LONGÉVITÉ DE L'ANGUILLE
L'observation suivante des mœurs de l’anguille est rapportée par le professeur Émile Blanchard :
‘“ Les anguilles ont une vie fort longue. Un exemple en fournira la preuve. J'avais vu, il y a très longtemps, chez M. Desmarest, professeur à l'école vétérinaire d'Alfort, une anguille qui avait été achetée pour être aise à La matelote. On ne se pressa point de la livrer au fourneau; le naturaliste se plut à observer l'animal. Dès ce moment, l’anguille fut considérée comme une amie de la maison. Je savais que ce poisson existait encore chez le fils du professeur d’Alfort ; je l'ai prié de me dire à quelles observations il avait donné lieu. On ne lira pas sans intérêt la note suivante que m'a transmise à ce sujet M. Eugène Desimarest, l'un des naturalistes du Muséum d'Histoire naturelie :
“C'est depuis le 13 décembre 1828, que ma famille possède l'anguille sur laquelle vous me demandez une note. Il y a donc trente-sept ans que nous l'avons en domesticité.
“ De 1838 à 1853 (pendant vingt-cinq ans), elle a été conservée dans une grande terrine placée dans l’intérieur d’une chambre. Cette terrine. dont l’eau était changée tous les sept ou huit jours, quoique grande, ne pouvait cependant pas lui permettre de se tenir étendue, et elle devait rester constamment repliée sur elle-même. Depuis 1853, elle a ét placée, d’abord à Batignolles, chez ma sœur, et depuis 1863, chez moi, à Montrouge, dans un réservoir en zinc qui peut contenir une vingtaine de senux d’eau que l’on renouvelle tous les quinze ou vingt jours. C'est là son logement d'été; car dès les premières gelées jusqu’au printemps, elle vient reprendre son logement primitif, sa terrine.
“ La longueur totale actuelle de mon anguille est de 1°,30 à 1"40: sa grosseur est 0",08 à 0",10. Depuis que nous la conservons, on peut dire, sans rien exagérer, qu'elle a grandi d'environ un tiers. Son alimentation consiste en de petits filets de bœuf, coupés en forme de vers, qu'il fat lui présenter flottants dans l'eau ; elle les saisit avec une grande vitesse
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et une grande dextérité lorsqu'elle a faim, mais elle ne les mange jamais lorsqu'ils tombent au fond de son réservoir. Elle ne semble pas vouloir une autre nourriture, et encore faut-il que le bœuf soit bien frais.
“Elle refuse les vers de terre et même les petits poissons, qu'elle n'aime toutefois pas voir auprès d'elle; car elle a constamment poursuivi et attaqué ceux que l'on a mis quelquefois dans son réservoir. Elle ne mange guère que pendant l'été, depuis le mois d'avril jusqu'au mois d'octobre ; elle refuse toute nourriture.
“Jamais elle n'a voulu manger de pain ou une alimentation végétale quelconque. Pendant la saison chaude, ce n'est qe tous les six à huit jours qu'elle veut bien manger; alors elle le montre d'une manière manifeste : elle s'agite dans son bassin, sort légere:aent la tête hors de l'eau quand on approche de sa demeure, ou lorsqu'on l'appelle, Les personnes qui lui donnent le plus habituellement sa nourriture semblent, en quelque sorte, être connues par elle ; c'est ainsi que jadis elle venait à h voix de ma sœur, et qu'aujourd'hui elle paraît le faire également lorsque ma fille vient l'appeler au bord de son bassin, Jamuis, quoiqu'on l'ait souvent maniée, elle n'a mordu personne ; et si cela est arrivé une fois, c'est qu'on avait mis le doigt dans sa gueule.
* Comme il faut la retirer de son bassin toutes les fois qu'on veut le nettoyer, elle est en partie habituée à être maniée, et, tout en essayant de rester dans l’eau, elle ne fait pas de trop grands mouvements pour Sechapper de la main qui la tient. De même quand on cherche à la saisir dans l’eau, elle ne se retire pas trop brusquement, mais elle vous vlisse des mains. Elle est souvent stationnaire dans son réservoir, cherchant constamment à se cacher derrière les pots de plantes aquatiques placés dans son bassin, Souvent, elle reste sans mouvement, étendue au fond du réservoir ; parfois elle se contourne autour des pots, et ce n’est guere que le matin ou le soir qu’elle nage lentement. Quand la temp“rature est plus élevée qu'à l'ordinaire, ses mouvements sont plus vifs, brusques parfois. De temps à autre, elle vient à la surface de l'eau. Bien lui en prend d'aimer à se trouver au fond du liquide qu'elle habite ; car une fois, un chat affamé la guettait et n'était arrêté dans sa chasse que par l’eau interposée entre lui et le poisson, Un coup de gritte cependant vint blesser l'anguille auprès de l'œil, qui se recouvrit d'une peau blanchâtre, et que pendant plus d’un mois je crus perdu. Mais heureusement il n’en fut vien, et aujourd'hui l'organe oculaire près duquel devait être la blessure, est semblable à celui qui était resté intact.
“ Vers le mois de mai, notre anguille devint encore moins active qu’en hiver même : deux ou trois fois alors elle rendit des corps mous, blanchâtres, que l'on regardait comme étant des œufs. Un peu après cette époque, elle sembla très agitée, à ce point même qu'elle se jeta plusieurs
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