Epilogue
Bien que le récit de mes aventures ne soit point du
domaine du roman, il comporte cependant un épilogue.
Je suppose que les lecteurs qui ont bien voulu s'inté-
resser à ma vie de soldat seront curieux de savoir ce que je suis devenu...
Trois mois se sont écoulés. Je marche maintenant assez gaillardement, grâce à une superbe jambe mécanique m'a offerte la Société de Secours aux Mutilés.
Jacqueline m'aime plus que jamais... bien que nous soyons mariés.
Mon Dieu oui nous avons convolé en justes noces. Nous avons régularisé une situation qui durait depuis près de trois ans.
La noce s'est faite discrètement, bien entendu, et c'est Monlignon qui fut mon premier témoin.
Sacré Monlignon va !...
Il est réformé, lui aussi, car il lui manque deux doigts à la main droite et il intrigue ferme pour obtenir la médaille militaire.
Je vais quelquefois chez lui, le soir, après mon travail (car j'ai repris mon ancien métier) et pendant que la douce Euzébie somnole béatement dans son comptoir, nous parlons des amis qui sont restés là-bas. Le samedi, quand il y a nombreuse assistance, Monlignon se plaît à évoquer ses récents faits d'armes, qu'il exagère un peu , par habitude, et si quelque auditeur paraît mettre en doute ses paroles, il invoque aussitôt mon témoignage pour confondre l'incrédule.
Chaque semaine, le nombre des Boches qu'il a tués augmente à vue d'œil.
Souvent, il mime les combats sanglants auxquels il a pris part et, une queue de billard à la main, il s'élance à l'assaut d'ennemis imaginaires, en hurlant comme un possédé. Il lui arrive aussi de faire la critique des opérations et chacun est unanime à reconnaître qu'il est un tacticien de premier ordre.
Jollivet m'écrit de temps à autre. Il est maintenant dans le Nord et vient de décrocher la médaille militaire pour sa brillante conduite à l' affaira de Vermelles.
Plotin est à l'ambulance de Deauville et compte prochainement repartir pour le front. Robin se bat toujours avec succès, aux côtés du lieutenant Hénault, et le petit Milo vient de recevoir le ruban jaune et vert.
Quant au capitaine Girodot, grand-père, comme nous rappelions, il a survécu à son horrible blessure. Tl était récemment de passage à Paris, et je suis allé le voir. Bien qu'il n'ait plus qu'un bras, il compte reprendre du service quand même, car, dit-il, « il ne veut pas se reposer avant que les Boches aient reçu la frottée qu'ils méritent ».
Je cherche à me persuader que je suis heureux, et je le suis en réalité, puisque j'ai l'amour de Jacqueline, mais quand je lis les communiqués où je suis avec anxiété les progrès de nos armées, j'éprouve comme une sorte de honte d'être ainsi réduit à l'inaction, pendant que les poilus continuent à se battre vaillamment.
Et pourtant, je n'ai rien à me reprocher... Je crois avoir fait mon devoir aussi bien qu'un autre.
J'étais prêt à me sacrifier pour mon pays... à lui donner ma vie. Est-ce ma faute si je n'ai pu lui offrir que ma jambe !. ..