‹ Les points sur les iChapitre 27 sur 29 · MISCELLANÉES · texte numérisé non relu

MISCELLANÉES

Si je me dérange peu pour voir les hommes, je me dérange difficilement pour voir les monuments; mais, pour voir la mer, une rivière, un ruisseau, une montagne, une forêt, un arbre, une fleur, un brin d'herbe, c'est une autre affaire.

Je regardai d'un air interrogatif mon ami le jardinier, qui me fit de l'œil et du sourcil un signe qui me parut signifier que le jardin de l'étranger méritait d'être vu, et je promis d'aller quelques jours après voir ce jardin.

Au jour dit, à l'heure convenue, j'arrivai chez lui ; il me reçut poliment et parut enchanté de ma présence, puis il commença à me faire voir et admirer, ensuivant un itinéraire inflexible, toutes ses richesses; je ne tardai pas à voir que mon homme n'était ni un jardinier, ni un amateur de fleurs, ni un amant de la nature : c'était un simple collectionneur, et un collectionneur de la mauvaise espèce, c'est-à-dire de ceux qui jouissent très peu de voir une belle rose, qui jouissent un peu de la posséder, mais pour qui le suprême plaisir serait de la posséder seul et de savoir que les autres ne l'ont pas, s'il n'y avait encore une sensualité plus grande, plus délicate, plus exquise à attirer les autres chez eux, à leur faire voir, admirer et surtout envier, et à les renvoyer tristes; j'étais une victime, j'étais une proie, je me sentais dans la toile de l'araignée, et je m'aperçus seulement alors que mon hôte, dont la physionomie ne m'avait pas frappé d'abord, en effet, avait, par sa forme, ses gestes, ses attitudes, une certaine ressemblance avec l'araignée.

Cependant, s'il est d'une morale vulgaire et généralement admise et professée, sinon pratiquée, de respecter l'infortune, je me sens peut-être encore plus saisi de respect de soins, de précautions, à l'égard d'un bonheur, tant j'ai le sentiment que tout bonheur est chose fragile et ne doit être touché qu'avec la plus grande attention, la plus scru- . puleuse attention. Je traverse une route pour ne pas effaroucher et déranger un oiseau qui becqueté quelques grains.

Au lieu de me débattre dans la toile, je m'armai de résignation et me dis : « Je ne gâterai pas le plaisir qu'il ressent de m'avoir fait tomber dans son piège; il a compté sur moi pour un plaisir; je lui dois un plaisir; il aura son plaisir. >

Quand je me promène libre dans un jardin, j'aime à en voir d'abord l'ensemble, les masses, les divers aspects, les groupes, puis à revenir sur les détails, sur les arbres, sur les plantes; ce n'était pas le cas où j e me trouvais ; mon homme a son progranmie, son itinéraire, auquel il n'est pas permis d'échapper.

— Monsieur, me dit -il, n'allons pas si vite; nous laisserions échapper quelques végétaux qui, j'ose le dire, ne sont pas indignes de l'attention d'un amateur. Voici un datylirion que je vous recommande; je ne crois pas que vous l'ayez vu ailleurs. Il ressemble au datylirion gracilis, peutêtre un peu aussi au datylirion glauca; mais c'est une nouvelle plante : c'est le datylirion glaucescens^ que je vous prie de ne pas confondre.

— Je m'en garderai bien, repris-je avec ce pro-

MISGELLANÉE8 338

fond respect pour le bonheur que je professais tout à l'heure.

— Voici un cocos campestris; il a un demi-mètre de plus que celui que possède M. Mazel au golfe Juan, et dont il se montre peut-être un peu trop

fier. Et que dites-vous de cette liliacée, le xeronema Moorei? C'est M. Moore, de Sydney, qui Ta découverte à la Nouvelle-Calédonie, et M. Li^iden qui ena doté l'Europe. J'ai payé unoignon 200fraincs; il ne fleurira que dans un an ou deux ; mais j'ai vu le portrait : c'est une sorte d'iris à fleurs rouges. Et ce palmier, il est encore tout petit; mais il est rare et nouveau : c'est le syphokentia. Vous savez comme le vicomte Vigier est orgueilleux de ses magnifiques palmiers, qu'il s'obstine à appeler phcenix reclinata, tandis qu'ils appartiennent au phœnix tenuis. J'avoue que le ténuis est plus beau que le reclinata; mais enfin le ienuis n'est pas le reclinata. Voici le reclinata ; ça n'a pas les dimenmensions colossales des... tenuis du vicomte; mais il les indigère d'engrais et les noie d'arrosements ; ils sont obèses, apoplectiques. C'est égal, il a fait une drôle de figure quand je lui ai fait voir MON syphokentia. Ici, il faut monter, c'est un peu escarpé, mais votre peine sera payée. Vous allez voir un bel araucaria.

Ici, je m'insurgeai avec modération, maisje m'insurgeai.

— Je n'aime pas passionnément les arau^ariay dis-je.

— Vous avez tort. Il est vrai que, pour les appré-

cier, il faut les voir dans leur beauté, dans leur développement, comme celui que vous allez admirer.

— Et des roses? dis-je timidement.

— Des roses? il y en a dans des coins, peut-être passerons'uous devant. Mais les roses... qu'est-ce que c'est que ça? Tout le monde en a, des roses ; c'est des fleurs de pauvre.

Je me sentis irrité de ce manque de respect aux roses et aux pauvres. Des fleurs de pauvre! La Providence en a fait exprès pour les pauvres, des fleurs, et de belles fleure, et des fleurs bien riches ; et je pensais à toutes les fleurs de pauvre auxquelles j'ai dû tant de jouissances dans ma vie et dont j'ai pris plus que ma part : la giroflée des murailles, l'irisdestoitsdechaume, l'églantier et l'aubépinedes haies, le muguet des bois, etc. Par une munificence particulière, c'est aux fleurs de pauvre, aux fleurs sauvages, que Dieu semble avoir presque exclusivement réservé la couleur du ciel, le bleu! Les bleuets (au nom du ciel, messieurs les compositeurs, n'écrivez pas bluets) , et les wergiss-mein-nicht, et les bourraches, et les buglosses, et la chicorée , et certains delphiniums , et la nigelle de Damas, etc.

Ainsi je n'accordai qu'un regard distrait à un croton elongatum, quoiqu'il soit d'introduction nouvelle et que mon cicérone appelât sur lui mon admiration.

— Nous allons maintenant, me dit-il, descendre par ici, et nous remonterons par un autre côté; je vais vous faire voir un bananier, un musa.,.

MISCELLANÉBS 337

— Le tnwsa enaete^ lui dis-je, avec les belles côtes rouges de ses feuilles?

— Non pas Vemele; j'en ai eu un que j'ai perdu ; il faut dire que c'était le plus beau qu'on eût jamais vu. Linden et André, les savants horticulteurs belges, en étaient humiliés ; celui que je vais vous montrer est simplement le sinensis, mais pas le sinensis de tout le monde; celui-là me donne des bananes parfaitement mûres. C'est Huber de Nice qui était vexé quand je lui ai fait voir un régime !

Or il faisait chaud, il faisait... soif; j'avais depuis plus d'une heure parcouru un jardin étendu et accidenté, montant, descendant, remontant ; mon homme, grâce à un parasol gris doublé de bleu, était, lui, à l'abri du soleil ; trois fois nous avions passé devant sa maison, sans qu'il m'offrît ni de m'asseoir ni de me rafraîchir. Un moment il s'était arrêté devant la porte, mais pour me faire voir un aloës assez beau.

— Il y a des gens, me dit-il, qui préfèrent V aloës ferox du jardin Thurel, à Antibes; mais je ne suis pas de cet avis.

— J'ai vu, lui dis-je, chez M. Thurel, cet aloës ferox ; il est beau, vous l'avez?

— Non; je n'en veux pas; on m'en a trop ennuyé en m'en parlant; je ne veux môme pas le voir.

— Je vous prie de me pardonner le peu que j'en ai dit.

Et nous recommençons notre course au soleil.

Je manifeste l'intention de borner là ma visite;

— Non, me dit-il, au nom du ciel, ne partez pas encore , vous le regretteriez; j'ai encore de belles choses à vous faire voir.

Un moment je me baissai pour regarder de plus près une jolie ficoïde ; la fleur est une sorte de marguerite rose glacée d'argent.

— Ahlme dit- il, vous regardez ma ficoïde; vous ne la verrez qu'ici.

— Mais, repris-je, vous en avez un grand tapis.

(( En effet, rien ne se multiplie aussi facilement ni aussi vite que cette plante, ficoïde ou mesenhrianthemum ; tout fragment mis en terre prend racine en quelques jours.

— C'est la ficoïde deltoïdes, me dit-il; j'ai un voisin qui prétend l'avoir; mais la sienne n'est que le mesemhrianthemum caulescens. Vous ne l'avez sans doute pas ?

Ici, mon hôte rougit légèrement; il n'avait pu s'empêcher de constater que je « n'avais pas ». Mais il devenait difficile de ne pas m'oflrir une plante dont il possédait six mille touffes, avec lesquelles on pouvait faire deux millions de pieds. Il ne trouva de ressources qu'en essayant d'attirer mon attention sur un autre point.

— Nous allons maintenant, me dit-il, grimper làhaut; c'est un peu raide; mais, dame! vous pourrez vous vanter d'avoir vu un pritchardia filifera.

— Je ne manquerai pas de m'en vanter, répondis- je; mais permettez-moi de regarder encore cette charmante ficoïde, si éclatante dans sa couleur tendre; on dirait de l'or rose et presque du feu rose.

MISGELLANÉES 339

— Nous trouverons encore là-haut un spathi^ phyllum pictum. C'est encore une de ces plantes qu'on ne trouve qu'ici.

Décidément, mon homme n'est pas bon; il serait immoral de lui laisser un petit chagrin.

— Charmante, cette ficoïde, tout à fait ravissante; je crois vraiment qu'elle est aussi jolie que la bleue,

— Vous dites?

— Je dis que la ficoïde bleue est délicieuse^ mais que cette ficoïde rose la vaut bien.

— Une ficoïde bleue! il n'y a pas de ficoïde bleue.

— Pardon; iln'y en a pasici, mais il y en aailleurs.

— Où?

— Chez moi, par exemple.

— Je serais curieux de voir cela.

— Rien de plus facile; je vous en ferai voir une large bordure quand vous viendrez me rendre visite. Seulement, je pars après-demain pour un voyage, et, à mon retour, les ficoïdes seront défleuries; ce sera pour l'année prochaine ou pour plus tard.

— Et d'où avez-vous tiré cette ficoïde... bleue? — Je ne me rappelle pas, il y a longtemps que j e l'ai .

— Je ne l'ai jamais vue.

— Vous la verrez. ^

— Elle est très rare ?

— Ahl dame, vous comprenez que je n'en ai donné à personne.

— Vous l'appelez?

— Mesembrianihemum azureum.

— Allons voir le pritchardia.

— Allons.

-* Et votre flcoïde est d'un vrai bleu? Pas de ce que vous avez appelé le « bleu de jardinier », une couleur qui va de Tamaranthe au violet?

— Non, bleue comme lesalviapatens, comme le wergiss-mein-nicht^ comme le hleuetdes hléSy comme la bourrache et la buglosse^ comme le delphinium formosum.

— Et vous ne pouvez pas vous rappeler d'où vous l'avez tirée?

— Non.

— C'est étonnant.

— Pourquoi? J'ai la plante, je n*ai plus besoin de savoir où la trouver. Voyons lepritchardia.

Après le pritchardiajîe pris décidément congé; mais je laissais l'araignée préoccupée, soucieuse, triste; il y avait quelque chose que j'avais et qu'il n'avait pas, cela lui gâtait son jardin; le soir, il a écrit de tous côtés pour qu'on lui envoie la ficoïde bleue. Il attend, mais il ne l'aura pas, pour une raison péremptoire : c'est qu'elle n'existe pas et que je l'avais inventée pour lui infliger un juste supplice.

Ce qui n'est pas très rassurant quand ou lit les discussions entre soi-disant républicains, c*est que ce parti nombreux, qui s'est montré quelque temps discipliné, se divise en deux partis bien tranchés.

Les uns veulent la République à la date de 93,

MISGBLLANÉES 341

les autres veulent la reprendre à 89; mais on ne nous fait pas voir clairement comment ils s'y prendront pour éluder de passer par 93.

Après quoi, que nous commencions à 89, pour arriver à 90, 91, 92 et 93, ou que nous débutions par 93, où sont les raisons pour que nous ne revoyions pas ensuite le Directoire, le Consulat, l'Empire, etc., car les bonapartistes ont raison : la République et l'Empire sont les deux faces de la démocratie telle qu'on la pratique en France ; la République, ses folies, ses excès, ses crimes amènent le despotisme de l'Empire; et le despotisme de l'Empire, ses folies, ses excès ramènent la République, qui ramène l'Empire, et toujours comme cela. Il semblerait que deux funestes exemples l'ont suffisamment démontré : la République mère et fille de l'Empire , l'Empire fils et père de la République, énigme incestueuse.

Quelques journaux, de ceux qui veulent continuer 93, ont remplacé la frugalité, le désintéressement, l'amour de la patrie, de la justice et de la loi par des puérilités moins austères : ils ont repris le calendrier républicain et datent en ce moment de floréal, prairial, etc.; pourquoi pas éphébolion, qui était chez les Grecs le mois correspondant?

Cette prétention de continuer la première république rappelle la prétention qu'on a tant et si gaiement reprochée à Louis XVIII, qui, ne tenant pas compte de la République et de l'Empire, datait le commencement de son règne de la mort de son

frère. Comme tout est possible aujourd'hui, pour le cas où la République radicale prendrait la suite de ses affaires interrompues, je tire d un vieux livre ayant appartenu à ma famille une certaine quantité d'assignats, qui reprendront sans doute leur valeur. Seulement, je suis un peu inquiet de la variété qui règne dans la rédaction de ces papiers. Voici, par exemple, un assignat de cinquante livres :

Page 1