile d'insister.

— Cependant... fait Lefebvre en jetant un coup d'oeil sur la cheminée où un quartier d'agneau et un poulet tournent lentement sur la même broche, devant un grand feu de bois.. .

— Je vous dis, mes enfants, que je ne peux rien vous donner... d'autres som venus déjà avant vous et j'ai été obligée de leur faire la même réponse... G'e9t retenu tout ça... J'attends du monde...

— Des civils ? fait la Volige d'un ton méprisant.

— Non... des militaires...

— Des ofliciers ?

— Oui... et même un général...

— Ne pour riez-vous nous mettre dans une pièce à côté.

— Et après? Qu'est-ce que je vous servirais puisque je n'ai que juste ce qu'il faut pour ceux qui vont venir? Les vivres sont rares, depuis que ces maudits Prussiens sont passés par ici et j'ai dû courir toute la matinée pour trouver un malheureux poulet et une cuisse d'agneau.

— C'est vexant tout de même, murmure Jollivet, car nous avons une faim. .. Voyons, la mère, vous n'auriez pas un tout petit morceau de pain et un peu de beurre pour mettre dessus ?

— Non, mon gars. Mon beurre, je l'ai tout employé ; quant au pain, je ne sais même pas si j'en aurai assez.

— Y a-t-il dans le pays une autre auberge où l'on pourrait nous servir n'importe quoi ?

— Il n'y a pas d'autres auberge que la mienne . Elle n'était déjà pas trop jolie, et voyez dans quel état les Prussiens l'ont mise. Ils ont tout cassé, tout pillé et ils ont fait tellement d'ordures que j'ai été près de huit jours à nettoyer.

Le sergent Lefebvre sort l'argument qu'il réservait pour le dernier coup.

— Voyons, vous nous donnerez bien quelque chose... Nous avons de l'argent ; nous vous paierons largement.

La vieille secoue tristement la tête.

— Même quand vous empliriez de louis d'or les poches de mon tablier, je ne pourrais pas vous faire une autre réponse... Hier, un officier est venu et m'a dit comme ça : « Préparez à déjeuner pour demain. . . Nous serons cinq... 11 y aura un général. » Il m'a payée d'avance, car il sait que l'argent est rare en ce moment et il est reparti à cheval. . . Vous voyez bien, mes pauvres garçons, que ce n'est pas de la mauvaise volonté. Je vous assure que el je le pouvais, ce serait de grand cœur...

Nous sommes obligés de nous en aller, car nous comprenons qu'il n'y a rien à faire

A peine sommes-nous dehors qu'une auto arrive à toute vitesse. Le chauffeur ralentit, paraît chercher, puis, après un virage savant qui laisse Abeilhou rêveur, il arrête sa voiture devant l'auberge.

La bonne femme est sortie sur le pas de la porte pour accueillir les visiteurs et fait déjà un tas de révérences.

Le chauffeur, qui a vivement sauté à bas de son siège ouvre la portière de l'auto et un général en descend, suivi bientôt d'un colonel et de trois capitaines.

Nous nous sommes, d'un mouvement instinctif, rangés le long de la muraille, les talons joints, la main à la visière du képi, mais une émotion soudaine nous étreint. Nos coeurs battent à coups précipités.

Le général qui est là devant nous, à deux mètres à peine, c'est «LUI!... » C'est le général Joffre!...

Il est en petite tenue, sans aucune décoration, avec les trois étoiles d'argent sur ses manches.

Dès qu'il nous aperçoit, il nous rend notre salut avec un bon sourire, puis ses yeux se portent sur Abeilhou.

Il fixe un instant le chauffeur et s'avance vers lui brusquement.

Que va-t-il se passer, bon Dieu! Cet animal d'Abeilhou aurait-il commis quelque gaffe sans que nous nous en soyons aperçus.

Le chauffeur ne semble pas ému. Il fait même un pas en avant, prend la position militaire, et nous l'entendons qui dit, d'une voix tremblante :

— Adichéou moun général. . . Sounjo Abeilhou... (1).

Que dit-il ? Quelle est celte langue là ?

Mais où notre stupéfaction est à son comble, c'est quand nous entendons le généralissime répondre à notre ami :

— Adiou, paillagou... Jaoucré que té counèchi (2).

Puis, il donne à Abeilhou une petite tape amicale et s'en va en souriant.

Le chauffeur a pris un air modeste, mais une lueur d orgueil brille dans ses yeux.

Il nous dit simplement :

Le général est un pays... Nous sommes tous les deux de Rivesaltes, dans les Pyrénées-Orientales... Je connais toute sa famille... Mes oncles jouaient souvent aux cartes avec son père... Ah ! les gens de chez nous ne se doutaient certes pas que le petit Joseph deviendrait un aussi grand homme et qu'il tiendrait un jour dans ses mains les destinées de la France !... Il aurait le droit d'être fier, mais vous l'avez vu? Tel il était tout à l'heure, tel il est quand il vient là-bas. Il serre la main à tout le monde et nous parle en catalan... Aussi, faut voir comme on l'aime. Et vous savez, on peut dire qu'il s'est élevé tout seul, celui-là, par son intelligence et par son mérite... C'est un fils du peuple, comme nous...

(1) Bonjour, mon général, c'est moi... Abeilhou.

(2) Bonjour, petit... Parbleu, si je te reconnais.

Nous nous gardons bien d'interrompre le brave Abeilhou, car nous partageons son enthousiasme à l'égard de son grand compatriote.

Gomme nous ne pouvons demeurer indéfiniment plantés devant l'auberge, Lefebvre nous fait un signe de tête :

— Eh bien, venez-vous?

— Où cela ? demande Jollivet.

— Je ne sais... allons voir si le commandant est revenu.

— Allons !

Et déjà, nous nous remettons en marche, quand une porte que nous n'avions pas remarquée s'ouvre tout à coup et nous voyons apparaître la vieille aubergiste.

— Entrez là, nous dit-elle, je vais quand même vous donner quelque chose à manger...

— Brave femme, va 1 s'écrie Jollivet.

— Tu penses bien, fait remarquer Abeilhou, qu'elle n'a pas pris ça toute seule sous son bonnet... Le général lui a donné des ordres. Il aura appris que nous repartions sans déjeuner et il aura eu pitié de nous... C'est un si brave homme... et puis, il aime tant ses soldats... Vous n'avez pas vu comme il nous regardait avec de bons yeux...

C'est vrai... La remarque d'Abeilhou est très juste et je n'avais pas manqué d'être, moi aussi, singulièrement impressionné par le regard du général.

Il y a dans ses yeux de la douceur et de la fermeté... On sent tout de suite que c'est un chef... mais que c'est aussi un père... et un vrai, celui-là !

Bientôt, la vieille aubergiste nous apporte du pain, deux litres de vin et un gros morceau de viande, et je vous promets que nous faisons honneur à cette boustifaille qui nous tombe du ciel, c'est le cas de le dire.

Nous mangeons à la hâte, car nous comprenons qu'il serait malséant de nous attarder dans l'auberge et

quand il ne reste plus une goutte de vin dans les bouteilles ni une miette de pain sur la table, nous appelons la bonne femme qui arrive en clopinant.

— Combien vous doit-on ? demande le sergent Lefebvre.

— Rien, mes enfants.

— Comment... rien?

— C'est payé...

Nous insistons toutefois pour la forcer à accepter quelque chose, mais elle refuse. Du moment que tout est réglé, dit-elle, ce serait pas honnête de recevoir deux fois.

— Ben vrai ! s'écrie la Volige... si jamais je me serais attendu à boulotter ainsi à l'œil ! C'est les poilus qui en rouleraient des châsses, s'ils savaient que le général Joflre nous a payé à déjeuner !

Lefebvre nous entraîne au dehors. Il s'agit, maintenant que nous sommes lestés, de nous remettre en route et vivement.

Nous retrouvons les artilleurs à l'endroit où nous les avons laissés.

— Le commandant est de retour, nous dit lemargis... Je crois que c'est le moment d'aller le trouver.

Lefebvre prend le laissez-passer et s'en va seul à la mairie. Nous le voyons qui grimpe par un sentier à pic, puis il disparaît, derrière un petit mur.

Pourvu qu'il réussisse!... C'est ça qui serait vexant si nous étions obligés de faire demi-tour. Mais non, il revient bientôt.

Le commandant n'a fait aucune difficulté pour viser notre sauf-conduit.

Abeilhou donne un tour de manivelle, grimpe sur le siège à côté de la Volige et nous partons.

En quittant le village de Soucy, nous apercevons, à droite de la route, des caissons d'artillerie et des prolonges que l'on dirait alignés au cordeau. Des conduc-

teurs sont en train de bouchonner leurs chevaux attachés à des piquets.

Pour le moment, nous sommes en rase campagne, mais nous allons bientôt retrouver la forêt que l'on aperçoit là-bas, à deux kilomètres à peine.

Autour de nous, les plaines sont ravagées. De place en place, nous voyons quelques petits tertres de terre fraîchement remuée. Ce sont des tombes ! Sur quelquesunes se dresse une croix ou une simple branche, au bout de laquelle, un képi retenu par sa jugulaire, se balance tristement sous la brise.

Ça a chauffé dur dans cet endroit-là !

Des sacs, des fusils brisés, des baïonnettes, des chargeurs allemands et des lambeaux d'uniforme traînent çà et là sur le chaume.

Un peu plus loin, près d'un mur effondré, un vieux paysan s'obstine à rafistoler la porte d'une maison qui n'a plus de toit. Auprès de lui, assis sur un tas de paille, un gosse roule des yeux effarés, en mordillant son poing. Un chien noir, tout crotté, pousse des hurlements lugubres.

Tout sent la ruine, par ici.

La guerre a bouleversé, en quelques instants, ce malheureux pays où la vie s'est arrêtée brusquement.

Des voitures remplies de foin lèvent vers le ciel leurs brancards qui ressemblent à deux bras suppliants; des charrues sont demeurées dans le sillon qu'elles étaient en train de tracer ; des pommes de terre récemment arrachées voisinent, sur le sol humide, avec des culots d'obus et des étuis à cartouches.

Quand on voit ça de sang-froid, on a beau être cuirassé comme nous le sommes, ça vous fait tout de même un drôle d'effet. Le cœur se serre à la pensée que des gens qui vivaient heureux, quelques jours auparavant, dans leurs maisons acquises au prix d'un dur labeur, se trouvent maintenant sans asile, au milieu des ruines,

parmi les débris de toutes ces pauvres choses que l'on amasse avec tant de peine et qui finissent, en quelque sorte, par faire partie de nous-mêmes.

— Attention ! s'écrie Jollivet en se tournaut vers Abeilhou... v'ià un caniveau !

Ce qu'il appelle un caniveau, c'est un énorme trou fait par les obus et qui a bouleversé la route sur un tiers de sa largeur.

Abeilhou a vu le danger et, d'un rapide coup de volant, se jette vivement de côté.

Nous passons, mais c'est bougrement juste.

Le chauffeur, à partir de ce ce moment, modère un peu son allure.

La route serpente à présent entre deux talus verdoyants.

Des arbres énormes dont les rameaux se rejoignent au-dessus de nos têtes frissonnent avec un petit bruit pareil à celui de la pluie. On respire une bonne odeur de feuilles mouillées. Parfois, un rayon de soleil, rapide comme un éclair, perce la voûte de verdure sous laquelle nous filons et nous éblouit à tel point que nos yeux ne distinguent plus rien.

Comme nous venons d'aborder un tournant où la route s'élargit brusquement, deux cavaliers, qui arrivent à notre rencontre, nous font signe d'arrêter.

Ce sont des gendarmes.

Dès que nous avons stoppé, ils nous demandent nos papiers qu'ils examinent avec méfiance, en se les passant de l'un à l'autre.

Ils roulent des yeux furibonds et froncent les sourcils lorsqu'ils nous regardent.

Non, mais tout de même, ils n'ont pas l'intention de nous avaler, je suppose...

L'un d'eux dit enfin avec un fort accent du Midi :

— Vous pouvez passer... vous êtes en règle... mais

un conseil, prenez immédiatement la route de Vivières, celle-ci n'est pas sûre, à cause des trous.

En effet, nous apercevons bientôt sur notre gauche un vrai précipice. C'est sûrement une marmite qui a dû creuser cet entonnoir-là. Des arbres coupés net à moitié de leur hauteur se sont abattus, formant, de-ci de-là, de vraies barricades.

Singulière découverte

La route de Vivières, qui conduit à Villers-Cotterels, et qui est celle que nous aurions dû prendre plus tôt, est, elle aussi, en assez mauvais état, et des équipes de cantonniers sont occupés à la réparer.

De temps à autre, nous croisons des autos et vous devez penser si on les zyeute.

Enfin, après une descente, puis un demi-kilomètre en terrain plat, nous arrivons à un passage à niveau.

Là, se trouve le poste de Saint-Rémy; mais, avant de pénétrer dans Villers-Cotterets, il nous faut encore montrer nos papiers.

Deux territoriaux nous arrêtent :

— Où allez-vous ? demande l'un d'eux.

— A Villers-Cotterets.

— D'où que vous v'nez ?

— De Puisaleine...

— Puisaleine?... Connais pas... Où que ça s'trouve?

— Près de Tracy-le-Val.

— Ah!... parfaitement... Voyez le gendarme chargé de viser les sauf-conduits.

Nous cherchons la gendarme, qui doit habituellement se tenir dans une petite cabane, mais, nous ne le trouvons pas. Un soldat l'appelle :

— Eh ! Romestant!

Le brave pandore, qui est, à quelques pas de là, occupé à «visiter» une voiture de fourrage, se montre aussitôt :

— Eh bien? quoi que c'est encore?

Lefebvre s'avance et lui montre son laissez-passer. Gomme nous avons affaire à un homme intelligent, les choses ne traînent pas.

— Ça va bien! fait le gendarme en apposant son paraphe sur la feuille.

Nous passons.

— Enfin! s'écrie la Voltige, c'est pas trop tôt... En v'ià des formalités ! je m'demande comment les espions peuvent arriver quand même à se faufiler dans nos lignes... Faut qu'ils en aient une astuce, ces salauds là!...

Nous voici maintenant à Villers-Cotterets ; mais comme nous ne connaissons pas ce patelin-là, Abeilhou se renseigne auprès du premier troufion que nous rencontrons.

— Les bureaux militaires, s.v.p. ?

— Suivez tout droit, tournez ensuite à main gauche, vous trouverez une route pavée... c'est tout au bout.

Nous sommes bientôt devant l'hôtel où se tient le commandant que nous allons voir. C'est un bâtiment spacieux qui est bien gardé, je vous prie de le croire. A la porte, il y a des fantassins et des gendarmes, et nous devons parlementer longtemps avec eux avant d'être admis à pénétrer.

Abeilhou et Jollivet restent dans l'auto, Lefebvre et moi, nous entrons dans un bureau où, après un quart d'heure d'attente, nous sommes enfin reçus par le commandant Colombier.

C'est un homme de haute taille, avec une moustache taillée en brosse et des yeux bleus qui brillent comme deux étoiles, derrière les verres de son binocle.

Lefebvre lui remet la lettre du capitaine Girodot. Il

la lit attentivement, puis, quand il a terminé, il nous regarde pendant quelques instants.

— Vous connaissez l'espionne ?

— Oui, mon commandant, répond Lefebvre... Mon camarade la connaît aussi.

— Très bien.

Il paraît réfléchir, puis il reprend :

— Je crois que nous la tenons. . . Ne dites rien surtout. . . Que personne ne sache ce que vous êtes venus faire ici. . . La gredine doit être dans la ville... avec son complice... Vous le connaissez aussi, celui-là ?

Je réponds vivement :

— Oui. mon commandant. . . c'est un gros rouge de cheveux... la figure rasée.

— C'est bien cela... Ne bougez pas d'ici, je vous dirai tout à l'heure ce qu'il faudra faire. . .

Je me souviens alors du billet écrit en boche.

Je sors de mon portefeuille les fragments que j'y ai précieusement serrés et les place sur la table du commandant, où je les réunis.

—Voici, dis-je, ce que nous avons trouvé. Ça n'a peutêtre aucune importance, mais, enfin voyez...

Le commandant Colombier sait l'allemand, comme la plupart de nos officiers, et il traduit aussitôt:

« Il n'y a aucun danger, Villers-Cotterets, Pommeà" Argent, après-demain.

— Où avez-vous trouvé ce papier ?

— Tout près de Cœuvres, mon commandant.

— Très bien... Laissez-moi cela... Ce sera sans doute une pièce à conviction... Ce billet, qui est daté, peut avoir quelque rapport avec l'affaire qui nous intéresse... Il nous apprend, en tout cas, qu'après-demain, quelqu'un doit venir à la Pomme-d'Argent, un des hôtels de cette ville... Nous aurons l'œil!...

Il serre les fragments dans son tiroir et nous invite à

le laisser un instant, car un planton vient de lui remettre un pli.

Nous sortons et, une fois dans la cour, nous allons nous asseoir sur un banc.

De l'endroit où nous sommes, nous voyons notre voiture arrêtée dans la rue, le loDg du trottoir, et nous apercevons Jollivet qui, avec ses bras, nous envoie des signaux télégraphiques.

Nous lui faisons comprendre qu'il doit nous attendre ; mais lui, nous explique par gestes qu'il a soif et se livre à une pantomime qui met en gaieté tous les hommes du poste.

A la fin, furieux de voir que nous ne lui répondons pas, il s'avance sous la voûte et nous crie :

— Ben quoi?... Est-ce que vous allez coucher ici? Je lui fais un signe pour l'apaiser et il regagne l'auto

en haussant les épaules.

Pourvu qu'il ne se livre pas à quelque extravagance ! Il y a devant le poste, un vieux gendarme moustachu qui le regarde d'un mauvais œil.

Nous commençons à nous impatienter quand, enfin, le commandant nous fait appeler.

— Je suis très occupé, dit-il... Venez me voir demain matin. En attendant, faites bonne garde. S'il y avait du nouveau, n'hésitez pas à venir me trouver, n'importe à quelle heure.

Il accompagne ces mots d'un petit signe de tête et s'assoit à son bureau. Nous saluons militairement et gagnons la porte.

— Eh bien ? C'est pas trop tôt, s'écrie la Volige, dès qu'il nous aperçoit. Qu'est-ce que vous f... donc? Ma parole, j'unissais par croire qu'on vous avait bouclés... Alors, qu'est-ce qu'on fait? Où qu'on briffe? Où qu'on loge ? A quel ordinaire que nous comptons ?

Ma foi je n'en sais pas plus long que lui et Lefebvre me fait remarquer que nous aurions dû, en effet, nous

faire donner un mot par le commandant, car nous avons beau être des soldats, nous sommes néanmoins des étrangers pour tous ceux qui se trouvent ici. Personne n'a d'ordres, pour nous recevoir. Il est vrai que nous avons encore de l'argent, que les « sigs » du père Follavoine ne sont pas encore épuisés, mais ils ont fait des petits qui fichent le camp avec rapidité.

Ce serait raide tout de même d'être obligé de dépenser sa propre galette, quand on est au service du gouvernement. Ce n'est pas que je me refuse à faire quelques sacrifices pour mon pays, mais enfin, si on n'avait pas eu la chance de rencontrer le père Follavoine, à l'heure qu'il est, on serait complètement fauchés et faudrait cependant voir à se débrouiller.

Jollivet nous accable de reproches.

— Moi, j'm'en f... ! Quand on n'aura plus rien, on s'bombera... Ça s'ra pas la première fois, mais avouez que c'est drôle tout de même.,.

C'est drôle, en effet, mais le sergent Lefebvre se charge de trancher immédiatement la difficulté.

Il rentre dans le poste, explique notre cas à un adjudant, lequel en réfère à un lieutenant, qui s'en va trouver un capitaine et enfin, au bout de trois quarts d'heure, on nous remet une feuille sur laquelle il y a un tas d'explications, de paraphes, de signatures, de cachets, tout le diable et son train.

Pour une mutation, en voilà une qui est compliquée par exemple.

Tout ce que je comprends, après avoir jeté un coup d'œil sur ce grimoire, c'est que nous sommes provisoirement en subsistance au château de la Noue.

— Oh ! oh ! fait Jollivet qui a retrouvé sa belle humeur, c'est pas de la p'tite bière ! Moi, j'ai toujours rêvé ça, la vie d'château. Au moins, y aura pas d'Boches dans celui-là !...

Nous nous informons de tous côtés, mais les soldats

auxquels nous nous adressons ne peuvent nous indiquer ce château de la Noue. « Ça doit être par là >, dit l'un. « Non, fait un autre, c'est plutôt hors de la ville, en pleine cambrouse.»

La nuit va venir et nous ne sommes pas encore fixés.

Nous prenons le parti de nous renseigner auprès d'un commerçant de l'endroit et nous entrons chez un boulanger.

— Si c'est pour du pain, nous dit-il aussitôt, y en a plus.

— Non, c'est pour un simple renseignement, dis-je en souriant. Savez- vous où se trouve le château de la Noue?

— Si je le sais !... Je crois bien. J'suis né natif d'ici... ça s'rait malheureux que j'connaisse pas le château de la Noue.

Et il nous donne avec complaisance une foule d'explications desquelles il ressort, que le château date du quatorzième siècle (ça on s'en f. . .) et qu'il se trouve à un bon kilomètre de la ville, ce qui n'a rien de réjouissant.

Un kilomètre!...

Xous avons heureusement une auto, mais au moment où nous allons nous mettre en route, Abeilhou s'aperçoit qu'il n'y a plus d'essence dans le réservoir.

— Bah! fait le sergent Lefebvre, nous allons en acheter.

— Vous n'en trouverez pas, nous dit le boulanger... Tout ce qu'il y a'vait d'essence dans le pays a été réquisitionné par la troupe.

— Eh ben, et nous? est-ce qu'on n'est pas de la troupe, s'écrie Abeilhou... nous allons bien voir... Viens avec moi, Jollivet. Ça s'rait drôle qu'on trouve pas d'essence, surtout quand c'est pour le service.

La pluie s'est mise à tomber. Il ne manquait plus que ça!

Lefebvre et moi nous entrons dans un café.

— Tu viendras nous retrouver ici avec Abeilhou, dis-je à Jollivet... on vous paiera l'apéro.

Le café où nous sommes est le seul qui existe dans le pays. Il est rempli de soldats et les deux dames de l'établissement ne font qu'aller et venir avec des plateaux chargés de verres et de bouteilles. Pour nous faire servir deux vermouth citron, nous sommes obligés de faire des bassesses. Lefebvre me propose une partie de cartes, mais tous les jeux sont pris et il faut les retenir d'avance. Nous demandons alors un journal pour lire le communiqué. Il n'y en a que deux dans l'établissement et il y a plus de quarante consommateurs qui les attendent.

Pour nous distraire, nous regardons des artilleurs qui jouent à la manille. A chaque instant, nous sommes obligés de nous lever et de nous coller contre la muraille pour laisser passer quelqu'un qui s'en va.

L'horloge, placée au-dessus du comptoir, vient de sonner huit heures. Le café se vide peu à peu. Bientôt, il ne reste plus que Lefebvre et moi, et les deux dames nous regardent avec inquiétude. On a éteint les becs de gaz. Il n'y en a plus qu'un d'allumé ; au dehors, une servante met les volets.

Nous comprenons qu'il est impossible de rester. Je paye et nous sortons.

Au moment où nous mettons les pieds dans la rue, nous nous trouvons en face de la Volige.

Il est furieux.

— Ah! non!... vous savez, j'en ai mare... J'veux bien être bonne tête, mais pas à c'point-là. Vlà deux heures que je cours pour trouver d'I'essence, pendant qu' Abeilhou garde l'auto... Lui, il s'est planqué dans l'intérieur de la voiture, mais moi, r'gardez comme je suis fait.

— As-tu trouvé de l'essence, au moins? demande Lefebvre.

— De l'essence!... Ah! bien oui!... Y en a nulle part.

— Nous voilà frais.

— Et moi donc, fait la Volige en tordant le bas de sa capote qui pisse comme une fontaine... Ah! sacré N... de D... d'patelin, va! J'veux qu'on m'coupe les esgourdes si jamais j'y ref... les pieds!

En face, devant une fenêtre qui est encore éclairée nous apercevons notre auto.

Abeilhou dort dans l'intérieur comme un brave homme qui n'a rien à se reprocher...

La faim, la pluie et aussi la perspective de passer la nuit dehors nous ont rendus quelque peu grincheux ; aussi faut voir comme nous engueulons le pauvre chauffeur.

Il se fâche, la discussion tourne à l'aigre. Jollivet a un mot plutôt dur à l'adresse du Perpignanais, celui-ci riposte sur le même ton, et Lefebvre a toutes les peines du monde à éviter un tamponnement.

Quand enfin le calme est revenu, nous tenons conseil, blottis sous une porte.

— Vous avouerez tout d'même, grogne la Volige, que c'est raide de la r'filer, quand on est commandé de service et surtout qu'on a une auto.

— Y a qu'à coucher dans la voiture 1 propose Abeilhou.

— T'y penses pas, espèce de pochetée... A deux, on est déjà serrés comme des harengs, dans ta sale guimbarde. Qu'est-ce que ça serait à quatre, alors?... Et puis, moi, j'm'en f... de ne pas m'pagnoter, c'que j'demande, c'est un peu d'iarton, car j'ai l'estomac dans mes godasses... Ah! on m'y r'prendra aux missions secrètes... Vlà c'que c'est que d'faire du zèle!

A ce moment, une porte s'ouvre derrière nous, et nous entendons une voix de femme qui nous dit :

— Si vous le voulez, mes pauvres amis, je puis toujours vous coucher... Oh! pas dans un lit, bien sûr, car ici tout est pris, mais sur de la paille fraîche... Je vous donnerai même des draps.

Nous cherchons à voir celle qui nous parle, mais c'est à peine si nous pouvons distinguer une forme vague qui s'encadre dans la pénombre de la porte.

— Ma foi, madame, répond Lefebvre, ce n'est pas de refus... Nous avons bien un logement, mais c'est au château de la Noue, et il paraît que c'est loin d'ici.

— Entrez, nous dit la bienveillante personne qui a daigné s'intéresser au sort de quatre malheureux troufions.

— Et l'auto? s'écrie Abeilhou... Moi, j'abandonne pas mon auto... Voyez- vous qu'un lilou m'ia réquisitionne... Ça s'rait complet alors. J'vas coucher dedans, comme ça y aura pas d'surprise.

Nous suivons la bonne dame qui nous conduit dans une cuisine bien chaude, où nous commençons par nous sécher un peu. Sans que nous ayons rien demandé, on nous apporte du pain, du vin et un morceau de veau froid que nous engouffrons en un rien de temps.

Nous sommes tellement affamés que nous avons mangé comme des goinfres, sans seulement songer à ce pauvre Abeilhou, mais nous apprenons que notre aimable hôtesse lui a fait porter quelque chose par sa servante.

Décidément, nous sommes tombés dans une bonne maison... On a beau dire, il y a encore de braves gens.

Lorsque nous avons la panse garnie, la dame prend dans une armoire qui fleure bon la lavande de jolis draps bien blancs, et nous emmène dans un petit bâtiment vitré au fond duquel il y a des bottes de paille que nous étendons artistement sur le sol.

On croirait que ce n'est rien de faire un lit de paille, eh bien, c'est plus difficile qu'on le suppose.

11 y a un tour de main qui ne s'acquiert qu'à la longue... et nous autres, nous l'avons, le tour de main, je ne vous dis que ça!

Nous refusons les draps que nous offre la bonne dame. Ce serait péché de salir du si beau linge.

Elle nous laisse une bougie, et dit avant de nous quitter :

— Surtout, mes amis pas de bruit, n'est-ce pas?... Il y a à côté de vous deux messieurs qui ont voyagé en auto toute la journée et qui doivent avoir besoin de dormir.

— Deux officiers? demande la Volige, indiscret comme tous ceux qui n'ont pas l'usage du monde.

— Non... deux civils... deux commissaires spéciaux. Lefebvre et moi, nous échangeons un rapide coup

d'œil.

Notre hôtesse nous souhaite le bonsoir, nous la remercions poliment, puis, une ibis qu'elle a disparu, que nous avons entendu sa porte se refermer, nous nous asseyons sur notre lit de paille et nous échangeons nos impressions à voix basse.

Nous devons avoir l'air de trois conspirateurs.

— Tu a^ entendu? me dit le sergent Lefebvre... Il y a là, à côté de nous, deux commissaires spéciaux... Si c'étaient ceux qui accompagnaient le faux commandant?

— J'y ai pensé.

— C'est ça qui serait drôle que le hasard nous ait conduits juste sur la bonne piste... Pour le coup, le capitaine nous ferait tous avancer en grade.

— Je te crois.

Jollivet, qui ne nous a pas interrompus jusqu'alors, me souffle à l'oreille :

— Moi, vous savez, j 'crois bien que c'est les types en question... et m'est avis qu'faudrait pas les laisser f... le camp. S'ils se doutent qu'il y a des soldats à côté

d'eux, ils vont filer en douce... On devrait peut-être aller prévenir le commandant.

Que faire?

L'occasion ne se représentera peut-être jamais aussi belle... Nous ne songeons pas à dormir... Nous sommes tenaillés par une idée fixe.

La bougie, qui est arrivée à sa fin, ne jette plus qu'une faible lueur... la mèche tombe, grésille pendant quelques instants, puis les ténèbres envahissent peu à peu la pièce où nous nous trouvons.

La Volige est allé en rampant coller son oreille contre la cloison.

Il écoute un moment, puis revient près de nous et dit à voix basse :

— Ils dorment, les salauds... on entend leur respiration.

Soudain, la porte de la rue s'est ouverte en grinçant...

Il y a un bruit de pas dans le jardin. Bientôt, dans le même bâtiment que celui où nous sommes, une clef grince dans une serrure.

Tout à côté de nous, quelqu'un marche avec précaution, fait craquer une allumette et commence à se déshabiller.

Notre trouble augmente et nos soupçons se précisent.

— Parbleu, me dit Lefebvre, c'est le faux commandant qui rentre...

— Oui, sûrement... il vient retrouver ceux qu'il fait passer pour des commissaires spéciaux et avec lesquels il arrive à dépister toutes les recherches... Ces gens-là sont vraiment forts... Au fond, c'est très habile leur combinaison... Au lieu de loger dans un hôtel où ils seraient forcément surveillés, ils ont choisi cette maison d'honnête apparence, où personne n'aural'idée devenir les chercher.

Jollivet, qui est pour les moyens violents, propose déjà d'enfoncer les portes, de sauter sur les types, de

les ligoter et de les transporter à l'état-major dans la voiture d'Abeilhou.

Je lui tais observer que nous n'avons pas le droit d'agir ainsi, avant de nous être assurés de l'identité des individus que nous soupçonnons. Et puis, ne sommesnous pas tenus à une certaine réserve? Nous ne pouvons ainsi jeter le trouble dans une maison où l'on nous a reçus si aimablement.

— Alors, fait la Volige, laissons-les filer... Après, on pourra courir. La personne qui vient de rentrer marchait bien doucement... Vois-tu qu'au lieu d'être un homme, ça soit une femme... et que cette femme soit justement notre espionne... Oh! alors ! tu parles d'uue veine... C'est pour le coup qu'on en ferait une rafle, et une sérieuse encore. Le capitaine Girodot et le commandant Colombier en seraient estomaqués... Tenez, voulez-vous que j'vous dise: eh bien, on devrait pas hésiter... Laisser échapper une occasion pareille, ça s'rait stupide et on s'en voudrait toute sa vie... Faut absolument prévenir le commandant.

— Le prévenir, c'est facile à dire cela, fait Lefebvre, mais comment?

— Ah ! ça, c'est à étudier. T'nez, j'vas aller faire un tour dans le jardin pour voir si y a pas moyen de sauter l'mur... Si c'est possible n'ayez crainte, je s'rai pas long à filer.

Lefebvre et moi nous nous consultons.

Ma foi, Jollivet a peut-être raison... Ce serait idiot de laisser échapper une aussi belle occasion.

— Va, dit le sergent à voix basse, mais pas de bruit, hein !

La Volige a ôté ses godillots.

Il ouvre tout doucement la porte et disparaît aussitôt. Une fois qu'il est dehors, nous ne l'entendons même pas marcher.

Dix minutes s'écoulent, puis il reparaît.

— Ça va, dit-il, j'ai trouvé... Où que sont mes godasses ? Ah! les v'ià... j'vas les t'nir à la main, j'ies omettrai une fois que j's'rai dans la rue... Allons, les aminches, vous impatientez pas... dans quelques instants, y aura du nouveau.

Et il s'en va, silencieux comme une ombre.

En attendant son retour, Lefebvre et moi nous nous livrons à une foule de suppositions. Si nous nous étions trompés !

Pourtant, non... cela est impossible. Nous avons dû mettre dans le mille, cela est plus que certain.

Un quart d'heure s'écoule, puis une demi-heure, mais nous ne voyons arriver personne.

La Yolige n'aurait-il pas trouvé le commandant ?

Nous commençons à être très inqniets lorsqu'un violent coup de sonnette retentit à la porte d'entrée.

— Les voilà! dit Lefebvre,.. Attention! c'est le moment de surveiller nos commissaires, car tu penses bien qu'ils vont chercher à fuir, dès qu'ils entendront marcher dans la cour... Colle ton oreille à la cloison et écoute bien. Si tu les entends remuer, s'ils cherchent à ouvrir une fenêtre, il n'y aura pas à hésiter... nous entrerons chez eux d'autor...

Bien que la sonnette continue à carillonner, nos voisins n'ont pas donné signe de vie.

Faut-il qu'ils aient le sommeil dur, ces animaux-là! Rien que ça prouve que ce sont bien des Boches; il n'y a qu'eux pour pioncer aussi lourdement.

Nous entendons enfin un volet qui claque puis une voix qui demande :

— Que désirez-vous?

Quelqu'un répond sans que nous puissions comprendre ce qu'il dit.

Il y a de longs pourparlers, puis, enfin, une porte 'souvre et des sabots résonnent sur le pavé de l'entrée.

C'est notre bonne hôtesse qui va ouvrir.

Les Boches qui sont à côté de nous n'ont toujours pas bougé.

Peut-être ont-ils entendu, mais ils ne peuvent supposer que c'est eux que l'on vient cueillir.

Ils se croient tellement en sûreté dans cette maison !

Il y a, au dehors, un bruit de pas, puis une petite lumière troue soudain l'obscurité.

Nous sortons aussitôt et le premier type que nous apercevons devant nous, c'est la Yolige.

— Ça va bien, dit-il... Le commandant est là avec deux officiers et quatre gendarmes. Tu penses s'il m'a félicité quand j'iui ai appris que nous avions déniché deux espions... Il était couché, mais il n'a pas été long à s'habiller...

Nous distinguons en effet le commandant qui cause avec notre hôtesse. Celle-ci est toute bouleversée et n'en peut croire ses oreilles.

— Je vous assure, dit-elle, que vous faites erreur... Les messieurs que je loge ne sont pas des Allemands... Je les connais, voilà près d'un mois qu'ils sont ici... Sûrement, vous confondez... on vous aura mal renseignés... Ce n'est pas d'eux qu'il s'agit.

Le commandant Colombier insiste poliment, car c'est un homme du monde... Nous l'entendons qui s'excuse de venir ainsi jeter le trouble dans une maison paisible... mais il y est forcé...

Lefebvre et moi, nous commençons à trouver bizarre l'insistance que la bonne dame met à défendre ses locataires.

Serait-elle de connivence avec eux? Mais non, c'est impossible, je ne puis le croire. Elle a une figure trop franche, trop honnête pour que l'on puisse la soupçonner. On l'a trompée, voilà tout. Elle se sera laissée prendre à la bonne mine des deux espions, car les Boches n'ont pas leurs pareils pour capter la confiance

des gens, pour les embobeliner, c'est le mot. Ça vous a des airs doucereux, c'est poli, c'est mielleux et ça vous trahit sans vergogne.

Le commandant vient de faire un signe aux officiers et aux gendarmes qui l'accompagnent et, malgré les protestations éplorées de la propriétaire, il s'approche de la chambre des individus suspects.

Ceux-ci n'ont toujours pas remué. Pourvu qu'ils soient encore là !..

Arrivé devant la porte, le commandant frappe trois coups secs :

— Ouvrez, dit-il.

Personne ne répond.

— Oh! oh! murmure la Volige, vois-tu qu'il se soient « barrés »!

Un gendarme, avec le pommeau de son sabre, heurte bruyamment à la porte.

— Qui est là? demande enfin une voix enrouée.

— Ouvrez, répète le commandant.

— Que voulez-vous?

— Nous allons vous le dire.

— On ne dérange pas les gens à pareille heure...

— J'en suis fâché, mais ouvrez!...

L'un des locataires s'est levé. Presque aussitôt, un sommier craque. Son compagnon est sorti de son lit, lui aussi. Ils ont allumé une bougie et causent à voix basse.

— Eh bien, allez- vous ouvrir, à la fin? s'écrie le commandant, impatienté.

— Nous ne demandons pas mieux, répond la voix enrouée, mais nous voudrions savoir quel est celui qui nous parle en ce moment?

— C'est le commandant Colombier, de l'état-major. La porte s'ouvre aussitôt.

Nous apercevons deux individus en chemise qui nous fixent d'un air étonné, puis le commandant part d'un bruyant éclat de rire.

Lefebvre, la Volige et moi, nous nous regardons avec inquiétude.

— Excusez-moi, messieurs, dit le commandant en s'adressant aux deux hommes qu'il a si brusquement tirés de leur sommeil, mais j'ignorais que vous habitiez; ici. Ah! elle est bonne, celle-là, par exemple! On vous avait signalés comme deux espions allemands et j'étais tout simplement venu pour vous arrêter.

C'est alors une véritable explosion d'hilarité. Tout le monde se tord, excepté Lefebvre, la Yolige et moi.

— Je crois que c'est la gaffe, me dit Lefebvre à voix basse.

Oui, pour une gaffe, c'en est une... et une belle. L'un des commissaires spéciaux que le commandant a appelé M. Poliat, demande enfin, d'uue voix furieuse :

— Je voudrais bien savoir quels sont les imbéciles qui nous ont pris pour des Boches, mon collègue MalHen et moi?...

Le commandant nous désigne du doigt.

— Les voici, dit-il.

Le commissaire spécial, un gros trapu qui n'a pas l'air commode, nous regarde avec des yeux courroucés, mais le commandant Colombier lui dit aussitôt :

— Il ne faut pas leur en vouloir... Ils ont cru bien faire. En apprenant qu'il y avait ici deux commissaires spéciaux, ils ont supposé que vous étiez ceux qu'ils cherchaient et qui ont usurpé votre qualité pour se livrer à l'espionnage. Ils ont péché par excès de zèle, voilà tout.

Quand on commet une bévue, on ne doit jamais insister... Il faut glisser, comme on dit, mais Jollivet, qui a la patte lourde, éprouve malheureusement le besoin d'appuyer.

— Tout ça, c'est très joli, dit-il avec le ton distingué qu'on lui connaît, on s'est gouré, c'est regrettable,

mais y avait pas que deux paroissiens dans la piaule... et celui qu'est rentré en douce, cette nuit, qu'est-ce que c'était que c'citoyen-là?

— C'citoyen-là, répond M. Poliat, c'était notre collègue Renaudel.

L'incident est clos.

Le commandant, après s'être de nouveau excusé, se retire, en compagnie de ceux qu'il avait amenés avec lui.

Quant aux commissaires spéciaux, ils rentrent dans leur chambre en fulminant des imprécations contre les soldats qui veulent se mêler de faire de la police.

Notre bonne hôtesse qui s'appelle, paraît-il, Mme Desmarrois, nous adresse doucement quelques reproches que nous écoutons, l'oreille basse, et tout rentre dans l'ordre.

Nous regagnons nos plumards et nous essayons de dormir un peu, pendant qu'à côté de nous les mots « d'idiots, d'imbéciles, de crétins » prononcés par une voix furieuse nous prouvent que les commissaires spéciaux ne nous ont pas encore pardonné de les avoir pris pour des Boches.

En plein mystère

Dès l'aube, nous sommes debout, car nous avons hâte de quitter cette maison, où nous avons, par notre zèle intempestif, occasionné un véritable scandale.

Nous nous glissons dans la cour en marchant sur la pointe des pieds, mais une fois que nous sommes arrivés devant la porte de la rue, nous constatons qu'elle est fermée à clef. Nous essayons bien de l'ouvrir, mais nous perdons notre temps.

Nous appelons Abeilhou, il ne répond pas.

Il dort, parbleu... c'est lui le plus heureux... Il n'a pas eu d'émotions, durant la nuit.

Un claquement de sabots se fait entendre.

C'est Mme Desmarrois, notre bonne hôtesse, qui vient ouvrir la porte.

En nous apercevant, elle paraît surprise :

— Comment, vous êtes déjà levés!.. Mais vous n'allez pas partir, je suppose, sans boire une tasse de café... Entrez dans la cuisine, vous vous réchaufferez un peu, car vous avez l'air gelés, mes pauvres amis.

Après les incidents de la nuit nous nous attendions, je l'avoue, à une réception moins cordiale, mais Mme Desmarrois est une femme intelligente et elle ne nous tient pas rigueur de ce qui s'est passé. Elle nous considère, sans doute, comme de bons idiots envers lesquels il faut se montrer indulgent.

Nous entrons dans la cuisine, où un fourneau aux cuivres étincelants répand une douce chaleur, et sur l'invitation de la bonne dame, nous nous installons devant une grande table sur laquelle une servante qui à l'air de sortir d'une armoire, tant son apparition est soudaine, dépose aussitôt quatre jolis bols à fleurs.

Au moment de nous verser le cahoua, Mme Desmarrois nous fait remarquer que notre camarade le chauffeur manque à l'appel.

— J'vas l'chercher! dit la Volige.

Quelques instants après, il revient l'air consterné.

— Eh bien, dit-il, ça c'est raide, par exemple... La voiture n'est plus là.

— Et Abeilhou? demande Lefebvre.

— Abeilhou non plus.

Nous nous regardons, stupéfaits.

Comment notre chauffeur a-t-il pu s'en aller, puisqu'il n'avait pas d'essence?

Nous buvons notre café à la hâte et, après avoir

remercié Mme Desmarrois, nous sortons précipitamment.

En effet, l'auto a disparu.

— Je vois ce que c'est, dit Lefebvre, on aura, cette nuit, réquisitionné la guimbarde et Abeilhou a été forcé de marcher...

Cette hypothèse est assez plausible, en somme, mais comme nous voulons être fixés, nous nous dirigeons vers l'état-major.

C'est là que nous apprendrons quelque chose. Malheureusement, nous avons oublié qu'il est six heures du matin et, qu'à cette heure matinale, les bureaux ne sont pas encore ouverts.

Nous prenons le parti de nous asseoir sur un banc et d'attendre.

Bientôt les officiers arrivent.

Tout à coup, Lefebvre se lève précipitamment.

Il vient d'apercevoir le commandant Colombier.

Celui-ci nous regarde et l'on voit qu'il a toutes les peines du monde à garder son sérieux, au souvenir des incidents de la nuit.

— Eh bien? interroge-t-il, en fixant le sergent, allezvous m'apprendre quelque chose de nouveau?... Auriezvous encore découvert des espions?

— Non, mon commandant, répond Lefebvre, mais...

— Mais quoi?

— Nous sommes venus vous trouver pour vous demander si ce n'est pas vous qui auriez, par hasard, réquisitionné notre auto... et notre chauffeur.

— Votre auto?... Votre chauffeur?... Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire-là?

— Notre voiture et le camarade qui la conduisait ont disparu cette nuit... et nous ne savons pas ce qu'ils sont devenus.

Le commandant ne semble pas plus surpris que ça

de cette révélation, mais quand Lefebvre lui a donné quelques explications, il devient plus attentif...

— Venez avec moi, dit-il, je vais voir si le capitaine Petitjean n'a pas eu besoin de cette voiture... Mais cela m'étonnerait.

Gomme la Volige et moi demeurons dans la rue, le commandant nous appelle.

Nous entrons dans le bureau de l'officier où un soldat est eu train d'épousseter avec une énergie farouche.

— Baufignard, dit le commandant, va demander au capitaine Petitjean, qui doit être arrivé, s'il n'a pas réquisitionné, cette nuit, une auto qui se trouvait rue de Soissons.

Le soldat salue et sort en courant.

Après avoir examiné quelques papiers qui se trouvent sur son bureau, le commandant nous dit :

— Voici : on me signale que l'espionne dont vous m'avez parlé a été vue dans la ville, hier soir. On m'affirme qu'elle était à l'hôtel de la Pomme-d'Argent. Il faudrait vous en assurer très habilement. Comme vous la connaissez vous ne pouvez pas vous tromper... Si vous l'apercevez...

— On la poisse aussitôt, s'écrie Jollivet.

— Quel drôle de langage vous employez, mon ami... Vous pouvez parler ainsi avec vos camarades, mais n'oubliez pas que vous êtes devant un officier. . .

— Pardon, faites excuse, mon commandant... l'habitude!...

— Donc, si vous la rencontrez, vous l'arrêtez aussitôt et vous l'amenez ici... Pas d'erreur, hein? N'allez pas me créer des complications...

— Soyez sans crainte, mon commandant, dit Lefebvre... nous l'avons assez vue pour la reconnaître...

— Bien... maintenant, quant au chauffeur de l'espionne, vous le rechercherez aussi... Avec lui, pas de ménagements à garder.

Le soldat Baufignard vient de rentrer :

— Mon commandant, dit-il, le capitaine Petitjean n'a pas réquisitionné d'auto, cette nuit...

— J'm'en doutais, s'écrie cet insupportable la Volige, on nous a « chauffé » pardon, on nous a « fait » not' voiture. Ça, c'est sûrement un coup des Boches... pourvu, au moins, qu'ils n'aient pas tué ce pauvre Abeilhou!... un si bon garçon et qui a de si belles relations...

Le commandant est devenu nerveux. Il tortille fébrilement sa moustache et frappe de sa main gauche, à petits coups saccadés, les bras de son fauteuil.

— Donnez-moi vite, dit-il, le signalement de votre auto.

Bien entendu, c'est Jollivet qui répond.

— Quarante chevaux... garde-boue cabossé... capot amoché... pneus réparés, surtout celui de droite à l'arrière... glace d'avant fêlée... signe particulier : une grande tache d'huile sur le siège.

— Les numéros?

— Ah! ça, par exemple... j'pourrais pas vous dire... j'ai pas la mémoire des chiffres... Y m'semble bien cependant qu'y avait un 6.

— 1162 -Y... dit Lefebvre.

— Oui, c'est ça... je m'rappelle maintenant...

— La couleur? demande encore le commandant.

— Gris fer, répond Jollivet... gris sale, si vous aimez mieux... avec des filets rouges, mais les filets, autant dire qu'ils n'existent pas... car c'est à peine si on les voit... Ah! j'oubliais, sur la glace avant... celle qu'est fêlée, il y a trois lettres S. M. 6e A.

Le commandant a noté rapidement ces indications.

— C'est bien, dit-il, attendez dans la cour. Je vais me renseigner. Dans quelques instants je vous dirai si l'on a vu sortir de la ville la voiture qui correspond à ce signalement.

Pour le coup, nous sommes vraiment inquiets.

Nous étions loin de nous attendre à celle-là, par exemple, et nous flairons un drame dans toute cette affaire.

Qui sait si la veille nous n'avons pas été suivis par les espions eux-mêmes ! Ces gens ont toutes les roublardises, ça sait se camoufler, se dissimuler avec adresse... C'est pas des types loyaux et francs comme nous qui peuvent lutter avec eux.

Il y a une chose certaine, c'est qu'Abeilhou a été forcé de partir avec son auto.

Pour qu'il ait consenti à conduire des gens qu'il ne connaissait pas, lui qui est méfiant comme pas un, il faut que ceux-ci l'aient adroitement trompé sur leur qualité.

Peut-être aussi ont-ils usé de violence. Abeilhou était couché dans sa voiture, il a pu être surpris, étranglé peut-être, par ces misérables.

L'horloge placée sous la voûte de l'état-major vient de sonner neuf heures et nous attendons toujours...

Au fur et à mesure que le temps passe, notre angoisse augmente et nous nous forgeons un tas d'idées plus stupides les unes que les autres. Notre pauvre imagination travaille, je ne vous dis que ça, et nous en arrivons à émettre des suppositions qui nous font dresser les cheveux sur la tête.

Enfin, le commandant nous fait appeler.

Dans le bureau où l'on nous introduit, nous trouvons deux territoriaux, tout crottés, qui semblent en proie à une vive agitation.

— Voici, nous dit le commandant Colombier, deux hommes qui étaient de faction, cette nuit, sur la route de Soissons. Ils ont vu votre voiture, et c'est bien elle, le doute n'est pas possible, car le signalement correspond en tous points à celui que vous m'avez donné.

Puis, s'adressant à l'un des terribles tauriaux, il l'invite à raconter par le menu tout ce qui s'est passé.

— Voici... dit l'homme... Cajamort et moi nous avions pris la garde à deux heures du matin ; lui se trouvait sur le côté gauche de la route... moi sur la droite, près de la petite cabane de cantonnier qui nous sert de guérite... Y faisait un temps de chien... la flotte giclait, fallait voir, et l'vent nous la claquait si tellement dans la figure qu'on aurait dit des milliers d'aiguilles qui vous entraient dans la peau...

— Au fait, voyons, dit le commandant, impatienté de ce verbiage...

— Donc, on était là depuis une demi-heure environ quand nous avons entendu le ronflement d'une auto. « Attention! que j'ai dit à Cajamort, v'ià une voiture... s'agit d'ouvrir l'œil et l'bon... Tu connais la consigne... Dès qu'on aperçoit un véhicule hippomobile ou à traction mécanique on doit, si c'est la nuit, agiter le falot, crier halte! s'avancer à la rencontre des arrivants... poser la lanterne au milieu de la route et croiser la baïonnette. » C'était la première fois que Cajamort prenait la garde, alors, vous comprenez, mon commandant, en ma qualité de plus ancien, c'était à moi d'arrêter la voiture et de visiter les papiers des particuliers qui se trouvaient dedans. Quand j'ai jugé que c'était le moment, j'ai crié « halte! » L'auto a ralenti et dès qu'elle est arrivée devant not'eabane, j'ai dit comme ça, d'une voix très distincte ; « Vos papiers ? » Alors, un officier, un commandant — ça j'en suis sûr — a passé la tête par la portière et m'a demandé comment que j 'm'appelais... J'y ai dit... et il m'a répondu, en roulant de gros yeux : « Vous aurez quatre jours pour vous apprendre à observer le règlement. > Moi, j'étais abruti, vous comprenez... Je m'demandais en quoi qu'j'avais bien pu fauter... et Cajamort qu'avait peur de récolter aussi quat'erans s'était planqué dans

l'ombre... Avant que j'aie eu le temps de r'prendre mon aplomb, la voiture avait f. .. pardon!... s'était éloignée à toute vitesse.

— Il fallait tirer... vous aviez des cartouches.

— Oui, mon commandant, mais, Cajamort et moi, nous n'avons pas osé... Pensez donc, si on avait tué l'oflicier, ça en aurait fait une histoire... on s'rait sûrement passés au conseil...

— Mais, bougre de serin, tu n'as donc pas vu que tu avais affaire à un faux commandant?

— Un faux commandant!... Pas possible!. A quoi donc que ça peut se reconnaître un faux commandant?... Celui-là était habillé pareil à vous. J'en prends à témoin Cajamort.

Le commandant hausse les épaules.

— Alors, tu n'a pas été surpris de voir un officier te refuser ses papiers ?

— J'ai pas seulement eu l' temps. Il a commencé par me f... quatre jours.

— C'était pour t'intimider, parce qu'il a vu tout de suite qu'il avait affaire à un niais... Lorsqu'il t'a eu infligé cette punition, il fallait lui demander ses papiers, les exiger, et s'il avait refusé, le coucher en joue avec ton camarade... Vous vous êtes laissés esbroufer, vous manquez d'aplomb... De vrais poilus se seraient montrés plus énergiques.

Le brave territorial comprend qu'il s'est en effet comporté comme un conscrit et il a le bon esprit de ne pas invoquer d'excuse.

— C'est vrai, dit-il, j'ai été une poire... Mais j'vous jure, mon commandant, aussi vrai que j'm'appelle Cornelou, que l'on m'y reprendra plus... Tout ceux qui voudront pas montrer leurs papiers à l'avenir, seraientils colonels ou généraux, j'ieur z'y f... une balle dans la tête...

— Il ne faut pas exagérer... Avant de tuer les gens,

on parlemente... à moins que l'on ne voie tout de suite que l'on a affaire à des individus suspects qui cherchent à fuir... Une autre fois, tâchez de faire preuve de plus d'intelligence... Avez- vous remarqué au moins le commandant qui vous a si bien monté le coup ?

— Oh ! pour ça, oui! s'écrie le territorial Cornelou... Je le reconnaîtrais entre mille.

— Bien... Etait-il seul dans la voiture?

— Non... Y avait un type avec lui et puis aussi une femme qui s'était enveloppée dans une couverture... mais c'te bougresse-là j'ai pas pu y voir la ligure... J'apercevais qu'ses yeux, deux grands yeux noirs qui brillaient comme des lanternes...

Le commandant nous regarde.

— C'est notre espionne, dit-il.

— Sûrement, faitLefebvre... elle ne lâche plus le faux commandant...

Les deux territoriaux sont consternés... Ils se rendent compte de l'énormité de leur sottise ; pour une fois qu'ils avaient l'occasion de se distinguer, ils se sont conduits comme des enfants.

Ils se retirent, l'oreille basse, après avoir salué timidement.

Quand ils ont disparu, le commandant nous dit :

— Je crois que nos espions seront maintenant assez faciles à dénicher. D'abord, ils seront probablement signalés d'ici peu... ensuite, l'auto qu'ils ont volée les trahira certainement... De plus, nous savons la direction qu'ils ont prise... Ils se rendent à Soissons... Voyez comme ces gens-là sont bien renseignés ; ils savent que nous allons tenter quelque chose de ce côté et ils essaient de prévenir les Allemands. S'ils parviennent à entrer dans Soissons, ils arriveront difficilement à en sortir, car je vais télégraphier aux différents postes qui avoisinent la ville... Il s'agit de ne pas perdre de temps... On va vous délivrer un sauf-conduit et mettre

à votre disposition une auto de l'état-major. Dans vingt minutes, vous serez à Soissons... Là vous apprendrez certainement quelque chose.

Le commandant appelle son planton, lui remet un papier et nous dit en se levant :

— Suivez ce soldat... quand vous aurez en mains le sauf-conduit que je demande pour vous au capitaine Petitjean, partez aussitôt.

Un cri dans la nuit

Nous sortons et, dix minutes après, nous sommes en possession d'une feuille dûment paraphée, grâce à laquelle nous pourrons franchir tous les barrages.

Il ne manque plus que l'auto, mais elle ne tarde pas à faire son apparition.

C'est une superbe limousine vert clair, dont l'intérieur est capitonné de drap beige. Sur le panneau de droite nous remarquons une couronne de comte encastrée dans un petit médaillon d'acajou. Cette voiture devait, avant la guerre, appartenir à quelque haut personnage auquel on la rendra certainement un jour, mais dans quel état !

Le chauffeur, un grand type serré dans un dolman bleu et coiffé d'un képi recouvert de cuir, semble un peu surpris quand il apprend que c'est nous qu'il va emmener.

Lefebvre ferme la portière et nous partons.

Jollivet s'est installé dans un coin de l'auto, après avoir, suivant son habitude, fait un tas de simagrées.

Nous roulons maintenant sur une route qui est aussi

lisse -qu'un tapis 'de billard, et cela nous semble délicieux, après avoir dansé sur le pavé de Villers-Cotterets, de filer comme en bateau, sans secousse et sans heurts. Cependant, cela ne peut durer, ce serait trop beau. Nous tombons bientôt sur un terrain défoncé, et aïe donc ! voilà les montagnes russes qui recommencent.

Enfin, nous arrivons à Soissons et nous nous rendons à la caserne Deflandre. Notre chauffeur range son auto sous un hangar qui se trouve près de là.

Si nous avons besoin de lui et que nous ne puissions pas le prévenir nous-mêmes, nous lui enverrons quelqu'un et nous convenons d'avance d'un mot de passe, car on ne saurait prendre trop de précautions. Il ne doit se déranger que si le messager que nous lui dépêcherons lui répète le mot que nous choisissons assez compliqué.

Le chauffeur le note sur son carnet, Lefebvre aussi, et nous quittons la caserne après nous être fait reconnaître du chef de poste, car il est bon de s'assurer des auxiliaires dans la place.

Nous ne sommes jamais venus à Soissons ; aussi sommes-nous obligés de demander souvent notre chemin.

Nous commençons par visiter tous les garages des hôtels, dans l'espoir d'y découvrir notre voiture, mais nous en sommes pour nos frais.

Ensuite, nous nous rendons à la gendarmerie, puis à la manutention militaire, où se tient un poste qui a la garde de l'une des avenues conduisant hors de la ville.

Là, nous recueillons un précieux indice.

Un territorial en faction sur l'avenue Henri-Martin a parfaitement vu, la veille, vers minuit, une auto dont le signalement correspond exactement à la nôtre. Elle était, nous apprend-il, conduite par un chauffeur

barbu, et dans l'intérieur il y avait un commandant et une femme... Toutefois, il ajoute une chose qui nous cause une certaine surprise. Il affirme avoir vu dans la voiture un gros paquet d'effets qui lui a semblé bizarre.

Ce brave factionnaire s'est laissé, lui aussi, esbroufer par le faux commandant.

Nous le remercions des renseignements qu'il nous a donnés et nous nous dirigeons vers l'intérieur de la ville.

Tout en marchant, nous échangeons nos impressions.

— Moi, dit Jollivet, y a une chose que j 'trouve bizarre... C'est c'paquet d'effets que le copain a vu dans la voiture... J'veux bien admettre que les espions soient obligés de s'déguiser souvent, mais ils ne doivent pas tout d'même emporter une garde-robe... Quand on est comme eux obligé de s'déplacer souvent, on peut pas avoir des frusques, en veux-tu en voilà... Moi... j'vas vous dire... Eh bien, j'crois que c'fameux paquet... c'était Abeilhou.

J'ai déjà eu cette idée...

Pourquoi, en effet, nos espions se seraient-ils embarrassés d'un colis?

Gomment admettre qu'ils aient eu le temps de le charger dans notre auto?...

Leur fuite a été soudaine, précipitée. Ils ont dû surprendre le malheureux Abeilhou, pendant son sommeil, le bâillonner, le ligoter et l'enrouler dans un manteau en attendant qu'ils s'en débarrassent.

Nous sommes arrivés sur les bords de l'Aisne, à l'endroit dit le Pont du Mail.

Les obus passent en miaulant au-dessus de nos têtes, mais nous n'y faisons même pas attention .

Après avoir tourné, pendant près de dix minutes, devant un grand bâtiment au coin duquel il y a une église,

nous nous apprêtons à rentrer dans la ville, quand la Volige nous crie soudain :

— Attention!... Vlà notre auto!

Nous le regardons, croyant qu'il devient fou.

— Là!... sur le pont... dit-il... Elle vient droit sur nous.

En effet, c'est bien notre voiture. On ne peut s'y tromper.

Arrivée au bout du pont, elle tourne brusquement à droite et s'engage sur la grande allée du Mail, à une allure folle... Pourtant, elle ralentit soudain pour traverser un endroit semé de ruines.

Avant que nous ayons pu le retenir, Jollivet s'est précipité, a saisi l'un des tendeurs de la capote et, les genoux appuyés contre le panneau d'arrière, il disparaît avec l'auto, qui va maintenant un train d'enfer.

Lefebvre et moi, nous nous sommes lancés à la poursuite de la voiture, mais nous la voyons bientôt disparaître dans une rue qui s'ouvre sur la gauche, et, quand nous arrivons dans cette rue, nous n'apercevons plus rien.

Nous tournons à gauche, puis à droite, mais plus nous avançons, plus nous nous égarons. Nous perdons bientôt tout espoir de rejoindre Jollivet car, dans les parages où nous sommes et qui sont absolument déserts, nous ne pouvons songer à obtenir le moindre renseignement.

— Le mieux, dit Lefebvre, serait de retourner à la caserne... Si la Volige revient, c'est sûrement là que nous le retrouverons.

Le conseil est bon, mais quelque chose me dit que Jollivet est par ici... qu'il va reparaître?.. S'il avait besoin qu'on lui prêtât main forte. . .

— Va chercher l'auto, dis-je à Lefebvre, et viens me retrouver le plus vite possible.

— Pourquoi ne viens-tu pas avec moi ?

— Une idée. . . je serai peut-être plus utile ici., .

Je regarde la plaque indicatrice qui est apposée sur une maison d'angle.

— Nous sommes au coin de la rue Quînette . . . celle où nous nous trouvons est la rue Paul-Deviolaine... Tu ne peux pas te tromper... Je vais d'ailleurs faire un tour dans les environs, mais je n'irai pas bien loin.

Lefebvre secoue la tête et s'en va.

Quand il a disparu, je cherche à retrouver sur le sol les traces de l'auto, mais c'est peine perdue...

Il y a çà est là une infinité de raies parallèles au milieu desquelles il m'est impossible de découvrir le moindre indice.

Je m'aventure jusqu'au bout de la rue, et je prends un passage qui me conduit dans la campagne.

Au loin, s'égrènent quelques maisons d'humble apparence : demeures d'ouvriers, masures en ruine, hangars dévastés...

Un chemin assez large serpente à travers champs et se perd au loin entre les arbres.

Les espions doivent être certainement par ici : l'endroit est désert et propice à leurs louches combinaisons.

Quand Lefebvre sera revenu avec l'auto, nous pourrons pousser une petite reconnaissance jusqu'à la ligne d'arbres qui masque l'horizon.

Plus je réfléchis et plus j'arrive à me convaincre que nous devons être, cette fois, sur une piste sérieuse.

Qui sait si l'une de ces bâtisses qui sont à une centaine de mètres devant moi, ne sert pas de refuge au faux commandant et à l'espionne? Peut-être ont-ils établi un téléphone dans quelque cave et correspondentils avec les Allemands qui se trouvent là-bas, dans les carrières.

Tout en songeant, je me suis avancé un peu loin et je juge à propos de revenir à l'endroit où Lefebvre doit m'attendre.

Il est déjà là, en effet, avec notre auto.

Je le vois qui fait les eent pas sur le trottoir, pendant que notre chauffeur, raide comme un piquet, se tient immobile sur son siège.

— Eh bien? demande le sergent, lorsque je suis près de lui.

— Rien...

— Je m'en doutais... Alors, qu'allons-nous faire?

— Ma foi, je suis aussi embarrassé que toi... Si nous nous risquons en plein jour, avec notre auto, dans cette campagne déserte, nous allons éveiller les soupçons de ceux que nous cherchons à surprendre.

— Je le crains, répond Lefebvre, en hochant la tête.

— Cependant, nous ne pouvons pas abandonner la Volige... Il faut tout faire pour le retrouver... Risquons le coup, tant pis!...

Le sergent réfléchit, pendant quelques instants, puis il dit au chauffeur :

— Attends-nous là... et ne bouge sous aucun prétexte...

Le chauffeur incline la tête, sans répondre.

Nous nous engageons alors dans un chemin boueux où les convois automobiles ont creusé des ornières profondes.

A droite et à gauche ce sont des plaines. Si encore il y avait, déplace en place, un petit bouquet d'arbres, nous pourrions nous y dissimuler, mais non, pas le moindre arbuste, pas même quelques broussailles.

La première maison que nous rencontrons, et qui se trouve presque en bordure de la route, est dans un état lamentable. Un obus en a défoncé le toit, crevé les deux étages, et il ne reste plus debout que les quatre murs avec leurs croisées veuves de vitres.

Sur l'appui d'une des fenêtres du rez-de-chaussée, un gros chat noir est couché, les pattes molles, les yeux mi-clos. Il ne fuit même pas à notre approche. Quand

nous passons, il pousse un miaulement plaintif comme pour nous dire: «Voyez ce qu'ils onl fait de notre maison», puis il laisse retomber sa tête et continue de sommeiller.

Dans le jardin, un homme est étendu; on dirait qu'il dort, mais nous remarquons qu'il a le dessus du crâne emporté. Il tient encore une bêche... La mort l'a surpris en plein travail.

Plus nous avançons, plus le spectacle est navrant.

Des chiens hurlent dans les maisons désertes, des poules courent en caquetant dans des basses-cours abandonnées.

Un gros coq, à la crête sanglante, juché sur un pan de mur, le bec tourné du côté des carrières où se tiennent les ennemis, chante avec obstination.

On dirait qu'il lance aux Boches des cocoricos de défl.

Gomme nous craignons d'avoir été suivis, nous entrons dans une habitation qui a servi de point de mire aux Prussiens et nous nous installons au milieu des décombres, en attendant la nuit.

Deux grandes fenêtres, dont l'une donne sur la route et l'autre sur un vaste champ, nous serviront d'observatoire. En cas de surprise, nous aurons aussi la ressource de nous évader par l'une ou l'autre, suivant le côté d'où viendra l'ennemi.

Toutes les cinq minutes, nous jetons un coup d'oeil au dehors. Nous avons l'air de deux guetteurs de sémaphores qui inspectent l'horizon.

Le soleil descend déjà vers l'ouest et ses rayons mourants mettent sur les vitres lointaines des lueurs d'incendie.

Que doit penser notre chauffeur qui est demeuré làbas, au coin de la rue!

Pourvu qu'il n'ait pas l'idée de se mettre à notre recherche et d'arriver avec son auto !

L'ombre envahit peu à peu la masure dans laquelle nous nous sommes réfugiés.

— Ça va être le moment de se mettre en campagne, me dit Lefebvre.

Déjà, nous nous apprêtons à sortir, quand un bruit léger nous fait tressaillir...

Je risque un coup d'œil par la fenêtre, et je crois distinguer une ombre qui rampe sur le sol.

Les espions nous ont peut-être aperçus quand il faisait jour et ils cherchent maintenant à nous surprendre.

Lefebvre s'est approché. Il regarde lui aus?i.

Je n'ai comme arme que mon épée-baïonnette, mais le sergent a un revolver, un bon petit browning avec des balles blindées.

Nous attendons, prêts à vendre chèrement notre vie, mais le bruit a cessé.

Ceux qui nous guettent se sont probablement cachés dans quelque coin et ils attendent que nous sortions pour nous tomber dessus.

Si encore il faisait clair de lune, on aurait le temps de les voir venir, mais non, le ciel est noir comme de l'encre .

Après nous être consultés à voix basse, nous nous décidons enfin à sortir de notre cachette. Nous rampons sans bruit sur le sol, au milieu des poutres et des plâtras, puis nous atteignons la plaine qui se trouve derrière la maison.

Le bruit que nous avons perçu tout à l'heure se fait entendre de nouveau. Nous nous sommes couchés à plat ventre et nous demeurons immobiles.

Cinq minutes s'écoulent, puis, à quelques mètres de nous, deux silhouettes se détachent assez confusément.

— Halte-là ! crie Lefebvre.

Et il s'avance aussitôt, son browning à la main.

Je le suis, après avoir tiré ma baïonnette du fourreau.

— Halte-là! où je fais feu, répète le sergent. Une voix nous répond :

— Amis !

Amis !... Cette réponse ne nous suffît pas.

— Qui ètes-vous ? demande Lefebvre.

— Nous sommes deux commissaires spéciaux.

— On nous l'a déjà faite, celle-là... n'approchez pas ou je tire :

Le sergent reprend au bout de quelques secondes :

— Vos noms ?

— Poliat et Mallien.

— D'où venez-vous ?

— De Villers-Cotterets,

— Que faites-vous là ?

— Nous surveillons deux individus suspects qui se trouvent dans une maison, près d'ici.

Lefebvre dit encore :

— Si vou? êtes vraiment MM. Poliat et Mallien, attendez, nous allons nous en assurer, car nous les connaissons.

Le sergent me demande la petite lampe électrique que je porte toujours sur moi, fait quelques pas en avant, braque la lueur dans la direction de ceux qui nous parlent, et nous apercevons deux figures qui ne nous sont pas inconnues... Ce sont bien celles des deux commissaires spéciaux que nous avons, l'autre nuit, tirés si brusquement de leur sommeil.

— Ça va bien, fait Lefebvre, vous pouvez approcher. Les deux hommes s'avancent et nous reconnaissent

à leur tour.

— Décidément, dit M. Poliat, nous devons toujours nous rencontrer, la nuit... Bien entendu, vous êtes sur la même piste que nous, mais tant mieux, nous ne serons pas trop de quatre.

— Vous avez découvert quelque chose ? demande Lefebvre.

— Oui... Le faux commandant et l'espionne sont dans cette maison qui se trouve là, sur notre droite.

— Vous en êtes sûr?

— Absolument... Et je crois que, cette fois, nous les tenon».

Il n'a pas achevé ces mots, qu'un cri s'élève dans la nuit, un cri déchirant qui semble sortir de terre, à quelques mètres de nous.

Coup double

Instinctivement, nous nous sommes rapprochés.

— Eh bien, nous dit M. Poliat à voix basse, nous arrivons à temps... Celui qui appelle est certainement l'un des nôtres. . .

Je crois un moment que c'est Jollivet qui a poussé ce cri, mais non, ce n'est pas sa voix...

Nous rampons avec d'infinies précautions.

Autour de nous, le sol est jonché de débris qui craque sous nos pieds. Dans le lointain, un chien hurle à la mort.

Les romanciers cherchent souvent des situations dramatiques pour émouvoir leurs lecteurs... Eh bien, je leur recommande celle-ci, qui a au moins le mérite d'être vraie.

Ce lieu sinistre, ce chien qui hurle, les bruits inquiétants que nous entendons, tout cela est bien fait pour donner la frousse au plus brave, et je mentirais en disant que j'étais, à ce moment, aussi calme qu'en écrivant ces lignes.

Quand on sort, la nuit, d'une tranchée pour surprendre les Boches, on a parfois le cœur qui drelingue un peu,

mais on sait où l'on va... On n'ignore pas que, dans quelques minutes, on va entendre le tac ! tac ! tac ! des mitrailleuses et voir surgir de terre des casques à pointe et destournebroches.. .

Ici, c'est l'inconnu !

Les deux commissaires spéciaux qui nous accompagnent ont pris les devants ; on dirait qu'ils ont déjà repéré l'endroit et qu'ils savent où ils vont.

Nous leur emboîtons le pas, en tâchant ne nous tenir auprès d'eux, mais des obstacles imprévus nous en séparent à chaque instant.

Brusquement, M. Poliat, l'un des commissaires spéciaux, nous dit à voix basse.

— C'est là!...

Lefebvre et moi nous écarquillons les châsses pour tâcher de voir quelque chose, mais nous sommes absolument comme deux aveugles.

Pourtant, nous parvenons à distinguer une muraille noire, puis des volets, puis une porte...

Est-ce dans cette maison que se trouventnos bandits?

M. Poliat et son collègue Mallien se sont collés contre la porte et ils écoutent...

On n'entend absolument rien.

Il faut croire que nos espions dorment déjà, à moins qu'il ne soient dans un sous-sol d'où le bruit de leurs voix ne peut arriver jusqu'à nous.

Au bout de quelques instants, M. Poliat se tourne vers nous.

— Attention I dit-il... Il ne faut pas les laisser échapper... Ils sont ici...

— Gomment le s avez- vous ? demande Lefebvre...

— Je vois une lumière...

— Où ça ?

— Où ? Par le trou de la serrure.

Il a raison. Je regarde et j'aperçois en effet une lueur à peine grosse comme une balle de shrapnelh

— C'est une petite lampe qui est posée sur les premières marches de l'escalier, nous explique le commissaire spécial... une lampe à essence dont on a baissé la mèche. Gela veut dire que nos gens sont chez eux... C'est un signal.

— Un signal ? fait le sergent incrédule.

— Oui...

Je suis de plus en plus étonné. Comment sait-il que c'est un signal ?Les habitants de cette maison ont très bien pu laisser la lampe allumée, pendant leur absence.

Décidément, il m'étonne, ce commissaire spécial... il m'étonne même tellement que je me demande s'il n'est pas de connivence avec les espions et s'il ne nous attire pas dans quelque guet-apens.

M. Poliat nous fait placer le long de la muraille avec son collègue, le gros qu'il appelle Mallien, et, après nous avoir recommandé de nous tenir sur nos gardes, il frappe à la porte.

Par exemple ! je n'y comprends plus rien. Sûrement qu'il devient fou... S'il croit que les espions vont être assez bêtes pour lui ouvrir, il se trompe joliment...

Quelques secondes s'écoulent, et comme on n'a pas répondu, M. Poliat frappe de nouveau, mais d'une façon spéciale : trois coups espacés suivis de deux autres très brefs.

Je m'approche du sergent et lui dis tous bas dans le tuyau de l'oreille :

— Nous sommes roulés... ces types-là sont de faux commissaires.

Je n'entends pas ce que répond Lefebvre car une fenêtre vient de s'ouvrir subitement au premier étage.

— Wer ist da ! (i) demande une voix gutturale.

— Rittmeister, (2) répond M. Poliat.

(1) Qui est-là ?

(2) Capitaine (cavalerie).

— Wohin gehen Sie ? (S).

— Ich reise nach Paris (4).

La fenêtre se referme.

Cette fois, nous sommes fixés, nos deux compagnons sont bien des Boches... Ça y est, nous sommes faits !

Nous sommes tombés dans un piège, mais nous allons montrer à ces gens-là ce que c'est que des poilus.

Dans l'intérieur de la maison, quelqu'un descend l'escalier. Nous entendons les marches craquer sous des pas pesants.

Les deux commissaires spéciaux, celui qui parle boche et son collègue , se sont rapprochés de la porte.

Celle-ci s'ouvre soudain. Il y a un cri, puis le bruit d'une lutte. . .

Alors, quoi ! ce n'était pas du chiqué ?

Nous nous avançons vivement et, à la lueur de ma petite lampe électrique, nous voyons le faux commandant — car c'est bien lui — qui se débat sous la poigne puissante des deux commissaires.

Nous leur donnons aussitôt un coup de main et l'espion ne tarde pas à être ficelé proprement...

— Gardez cet homme, nous dit M. Poliat.

Et, suivi de son collègue, il s'élance dans l'escalier.

Lefebvre et moi nous comprenons maintenant ce qui nous avait paru si louche tout à l'heure.

Les commissaires spéciaux qui sont des roublards, il faut le reconnaître, ont sans doute pu découvrir le mot de passe des espions, et c'est ainsi qu'ils sont parvenus à faire ouvrir cette porte que, nous autres, nous aurions été obligés d'enfoncer.

Y a pas à dire c'est bien joué...

Comme le faux commandant se débat, cherchant à

{3/ Où allez-vous ?

(4) Je vais à Paris.

rompre les liens qui lui attachent les poignets, Lefebvre lui envoie un renfoncement, en disant :

— Mais tiens-toi donc tranquille, bougre de chameau... Tu vois bien qu'il n'y a rien à faire.

L'espion pousse des grognements de fauve, et comme ses cris pourraient peut-être attirer quelques-uns de ses copains demeurés dans les environs, je lui clos le bec en lui entourant le bas du visage avec ma ceinture de flanelle.

Tout à coup, au premier étage, quelqu'un s'écrie :

— Ben vrai !... En v'ià une rencontre !... C'est Jollivet qui parle aux commissaires. Je l'appelle :

— Hé ! la Volige.

— C'est toi, Parizot? Ah ! mince alors, si je m'attendais à vot' visite, par exemple!...

— Descends donc.

— Tout à l'heure... Faut d'abord que je fasse à ces messieurs les honneurs de la piaule. Le commandant est « poissé », mais y a encore la mouquère et un aut'type qui doit chercher à s'cavaler... Ouvrez-l'œil, hein? y pourrait bien f... le camp par une fenêtre.

Lefebvre me confie le prisonnier.

— Je vais monter la garde dehors, dit-il... Ça serait stupide de laisser échapper l'oiseau.

Je reste seul avec le faux commandant.

Comme il recommence à gigoter, je lui chatouille l'abdomen avec le talon de mon godillot.

Ça le calme un peu, mais je l'entends qui grogne sous son bâillon.

En haut, on ouvre des portes et on remue des meubles.

Les commissaires et Jollivet cherchent la femme. Pourvu qu'elle ne nous échappe pas, cette fois encore. Mais non... ils l'ont découverte, car j'entends une voix

qui supplie: « Ne me faites pas de mal, messieurs... Je vais tout vous dire... »

— On la tient ! me crie la Volige, mais c'est l'autre qu'on trouve pas... Attention ! Parizot... si des fois y voulait s'barrer par ici, l'rate pas surtout...

Je vais répondre, quand une détonation suivie de deux autres, retentit au dehors...

C'est Lefebvre qui a tiré.

Les commissaires, dont l'un tient l'espionne par le bras, se montrent en haut de l'escalier.

— Le gredin nous échappe, dit M. Poliat... Nous attendons, anxieux...

Lefebvre ne va pas tarder, a reparaître sans doute. S'il n'a pu empoigner le fuyard, peut-être l'a-t-il tué ou blessé. Nous allons être bientôt fixés.

Cependant, les minutes s'écoulent et il ne revient pas...

— Quel est l'homme qui vient de s'enfuir ? demande l'un des commissaires à l'espionne...

— Je ne sais, répond celle-ci.

— Prenez garde... si vous ne voulez rien dire, nous saurons bien vous forcer à parler.

— Parfaitement, ajoute la Volige, qui prend son rôle au sérieux... Si vous ne voulez pas répondre, on va vous tortiller un peu pour voir...

La femme se trouble. Elle se voit seule dans cette maison avec trois gaillards qui n'ont pas l'air d'être précisément des agneaux, et sa belle assurance l'abandonne. Elle commence par pleurer, par jurer ses grands dieux qu'elle est une victime, qu'elle était dominée par deux individus auxquels elle ne pouvait échapper...

D'en bas, j'écoute attentivement ces jérémiades, tout en surveillant mon prisonnier, qui est maintenant un peu plus calme, grâce aux caresses de mes petites chaussettes à clous.

La femme cherche à se justifier. . . elle invoque un tas

de raisons plus compliquées les unes que les autres, et finit par avouer — je soupçonne Jollivet d'avoir provoqué ces aveux par quelques vigoureuses torsions de poignet — qu'elle était terrorisée par deux hommes, dont l'un est le faux commandant que je tiens sous mon talon, et l'autre un pseudo-chauffeur, lequel était chargé de la surveiller.

Parbleu ! ce pseudo-chauffeur, c'est Schullz...

C'est lui qui vient de s'enfuir!... Si Lefebvre avait pu au moins lui mettre un peu de plomb daus l'aile !...

L'espionne parle admirablement notre langue.

— Vous êtes Française? lui demande l'un des commissaires.

— Non... dit-elle d'une voix sourde.

— Ah ! tant mieux, s'écrie la Volige... Ça m'étonnait aussi qu'une Française fasse ce sale métier-là. .. Maintenant, vous allez nous dire où est le prisonnier...

— Le prisonnier? balbutie l'espionne.

— Oh ! faut pas me la faire, gronde Jollivet.. Vous supposez donc qu'on est des poires?.,. Tout à l'heure, avant l'arrivée de ces messieurs... j'étais là, dans le jardin, le nez collé au carreau... et j'ai entendu un cri... puis vous avez claqué les portes et vous êtes descendus... Où que vous alliez, hein?...

Gomme la femme demeure silencieuse, la Volige la secoue avec ses battoirs et s'écrie, en frappant du pied :

— Parle, N... de D... ou j'te crève !

L'espionne est affolée... D'autres le seraient à sa place, car lorsque la Volige roule ses grands yeux et avance la lèvre inférieure en faisant grincer ses dents, il a plutôt une vraie tête d'Apache... C'est un air qu'il se donne, je m'empresse de le dire, et je serais désolé que l'on pût mal interpréter ce que j'écris.

La femme se décide à parler... Elle avoue qu'il y a un homme dans la cave...

Jollivet n'en écoute pas davantage ; il dégringole quatre à quatre et arrive dans le vestibule où je me trouve.

— Ta lampe, me dit-il... vite donne-moi ta lampe... Je lui tends ma petite lanterne électrique; il la prend,

mais s'arrête tout à coup devant mon prisonnier...

— Ben quoi, mon vieux commandant, dit-il en braquant la lumière sur le visage du Boche, c'est comme ça qu'on s'fait chauffer !... Faut rien que tu sois gourde !...

Puis, il se précipite vers une porte qui se trouve près de là, l'enfonce d'un coup d'épaule et descend dans le sous-sol, en raclant les pierres de l'escalier avec les diamants de ses souliers.

En haut, l'un des commissaires fouille dans les tiroirs, pendant que l'autre tient la femme.

Il est probable que l'on va trouver des choses intéressantes dans ce nid d'espions.

Décidément, nous n'avons pas perdu notre journée, et bien qne tout l'honneur de cette expédition revienne aux commissaires, nous en aurons notre part aussi, pnisque nous leur avons prêté main-forte.

D'ailleurs, si nous ne les avions pas rencontrés, nous aurions sans doute fini par découvrir la maison, et grâce au concours de Jollivet, qui était déjà dans la place, il est plus que probable que nous ne serions pas revenus bredouille.

Je suis soudain tiré de mes réflexions par un bruit de voix qui vient de la cave... On parle au-dessous de moi... Presque aussitôt, j'entends que l'on monte et la Volige paraît, suivi du prisonnier...

Ce prisonnier, c'est Abeilhou !

— Ah ! bon Dious ! s'écrie le brave Perpignanais, sans vous, camarades, j'étais fichu... Je commençais à étouffer, car ces bandits-là m'avaient collé un bâillon sur la figure... J'étais cependant parvenu aie retirer et

j'ai appelé, pensant que quelqu'un m'entendrait, mais un vilain rouquin est venu aussitôt me le remettre, et alors... il m'a serré comme une brute...

Tout s'explique maintenant.

Ce cri que nous avions entendu, c'était Abeilhou qui l'avait poussé...

— A.h ! continue le pauvre chauffeur... je vois que vous avez fait du beau travail et que vous avez pincé ce sale espion... mais la femme?

— Eile s'est fait « chauffer » aussi, répond Jollivet. Y a qu'un type qui est parvenu à f... le camp...

— Le rouquin, parbleu!... Ah! c'est dommage, car j'avais un compte à régler avec lui... mais je le retrouverai... Oh! oui... il faudra que je le retrouve... C'est lui qui m'a attaqué, pendant que j'pionçais tranquillement dans mon auto, là-bas, à Villers-Cotterets. Avant qne j'aie eu le temps de me rebiffer, il m'a étourdi, je ne sais avec quoi, et je me suis évanoui... Quand je suis revenu à moi, j'étais dans une cave, les mains et les pieds attachés, avec un bâillon dans la bouche...

Les commissaires ont fini de perquisitionner.

— Maintenant, dit M. Poliat, notre tâche est terminée, je crois que nous n'avons pas trop mal travaillé, mais nous n'avons pas tout vu, probablement. Il faut occuper cette maison et la faire garder par des soldats jusqu'à ce que le commandant Colombier soit venu la visiter. Quelqu'un veut-il se dévouer pour aller prévenir le poste?

— Moi, dit la Volige, qui n'est pas fâché de racheter un peu la gaffe de l'autre nuit.

Je lui fais comprendre qu'il risque de s'égarer, tandis que moi je connais le chemin et que j'ai, de plus, une auto qui m'attend à trois cents mètres de là...

— En ce cas, cela simplifie tout, approuve M. Poliat... Allez... et ramenez ici quatre hommes et un caporal.

A ce moment Lefebvre, nous rejoint. Il est couvert de boue; sa capote est toute déchirée.

— Le gredin m'a échappé, dit-il. Un moment, je l'ai vu, à deux mètres de moi à peine, et j'ai tiré, mais il a disparu. Je suis sur cependant de l'avoir atteint, car au deuxième coup de feu, il a poussé un cri. Au jour, peut-être pourrons-nous retrouver sa trace.

Maintenant que nous sommes fixés, je m'apprête à partir, mais lorsque le sergent apprend que je me rends à la caserne pour y chercher des hommes de garde, il veut à toute force m'accompagner.

— C'est plus prudent, fait-il.

Nous partons tous deux et, au bout d'un quart d'heure, nous arrivons à l'endroit où nous avons laissé notre voiture.

Le chauffeur nous attend : d'autres se seraient endormis, mais lui veille, toujours aussi calme.

— A la caserne!

Il incline la tête, met son moteur en marche, et nous partons.

Bientôt nous sommes dans la cour de la caserne Deflandre.

Lefebvre va trouver l'adjudant de garde, le met au courant de ce qui s'est passé et lui demande immédiatement quatre hommes et un caporal.

Nous faisons rapidement monter les soldats dans l'auto et nous repartons aussitôt. Faut voir les têtes des braves troufions... Ils se demandent où on les emmène ainsi, en pleine nuit, et ils n'ont pas l'air plus rassurés que ça... Néanmoins, ils s'ell'orcent de faire bonne contenance.

Quand nous arrivons au chemin qui conduit à la demeure des espions, nous faisons arrêter l'auto, car elle ne pourrait rouler, surtout la nuit, au milieu des ornières et des décombres,

— Attends ici, dit Lefebvre au chauffeur, mais, cette

fois, tu ne poseras pas longtemps. Dans dix minutes, nous serons de retour.

Nous avons de la peine, tant il fait noir, à retrouver la maison où nous attendent les commissaires et nous nous égarons plusieurs fois avant de la découvrir. Enfin, nous voyons une petite lumière sur laquelle nous nous guidons et nous entendons bientôt la voix éclatante de Jollivet.

M. Poliat, qui est le chef d'expédition, bien qu'il ne soit pas militaire, donne des ordres au caporal que nous amenons.

— Restez ici avec vos hommes, lui dit-il. Quand nous serons partis, vous éteindrez la lumière et vous fermerez la porte. Si, par hasard, quelqu'un cherchait à entrer dans la maison, laissez-le pénétrer, puis saisissez-le. Vous avez bien compris?

— Oui, fait le canorai, un gros gars aux joues rouges, mais jusqu'à quand qu'on restera ici?

— Jusqu'au jour... Tâchez de faire bonne garde.

— Soyez tranquille...

Au moment où nous allons sortir, Lefebvre me dit :

— J'ai envie de rester avec eux...

— Pourquoi?

— Dame! on ne sait pas... Ces gaillards-là pourraient bien se laisser monter le coup. Vois-tu que le type que j'ai blessé revienne dans cette bicoque, quand il nous croira partis... Réflexion faite, je vous attendrai ici... Allez!...

M. Poliat approuve la résolution de Lefebvre.

En effet, les hommes que nous venons de placer en surveillance et qui ne sont que vaguement au courant de tout ce qui vient de se passer, pourraient bien commettre quelque imprudence. Avec Lefebvre, qui est un garçon habile, nous n'avons rien à craindre.

Nous le laissons donc et nous partons.

Jollivet ouvre la marche avec Abeilhou. Je les suis en

compagnie des deux commissaires, dont l'un tient la femme et l'autre le faux commandant.

Par instants, la Volige, qui bute contre un obstacle ou manque de tomber dans un trou, pousse des jurons formidables et Abeilhou rit aux éclats.

Le brave Perpignanais, qui ne s'attendait pas, sans doute, à être si promptement délivré, se montre d'une gaieté folle. Faut l'entendre raconter à Jollivet les péripéties de son enlèvement.

Nous retrouvons sans peine notre voiture.

— Oh! oh! dit Abeilhou après avoir jeté un coup d'œil sur l'auto, ça, c'est autre chose que notre tacot... Ça doit détaler... D'ailleurs, c'est tout neuf.

— A propos, fais-je, et notre tacot, comme tu dis, où est-il, à présent?

— Ah! c'est vrai, j'ai oublié de vous l'montrer. Il est remisé sous un hangar dans la cour de cette sacrée cambuse de malheur où j'ai failli être assassiné.

— C'est bien, nous le ramènerons tantôt. En attendant, allons mettre nos prisonniers en lieu sur.

Nous remontons en auto et, quelques instants après, nous sommes de retour à la caserne Deflandre.

L'adjudant, en voyant les deux espions, nous engage à les conduire à quelques pas de là, rue du Vieux-Rempart, dans un bâtiment où ils seront bien gardés. La caserne n'a qu'un poste. A cause du va-et-vient, une évasion pourrait se produire.

Nous suivons le conseil et nous emmenons l'espionne et le faux commandant rue du Cl Gérard. Là, s'élève une bâtisse noire, sévère d'aspect, et dont les murailles sont aussi solides que celles d'une forteresse. Cette maison, qui a quelque chose de lugubre, est occupée maintenant par une section de télégraphistes et une compagnie d'infanterie.

L'officier auquel nous nous adressons nous trouve immédiatement un petit local pour nos espions. Il nous

précède dans un long corridor et nous fait monter deux étages.

La femme et son complice auront chacun leur chambre, et il est peu probable qu'ils puissent arriver à s'enfuir, car de solides barreaux garnissent les fenêtres.

De plus, quatre hommes, baïonnette au canon, monteront la garde dans le couloir.

M. Poliat se fait délivrer par l'officier un reçu des deux prisonniers, et nous descendons pour regagner notre auto.

Au moment de partir, nous décidons de laisser Abeilhou à la caserne, car il est absolument inutile qu'il vienne avec nous à Villers-Cotterets. Le Perpignanais, qui ne demande pas mieux que de se reposer un peu, ne fait aucune difficulté pour rester à Soissons.

Les commissaires essaient de faire comprendre à Jollivel qu'il pourrait bien demeurer auprès d'Abeilhou pour lui tenir compagnie, mais notre ami la Volige ne l'entend pas de cette oreille-là. Il veut aller à Villers- Cotterets.

Peut-être n'est-il pas fâché au fond de revoir le commandant Colombier et de se réhabiliter à ses yeux.

Nous l'emmenons donc.

Il grimpe à côté de notre chauffeur, qui est toujours aussi calme, et moi je prends place dans l'intérieur, avec les deux commissaires spéciaux.

Chemin faisant, M. Poliat, avec lequel je suis maintenant au mieux, me raconte comment il est parvenu à découvrir la retraite des espions :

~ Depuis longtemps, me dit-il, j'avais beau filer le faux commandant et la femme, ils me glissaient toujours entre les mains. Un jour, à Puiseux, j'allais pincer l'espionne, mais la gredinc est rusée. Quand elle m'a vu, elle m'a dénoncé comme un Boche et m'a fait arrêter par un poste de territoriaux. Avant que j'aie eu le temps de me faire reconnaître, elle avait pris la fuite...

, Je l'ai retrouvée plusieurs fois, mais toujours elle m'a échappé, grâce à la vitesse de son auto. Quant au faux commandant, il était plus prudent. Il ne voyageait guère que la nuit, ou, s'il se montrait le jour, c'était dans les endroits où il n'avait rien à craindre. Croiriezvous que l'espionne et son acolyte étaient renseignés sur ce que mes collègues et moi nous nous apprêtions à faire? Ils savaient toujours de quel côté j'allais me diriger. J'ai fini par pincer celui qui leur fournissait des indications. C'était un faux automobiliste militaire, qui avait trouvé moyen de se lier avec mon chauffeur. Comment ce dernier se serait-il méfié d'un soldat comme lui?... Eh bien, cet automobiliste était tout simplement un Allemand qui était parvenu, grâce à de faux papiers, à se glisser dans les rangs de l'armée... Comme il avait un soir posé des questions fort indiscrètes à mon chauffeur, je l'ai épié et n'ai pas tardé à me convaincre qu'il jouait un rôle des plus louches. Avec mon collègue MalLien, nous l'avons arrêté. Tout d'abord, il a poussé les hauts cris, a joué l'indignation, mais un papier trouvé sur lui nous a vite édifiés; alors le drôle, lâche comme tous ses pareils, a promis de nous faire des révélations intéressantes si nous lui promettions la vie sauve. C'est ainsi que nous avons appris que le faux commandant s'appelle Helgronner, qu'il est capitaine dans l'armée allemande, et que l'espionne est sa maîtresse. Il nous a aussi révélé l'existence d'un nommé Schultz, qui est le chauffeur de cette femme et qui sert dans les rangs prussiens, avec le grade de fcldwebel... Ces gens-là étaient excessivement habiles.

— Nous nous en sommes aperçus.

— Donc le chauffeur que j'avais pincé s'est « mis à table », comme on dit... Il a mangé le morceau. Après m'avoir donné sur le capitaine Helgronner et son subordonné Schultz des renseignements que j'ai fait con-

trôler, il m'a initié au mot de passe des espions et m'a indiqué la maison où ils avaient coutume de se réfugier la nuit.

— Tout cela, dis-je, a été très habilement mené. Grâce à vous, la 6e armée se trouve débarrassée de gens dangereux... Vous ne les raterez pas, hein?

— Dès que le conseil de guerre sera convaincu de leur culpabilité, on les passera par les armes.

Nous sommes arrivés au dernier poste de la route de Soissons, celui où les deux territoriaux Cajamort et Gornelou étaient de faction, quand le faux commandant leur a brûlé la politesse, de façon si désinvolte.

Nous devons montrer patte blanche, mais comme nos papiers sont en règle ainsi que ceux des commissaires, on ne fait aucune difficulté pour nous laisser continuer notre chemin.

Quelques minutes après, notre auto s'arrête devant l'état-major.

Le jour va bientôt paraître et nous hésitons à réveiller le commandant Colombier, mais un planton nous apprend qu'il a passé la nuit à travailler.

— Qu'on lui dise que nous sommes là, fait M. Poliat en tendant sa carte au soldat qui nous parle.

Nous n'avons pas besoin d'insister pour être reçus, car le commandant est impatient de connaître le résultat de notre expédition.

On nous introduit presque aussitôt.

— Eh bien, fait le commandant?... Avez-vous réussi ?

— Oui, répond M. Poliat.

— Le faux officier ?

— Sous les verrous.

— Et la femme ?

. — Aue-si...

— Pariait... toutes mes félicitations, me?sicurs, voilà qui est bien travaillé... Gela a-t-il été dur!

— Assez...

— Ils se sont défendus ?

— Non... car nous ne leur en avons pas laissé le temps...

Et M. Poliat ajoute en souriant :

— D'ailleurs, nous avions des poilus avec nous.

Le commandant nous regarde et a un petit hochement de tête.

— Bref, continue le commissaire spécial, l'homme et la femme sont arrêtés, il ne manque que le chauffeur.

— Ah ! ah ! il est parvenu à s'échapper celui-là ?

— Oui, mon commandant, mais on l'a sûrement blessé, dit la Volige. Il ne serait pas impossible que nous le retrouvions râlant dans quelque coin.

— Espérons qu'on le retrouvera... Encore une fois merci, mes amis... Vous nous avez rendu un rude service.

Le commandant range vivement quelques papiers dans son tiroir, ferme celui-ci à clef, puis se coiffe de son képi qui se trouve devant lui, sur la table.

— Allons ! dit-il... j'ai hâte d'interroger un peu ces oiseaux-là...

Nous sortons.

L'auto est toujours devant la grille de l'état-major. Jollivet s'installe sur le siège, à côté du conducteur, et moi je m'assois sur le marchepied.

A Soissons, le bombardement a repris.

Les Boches, furieux d'avoir manqué, la veille au soir, une contre-attaque aux environs deCrouy, se rattrapent en criblant la ville d'obus, et, comme de juste, c'est la cathédrale qu'ils visent.

Ils me font l'effet de ces sales gosses auxquels leurs parents ont donné une fessée et qui se vengent en cassant une potiche, quand ils savent qu'ils n'ont plus rien à redouter.

Pourtant, leur tir s'affaiblit un peu, car il y a là-bas,

sur la gauche, quelques grosses pièces françaises qui leur envoient de jolis pruneaux.

Un aéro qui va et vient, dans le ciel rose du matin, repère à merveille leurs positions et nos artilleurs font chanter tant que ça peut les batteries de gros calibre.

Faut entendre ce vacarme !

A l'horizon, du côté de l'est, on dirait que le soleil effrayé par tout ce boucan, hésite à se lever.

Lorsque nous arrivons à la caserne, l'officier qui nous a aidés la veille à « emboîter » les espions nous conduit de nouveau vers eux.

Le commandant veut les interroger immédiatement.

Dans la maison où sont logés l'officier boche et son associée, il y a, au premier étage, une grande pièce qui servait autrefois de réfectoire aux religieux de Saint- Jean. Je viens d'apprendre, ce que j'ignorais, que nous sommes dans l'ancienne abbaye des Vignes.

C'est dans cette pièce du premier étage que le commandant va procéder à son interrogatoire.

Comme nous voulons nous retirer, il exige que nous restions tous.

Quatre hommes et un caporal vont chercher les accusés qui ne tardent pas à paraître.

Le faux commandant a encore l'allure assez imposante, mais l'espionne, qui n'a pas pu se bichonner, a l'air d'une vraie gigolette de Ménilmuche qui aurait passé la nuit au poste.

On voit qu'elle est gênée, car elle est coquette, la garce.

Elle dissimule le bas de son visage dans le col de son manteau et jette rapidement sur sa tignasse une petite mantille en soie noire.

Elle ressemble absolument à une Espagnole... on dirait Carmen... Elle se met alors à jouer des châsses, je ne vous disque ça...

Peut-être espère-t-elle séduire le commandant, mais

celui-ci ne la regarde même pas ; c'est l'officier boche qui l'intéresse.

C'est lui le principal personnage du drame... le traître, et si les titis de l'Ambigu étaient là, ils en prendraient pour leur argent.

11 ne manque qu'un trémolo à l'orchestre, mais le canon qui tonne toujours remplace avantageusement la musique .

Le commandant, l'officier du poste et les deux commissaires spéciaux se sont assis sur un vieux banc.

Jollivet, toujours débrouillard leur a confectionné une table avec une grande planche qui repose d'un côté sur l'appui d'une fenêtre et de l'autre sur un tas de briques.

Les quatre soldats et le caporal se tiennent debout, l'arme au pied, derrière ies accusés. La Volige et moi, nous nous sommes placés dans le fond de la salle. C'est nous le public.

— Attention, me souffle Jollivet... v'ià que ça commence... L'officier Boche ou la fausse dame de la Croix- Rouge... drame en plusieurs actes et autant de tableaux, musique de scène de M. Rimailho.

Ce sacré la Volige ! il ne donnerait pas sa place pour un louis.

L'interrogatoire qui va avoir lieu n'est que de pure forme ; lorsque le commandant aura entendu les accusés, ceux-ci comparaîtront de nouveau devant un tribunal composé d'officiers, et c'est ce tribunal qui statuera définitivement sur leur sort.

Le commandant Colombier, après avoir regardé l'ofli° cier allemand qui est devant lui, demande d'un ton sec :

— Votre nom ?

— Mon nom importe peu, répond l'espion... Quand vous le saurez cela n'avancera guère

Il parle très bien notre langue, et, chose curieuse, sans aucun accent.

— J'ai besoin de savoir votre nom, reprend le commandant.

Et il (ixe l'officier allemand de telle façon que celui-ci comprend.

— Pour qu'on apprenne ce que je suis devenu... inutile...

— Vous vous appelez Helgronner...

— C'est possible.

— Vous êtes capitaine au 174e régiment d'infanterie, 7e compagnie, 31e division.

L'espion paraît surpris que l'on soit si bien renseigné sur son compte.

— A quoi bon m'interroger, dit-il, puisque vous en savez autant que moi ?

— Vous êtes convaincu d'espionnage... Les papiers trouvés dans la maison où vous vous étiez réfugié le prouvent surabondamment, et même, si ces papiers n'étaient pas en ma possession, l'uniforme français que vous portez encore suffirait à établir le rôle que vous avez joué, depuis plus d'un mois. Où vous ètes-vous procuré cet uniforme ?

L'Allemand garde le silence.

— Voyons, voulez-vous répondre...

— Inutile... Vous savez qui je suis, ce que j'ai fait; décidez de mon sort, mais je ne vous dirai rien.

— C'est votre dernier mot ?

— Oui.

— Très bien... Emmenez cet homme.

Et le commandant fait un signe aux soldats.

Quand l'officier boche est sorti, on procède à l'interrogatoire de la femme.

Celle-ci est plus loquace... C'est un vrai moulin à paroles... impossible de l'arrêter.

Tant que son complice a été là, elle s'est tenue sur la réserve. Maintenant qu'il est partielle a un aplomb monstre.

Elle commence par nier qu'elle soit une espionne. A

l'entendre, elle est une victime que deux misérables ont cherché à compromettre parce qu'elle n'a pas voulu se soumettre à leurs caprices.

Le commandant met fia à tout ce verbiage qui n'est, on le sent, qu'un tissu de mensonges.

— Gomment vous appelez-vous ? demande-t-il.

— Charlotte Hoffmann.

— Où êtes-vous née?

— APresbourg.

— Depuis près de deux mois, vous rôdez aux environs des cantonnements et sur la ligne de feu. Grâce au costume de dame de la Croix-Rouge, don t vous êtes revêtue, vous trouvez le moyen de vous approcher de nos soldats, de surveiller nos positions et même de voler des documents.

— C'est faux! s'écrie la femme. Je n'ai jamais rien volé!

— Nous vous confronterons avec plusieurs témoins. En attendant, je vous engage à ne pas chercher à nous tromper, car nous sommes fixés sur votre compte.

L'espionne ne dit plus un mot. Elle comprend qu'elle est perdue.

Elle se cache le visage dans son mouchoir et se met à larmoyer, pensant ainsi émouvoir le commandant; mais c'est peine perdue.

Il donne un ordre aux soldats qui viennent de revenir et ceux-ci emmènent la femme.

Son compte est bon aussi à celle-là !

Une pluie de nouvelles.

Le coiùmandant Colombier tient à perquisitionner dans la maison qui servait de refuge au faux commandant et à sa complice.

11 a découvert dans les papiers saisis par les deux commissaires spéciaux des plans bizarres et des notes assez mystérieuses qui semblent se rapporter à une position stratégique située dans les lignes françaises.

Nous repartons tous en auto.

Dix minutes après, nous nous arrêtons à l'entrée du chemin qui conduit à la bicoque des espions.

Nous trouvons Lefebvre sur le pas de la porte.

— Eh bien, nous dit-il, nous en avons eu des émotions, cette nuit. J'ai bien fait de rester avec les soldats.

— Que s'est-il passé? demande le commandant.

— D'abord, on a cherché à incendier la maison, ensuite, comme celui qui voulait nous rôtir vivants a manqué son coup, il a déposé une bombe dans la peiite cour qui se trouve là... derrière. Voyez, ça a bien saute, hein? Heureusement que mes hommes et moi, nous étions dans la partie du bâtiment qui donne sur la plaine.

— Et vous n'avez pas cherché à arrêter le bandit ?

— Vous pensez bien qu'on lui a donné la chasse; mais, en pleine nuit, il était très difficile de le pincer. Pour moi, c'est ce sale individu sur lequel j'avais déjà tiré et que je crois avoir blessé.

Le commandant a pénétré dans l'intérieur de la maison. Les deux commissaires spéciaux le guident.

Il explore d'abord le sous-sol où il découvre une caisse remplie de dynamite et de fusées éclairantes.

Au premier étage, il trouve dans un renfoncement un pelit escalier que nous n'avions pas remarqué, la veille.

Cet escalier conduit à un grenier où est installé un véritable observatoire.

Sur une table, il y a une longue-vue, deux jumelles prismatiques, Un télémètre, un appareil servant à faire des signaux optiques et un plan de Soissons divisé par secteurs, avec les distances et les cotes.

Le commandant examine avec attention ce plan, qui semble avoir été dressé par une main experte.

— Voici, dit-il au bout d'un instant, les monuments que les Prussiens ont résolu de faire sauter.

Et il indique du doigt des points rouges jetés ça et là sur la feuille.

Tout en parlant, le commandant Colombier regarde de côté et d'autre.

Il aperçoit dans le toit des petits trous carrés, qui semblent l'intéresser vivement.

— Oh! oh! fait-il.

Puis, il prend une jumelle et regarde par une de ces ouvertures.

— Chacun de ces créneaux, dit-il, doit correspondre à l'emplacement d'une pièce ennemie. Je reviendrai cette nuit, et si MM. les Boches s'avisent de tirer, peut-être sera-t-il facile de repérer leurs canons.

Pendant que l'officier continue son inspection, en compagnie des commissaires spéciaux, je descends avec Lefebvre et Jollivet.

En bas, nous rencontrons Abeilhou.

Le brave Perpignanais se lamente, car il vient de retrouver son auto, mais dans quel état!

La bombe qui a l'ait sauter tout un côté de la maison n'a pris épargné le hangar sous lequel se trouvait notre voilure.

— Maintenant, nous voilà propres, dit le pauvre garçon. Où trouverons-nous une auto? 11 n'y en a pas une seule, là-bas, au cantonnement.

Au fond, Abeilhou craint qu'on ne le reverse dans une compagnie.

Il était habitué aux longues courses dans la poussière ou sous la pluie et il n'envisage pas, sans appréhension, la perspective de vivre dans les tranchées.

— Bah! lui dis-je, on te donnera une autre voiture.

— Tu crois?

— Mais oui : il faut bien un chauffeur au cantonnement.

Le Perpignanais n'a pas l'air très convaincu.

Il demeure immobile, les bras croisés, contemplant les débris de toute sorte qui jonchent le sol et, parmi lesquels, il découvre parfois des morceaux de sa voiture.

Le commandant a iini son inspection : nous nous remettons en route.

Au moment où nous arrivons près de notre auto, des détonations effroyables ébranlent l'air autour de nous.

Les Boches recommencent à bombarder la ville.

Les obus sont dirigés cette fois du côté de la Souspréfecture et de la Manutention, de sorte que les abords de la caserne Deflandre se trouvent dans la zone dangereuse.

Nous partons cependant à toute allnre.

Au-dessus de nous, ce sont des hurlements sinistres suivis bientôt d'explosions sèches.

Jamais peut-être, l'ennemi n'a montré autant d'activité.

On croirait qu'il a juré de détruire, avant la fin du jour, la jolie petite ville de Soissons.

Nous arrivons bientôt à la caserne.

Le commandant Colombier a décidé de rester à Soissons avec les commissaires spéciaux pour terminer son enquête et régler le sort des espions. Comme nous sommes maintenant inutiles, il nous remercie et nous dit :

— Vous allez regagner votre cantonnement. Si j'ai de nouveau besoin de vous, je vous ferai appeler.

Et il donne aussitôt des ordres à son chauffeur.

— Il est bien regrettable, me souffle la Volige, que l'on n'ait pas pu poisser ce vilain espion de Schultz... Si le commandant m'y autorisait, j'aurais du plaisir à lui donner la chasse... Il me semble que je finirais bien par ledégoter...

— Et le 388 ? lui dis je... Tu n'y songes donc plus?

— C'est vrai... Je dis des bêtises... Nous avons autre chose à faire qu'à courir après un salopiaud de Boche qui ne doit plus être dangereux, maintenant que ses patrons sont arrêté-... Mais, c'est égal, j'aurais bien voulu quand même me payer un peu sur sa peau.

— Allons nous payer sur la peau des Boches, en attendant.

— Oui... t'as raison... J'me fais l'effet d'être en congé, depuis quelques jours... Faudrait voir à reprendre le turbin... et m'est avis qu'il doit y en avoir là-bas...

Le commandant Colombier, après nous avoir remorciés encore une fois, nous embarque dans l'auto de l'état-major, et en route pour Tracy-le -Val !..

Lorsque nous avons dépassé l'Aisne, au-dessus du hameau de la Vache-Noire, nous entendons de nouveau le grondement du brutal et les feux secs des lebels.

Nous avons hâte de retrouver les camarades; mais, pour arriver au cantonnement, nous sommes obligés de passer près d'un poste de secours où l'on a transporté les blessés.

Nous éprouvons une petite émotion en approchant des tentes, sous lesquelles les médecins et les infirmiers prodiguent les premiers soins à nos pauvres camarades.

Tout à coup, je m'entends appeler :

— Eh ! Parizot !

Je regarde de tous côtés.

— Ben quoi, tu me r'connais pas?...

Je m'approche et je vois un gros type avec un pansement autour du visage.

Eh! parbleu, c'est Monlignon!

Du diable si je l'aurais reconnu !

Il est entièrement rasé !

Sa belle barbe est tombée sous le ciseau du chirurgien, et il ressemble maintenant à un gros curé.

— Tu vois, fait-il d'un ton navré, ils m'ont coupé la barbe... J'ai d'abord protesté, mais y avait pas moyen d'faire autrement. J'ai reçu une balle à la joue et une autre qui m'a écorché le maxillaire et la lèvre supérieure... Fallait bien m'tondre pour me faire un pansement... On dit que c'est pas grave. Mais avant que ma barbe repousse, il faudra au moins six mois... si ce n'est plus... Enfin, je m'plains pas... Vaut encore mieux perdre sa barbe plutôt qu'un bras ou une jambe ; mais c'est dur quand même. Et Euzébie... qu'est-ce qu'elle va dire? Paraît que tout rasé j'ai une sale bouillotte... J'sais pas, moi, c'est les antres qui prétendent ça. T'aurais pas une glace, pour que j'me voie un peu. J'ai beau en demander une, y a pas un cochon qui voudrait m'prêter la sienne..

Monlignon s'efforce de rire; mais on voit qu'il est vexé... Perdre sa barbe!... c'était ce qui pouvait lui arriver de plus fâcheux.

Le fait est qu'il a maintenant une vilaine tête.

Sa lèvre supérieure avance comme un rebord de pot de chambre, et son menton, qui disparaît à demi dans la ouate, est ridiculement petit. Je comprends pourquoi il ne se rasait jamais. Sa barbe cachait un défaut physique. Elle lui donnait l'apparence d'un personnage important, tandis que, maintenant, il a l'air d'un crétin.

Je cherche à le rassurer.

— Mais non, je t'assure, tu n'es pas mal comme ça... tu ressembles à un comique de Caf Conc'... Allons, repose-toi un peu... Je reviendrai te voir tantôt. Ah! à propos, rien de nouveau? Pas de lettre?

— Non, répond tristement mon ami. Euzébie n'a pas encore répondu. Mais c'est de ma faute. Je crois que j'ai oublié de lui indiquer le secteur postal. C'est bien le 132, n'est-ce pas?

— Oui.

— Tantôt, quand tu reviendras, apporte-moi donc du papier à lettre, j'écrirai encore une fois... Pas besoin de plume, j'ai un stylo.

Je serre la main du brave territorial, puis, après avoir causé quelques instants avec deux ou trois copains blessés, eux aussi, je dis à Jollivet :

— Viens-tu?

— Où ça?

— Au cantonnement.

— Si tu veux.

Lefebvre nous a déjà quittés. Quant à Abeilhou, il s'est lancé à la recherche du capitaine Girodot pour le mettre au courant de la fin tragique de la voiture du régiment.

Je voudrais retrouver Robin et lui raconter les diverses péripéties de notre voyage, mais il paraît qu'il est dans une tranchée que nous venons de prendre aux Boches et que nous sommes en train de fortifier.

Quant au capitaine, il se trouve aussi aux premières lignes avec notre lieutenant.

Chauveau doit être là, lui, car, si je ne me trompe, c'est l'heure du courrier.

J'entraîne la Volige vers la baraque du vaguemestre.

Le gros Chauveau est en train de classer ses lettres.

En m'apercevant, il écarquille les yeux, fait de grands gestes, puis s'écrie de sa grosse voix enrouée :

— Eh ben, mon cochon, cette fois tu t'plaindras pas ! T'en as des lettres... Y en a qu'pour toi... Sûrement que toutes tes poules se sont donné le mot pour t'écrire... Tiens... une... deux... trois... quatre... cinq... six... sept... huit... Huit lettres! Et toutes pour toi, mon salaud... Mais elles ont rudement voyagé. En via une qui est en route depuis le 9 août!

Et, tout en parlant, Chauveau me tend, les unes après les autres, huit enveloppes un peu froissées sur les-

quelles je reconnais l'écriture de ma chère Jacqueline...

— Vois-tu, me dit le vaguemestre, ta môme fait mal les 3... On dirait des 2... Alors, les babillardes sont allées au 288e, où un type qui s'appelle Parizot comme toi les a toutes ouvertes. C'est un mal élevé, c'poilu-là... Qu'il en ait ouvert une, deux au plus, j'coinprendrais encore ça, mais huit!... Non, ça c'est trop sans gêne, par exemple... Tiens, tu vois, toutes les enveloppes ont été recollées, avec dessus la mention : « Décachetée par erreur. » Ah! il a dû s'en faire une pinte de bon sang, c't'animal de Parizot du 288e.. . Si un jour tu l'rencontres, tu pourras lui dire c'que tu penses... il l'aura pas volé!...

Je n'entends pas ce que dit le brave Chauveau. Mes yeux sont comme rivés sur la petite écriture de Jacqueline. C'est vrai qu'elle fait bien mal ses 3... Elle les commence et ne les finit pas, de sorte que la boucle du bas, au lieu de tourner carrément, s'arrête à moitié chemin, et, ma foi, on jurerait bien qu'elle a voulu faire un 2,

Pauvre gosse !

Et moi qui l'accusais déjà de ne plus penser à moi... de m'oublier dans les bras d'un autre!... Comme on se. forge parfois des idées ridicules!... Y en a peut-être qui oublient leur petit homme et qui profilent de ce qu'il est à la guerre pour faire une bombe à tout casser, mais Jacqueline n'est pas de ces femmes-îà... Elle a du cœur... Oh! oui, pour sûr qu'elle en a, et je m'en veux maintenant de l'avoir soupçonnée.

— Eh ben! le v'ià content, dit Chauveau. Tu vois qu'y faut jamais désespérer. Mais c'est pas tout ça, faudrait voir à les arroser un peu ces jolis p'tits billets doux.

— Ce n'est pas de refus, mais dans un instant... Jollivet, qui comprend mon émotion, se penche vers

le vaguemestre et lui dit. :

— J'vas commander trois gîass... Laissons-le s'rincer

l'œil avec ses biffons... Y viendra nous r'trouver tout à l'heure.

Ghauveau ferme la porte de son burlingue et s'éloigne avec la Volige.

Je me suis assis au pied d'un arbre et, après avoir classé par dates les lettres de ma petite amie, j'en commence la lecture.

Ne vous attendez pas à ce que je reproduise ici la correspondance de Jacqueline... Il y a des choses qu'on garde pour soi, des choses qui sont comme qui dirait sacrées.., Ça se lit, ça se relit, on colle un bon bécot sur le papier, et on serre le tout dans son portefeuille. Il n'y a que les goujats qui fassent lire aux autres les lettres de leurs maîtresses.

Pauvre petite Jacqueline! Ah! elle n'a pas été à la noce, après mon départ. Son atelier a fermé, comme tant d'autres, et elle s'est trouvée presque sans rien... Heureusement qu'une voisine lui a indiqué un ouvroir où l'on fabrique des capotes de soldats ! Il me semble que je la vois d'ici, penchée sur son ouvrage et piquant avec ses jolis petits doigts son aiguille dans la rude étoffe bleue.

Chère mignonne ! Ça n'a pas de santé, c'est pâle, c'est chétif, et ça vous a cependant un courage de tous les diables! Je suis sûr que, le soir, quand nous roupillons dans nos plumards, elle est encore en train de bibeloter dans notre petite chambre de la rue de l'Orillon ! Dame ! c'est pas luxueux, chez nous, mais c'est si propre, si coquet... La même pièce nous sert de chambre, de salon, de cuisine et de salle à manger; mais, à mon retour, si je reviens, j'ai l'intention de prendre deux pièces. L<; travail marchera dur, à ce qu'on dit, une fois la guerre iinie, et je ferai des heures en plus pour acheter une chambre en noyer ciré, avec un beau lit de milieu, une armoire à glace et une jolie couverture de soie bleue... Un dimanche, Jacqueline et moi, nous

avons vu une chambre comme ça dans le faubourg Saint-Antoine. C'est cher, bien sûr, mais c'est pas exagéré. Je travaillerai double... et, un beau soir, pour la Sainte-Jacqueline, nous pendrons la crémaillère. On n'invitera pas d'amis, car les amis c'est toujours jaloux de votre bonheur. Si, pourtant, faudra que j'invite la mère Mauduit et son mari, deux bons vieux qui demeurent dans notre maison et qui nous aiment comme leurs enfants. Ah! je voudrais déjà y être... Mais j'ai bien peur de bâtir des châteaux en Espagne... En ce moment, nous sommes à la merci de la première balle venue... On rêve, on est heureux, puis fsss!... c'est tini, on est nettoyé.

Bah! faut pas penser à ça... Faut se dire, au contraire, que l'on reviendra, que l'on reverra ceux qu'on aime... D'ailleurs, j'ai toujours eu dans l'idée que Jacqueline me protège, qu'elle est comme qui dirait une bonne petite fée qui porte bonheur.

J'ai déjà relu ses lettres deux fois, quand je m'entends appeler.

C'est Chauveau qui s'impatiente.

— Eh ben quoi? dit-il, elle t'en écrit donc un journal? R'mets la suite à demain et viens prendre l'apéro...

Je serre précieusement mes huit enveloppes dans mon portefeuille, et je vais rejoindre mes amis.

Je suis maintenant plein d'espoir.

Ma gaieté a reparu, et c'est de grand cœur, je vous prie de le croire, que j'arrose les petites babillardes de Jacqueline.

Je ne regarde pas à la dépense, et j'offre aux copains ce qu'il y a de meilleur dans la baraque à Poitrault.

Cependant il ne faut pas songer qu'à soi... Pendant qu'on rigole comme des égoïstes, il y en a d'autres, làbas, qui se font du mauvais sang...

Je règle les consommations, et nous sortons.

Il serait temps de se remettre un peu au boulot.

C'est très joli de poursuivre les espions, mais il ne faudrait pas tout de même oublier les Boches...

Ils se remuent ferme, si j'en juge par le tac ! tac ! des mitrailleuses et les détonations sèches des lebels.

Nous nous rendons avec Jollivet dans la baraque en planches où nous couchons habituellement, mais quand nous nous trouvons tous deux dans cet affreux taudis où il ne reste plus personne, nous éprouvons comme une sorte de honte à demeurer là, pendant que les autres se battent...

— Dis donc, fait la Volige, si on prenait nos tingues et nos cartouchières?...

J'ai eu la même idée que lui.

Nous nous équipons à la hâte, et nous sortons de notre cambuse.

— Tiens ! fait Garrabiol qui, un couteau à la main, est en train de chercher du pissenlit dans l'herbe, où donc que vous allez comme ça ?

— Pardi, répond la Volige, on va r'trouver les copains...

— Mais personne vous a d'mandés? Vous êtes encore comme qui dirait en permission, puisque vous aviez un papier du capitaine.

— Possible! Mais on en a soupe des permissions... Si tout l'monde fichait l'camp comme nous, qui c'est qui torcherait les Boches, alors ?

Carrabiol, qui n'a pas précisément l'âme héroïque, est émerveillé de la crânerie de la Volige... et de la mienne aussi bien entendu.

— C'est chouette tout d'même, c'que vous faites là, dit-il.

— Tu peux nous imiter.

Il s'excuse humblement :

— Je n'demanderais pas mieux, mais tel qtfe vous me voyez, j'suis exempt d'service... J'suis pas bien,

depuis quelque temps... J'sens une douleur au côté gauche et l'major m'a donné deux jours de repos.. J'ai pas l'cœur bien solide, à c'qu'y paraît.

— T'as pas besoin de l'dire, ça s'voît tout d'suite, répond Jollivet... Allons, au r'voir! Soigne-toi bien... Pas d'émotions surtout...

Carrabiol s'éloigne, la tête entre les épaules, bombant le dos et traînant les jambes.

Un vilain réveil

Nous sommes arrivés à la lisière du petit bois qui se trouve à droite du cantonnement.

Une fois parvenus au chemin d'accès, nous nous y engageons aussitôt et, par un étroit boyau où nous sommes obligés de marcher à quatre pattes, nous gagnons les tranchées de deuxième ligne.

Arrivés près de l'abri d'un chef de section, nous entendons qu'on nous appelle.

C'est le sergent Lefebvre.

— Eh ben ! mon vieux, à la bonne heure, s'écrie Jollivet, t'as pas perdu de temps au moins... Ça c'est bien.

— Vous non plus, d'ailleurs, dit le sergent.

— Sais-tu où qu'est not'compagnie ?

— En première ligne.

— Chouette ! On arrive juste pour l'ouverture du bal!

Le bal est déjà ouvert depuis longtemps. Nous nous en apercevons car nous trouvons déjà pas mal de morts et de blessés.

Le lieutenant Hénault se tient le long du remblai et observe l'ennemi au moyen d'un périscope .

Quand il a lîni de regarder, il se retourne et nous aperçoit :

— Tiens, vous voilà, vous autres... Vous arrivez au bon moment. Ça a marché, là-bas? Et vos espions?

— Coffrés! répond la Volige.

— Tous?

— Tous, moins le chauffeur.

— Et la femme ? demande Robin.

— Bouclée dans un petit cabanon grillé. Cette fois elle s'envolera pas, va.

— Tant mieux ! Faudrait la fusiller, c'te sacrée pouliasse...

— Ça tardera pas... tu peux en être sûr...

Les obus qui éclatent près de nous font un tel potin qu'il faut hurler pour se faire entendre.

D'ailleurs, la conversation ne se prolonge pas... Nous la reprendrons plus tard, si les shrapnelïs nous le permettent.

En face de nous, les Allemands préparent sûrement quelque chose.

On les a, paralt-il, repoussés tout à l'heure, et ils veulent prendre leur revanche...

C'est toujours ainsi.

Entre eux et nous, c'est comme qui dirait une partie de football, avec cette différence que les balles ne sont pas en caoutchouc...

Le principal objectif — le nôtre comme le leur — c'est de ne pas perdre un pouce de terrain.

Tout à coup, les marmites se mettent à pleuvoir ; nos 7o labourent les tranchées ennemies ; e'est le moment où l'attaque va se déclancher.

Je vois le lieutenant Hénault qui cause avec le capitaine.

Une exaltation qui tient de la folie s'est emparée de

nous... Nos hurlements se mêlent aux tac! tac! tac! des moulins à café.

Soudain, grand-père s'est dressé de toute sa haute taille, a passé sa jugulaire sous son menton, et levant son sabre d'un geste brusque, il s'écrie d'une voix claironnante :

— En avant!... mes petits gars!... Pour la France !... Et, le premier, il sort de la tranchée, sous la rafale de

balles et d'obus qui soulèvent çà et là des nuages de poussière.

Le lieutenant l'a rejoint et tous les poilus, le dos courbé, la tête rentrée dans les épaules, s'élancent à leur suite en poussant des rugissements de fauves.

Les Boches, qui s'apprêtaient à attaquer, se terrent aussitôt dans leurs trous et leurs mitrailleuses se mettent à taper sans arrêt.

Les hommes tombent autour de nous en geignant.

Jollivet, qui se tient à côté de moi, s'élance le premier dans le terrier boche en hurlant :

— Hardi, Parizot!... Grevons-les!...

Nous tapons comme deux sourds. Presque aussitôt la tranchée est envahie par les autres poilus, et l'on est tellement tassés que l'on se bat corps à corps. On se prend à la gorge, on s'étrangle, on se mord comme des chiens enragés.

Les Boches ne tiennent pas longtemps à ce petit jeulà. Les uns s'échappent par les couloirs de cheminement, les autres lèvent les bras en criant : Kamarades!...

Nous sommes maîtres de la place : le tout est de s'y tenir maintenant, car les canons ennemis ne vont pas tarder à nous arroser.

L'ouvrage que nous venons d'occuper commande une ligne de tranchées merveilleusement défendues qu'il nous sera presque impossible de prendre d'assaut...

Le capitaine Girodot donne des ordres brefs aux sa-

peurs du génie qui viennent d'arriver et ceux-ci se mettent immédiatement à creuser la terre...

Le travail des mines va commencer...

Quelle guerre !...

Non seulement on se bat sous l'eau et dans les airs, mais encore sous terre...

On creuse des galeries à l'extrémité desquelles on place des explosifs pour faire sauter l'ennemi.

De son côté, celui-ci fait de même et c'est pour ainsi dire une course à la tranchée souterraine.

Celui qui a travaillé le plus vite est presque toujours assuré du succès.

La nuit est venue.

Autour de nous, c'est le silence.

A peine si l'on entend maintenant la pelle des sapeurs qui grattent la terre dans les galeries.

Deux fois nos tranchées souterraines se sont effondrées sous les obus; celles des ennemis aussi, d'ailleurs, de sorte que de part et d'autre, nous ne sommes pas plus avancés qu'après l'attaque.

Le lieutenant Hénault est maintenant en grande conférence avec le capitaine.

D'après les quelques mots que nous pouvons saisir, nous comprenons que le travail de mines n'avance pas.

On croyait trouver de la terre friable et on est tout à coup tombé sur une couche de calcaire. Les Boches sont d'ailleurs arrêtés comme nous. On voulait se faire sauter gentiment, mais la partie est manquée... Il faut se retourner d'une autre façon...

L'ennemi prend aussitôt l'offensive et nous canarde avec des bombes, qui pour la plupart, font long feu mais qui nous gênent terriblement quand même, car elles suivent toutes la même trajectoire et tombent en plein dans notre tranchée où il sera bientôt impossible de tenir.

Il faut mettre an à cet arrosage qui part des terriers allemands. Je prévois que l'on va nous demander encore un petit coup de collier.

Ça ne rate pas.

Nous voyons Robin qui s'agite et le lieutenant qui rassemble ses sous-officiers dans un coin.

Il paraît cependant que c'est une fausse alerte, car bientôt tout rentre dans l'ordre.

Nous apprenons qu'un sergent du génie a trouvé un filon, c'est-à-dire un terrain mou qui lui permettra de pousser sa galerie jusque sous les tranchées allemandes.

lis peuvent continuer à nous arroser avec leurs noix de coco qui foirent en tombant, nous allons bientôt leur servir un joli petit tremblement de terre.

Le travail de mines a repris avec plus d'acharnement. Un sapeur vient avertir le capitaine que l'on se trouve sous la tranchée boche et que l'on a placé le pétard à la dynamite.

Nous nous tenons prêts à nous lancer en avant pour occuper l'entonnoir creusé par l'explosion.

Les minutes s'écoulent, trop lentes, à notre gré.

La mine n'éclate toujours pas... cela devient inquiétant...

Peut-être la mèche s'est-elle éteinte et les sapeurs sont-ils occupés à la rallumer. Cela demande bien du temps et les soldats du génie devraient déjà être venus nous rejoindre.

— Mais qu'est-ce qu'ils font donc ? grogne le capitaine en frappant du pied avec colère... Sûrement il est arrivé quelque chose... un homme pour aller voir!

Je me présente aussitôt.

Je me suis offert spontanément, sans réfléchir... un peu par habitude.

— Va, me dit grand-père... Dis aux sapeurs que je veux être fixé... S'ils rencontrent des difficultés dans

l'accomplissement de leur travail, qu'ils me préviennent mais ne me laissent pas dans cette incertitude...

Je passe à Jollivet mon fusil et mon sac, et je m'aventure dans le petit souterrain.

Qu'ai-je à redouter, puisque les mineurs y sont encore?

Quand j'ai fait une dizaine de mètres en rampant, je me trouve dans la plus complète obscurité. Des mottes de terre que je frôle parfois avec mon dos se détachent et glissent avec un petit froissement rapide.

Je m'arrête un instant pour écouter... Pas le moindre bruit.

J'ai un moment l'idée de revenir en arrière; mais non, je ne puis pas faire cela.

Le capitaine m'a donné un ordre, il faut que je l'exécute.

Qu'est-ce qu'on dirait en me voyant revenir bredouille ?... J'aurais l'air d'un froussard, et je tiens à conserver ma réputation.

J'avance donc de quelques mètres et j'appelle.

Personne ne répond.

L'idée me vient alors qu'il y a peut-être eu un éboulement et que les sapeurs ont été étouffés sous les terres.

A la pensée que pareille chose peut m'arriver, une sueur froide me coule par tout le corps...

Etre enseveli vivant... n'est-ce pas ce qu'il peut y avoir de plus horrible!...

J'appelle de nouveau.

Il me semble distinguer un léger frôlement qui cesse presque aussitôt.

Je rampe encore, pendant quelques mètres.

Le bruit que j'ai entendu devient de plus en plus distinct. J'approche, je vais enfin savoir quelque chose quand tout à coup, avant que j'aie eu le temps de me rendre compte de ce qui m'arrive, je sens un poids sur

mes épaules, un bandeau se colle devant mes yeux, ma gorge se serre, comme si on m'entourait le cou d'un cercle de fer, la respiration me manque et je perds la notion des choses...

Il m'est impossible de dire combien de temps je demeurai évanoui, mais, lorsque je repris connaissnce, j'eus ce que l'on peut appeler un sale réveil.

J'étais entouré de vilains type vêtus de gris qui me regardaient tous en riant.

On m'a vraisemblablement tiré de ce maudit souterrain de malheur dans lequel j'allais étouffer... et, maintenant, je suis prisonnier des Boches!...

Ah! pourquoi ne suis-je pas mort dans l'affreux trou de mine où je me débattais contre la lourde pression des terres!

Je crois un moment que je suis blessé, que je ne pourrai jamais me mettre debout ; cependant, après quelques efforts, je m'aperçois que mes membres ont conservé toute leur élasticité, que je n'ai pas la plus petite fracture, la moindre luxation.

Et, pourtant, je demeure toujours étendu sur le sol. J'ai honte de me lever, de me trouver en face des cochons qui grouillent autour de moi.

Je risque cependant un coup d'œil de côté.

Il fait maintenant grand jour et je puis apercevoir mes infortunés compagnons, les sapeurs du génie, qui ont été faits prisonniers, eux aussi.

Je ne «omprends toujours pas ce qui est arrivé, mais qu'imparte... Ce qu'il y a de certain, c'est que je suis pris, que je me suis fait « chauffer » bêtement.

Comme je demeure toujours immobile, je sens qu'on me prend par les épaules pour me forcer à me lever, en même temps qu'une affreuse voix rauque me crie aux oreilles :

— Stehen Sie auf!

Une fois que je suis debout, je vois devant moi, un

gros type à la moustache tombante, qui me dit en mauvais français :

— Tu être pas mort, cochon!...

Je fixe ce goujat en plein dans les yeux et il faut croire que mon regard n'a rien de rassurant, car il n'insiste pas.

Il tourne les talons et s'en va.

Je m'apprête à aller rejoindre mes camarades du génie, lorsqu'un officier me prend par le bras, et me fait faire demi-tour.

C'est un grand jeune homme, coiffé d'une casquette à bandeau rouge.

Il porte une houppelande grise, avec deux pattes d'épaules argentées, sur lesquelles se détache une étoile.

— Fous êtes brisonnier, me dit-il avec un affreux accent. Si fous cherchez à vous éfader, tans pis pour fous ! On vous tuera sans pitié.

Gomme je le regarde sans répondre.

— Eh bien, gombrenez-fous le français?

J'ai bien envie de lui répondre quelque chose, mais je me retiens. J'ai réfléchi. Tout n'est peut-être pas perdu. Nous ne sommes pas loin des nôtres et je n'ai pas renoncé à l'espoir de les rejoindre.

— Eh pien, reprend l'officier, foulez-fous rébondre, boucre de prute! Afez-fous gompris?

— Oui.

— Appelez-moi oberleutnant, cochon... Je suis oberleutnant ; fous ne foyez bas mes édoiles !

Ses édoiles?... Ah! oui, ses étoiles... Bien sûr que je les vois, elles sont assez grosses.

Je fais un effort sur moi-même et je réponds :

— Oui, oberleutnant.

Il jette un coup d'œil sur mes manches, puis, comme il voit que ne suis que caporal, il a un geste de mépris et s'éloigne.

C'est au tour des soldats, maintenant, de venir me reluquer.

Il est probable qu'ils ne font pas souvent de prisonniers dans ce régiment-là, car ils ont l'air joliment épatés de me voir. Mes camarades du génie sont, eux aussi, l'objet de la même curiosité.

Je ne saisis pas ce qu'ils disent,les sales Boches, mais je n'ai pas besoin de savoir l'allemand, pour comprendre qu'ils se f... de moi.

Ah! ils peuvent se moquer des autres... ils sont jolis, les messieurs!

L'un d'eux, qui porte un parement argenté à son col — j'ai appris depuis que c'était un sergent — se montre particulièrement agressif.

Il me désigne aux autres, et il faut croira que c'est joliment drôle ce qu'il dit, car tous se tordent comme des cordes à puits.

Il y en a un qui rigole plus fort que les autres, sans doute pour faire plaisir à son chef, et je n'ai jamais vu de ma vie un être plus ridicule que cet idiot là.

Il a une face énorme, grotesque, indécente.

Vous jureriez à le voir que, pour faire une blague, il a mis son derrière sur ses épaules et caché sa figure dans sa culotte...

Les autres l'appellent Schlof et l'excitent continuellement pour le faire rire, tant ils prennent de plaisir à voir s'épanouir sa grosse face.

Pendant près d"un quart d'heure, je suis le point de mire de tous ces crétins de Boches, et il faut que je me retienne à quatre pour ne pas leur tomber dessus.

Sous l'œil des barbares

Us me lâchent enfin, pour aller se réunir à quelques pas de là, autour d'un officier, et je les entends bientôt

hurler à tue-tête, une espèce de chanson qui ressemble à un cantique.

Parfois, l'officier frappe dans ses mains, et ils s'agenouillent tous en criant : Got mit uns!... Gott mit uns!

Je comprends. Nous sommes aujourd'hui dimanche, et ils célèbrent en plein air l'office divin.

Les chants durent près d'une demi-heure, puis, l'officier leur fait un laïus dans lequel les mots Gott, Kaiser, Vaterland reviennent à chaque instant. Ensuite, tous se prosternent, tête nue, les bras croisés sur la poitrine, et le chef les congédie... La messe est terminée.

Je m'attends à être encore pris à partie par les Boches, mais ils ont autre chose à faire.

Notre artillerie recommence à les arroser.

Ils se terrent dans leurs « boyaux » après m'avoir poussé avec les soldats du génie dans un orifice en forme d'entonnoir, qui se trouve situé entre les tranchées de première ligne et celles de seconde. Nous ne pouvons songer à nous enfuir, car on nous guette de deux côtés.

Nous sommes en tout six prisonniers.

Les cinq sapeurs qui sont avec moi n'ont pas perdu confiance, et ils espèrent bien regagner nos lignes, à la tombée de la nuit, mais je crains fort qu'ils ne s'illusionnent.

Les Boches nous surveillent et, à la moindre tentative de notre part, ils nous canarderont aussitôt.

Le seul espoir qui nous reste, c'est que nos amis prennent d'assaut la tranchée allemande, mais ce sera dur, car elle est formidablement défendue.

L'un des sapeurs m'explique (ce que j'ignorais encore) comment nous avons été faits prisonniers.

Les Allemands creusaient en même temps que nous une galerie souterraine; pendant que les nôtres piochaient à droite, eux travaillaient à gauche. Une couche

de terre de cinquante centimètres à peine séparait les mineurs. Un éboulement s'est produit, provoqué par les Boches, et nos soldats du génie à demi ensevelis, furent saisis sur-le-champ. Moi, j'étais, paraît-il, dans une fort mauvaise posture. Les terres s'étaient effondrées sur ma tête et mon corps et j'aurais certainement péri, étouffé quand les Pruscos aperçurent mes jambes qui devaient danser une sacrée gigue. Ils me tirèrent à eux et, comme j'étais déjà à moitié suffoqué, me laissèrent pour mort au fond d'une tranchée, où mes camarades me prodiguèrent aussitôt quelques soins.

De l'entonnoir où nous sommes, nous entendons les projectiles tomber à côté de nous...

— Ça s'rait rudement vexant tout de même, dit un sapeur, d'être tués par un obus français.

— Ma foi, fait un autre, ça nous pend au nez... mon vieux...

— Bah ! murmure un troisième, ça serait une solution... J'vous assure que j'aimerais mieux ça plutôt que d'être envoyé en Allemagne. Il paraît que c'est pas une vie là-bas... On traite les prisonniers comme des chiens : on leur donne tout juste de quoi ne pas mourir de faim et on leur f... des coups en veux-tu, en voilà...

— Bien sûr que ça n'a rien d'agréable, dit un sapeur qui s'appelle Feuardent, mais on a toujours l'espoir de s'barrer... Y en a qui s'sont cavales...

Un obus qui vient d'éclater à proximité de notre trou nous a recouverts de terre et nous avons toutes les peines du monde à nous dégager...

L'endroit est mauvais, grogne un sapeur.

— Oui, répond Feuardent, qui a risqué sa tête hors de l'orifice, mais nos artiûots raccourcissent leur tir et je crois que nous n'avons plus rien à craindre... C'est les Boches qui vont danser.

Une demi-heure se passe puis une heure et enfin, les

projectiles cessent de pleuvoir. La fusillade décroît : le silence succède au vacarme de tout à l'heure.

— Partie nulle, dit Feuardent... Ça reprendra ce soir... Quelle heure est-il maintenant?

Je fouille dans ma poche, mais je constate avec stupéfaction que ma montre a disparu.

Les Boches n'ont pas perdu de temps. Ils me l'ont chipée pendant que j'étais évanoui. Ils m'ont pris aussi mon portemonnaie.. et jusqu'aux lettres de Jacqueline...

Oh! les chameaux!...

Comme je me lamente, un sapeur me dit :

— Je savais qu'on t'avait fait les poches. J'ai vu celui qui t'a barboté ta toquante et le reste.

— Et tu le reconnaîtrais, celui-là?

— Parbleu! c'est pas malin, c'est le gros qu'ils appellent Schlof... tu sais, celui qu'a une figure comme un boisseau...

— Le cochon 1... c'est sans doute pour ça qu'il se payait ma tête devant ses copains.

Les Boches sont revenus.

Un sous-officier nous fait sortir de notre trou et nous donne des ordres moitié en allemand, moitié en français. Nous finissons par comprendre que le lieutenant veut nous voir.

L'officier devant lequel il nous conduit n'est pas celui que nous avons déjà vu.

L'autre était un oberleutnant. Celui qui nous reçoit est un simple leutnant. Il porte le même uniforme que son collègue, mais il n'a pas d'étoile sur sa patte d'épaule.

Comme brute, il est réussi. C'est un petit homme maigre, d'un blond roux, avec deux yeux gris de chat-tigre. Il tient à la main une badine de jonc qu'il s'amuse à faire siffler, en fendant l'air de coups saccadés.

Il parle assez bien le français, mais il affecte de prononcer les u à l'allemande :

— Donnez des pelles à ces voyous-là, dit-il au sousofficier qui nous accompagne, et condouisez-les au blockhaus nouméro 2... Vous les surveillerez. S'ils travaillent pas, tapez dessus.

Comme on le voit, ce monsieur leutnant est animé des meilleures intentions à notre égard.

Tout à coup, il me regarde.

— Tu n'es pas « génie », toi... Alors on va t'occuper à autre chose. Reste ici.

Que va-t-il m'ordonner?

Quand mes camarades sont partis, il fait siffler sa cravache à côté de mon oreille, me décoche deux ou trois injures et me dit :

— Viens, voyou!

Oh! comme on serait heureux de serrer la vis à un coco pareil. Mais patience, tout se paye... Si je puis me venger un jour, c'est par celui-là que je commencerai... Lui et ce gros bouffi qui m'a dévalisé apprendront ce que c'est qu'un Français qui n'a pas froid aux yeux !

L'officier me conduit vers une tranchée, m'entraîne dans un boyau de cheminement et s'arrête devant un abri au-dessus duquel est fixée une planchette avec ces mots :

« Otto von Rupel, leutnant. I. R. 136, 2e Btl. »

Il me pousse devant lui d'un geste brusque, et je me trouve dans une casemate assez spacieuse, où je vois un lit, une table, une chaise et trois pendules.

Dans le fond, il y a une caisse peinte en vert sur laquelle se détachent, en lettres blanches, les initiales du leutnant.

Le Boche aime ses aises, cela se voit. Bien qu'il soit en campagne, il a tenu à aménager un petit intérieur où ri«n ne manque. Tout ce qui garnit cette pièce sou-

terraine a d'ailleurs été volé aux environs. 11 faut croire que le herr leutnant a l'intention de demeurer longtemps à la même place, puisqu'il a si bien meublé sa cambuse. Encore un qui comprend qu'il ne sera pas à Paris de sitôt. . .

Il ouvre brusquement la caisse, en tire deux paires de bottes pleines de boue et me les jette en disant :

— Nettoie ça, voyou,., et tu sais, si ça brille pas...

Il fait siffler sa cravache, me regarde en fronçant le sourcil, puis sort en sifflotant.

Ainsi, me voilà larbin ! et larbin d'un Boche, encore ! Est-il au monde un métier plus dégradant !

Je risque un coup d'œil au dehors pour m'assurer que l'officier est bien parti, puis, je cours à la caisse, en soulève le couvercle et jette un coup d'œil dans l'intérieur.

II y a de tout là dedans. Je découvre d'abord un uniforme tout battant neuf (celui qu'il se proposait sans doute d'endosser pour faire son entrée triomphale à Paris le 15 août), puis, sous les effets militaires, je trouve des chemises de femme, des pantalons de dentelle, des bottines vernies, une statuette en bronze représentant une petite dame toute nue avec un arc à la main, des flacons d'odeur, une Bible, des chemises, des chaussettes et des caleçons. Tout cela est pêlemêle. On voit que l'officier a empilé tout à la hâte, qu'il n'a pas eu le temps de ranger son butin.

Je referme la caisse et me mets au travail, c'est-àdire au nettoyage des bottes.

Dans l'une, je trouve deux brosses, une boîte de cirage et un chiffon de flanelle. J'ai un moment l'envie de tout planter là, mais ce serait stupide. N'est-il pas préférable de faire le bon apôtre, de donner confiance au lieutenant ? De cette façon, je conserverai un semblant de liberté qui me permettra de filer en douceur.

Sur la table, il y a un superbe revolver automatique

et une boîte de chargeurs. Voilà une arme qui pourra m'être utile et je la caresse du regard, tout en frottant les bottes de l'officier.

Je ne puis cependant me défendre d'un geste de colère... et il y a de quoi, vous l'avouerez.

En être réduit à nettoyer les bottes d'un Boche !

Lorsque j'ai fini mon travail, je range les bottes sur la caisse et je sors sur le pas de la porte pour prendre l'air. Quand je dis le pas de la porte, c'est une façon de parler, car la casemate est fermée par un tapis aux couleurs éclatantes qui doit provenir comme les chemises de dentelle et les pendules, de quelque riche demeure des environs.

Un soldat boche arrive à pas comptés. Il tient sous le bras un pain rond et à la main un récipient de ferblanc d'où s'échappe une buée légère. C'est, paraît-il, le déjeuner du lieutenant.

Il me regarde avec étonnement, croyant sans doute que je me suis introduit avec de mauvais desseins dans le logement de l'officier, mais quand il voit les bottes qui brillent comme des phares au fond de la pièce, il ne peut retenir un cri de surprise.

— C'est toi qui as ciré ça ? demande-t-il.

— Oui.

— Très bien... Tous mes compliments... C'est de l'ouvrage de moins pour moi .

II parle joliment bien le français, cet animal-là... Pour sûr qu'il a vécu longtemps chez nous. Encore un camarade qui nous tendait une main fraternelle avant la guerre et qui nous espionnait sans pudeur .

Pendant qu'il dispose sur la table le déjeuner du lieutenant, je l'interroge.

Il m'apprend qu'il est l'ordonnance de l'officier, puis il commence à me vanter les qualités du lieutenant Otto von Rupel.

Comme il m'agace en me parlant de ce petit frelu-

quet que je voudrais voir au diable, je l'interromps pour lui demander où il a si bien appris notre langue.

— A Paris, parbleu ! répond-il en souriant. Puis, au bout d'un instant, il reprend :

— C'est une belle ville, Paris. Je m'y plaisais bien; j'étais garçon de café sur les grands boulevards, mais la guerre est venue et j'ai dû partir. J'appartiens à la landwehr, deuxième ban. J'ai été rejoindre à Mayence et je me suis mis en route aussitôt. Ah ! c'est bien triste que vous nous ayez déclaré la guerre !

Je proteste et essaie de lui faire comprendre que c'est son pays au contraire qui nous a attaqués, mais il se met à rire.

— On vous dit ça, fait-il, mais ce n'est pas vrai. C'est vous qui avez voulu la guerre.

Et il me sert un tas d'arguments tous plus mensongers les uns que les autres. C'est ainsi qu'il m'affirme que, dans huit jours, les Prussiens seront à Paris, que les Anglais nous ont abandonnés, que les Russes ont conclu la paix et que la plupart de nos régiments sont cernés et prêts à se rendre.

Je comprends qu'il est impossible d'ouvrir les yeux à cette brute. Et ils sont tous comme lui dans l'armée allemande; ils se croient déjà victorieux. Seuls, les officiers savent à quoi s'en tenir.

C'est là ce qui explique sans doute pourquoi ils sont si nerveux et pourquoi le herr leutnant Otto von Rupel agite si fréquemment sa cravache.

Nous l'entendons qui revient à grands pas.

L'ordonnance prend la position militaire et se tient raide comme un soldat de plomb.

Moi, je me suis collé dans un coin, près des bottes, certain que leur luisant me vaudra l'indulgence du terrible officier.

Le soldat s'apprête déjà à servir, mais le lieutenant donne un furieux coup de pied dans la table qui se ren-

verse, gifle son ordonnance, me lance un coup de cravache que j'évite et se met aussitôt, en gueulant de plus en plus fort, à fermer sa caisse dans laquelle il a jeté, sans même les regarder, ses bottes étincelantes.

Je le vois qui casse ensuite les pendules à coups de talon, puis il donne des ordres à son esclave qui se met à rouler dans le tapis-portière les objets qui traînent çà et là.

Quand tout est prêt, il m'ordonne de charger la caisse sur mon dos, le soldat prend le bardin et nous suivons l'officier dont la colère redouble à chaque pas.

Qu'y a-t-il donc ? Où allons-nous ?

A cent mètres des tranchées de deuxième ligne, derrière un petit bois, il y a de nombreux camions automobiles qui attendent.

Les officiers font vivement embarquer les hommes.

Est-ce une fuite ? Les Boches recommenceraient-ils la petite promenade de la Marne ?

L'ordonnance du lieutenant et moi nous plaçons nos colis dans une voiture.

Quand les convois sont pleins d'hommes et de bagages, un major donne le signal du départ et les camions détalent à vive allure.

J'ai vainement cherché mes camarades du génie.

J'estime à environ mille hommes l'effectif que les voitures emmènent vers une destination inconnue.

J'ai pris place avec l'ordonnance dans un fourgon où il y a seize soldats et un sous-officier. Je suis assis dans le fond et les Boches, qui ont pour moi le plus parfait mépris, me poussent de telle sorte que je suis bientôt obligé de me mettre debout pour éviter la pression continue de cette bande de goujats.

Parmi eux se trouve l'homme à la grosse figure, cette crapule de Schlof qui m'a volé ma montre, mes papiers et mon argent. Il parle fort, lance des plaisanteries que

je ne comprends pas, niais je devine sans peine que c'est moi qui suis la tête de Turc des soldats.

L'ordonnance, qui s'appelle Hornitz, fait chorus avec eux.

Ah ! je m'en souviendrai de ce voyage !

Enfin, au bout de quelques heures, le convoi s'arrête. Nous sommes arrivés.

Les soldats descendent aussitôt et se rangent sur une grande place, pendant que les officiers courent de côté et d'autre pour donner des ordres.

J'aperçois bientôt d'autres prisonniers français que Ton a parqués dans un coin.

La plupart sont blessés, mais les Prussiens ont, en ce moment, trop à faire pour s'occuper d'eux. Les malheureux, parmi lesquels il y a des turcos et des chasseurs à pied, sont environ une trentaine. Trois d'entre eux sont si faibles, qu'ils se sont étendus sur le pavé et geignent à fendre l'âme.

Deux soldats allemands me poussent vers ces prisonniers et des factionnaires, baïonnette au canon, s'installent à nos côtés.

Je voudrais bien savoir où nous sommes et j'interroge un prisonnier, mais presque aussitôt je reçois un coup de crosse dans les reins. C'est un soldat boche qui, faute de pouvoir s'exprimer en français, me bourre les côtes pour me faire comprendre que je ne dois point causer avec mes infortunés camarades.

Comme je proteste, un chasseur me dit :

— Te rebiffe pas, ça servirait à rien... Patience ! Ils sont en train de prendre la pipe ; les nôtres vont bientôt arriver et ce sera notre tour de les passer à tabac.

Au loin, le canon et la fusillade font rage. Nous nous trouvons à l'entrée d'une place où j'aperçois une maison sur la façade de laquelle je lis ces mots : « Café du Commerce. »

Des gens du pays passent de temps à autre et nous jettent à la dérobée un regard attristé...

Ah ! si les copains qui sont avec moi n'étaient pas blessés, comme nous aurions vite fait de nous débarrasser des Boches qui nous gardent!... Malheureusement, un coup de force est impossible, car mes pauvres compagnons ne sont plus que des épaves humaines.

Je m'efforce de soigner quelques-uns d'entre eux qui souffrent horriblement. Un tirailleur indigène, qui a la tète entourée d'un linge sanglant, demande continuellement à boire, et rien n'est plus triste, plus lamentable que cette voix qui répète toujours, sur un ton suppliant : « De l'eau !... de l'eau !... »

Au risque de recevoir un nouveau coup de crosse, je m'approche d'un de nos gardiens et lui montre le malheureux turco.

La brute allemande hausse les épaules et se met à rire bruyamment.

Je suis obligé de me retenir à quatre pour ne pas sauter sur ce misérable.

Dans le lointain la fusillade crépite sans arrêt ; la voix grave des pièces d'artillerie lourde étouffe parfois tous les bruits, fait trembler le sol et danser les carreaux des maisons, puis meurt peu à peu, après avoir roulé d'échos en échos.

Les voitures déversent à chaque instant, sur la place où nous nous trouvons, des bandes d'éclopés que l'on transporte sur des civières jusqu'à une ambulance installée près du G fé du Commerce.

L'horloge d'une église a sonné cinq heures et je suis toujours là, avec les malheureux prisonniers.

Le turco qui demandait à boire est maintenant immobile ; ses grands yeux noirs fixent obstinément le';? ciel.

Il n'a plus besoin de rien, le pauvre diable !... Son|jj

âme s'est envolée vers Allah et s'il est vrai que l'on trouve là-haut la récompense des douleurs d'ici-bas, elle doit certainement planer déjà dans le séjour des élus. Un tirailleur recouvre d'un lambeau d'étoffe le visage du mort et murmure des prières en arabe.

Il arrive !

Vers sept heures, un officier, accompagné de deux soldats qui portent le brassard de la Convention de Genève, se décide à venir rendre visite aux malheureux blessés. Cet officier est un médecin auxiliaire. Il a sur ses pattes d'épaule deux caducées d'argenî.

Après avoir examiné ceux dont l'état lui paraît le plus grave, il les fait conduire à l'ambulance et il faut voir avec quelle brutalité il les retourne !

Le major croit sans doute que je suis blessé, aussi va-t-il m'évacuer sur l'hôpital, quand un factionnaire lui fait remarquer que je suis prisonnier.

Il me regarde un moment avec deux petits yeux rigolours qui pétillent derrière Jes gros verres ronds de ses lunettes d'or, puis il a un haussement d'épaules et tourne les talons.

Que signifie ce geste ? Pourquoi a-t-il soulevé les épaules ? Il croit sans doute que je me suis rendu lâchement, sans même résister à mes ennemis. Pour la première fois, depuis que je suis prisonnier, j'éprouve un sentiment de honte que je n'avais pas encore ressenti.

J'aurais bien voulu qu'il m'interrogeât, le major ; je lui aurais dit comment j'avais été pris et il aurait vu qu'il n'avait pas affaire à un froussard.

Mais, bah ! que m'importe l'opinion d'un Boche! Je ne suis pas blessé, tant mieux... Je pourrai m'évader plus facilement et rejoindre mes pauvres camarades qui se battent là-bas comme des enragés.

Je constate toutefois qu'il ne sera pas si facile que cela de m'échapper, car les soldats qui, tout à l'heure, gardaient les blessés sont demeurés près de moi.

Ils m'ont forcé à m'asseoir à terre et se sont plantés devant moi le fusil sur l'épaule . Pourquoi diable m'ontils fait asseoir ?

Ce n'est pas par humanité, je suppose.

Un peu avant la tombée de la nuit, je vois revenir des soldats d'infanterie allemande. C'est le 136e. Ils sont pleins de boue et paraissent harassés.

Au moment où ils passent devant moi, un lieutenant se détache et s'approche de mes gardiens .

C'est le herr leutnant von Rupel.

On ne l'a donc pas descendu, ce chameau-là?

Il me regarde un instant, puis me fait signe de me lever en disant :

— Viens, voyou !

Et il me pousse dans les rangs.

Je suis obligé de marcher avec les soldats qui me donnent des coups de pied sur les talons et me bourrent les reins à coups de genou.

Le plus enragé d'entre eux est justement cet abruti de Schlof, ce sale Boche qui m'a dévalisé.

J'ignore toujours dans quelle ville je me trouve.

Une plaque fixée sur un coin de mur m'apprend que nous passons rue d'Amiens, mais dans tous les patelins il y a des rues de ce nom-là... Je ne puis songer à demander un renseignement à mes voisins, qui continuent toujours à m'envoyer des bourrades... d'ailleurs, ils ne sont sans doute pas plus avancés que moi.

Au bout de la rue d'Amiens, nons faisons halteà deux

pas d'un hôtel qui porte pour enseigne : « Au Soleil d'Or. » Les officiers réunissent leurs hommes par groupes et les emmènent dans des directions différentes. Moi, je suis toujours sous la coupe du herr leutnant von Rupel... Il ne veut pas me lâcher, cet animal-là... On dirait qu'il est fier de me montrer partout. Je suis son prisonnier et il semhle dire en me désignant: « Voyez la belle capture que j'ai faite... »

Il loge à l'hôtel du Soleil d'Or et j'apprends que c'est là aussi que je vais habiter. Quatre soldats, parmi lesquels ce cochon de Schlof, qui semble s'être décidément attaché à mes pas, me conduisent dans une écurie. On me désigne un box tapissé de fumier... il paraît que c'est ma chambre.

Les quatre Boches prennent de la paille fraîche, la placent dans un coin et se confectionnent un lit moelleux sur lequel ils jettent un prélart qui leur servira de couverture. En attendant qu'on leur apporte leur dîner, ils se livrent à des plaisanteries grossières dont la plus anodine consiste à me lapider avec du crottin de cheval. Lorsqu'ils ont assez de ce petit jeu, ils poussent dans mon box, toutes les ordures qu'ils peuvent trouver.

La nuit va venir et personne n'a encore songé à nous apporter la « soupe ».

Le gros Schlof commence à s'inquiéter, car je le vois à chaque instant, qui tire ma montre de sa poche, et regarde l'heure d'un air effaré.

Enfin, des pas lourds résonnent sur le pavé,une porte s'ouvre violemment et un homme paraît, tenant à la main un récipient qui ressemble à un seau hygiénique. Dans une besace gris sale qui lui bat les reins, on aperçoit des pains ronds.

Il place le récipient devant les quatre Boches, leur

distribue leur boule et s'en va. En passant devant

moi, il me lance un croûton et se met à rire bêtement.

J'ai tellement faim que je me jette sur ce croûton com-

me un chien sur un os. Pendant que je grignote ce pain dur, qui a un affreux goût de moisi, mes quatre gardiens se sont installés près de moi et trempent tous ensemble leurs cuillères dans le seau en zinc.

Quand celui-ci est vide, ils plongent leurs mains dans le fond et en retirent quelques morceaux de bidoche qu'ils piquent avec leurs couteaux sur des tranches de pain. Schlof, qui a laissé maladroitement tomber sa viande dans un petit ruisseau de purin qui stagne sur le sol, la ramasse d'un geste prompt et, pour être sûr de ne plus la lâcher, l'engloutit dans sa bouche. Il me répugne, ce cochon-là.

Tant qu'ils ont été à table — ce qui est une façon de parler, — les Boches n'ont pas dit un mot. Maintenant qu'ils ont la panse garnie, ils se mettent à bavarder. Parfois, ils me regardent tous les quatre, se frottent le ventre pour me faire comprendre qu'ils ont bien dîné, puis ils rient aux éclats.

Tout à coup, il y a dans la cour un vacarme de tous les diables. Ce sont des cavaliers qui rentrent.

Après avoir dessellé leurs chevaux, ils leur mettent un bridon et les conduisent dans les boxes qui leur sont réservés. On pousse près de moi un sacré canasson qui rue comme un fou et qui cherche à mordre celui qui le conduit. L'homme prend alors un manche de fourche et administre à la bête une verte correction, en hurlant d'une voix furieuse :

— Kuh /... Schweinerei !...

Le cheval regimbe, se cabre, donne de terribles coups de pied dans le bat-flanc qui me sépare de lui et je tremble qu'il ne brise cet obstacle. Pour éviter d'être mis en pièces, je sors de mon box, mais les quatre Allemands et les cavaliers, qui sont des hussards, me forcent à y rentrer et ils s'amusent à taquiner le cheval pour qu'il se mette à ruer de nouveau.

J'essaie de calmer la bête.

— Allons!... oh !... Sois sage, mon vieux canasson!...

L'effet de ces paroles est instantané. Le cheval cesse de ruer, se tourne de mon côté et tire sur sa longe pour se rapprocher de moi.

Je lui parle encore et, cette fois, il demeure immobile. Alors, je m'enhardis et me mets à le caresser. Il fait entendre un hennissement, avance la tête et me regarde de ses grands yeux tristes dans lesquels il y a encore un peu d'effroi.

Les Boches demeurent interdits.

Pour leur montrer que je n'ai pas peur, je pénètre dans le box du cheval auquel je donne une claque sur la croupe, puis je m'avance près du râtelier. Au lieu de chercher à me mordre, le brave animal me frôle le visage de ses naseaux et se met à piaffer de joie. Une idée me traverse l'esprit. Je lui prends la jambe droite, la lève rapidement et regarde le pied de la bête. C'est un cheval français!... Il porte marqué sur le sabot le numéro de son régiment : 7e dragons!...

Je ne m'étonne plus maintenant qu'il se rebiffe en entendant parler boche.

Les Allemands se sont rapprochés. L'un des hussards a repris la fourche et s'apprête de nouveau à frapper l'animal. Je sors du box et me plante devant l'homme, les bras croisés. Mon attitude lui en impose sûrement, car il hésite. Je le fixe bien dans les yeux et lui dis :

— Tu ne toucheras pas à ce cheval!...

Il ne comprend pas le français, mais il voit bien que je suis décidé à défendre le gaye. Les autres l'excitent, l'engagent à cogner. Peut-être va-t-il les écouter, quand soudain un officier parait. C'est un hussard, lui aussi.

Il s'informe de ce qui se passe, mais on doit lui raconter des mensonges, car il s'approche de moi, menaçant.

— C'est toi, canaille, me dit-il, qui te permets d'insulter mes hommes ?

— Leutenant (je commence à connaître les grades), je n'insulte personne. Je défends tout simplement un pauvre cheval français que vos soldats abrutissent à coups de manche de fourche.

L'ofûcier regarde le cheval, puis il a un sourire ironique. Néanmoins, il a dû donner des ordres aux Boches, car ils renoncent à taquiner l'animal.

Ils essaient toutefois de se rattraper sur moi, mais ils finissent par se lasser.

Après avoir fermé avec soin la porte de l'écurie, ils s'installent sur leur lit de paille. Les quatre fantassins chargés de me surveiller se trouvent en face de moi. Les cavaliers sont couchés à l'autre bout de l'écurie.

La nuit est venue. Un homme a allumé un falot qui se trouve placé au-dessus de ma tète, mais sa clarté n'est pas assez vive pour m'empêcher de dormir. D'ailleurs, je n'ai pas sommeil. Je suis dans un état d'agitation extrême, et il y a de quoi, vous l'avouerez.

Je revis par la pensée les minutes angoissantes que j'ai vécues, depuis le matin, et je me demande parfois si c'est bien moi, Jules Parizot, caporal au 388e, qui suis là, couché dans cette écurie, à côté de ces Boches malappris, qui, tout en ronflant, saluent de feux de salve incongrus quelque victoire imaginaire.

Le cheval, le seul ami que j'aie à présent, tourne parfois vers moi sa bonne tète et, à la lueur du falot, je vois ses grands yeux troubles qui me regardent tristement. Il souffre, lui aussi, le pauvre animal; il est comme moi, il regrette ses compagnons et son maître. C'est quand on est éloigné des hommes que l'on comprend ie mieux l'âme des bêtes. Elies ont, tout comme nous, leurs chagrins et leurs joies, leurs amis et leurs ennemis; seulement, elles sont peut-être encore plus malheureuses que les humains, parce qu'elles n'ont que le

souvenir, tandis que nous, dans les circonstances les plus douloureuses, il nous reste encore l'espoir... et l'espoir c'est tout dans la vie.

J'essaie de dormir, mais dès que je commence à fermer les yeux je suis assailli par d'épouvantables cauchemars.

Ah! je m'en souviendrai de cette nuit-là... ma première nuit de captivité!...

Enfin, le jour qui paraît m'arrache à ces rêves atroces... je m'assois sur mon fumier et me mets à caresser le pauvre cheval qui a trouvé le moyen de détacher sa longe pour se rapprocher de moi.

Les Boches se sont levés. Il règne dans l'écurie une agitation extraordinaire. Je ne saisis pas un mot de ce qu'ils disent, mais il me semble que quelqu'un est venu donner des ordres.

Bientôt, c'est un vacarme infernal. Les hussards frottent leurs selles, fourbissent leurs sabres, astiquent leurs mors de brides et leurs gourmettes ; les quatre fantassins nettoient leurs fusils, frottent leurs baïonnettes, font reluire les cuivres de leurs casques... Ils trouvent même tout naturel de me « mobiliser » pour leur donner un coup de main.

Pourquoi tous ces préparatifs? Est-il nécessaire de se livrer à un astiquage pareil pour aller se faire tuer ?

Vers huit heures, on entend au dehors des sonneries de trompettes et de clairons qui ressemblent à ces bruits rauques que les gosses font, avec des cornes, le jour du mardi gras. Pour un peuple qui se flatte d'être musicien, ça n'est guère réussi comme harmonie.

Les hussards sellent leurs chevaux, les fantassins s'équipent. Ce sont les cavaliers qui sortent les premiers. Je vois mon malheureux cheval s'en aller. Un affreux petit hussard, aux cheveux rouges, le tire par la bride. Sur le pas de la porte, l'intelligent animal me regarde une dernière fois.

Il semble me dire : « Tu vois comme c'est triste... servir de monture à ces sales Boches, moi qui portais autrefois un joli dragon de France !... »

Il fait entendre un hennissement qui est peut-être un adieu, puis disparaît.

Il me semble que je viens de perdre mon dernier ami et je me mets à pleurer comme un enfant. Vous allez peut-être me trouver ridicule, mais il y a des heures dans l'existence où l'on est plus sensible qu'à d'autres où l'on se rattache désespérément à tout ce qui vous rappelle ce que l'on aime.

Les Boches qui me gardent sont maintenant tout équipés. Eux qui étaient si sales, la veille, je ne les reconnais plus. Ils ont bien entendu, oublié de se laver la figure et les mains, mais leurs casques sont scintillants, leurs armes brillent, leurs bottes fauves passées à la graisse semblent sortir du magasin. Il ne leur manque que des semelles, mais en marchant vite, ça ne se verra pas.

Je me demande ce que l'on va faire de moi, mais je suis bientôt renseigné.

Le herr leutnant von Rupel, qui a revêtu son plus bel uniforme, entre dans l'écurie.

Il est accompagné de trois soldats.

— Ah! te voilà, voyou, me dit-il, eh biers, tu vas assister à un spectacle que tu n'as jamais vu de ta vie...

On me conduit aussitôt dans une maison abandonnée qui donne sur une grande place. Là, on me jette dans une petite pièce dont la fenêtre est garnie de barreaux de fer et on m'enferme à double tour. La porte est solide, et il n'y a pas de danger que je m'évade. D'ailleurs, où irais-je? Je ne pourrais pas faire dix pas sans être aussitôt empoigné par les Boches qui pullulent sur la place.

Celle-ci est noire ou plutôt grise de soldats. L'infan-

terie se tient sur deux rangs, la cavalerie est massée par escadrons. Quant à l'artillerie, elle manque complètement, sans doute parce qu'on en a besoin ailleurs.

Je comprends qu'il va y avoir une revue.

J'assiste à la répétition de la grande cérémonie qui se prépare. Les troupes défilent au pas de parade, et faut voir les mouvements. On dirait des pantins que l'on l'ait marcher avec des ficelles. Je regrette bien de ne pas avoir un appareil photographique pour prendre quelques instantanés, car ça vaut le coup.

Bientôt, les fifres se mettent à jouer, puis les Boches chantent une espèce de cantique qui ressemble à un De Profundis... C'est probablement leur hymne national...

Hornitz, l'ordonnance du lieutenant von Rupel, est venu se placer devant ma fenêtre.

Il ne figurera pas à la revue, car il est, m'explique-t-il, désigné pour aider les cuisiniers qui préparent un repas de gala.

Je me risque à lui demander qui on attend.

Il se retourne, étonné de ma question.

— Qui on attend? fait-il, mais Sa Majesté le Kaiser, qui vient passer les troupes en revue et décerner des Croix de fer aux héros des dernières batailles.

Le Kaiser!... Pas possible!... Je vais donc enfin le voir, ce chameau-là !

Bientôt, les musiques font un potin d'enfer, les hommes gueulent comme des veaux, et une automobile grise s'avance vers le milieu de la place.

C'est la voiture à Guillaume.

Il passe à dix mètres de moi et je puis le zyeuter à mon aise...

Dieu de Dieu!... C'est ça leur empereur!... Quelle ruine, mes amis !

On dirait un vieux cabotin qui relève de maladie. Il est jaune comme un citron. Sa moustache est toute

grise et pend sur ses joues ridées. Il a un cou comme un poulet déplumé, et son casque à pointe lui descend jusqu'au milieu des oreilles. Sous son grand manteau: on aperçoit des épaules démesurément larges.

On voit qu'il est rembourré. C'est pas de la chair qu'il a sous ses frusques, c'est du coton. Il sourit en serrant les lèvres comme quelqu'un qui a la colique et qui est obligé de faire bonne contenance. A côté de lui, il y a un type tout chamarré. Il paraît que c'est le duc de Wurtemberg... Mince, alors ! pour un duc, il n'a pas l'allure, le mec. On dirait plutôt un patron de « bouzin »... Il sourit, lui aussi, et incline sa grosse tête comme un magot en porcelaine. Deux soldats, aussi raides que des bonshommes en bois, se tiennent sur le siège, à côté du chauffeur.

D'autres voitures viennent derrière: ce sont celles des officiers d'état-major.

Lorsque l'auto de Guillaume est arrivée sur le milieu de la place, le kaiser se lève péniblement et descend. Il jette alors son manteau au duc de Wurtemberg et apparaît en grand uniforme. Je crois qu'il va monter à cheval, mais non, il se tient debout devant sa voiture pendant que la musique joue et que les soldats hurlent. Il passe ensuite sur le front des troupes, en s'efforçant de marcher crânement, mais ça n'y est pas. . . Il gambille comme s'il avait des bottes trop courtes, et son casque ballotte sur sa tête, comme s'il allait tomber. Heureusement que la jugulaire le retient.

Vrai, il est rien moche le Guillaume, et il ne ressemble guère à ses photographies. On dit qu'il est avachi comme ça, depuis la défaite de la Marne... Qu'est-ce que ça sera alors, quand nous l'aurons f... de l'autre côté du Rhin ?

Lorsqu'il a inspecté ses soldats, il revient près de sa voiture et procède à la distribution des Croix de fer. Il en donne en veux-tu, en voilà, mais je constate que

chaque fois qu'il décore un officier, un sous-officier ou un soldat, il fait épingler la croix par un type de son état-major.

Quelle différence avec nos remises de décorations!... Au moins, les nôtres sont impressionnantes. J'ai vu une fois le général Joffre décorer des officiers... Ça avait une autre allure, je vous prie de le croire, et les larmes vous venaient aux yeux quand le général donnait l'accolade à celui qu'il venait de récompenser... On sen« tait que c'était vrai, et tous les cœurs battaient comme des tambours, tandis que cette cérémonie boche, ça sent le «chiqué». C'est théâtral, kolossal, et c'est tout...

Après la distribution des Croix de fer, Guillaume se met àjaspiner... Il gueule d'une voix cassée :

— Offizieren und Soldaten... Puis le voilà qui hache de la paille et ça n'en finit plus... Il doit le savoir par cœur son discours. Dès qu'il a fini, les musiques se remettent à jouer, les soldats à hurler, puis le kaiser repart avec son état-major. Maintenant, il va déjeuner. Les troupes se dispersent et il ne reste bientôt plus sur la place qu'une affreuse odeur de cuir gras, de sueur et de crasse... La revue est terminée.

Les hommes vont manger un morceau et repartir pour la ligne de feu. Avec leurs Croix de fer, ils n'ont plus à craindre les balles à présent.

Hornitz est émerveillé. Il a entendu quelques phrases du discours et me les répète d'une voix émue :

— L'empereur a dit : « Camarades, nous vaincrons parce que Gott est avec nous et qu'il protège les Allemands... » Il a dit encore: « Paris est devant nous, encore un effort, braves soldats, et notre tâche glorieuse sera terminée... Le soleil de la victoire luira sur nos belles armées. »

J'ai su plus tard que le jour où Guillaume avait ainsi chanté victoire, nos troupes avaient, la veille, flanqué une pile carabinée aux Boches, et, bien que je ne sois

pas très malin, j'en ai conclu que l'empereur se transportait toujours sur le front, au lendemain d'une défaite, pour redonner confiance à ses soldats. Ça cassera tout de même un jour, car lorsque nous serons près de la frontière allemande, il ne pourra tout de même plus dire à ses hommes qu'il les emmène à Paris.

Hornitz continue à me bourrer le crâne avec ses boniments, mais je ne l'écoute pas. D'ailleurs, il me dégoûte cet ancien garçon de café, qui a passé dix ans de sa vie à servir des bocks sur nos boulevards et à écouter ce que disaient les consommateurs... C'est un vilain individu, Boche jusqu'à la moelle. Et il l'a bien prouvé, lorsque, dans la voiture, il a fait chorus avec ceux qui avaient pris ma tête pour une cible

Je ne veux cependant pas le brusquer, car j'ai mon plan, et peut-être sera-ce lui qui favorisera les projets que je rumine.

Il est l'ordonnance de herr von Rupel; la plus élémentaire prudence me commande de le ménager.

Une chose m'inquiète.

Que va-t-on faire de moi?

J'interroge habilement cette crapule de Hornitz, et il m'apprend que je vais demeurer avec le 136e jusqu'à ce que l'on ait fait un nombre de prisonniers suffisant.

Alors, il y aura un «chargement», et on nous enverra, sous bonne escorte, au pays de la choucroute.

Jusqu'alors ils n'ont pas assez de prisonniers pour former un convoi.

Chouette !... Tant que je suis en France, il y a de l'espoir.

De l'audace!... toujours de l'audace!...

Comme on craint sans doute que je ne profite de l'agitation qui règne dans la ville pour tenter de m'enfuir,

on me laisse, toute la journée, dans le cabanon, d'où je puis voir, à chaque instant, défiler des troupes, en tenue en campagne.

Maintenant que le kaiser a distribué des Croix de fer et réchauffé l'enthousiasme de ses soldats, ceux-ci retournent sur la ligne de feu.

Ça barde toujours dur, à quelques kilomètres de là, et il me semble, est-ce une idée? que le bruit du canon se rapproche.

Si les nôtres pouvaient repousser les Boches et arriver jusque dans le patelin où je me trouve!

Je me suis assis sur le pavé gras de ma prison et je songe. Bientôt, terrassé par la fatigue et les émotions, je m'endors d'un sommeil de brute.

Quand je rouvre les yeux, la nuit est venue. Je me lève et regarde à travers les barreaux de la fenêtre. Quelques lumières vacillent çà et là dans l'obscurité. J'entends les pas lourds des soldats, puis bientôt c'est le silence, un silence profond que troublent seuls, par instants l'aboiement d'un chien ou le claquement d'une porte qui se ferme .

Il est certain que l'on m'a oublié.

Je ne m'en plains pas, car j'aime encore mieux rester dans le taudis infect où l'on m'a relégué, que de dormir en compagnie des Boches, dans l'écurie du Soleil d'Or.

Et puis, cet oubli est de bon augure; cela prouve que mes ennemis s'occupent bien moins de ma modeste personne.

Après avoir tourné pendant quelques minutes, je me laisse tomber de nouveau sur le sol et me remets à piquer un roupillon. Bien que ma couche soit loin d'être moelleuse, je dors cependant à poings fermés. C'est le soleil qui me réveille.

La vie a repris au dehors... Les soldats vont et viennent, sur la place. Des officiers les commandent d'une

voix brutale et leur distribuent, de temps à autre, des gifles ou des coups de botte.

Je m'attends à voir s'ouvrir la porte de mon cabanon, mais personne ne daigne m'honorer d'une visite.

Cette indifférence à mon égard commence à devenir inquiétante.

Ces cochons-là auraient-ils l'intention de me laisser mourir de faim ?

Tout à l'heure, j'étais heureux de les voir m'oublier, mais à présent je commence à la trouver mauvaise. J'ai une faim de loup et j'ai beau serrer ma ceinture, cela n'empêche pas mon estomac de descendre dans mes talons.

Enfin, n'y tenant plus, je me décide à appeler.

Un affreux Boche coiffé d'un béret gris vient presque aussitôt se planter devant ma fenêtre.

Il me regarde d'un air ahuri et je l'entends qui répète d'une voix rauque: « Was ist das?... Was ist t/as?....

Voyant que je ne lui réponds pas, il soulève les épaules et s'en va.

J'appelle encore, mais cette fois, j'ai plus de chance ; c'est Hornitz, le garçon de café parisien, qui se montre.

— Que veux-tu? me demande-t-il.

— Parbleu ! je voudrais bien un morceau de pain. Je n'ai rien mangé, depuis hier.

— Attends, je vais aller prévenir le lieutenant. Et il disparaît aussitôt.

Au bout d'un quart d'heure, il revient et me dit :

— Le lieutenant n'est pas là.

— Donne-moi toujours un peu de pain.

— Ça n'est pas possible. Il faut qu'il m'y autorise.

Je comprends que je n'arriverai pas à apitoyer ce butor. Il est l'esclave de son lieutenant . Si le herr von Rupel lui ordonnait de me tuer, il le ferait sans hésiter.

Je dois donc me résigner et attendre.

Hornitz ne donne plus signe de vie, mais je vois

enfin apparaître deux Boches, le fusil sur l'épaule. Ceuxlà viennent me délivrer.

Après avoir ouvert la porte, ils me font signe de les suivre et me conduisent à l'hôtel du Soleil d'Or.

Là, je suis reçu par le lieutenant, qui vient probablement de rentrer, car il est encore tout couvert de poussière.

Il commence par me décocher une fouie d'épithètes que la bienséance m'empêche de reproduire ici, puis il m'apprend qu'un convoi de prisonniers va prochainement se mettre en route pour l'Allemagne et que j'en ferai partie.

— Pas trop tôt, ajoute-t-il, que nous soyons débarrassés de ta sale gueule.

Il me serait facile de lui retourner son compliment, mais je me retiens; l'heure n'est pas encore venue... Nous verrons plus tard.

Il appelle Hornitz et lui donne des ordres en allemand.

L'ancien garçon de café écoute son chef, la tête droite, les talons joints, puis quand le lieutenant von Rupel a fini de parler, il me pousse en disant :

— Allons, dehors, voyou!...

Il a entendu son oiiicier m'appeler ainsi et il croit lui être agréable en se montrant aussi grossier que lui.

Une fois que nous sommes sortis, il me dit d'un ton pleurard :

— Tu sais, faut pas m'en vouloir.

Mais, comment donc !... J'affecte, au contraire de n'attacher aucune importance au mot qu'il a employé. Cette attitude passive le rassure et, en bon Allemand qu'il est, il continue à m'injurier.

Il sait sans doute par expérience que les Français, ont la tête près du bonnet et qu'ils encaissent difficilement une insulte, mais comme je ne me rebiffe point, il en profite pour faire le mariole.

— Le lieutenant a dit que je t'occupe... Viens, je vais te donner du travail, et, tu sais, si tu n'obéis pas...

Connue je le fixe, il perd un peu de son aplomb.

— Si tu n'obéis pas, reprend-il, je le dirai au lieutenant et alors, tant pis pour toi. Tu n'as pas encore tâté de la cravache de notre officier. Eh bien, tu m'en diras des nouvelles.

Nous sommes arrivés dans une cuisine où je trouve un civil, en tablier blanc, qui me regarde avec stupéfaction.

— Voilà un prisonnier que nous avons fait, dit Hornitz... Il doit partir bientôt. En attendant, il nous donnera un coup de main.

L'homme ne répond pas. Il replace sur le fourneau une casserole dans laquelle mijote je ne sais quoi, puis il se met à frotter un chaudron de cuivre qu'il est allé chercher dans une armoire.

Hornitz a l'air d'être chez lui dans cette cuisine ; il parle haut et le malheureux civil en tablier blanc lui obéit sans murmurer.

L'ordonnance me donne un morceau de pain sec sur lequel je me jette avec avidité.

— Si nous étions des sauvages comme les Français, me dit-il, nous te laisserions crever de faim, mais nous autres, on est des gens humains, n'est-ce pas, père Morel?

Le cuisinier approuve d'un signe de tête, mais sans conviction.

Comme Hornitz s'est absenté quelques instants, j'en profite pour interroger l'homme au tablier blanc.

— Ah ! mon pauvre ami, murmure-t-il, que je vous plains d'être tombé entre les pattes de ces gens-là. Ce sont de vraies bêtes féroces. Ils ont fusillé un tas de gens dans le pays... ainsi tenez... hier encore...

L'ordonnance vient de rentrer, en coup de vent :

— Ah 1 je vous y prends à causer tous les deux !

Je proteste et le cuisinier aussi.

— C'est bien, grogne la brute, je sais ce que je dis. Mais, prenez garde. Si vous avez le malheur de complo" ter ensemble, j'avertis le lieutenant. Allons, viens... Oui, toi... le prisonnier...

Et il m'entraîne dans un escalier obscur au haut duquel je remarque une porte grande ouverte.

Il me fait passer devant lui et je me trouve dans une pièce où je reconnais la fameuse caisse du leutnant von Rupel.

— Tu vois ces habits qui sont accrochés -là, me dit Hornitz, tu vas les brosser, puis tu les plieras et les installeras sur celte table. Ne t'avise pas de faire le paresseux, car je te surveille.

Il referme la porte et donne un tour de clef. Je l'entends qui descend lentement, puis un bruit de voix monte de la cuisine.

Il est allé retrouver ce pauvre père Morel qu'il terrorise.

Une fois que je suis seul, je me mets à brosser les habits du herr leutnant, puis poussé par la curiosité, je m'approche de la fenêtre et soulève doucement le rideau.

La place est à peu près déserte. Seuls, quelques cavaliers, en tenue de pansage, circulent ça et là.

Le canon a recommencé sa musique. On se bat toujours là-bas, mais où?

Je vais me remettre à brosser, quand j'aperçois une auto blanche qui arrive à toute allure. Elle décrit un brusque crochet, puis vient s'arrêter devant l'hôtel.

A la vue de cette voiture, j'ai éprouvé une petite émotion. Je cherche à voir ceux qui sont à l'intérieur, mais cela m'est impossible, car l'auto est venue se ranger tout contre la maison.

Ma foi, tant pis, je me risque. Advienne que pourra!

J'entr'ouvre doucement la fenêtre et je jette un rapide coup d'oeil au dehors.

Une seconde m'a suffi pour voir les voyageurs. Ils sont deux, en comptant le chauffeur. Je ne sais quel est celui qui vient de pénétrer dans l'hôtel, mais le chauffeur, je l'ai bien reconnu : c'est Schultz.

Il ne manquait plus que ça. Si ce bandit m'aperçoit, mon compte est bon !

Je referme la fenêtre et je me remets à brosser tout en écoutant attentivement.

On cause au-dessous de moi.

Schultz vient <=ans doute d'amener un acolyte de ce faux commandant que nous avons pincé à Soissons.

Ah! il voyage, le gredin, et il emploie bien son temps. Il a trouvé d'autres patrons et continue à parcourir tantôt notre front, tantôt celui des Allemands.

En voilà un qui n'aura pas volé les douze balles que nous lui collerons un jour dans la peau !

En bas,, la conversation continue ; j'entends la voix nasillarde du herr leutnant, et une autre, plus grave, qui est celle du visiteur.

Il y a, soudain, dans l'escalier, un bruit de pas rapides, puis la porle de la pièce où je suis s'ouvre violemment.

C'est le lieutenant.

— Que fais-tu ici, voyou? demande-t-il.

— Vous le voyez, herr leutnant, je brosse vos habits, C'est votre ordonnance qui m'a conduit ici.

II me regarde avec méfiance, puis me dit, d'un ton brusque.

— Donne-moi ma tunique.

Je lui tends l'habit que je suis en train de brosser.

— Je te demande ma tunique, idiot... et tu me tends ma capote.

Quand il a sa tunique, il l'enfile aussitôt et, comme il ne parvient pas à trouver la manche gauche, je lui donne un coup de main.

Cette complaisance, dont j'ai honte aujourd'hui, paraît le radoucir.

— Ma casquette !

Je la lui passe, après l'avoir brossée à la hâte. Il jette sur une chaise celle qu'il a sur la tête, puis, au moment de sortir, il se ravise.

— Au fait, je n'ai pas besoin de mon sabre.

Il déboucle son ceinturon et envoie son bancal au milieu de la pièce, en disant :

— Tu nettoieras cela aussi.

— Oui, herr leutnant.

C'est la première fois qu'il ne mVppelle pas voyou.

Décidément, il y adii bon...

Il sort, m'enferme à clef et descend à la hâte.

Quelques instants après, je vois l'auto blanche qui traverse la place. Le lieutenant est dans l'intérieur avec Un autre type qtieje ne distingue pas très bien. Schultz, vêtu d'un grand cache-poussière gris, se tient au volant.

Où vont-ils ?

Il faut croire qu'ils sont pressés, car la nuit tombe et le lieutenant n'a pas même pris le temps de dîner.

Je reste un moment planté devant là fenêtre, l'oeil perdu dans le vague, quand, brusquement, une idée me vient à l'esprit. Je la rejette tout d'abord... Non, c'est fou!... C'est insensé !... Maïs à la longue elle finit par s'ancrer de plus en plus dans mon cerveau.

Et pourtant !... Ce sont souvent les choses les plus folles qui ont chance de réussir. Ma foi, au point où j'en suis, je ne dois pas hésiter. Si je ne profite pas de l'occasion qui s'offre à moi, dans quelques heures, il sera peut-être trop tard. On me reconduira dans mon cabanon et j'y resterai sans doute jusqu'à ce qu'on m'expédie en Ail; magne... Tout plutôt que ça!...

Allons... il n'y a pas à tergiverser. De l'audace, N. de D...!

Je vais coller mon oreille contre la porte. Hornitz cause toujours avec le cuisinier.

A la hâte, j'enlève ma capote et j'endosse celle que l'officier vient de quitter, sa numéro 2 sans doute. Elle est un peu juste pour moi, mais bah !... ça ira tout de même.

J'ôte ensuite mes godillots et j'enfile les bottes du herr leutnant. Nous avons la même pointure ; il a peut-être le pied un peu plus fort que moi. J'ai gardé mon pantalon, mais comme il disparaît à demi dans la tige des bottes et que, d'autre part, la capote me descend au-dessous des jarrets, on ne le verra pas. Je mets ensuite la casquette, qui me va comme si elle avait été faite pour moi, puis je boucle le ceinturon, aux bélières duquel j'ai raccroché le sabre.

Ainsi équipé, je vais me regarder dans la glace de l'armoire. Ma parole, j'ai l'air d'un vrai Boche... et je me fais honte!...

Il n'y a qu'une chose qui jure un peu, c'est ma barbe, mais bah! la nuit, ça ne se verra pas... D'ailleurs, j'ai déjà vu un tas d'officiers prussiens avec leur barbe...

Je suis prêt. Il ne me manque plus rien. Ah! si, le revolver... Il est là, dans son étui, accroché à un clou. Je l'examine... Il est chargé... Décidément le herr leutnant von Rupel a tout prévu.

Maintenant, il ne me reste plus qu'à attendre Hornitz.

J'ai songé un moment à enfoncer la porte et à m'enfuir, mais ce serait une maladresse. L'ancien garçon de café qui est toujours en bas, dans la cuisine, ne manquerait pas de donner l'éveil et je serais certainement pincé. Il vaut mieux agir avec sang-froid... C'est la seule façon de réussir.

La nuit est tout à fait tombée... L'obscurité a envahi la chambre où je ne vois plus rien que la glace qui jette parfois des étincellements rapides, dès qu'une lumière paraît sur la place.

Au dehors, une horloge vient de sonner huit heures.

Les dernières vibrations du carillon ne se sont pas encore éteintes qu'une petite lueur apparaît sous la porte... Quelqu'un monte... J'ai reconnu le pas lourd d'Hornitz.

Attention! c'est le moment!

Bien que je sois résolu à tout et que j'aie bien envisagé les conséquences de mon audacieuse tentative, je ne suis pas maître d'un petit tremblement, lorsque j'entends la clef tourner dans la serrure.

Soudain, la porte s'ouvre.

Je me suis dissimulé dans un coin pour que l'ordonnance ne m'aperçoive pas tout d'abord, car en me voyant il pourrait rebrousser chemin, refermer la porte et appeler à l'aide.

Je l'entends qui grogne, après avoir posé sa lumière sur un meuble :

— Où est-il passé, ce chameau-là?... Il doit dormir sur le lit du lieutenant...

D. n'a pas achevé ces mots que je sors de l'ombre et lui mets mon revolver sous le nez, en disant :

— Un mot et je te brûle!

Je le vois qui fléchit; il roule de gros yeux blancs et balbutie d'une voix étranglée par l'effroi :

— Ne me tue pas... Je suis un... kamarade, moi... tu sais...

Je l'étourdis d'un coup de poing formidable... Il chancelle en poussant un cri ; cependant, il demeure debout... Je lui envoie un coup de tète dans l'estomac, et cette fois, il s'abat comme une masse. Alors, j'arrache à la hâte les embrasses des rideaux et je lui ligote les pieds et les mains, puis je lui enroule la tête dans une couverture, que je noue solidement et, pour qu'il ne puisse pas se traîner jusqu'à la fenêtre, je l'attache, avec un drap, au pied du lit.

J'aurais pu le tuer; mais, bah!... il vaut mieux qu'il

en soit ainsi. Je suis armé, iï ne l'était pas, c'eût été une lâcheté de ma part.

Je sors à la hâte, reFerme la porte à clef et descends l'escalier quatre à quatre.

Le cuisinier, en m'apercevant, demeure, bouche bée... il veut parler, mais l'émotion lui paralyse la langue et il fait entendre des ë :.. s inarticulés...

— Remettez-vous, lui d';s-je... et répondez à mes questions... où sommes-nous, ici?

Gomme il reste muet, je le secoue par le bras :

— Mais parlez donc, N... de D..., où sommes-nous... quel est le nom de ce pays?

— Nous... sommes à Roye... dans la Somme.

— Pour aller à Tracy-lc-Val, quel chemin faut-il prendre?...

— Tracy-le-Val? Connais pas...

— Quelle est la ville la plus proche d'ici?

— Montdidier...

— Les Prussiens n'y sont pas?

— Non...

— Par où faut-il sortir de ce pays?

L'homme s'est ressaisi. Il se rapproche de moi et me dit à voix basse :

— Traversez la place, suivez tout droit, vous prendrez la rue d'Amiens, puis vous trouverez l'avenue de la Gare... Si vous voulez un conseil, suivez la voie du chemin de fer, c'est le plus sûr moyen de gagner Montdidier.-.

— Merci...

Je m'apprête à sortir, mais le brave cuisinier, qui n'est autre que le patron de l'hôtel, me dit d'une voix tremblante :

— Que vais-je devenir... mon Dieu! Que vais-je devenir?... Quand ils s'apercevront que vous êtes parti,

ils croiront que je vous ai aidé à vous enfuir... et ils me tueront, c'est certain... Cet affreux Boche qui sert d'ordonnance au lieutenant va ameuter tout le monde, dès qu'il verra que vous lui avez échappé...

— Pour le moment, il ne bougera pas, car je l'ai attaché.

— Vous l'avez attaché?

— Oui...

— Eh bien, écoutez... attachez-moi aussi... sans ça, ils croiraient que je suis votre complice.

Je cède au désir du bonhomme. Je le ligote avec des serviettes et je lui mets devant la bouche un bâillon qui ne le gêne pas trop pour respirer. Gela fait, je renverse la table et deux chaises pour faire croire à une lutte, et je sors immédiatement.

Sur le seuil de la porte, je trouve nu soldat énorme qui me tourne le dos...

Pour qu'il me laisse le passage libre, je heurte les dalles du couloir avec mon sabre. Il se retourne et, à la lueur d'une petite lampe placée dans le vestibule, je reconnais mon Schlof, cet affreux gredin qui m'a dévalisé.

Il m'a reconnu, lui aussi, et déjà il a tiré sa baïonnette du fourreau, mais je dégaine à mon tour et, comme mon sabre est plus long que son coupe-choux, je l'étends raide d'un coup de pointe en pleine poitrine.

Il tombe sans pousser un cri. Je lui enlève délicatement tout ce qu'il m'avait pris, c'est-à-dire ma montre et le carnet dans lequel se trouvent les lettres de Jacqueline, mais je ne puis mettre la main sur mon portemonnaie.

Tant pis! j'ai le principal, je me moque du reste. . .

Une fois dehors, je m'oriente rapidement.

Je traverse la place et j'arrive dans une rue où il y a encore quelques lumières. Quatre soldats boches viennent à ma rencontre.

Vais-je rebrousser chemin?

Je me consulte un instant, puis délibérément je continue d'avancer.

Quand je suis devant les Allemands, ils s'arrêtent tous, demeurent immobiles et portent, d'un même geste, le dos de la main à leur front.

Je leur rends leur salut et passe en laissant traîner bruyamment mon sabre sur le pavé.

Les rues de Roye sont, par bonheur, très mal éclairées; il y a même des endroits où l'on n'y voit goutte.

Les difficultés vont commencer lorsque je serai arrivé au bout de la ville.

Les quelques lumières qui brillaient encore ça et là ont maintenant disparu.

Il fait noir comme dans un four et je suis obligé de marcher avec précaution pour ne pas me jeter dans quelque fossé !

J'ai pris de la main gauche mon sabre par le fourreau; de la droite, je tiens le browning du lieutenant.

Je n'entends rien que les feuilles qui chantent doucement sous la brise. Parfois un oiseau de nuit passe lourdement en brassant l'air de ses ailes; un grillon craquette là-bas dans les herbes, puis c'est le silence, un de ces silences mystérieux qui vous donnent froid dans le dos, étreignent le cœur et vous paralysent bras et jambes.

Soudain, j'entends remuer devant moi ; il y a un cliquetis d'armes, je distingue vaguement une forme grise et une voix lance un Wer da (1) guttural.

Je bredouille quelques mots auxquels je m'efforce de donner une consonnance allemande : schlum... guen... auf...

La sentinelle m'invite sans doute à répéter: puis,

(1) Qui vive!

comme elle ne saisit pas ce que je dis, elle crie d'un ton brutal :

— Hait!... oder ich schiesse ! (2)

Je comprends que je suis fichu... Je m'avance rapidement, à demi courbé pour éviter le coup de feu du Boche, quand une idée me vient à l'esprit.

Je grossis ma voix et réponds, en m'efforçant d'imiter l'affreux accent prussien :

— Leutnant von Rupel !

La sentinelle a un moment d'hésitation. Elle n'a pas tiré et elle a eu tort, car déjà je suis sur elle et, avant qu'elle ait eu le temps de se reconnaître, j'ai, d'un geste brusque, relevé son fusil et lui ai passé mon sabre au travers du corps.

Cela a été si vivement fait que le Boche n'a pas même eu le temps de faire ouf !

Maintenant, il s'agit d'éviter le petit poste qui se trouve certainement tout près de là. Comme le fourreau de mon sabre me gêne, je le détache sans bruit et l'abandonne sur le sol.

J'ai obliqué légèrement sur la gauche et bien m'en a pris, car, à peine ai-je fait une dizaine de mètres que j'entends causer derrière moi. Je me couche dans l'herbe et j'attends. Il est probable que les soldats du poste sont étonnés de ne plus entendre la sentinelle. Ils vont la découvrir, et quand ils verront qu'elle est morte ils se lanceront de tous côtés, à la recherche de celui qui l'a tuée.

Je me relève à la hâte et profite d'un moment où les voix des soldats s'élèvent pour fuir à toutes jambes.

Cette fois, ça y est... ils sont fixés. Des appels rauques suivisdecommandementsprécipitésmontentdanslanuit.

Maintenant je ne cours plus, je vole.

Tout à coup, je vois assez distinctement deux

(2) Halte ou je fais feu !

hommes devant moi ; je fais feu le premier avec mon revolver.

Un corps roule sur le sol, mai>, avant que j'aie fait deux pas, uae grande ombre grise s'abat sur moi, ni'étreint avec force, et je roule à terre, maintenu à la gorge par une poigne puissante et à demi étouffé par un genou de 1er qui me comprime la poitrine. Des étincelles de feu dansent devant mes yeux, je vais perdre la respiration, quand, nie dégageant d'un suprême effort dans lequel j'ai mis out ce que j'ai de vigueur, je parviens à glisser sur le côté. L'ombre grise qui est celle d'un géant boche, se couche sur moi de nouveau, mais dans la lutte, je n'ai pas lâché mon revolver. J'ai maintenant une main de libre. Je tire... l'étreinte de mon agresseur se desserre, il roule à côté de moi, mais il a retrouvé un restant d'énergie et il m'empoigne de nouveau. Pour être sur de ne pas le rater, je lui appui? le canon de mon browing sur la tempe et je près ' détente.

Cette fois, il me lâche tout à fait.

D'un bond, je me suis relevé et je m'enfuis.

J'ai perdu mon sabre, mais il me reste mon revolver. 11 y a encore des cartouches dedans. Les Boches, ne me tiennent pas encore ! Presque ausssitôt, des coups de l'eu claquent çà et là. Sans doute les Pruscos croientils à une attaque. Ils ne peuvent supposer en effet qu'ils n'ont affaire qu'à un seul homme.

Pendant qu'ils perdent du temps à chercher de côté et d'autre, j'ai gagné du terrain. Je cours maintenant dans les terres labourées. Pourvu, mon Dieu ! que je sois dans la bonne direction et que je n'aille pas me jeter encore uae fois dans les ligues prussiennes.

J'avance toujours et je unis par croire qu'on a perdu ma trace, quand soudain j'entends derrière moi un souffle haletant. Plus de doute, je suis poursuivi. J'ai des Boches sur les talons !... J'ai beau accélérer mon allure,

ceux qui me suivent gagnent de plus en plus sur moi. J'entends le bruit de leur respiration qui se rapproche de seconde en seconde. Il faut prendre une résolution. Je me retourne vivement et, à la lueur de la lune qui vient de sortir brusquement des gros nuages noirs où elle était ensevelie, j'aperçois, presque à ras du sol, deux énormes têtes rondes avec des yeux étincelants et des bouches, ou plutôt non, des gueules larges comme des fours.

Je comprends aussitôt... Ils ont lâché leurs chiens contre moi !

Les dogues ne sont plus qu'à deux mètres à peine et grognent maintenant comme des bêtes fauves. Je les vise l'un après l'autre... et je tire. Pan!... Pan!... Ils roulent sur le sol en agitant les pattes, et il faut croire qu'ils sont bien mouchés, car ils n'ont plus envie de me suivre.

Je reprends ma course de plus belle... Maintenant, il ne me reste plus qu'une balle. Si je tombe sur un troupeau de Boches, je suis sûrement fait !

Gomme la lune va disparaître de nouveau sous un gros nuage qui roule dans le ciel, je m'oriente nne seconde. A droite, j'aperçois une ligne sombre. C'est un bois. Je m'y jette sans hésiter, et me voilà rampant dans les buissons. Y a du bon!... Mais il ne faut pas encore crier victoire. Les Boches ne vont pas me lâcher comme çà et je tremble qu'ils n'envoient d'autres chiens contre moi.

J'écoute... Pas le moindre bruit... Gela me semble louche. J'ai dans l'idée que je suis pisté.

Je marche, pendant au moins une heure, puis eniin j'arrive à l'orée du bois.

Devant moi, c'est la plaine. Il me semble sur la gauche apercevoir un village, mais je n'en suis pas sur. D'ailleurs, ce n'est pas le moment de me montrer.

J'ai coupé en biais à travers champs et je suis arrivé

au croisement de deux roules. Heureusement que je ne tarde pas à apercevoir une borne kilométrique. Je m'approche en rampant et je parviens, grâce à la bonne lune qui brille maintenant de tout son éclat, à lire sur un des côtés de la borne: «Montdidier». Quant au nombre de kilomètres, macache ! Mais cela m'est bien égal. Je suis sur la bonne voie, c'est le principal. Je sais qu'en suivant cette belle route bordée d'arbres, j'arriverai à Montdidier. C'est tout ce que je pouvais souhaiter.

Reste à savoir si ces sales Boches sont encore par ici ou s'ils ont été refoulés par nos soldats.

Par prudence, je me mets à marcher le long du fossé, prêt à m'y dissimuler en cas d'alerte.

Maintenant que mon émotion est un peu calmée, je commence à m'apercevoir que je ne tiens plus sur mes fumerons. Je suis en nage et ma capote — pardon ! la capote du lieutenant von Rupel — est trempée comme si j'avais marché une nuit sous la pluie. Quant à la casquette, je l'ai toujours sur la tête et j'en suis tout surpris. Il faut qu'elle tienne joliment bien pour ne pas être tombée à terre, au moment où j'ai été terrassé par le Boche qui a failli me faire passer le goût du pain. Il est vrai que j'avais eu, au départ, la précaution de mettre la jugulaire.

J'arpente toujours, mais je sens mes jambes qui plient sous moi, et je suis enfin obligé de m'arrêter. Décidément, je n'en puis plus. Malgré la meilleure volonté du monde, il m'est impossible de faire un pas de plus. La fatigue me terrasse et je tombe comme un homme ivre sur le bord du fossé.

Je serais bien embarrassé de dire ce qui se passa ensuite. Me suis-je évanoui, le sommeil s'est-il emparé de moi subitement, toujours est-il que, lorsque je me réveille, il fait grand jour.

Je fais un effort pour me lever, mais j'entends une grosse voix qui dit, à côté de moi :

— Tu sais, bougre de salaud ; essaie pas de t'cavaler où j'te tire dessus. . .

Je me frotte les yeux, puis je regarde celui qui me parle.

C'est un caporal du 101e. Quatre copains sont assis à côté de lui et me zyeutent d'un air maussade.

— Hein, fait l'un, t'es chauffé, sale Boche... Vlà c'que c'est que d'se saouler et d'plus r'trouver son chemin. Tu t'attendais pas à celle-là ?

— Bouge pas, que j'te dis, répète celui qui tient le flingot, ou j'te f... une dragée dans la cabèche.

— T'as beau y parler, fait observer son camarale, tu vois bien qu'y comprend pas.

J'ai toutes les peines du monde à ne pas éclater de rire.

Ils me prennent réellement pour un officier boche !

Je saisis tout maintenant. J'ai été découvert par une patrouille, et les braves poilus sont tout heureux d'avoir fait une aussi belle capture. J'apprends, en écoutant ce qu'ils disent, qu'ils attendent une voiture. On va m'y embarquer et me conduire à Montdidier.

Je ne puis, ma foi, résister au désir de me payer un peu leur tête à mon tour.

D'une voix gutturale, je me mets à bredouiller :

— Ya... werdal... Scheisdreck!

L'un des soldats s'écrie :

— Que qu'y raconte, ce chameau-là ?...

— Il a p'têt' soif, dit un autre. Ça n'aurait rien d'étonnant, après une muffée pareille... Hein, mon salaud, t'as la gueule de bois '?...

— Ya... Ya...

Un éclat de rire général accueille ma réponse. Les soldats se tordent comme des baleines. Je m'amuse comme une petite folle et je prends plaisir à prolonger la plaisanterie.

La nouvelle s'est répandue qu'une patrouille a

fait prisonnier un officier allemand, et des poilus arrivent de tous côtés pour voir un peu la tronche du paroissien.

Je suis bientôt entouré d'une bande de braves types qui ne se gênent pas pour faire à haute voix leurs réflexions.

Tous sont unanimes à déclarer que j'ai bien une tête de Boche.

Un cabot qui parle allemand s'approche et se met à m'interroger.

Je le regarde d'un air ahuri et lui donne à entendre par signes que je ne sais pas ce qu'il veut dire.

Alors faut voir comme les fiûots se payent la tête du caporal.

— Ben quoi, Godichet, tu nous disais que tu parlais boche. Tu te iichais de nous, alors?...

Le nommé Godichet, un petit rouspéteur, avec un lorgnon, se montre 1res vexé.

— Parfaitement, que je connais l'allemand.

— On l'dirait pas... Où qu'tu l'as appris, alors ? G'esty à Montmartre ou à Batignolles ?

— Cependant explique Godichet, ce n'est pas la prefois que je parle avec des Allemands.

Et il se remet à m'interroger de nouveau en accentuant bien les mots.

Je juge que la blague aassrz duré.

Je me lève, et fixant mon interlocuteur d'un air narquois, je lui dis, à la stupéfaction de tous :

— Allons, mon vieux, assez, d'discours, va!... J'suis d'Pantruche, moi aussi, et j'coraprends pas l'hoche... Heureusement, car c'est un jargon qui n'me dit rien du tout... Et vous les aminches?...

Les poilus me regardent avec de grands yeux ronds. Gomme ils doutent encore je relève ma capote et leur montre mon pantalon rouge qui disparaît à demi dans es bottes.

— Et ça... c'est-y une preuve?... Faut-y aussi vous montrer mon matricule?...

Un sous-off s'avance.

— Alors, quoi, fait-il, c'était un bateau... Et si j'tef... d'dans pour t'apprendre à te payer nos fioles. Pourquoi que t'es ici au lieu d'êt' resté avec ton régiment?... Que qu'ça signifie tout ça ?... Faudrait tâcher moyen d't'expliquer un peu !... D'où que tu viens, d'abord?

— Je viens de Roye.

— Et que qu'tu fichais dans un patelin rempli d'Boches?. .. Gomment que t'avais pu y entrer?

— Malgré moi... bien sûr.

— J'comprends rien atout ça... Explique-toi voir un peu... mais n'essaie pas d'nous monter l'coup, car ça prendrait pas, j'te préviens.

Je ne demande qu'à m'expliquer. Quand on a accompli une prouesse comme la mienne, on n'est pas fâché d'en parler un peu.

Au fur et à mesure que je raconte mon histoire, la figure des braves copains s'éclaire. Ils m'écoutent avidement. Mais quand j'arrive au récit de ma fuite, que je leur expose avec force détails la façon dont je me suis débarassé d'Hornitz et de Schlof, leur enthousiasme ne connaît plus de bornes.

— A la bonne heure! s'écrie le sous-officier, au moins, toi t'es un vrai poilu.

— Et un poilu qu'a du « cran » renchérit le caporal. Eu faudrait beaucoup'acomme ça dans les compagnies...

Chacun se presse autour de moi et je suis, à tout instant, obligé de recommencer mon récit pour ceux qui n'ont pas entendu.

Je vou-i prie de croire que j'ai un joli succès et les bonhommes du 101e ne me marchandent pas leurs félicitations.

Quelques minutes ont suffi pour que je devienne un héros.

Gomme je crève littéralement de faim, je demande au sergent qui s'est pris d'amitié pour moi s'il ne pourrait pas me faire donner un peu de pain.

— Mais comment donc ? répond-il... Bien sûr qu'on va t'en donner du pain et de quoi mettre dessus encore... On a ce qu'il faut ici, tu vas voir.

En effet, le 101e est bien approvisionné.

On me sert bientôt un excellent rata auquel je fais honneur, je vous prie de le croire, puis du dessert et un bon oahoua avec de la cicasse.

Il y a longtemps que je n'ai pas mangé aussi copieusement.

Le repas terminé, le sergent m'emmène dans une maison où sont installés les tailleurs de la compagnie et là je touche une capote, un képi et des ribouis.

Quand je me revois sous l'uniforme français, j'éprouve une joie indicible. Il me semble que je suis un autre homme et maintenant je n'ai plus honte de regarder les copains en face.

Les frusques du Herr leutnant von Rupel avaient beau être en drap fin, elles avaient tout de même une sale odeur.

La fin d'un mauvais rêve.

Vers une heure de l'après-midi, on vient me prévenir que l'auto qui doit m'emmener à Montdidier est prête à partir.

Je me dirige, accompagné du sergent et de quelques poilus, vers l'endroit où elle stationne et là je trouve un capitaine.

Il me donne une lettre en disant :

— Voici pour le commandant Laniel... Tu n'auras qu'à

lui remettre ceci et il te fera aussitôt diriger sur ton cantonnement.

L'officier me serre la main, les camarades me saluent en agitant leur képis, je monte en voiture et en route !

Il y a avec moi, dans l'auto, quatre brancardiers, qui vont à Montdidier chercher des objets de pansement et un artilleur blessé que l'on évacue sur un hôpital. Le chauffeur est un Parigot avec lequel je ne tarde pas à être au mieux.

Nous filons maintenant sur une route que bordent de grands arbres touffus.

A Faverolles, nous croisons un détachement qui se rend, parait-il à Guerbigny, et je reconnais un copain qui a été avec nous à Vareddes.

Dès qu'il m'aperçoit, il agite son képi au bout de son flingot et me crie :

— Où qu'tu vas ?

— A Montdidier.

— Veinard!... Nous on va dans les tranchées... Paraît qu'on a besoin d'poilus pour f... une flaupée aux Boches... A r'voir !... On se r'trouv'ra p'têt'.

On aperçoit maintenant les premières maisons de Montdidier.

L'auto s'est engagée dans une descente.

Elle aborde bientôt une petite rampe et arrive sur une place où elle s'arrête.

— C'est là, me dit le chauffeur, que tu trouveras le commandant Laniel.

Et il m'indique une grande maison en briques rouges sur la façade de laquelle se détachent ces trois mots : « Hôtel Saint-Eloi ».

Je descends et, après avoir serré la main au chauffeur et aux copains qui se trouvent dans la voiture, je me dirige vers l'hôtel.

Gomme je vois les officiers sortir par petits groupes, je me mets à la recherche du commandant Laniel.

Un lieutenant de dragons me le désigne.

Le commandant est un homme très accueillant.

Il me pose quelques questions, griffonne un mot sur sa carte et me dit d'aller à la gare, où l'on va m'embarquer immédiate ament dans un train de blessés qui se rend à Gompiègne.

Quelques minutes après, je suis à la gare, où les autos amènent, à chaque instant, des éclopés.

Il y a là un tas de trains, et je ne parviendrais jamais à trouver le mien sans la complaisance d'un médecinmajor, le docteur Pohl, un chouette type qui aime vraiment le soldat. Bien qu'il soit très occupé, il ne m'esbroufe pas, loin de là. Il me parle au contraire comme si j'étais un officier, m'interroge paternellement et lorsque je lui ai débité ma petite histoire, il me frappe amicalement sur l'épaule en disant :

— Ça fait plaisir de voir des poilus comme toi !...

Le train qui m'emmène est bondé de blessés français et boches.

Encours de route, je m'efforce de me rendre utile, comme de juste, mais je ne fais pas grand'chose de bon, paraît-il. Enfin, je m'occupe du mieux que je puis.

Je ne vous raconterai pas mon voyage de Montdidier à Compiègne. Il se passa sans incidents.

La ville de Gompiègne est remplie d'Anglais qui se montrent tous très aimables avec moi.

C'est à qui me donnera des cigarettes.

Ah! ils oat tout ce qu'il leur faut, les English, et ils sont équipés, faut voir.

L'officier auquel je m'adresse, et qui est un major, s'exprime en français aussi bien que vous et moi. Mon histoire l'intéresse beaucoup, et il rit à gorge déployée du bon tour que j'ai joué au lieutenant von Rupel. Il m'offre même de demeurer avec lui, car il aime dit-il,

les « audacieux garçons », mais je lui fais comprendre que je doit rejoindre mon régiment.

Il appelle alors un de ses officiers, lui parle quelques instants en anglais, puis finit par m'apprendre qu'il lui est impossible de me faire transporter à Tracy-le-Val. Aucune voiture ne va de ce côté. . .

Me voilà frais !

Je lui demande combien il y a de kilomètres de Compiègne à Villers-Cotterets.

Il consulte sa carte et me dit :

— Trente-sept exactement.

Une paille, quoi!... Mais bah! je ferai la route à pied.

Je dois encore m'estimer bien heureux d'être maintenant en lieu sûr.

Je ne sais ce que l'avenir me réserve, mais je dois avouer que jusqu'alors j'ai eu assez de chance, puisque je suis toujours parvenu à sortir des situations les plus embrouillées.

Le major anglais qui m'a accueilli et qui s'appelle Craiq se montre envers moi, d'une amabilité touchante.

Quand aux soldats, les « Tommies », comme on les appelle, il» me traitent absolument en frère.

Je dine avec eux et je vous prie de croire que je me les cale sérieusement, comme dirait Jollivet.

Après le repas, j'assiste à une représentation organisée par les sous-officiers anglais. Jamais je n'ai tant ri de ma vie. Ils sont vraiment très amusants, nos voisins d'Outre-Manche. Et moi qui me figurais que c'étaient des types moroses! Ah! bien ouitche!... Ils rigolent comme des gosses.

L'un d'eux, qui est paraît-il, un artiste d'un des plus grands théâtres de Londres, nous a joliment amusés en imitant «le Boche qui a peur du 75 ». Je ne comprenait pas ce qu'il disait, mais son jeu de physionomie, ses; gestes et ses attitudes me permettaient de deviner facilement ce qu'il racontait.

Après le concert, qui fut suivi d'un tas de rafraîchissements, les Anglais ont chanté leur hymne national, que nous avons tous écouté debout et tête nue, puis nous sommes allés nous coucher.

Pour la première fois depuis longtemps, j'ai un joli petit plumard où l'on enfonce comme dans du caoutchouc. C'est autre chose que mon box de l'hôtel du Soleil d'Or ! Inutile de vous dire que je ne fais qu'un somme, et quand je sors de mon pieu, le soleil est déjà levé depuis longtemps.

Il s'agit maintenant de se remettre en route. Je suis bien reposé, bien lesté. J'avalerai mes trente-sept kilomètres en moins de sept heures.

Après avoir remercié les braves English, et leur avoir serré la main comme à de bons copains, je me mets en route.

Une dizaine d'entre eux, histoire de faire un peu de footing, comme ils disent, tiennent à m'accompagner jusqu'à Rethondes et nous voilà partis en chantant, comme si nous allions à quelque fête des environs.

Les Anglais me forcent à répéter des refrains de régiment qu'ils essaient de reprendre en chœur avec un drôle d'accent, puis ils entonnent un air de marche qui est joliment entraînant.

Ça s'appelle Tipperary et c'est un peu comme qui dirait la fameuse rengaine que vous connaissez tous : Ous'' qu'est Saint-Nazaire ?

A Rethondes, nous buvons le coup de l'étrier; les Anglais ôtent leurs casquettes, me saluent de trois hip ! bip ! hip ! Hurrah ! et je m'engage seul sur la route qui mène à Vieux- Moulin.

Ah! les bons English!* au moins, on ne s'embête pas un seul instant avec eux...

En voilà des petits gars qui n'engendrent pas la mélancolie... C'est pas comme les Boches!

11 fait un temps magnifique, la terre est sèche et je marche d'un pas rapide.

Je vous ferai grâce des menus incidents de ce voyage, Qu'il vous suffise de savoir qu'à Pierrefonds des « terribles tauriaux » refusent de me laisser passer, sous prétexte que je n'ai pas de sauf-conduit. Ils me prennent sans doute pour un déserteur. Heureusement, tout s'arrange, grâce à un lieutenant auquel je raconte mes aventures et je puis continuer mon chemin, muni d'une feuille de route que je devrai exhiber à Païenne et à Bonneuil-en- Valois.

Je suis parti de Compiègne à huit heures du matin. Il est trois heures, quand je franchis le passage à niveau de la gare de Villers-Cotterets.

Là, je tombe sur un gendarme qui fait un tas d'histoires pour me laisser pénétrer dans la ville.

Heureusement que j'ai des relations dans le pays.

Je me recommande de M. Poliat, le commissaire spécial avec lequel je suis récemment allé à Soissons.

— G'est-y bien vrai que vous connaissez m'sieu Poliat ? demande le gendarme, d'un air soupçonneux.

— Puisque je vous le dis.

— Oh!... Ça ne sufiit pas... Vous pouvez me conter des blagues... Je m'iaisse pas monter l'coup comme ça, moi... j'suis un vieux roublard qu'en a vu de toutes les couleurs...

— Puisque vous ne voulez pas me croire, il y a une chose bien simple à faire .

— Laquelle?

— Conduisez-moi devant M. Poliat.

— Où c'est qu'il habite déjà?

— Gliez Mme Desmarrois, rue de Soissons...

— Ah ! c'est vrai... J'commence à croire, mon garçon que vous ne cherchez pas à vous payer ma tête... Eh bien, c'est ça... Allons rue de Soissons..,

Nous nous mettons en route. Le représentant de l'au-

torité qui est méfiant se tient tout près de moi, de façon à pouvoir me happer si je faisais mine de m'enfuir.

Tout en marchant, il me pose quelques questions.

On sent qu il n'est pas encore convaincu.

Nous arrivons enfin rue de Soissons.

C'est Mme Desmarrois qui nous reçoit.

Après l'avoir saluée, je m'apprête à expliquer mon affaire, mais le gendarme me coupe la parole :

— Voilà un particulier, dit-il, que j'ai rencontré à l'entrée de la ville... il a bien un sauf- conduit, mais ça ne suffit pas... Y a du louche, là-dessous... Gomme il prétend connaître M. Poiiat, nous sommes venus ici... Est-ce qu'il est là, le commissaire?

— Oui, répond Mme Desmarrois.

— Alors, on peut le voir?

— Attendez, je vais le prévenir.

M. Poiiat, qui vient de rentrer, après une tournée aux environs, est eu train de casser une coûte. Il nous reçoit dans la salle à manger de Mme Desmarrois.

— Tiens, vous voilà, fait-il en m'apercevant. Et il prend aussitôt une mine renfrognée.

Lui aussi se méfie. Il croit sans doute qu'il vient de m'arriver quelque vilaine histoire et que je me suis recommandé de lui pour arranger l'affaire.

Il demande d'un ton brusque :

— Voyons, qu'y a-t-il ?

C'est le gendarme qui prend la parole et explique mon cas.

Lorsqu'il a terminé, M. Poiiat me regarde :

— Qu'est-ce que ça signifie? dit-il... D'où venez- vous ?

— Je viens de chez les Boches, monsieur le commissaire.

— Vous voulez rire...

— Non, je parle sérieusement, je vous assure.

Et je me mets à raconter aussi brièvement que possible la curieuse aventure qui vient de m'arriver.

Le gendarme en est baba. Quant au commissaire, il se lève et me serre la main en disant :

— C'est très bien, mon ami... oui vraiment très bien. Vous ne manquez pas de culot.

— Pour sûr , approuve le gendarme qui me regarde maintenant avec admiration. Alors, vous avez vu Guillaume ?

— Comme je vous vois.

— Ça, c'est renversant, par exemple... Ainsi...

Le commissaire coupe court à l'enthousiasme du brave pandore.

— Ça sufiit, dit-il.

Et se tournant vers moi :

— Maintenant, où allez-vous ?

— Où je vais?... mais rejoindre mon régiment, parbleu!... ce bon 388 que je ne croyais plus revoir, Il doit toujours être dans les environs de Tracy... à moins qu'il n'ait été dirigé sur un autre point.

— Non, il est toujours là-bas. Je suis allé tantôt du côté de Puisaleine reconduire deux de vos camarades.

— Ali! lesquels?

— Le sergent Robin et Jollivel.

— Ils étaient donc venus à Yillers-Cotlerets?

— Oui, le commandant Colombier avait besoin d'eux pour les confronter avec l'espionne, mais quand ils sont arrivés, il était trop tard.

— La femme s'était échappée?

— Non, elle était morte.

— Pas possible?... Elle s'était suicidée?

— Pas du tout,

— Alors?

— Ce sont les Boches qui l'ont tuée ! . . . Pour le coup, je demeure ahuri.

Le commissaire spécial congédie le gendarme, qui est toujours là, planté comme un piquet, puis, quand il est sorti :

— Oui... reprend-il, notre espionne a payé sa dette...

— Et le faux commandant?

— Aussi... Mais celui-là nous l'avons fusillé. Les preuves accumulées contre lui étaient suffisantes. D'ailleurs, il avait avoué. De plus, des papiers trouvés dans la doublure de ses habits ne pouvaient laisser subsister aucun doute. Nous l'avons passé par les armes, hier matin.

« Quant à la femme, son cas était plus complique. Nous savions qu'elle renseignait l'ennemi, mais la gredine avait adopté un système de défense assez habile . Elle prétendait que tous les renseignements qu'elle avait fournis étaient sans importance, que le faux commandant la forçait à espionner et que c'était, par crainte de cet homme, qu'elle exerçait son vilain métier.

« Elle mentait, cela était certain, mais le commandant Colombier, qui est un homme juste, ne voulait pas la condamner sans preuves. On hésite toujours avant de fusiller une femme. Je suis donc allé chercher le sergent Robin et votre ami Jollivet. Je vous ai demandé aussi, mais on m'a dit que vous étiez porté comme disparu, et vos camarades conservaient peu d'espoir à votre sujet... Votre ami Jollivet, surtout, paraissait navré... C'est un bon camarade que vous avez là...

— Oh! oui... un bon, vous pouvez le dire... C'est plus qu'un camarade pour moi, c'est un frère.

— Bref, j'ai ramené Robin et Jollivet, car tous deux pouvaient confondre l'espionne. Malheureusement, lorsque nous sommes arrivés, il était trop tard, justice était faite.

— Comment cela?

— Vous vous rappelez que, lorsque vous avez quitté Soissons, les Allemands bombardaient la ville et que leurs obus tombaient un peu partout. Après avoir visé la cathédrale, le palais de justice et la préfecture, ils

ont allongé leur tir et, finalement, ils sont arrivés à démolir le bâtiment dans lequel l'espionne était enfermée... Elle a été écrasée sous les décombres...

— Vous en êtes sûr, au moins? C'est que la gredine est roublarde... elle a peut-être encore trouvé le moyen de s'enfuir.

— Non... car nous avons retrouvé son cadavre...

M. Poliat réfléchit, pendant quelques instants, puis il reprend.

— En somme, cette solution est peut-être la meilleure; mais avouez tout de même que c'est bizarre... Qui aurait pu se douter que les Allemands exécuteraient eux-mêmes leur associée...

— Oui, c'est étrange, en effet, mais comme vous dites, il est peut-être préférable que les choses se soient passées ainsi. La misérable n'a eu que ce qu'elle méritait... Si les Boches savaient qu'ils ont tué leur espionne, ils en feraient une tête!... Maintenant, il y a toujours ce maudit Schultz, ce chauffeur qui était le complice de la femme...

— Oui, celui-là, il faudra le retrouver aussi; je me suis mis à sa recherche, comme vous devez le penser, mais il doit avoir quitté la région, car j'ai eu beau me renseigner, personne ne l'a aperçu...

— Moi, je l'ai vu...

— Où cela?

— A Roye... Il est venu à l'hôtel du Soleil d'Or où j'étais prisonnier, et est reparti presque aussitôt avec le lieutenant von Rupel dont je vous parlais tout à l'heure...

— Vous êtes sûr de ne pas vous tromper?

— Vous pouvez me croire... D'ailleurs, je connais trop ce bandit de Schultz pour le confondre avec un autre.

— Merci du renseignement. Je vais aviser télégraphiquement mon collègue de Montdidier... L'espion avait toujours son auto blanche?...

— Oni, toujours.

— Il finira bien par se faire pincer... son signalement a été envoyé de tous côtés...

M. Poliat se lève et m'emmène en disant :

— Il est maintenant cinq heures... dans un quart d'heure, mon collègue Mallien va se rendre à Vic-sur- Aisne... Vous pourrez partir avec lui... Je vais même lui demander s'il ne peut pas vous déposer à Puisaleine.

Un voyage en auto, ça me va, car j'ai trente-sept kilomètres dans les pattes et je manque un peu d'entraînement, depuis que nous faisons la guerre de tranchées.

M. Mallien, l'autre commissaire spécial, qui est un brave type, lui aussi, et qui me considère un peu comme un copain, ne fait aucune difficulté pour me prendre avec lui.

Nous partons, et une demi-heure après, l'auto me dépose à Puisaleine, près du petit chemin qui conduit à notre cantonnement.

M. Mallien me dit au revoir et je vais retrouver les copains.

Mon émotion grandit au fur et à mesure que j'approche des maisons où se tiennent les camarades.

Je me demande si je n'ai pas fait un mauvais rêve, et si c'est vrai que j'ai été, pendant de longues heures, prisonnier des Allemands !

Bientôt, j'aperçois quelques poilus.

— Tiens, Parizot! s'écrie un caporal... On disait que t'avais été « fait » par les Boches.

— C'était vrai... Mais, tu vois, me voilà!

— Tu t'es barré?

— Gomme tu dis... Sais-tu si la 9e est au repos en ce moment?

— Oui... les bonhommes arrivent des tranchées, mais ils sont tellement vannés qu'ils dorment déjà.

— Bien. Merci!

Et je cours vers la bicoque où je suis sûr de trouver la Volige.

Avant de pousser la porte de notre crèche, j'écoute un moment. Je n'entends aucun bruit. J'entre tout doucement et je vois les copains couchés sur la paille. Ils sont éreintés, les malheureux, et roupillent tous à poings fermés.

La nuit commence à tomber.

Sans rien dire, je m'approche de Jollivet que je viens de découvrir et je me couche à côté de lui. Il dort de si bon cœur qu'il ne s'aperçoit de rien.

Ce qu'il va être épaté en me voyant !

Une heure se passe. L'obscurité a envahi complètement la crèche.

Soudain, la porte s'ouvre et des copains entrent en faisant un chambard de tous les diables.

Celte fois, la Volige se réveille et je l'entends qui hurle de sa grosse voix éraillée :

— Vous ailez pas bientôt taire vos gueules, tas de salauds!... Y a pas moyen de dormir dans c'te sacrée piaule.

Gomme les arrivants ne tiennent aucun compte de ses observations, il se dresse sur sa paille et s'écrie, menaçant :

Vous savez, si vous voulez pas mettre une sourdine à votre grelot, vous allez voir comment que j'm'appelle !

— Ben quoi, dit une voix, tu vas pas nous bouffer, j suppose... Dirait-on pas qu't'es Ppropriétaire de L'hôtel.

— J'vous dis d'ia fermer... comprenez-vous l'français?... Si vous voulez tailler un ours, allez-vous-en dehors, mais laissez roupiller ceux qui sont ici... On voit bien que vous n'êtes pas restés deux jours dans les tranchées, vous autres...

— Non, mais y a qu'toi, p'têt' qui y va dans les tranchées... On en r'vient aussi, nous.

— Oui, vous v'nez d'ia cantine, et vous êtes saouls.

— C'est toi qu'est saoul.

— J'suis saoul, moi! gronde Jollivet, qui c'est qu'a dit ça?... Qu'y vienne donc l'répéter, c'lui-là...

Les autres poilus se sont réveillés ; la discussion s'envenime, et c'est maintenant un raffut de tous les diables.

Un soldat a frotté une allumette :

— Parbleu! dit-il, c'est Garrabiol et son sous verge Mercadier.

La Volige s'est levé d'un bond et il est maintenant près des chambardeurs qui se calment aussitôt.

— Ah! ça m'étonne pas, dit-il... C'est encore Garrabiol... T'es pas malade, feignant, pour aller bidonner chez Poitrault... C'est toujours la même chose. Pendant qu'les autres s'font casser la gueule, loi tu t'fais porter pâle... Aie pas peur, mon cochon, ça aura une fin... c't'histoire-là.,. Ça s'rait tout d'même malheureux qu'y en aient qui f. . . rien et qu'les autres soient toujours à la danse.

Carrabiol ne répond pas . Il s'est couché sur sa paille et son copain Mercadier l'a imité.

La Volige regagne alors sa place, mais comme il n'y voit goutte, il trébuche sur les camarades étendus sur le sol.

Des protestations s'élèvent :

— En v'ià assez, la Volige!

— T'as pas fini d'nous chahuter...

— Moi, dès d'main, j'demande à changer d'crèche. . .

— Pour sûr, alors... moi aussi... c'est pas t'nable dans c'te sacrée bon Dieu d'turne. . .

Jollivet, qui a emprunté des allumettes, les frotte les unes après les autres en hurlant :

— N... de D... d'soufrantes, y en a pas une qui

veut prendre... C'est tout d'même s'f. .. du monde que d'nous vendre des allumettes comme ça. . .

Il parvient enfin à en enflammer une et se dirige vivement vers son « sac »...

— Tiens, fait-il tout à coujg, qui qu'c'est que c'goncier qu'est couché à côté d'moi... D'où qu'y vient encore c'poilu-là?... Eh! l'artiste. .. tu pourrais pas répondre quand on t'parle...

Je me suis couché sur le ventre et je ne fais pas un mouvement.

La Volige me secoue de toutes ses forces :

— Ben quoi, vas-tu parler... D'où qu'tu sors? T'es t'y d'ia 9e oui ou non... Si t'es pas d'ia 9e faudrait voir à dégager et vivement encore... C'est pas un asile de nuit, ici...

Pendant qu'il frotte une nouvelle allumette, je me suis vivement retourné sur le dos...

Il approche de ma figure le petit tison enflammé et demeure tout à coup bouche bée :

— Non, c'est pas Dieu possible!.. J'ai la berlue... j'deviens louf...

Je pars d'un bruyant éclat de rire.

— Parizot!... Parizot!... s'écrie Jollivet. Alors, vrai... c'est bien toi?... J'rêve pas!

— Non, mon vieux, tu ne rêves pas... c'est bien moi.

La Volige s'agenouille sur la paille et m'embrasse en murmurant :

— Ah! mon vieux!... mon pauv'vieux, si jamais j'croyais te r'voir!... C'est pas possible, c'est un miracle...

Il est tellement ému, le brave garçon, qu'il pleure comme un enfant.

— Mon vieux!... Mon pauv'vieux! répète-t-il sans cesse...

Il ne trouve pas autre chose à dire, tant il est saisi.

Aussitôt qu'il a repris un peu de son sang-froid, il se met à me questionner, Les autres copains sont aussi épatés que lui. Un cabot a allumé la camoufle et j'ai maintenant, autour de moi, une trentaine de poilus qui me regardent comme une bête curieuse.

Personne ne songe plus à pioncer. Il faut que j'y aille encore de ma petite histoire...

Dès que j'ai terminé, le sergent Robin est tellement enthousiasmé qu'il parle d'aller réveiller le lieutenant et le capitaine et j'ai toutes les peines du monde à l'en empêcher.

Quand nous Unissons par nous endormir, il est près de trois heures du matin.

Au réveil, une surprise m'attendait.

Aussitôt que j'ouvre les yeux, j'aperçois grand-père et le lieutenant Fb'nault qui me regardent en souriant. Je me frotte les yeux et me lève vivement, un peu honteux d'avoir dormi si longtemps.

Le capitaine m'embrasse avec effusion et me dit de sa bonne grosse voix :

— Sergent Parizot, je suis content de vous... Comme je le fixe d'un air étonné, la Volige s'avance

et me présente ma capote sur les manches de laquelle brillent deux jolies sardines d'or...

J'ai déjà eu bien des émotions dans ma vie, mais j'avoue qu'aucune n'approcha de celle-là. 'Je veux répondre, remercier ; les mots s'étranglent dans ma gorge et c'est à peine si je puis bredouiller :

— Merci! merci!... mon capitaine...

Là-dessus grand-père m'adresse un petit speech qui me fait venir les larmes aux yeux, puis quand il a fini, tous les copains, Robin en tête, viennent me serrer les phalanges.

Le lieutenant Hénault me regarde en souriant et me dit, avec un petit clignement d'œil :

— Maintenant, Parizot, Une te reste plus qu'à gagner tes galons d'adjudant.

— Et il les gagnera, ajoute le capitaine.

Je ne sais sije les gagnerai, comme il disent, mais j'avoue que les galons de sergent me suffisent pour l'instant.

Je n'ai jamais été ambitieux. Je cherche à bien servir mon pays et rien de plus.

Je propose aux camarades d'arroser mes galons, mais je me souviens tout à coup que je n'ai plus d'argent, et je fais part de ma gêne à Robin.

— Bah! me dit le brave sergent... je paierai pour toi... Tout le pognon du père Follavoine ne s'est pas encoreenvolé... Aufond,vois-tu,çaadubonleséjourdans les tranchées, car on est obligé de faire des économies.

Poitrault, le cantinier, qui flaire une bonne aubaine, me reçoit avec des démonstrations d'amitié vraiment touchantes :

— Ça m'étonnait aussi, dit-il, qu'un lascar comme toi reste aux mains des Prussiens... Yen a qui n'auraient pas pu s'en tirer, mais j'étais tranquille sur ton compte... Je disais encore ce matin à Goflinel : « Vois-tu, mon vieux, Parizot nous reviendra... s'il est encore en vie y trouvera bien Y moyen de brûler la politesse aux Boches. »

Robin a commandé du « blanc », quatre boîtes de sardines et du pain de fantaisie... Une vraie noce!

Cependant, il se produit un petit incident qui manque de tout gâter. Comme Carrabiol s'est invité, lui aussi, la Volige entre dans une colère épouvantable.

— J'veux pas voir c'gars-la ici, hurle-t-il. Si Poitrault lui dit pas d'sortir, moi je l'f. .. à la i orte!..,

Carrabiol auquel la vue des litres que l'on débouche a donné une énergie surprenante riposte, d'un ton courroucé :

— Et pourquoi que j's'rais pas ici comme les autres? J'suis t'y d'ia 0e, oui ou nun?

— J'te répète quej'veux pas voir ta gueule...

— D'abord, c'est-y toi qu'arroses?

— Qu'ça soit moi ou un autre, j'te dis d'sortir, et illico...

La discussion tourne à l'aigre. Je connais la Volige et je vois le moment où il va empoigner Garrabiol.

Je m'interpose entre les deux adversaires et je m'efforce de calmer Jollivet :

— Voyons... C'est pas dans un jour comme celui-là où l'on devrait être tout à la joie qu'il faut se chamailler... Je suis revenu parmi vous et je ne veux pas assister à des scènes. D'ailleurs, on est tous copains ici... C'est stupide de vouloir se bouffer le nez... Cognons sur les Boches tant que vous voudrez, pour ça, j'en suis, mais je ne peux pas admettre que des poilus en viennent aux mains...

— D'abord, Carrabiol... c'est pas un poilu, répond Jollivet... Un poilu s'fuit jamais porter malade au moment où on va s'battre...

J'ai toutes les peines à raisonner ce sacré la Volige :

— Allons, lui dis-je... fais-le pour moi... Tu es un ami, pas vrai?

— Pour sûr... et un bon, va, mon vieux Parizot... mais toi t'es un poilu... t'as pas l'cœur qui s'décroche quand y va y avoir d'ia casse...

— Je suis sûr que Carrabiol se distinguera avant peu... Tu verras.

— C'jour-là, c'est moi que j'remplacerai l'général Joffre, alors...

Carrabiol est piqué au vif :

— Bien sûr, dit-il, que j'me distinguerai tout comme un autre... et t'nez. j'veux perdre mon nom si j'démolis pas deux Boches, avant la fin d'Ia semaine.

— J'te prends au mot, s'écrie Jollivet. Si tu fais ça... eh bien, j'te rends mon estime.

Je force les deux ennemis à se réconcilier. Jollivet fait

bien un peu la grimace, niais il consent toutefois, sans grand enthousiasme, à prendre la main de son adversaire.

La paix est faite, Poitrault emplit les verres et la conversation roule sur mon séjour parmi les Boches.

Ah ! jeflnis par en avoir assez de raconter mon histoire.

J'en suis au moment où je viens de revêtir la capote du lieutenant von Rupel, quand Ghauveau, le vaguemestre, entre dans la cantine :

— Tiens, Parizot!... Ah ben, en v'ià une bonne... si je m'attendais à te r'trouver, par exemple!... T'étais porté disparu.

— Oui, mais je reparais.

— Je l'vois bien, N... de D..., mais c'est embêtant ça.

— Comment! s'écrie la Volige stupéfait, tu trouves que c'est embêtant que not'copain soit rev'nu?

— C'est pas ça que je veux dire... Vous m'comprenez mal.

— Alors, explique-toi.

— Eh ben, voilà. On m'avait remis un état des morts et des disparus. Les états, c'est sérieux, j'suppose... En tout cas, on doit s'y conformer, s'pas? C'est pour la régularité qu'on les dresse. Moi, j'peux pas d'viner qu'ceux qu'on porte disparus peuvent rev'nir comme ça tout d'un coup.

— Explique-toi, voyons, clame Jollivet; où qu' c'est qu'tu veux en venir?

Le gros Chauveau me regarde avec un air navré, et laisse tomber ces mots :

— Eh ben, voilà : lundi soir, il est arrivé une lettre pour Parizot... Alors...

— Alors ? fais-je avec inquiétude.

— Alors... JTai retournée aussitôt avec la mention «Disparu»... Faut bien s'conformer aux instructions, s'pas ?

XXX VJH Un revenant

Les camarades éclatent de rire, mais moi je suis atterré.

Cette lettre, c'était sûrement Jacqueline qui me l'envoyait.

Il faut que je lui écrive immédiatement pour la tranquilliser. La pauvre petite ! Que doit-elle penser ?

Je demande aussitôt du papier à lettre et je me mets à écrire. Les copains causent maintenant à voix basse pour ne pas me troubler.

Ma lettre finie, je la mets sous enveloppe et la donne à Chauveau en disant :

— Le courrier est-il parti ?

— Non, on vient le chercher à neuf heures.

— Quelle heure est-il maintenant ?

— Huit heures et demie.

Je respire. Jacqueline sera bientôt tout à fait rassurée, mais quelles tristes journées elle a dû passer, la pauvre gosse !...

Enfin, le mal est réparé. Je ne puis en vouloir à Chauveau ; il lui était impossible de prévoir qu'un poilu capturé par les Boches reparaîtrait aussi vite. C'est égal, je trouve que, dans des cas semblables, on devrait attendre quelques jours avant de retourner les lettres.

Ce petit incident a jeté un froid, mais je m'efforce de ramener la gaieté. Ce n'est pas très difficile. Un rien suffit et les rires éclatent de nouveau.

Robin porte un toast à ma santé ; Jollivet trouve comme toujours, des mots drôles qui font tordre l'as-

sistance, et Poilrauli, qui veut aussi payer sa tournée, débouche de nouveaux litres.

La petite fête pourrait durer longtemps, mais il faut savoir commander à sa gueule, comme dit la Volige.

Ghauveau nous quitte le premier pour aller porter son courrier, et je me garde bien de le retenir, comme vous le pensez.

A peine est-il sur le pas de la porte qu'il rentre aussitôt en criant :

— Hé ! les amis... j'vous annonce une visite !

Nous l'entendons qui cause quelques instants au dehors, puis tout à coup une silhouette massive s'encadre dans le chambranle de la porte :

— Plotin !... c'est Plotin !...

— Oui, les aminches, c'est moi... Bonjour tout le monde !...

Et il s'avance lourdement, les mains tendus, la figure souriante...

Le premier moment d'effusion calmé, on accable le nouvel arrivant de questions...

— Te v'ià r'venu !

— Y paraît... j'viens r'piquer au truc...

— Ben, mon vieux, fait Robin, t'as bien profité.

— N'est-ce pas ?... D'puis que j'vous ai écrit, j'ai encore augmenté d'six livres... t'nez, regardez mon falzar.

Il se tourne, soulève sa capote et nous montre son pantalon dans le fond duquel on a été obligé de rajouter un soufflet.

— Ah ! mon cochon, s'écrie la Volige, t'en as un obusier!... Non, c'est rien d'ie dire!... Tu pourrais faire concurrence au 420 allemand... Bon Dieu d'bon Dieu, que culasse !

— Et l'bide !... zyeutez mon bide... Y en a là d'dans...

— On dirait qu't'as mis un polochon dans ta capote.

— Possible... mais, malgré ça, toujours aussi alerte...

C'est pas l'iard qui m'empêche de m'grouiller... T'nez ! Et nour nous prouver qu'il n'est pas impotent, Plotin lance sa jambe droite de côté et la fouette vivement avec la gauche.

— Que qu'vous en dites de c't'aile de pigeon-là... c'esty envoyé, oui ou non? Robin qu'est sec comme un coup d'trique en f'rait sûrement pas autant... Ni toi non plus, Trompe-la-Mort...

Trompe-la-Mort est un nom d'amitié que ce vieux la Panse donne parfois à Jollivet, à cause de sa maigreur.

— Non, mais penses-tu, fait la Volige un peu vexé... Tiens, pige-moi ça.

Et il exécute sur place un magnifique saut périlleux.

— Bien j'té ! dit Plotin. J'vois qu't'as toujours d'ia moelle dans les pincettes. Allons, ça va bien, on est un peu là. Mais c'est pas tout ça. Quand j'suis entré, vous étiez tous en train d'bidonner et y a pas seul'ment un enfant d'salaud qui m'offrirait un glass.

Robin remplit un verre et le tend à la Panse.

Plotin trinque avec tout le monde, vide son verre d'un trait, le repose sur la table, et s'essuie les lèvres avec le revers de sa main en disant :

— Fameux, l'pinard!... Ça vaut mieux qu'un coup d'pied dans le... parfaitement. Allons, j'vois qu'vous vous embêtez pas. C'est la noce, quoi!...

11 nous englobe d'un regard circulaire et reprend :

— Les Pruscos ont pas fait trop d'dégats à c'qu'y paraît... car je r'connais pas mal de gueules ici. Tiens! mais j'vois pas Goublin... ni Madick... ni la Brocante... C'est-y que les Boches les auraient rayés du tableau d'avancement ?

— Madick et Goublin sont prisonniers, explique Robin.

— Et la Brocante ?

— Dégelé... pas plus tard qu'hier.

— Pauv'vieux! C'était un bon type, mais il avait la

poisse... comme c'pauv' Martineau. Ah ! t'nez, j'y pense souvent à c'lui-là... et j'peux pas m'faire à l'idée que j'ie r'verrai plus... Mais j'suis là qui bavarde, et j'vous d'mande seuTment pas comment que ça va ici. Les Boches ont r'culé, à c'que j'yois ?

— Oui, pas mal, fait Jollivet, mais à présent y s'cramponnent comme des enragés... y veulent pas f... le camp, ces chameaux-là... Paraît que nous avons affaire à des troupes fraîches...

— On les aura quand même...

' — Bien sûr. .

— Quand est-ce que vous retournez aux tranchées ?

— Demain.

— Chouette! papa... j'vas pouvoir faire un carton.

— Prends garde qu'y t'prennent pour cible.

— Pas d'danger... on s'planquera comme il faut...

Les verres sont vides, les bouteilles aussi, et nos ressources ne nous permettent plus de renouveler les consommations... Nous prenons congé de Poitrault et nous regagnons notre crèche.

— Faudrait p't'êt' que j'me montre au capiston et au lieutenant Hénault... dit Plotin... Où qu'y perchent, a présent?

— J'vas t'conduire, offre la Volige... tu viens, Parizot ?

— Non... je vais voir un copain... Vous me retrouverez près du lavoir.

— Entendu...

Ils s'éloignent tous deux bras dessus, bras dessous, et je ne puis m'empêcher de rire tant le contraste est frappant entre ces deux hommes.

On dirait un hippopotame qui se balade à côté d'une girafe.

Après avoir tourné le coin du petit bois qui se trouve à l'entrée du cantonnement, je me dirige vers la bicoque où l'on soigne les quelques blessés que l'on ne veut

pas évacuer sur l'arrière. J'ai hâte de revoir ce brave Monlignon.

Je le trouve assis devant la porte de l'ambulance. 11 a toujours la tête entourée de bandages, mais la mine n'est pas mauvaise.

En m'apercevant, il se lève et vient au-devant de moi.

Dieu ! qu'il est laid sans sa barbe, il a l'air d'un de ces vieux garçons de café, comme on en rencontre dans les bouis-bouis de banlieue.

Il me serre les mains avec force et je m'attends à ce que, lui aussi, m'Interroge sur mon équipée, mais il ne sait rien. Ils vivent comme des brutes, dans cette ambulance-là.

— Tu sais, me dit-il, Euzébie n'a pas encore répondu. Pour moi, Chauveau doit garder les lettres dans son sac, c'e. t pas possible. J'connais Euzébie ; elle répond tout de suite, dès qu'on lui écrit.

Je cherche à le rassurer, mais il continue à pester contre ce sacré poivrot de vaguemestre, qui s'f... autant des lettres que de colin-tan: n.

— Si ça continue, je m'plaindrai au capitaine... J'demando pas mieux que de me faire ; rouer la paillasse, mais j'veux qu'en échange on me donne au moins mou courrier... On en prend trop à son aise avec les hommes, ici. Ça n'peut pas dur: r... Tant qu'on réclamera pas, ça s'ra toujours la mênie chose...

Quand il a fini de déblatérer contre le vaguemesire, il me parle de sa santé. Il est beaucoup mieux et il va bientôt pouvoir reprendre son service. Ses blessures n'étaient que superficielles...

— On est encore bon, dit-il.

Puis au bout d'un instant, il ajoute :

— Ne crois-tu pas, que je mérite une récompense?... Si on doit avoir des égards pour quelqu'un, ce serait plutôt pour moi... n'est-ce pas ?... Je suis un territorial...

— II est possible que l'on te nomme caporal.

— Caporal!... Ah! tu crois !... Moi, je vais te dire, les galons, ça m'est égal... J'aimerais mieux la médaille militaire.

— Peste !... comme tu y vas, toi... Tu crois que ça se donne comme ça, la médaille militaire ?

— Dame ! J'ai été blessé.

— Possible, mais pas bien grièvement.

— Il a fallu me couper la barbe.

— Ça c'est pas suffisant pour te décorer.

— C'est pas ça que je veux dire... mais enfin, ça fait déjà la deuxième affaire à laquelle je prends part... J'étais à la ferme de l'Eperon... De plus, avec les autres, j'ai contre-attaque deux fois les Boches... 11 me semble qu'un territorial qui a si vaillamment payé de sa personne aurait bien droit à la médaille... C'est pas que je sois vaniteux... tu me connais... mais ça ferait tant plaisir à Euzébie... elle serait si heureuse si j'étais décoré... J'ai d'ailleurs failli l'être, au mois de juillet dernier.,. Mon ami Jacassol, le député de noire arrondissement, avait demandé pour moi les palmes académiques, mais la guerre est venue!... Ce sera pour une prochaine fournée, j'en suis sûr, car Jacassot fait ce qu'il veut, mais je t'avoue que j'préférerais la médaille militaire aux palmes académiques.

— Je te crois, tu n'es pas difficile.

Monlignon reste songeur.

Comme je ne veux pas le décourager, je lui donne à entendre que s'il se distingue, lors d'une prochaine aflaire, il pourra peut-être voir son espoir réalisé.

Il reprend, après quelques minutes de réflexion :

— Tu es bien avec le capitaine toi... Tu pourrais peut-être lui dire deux mots... J't'assure, mon vieux Parizot, que je n'suis pas un ingrat... Si des fois, par ton intermédiaire, je parvenais à décrocher la médaille, eh bien, la guerre finie, quand nous serions rentrés

dans nos foyers, j'te ferais cadeau d'une bonne barrique de Saint-Emilion... et du vrai, tu sais. De plus, je te recommanderais à Jacassot qui te dénicherait sûrement une bonne petite sinécure...

J'avoue que je ne trouve rien à répondre... Il est impayable ce sacré Monlignon . . .

Est-ce qu'il me prend pour un courtier en décorations...

Non, mais a-t-on idée de ça?... Offrir une barrique de Saint-Emilion, pour qu'on lui fasse obtenir la médaille...

Je lui promets cependant de m'occuper de lui...

— Tu parleras au capitaine, hein ?

— On verra. . . On verra. . .

Plus souvent que je parlerai de ça à grand-père!... D'ailleurs, je le connais, c'est un homme honnête et droit... Il m'enverrait promener et prestement encore.

Monlignon n'en démord pas et me cramponne toujours, quand fort heureusement, l'arrivée de la Volige et de Plotin met fin à cette conversation qui devient plutôt gênante.

— Parait, mon vieux, s'écrie la Panse, que j'vais pas rester longtemps à rien faire... On dit qu'à la nuit, nous allons filer aux tranchées . . . J'aurais mieux aimé qu'ça soit d'main, mais tant pis, c'est pas nous qui donnons des ordres, s'pas? Faudrait voir un peu à visiter ses armes... Moi, j'sais pas c'que mon flingue estd'venu... On va m'en donner un autre, bien sûr, mais j'y t'nais au mien... il était d'une justesse épatante...

Ayant aperçu Monlignon, Plotin le regarde pendant quelques instants, puis demande :

— Qui qu'c'estque c't'ancien-là?... J'I'ai jamais vu... Pour sûr qu'y doit être d'ia classe... et d'puis longtemps encore !...

Monlignon répond, un peu vexé.

— On a beau être un ancien, comme tu dis, n'empêche qu'on s'tient quand même et proprement encore, pas vrai Parizot ?

— Bien sûr, que je réponds... Mon ami Monlignon est un vrai poilu... Il a été blessé dans les tranchées, lors d'un récent engagement.

Monlignon, qui trouve sans doute que je ne le fais pas assez mousser, éprouve le besoin de se tailler une petite réclame.

Il s'approche de Plotin, le prend par un bouton de sa capote et ne le lâche plus :

— Tu aurais pu dire aussi, Parizot, que nous étions ensemble à l'attaque de la ferme de l'Eperon... Ah! ça chauffait dur, je te prie de le croire... Des mitrailleuses devant, des mitrailleuses derrière, sur les côtés... oui, même sur les côtés... avec ça une sacrée fusillade qui partait de dessous bois. J'suis encore à me d'mander comment qu'nous en sommes revenus. . . Pour ma part, j'suis sûr d'avoir abattu au moins dix Prussiens...

— Dix !... mais non, tu t'trompes, mon vieux, fait Jollivet toujours gouailleur... C'est pas dix que t'as abattu, mais vingt. .. J'ies ai comptés... Tu f'sais mouche à tout coup...

— Ben vrai! s'écrie la Panse en jouant l'étonnement, c'est épatant!... Comment qu'tu t'appelles, l'ancien ?

— Monlignon.

— C'est pas Monlignon, qu'on devrait t'appeler, mais la Mort-aux-Boches... Pas vrai, les aminches?

Nous approuvons en riant et Monlignon, tout heureux du surnom que Plotin vient de lui donner, continue en élevant la voix...

— Parfait!... La Mort-au-Boches !... J'aurais jamais trouvé ça... Ah! mon vieux colon, tu peux dire que t'as l'chic pour baptiser les gens... Mais c'est pas tout ça... un baptême ça s'arrose... La Mort-aux-Boches vous paye une tournée.

— Merci, dit la Panse, on sort d'en prendre... ça s'ra pour une autre fois.

— Gomme tu voudras, mais, tu sais... c'est de bon cœur...

Et Monlignon dit vrai.

Rien ne peut lui être plus agréable que ce surnom terrible, redoutable et glorieux qui fait de lui une sorte de héros, le place au-dessus des autres et l'auréole d'une gloire nouvelle...

Le gaillard sait bien que souvent l'homme ne doit sa réputation qu'à un sobriquet et qu'il suffit parfois d'un surnom pour vous rendre célèbre... A force de dire « Monlignon, la Mort-aux-Boches », on finira peut-être par croire que c'est vrai, qu'il est un foudre de guerre et dame !... l'occasion aidant, et Jacassot aussi, il se pourrait que le petit ruban jaune et vert ornât un jour sa boutonnière.

Le pauvre garçon ne voit pas qu'on se paye sa fiole, et comme il a affaire à deux spécialistes en montage de bateaux, la plaisanterie se prolonge.

Plotin feint de s'extasier aux récits de Monlignon, et Jollivet exagère, avec une complaisance rare, les faits d'armes de la « Mort-aux-Boches ».

Un incident vient fort heureusement mettre fin à cette plaisanterie qui pourrait mal tourner, car Monlignon a mauvais caractère, et s'il supposais qu'on le « charrie », il entrerait dans une colère épouvantable.

Nous venons d'anercevoir un civil qui se dissimule entre les arbres, à une centaine de mètres de là.

— Tiens! tiens! lait la Volige, v'ià un citoyen qu'a l'air de joliment s'intéresser à not' cantonnement.

— C'est p't'ètrc un photographe qui vient prendre des vues pour un journal illustré, hasarde Monlignon, qui ne serait point fâché qu'on le représentât sur « ie théâtre des opérations » en compagnie des héroïques poilus de la 9e. Ge serait une pièce de plus au dossier, et, avec

l'appui du député Jacassot, peut-être arriverait il à décrocher plus facilement la médaille qu'il convoite.

— Ça, un photographe, répond la Panse... Jamais d'ia vie... D'ailleurs, t'nez, zyeutez l'type, il a l'air de s'méfier... Pour sûr que c'gaillard-là doit avoir de mauvaises intentions...

— Bougez pas... dit Joliiveî... Faites comme si de rien n'était, moi, j'vas tâcher de l'poisser...

Et la Volige se glisse doucement dans le bois, pendant que la Panse, Monlignon et moi, faisons toujours semblant de causer.

Quelques minute- s'écoulent. Nous n'apercevons plus Jollivet, mais nous distinguons toujours l'homme qui s'est à demi dissimulé derrière un arbre.

Jugez de notre stupéfaction quand nous voyons la Volige qui revient en compagnie de l'individu suspect.

Ce dernier, que je finis par reconnaître n'est autre que M. Poliat, Je commissaire spécial.

Jollivet m'appelle omme la Panse et Monlignon

veulent me suivre, il me fait comprendre par signes que c'est moi seul qu'il demande.

Qu'est-ce que cela signifie? Gomment se fait-il que M. Poliat soit venu au cantonnement ? Il ne m'a cependant pas fait part, la veille quand je l'ai quitté, de son intention de se rendre à Puisaleine.

Maintenant, il avait peut-être des raisons pour cela. Il n'est pas obligé, après tout, de me prendre pour confident.

La poursuite en auto

Dès que je rejoins M. Poliat et Jollivet, le commissaire spécial mo dit :

— Vous êtes étonné de me trouver là, n'esl-ce-pas?

— Ma foi, je l'avoue.

— Eh bien, grâce aux renseignements que vous m'avez donnés hier sur l'espion Schuitz, je crois que nous tenons cet homme.

— Pas possible ?

— Ecoutez-moi... Vous m'avez dit que le drôle avait quitté Roye en auto, en compagnie d'un officier. J'ai aussitôt télégraphié à Montdidier et j'ai appris qu'un individu dont le signalement correspond exactement à celui de Schuitz, a été vu hier dans cette ville, place Faidherbe, devant l'hôtel Saint-Eloi. Il conduisait une auto blanche dans laquelle il n'y avait personne. Il avait dû laisser quelque part en route le lieutenant dont vous m'avez parlé . D'ailleurs, celui-ci portait, m'avez-vous dit, l'uniforme allemand. Il n'a donc pas dû sortir des lignes prussiennes. Il est certain, en tous cas, que l'espion a été chargé d'une mission, puisque de Roye il est venu à Montdidier. Comment ? Je me le demande encore. Il faut que cet individu soit joliment habile pour arriver à pénétrer sur notre front... Bref, de Montdidier, il est allé à Saint-Just-en-Chaussée, où on l'a également signalé. De là, il s'est dirigé sur Estrées-Saint-Denis, puis sur Gompiègne.

— Vous en êtes-sûr?

— Absolument. Bien plus, il a quitté Compiègne ce matin et on l'a vu s'engager dans la forêt de Laigue près de Ghoisy-au-Bac. Je n'ai pas perdu de temps. Je suis monté en auto et suis venu ici, certain que le misé rable se montrerait dans ces parages. Le commandant Colombier, auquel j'ai fait part de ces différentes communications, est persuadé que l'espion a intérêt à savoir où sont allées les troupes parties depuis deux jours de Compiègne. Comme les Allemands ont été obligés de dégarnir leur front du côté de Tracy, ils ont peur que ces troupes ne parviennent à forcer leurs lignes, et ils veulent être fixés pour envoyer aussitôt des réserves...

Il s'agit d'ouvrir l'œil... Vous, Parizot, et vous aussi Jollivet, vous connaissez Schultz... J'ai ma voiture, là, à quelques mètres, derrière ces arbres... Si l'auto blanche vient par ici, nous lui donnerons la chasse...

— Oh! pour ça, j'en suis 1 s'écrie la Volige.

— Il faudrait cependant, dit M. Poliat, prévenir votre capitaine, car je ne puis vous emmener ainsi, sans son autorisation... C'est lui que j'attendais, quand vous m'avez aperçu... Je désirais lui parler avant de vous voir.

— Le capitaine doit être dans la bicoque en ruine qui lui sert de bureau.

— Je croyais l'avoir aperçu tout-à-1'heure.

— C'est possible... Voulez-vous que j'aille à sa recherche?

— C'est cela, mon ami. Parizot et moi nous vous attendrons ici... car il ne faudrait pas laisser échapper la voiture, si parfois elle apparaissait.

Jollivet s'en va, en courant.

Par précaution, M. Poliat s'est rapproché de son auto qui est arrêtée en bordure de la route.

Le chauffeur, un grand gaillard qui n'a pas l'air d'avoir froid aux yeux, se tient sur son siège.

Soudain, nous entendons un ronflement de moteur, et, dans un nuage de poussière, nous apercevons vaguement une automobile qui arrive sur nous.

— Mettez vite en marche ! commande le commissaire spécial.

Mais au moment où le chauffeur donne un tour de manivelle, l'auto passe devant nous comme une trombe.

Si vite qu'elle ait fui, j'ai cependant vu sa couleur... elle est blanche... J'ai aussi reconnu, rien qu'à sa silhouette, l'homme qui se tient au volant... c'est Schultz, il n'y a pas d'erreur possible.

M. Poliat était bien renseigné.

D'un bond, le commissaire et moinous sommes montés dans notre voiture, qui file aussitôt, à toute allure,

sur les traces de l'auto blanche. Nous n'avons pas eu le temps de prévenir le capitaine, mais tant pis ! Jollivet lui expliquera l'affaire.

— De toute façon, nous rattraperons le bandit, m'explique M. Poliat, car il sera bien obligé de s'arrêter, dès qu'il arrivera devant un poste,

— A moins qu'il ne passe quand même.

— Je ne le crois pas.

Déjà, nous entrons en forêt.

Devant nous, une route droite ouvre une large tranchée blanche dans le massif des frondaisons rouillées d'automne. Nous n'apercevons rien, mais l'écho du sous-bois répercute la trépidation lointaine d'un moteur.

Le chauffeur de M. Poliat est habile. Malgré la vitesse fantastique à laquelle nous marchons, il évite habilement les trous et les ornières. J'ai, malgré tout, un petit frisson en songeant que la moindre embardée peut nous jeter contres lesarbres, où nos têtes s'écraseraient comme des calebasses.

Un tournant se présente. Sans modérer son allure, le chauffeur l'aborde crânement. Il y a un moment de tangage, une secousse me jette sur M. Poliat, mais c'est tout...

Soudain, notre chauffeur s'écrie :

— Là-bas!... là-bas!... Nous les tenons!

Le commissaire et moi regardons par la glace avant et nous apercevons en effet, devant nous, une auto qui file un train d'enfer, mais nous ne pouvons retenir un cri de stupéfaction...

Cette auto n'est pas blanche, elle est rouge!

Alors, ce n'est donc pas la même !...

Celle que je n'ai fait qu'entrevoir était pourtant blanche... J'ensuis absolument sûr.

D'ailleurs, M. Poliat l'a vue comme moi et il a eu aussi le temps d'en distinguer la couleur.

Tout à l'heure, nous avons dépassé en chemin qui

conduit au château d'Oftémont... La voiture que nous poursuivons aurait-elle brusquement tourné à droite ? Ce serait vraiment jouer de malheur!...

Ce qu'il y a de certain c'est que nous donnions la chasse à une auto blanche et que maintenant nous sommes derrière une voiture rouge...

Celle-ci ne tarde pas d'ailleurs à disparaître de nouveau, après un tournant.

— Accélérez!... accélérez!... crie M. Poliat. Le chauffeur répond sans se retourner :

— Impossible!... Je donne toute la vitesse...

La route serpente maintenant, à travers bois; c'est une série de coudes, de courbes, et notre conducteur est forcément obligé de ralentir...

— Nous filons sur Attichy, dit le commissaire; il y a là un poste de territoriaux. L'homme que nous poursuivons sera bien obligé de s'arrêter... Pourvu que nous arrivions à temps ! . . .

Nous cherchons à nous persuader que nous nous sommes trompés, que nous avons mal vu... que l'auto était blanche, mais que c'est la réverbération du soleil à travers les arbres qui l'a fait paraître rouge.

Nous roulons maintenant à découvert et déjà nous apercevons le clocher d' Attichy. Bientôt, nous voyons un rassemblement et nous distinguons des soldats qui semblent en proie à une vive agitation... Nous sommes arrivés au poste de surveillance, établi sur la route. Nous stoppons et, devant nous à trente mètres à peine, nous voyons une auto rouge renversée dans un fossé.

M. Poliat se fait reconnaître et interroge à la hâte un territorial.

— Y n'a pas voulu s'arrêter, dit l'homme et ma foi, tans pis, on y a f... un coup de fusil... Ali! il n'a pas été loin... voyez, sa voiture a versépresque aussitôt. ..Nous autres, on connaît que la consigne... J'sais bien qu'c'est toujours embêtant d'tuer un homme, mais pourquoi aus-

si qu'y voulait passer outre... Y fonçait sur nous comme si qu'y voulait nous écraser... Alors, Corbineau, qu'est un bon tireur, y a envoyé une balle dans la tête. .. et il l'a pas raté, allez... Presque aussitôt, le type a lâché le volant et la guimbarde est allée donner dans la berge...

Nous nous approchons, redoutant une méprise, quand soudain, j'aperçois le chauffeur qui est étendu à côté de sa voiture, les jambes dans le fossé.

Il n'y a pas d'erreur... c'est bien Schultz. La fausse barbe qu'il portait a glissé sous son menton. Seule la jugulaire du képi la retient encore.

— Est-ce notre homme? interroge le commissaire.

— Oui, c'est lui...

— Vous en êtes certain?

— Oh! absolument... Je connaissais trop bien cet individu... ie doute n'est pas possible.

Schultz respire encore.

Nous retendons sur le bord du fossé.

Il entr'ouvre un moment les yeux, bredouille quelques mots sans suite, puis sa tête retombe brusquement en arrière...

— Il est mort, dis -je à M. Poliat.

— Oui, et c'est dommage, car il aurait pu nous apprendre des choses intéressantes. Fouillons-le, nous allons voir.

Le commissaire spécial entr'ouvre la vareuse du chauffeur et plonge sa main dans la poche intérieure du vêtement.

Il en retire un revolver automatique et un portefeuille bourré de papiers.

— Gardez cela, me dit-il.

Dans une autre poche, il découvre un numéro du Berliner Tageblatt et un brassard vert sur lequel sont brodées en rouge les lettres A. St.

— Ça, dit-il, c'est un brassard allemand, service de l'état- major.

Quand toutes les poches de l'espion ont été visitées M. Poliat se dirige vers la voiture qui gît, renversée sur le côté, à quelques mètres de là.

C'est une puissante auto, à la carrosserie robuste, dont le volant est placé à gauche. La glace d'avant s'est brisée en trois morceaux et l'un deux s'est piqué dans l'herbe, le long du fossé.

Le commissaire ouvre le coffre qui se trouve sous le siège et découvre, parmi des chiffons, une casquette grise avec la cocarde allemande.

Quand il a terminé son inspection, il dit à un sergent territorial:

— Gardez cette voiture jusqu'à ce qu'on vienne la chercher.

— Oh ! répond l'homme, on peut parfaitement la remettre en état. Le capot est un peu cabossé, mais le moteur n'a rien et la direction n'a même pas été faussée.

Nous regardons l'auto. Elle ne paraît pas, en effet, avoir trop souffert.

Brusquement, M. Poliat se penche sur un des panneaux de la voiture et semble examiner attentivement quelque chose.

— Tiens, fait-il, voilà qui est curieux... oui très curieux.

Et, tout en parlant.il promène ses mains sur les ferrures.

— Parbleu ! dit-il au bout d'un instant, je m'en doutais... Cette voiture est truquée.

Il tourne un petit volant placé à gauche du siège et une plaque de métal rouge se met à glisser rapidement, découvrant une surface blanche peinte auripolin. Bientôt, sous l'action d'un engrenage, la plaque rouge disparaît et se loge à l'arrière, dans une rainure admirarablement disposée.

— Voyez, me fait remarquer le commissaire spécial, on peut, à volonté, changer la couleur de cette auto. Un

adroit système mû par une manivelle permet, en un clin d'oeil, en faisant glisser des feuilles de tôle superposées, de changer la teinte du coffre.

«Pour modifier les numéros arrière de la voiture, la chose est encore plus simple. Il suffit d'appuyer sur ce bouton, et grâce à un alphabet très assorti de lettres et de chiffres, il est facile de composer un matricule nouveau. C'est, ma foi, fort ingénieux, et j'avoue que c'est la première fois que je vois cela... L'espion pouvait ainsi dépister facilement ceux qui loi donnaient la chasse. A un tournant, il fa'sait jouer à la hâte le petit volant que voici, et l'auto changeait de couleur. Quant aux numéros, il les modifiait à son gré, en quelques secondes. La voiture était tantôt rouge, tantôt blanche, et passait partout, malgré la surveillance dont elle était l'objet. Quant au chauffeur, il savait à merveille changer sa pfrysionomîe. Il se présentait tantôt sous les dehors d'un robuste gaillard barbu comme un sapeur, tantôt sous l'apparence d'un individu au visage correctement rasé. Devant ces métamorphoses successives, les signalements envo}rés par la police des armées étaient toujouis inexacts. On télégraphiait par exemple, qu'une auto blanche montée par un chauffeur à barbe fauve allait arriver à tel ou tel poste, et ceux qui l'attendaient voyaient apparaître une voiture rouge conduite par un homme imberbe... C'est co qui nous explique comment ce gredin de Schullz pouvait circuler aussi facilement sur noli-e front. Il devait d'ailleurs avoir en sa possession des sauf-conduits et des laissez-passer bien en règle qu'il avait certainement dérobés à de trop confiants automobilistes rencontrés dans ! • villes qu'il traversait. Nous voilà maintenant débarrassés d'un ennemi dangereux, mais il est probable qu'il sera vite remplacé car les Boches, en ne le voyant pas revenir, lui donneront un successeur.

Tout en parlant, M. Poliat m'a entraîné jusqu'à la

petite masure qui sert d'abri snx territoriaux en faction sur la route.

Les soldats nous laissent seuls et le commissaire spécial se met à examiner les papiers contenus dans le portefeuille de Schuîtz.

M . Poliat parle l'allemand et traduit, au fur et à mesure qu'il les découvre, les documents qui ont quelque importance.

— Cet espion, dit-il, était très habile. C'était, de plus, un observateur de premier ordre : rien ne lui échappait. Il notait tout avec une exactitude merveilleuse. C'est ainsi qu'il avait repéré les batteries d'artillerie lourde placées près de Puisaleine ; voici un croquis sur lequel sont figurées nos lignes de tranchées delà forêt de Laigue et celles qui s' fondent en avant de Tracy. Tiens, il est aussi question de vous sur ce papier.

— De moi?

— Oui, de vous, Jules Parizot.

Et le commissaire me traduit la note qui me concerne.

Elle est ainsi rédigée :

«Le nommé Parizot, Jules,, caporal au 388e Homme dangereux. 11 me connaît et peut me signaler. Il y a urgence à le faire disparaître, ain i qu'un de ses camarades dont j'ignore le nom, mais que je reconnaîtrais parfaitement. Surveiller aussi le sergent Robin. Celuilà devait nous être livré par Charlotte Hoffmann, mais il conviendrait de le faire rechercher par un autre, car notre amie Charlotte est «brûlée» depuis qu'elle est parvenue à subtiliser une lettre au sergent. »

M. Poliat a un hochement de tète, puis il continue à lire les notes de l'espion. Certaines sont en langage convenu; d'autres, pour être très succinctes, n'en sont pas moins explicites.

— Nous n'avons pas perdu notre journée, me dit le commissaire. Ce Schnltz employait bien son temps... Tiens, qu'est-ce que cela?

M. Poliat déplie un papier et ne peut réprimer un mouvement de colère :

— Le misérable!... s'écrie-t-il. Voici un laissez-passer délivré par le Quartier Général. Où a-t-il volé cela? Tiens, tiens, mais tout s'explique. . . Je me suis occupé, il y a quelques temps, de la disparition d'un automobiliste nommé Lemarrois. C'est Schultz qui l'a assassiné, cela ne fait aucun doute... et il lui a pris son laissezpasser. C'est avec cela qu*il pouvait si facilement pénétrer dans nos lignes. Voyez l'astuce de ce bandit! Il avait adroitement décollé la photographie de ce pauvre Lemarrois et mis la sienne à la place. Ah ! il était bien en règle, le gredin ! Quand il avait suffisamment parcouru nos avant-postes et nos cantonnements, il retournait chez les Boches, et ceux-ci étaient tenus au courant non seulement de nos positions, mais encore de nos mouvements de troupes. 11 serait bon dorénavant, pour éviter le retour de semblables incidents, de revêtir les sauf-conduits d'une marque spéciale qui serait changée tous les jours... Je parlerai de cela au commandant Colombier... nous verrons.

M. Poliat glisse dans sa poche les papiers de Schultz et m'entraîne dehors, en disant :

— A présent, je vais vous reconduire à votre cantonnement. Je ne pense pas que nous ayons encore besoin de vous, puisque cette affaire me semble réglée, de i maintenant... Enfin, nous verrons... si votre témoignage est nécessaire, je vous enverrai chercher.

11 donne quelques ordres aux territoriaux et nous partons.

Sur le Front

Dès notre arrivée au cantonnement, M. Poliat vavrouver le capitaine avec lequel il s'entretient quelques

minutes, puis il repart en auto dans la direction de Villers-Cotterets,

J'ai hâte de retrouver mes camarades, car je devine à l'agitation qui règne de tous côtés qu'il va y avoir du nouveau.

Le canon tonne sans interruption depuis quelques instants et je ne serais pas étonné qne les Boches tentassent encore de faire une trouée. Je trouve d'abord la Volige auquel j'explique tout ce qui vient de se passer, puis je me dirige avec lui vers Plotin et Monlignon qui sont déjà équipés. Ils causent avec un soldat que je ne distingue pas très bien tout d'abord.

— Eh ! parbleu, c'est Milo !

Je me précipite vers lui et l'embrasse.

— Gomment ? déjà guéri!

— Vous voyez... C'était pas bien grave, d'ailleurs, et puis j'avais affaire à un si bon médecin! On ne voulait pas me laisser partir, mais moi je ne vivais plus, surtout que j'entendais toujours le canon. Ça a dû chauffer dur hein, pendant mon absence ?

— J'te crois, dit Jollivet, et ça va encore barder tout à l'heure.

Plotin est émerveillé.

— Vlà un gosse qu'a du cran, dit-il. JTavais déjà aperçu, avant mon départ, mais j'pensais pas qu'y s'rait si poilu qu'ça. Paraît qu'y s'est distingué et qu'on va lui donner la médaille militaire. Pas vrai, le loupiot?

— On vient de me le dire, répond Milo, mais j'peux encore attendre. Y en a d'autres qui l'ont méritée comme moi, la médaille.

— Bien sûr, fait Monlignon. Nous sommes là plusieurs qui ne l'aurions pas volée. Si on était juste, on nous la donnerait.

— A toi d'abord hein? gros boufû, s'écrie Plotin Monlignon pique un soleil... puis répond vivement :

— Je ne dis pas que je la mérite plus que d'autres,

mais enfin j'ai fait, je crois, ce qu'il faut pour l'avoir. Je suis un territorial, moi. Régulièrement, au lieu d'être ici, j'devrais être avec les troupes de réserve, dans le camp retranché de Paris. J'ai quarante-deux ans, moi...

— Et c'gosse-là qu'a pas quinze ans, tu crois qu'il est pas plus méritant que toi? Rien l'forçait à v'nir avec nous, tandis que toi, t'es pas venu d'ton plein gré.

— Pardon!... je...

— Mais non... mais non, faut pas nous prendre pour des poires... t'es v'uu parce que tu pouvais pas faire autrement... tu voudrais pas qu'on t'prenne pour un héros, peut-être?

Monlignon est vexé.

Il veut répliquer, mais la Pans-; lui tourne les talons en disant :

— Ah! mare!... tu îïous barbes, vieux schnock !

— Gomment qu't'as dit? s'écrie Monlignon hors de lui. Plotin se retourne et répète :

— Vieux schnock!...

La Volige et moi nous nous interposons, car les choses menacent de mal tourner. Cependant, malgré notre ntervention, je ne sais comment cela aurait fini sans 'arrivée du capitaine.

Grand-père s'avance vers nous en souriant. Peut-être a-t-il entendu quelque chose, mais il feint de ne rien savoir.

— Mes enfants, dit-il, il faut s'apprêter à faire vaillamment son devoir. La situation est grave, je ne vous le cache pas. Le-* Allemands ont amené ici des renforts considérables, et il s'agit de tenir jusqu'à ce que les troupes de réserve qui sont en route soient venues nous rejoindre. La 5e compagnie vient d'être très éprouvée. Dans quelques instants, nous allons aller la relever. Je compte sur vous comme toujours.

Puis, avisant Milo, il s'approche de l'enfant et lui donne une petite tape sur la ïoue, en disant :

— Tu aurais dû, petit, rester à l'ambulance, quelques jours de plus...

— C'était pas à faire, mon capitaine, répond vivement le gosse. J'crois que j'arrive au bon moment et l'occasion ne se représentera peut-être jamais aussi belle.

— Brave enfant! murmure grand-père... Ah! à propos, tu sais que tu es cité à l'ordre du jour et proposé pour la médaille.

— Je l'sais, mon capitaine, le lieutenant me l'a dit : mais croyez-vous vraiment que j'aie été si épatant que ça... J'ai fait comme les autres...

— Sans toi, mon ami, nous étions perdus... Tu as tout simplement accompli une action héroïque en incendiant la ferme de l'Eperon... Le généralissime, auquel j'ai fait part de ta conduite, a été émerveillé... Tu le verras bientôt, et c'est lui-même qui épinglera sur ta poitrine la Médaille militaire.

Grand-père nous dit encore quelques mots, puis s'en va, après nous avoir serré la main à tous.

Monlignon, qui s'est un peu calmé, s'approche de moi et me souffle à voix basse :

— C'était le moment, vois-tu.

Et comme je ne comprends pas.

— Oui, fait-il... tu aurais dû parler pour moi au capitaine...

Je me contente de répondre :

— Plus tard... on verra!

Ah! il devient rasant ce Monlignon!... Je ne le connaissais pas encore sous ce jour. En voilà un qui en pince pour les décorations... C'est drôle tout de même de tenir tant que ça aux honneurs. Il en fera sûrement une maladie. Et dire qu'il veut la médaille tout simplement pour épater sa grosse Euzébie et ses clients de la rue des Trois-Bornes. Moi, je sais bien que je ne dirai rien au capitaine... Le piston, c'est bon dans le civil,

mais en campagne, chacun pour soi... On est récompensé suivant ses actes.

Allons il faut se préparer à retourner aux tranchées . J'avoue que, depuis que j'ai été fait prisonnier, je me sens moins tranquille... Ce n'est pas que j'aie peur... la peur est un sentiment qui m'est inconnu, mais ce que je redoute c'est d'être blessé, de tomber entre les mains des Boches et d'être emmené par eux... J'ai vu à Roye comment ils traitaient les blessés!

Le souvenir de ce pauvre turco qui demandait à boire et que l'on a laissé mourir comme un chien me revient à l'esprit.

Je parviens cependant à chasser ces vilaines pensées. D'ailleurs, Plolin et Jollivet se chargent de me dérider. Ils sont si rigolos, ces deux frères-là!

A les entendre jacasser, on ne dirait jamais que, tout à l'heure, ils vont risquer leur peau.

Leur courage est fait d'indifférence et de mépris. Ils sont héroïques tout naturellement, sans forfanterie, sans jactance.

Milo est à peu près dans le même état d'esprit, mais il est jeune, il ne se rend pas bien compte de ce que c'est que le danger, Pour lui, la guerre est une récréation, une sorte de sport qui lui permet de donner libre cours à son activité.

Il entre aussi un peu de curiosité dans ce jeu dangereux qui passionne sa jeune âme de braconnier, avide d'imprévu, d'aventures violentes et glorieuses.

C'est, en somme, Monlignon qui montre peut-être le plus de courage, car le malheureux se bat les flancs pour s'exciter. Il n'a rien d'un héros et, cependant il veut le devenir par vanité, par orgueil, uniquement pour qu'on l'admire, une fois qu'il sera rentré dans ses foyers.

Il est pris entre deux sentiments : la crainte et l'amour des honneurs, et c'est ce dernier qui finit par

l'emporter sur sa nature pacifique de gros commerçant vantard.

Chacun est héroïque à sa manière...

Certains se font tuer simplement, pour leur pays, d'autres par amour du danger, par insoucience ou par fanfaronnade...

Au fond, le résultat est le même puisque c'est toujours la France qui en profite, et il ne faut pas trop s'appesantir sur les mérites de chacun.

L'ordre est venu de nous équiper à la hâte pour aller immédiatement renforcer la 5e compagnie qui ne peut plus résister, malgré l'appui des tirailleurs algériens et celui cependant si effectif de notre bonne artillerie.

Les Boches tentent sorties sur sorties. C'est une série d'attaques et de contre-attaques qui peuvent mal finir pour nous.

Jusqu'à présent, nous sommes restés sur les positions conquises, mais la partie devient dure.

Il faut opposer au flot des assaillants une « barrière de poilus ». Bientôt, nous chargeons avec furie en nous dissimulant de temps à autre dans les trous creusés par les marmites.

A partir de ce moment, mes souvenirs sont confus. Tout ce que je me rappelle, c'est que je ressentis soudain une violente secousse et qu'une affreuse douleur dut me faire pousser un cri effroyable... J'ai aussi le souvenir d'une longue glissade sur le sol, comme si j'essayais de me traîner, puis tout s'efface de ma mémoire.

Quand je reviens à moi, je suis étendu sur une couche de paille ; une lumière bizarre qui prend les teintes

les plus variées danse sur le sol, tout près de moi. Je fixe cette lumière avec inquiétude, et dans une fenêtre où semblent se jouer toutes les couleurs de l'arc-enciel, je distingue des personnages étranges avec des manteaux verts ou rouges, des vieillards barbus qui ont un cercle lumineux sur la tête, et une dame en bleu qui tient dans ses bras un petit enfant rose. Je veux me lever, m'approcher de cette fenêtre, mais une douleur épouvantable me cloue sur place... et je demeure immobile, hébété, les yeux fixés sur la dame en bleu qui me regarde avec des yeux tristes... Subitement, cette image semble s'animer, marcher vers mou auréoler d'un feu éblouissant, puis tout à coup, presque sans transition, elle se fond dans les ténèbres, s'évanouit comme par enchantement, et me voilà plongé dans le noir, comme si Ton avait soudain rabattu sur moi le couvercle d'une boîte.

J'ai un moment l'idée que j'ai cessé de vivre, que je suis entré dans un autre monde, dans cet Au-Delà dont nous parlons tous sans pouvoir nous accorder sur son existence...

Malgré la douleur qui me torture, j'éprouve toutefois comme une sorte de bien-être mêlé d'inquiétude et de curiosité...

Pourtant, à la longue, j'ai des hallucinations... La lumière a reparu, la fenêtre s'est éclairée, les personnages barbus, la dame en bleu et le petit enfant rose recommencent à danser devant rues jeux... Je tente un nouvel effort pour me dresser et, ne pouvant y parvenir, je pousse un cri de rage dans lequel j'ai mis tout ce qui me reste de force, puis je retombe dans une sorte de somnolence peuplée de rêves fantastiques et d'images tour à tour gracieuses et terrifiantes.

Je sens qu'on me remue, que l'on soulève ma tête, puis je perds encore une fois la notion des choses...

Lorsque je sors enfin de ce sommeil qui a un peu

.aimé nies pauvres nerfs, le soleil entre à pleiu rayons dans l'endroit où je me trouve. Alors, je comprends tout. Ces personnages aux costumes bigarrés, qui m'ont tant intrigué, qui me paraissaient animés, ce sont des images peintes sur les vitraux d'une fenêtre et que la lune éclairait, par instants, de sa lueur capricieuse.

Je regarde autour de moi et je vois des arceaux, des colonnes, des statues coloriées.

Je suis dans une église...

A mes côtés, des camarades sont étendus, euxaussi, sur la paille.

Un médecin en blouse blanche va et vient autour de nous, accompagné d'infirmiers.

Soudain, une tête se penche au-dessus de moi et je reconnais le docteur Pohl, cet excellent major que j'ai récemment rencontré à Montdidier. Il m'apprend qu'on l'a mandé à la hâte à Tracy et qu'il est venu en auto avec un de ses confrères.

— Alors, fais-je d'une voix faible, je suis à Tracy?

— Ouï, dans l'église de Tracy, que nous avons, comme tu vois, transformée en ambulance.

— Ah!

Une question me brûle les lèvres, mais je n'ose la poser.

Enfin, je me décide :

— C'est grave?

— Non, répond le major. Fracture de la jambe... Nous arrangerons cela... Souffres-tu ?

— Oui.

— Beaucoup?

— Dame, je mentirais en disant que non.

— Penses-tu pouvoir supporter un voyage d'une heure en auto?

— Il le faudra bien...

— On va te conduire à Villers-Cotterets et de là, si

tes forces ne te trahissent pas, on t'embarquera pour Paris.

— Pour Paris?...

— Mais oui.

J'ai retrouvé toute mon énergie et je demande aussitôt :

— A. Paris... à l'hôpital... etl'on pourra venirme voir?

— Bien sûr.

Je prends la main du major et je me mets à pleurer comme un enfant...

Le docteur PohI me regarde en souriant. Avec son habitude de scruter les âmes des malades, il a compris sans doute ce que je ne lui ai pas dit. Il me semble que ses yeux sont moins brillants que tout à l'heure, qu'une petite buée ternit leur éclat et je l'entends qui murmure en me tapotant doucement les mains :

— Mais oui... mon petit... mais oui... On viendra te voir, dès ton arrivée à Paris... il faut avoir du courage, hein?

— J'en aurai, docteur...

A la vérité, je me crois moins blessé que je ne le suis... Une simple fracture, qu'est-ce que cela? Une jambe, ça se remet facilement... Les médecins sont si habiles aujourd'hui... Pourtant, la sollicitude que me témoigne le docteur Pohl devrait me donner l'éveil.. S'intéresserait-il tant à moi pour une jambe cassée! On ne se voit jamais si malade qu'on l'est en réalité. Et puis, à l'idée que je vais aller à Paris, que bientôt je vais revoir ma chère petite Jacqueline, j'ai retrouvé toutes mes forces... j'ai presque oublié cette affreuse douleur lancinante qui, tout à l'heure, m'arrachait des gémissements.

Le docteur Pohl m'a quitté pour aller prodiguer ses soins à d'autres malades, et je demeure immobile sur ma paille, fixant d'un œil attendri la dame en bleu qui resplendit maintenant sur les vitraux .

Je suis brusquement tiré de ma rêverie par un bruit de souliers ferrés qui grattent les dalles de l'église, et j'entends une voix qui demande :

— Où qu'il est, l'sergent Parizot ?

Je me dresse péniblement et je réponds :

— Ici, mon vieux Jollivet. .. je suis ici.

En quelques enjambées, ce brave la Volige est près de moi. Il s'agenouille vivement, me soulève la tête avec précaution et m'embrasse, en bégayant d'une voix tremblante :

— Ah ! mon vieux... mon pauv' vieux !

C'est tout ce qu'il peut dire pour l'instant, mais ces quelques mots qui partent du cœur résument à eux seuls toute une foule de pensées... Ils expriment la pitié, la joie et aussi l'espoir...

— Ah ! mon vieux ! mon pauv'vieux !

Comprenant qu'il ne parviendra pas à trouver autre

chose tant son émotion est vive, je l'interroge :

— Comment c'est-il arrivé ?

— Ah ! m'en parle pas !... la guigne s'en mêle !...

IL pousse un soupir, me regarde avec ses bons yeux dans lesquels il y a de l'effarement, puis continue en ramenant doucement sous ma tête la paille qui me sert d'oreiller :

— Vois-tu... c'qui doit arriver, arrive... On peut rien y faire... encore heureux qu'tu t'en tires avec une patte cassée... Quand j't'ai vu rouler à côté d'moi, j'ai bien cru qu'tu y étais... N... deD... ! que s'cousse ! Ça m'a fait l'effet comme si qu'y nous arrivait un autobus su' l'rab... Y a eu un éclair, ensuite un boucan de tous les diables, puis, j't'ai vu glisser dans un trou. J'ai cru un moment qu*tu t'cavalais pour t'mettre à l'abri, mais quand j't'ai vu t'débattre sous la terre, j'ai fait ni une ni deux... je m'suis traîné jusqu'à l'endroit oùfqu't'étais et j't'ai sorti comme j'ai pu... J't'avais déjà; ramené et j'allais t'emporter, mais bing!... v'ià encore une. sacrée

vache de marmite qui nous dégringole presque d'sus. . . Alors c'est moi qui suis enterré à mon tour et j'ai bien mis deux minutes à m'sortir du trou où qu'j'étais dégringolé... Tu crois p't'êt' que c'était fini! Ah! bien ouiche!... A peine si j 't'avais r'trouvé que c'est toi qui es boulé à ton tour... Bref, j'passe sur les détails... J'suis parvenu à te r'mettre la main d'sus... T'étais dans un triste état, mon pauv'vieux et j'croyais bien qu't'avais tourné d'I'œil... J't'ai mis sur mon dos et j'ai rappliqué dare-dare aux tranchées. Il était temps, car les Boches étaient sortis et m'cour aient derrière en gueulant comme des enrages... Enfin, l'principal c'est qu'tu sois là...

— Mon bon Jollivet... je n'oublierai jamais...

— Bah!... parlons pas d'ça... J'ai fait c'que j'devais, v'ià tout. Y manquerait plus que ça qu'on abandonne un copain, faudrait pas avoir de cœur au ventre...

— Et tu n'es pas blessé, toi?

— Rien... comme toujours... J'ai l'cul verni... Mais j'crois bien que l'jour où je r'cevrai quéqu'chose, ça s'ra pour de bon.

— Et les autres ?

— Quels autres?

— Milo?

— Indemne. . . il est si p'tit qu'il passe à travers les éclats.

— Et Plotin?

— Plotin. . . ? mais y doit être ici, comme toi.

— Blessé?

— Parbleu !... Gomme j'y disais toujours, il est trop gras pour faire campagne... On aurait dû l'f... dans l'auxiliaire... J'crois qu'y s'est fait moucher cette fois... On m'a dit qu'il avait un éclat d'marmite dans la cuisse.

— Et Monlignon ?

— La Mort-aux-Boches ? Ah ! c'lui-là, on peut dire qu'il a pas eu d' veine.

— Mort?

— Non... Blessé... Figure-toi qu'après qu'on a eu r'poussé les Boches, nous avons été r'ievés par une compagnie du 392e... car faut t'dire qu'on commençait à être sur les dents... Au moment où on se r'pliait pour regagner le cantonnement, la Mort-aux-Boches qui marchait à côté d'moi a tout d'un coup l'vé la main pour appeler Carrabiol... Paf!... une balle perdue est justement v'nue l'frapper et y a enl'vé deux doigts... Fallait l'entendre gueuler... J'comprends pas qu'on fasse un potin pareil pour deux doigts. .. Vlàt'y pas une affaire!... Qu'est ce qu'il aurait dit alors s'il avait eu l'bras emporté, comme grand-père...

— Ce pauvre capitaine?...

— Ah! c'est un crâne, celui-là... va... et j'en connais pas beaucoup qui pourraient lui faire la pige... Malgré qu'il avait l'bras arraché, y continuait encore à donner des ordres... Moi, j'étais à côté de lui et j'y ai fait vite un pansement, car l'sang giclait, fallait voir... Y faiblissait à vue d'œil, mais y voulait pas lâcher la partie... Faut dire aussi que s'il avait plaqué à c'moment-là, nous étions fichus, car les Boches avaient déjà sauté dans not'tranchée... Quand l'attaque a été repoussée, 1' pauv' capiston est tombé en disant : « Merci, mes amis... vous avez bien travaillé, et je suis fier de vous >. Alors, il est d'venu tout blanc, puis il a plus fait un mouvement. On l'a mis aussitôt sur une civière et on l'a emporté au poste de secours... Quand il est passé d'vant nous, mon vieux Parizot, on avait tous les larmes aux yeux, et sans qu'on nous commande rien, sans qu'on s'soit donné l'mot, on lui a tous présenté les armes... On croyait qu'il n'y voyait plus... Ah! bien oui... il avait encore bon œil... Il a salué avec le bras qui lui reste, l'pauv' cher homme, et il a dit quéqu'chose... Les autres ont pas entendu, mais moi, qu'étais près d'iui, j'ai bien compris c'qu'y disait, va... Y disait :

« Vive la France! » Ah! c'est un poilu, c'vieux-là... et tiens, si y mourait, j'aurais autant d'chagrin comme si qu'ca s'rait mon père.

— Est-il ici?

— Non, on l'a expédié aussitôt à Villers-Cotterets... Y a qu'Plotin qu'est ici.

— Et Monlignon ?

— 11 est parti dans le même convoi que l'capitaine. Pourvu qu'en route il aille pas encore barber grand-père avec sa médaille. C'est qu'il en pince pour le ruban, c'chameau-là !

Jollivet croit s'apervevoir qu'il me fatigue et veut me laisser reposer, mais comme je vais bientôt le quitter, le pauvre ami, et que je ne le reverrai peut-être jamais, je le retiens près de moi. C'est si dur de se séparer, quand on a vécu des mois ensemble, sous les obus et les balles !

Il se dresse tout à coup, et, avec son sans-gêne habituel, lance d'une voix vibrante :

— Eh ! Plotin ! ça va ?

La Panse, qui est à l'autre bout de la salle, répond aussitôt :

— Mais oui, vieux. Ça pourrait aller plus mal... Y a qu'la bidoche d'atteinte, les os n'ont rien. C'est égal, j'suis encore un coup salement amoché... C'est vexant tout d'même... A peine si j'ai eu l'temps d'voir les Boches qu'y faut qu'j'aille r'miser...

— T'es trop gras que j'te dis.

— J'finis par le croire... C'est Parizot qu'est avec toi?

— Oui.

— Paraît qu'il a c'qu'y faut, lui aussi ? C'est moi qui réponds :

— Oui, mon vieux la Panse... je crois que j'ai mon compte...

— Rien dans la poitrine ?

Page 1