‹ Les poissons d'eau douce du Canada [microforme]Chapitre 118 sur 236 · SS · texte numérisé non relu

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2,682,720 7 La pêche de Comacchio existe toujours, et continue de donner, réguliérement, des bénéfices énormes à ses propriétaires.

Connuissant sa disposition, son étendue, sa richesse, et quelque peu aussi son mécanisme (d'après Spallanzini), j'avais grand intérêt à visiter les marais salins de l'île d'Anticosti, et à constater de visu les points de ressemblance, entre eux et le grand lavorerio italien, Leurs proportions, la nature de leur formation, leur communication voisine avec la mer, sont à peu près les mêmes, L'unguille étant un des rares poissons qui se trouvent sous presque toutes les latitudes, et dans presque toutes les eaux du globe, douces, saumâtres et salées, il y a lieu de croire que nos espèces du golfe Saint-Laurent ne différent pas de celles d'Italie, ce qui nous permettrait de les traiter d'après la même méthode, Quant à la quantité, nous savons que l'anguille, dans nos eaux, est aussi abondante que dans les eaux de ln Méditerranée, et ces marais de l'Anticosti, mêlés de tourbières, fourmillant nécessairement d'insectes, de menus coquillages, doivent y attirer un nombre prodigieux de ces murènes, Au cas où l'on voudrait s'assurer d’une plus riche récolte, il suthirait de recueillir, au

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printemps, à l'entrée des rivières, quelques barils de montée, chaque baril contenant plus d'un milliard d’alevins, pour les déverser dans des lagunes, et les peupler ainsi, outre mesure.—KSi rapide est la croissance de l'anguille, que ces alevins à peine perceptibles à l'œil nu, atteindront, à deux ans de là, le poids d’une livre, au moins, et se vendront avantaceusement, sur les marchés, sous le nom de civelles.

Encore à propos d’anguille, M. Faucher de Saint-Maurice nous dit :

“ Pendant plus d’un siècle et demi, l’anguille fut une des principales ressources de nos habitants, qui en prenaient des quantités prodigieuses, entre Trois-Rivières et Québec, et en 1646, le Journal des Jésuites rapporte que la seule pêcherie de Killery en donna quarante milliers. Que devient aujourd’hui cette branche si importante d’un commerce jadis si lucratif ? Faute d'avoir été protégée l’anguille va diminuant de jour en jour,”

Ilest bien vrai que la pêche à l'anguille, au-dessus de Québec, a grandement diminué depuis les premiers temps de la colonie, mais la cause doit en être attribuée aux défrichements, à la coupe des arbres le long des grèves, qui plongeant leurs racines dans les eaux prètaient un abri favorable à ces poissons sournois, en même temps que de leurs branches tombaient sous le vent une masse de mannes, de chenilles, d'insectes dont l'anguille fait ses délices. Gourmande et rapace, elle fait bouchée de tout, de grenouilles, d'oisillons, d’écrevisses, de blanchailles, de cadavres, de charognes, qui deviennent de plus en plus rares sur nos rives défrichées et cultivées. Avec cela, la navigation, les manufactures, les écluses n'ont pas peu contribué à les chasser de cette partie du fleuve, Mais pour être disparue où à peu près du haut du fleuve, elle n'en est que plus nombreuse au-dessous de la ville de Québec. Seulement, passé Rimouski, où Betsiamites, en descendant, on ne fait que peu de cas de cette pêche. Le saumon, la morue, le maquerean, le hareng et le loup marin absorbent tous les soins et le temps des pêcheurs du golfe Saint- Laurent. En 1SSS, le rendement de la pêche à l'anguille, dans toute la division du golfe, n'a été que de 930, pendant que le Nouveau-Brunswick, à lui seul, en capturait pour une valeur de K162,000. Et cependant les eaux du golfe produisent et nourrissent autant d'anguilles que celles du Nouveau-Brunswick. Pour s’en convaincre, il suffit de voir la masse grouillante de montée dont l'embouchure des rivières est épaissie chaqne printemps, attendant l'abaissement de l’eau pour remonter le courant et se distribuer dans les lacs, les marais, les étangs, voire même dans les savanes, où elles trouvent leur pâture. A l'automne, dès les premiers

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Jusqu'ici, nous ne connaissons que les marais nourriciers d’anguilles de l'Anticosti, mais il n'y a aucun doute qu'il en existe un grand nombre d'autres, dans le territoire du Labrador, qui vaudraient la peine d'être exploités. Autrement, il faudrait nier que cette montée pullulante soit du frai d'anguille. Mais la haute autorité de M, Coste est là pour attester que nombre d'étangs ont été repeuplés ax moyen de la montée. M. Lepetite (/), conservateur du bois de Vincennes, contirme le fait par des expériences répétées, # D'après M. Millet, deux livres de montée, environ 3500 anguilles filiformes, récoltées à Abbeville, au printemps de 1840; etjetées dans des canaux et des fossés creusés pour l'extraction de ja tourbe, ont donné, en cinq ans, plus de cinq nille livres de belles inguilles, Cette production, alimentée par la même quantité annuelle de montée, se soutient.

Que l’alevin d’anguille serve de nourriture aux poissons, à l’anguille elle-même, aux oiseaux, aux erustacés, je le veux bien ; mais n’en récheppat-il qu'un seul sur cent que nos eaux en seraient déjà surabondunment peuplées. Si un quart de la montée parvenait à l’âge adulte, on verrait se réaliser la facétie du Gascon. “ Figurez-vous, mon cer, que dans la Garonne, il n'y 4 pas d'eau, c'est tout poisson.”

Peu d'animaux ont autant que l'anguille des moyens de se protéger et d'échapper à leurs ennemis Un enduit visqueux lui permet de glisser sous di main de homme comme sous la dent ou sous la griffe des arnassiers, Mince et allongée de forme, elle trouve facilement un gite sous un Caillou, dans des racines, sous des crônes, des pierres ou dans un ht de vase, Au besoin, elle se réfugiera dans des prés humides, elle quittera des eaux qui ne conviennent pas à son tempérament, pour aller en chercher d'autres à des distances considérables,

Quant à la protéger par des lois, l'idée en serait pour le moins bizarre. Car, depuis des siècles et des siecles, savants et pêcheurs se sont appliqués à la recherche du secret de la reproduction de l'anguille, et tous y ont perdu leur temps et leur latin. Or, pour protéger un poisson, il faut avant tout connaitre l'époque où il fraie, Mais comment y arriver pour un poisson qui ne contient ni cufs ni laitance, tant et si bien qu'il est possible d'en distinguer le sexe 7 C'est bien là le cas de l'anguille, Sa reproduction est un mystese dont Fexplication a échappé jusqu'iei aux longues et patientes investigations de la science et de l'observation.

Cest vraiment pire que l'histoire de l'euf avant la poule ou de la poule avant l'œuf,

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d'en diminuer le nombre, pêchez-la, en mer, en rivière, en étangs, à ligne, au filet, au verveux, dans les hauts parcs, pêchez-la à la vermée, an dard, au nigog, pêchez-la par centaines, par milliers, pêchez-la an lavoriero, par millions, et comptez que la montée suflira toujours pour combler les vides que vous aurez pu faire.

C'est durant le trajet de quarante-cinq milles qui sépare la Pointe aux-Esquimaux de l'ile d’Anticosti, du fond de mon cadre, que je faisais cette étude comparative des résultats tangibles obtenus à Comacchio, par une expérience de plus d’un siècle et des résultats probables que l'on à droit d'attendre d'un établissement similaire, dans des conditions à peu près identiques, à l'ile d’Anticosti. Puis, passant à un ordre d'idées immédiatement pratiques, je me disais, à part moi :

Avec les données que j'ai sur Comacchio et sur les marais salés de l'ile d’Anticosti, j'ai grandement raison de me détourner de ma route, de sacrifier deux ou trois jours, pour explorer ces marais, qui peuvent devenir une source importante de richesse nationale, en même temps que de fortune individuelle : mais en somme, à quoi cet examen nécessairement rapide et superficiel peut-il aboutir ? Je n'aurai pas le temps de parcourir ces marais dans toute leur étendue, de n'assurer s'ils communiquent entre eux, ou des moyens de communication qu'on pourrait y établir, s par endroits ils font défaut, des points où embarque la mer, au temps des grandes marées, de la hauteur de ces marées, de la profondeur relative des lagunes, autant d'informations rigoureusement nécessaires. Quant aux barrages, aux chaussées, aux canaux, aux pares, il me faut forcément laisser cela aux soins d’un ingénieur dont le concours est absolument indispensable, Ce que j'ai à faire consiste à visiter les marais voisins de la Pointe-aux-Bruyères, étudier la nature du sol qui les entoure, les plantes et les arbustes qu'ils nourrissent, les insectes, les coquillages, les petits poissons servant de nourriture à l'anguille, capturer au moins une douzaine de ces poissons, pour juger de leur taille, de leur espèce, de leur âge et leur poids—et faire ensuite mes déductions, suivant ce que je sais de leurs habitudes, de leurs appétits et de ieurs mœurs.

Si, d'après mes observations préliminaires, je crois à la possibilité du succes, je soumettrai le projet, par la voie de la presse, aux capitalistes aux pécheurs expérimentés, aux hommes entreprenants qui ne craignent ni les idées ni les voies nouvelles. Une compagnie se formera peut-être, qui décidera de continuer ces travaux d'examen, avec le concours d'un ingénieur, et d'envoyer en Europe des hommes compétents pour étudier le mécanisme de la pêche de Comacchio et faire rapport sur la possibilité de l'adapter avec succès aux lagunes de l'Anticosti. D'un autre côté, les chances de réussite me parussent-elles douteuses, je n'hésiterais pas

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davantage à exprimer mon opinion, en l’appuyant de raisons qui me sembleraient plausibles. Mais en réalité, un je ne sais quoi me dit qu'il y a quelque chose là qui doit profiter au pays, et, du fait que par vocation, par goût, je me suis occupé un peu spécialement d'ichtyologie et de piseiculture, or ne saurait trouver étrange que je prenne l'initiative d’un tel projet.

Quand je m'éveillai, vers cinq heures du matin, nous étions en face du cap Observation, un des points les plus élevés de l’île d'Anticosti. Un vent violent faisait tomber sur nous, du haut des falaises, de véritables coups de battoir, sous lesquels notre petit yacht faisait force révérences et saluts. Des masses de nuages gris, déchirés, en lambeaux, charriaient comme une armée en déroute, devant la face terne du soleil. Victor Hugo eût trouvé là une riche comparaison pour la déroute de Waterloo,

— Impossible de tenir plus longtemps, nous dit le capitaine, le vent est fait pour vingt-quatre heures, au moins : allons-nous capeyer pendant ce temps, au risque d’avoir un vent contraire après, lorsque nous pouvons mettre le cap sur Natashquan, et y arriver vent arrière, sans secousse, sans lutte, en moins de douze heures ?

Tous mes compagnons opinèrent pour Natashquan : il ne me restait qu'à me taire, à ronger ma déception en silence. Je ne devais pas voir les lagunes, ce jour-là.

Un coup de barre, et nous virons lof pour lof, en pointant droit au nord.

— Quelle heure est-il ? interroge le capitaine.

— Ilest cinq heures du matin, répond quelqu'un.

— Cinq heures ? eh bien, à cinq heures de l'après-midi, nous jetterons l'ancre à l'entrée de la petite Natashquan.

Descendus dans notre carré, Têtu croit me consoler de ma déconvenue, en me promettant de relâcher à l'Anticosti, au retour. Je le laisse dire, en souriant d'un air de doute : car je pressens que le voyage sera si long que personne d’entre nous ne songera à s'accrocher en route, en revenant, Voguant sur une mer houleuse, nous glissons vite sur les pentes et gravissons lentement les collines, allant tantôt à la course, tantôt au pas. Je prends des notes, j'essaie de Tire: /e Fond de lu mer, de Saurel, puis je passe aux Contes de Marguerite de Navarre, sur lesquels je finis par m'endormir, pendant que mes compagnons font une partie de ewchre. À midi je m'éveille pour prendre une tasse de thé, mais les poussées et les heurts de la marche du yacht s'accentuant de plus en plus, je reprends la position horizontale et mon sommeil interrompu.

Je révais probablement d'anguilles, lorsque j'entends la voix du capitaine qui nous crie :

- Allons! sortez de votre trou, venez voir la grande ville de Natashquan.

En un clin d'œil nous sommes sur le pont. Le vent souffle en tempête ; devant nous la mer démontée, blanche d’écume, se rue à la côte avec rage, portageant par endroits jusqu'à cinq ou six arpents sur la plage.

— La mer défonce sur les battures, dit le capitaine, c’est un rude temps pour prendre la passe,

— Où est-elle, cette passe, capitaine ?

— Elle est là, à droite de ce groupe de maisons blanches. Large au plus de deux cents pieds, cette passe s'ouvre entre deux rochers coupés à pic, un peu en biais, ce qui fait que nous ne la voyons pas d'ici.

Mais les vagues sont de plus en plus brisées, les crêtes plus rapprochées, les fosses plus profondes. Heurté de flanc, de poupe, de proue, notre petit navire frémit dans toute sa membrure : nous nous retenons des deux mains aux cordages, par crainte d'être emportés par les vagues furieuses montant à l’assaut de tous côtés à la fois. À quelques arpents devant nous se dresse une falaise escarpée sur laquelle nous nous précipitons dans une course vertigineuse ; c'est le naufrage inévitable, notre perte certaine.

— Mais, capitaine, où allons-nous ? s’écrie une voix navrée.

L'œil fixé sur le roc impitoyable, la main crispée sur la barre du gouvernail, le capitaine se contente de sourire, sans répondre :

— Lofez! crie-t-il d’une voix forte et ferme ; et la manœuvre opérée, nous obliquons à gauche et nous voyons devant nous la passe que remplit une vague énorme. “Tenez-vous bien!” crie le capitaine, et nous nous sentons enlevés sur les épaules de cette vague qui nous dépose à deux cents pieds de là, dans les eaux calmes de la petite Natashquan.

Dès que l'ancre à mordu le fond, le capitaine nous dit : “ Regardez à vos montres, messieurs.”

— Il est cinq heures, capitaine.

— C’est l'heure que j'avais fixée pour notre arrivée, n'est-ce pas ?

— C'est vrai ! Jui répondons-nous en chœur. Hourra pour le capitaine Fortier !

Mais lui, peu sensible à notre enthousiasme, reste les yeux tournés vers une chaloupe, montée par quatre hommes, qui se dirige vers nous à force de rames,

D'aussi loin qu'ils ont pu distinguer le capitaine, on entend une voix qui dit: “Je vous le disions bian que c'était lui.”

Une autre voix de reprendre : “ Eh oui, c’est biun lui, et j'aimions mieux que ce soit lui que le diable, car il fallait que ce fût l'un ou l'autre pour entreprendre de sauter la passe par un temps pareil.”

—- Arrivez! mes anis, arrivez! leur crie le capitaine : pendant que deux grosses larmes coulent sur ses joues bronzées.

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+ ayant toujours vécu, ignorant la peur, remuait le cœur du capitaine

Fortier jusque dans ses fibres les plus intimes. TT y avait dix ans qu'il n'avait abordé à Natashquan, où il ne comptait jadis que des amis. “ I] n'est pas changé,” se disaient ces braves gens, en lui pressant les mains. Mais ce dernier exploit, mieux que ses traits, leur prouvait que le capitaine Fortier était toujours le même, l'un des plus hardis marins de la Côte Nord.

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