SI
— Non!
— Rien dans l'bide?
— Non plus.
— Et la cabèche ?
— Intacte.
— Alors, t'es comme moi, t'en r' viendras... ces salauds de Boches auront toujours pas pu avoir not' peau...
La voiture qui doit m'emmener est arrivée, paraît-il...
— C'est tout d'même triste, dit Jollivet, de s'quitter comme ça...
Le docteur Pohl s'est approché de moi.
— Mon ami, fait-il, vous allez partir.
Il appelle un infirmier et lui dit :
— Donnez-lui un peu de vin chaud à boire... L'infirmier cherche partout une lampe à alcool, mais
il n'en trouve pas. Le major s'impatiente. Fort heureusement, un chasseur blessé, nous sort d'embarras. Il se lève péniblement et s'approche en disant :
— C'est du feu qu'vous voulez?... T'nez, en v'ià.
Et il sort de sa poche quatre petits cubes noirs qui ressemblent à des morceaux de caoutchouc.
— C'est avec ça qu'tu veux faire chauffer une casserole de vin ? demande Jollivet, gouailleur.
— Oui, avec ça, parfaitement.
L'infirmier a posé le récipient sur un trépied et dit au chasseur.
— Eh bien, allume un peu, pour voir.
Le soldat ne se fait pas prier. Il frotte une allumette et enflamme les petits cubes d'où monte aussitôt une jolie flamme claire.
Au bout de quelques minutes, le vin est chaud.
— C'est épatant ton truc, dit Jollivet. Comment qu't'appelles ces machins-là ?
— Comment, tu connais pas ça, fait le chasseur
étonné... Nous en avons tous, chez nous... on appelle ça le « Brulôt du poilu » et on nous en envoie à l'oeil, de Paris... Vous n'avez qu'à en demander dans vot' régiment.
Quand j'ai bu ma tasse de vin chaud, je me sens un peu ragaillardi, quoique mes douleurs soient toujours très vives... Sacrée jambe, va!... Qu'est-ce que j'ai donc dedans ! C'est à croire qu'elle est cassée en plusieurs endroits...
Le docteur Pohl me fait placer sur une civière et on me transporte jusqu'à la voiture.
Au moment où l'on me met dans la guimbarde, j'en tends une petite voix qui dit :
— A r'voir, sergent. ..
C'est Milo qui a tenu à venir me faire ses adieux... Pauvre gosse ! Lui non plus n'oublie pas ses amis. Quand je suis installé sur la banquette capitonnée, il monte à côté de moi et me serre la main.
— Embrasse-moi, va... lui dis-je... qui sait si on se re verra.
— Mais oui, vieux, on se r'verra, s'écrie la Volige... en me posant sur les joues deux bons baisers de nourrice...
Plotin est, à son tour, hissé dans la voiture, et ce n'est pas une petite affaire que de charger un colis pareil.
Jollivet, qui a donné un sérieux coup de main aux brancardiers, s'écrie en s'essuyant le front :
— Ben vrai ! mon vieux, à dix sous la livre seulement, tu r'présent'rais une jolie somme...
Plotin ne répond pas. 11 est comme moi, le pauvre diable, il souffre atrocement.
Trois ou quatre poilus qui sont atteints à la tête ou aux bras, s'installent tant bien que mal à côté de nous, et l'auto démarre rapidement.
Par le store d'avant, que l'air soulève de temps à
autre, j'aperçois des arbres, des plaines, des maisons et des clochers.
Je reconnais les endroits pour y être venu avec Lefebvre et Jollivet, quand nous étions à la recherche de l'espionne. Je sais d'avance, où nous allons rencontrer du pavé et je me cramponne à la courroie qui me sert d'appui-main.
Toute ma vie, je me rappellerai ce voyage en auto ! Jamais je n'ai tant souffert ! Plotin jure comme un damné ; les autres blessés serrent les lèvres et deviennent blancs comme des linges.
J'ai dû m'évanouir un peu avant d'arriver à Villers- Gotterets, et cet évanouissement a été sérieux, car, lorsque je me réveille, je roule dans un train de la Croix-Rouge.
Je cherche Plotin des yeux, mais je ne le vois pas. Je m'informe et un infirmier finit par m'apprendre qu'il a été dirigé sur un autre endroit.
Sans doute ce brave la Panse a-t-il demandé à retourner à Deauville, dans cette ambulance où l'on est si bien.
Moi, tout ce que je sais, c'est que je file sur Paris, et l'idée que je vais bientôt revoir Jacqueline me fait supporter avec héroïsme souïrances et fatigues.
L'E prouve
Je ne sais comment j'ai trouvé la force de résister !
Quand le train s'arrête, je suis incapable de faire un mouvement. Je vis comme dans un rêve et c'est à peine si je puis passer mes bras autour du cou des infirmiers
qui s'efforcent de me soulever pour me placer sur un brancard.
Je trouve cependant la force de bégayer :
— Où sommes-nous ?
— A Clichy, répond une voix.
— Ah!... à Clichy...
Et je retombe dans un assoupissement dont rien ne peut me tirer. Je sens qu'on me transporte à bras d'homme, que l'on me hisse dans une voiture. Nous roulons bientôt sur le pavé.
Quoique le véhicule où je me trouve soit bien suspendu, je suis secoué de telle façon que mes douleurs deviennent intolérables. Mon pansement est tout humide et j'entends soudain l'infirmier qui dit au conducteur : « Hâtez-vous... Une hémorragie... Vite! Vite!...»
A partir de ce moment, je ne me rappelle plus rien.
Il y a dans ma vie comme un arrêt brusque.
J'ai un vague souvenir d'avoir été changé de place plusieurs fois. Je crois entendre encore un bruit de voix étouffé, des chuchotements mystérieux et j'ai comme la sensation d'une main qui s'applique sur mes narines et me force à respirer quelque chose qui a une odeur acre, étrange, une odeur indéfinissable.
Je suis comme assourdi par un grand bruit de cloches ; il me semble aussi entendre des trains qui entrent en gare à toute vitesse, sautent sur des plaques tournantes, se heurtent contre des blocs de fonte qui rendent un son métallique. Puis le vacarme s'atténue, ce n'est bientôt plus qu'un léger carillon, faible comme un souffle, un murmure à peine perceptible, pareil à celui d'une nappe d'eau lointaine glissant sur des cailloux.
Lorsque je renais, pour ainsi dire, le moindre frottement, le plus petit glissement prend une sonorité singulière. Mon ouïe perçoit avec une netteté surprenante tous les bruits environnants. J'ouvre les yeux et la lu-
mière me blesse affreusement. Tout mon corps est d'ailleurs d'une sensibilité extraordinaire ; le drap de mon lit me semble en plomb, mais ce qui me fait le plus souffrir, c'est mon pied droit. Il me brûle comme du feu. De plus, un picotement douloureux me court tout le long de la jambe. Cette souffrance devient tellement intolérable que, n'y pouvant plus tenir, j'avance la main pour me gratter.
Alors, je crois devenir fou !... A la place où cependant je sens très bien ma jambe mes doigts ne rencontrent que le vide.
Est-ce une hallucination... un affreux cauchemar?
Suis-je endormi?... Suis-je éveillé?...
J'ai beau chercher ma jambe, tàter, de-ci, de-là, je ne la sens plus, et pourtant j'ai la conviction qu'elle est toujours-là !...
Je vois une coiffe blanche qui se penche sur moi, et une voix douce, câline, une voix de mère parlant à son enfant, me murmure à l'oreille :
— Ne bougez pas, mon ami...
Je reconnais une infirmière de la Croix-Rouge.
Je la fixe pendant quelques instants d'un air égaré ; elle me sourit comme la bonne dame en bleu de l'église de Tracy, mais il y a dans son sourire une infinie tristesse... Je devine qu'elle voudrait parler, mais qu'elle hésite, comme si ce qu'elle va m'apprendre doit être quelque chose d'atroce, d'épouvantable...
J'ai compris tout à coup ; la raison est revenue dans mon pauvre cerveau meurtri... Je porte de nouveau la main à l'endroit où je crois toujours sentir ma jambe, et je regarde l'infirmière. Elle a lu dans mes yeux la question que je veux lui poser, car elle murmure doucement :
— Ne vous désolez pas... bientôt, la douleur disparaîtra... Que voulez-vous, c'était nécessaire... il le fallait... Cette pauvre jambe n'était plus qu'une plaie... Les os étaient en bouillie, il n'y avait pas à hésiter...
Je hoche la tête sans répondre... Un flot de pensées m'assaillit... On ne se résout pas facilement à faire ainsi l'abandon d'une partie de son individu... Maintenant, me voilà infirme!... Je me vois marchant avec une affreuse jambe de bois, un vilain pilon qui rend un bruit sourd, et je songe aussitôt à Jacqueline...
Que dira-t-elle quand elle me verra ?... Si j'allais l'effrayer... la dégoûter, que sais-je ? Consentira-t-elle jamais à associer sa vie à celle d'un invalide ?
Ce que les femmes aiment en nous, c'est cette allure de jeunesse, cette gaieté et aussi cette belle prestance qui fait dire aux autres : « Il est bien son mari, c'est un joli garçon. » Mais quand je m'en irai, au bras de Jacqueline, en frappant le pavé avec mon bout de bois, je ne verrai que des gens qui me regarderont avec pitié...
Les premiers jours, ça ira encore... On chuchotera sur mon passage : « C'est une victime de la guerre... un héros! » Mais tout passe, tout s'oublie, les héros comme le reste, et, au bout de quelque temps, je ne serai plus qu'un infirme, c'est-à-dire un pauvre déshérité!...
On m'aura, pendantdes mois, prodigué toutes les marques possibles d'admiration, mais ce qu'il me faudra ensuite ce sera du dévouement... de l'amour...
Un bonhomme qui n'a plus qu'une patte peut-il encore inspirer de l'amour à une jeune femme?... Jacqueline est bonne, je le sais... elle me plaindra... je puis compter sur sa pitié, bien sûr ; mais, la pitié, c'est aussi pénible pour celui qui en est l'objet que pour celle qui vous la prodigue...
Ah ! décidément, je crois que la sacrée marmite qui m'a broyé la jambe aurait bien dû me fracasser la tête.
On conserverait pieusement mon souvenir... Je serais celui qui est « mort au champ d'honneur »... tandis que maintenant !...
Malgré moi, les larmes coulent de mes yeux et je me mets à sangloter...
Un interne, prévenu par l'infirmière, s'est approché aussitôt.
- Je vois ce que c'est dit-il... la réaction... Passez-
oi ma seringue Pravaz...
J'entends qu'on chuchote autour de moi, puis un grand gaillard barbu, avec des lunettes d'or, soulève doucement mon drap, me palpe un instant la peau et me pique à la cuisse, en disant :
— Là !... On va dormir un peu maintenant... et quand on se réveillera on sera tout à fait bien. Tranquillisezvous... l'opération a merveilleusement réussi... pas «le complications à craindre... Allons... dormez... mon garçon... vous allez faire de jolis rêves !...
Je veux répondre, mais déjà le médecin a disparu... J'appelle Tinfirmière... Comme elle est au bout de la salle, elle met quelque temps à venir, de sorte que dès qu'elle arrive le sommeil m'étreint déjà...
Je lui prends la main... elle se penche vers moi, et c'est à peine si j'ai la force de balbutier : « 10 rue de l'Orillon... Jacqueline... »
Et je m'endors !
Quand je sors de mon assoupissement, le soleil qui se joue à travers les grands rideaux des fenêtres, met sur les lits de longues flèches d'or ; une douce chaleur pénètre à travers mon drap; au dehors, dans les arbres du jardin, un oiseau chante à plein gosier. Une bonne odeur de feuilles et de terre humide pénètre par la porte grande ouverte... Bien que nous soyons à la fin d'octobre, on se croirait encore au printemps...
Certains malades se sont assis sur leur lit et fumeat
des cigarettes ; d'autres, qui peuvent se lever, sont réunis devant une table et jouent aux cartes en blaguant.
Tout à coup, je me sens étrangement ému...
On cause à l'entrée de la salle... Je n'entends pas ce qu'on dit, mais j'ai dans l'idée qu'il doit s'agir de moi.
Il y a des pressentiments qui ne trompent jamais !...
Bientôt des petits pas font toc ! toc ! toc! sur le parquet. Mon cœur se met à battre avec violence. Je ne suis pas encore bien sûr que ce soit Elle, mais je m'en doute... il me semble impossible que cette visiteuse si pressée ne soit pas pour moi...
Je ferme les yeux, afin de prolonger l'illusion, dans le cas où je me serais trompé, mais presque aussitôt on s'arrête devant mon lit, une jolie tête brune se penche sur mon visage et un long baiser étouffe sur mes lèvres le nom que j'allais prononcer...
La petite tête se relève enfin et je vois deux grands yeux noirs noyés de larmes, deux yeux qui me semblent plus beaux, plus doux, plus affectueux que jamais.
— Jacqueline !... ma petite Jacqueline!
— Jules... mon cher Julot !...
Nous ne trouvons pas autre chose à dire, tant nous sommes émus tous deux... ElleTne tient la tête entre ses petites menottes, et moi je lui souris, comme à un bon ange qui vient vous apporter des brassées de bonheur...
Pourtant une inquiétude m'effleure brusquement l'esprit : est-ce qu'elle sait?...
Je n*ose la questionner et pourtant je brûle de tout lui dire... Cependant, mes lèvres se refusent à faire cet aveu... Si elle ignore tout, attendons quelques instants encore... laissons lui croire que son petit Julot n'a qu'une blessure insignifiante, qu'il est encore semblable aux autres hommes, à ceux qui marchent là-bas dans la
rue avec leurs deux jambes, en frappant fièrement le pavé de leur talon.
C'est elle qui, la première, rompt le silence.
— Gomme tu as dû souffrir, mon pauvre chéri !
— Oui... Jacqueline... mais je suis bien payé de toutes mes souffrances puisque tu es là maintenant, près de moi et que nous ne nous quitterons plus... jamais...
— Qui sait? fait-elle... S'ils allaient te renvoyer là-bas, quand tu seras guéri !
Pauvre petite !... Je m'en doutais... Elle ne sait rien...
Que va- t-elle dire quand elle apprendra la vérité?...
Ma foi tant pis ! Je ne puis prolonger cette situation qui me torture. Il faut qu'elle apprenne tout... D'ailleurs, Jacqueline ne sait pas dissimuler... Je lirai bien du premier coup sur sa figure ce qui se passe dans son cœur...
Je me soulève péniblement sur mon coude et je prends ses deux mains dans les miennes, en disant :
— Non... Jacqueline... non, ma petite Jacqueline, on ne me renverra pas sur le front... Maintenant, la guerre est finie pour moi. . . Je suis infirme pour le restant de mes jours...
Je m'arrête, attendant l'effet de ces paroles... Jacqueline m'embrasse tendrement et murmure d'une voix tremblante :
— Alors... nous pourrons encore être heureux !... J'avais si peur que tu ne reviennes pas...
Après une pause, je continue :
— Tu te rappelles, ma petite Jacqueline, quand nous aliions tous deux, le dimanche, nous promener dans le bois de Vincennes... que nous nous amusions à faire des parties de cache-cache?... Nous courions comme des fous et lu te plaignais toujours que je t'attrapais trop vite... Maintenant, Jacqueline... c'est toi qui courras plus vite que moi. . .
Elle [me regarde, un peu inquiète, mais ses grands yeux sont toujours aussi caressants...
— Oui.. C'est toi qui m'attraperas toujours, car ton pauvre Julot. que tu as connu si leste, si léger... aujourd'hui, c'est un invalide .. . Quand tu l'as quitté, il trottait allègrement sur ses deux jambes... Maintenant... il aura une jambe de bois ... un affreux pilon noir. Pourras-tu aimer un homme qui a une jambe de bois, Jacqueline?
Pour toute réponse, ma petite amie approche sa bouche de mon oreille et me dit d'une voix dans laquelle elle a mis tout ce qu'elle a de tendresse :
— Oui... mon petit Julot.., oui, je pourrai t'aimer comme avant. . . plus qu'avant même. N'est-ce pas en ce moment que tu as le plus besoin d'amour ?. . .
Brave petite Jacqueline!. ..
Ah! je sens bien qu'elle est sincère, que son cœur ne ment pas.. .
Nous demeurons longtemps silencieux, mais en amour les paroles sont parfois inutiles. . . Un regard, un serrement de main en disent souvent plus qu'un long discours...
J'ai douté de Jacqueline, j'ai craint qu'elle ne puisse plus m' aimer comme autrefois.. C'est moi qui ai eu tort...
L'amour, qnand il est sincère, ne peut point mourir aussi vite...