HABITAT ET DOMAINE DE LA PERCHAUDE
Le professeur Goode est un ichthyologiste américain de premier ordre figurant parmi les savants de la grande république, attaché au Smithsonian Institute, tenant ferme aux principes rigoureux de la science, tout en les rehaussant d’un style châtié, aimable, gracieux, imagé, anecdotique au besoin. J’aspire être son disciple, en le suivant de loin, en le volant quelquefois, à la façon de Molière, bien entendu, qui disait : “Je prends mon bien où je le trouve.” J’emprunte souvent à M. Goode, et m'en fais honneur, parce que, en même temps qu’il est savant, son commerce littéraire est des plus agréables. Autant un savant imposant m'ennuie de ses prétentions, autant un savant complaisant me charme et n'entraine, pourvu qu'il ne fasse pas de casse-cou à la façon de Jules Verne. Goode étant mon guide pour le moment, nous conviendrons que le domaine commun de la perche comprend à peu près toute l’Europe, sauf le nord de l'Écosse, où elle est plus rare. On la trouve en Laponie et en Sibérie, comme sur le penchant des Alpes, à une altitude de quatre mille pieils.
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Vous aurez lu quelque part, dans des auteurs assez accrédités, qu'il existe en Laponie des perches mesurant plus de trois pieds de longueur, et, partant, pesant de vingt-cinq à quarante livres, J'aime à vous dire que je n'y crois pas plus qu’au fameux brochet de Manheim, pesant deux cent soixunte-quinze livres, ou à peu près — une carcasse montée en bois et en til de laiton, sur une longueur de fantaisie, suspendue en eæ-voto dans une église de l'endroit, et portant au cou un collier rétractile en cuivre doré, présent gracieux de l'empereur Frédéric Barberousse au dit brochet, pour des causes ignorées., Dieu merci, ces niaiseries-là ne passent pas en Amérique.
La perche commune habite la mer d’Azof, les eaux saumâtres de lu mer Caspienne, de la mer Baltique ; et partout où les eaux sont pures et saines, elle offre un aliment de premier choix. En Asie, vers le bassin de l'océan Pacifique, une espèce de percoïde du même genre, mais d’une différence prononcée quant à la couleur, se pêche par endroits, surtout sur les côtes de !n Tartarie et de la Chine.
Dans l'Amérique du nord, la perche commune habite les eaux du bassin de l'Atlantique, depuis le Labrador jusqu'en Géorgie ; on la trouve dans ln région des grands lacs, dans le bassin du fleuve Saint-Laurent, et dans les sources du fleuve Mississipi, serpentant à travers le Wisconsin, le Minnesota, l'Ohio et l’Indiana. Observons, en passant, qu'elle fait défaut dans la partie inférieure du fleuve Mississipi, et sur le versant ouest des Alleghanys, tout autant que dans le double bassin américain et asiatique de l'océan Pacifique. Au sujet de ces délimitations du territoire occupé par la perche commune, en Amérique, nous essaierons, en parlant du frai, d'expliquer son développement dans une direction déterminée, et son immense étendue.
Après de longues discussions sur la diversité où l'unité de la perche commune d'Europe et de la perchaude d'Amérique, la plupart des savants ont tini par reconnaître que c’est le même animal, des deux côtés de l'Atlantique, légèrement modifié par l'habitat, c'est-à-dire, la qualité des eaux, le degré de température, l'alimentation. Il est admis que des accidents peuvent déterminer certains changements chez les poissons, sans pour *ela changer leur nature. Il n’est pas rare de rencontrer trois ou quatre variétés de truites dans un même cours d’eau, suivant l'altitude, l'amplitude ou la profondeur des eaux qu’elles habitent ; et, cependant, elles sont toutes assurément de la même funille. Pour être dépourvus d'yeux, les poissons des cavernes n’en sont pas moins des truites, des gardons, des silures ou d’autres espèces connues de la science et du soleil.
A notre avis, la perche commune est également commune à l’Europe et à l'Amérique. Qu'il en existe des variétés de taille, de couleur, de conformation même, nous l’admettons, pour en avoir pêché au nord et au
sud du bassin du fleuve Saint-Laurent, dans plus de cent lues et rivières divers, et les avoir observées avec soin ; mais, en définitive, nous croyons que les différences existant entre elles sont plutôt apparentes que réelles, Quant aux perches d'Europe, d'après deux échantillons empaillés, et un grand nombre de gravures que nous avons pu étudier à loisir, nous pouvons affirmer, à la suite de Günther, Steindachner et Day, que nous trouvons des sujets absolument identiques aux Etats-Unis et au Canada, N'a-t-on pas contesté également l'identité du salmo salur, du maquereau, du hareng, qui fréquentent les rives américaines et européennes de l'Atlantique ? Les opinions se réconcilient à l'unité d'espèce d'un bon nombre de poissons d'eau douce et saumâtre des deux continents, comme le brochet, l'anguille, la truite, le silure, le sandre, Il y a quinze ans à peine, les savants comptaient quarante-trois variétés de saumons en Amérique, et autant de variétés de truites dans le monde entier, De ces deux espèces distinctes de salmonidés, savez-vous ce qu'il reste sous l'étamine ? Treize variétés de saumons, d’un côté, douze variétés de truites, de l’autre côté.
Connaissant désormais la superficie du domaine de la perchaude, nous allons passer à su généalogie, remonter aux sources de son histoire dont certains documents très antiques sont conservés dans les carrières d'Œningen, ce qui lui prête une noblesse bien antérieure à celle des croisades, dont tant de gens font pourtant grand cas.
On la retrouve à l’état fossile, parfaitement conservée en pierre, ce qui fait dater son existence d'avant le déluge, ce qui la rend contemporaine des ganoïdes dont il reste trois représentants dans les eaux du Canada : l'esturgeon, le poisson armé (lepisosteus osseus), et le poisson castor Camia calva). Pour comble d'honneur, en sa qualité de fossile, elle se trouve avoir sa statue toute faite, en pierre où en marbre, d'après nature, ce qui là met sur un pied d'égalité avec nos grands hommes du temps passé, qui peuplent nos forums et nos places publiques, pour stimuler la vertu des vivants par leur exempie.
Le fait que le nom de la perche a presque la même consonnance dans toutes les langues des nations civilisées prouve, en son existence préhistorique; ce qui ne l'empêche pas d'°tre : gore jeune, vive, alerte, de se prêter complaisamment aux plaisi mmes et des enfants. C’est le poisson des pique-niques, par exce
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