‹ Les poissons d'eau douce du Canada [microforme]Chapitre 114 sur 236 · LA PÊCHE A L'ANGUILLE EN AMONT DE QUÉBEC · texte numérisé non relu

LA PÊCHE A L'ANGUILLE EN AMONT DE QUÉBEC

Si vous avez parcouru le trajet de Québec à Montréal, à bord d’un des somptueux vapeurs de la Compagnie du Richelieu, par quelque nuit d'été bien noire, sans lune, sans étoiles, mais calme ; si, entre les neuf et dix heures, vous avez risqué quelques pas sur le pont de l'avant, question de cuser, de fumer un cigare, d'écouter le barattage des roues qui endort, ou tout simplement de flaner, vous n'avez pu vous défendre d’apercevoir une longue file de lumières, presque régulièrement espacées vers la rive sud du fleuve, Ce chapelet, dont les #re sont autant d'étoiles, s'étend, se déroule capricieusement au gré des anses et des pointes, depuis Lotbinière jusqu'à Sorel, distance d'a peu près cent milles.

Aussi loin que vos regards se portent, vous n'apercevez que des lumières et toujours des lumières ; ce n'est plus un chapelet mais bien le grand rosaire. Pour une lumiére qui s'éteint à l'arrière du bateau, il s’en allume dix à l'avant : le fleuse noue et dénoue une ceinture de diamants à la taille de la nuit noire Si les etoiles étaient là, bien sûr elles en seraient jalouses.

Vous qui êtes du pays, vous connaissez trop bien ce tableau pour qu'il me soit permis d'insistér davantage sur sa description.

C'est le temps de la manne, et l'heure est déjà passée, qui a vu naître, vivre et mourir ces myriades d'éphémères sorties du fond des eaux pour briller une heure au soleil, «+ bercer dans un de ses derniers rayons, amer un instant, au feu du jorr, pour s'éteindre au souffle de la nuit. Toute la surface du fleuve est semée de leurs cadavres. Mais ces enfants mort-nés de l'air, de la Inmiëre, qu'ensevelit la nuit, semblent prêter une recrudescence de vie aux habitants des eaux. Pour eux, ces corps putréfiés sentent bon ; les roseaux s'agitent, les herbes s’écartent, la vase grouille, le caillou s’anime, la solitude se peuple, la vie du fond du fleuve remonte à la surface. On n'entend plus que le bruit de ce monde muet s'ebattant sur les eaux, Les premiers à la curée sont les ables, les chondrostômes,

les ides, les chevesnes, suivis bientôt par les silures, que viennent enfin rejoindre les dernières, mais non les moins âpres, les «nguilles, qui font l'objet principal de cette étude.

“ Biottie dans la vase ou sous des crûônes, l’anguille à passé la journée immobile, happant au passage des larves, de petits coquillages, plutit propres à aiguiser qu'à satisfaire un féroce appétit.” Aussi, la nuit venue, se précipite-t-elle avec une sorte de fureur sur la pâture suceulente que lui fournit la manne. Chose étrange ! les anguilles qui redoutent la lumière du soleil, voire même celle de la lune, sont attirées par la lumière des flambeaux ou des lanternes. On les voit s’ébattre avec un semblant de complaisance, dans l’espace éclairé, s’y dresser debout et vous regarder en passant, les curieuses ! s’y rouler en spirales, décelant, dans ce mouvement, leur ventre blanc ou jaune pâle à l'œil avide du harponneur: on dirait vraiment qu'elles jouissent de prendre ainsi, sous vos yeux, un bain de lumière. Les imprudentes !.... C'est au sein du plaisir qu'elles viennent chercher la mort,

Vous savez donc que chacune de ces lumières aperçues du pont du bateau de la Compagnie du Richelieu, dans la direction de la rive sud, représente un falot, placé à la proue d'une embarcation légère, soit un canot creusé dans un tronc d'arbre, soit un bachot, une périssoire montés par une ou deux personnes, des hommes, des jeunes gens, des enfants, et méme quelquefois, des femmes. Ces gens-là sont des habitants de la côte, qui, après les rudes travaux du jour, se sentent encore assez dispos pour passer une partie de la nuit à la pêche à l'anguille, les uns armés d'un dard inité du #igog des sauvages, les autres tendant une ligne de fond, parfois péchant à soutenir, et quelquefois, mais rarement aujourd'hui, péchant à La verinére.

Par des nuits chanceuses, un bateau où canot de péche rapporterx de cinq à six douzaines d'anguilles et trois où quatre silures, nommés inproprement, ici, des burbues,

Dans le comté de Soulanges, entre le Coteau-du-Lac et les Cèdres, le fleuve, trés rapide au large, est creusé, par endroits, dans une rive alluviale, de profondes échancrures, des retraites calmes, où ses vagues tourmentées là-bas, au large, viennent, comme des danseuses essoutHées, se reposer nonchalamment — dans la lente promenade d'un remous -— des secousses, des girations échevelées du tourbillon des rapides.

Par les beaux jours d'été, au soleil couchant, du fond de ces anses, se détachent de petites barques à fond plat, lourdes, dures à la manœuvre, mais, en revanche, sûres et solides, poussées par deux ou quatre rames, suivant qu'elles portent un ou deux pêcheurs. On leur donne le nom de chaloupes, mais celui de cenots leur conviendrait mieux.

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