Duclaux, Le microbe el la maladie, Paris
même pouvoir l’isoler et conférer avec lui aux animaux l’immunité contre le charbon. Chauveau apporta aussi des arguments en faveur de cette vaccination chimique par les poisons bactériens.
Mais, la vaccination chimique trouva un adversaire redoutable dans Pasleur qui croyait qu’elle ruinait sa doctrine vitaliste de la fermentation et de la maladie. Comme dans les fermentations les diastascs ou ferments solubles 11e jouaient qu’un rôle secondaire en préparant les substances pour les transformations principales opérées par les ferments vivants, de même les diastases de bactéries pathogènes ne pouvaient servir qu’à expliquer les symptômes peu importants de la maladie qui elle-même, ainsi que la vaccination, était due à la vie seule des bactéries.
Mais, à mesure que la bactériologie faisait ses nouvelles conquêtes, l’insuffisance de cette pathogénie des maladies infectieuses devenait de plus manifeste.
En 1884, Lôffler trouva le bacille de la diphtérie. 11 montra que ce bacille est toujours strictement localisé chez l’homme aux muqueuses lésées. De même chez les animaux, on ne le trouve qu’à l’endroit de l’inoculation et non pas dans les organes intérieurs, où il ne peut pas vivre.
Ce microbe, qui n’envahit pas l’organisme, est pourtant très pathogène. Il produit une grave
maladie et la mort. Lof fier indiquait que cette action pathogène du bacille diphtérique ne pourrait s’expliquer que par la production d’un poison chimique violent qui serait absorbé aux endroits de la végétation du bacille.
Le problème des poisons microbiens s’imposa plus impérieusement encore, lors de la découverte par Koch du vibrion cholérique.
Koch démontra que le vibrion du choléra asiatique ne pénètre pas dans les organes internes des gens ayant succombé à cette maladie. L’agent pathogène figuré reste toujours limité au canal intestinal. 11 produit pourtant les symptômes si graves d’cmpoi sonnement cholérique. Koch en a conclu que le bacille-virgule doit pouvoir sécréter un poison violent qui expliquerait le tableau clinique de la maladie. Plusieurs expérimentateurs se sont mis à la recherche de ce poison. Les cultures cholériques stérilisées en totalité, ou leurs parties filtrées, ou, enfin, les pLomaïnes extraites de ces cultures ont été trouvées douées d’une toxicité plus ou moins appréciable.
On trouva bientôt une troisième maladie bactérienne absolument inexplicable sans l’intervention du poison soluble. C’est le tétanos. Le bacille du tétanos, trouvé par Nicolaier , est strictement limité à 1 endroit de son inoculation. Il produit poui tant une intoxication générale terrible. Brieger
rechercha le poison tétanique. Il trouva dans les cultures du bacille et dans les muscles tétanisés plusieurs ptomaïnes spécifiques qui pouvaient provoquer chez les animaux des convulsions.
La grande importance des poisons microbiens se fit surtout sentir, grâce au triomphe de la doctrine des vaccins chimiques.
La possibilité de vacciner les animaux contre l’infection, par les produits solubles des bactéries, affirmée pour le charbon par Toussaint et par Chauveau et niée par Pasteur , a été établie quelques années plus tard par des recherches de nombreux savants. Parmi ceux qui avaient ouvert cette voie féconde, il faut surtout citer : Wooldridge, pour le charbon; Salmon et Smith pour le choléra-hog (maladie bactérienne des porcs); Beumer et Peiper , pour la fièvre typhoïde; Char r in, pour la maladie pyocyanique *. Depuis, les travaux sur la vaccination chimique se multiplièrent, et on peut, sans exagération, affirmer que l’acquisition de l’immunité dans les maladies infectieuses, se fait grâce aux produits chimiques des microbes.
Enfin, on a réussi à séparer les microbes de leurs poisons chimiques par la filtration.
Le pas décisif en cette question fut fait, pour la
i. Bouchard, La thérapeutique des maladies infectieuses. Paris, 1888.
diphtérie, par Roux et Yersin. Ils ont trouvé qu’en filtrant à travers le filtre Chàmberland les cultures du bacille diphtéri tique, on obtient,- avec le liquide filtré entièrement privé de bacilles, des effets toxiques sur les animaux. Ces effets toxiques apparaissent comme l’infection après une incubation, s’obtiennent avec des doses minimes et ressemblent à ceux qu’on obtient avec les bacilles vivants. On peut produire, par exemple, par l’injection des cultures filtrées, les mômes paralysies diphtéritiques qu’avec le bacille lui-même. Cette identité des effets constitue une réelle démonstration de l’idée de L'ôffler que les bacilles diphtéritiques agissent sur l’économie animale par le poison qu’ils produisent.
Les recherches de Yersin et Roux furent bientôt confirmées par Lôfjler lui-même et par beaucoup d’autres auteurs.
La connaissance du poison diphtéritique fut suivie de celle du poison tétanique. Les cultures filtrées du tétanos se sont révélées à Knucl Faber, Tizzoni et Catlani , Vaillard et Vincent, extrêmement toxiques. •
Ces cultures filtrées injectées aux animaux, reproduisaient chez eux tous les symptômes si caractéristiques du tétanos. Enfin, pour le choléra aussi, nous avons réussi à reproduire tous les symptômes typiques de la maladie avec les
cultures du vibrion de Koch stérilisées par le chauffage discontinu. Pour beaucoup d’autres microbes, comme nous le verrons dans la suite de ce livre, on a trouvé des poisons plus ou moins violents qu’on peut séparer des microbes qui les produisent. Pour en citer quelques-uns, il faut nommer parmi les plus anciens auteurs : Manfredi et Traversa pour le strcpto-coccus tle l’érysipèle, Charvin pour le bacille pyocyanique, Leber et Christmas pour le staphylocoque doré.
Au début de cette période de la decouverte des poisons bactériens, on a pu croire et on a souvent professé qu’il faut distinguer deux classes des maladies infectieuses. Dans l’une d’elles, il faudrait ranger les microbes infectants qui produisent la maladie et la mort, uniquement par leur développement abondant dans le corps de l’animal. Ce serait par exemple la maladie charbonneuse, la septicémie pneumonique chez le lapin, la tuberculose. Ces microbes seraient dénués du pouvoir de fabriquer des poisons.
Dans la seconde classe, il fallait mettre les microbes intoxicants comme ceux du choléra, de la diphtérie, du tétanos qui ne peuvent pas pulluler abondamment dans l'économie animale, mais qui sont doués du pouvoir toxigene extrême.
Mais, cette distinction n'est pas légitime. D’abord, les mêmes microbes produisent chez
certaines espèces animales des maladies septiques generales et des lésions locales chez d’autres espèces : la bactéridie charbonneuse et le streptocoque lancéolé de la pneumonie en sont précisément des exemples. Un argument plus important encore contre cette distinction est ce que dans le cas des microbes soi-disant infectants on a réussi à trouver aussi les poisons qu'ils préparent.
Ainsi, le poison charbonneux a été décrit par Martin et Christmas; le poison pneumonique par G. et F. Klemperer ; les poisons tuberculeux par Koch, Ma/fucci, Prudden et Hoddmpijl , Straus et nous-même.
Par toutes les recherches que nous avons rapportées dans ce chapitre, il a été établi d’une manière absolument certaine que les microbes pathogènes agissent sur l’organisme animal au moyen des poisons qu’ils produisent. De cette manière, l’importance des poisons microbiens devient de nouveau extrêmement grande.
Au début de notre aperçu historique nous avons vu que l’intoxication, pour Hitler et ses partisans, dominait l’infection ; les poisons « formés au sein des tissus en décomposition » étaient tout et les microbes n’étaient rien dans la maladie.
Plus tard, l’importance de ces deux facteurs s était intervertie : l’intoxication était un phénomène banal, ne méritant aucunement une attention
spéciale ; toute la maladie était produite par l’envahissement progressif de l’animal vivant par le microbe.
A présent, l’intoxication a reconquis ses droits. L’infection est considérée comme une intoxication. Mais, c'est une intoxication spéciale par le poison spécifique d’une bactérie pathogène.
Le progrès comme l’a défini Hegel parcourL trois étapes successives. La seconde est la négation de la première. La dernière s’approche par la forme de la première, mais elle n’est que l’explication de la contradiction des deux premières phases.