CHAPITRE VII
l’origine des poisons bactériens
Sommaire : Idée préconçue que les poisons ne peuvent provenir que de la décomposition des matières albuminoïdes. Expériences déjà anciennes qui renversent cette idée. Recherches de Polotebno/f, Popoff, Bergmnnn, Schuller. Nombreuses recherches faites au laboratoire de Pachouline. Travail récent de Guinochel. Les poisons microbiens ne sont pas des produits de décomposition, mais le résultat de synthèse. Sont-ils des sécrétions? Arguments en faveur de cette idée. Arguments qui la combattent. Les poisons sont intimement liés aux corps bactériens. Les expériences de Canlani, de l’auteur. Les recherches de Buchner sur les protéines. Critique de ces recherches. Tous les poisons microbiens proviennent du corps des bactéries. Utilité de cette provenance pour les microbes.
Dans toute l'iiistoirc des recherches sur les poisons microbiens l’idée était généralement admise que ces poisons prennent naissance à la suite de la décomposition des matières albuminoïdes. Celte idée est restée régnante jusqu'ici Pourtant, il existe dans la science beaucoup de
1. — « Sans entrer dans les détails sur l'histoire des conceptions sur le mode d’action des microbes pathogènes, on peut sûrement affirmer que dans ces dernières années il est reconnu de tout le monde et confirmé de nouveau par chaque nouvelle découverte que les poisons qui agissent dans l’infection spéci-
faits qui la renversent complètement. Déjà, à l’époque de l’étude du poison putride on cherchait à éliminer les substances albuminoïdes des matières qui pourrissent, pour rendre plus facile l’extraction du poison putride. Ainsi, par exemple, Bergmann et Schmiedeberg avaient employé, sur le conseil de Dragendorff, la levure de bière dans leurs fameuses expériences sur la sepsine.
Polotebnoff était le premier à se servir du liquide entièrement minéral qu’il laissait pourrir. C'était le liquide de Pasteur , composé d’ammoniaque et de différents sels neutres. Polotebnoff avait trouvé que le liquide pourri n’est pas plus toxique que le même liquide frais. L. Popoff, qui avait repris les expériences de Polotebnoff, a vu que ces conclusions ne sont pas exactes et que le liquide de Pasteur pourri provoque absolument les mêmes phénomènes d’intoxication que les matières albuminoïdes putréfiées. Mais L. Popoff ne tuait pas les microbes dans ce liquide et il supposa que ce sont précisément les microbes qui provoquent cette intoxication septique. Les mêmes expériences ont été faites par Hugo v. Brehm. Bergmann a fait faire à
fique, sont produits par les microbes correspondants spécifiques pur la décomposition de l’albumine morte ou vivante. » Cette conclusion, absolument fausse, est appelée par l’auteur une rè£le sans exception.
IIueppe, Ueber Gi[lbildung durch Bactérien und über giflige Bactérien ( Berl . Klin. Wocli., 23 avril 1892).
la question un pas décisif en avant. Il a montré que le liquide de Pasteur pourri conserve toute son action septique, même après avoir été bouilli. Anders a aussi trouvé que ni l'ébullition, ni la filtration à travers l’argile ne détruisent l’action septique de ce liquide. Ainsi se trouvait éLabli ce principe de la plus haute importance : que le poison septique était le résultat de l’action synthétique des microbes et non pas de la décomposition des matières putrides.
Les mêmes résultats ont été obtenus par Schüller qui travaillait avec le liquide de F. Colin qui ne contient pas le sucre et dont le seul composé organique est le tartrate d’ammoniaque.
Ces expériences ont été, depuis, souvent répétées avec les mêmes résultats positifs. Ces recherches ont été surtout faites au laboratoire de prof. Paclioutine. Nous devons nommer surtout les thèses de Botlcharojf et de Cosorotoff sorties de ce laboratoire. Tous ces auteurs, ainsi que de nombreux autres qui ont étudié les détails de l’intoxication putride, comme par exemple la fièvre et les échanges gazeux, sont uniformément arrivés à ce résultat que le poison putride se forme en absence de tout corps albuminoïde, qu’il est par conséquent le résultat de l’activité synthétique des microbes. Notons encore que ces auteurs ont confirmé en général la donnée de Panum sur la grande toxicité
des produits précipités par 1 alcool. Pourtant, contrairement à Pünuin. 1 extrait alcoolique avait souvent lui aussi une certaine activité septique
Malheureusement, tous ces travaux ont été faits non pas avec des cultures pures de bactéries, mais avec les microbes de putréfaction indéfinis. Ils ont été faits au point de vue de la pathologie expérimentale, et la bactériologie qui a appris à manier les cultures pures des microbes, a pu longtemps ignorer les résultats importants établis par ces travaux.
D’autant plus importantes sont les recherches récentes de Guinochet sur le poison diphtéritique. Guinochet a trouvé que le bacille diphtéritique qui se cultive aisément dans l’urine humaine normale filtrée ne contenant pas trace d’albumine, y produit pourtant tout aussi énergiquement son poison que dans le bouillon de viande1 2. Ainsi, se trouve définitivement écartée l’idée préconçue qui persistait jusqu’à nos jours que les microbes pathogènes fabriquent leurs poisons par la décomposition spéciale des matières albuminoïdes. Cette idée, démontrée fausse, doit faire place à la conception
1. Pachoutine, Cours de pathologie experimentale et comparée. Pétersbourg, 1885.
2. Guinochet, Travail du laboratoire de Slraus, à l'École de Médecine de Paris.
plus juste, savoir que les poisons sont les produits synthétiques des microbes.
Indépendamment de l'importance théorique de cette constatation de Guinochet, il faut aussi indiquer son côté pratique, éminemment utile. On pourra désormais étudier la formation des poisons microbiens dans des conditions plus simples que celles qui étaient choisies par Brieger et Frankel et leurs successeurs, dans un milieu totalement privé d’albumines *.
Par conséquent les poisons doivent être considérés non pas comme les produits de la destruction des matières albuminoïdes, mais comme des substances, élaborées par l’activité synthétique des bactéries.
Dès lors, on devait se poser la question : Quel est le rôle de ces substances? Quelle place occupentelles dans la vie des microbes? Car leur délinition de poisons pour les animaux, ne peut avoir qu’une
•1. Il ne reste qu’à trouver un milieu de culture favorable au développement des microbes, caries milieux minéraux (liquides de I’astf.ur, de Noegeli, de Goiix) ne conviennent pas aux bactéries pathogènes. Nous avons vu qu’elles poussent au contraire très bien dans le milieu suivant :
Eau
Extrait de Liebig
Glycérine
Sel
L’extrait de Liebig est totalement exempt de matières albuminoïdes.
signification pratique, qui ne dit rien au point de vue de la biologie microbienne.
La microbiologie connaissait déjà un certain nombre des produits synthétiques et spécifiques des microbes, dont la signification ôtait suffisamment claire. Ce sont les ferments solubles ou les diastases que les microbes sécrètent pour rendre assimilables les aliments qui les environnent. La levure de bière sécrète l'invertine qui décompose le sucre de cannes, non utilisable directement, en dextrine et lévulose. Le bacille de l’acide lactique sécrète la présure qui sert à cailler la caséine du lait, et la caséase qui la dissout et peptonifie.
Il était naturel de penser à l'analogie de ces manifestations microbiennes avec les empoisonnements produits par les microbes pathogènes. On pourrait croire que les sécrétions des poisons servent aussi à préparer le terrain animal pour la vie microbienne, soit en rendant assimilables pour les microbes les humeurs animales, soit en abolissant la résistance vitale des animaux à l’implantation des microbes.
Cette idée trouva bientôt certain appui dans l’expérimentation. On avait reconnu, comme nous l’avons vu, que les poisons diphtéritique et tétanique se comportent envers les différents réactifs précisément comme les ferments solubles. On a noté encore que les différentes substances : les
ferments solubles de la papaïne; les produits microbiens, comme le poison du b. prodigiosus; les poisons des végétaux, comme l’abrino, jouissent également de la propriété de rendre les animaux auxquels on en injecte des doses minimes, prédisposés à la pullulation des microbes qui ne sont pas pathogènes pour les mômes animaux à l’état normal
Pourtant, cette assimilation des poisons avec les sécrétions ne rendait que très superficiellement compte des faits.
D'abord il existe des bactéries pathogènes, celles qui produisent les maladies des plus importantes comme la tuberculose, le choléra et le charbon, où on ne trouve pas do sécrétions toxiques.
Puis, la production môme des poisons dans la diphtérie et le tétanos ne correspond que très superficiellement à une sécrétion. En effet, la quantité de ces poisons dans les liquides de culture ne croît pas proportionnellement au développement des bactéries elles-mêmes. Au contraire, l’observation attentive révèle les faits suivants :
Tout d’abord et au moment de la vie la plus