LES POISONS DU CHOLÉRA ET DU VIBRION AVICIDE
Sommaire : Los rocherch'S de l’auleur sur les poisons du choléra et du vibrion avicidc. Les recherches de Hernandez et Brühl, de Niessen et Behring, et do Zusslein.
L’histoire du développement de nos connaissances sur les poisons du choléra montre, d’une manière typique, la lutte des différentes conceptions sur la nature chimique des poisons microbiens. Pour expliquer le choléra étaient mis successivement en avant les produits du métabolisme du vibrion indien, les diastascs qu’il sécrète, et enfin sa propre substance1 2 *. Cantani était le premier à indiquer que le poison cholérique pouvait bien ne pas être une diastaso ou une ptomaïne, mais le vibrion cholérique lui-même. 11 n’a pas démontré cette idée5.
1. Gamaleïa, Recherches expérimentales sur les poisons du choléra. ( Arch . de méd. expér., lur mars 1892.)
2. Cantani .Dis Giftiylceil der üholarabacilicn. ( Deuls . medic.
Woch., 188Ü, n° 45.)
Nous avons trouvé Jos deux poisons cholériques : le poison primitif et le poison modifié. Le premier, que nous croyons être une nucléoalbumine, a la propriété de provoquer une intoxication excessivement semblable par scs manifestations aux symptômes du choléra asiatique. Chez les lapins, cette intoxication se traduit surtout par une diarrhée prolongée et violenle. Chez les chiens, prédominent les vomissements qui peuvent durer plusieurs heures. Dans tous les cas, elle détermine une lésion violente du tube gastro-intestinal.
Ce poison est extrêmement fragile. Il est détruit par le chauffage au-dessus de 60°, par l’alcool, par les alcalis forts. Il est entraîné par les différents précipités qu’on produit dans les cultures cholériques, ainsi, par exemple, par celui qui est formé par l'acétate de plomb. 11 peut en être extrait par l’eau alcalinisée.
Quel est le mode d’action de ce poison? Par quelques-unes de ses réactions, il ressemble aux ferments solubles. On sait aussi que le vibrion cholérique peut produire les différentes diastases. On devait se demander si ce ne sont pas les diastases qui sont toxiques dans les cultures du choléra. Il existe même l’opinion qui considère la production si abondante du liquide dans le choléra comme le résultat d’une hypersécrétion des glandes intestinales (Cohnheim), et on sait que les sub-
stances sécrétées par les glandes stimulent leur activité si elles sont injectées dans le sang.
En étudiant l’action toxique de cultures de différents microbes producteurs des diastases. nous avons, en effet, trouvé qu’elles ont comme un trait commun une certaine action diarrhéique, quoique moins marquée que dans les cultures cholériques. Même certains échantillons de la pancréatine produisaient dans nos expériences la diarrhée chez les lapins. Mais les résultats avec cette dernière substance n’ont pas été constants, et enfin nous avons réussi à nous procurer de la trypsine extrêmement active comme diastase peptique et qui n’a aucune action diarrhéique. Beaucoup d’autres ferments que nous avons étudiés sous ce rapport n’avaient pas non plus la propriété de produire la diarrhée .
Il faut conclure que le poison diarrhéique du choléra n’appartient pas à la catégorie de ces fer-
monts .
L’action diarrhéique est très répandue dans la classe des poisons microbiens, mais elle est duc à un autre mécanisme que celui qui est indiqué précédemment.
Nous avons trouvé encore un autre poison cholérique, très stable celui-ci. 11 appartient à la classe de nos poisons modifiés ou nucléines que Buchner a nommées les protéines ou alcalialbumines.
Ce poison n’a pas d’autre intérêt que celui d’être associé à la substance vaccinale du choléra. Mais nous n’exposerons pas ici les détails delà vaccination cholérique, encore controversée. Il existe un microbe qui ressemble sous tous les rapports à celui du choléra. C’est le vibrion avicidc que nous avons découvert à Odessa. Sa vaccination chimique est à l’heure qu’il est la mieux connue de toutes les vaccinations1. Comme, en outre, elle a beaucoup d’analogies avec la vaccination cholérique, nous nous permettons d’en dire quelques mots.
La substance ou les substances vaccinales contre le vibrion avicidc sont aussi associées à la nuclcinc vibrionicnnc ou au poison modifié. Elles peuvent en être séparées par deux moyens. D’abord, si l’on soumet à la distillation dans le vide les cultures vibrionicnnes, les substances qui passent
1. Elle a été l’objet d’au nombre très considérable de travaux :
Gamaleïa, Vaccination chimique. (Ann. de l'Inst. Past., 1839, n« 10.)
Pfeiffer, Vibrio Melschnicocus. (Zeit. f. Iltjrjiene, t. VU,
Hernandez, Sur la vaccination chimique. (C. R. de la Société de biologie, 1891, 15 juillet.)
Metschnikoff et Heredunto, Sur l'accoutumance aux poisons microbiens. (Ann. de l'Inst. Past.., 1891, n° o.)
Behring et Niessen, Uebcr die Eiçjenschofflen dsr Vcrschislenen Blulserumarlen. ( Zeitscli . f. Hygiène, t. VIII, p. 100.)
Metschnikoff, Éludes sur l’immunité. (Ann.de l’Inst. Past., 1891, no 4.)
ont une action vaccinale manifeste, tandis que la nucléinc toxique reste dans le résidu. Ensuite, Jirilhl a trouvé que si l’on précipite par l’acétate de plomb la substance toxique, le filtrat vaccine parfaitement. L’action vaccinale des produits volatiles faisait prévoir que le vaccin est une plomaïne, mais les méthodes ordinaires pour l’isolement des ptomaïnes n’aboutissent qu’à des substances inactives [Brühl). C’est surtout l’alcool qui paraît affaiblir les propriétés vaccinales des cultures vibrioniennes1.
L’étude du sérum des animaux vaccinés contre le vibrion avicide et contre le vibrion cholérique révèle des particularités remarquables.
Tandis que le sérum des cobayes neufs laisse facilement pousser les vibrions cholériques et avicides, le sérum des cobayes vaccinés contre ces maladies acquiert la propriété de détruire complètement ces microbes2. Nous n’avons pas besoin d’insister sur la grande portée de ces faits pour la vraie solution du problème de l’immunité.
Encore un autre fait d’une importance théorique considérable a été trouvé, d’abord pour les maladies causées par ces deux vibrions. C’est le fait
Travail inédit du laboratoire de Slraus à l’école de médecine de Paris.
2. Pour le vibrion avicide, ce fait est établi par Behring et Niessen ; pour le choléra, par Zasslein.
suivant. Les cobayes qui sont vaccinés contre le vibrion avicide ou Je vibrion cholérique ne sont pas plus résistants contre le poison vaccinal que les cobayes non vaccinés. Ce fait est d’un intérêt fondamentalpour tout le mécanisme de la vaccination.
Nié d’abord avec beaucoup d’ardeur par certains bactériologistes, il fut plus tard mis, au contraire, en avant par les mêmes pour être opposé aux grands principes établis pour le tétanos et la diphtérie.
Nous venons de voir que dans ces deux maladies les animaux, vaccinés contre le microbe vivant, deviennent aussi réfractaires aux poisons microbiens.
Le choiera et la septicémie vibrionienne paraissent faire exception à cette règle, car dans ces deux maladies les animaux succombent à la même dose du poison que les témoins. Mais cette exception n est qu apparente, et elle disparaît quand on cesse de faire la confusion entre les poisons primitifs des bactéries et leurs poisons modifiés.
Envers les poisons primitifs du choléra et de la septicémie, les animaux vaccinés sont tout aussi bien réfractaires, comme on le voit dans la diphtérie et le tétanos. Ils ne sont pas réfractaires envers les poisons modifiés; mais comme ces derniers sont des produits artificiels, ceci n’a rien avoir avecles théories de l’immunité.
Pour lo mécanisme do la vaccination, il peut paraître étrange que les poisons modifiés auxquels l'animal ne s’habitue pas, le rendent réfractaire aux poisons primitifs et aux bactéries.
Ici aussi il faut faire une distinction. La substance vaccinale n’est pas le poison modifié, car elle peut en être séparée. N’étant pas toxique, elle ne vaccine pas les animaux par l’accoutumance, mais en formant probablement dans leur corps un composé qui a des propriétés antitoxiques. (Voir page 106.)