‹ Les poissons d'eau douce du Canada [microforme]Chapitre 32 sur 236 · TEMPS DU FRAI · texte numérisé non relu

TEMPS DU FRAI

A l'approche de l'hiver, à l'instur des autres percoïdes, la perchaude se retire, par troupes nombreuses, dans des fosses profondes où elle conserve une certuine vivacité de mouvement, sans cependant se mettre en quête de nourriture. Sur le milieu du jour, et par un beau soleil, si vous percez un trou dans la glace, et si vous faites glisser jusqu'à elle un hamecon esché d’une chair rouge, d'un véron ou d’un lombric bien vivant, elle y mordra avec appétit ; ce qui n'empêche pas que son estomac ne recèle pas une parcelle d'aliment, En mars et avril, les œufs commencent à grossir dans les ovaires, se produisant souvent au dehors sous la forme d'une framboise jaune striée de rouge. Les glaces rompues charrient, des Ines et des rivières au fleuve, et du fleuve à la mer ; le soleil pénètre de ses rayons les eaux les plus profondes : c’est l'heure du festin de noces pour la perchaude : elle quitte ses quartiers d'hiver pour se rapprocher des rives herbeuses ou cailloutenuses — elle est assez indifférente sur ce point

-pour y gober des vers, et ÿ déposer, ou plutôt y accrocher ses œufs, qui se déploient en minces rubans d'un tissu délicat, d'un à deux pouces de largeur et de cinq à six pieds de longueur, flottant comme des banderolles au gré du courant. Les auteurs ne s'accordent pas sur le nombre d'œufs que produit lu perchaude, On en x compté 25,000 dans une perchaude de deux ans, et plus de 150,000 dans une perchaude pesant environ deux livres, La perchaude est polygame : un mâle entretiendra de dix à quinze femelles dans son sérail, sans en être incommodé, sans que la paix domestique en soit troublée. C’est au temps du frai que la chair de la perchaude est la plus délicate et la plus recherchée, Après cela, jusqu'en septembre, sa chair est plus molle et moins substantielle, Dans les eaux stagnantes, elle est exposée à prendre les vers, en été, une espèce de trichine qui lui ronge la base de la dorsale, pas dangereuse peut-être, mais assurément fort dégoûtante. De règle générale, en eau trouble où calme, la chair de la perchaude n'offre une nourriture à la fois saine et délicate, que durant les saisons froides du printemps et de l'automne.

Dès que les œufs sont déposés et fécondés, ils se gonflent en quelques heures, pour éclore dans les six, sept où huit jours, suivant le degré de température des eaux. Différente de l’achigan et du crapet, qui surveillent leur nid et protègent leurs petits, ln perchaude laisse là ses œufs à l'abandon, exposés à là voracité d'un nombre incroyable de goujats,

parmi lesquels figurent la grenouille, ln barbotte, le brochet, le maskinongé, et surtout le canard sauvage.

Le temps de l'éclosion pour l'œuf de la truite, s'étend de soixante à cent jours et plus; s'il devait être aussi long pour la perchaude, eu égurd au nombre de goinfres friands de ses œufs, ce poisson aurait bien vite disparu de nos eaux : mais aussi, sil n'avait pas autant d'ennemis, au nombre d'œufs qu'il produit, nos eaux douces en seraient infestées, au point que nous pourrions répéter le mot du Gascon : “ Dars la Garonne, il n’y à pus d'eau, c'est tout poisson.” A tout hasard, nous croyons qu'il n’est pas d’une sage économie politique, ni d’une saine économie domestique, de prohiber la pêche de ce poisson, au Canada, en aucun temps de l’année ; surtout de la prohiber au printemps, à la seule saison où sa chair est vraiment bonne et saine, où toute notre population, tant des villes que des campagnes, s'en fait un régal à bon marché.

Nous avons dit qu'entre les plus voraces des gloutons avaleurs d'œufs de perchaude, figure le canard noir, qui nous arrive au printemps, juste à vemps pour manger ces omelettes servies à point, Sus au canard, alors ! ordonnez une levée de fusils, d'un bout à l’autre du pays ! mort à celui qui se nourrit des germes de la vie ! Calmez-vous, s'il vous plait : rentrez votre colère. Si Dieu a mis cet appétit dans l’estomacdu canard noir d'Amérique, il avait ses raisons économiques que nous ne saurions trop admirer. Vous êtes-vous jamais demandé comment il se fait que la perchaude, assez peu ingambe de sa nature, a pu franchir des hauteurs de trois à quatre mille pieds, comment elle s'est transportée dans des lacs sans issue, conment elle a pu s'emparer d'un empire aquatique, en Amérique et en Europe, plus vaste que tous les empires et les royaumes au monde réunis ? Elle n'a pas l’élasticité du saumon, non plus que de la truite, qui leur permet de gravir des chutes de dix à quinze pieds de hauteur, à pic: elle n'a pas les capacités reptatoires de languille, qui franchit, sur terre, à l'aise, des espaces mesurant piusieurs milles, d’une eau à une autre : c'est, au contraire, un poisson bourgeois, content de vivre en famille dans des eaux faciles; c’est un voyageur allant à pas carrés, se déplaçant sans efforts. Mais alors, comment se fait-il qu'il v ait tant de perchaudes répandues sur un si vaste terrisoire de notre globe !

— Comment ?

—Eh bien, demandez-le au canard, à ce goinfre, ce mangeur effréné d'eufs de perchaudes. S'il daigne vous répondre, 4 vous dira: “Je les avale ici en embryons, pour les transporter ailleurs, dans des lacs qui n'ont pas de ces heaux poissons-à! je suis le semeur de perchaudes du bon Dieu.”

De fait, ces œufs sont gélatineux, gluants, et adhèrent quelquefois aux pattes et aux plumes des canards. À part cela, la digestion précipitée de

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jaloux, n'ayant pas eu d'amour à leur sujet, des œufs complets d'où la

chaleur et la lumière feront jaillir la vie. C’est uinsi que les eaux douces du bassin de l'Atlantique se sont graduellement peuplées de perchaudes, depuis la Géorgie jusqu'au Labrador, pendant que les eaux du bassin de l'océan Pacifique en sont privées, la haute et longue barrière des montagnes Rocheuses empêchant nos canards noirs d'aller en semer par là.

En Europe, on accuse souvent les maraudeurs de se venger des propriétaires d’étangs nourrissant truites ou carpes, qui les ont fait pincer, en y semant des œufs de perches communes qui détruisent à net tous les alevins, lorsque, en réalité, c'est le fait d’un vol de canards descendu dans l'étang, durant une nuit, y déposant des œufs de perchaudes ravageuses.

Peu de poissons ont un aussi vaste domaine que la perchaude, un domaine qui, de plus, tend à s'agrandir tous les jours et, cependant, elle n'a que des stations temporaires, elle est toujours prête à décamper, sans regrets comme sans calcul, bien différente en cela de la truite et du saumon, dont les nids sont rigoureusement cadastrés, et se transmettent en héritage de père en fils. Elle vit par troupes assez nombreuses, à peu près de la même taille où du même âge, allant d’un lieu à un autre, à la façon des Bohémiens, accueillant sans humeur des crapets mondoux, des crapets jaunes, des ides et des chevesnes d’un âge et d’une force respectables. Ne Jui parlez pas de berceau, de foyer, de patrimoine. Elle a vu le jour, la pauvre perchaude, sur le bord du chemin, dans un hamac de fine dentelle et de perles, suspendu entre deux racines d'algues mortes où entre deux cailloux ; gentille percherette, elle a jailli d'une de ces perles, pour tomber à l'abandon, sans protection, sans parents, épeurée pour ainsi dire avant de naître, tant il y a d'ogres la guettant à son premier mouvement,

À peine sont-elles nées, qu'on les voit chercher la société des petits de leur espèce et de leur âge, et former des compagnies nombreuses bientôt décimées par des ennemis de tout genre. Pourquoi se réunissent-elles ainsi ? Il nous est avis que ce n’est ni par instinct de protection mutuelle ni par amitié, mais simplement par appétit, chaque petit portant sur soi

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des mucosités qui nourrissent les autres, et dont il ne saurait tirer parti lui-même, étant isolé. Dans les sympathies du poisson, dans ses appétits. dans ses amours mêmes, nous croyons qu'il y a des microbes, beaucoup de microbes que nous signalons, à défaut de science pastorale, sous le nom de mucosités. Parvenues à l’âge adulte, elles continuent à naviguer de conserve, en chassant de droite et de gauche, chacune pour soi, bien entendu. Dans les cours d’eau rapides, elles se tiennent en dehors du courant, pourvu qu'il y ait de quatre à dix pieds d'eau. Les soirs d'été, vous les verrez courir le long des grèves, en qüête d'écrevisses, sous les petits cailloux, qu'elles remuent du museau, prêtes à happer en même temps une mouche, une manne, une araignée, une sauterelle qui leur tombent du ciel. Ces habitudes de chasse à la brunante leur sont communes avec les crapets jaunes, verts et calicots, voire même avec les achigans d'un à deux ans d'âge.

Dans les lacs ferrés, semés de bocages d'herbes aquatiques en queue de renard, s’il se rencontre uu riche pavillon adossé à des rochers caverneux, ayant vue sur un parcours croisé d'avenues et d’allées sablées: bordées de cailloux chauves ou moussus, avec un domaine de dix à vingt pieds d'eau, et sans limites en étendue, vous pouvez compter que dans ce donjon logent des perchaudes de haute lignée, pesant parfois d’une à deux livres. Car, chez les poissons comme chez certaines tribus africaines, c'est par le poids que la beauté et la noblesse s'accusent. Là-bas, bien loin, au delà des terrasses, au delà des parterres, au delà des parcs, une masse grouillante de menu fretin, des ides, des carpettes, des ablettes de tout genre, des perchettes guettent les miettes de la table des dames du château. Laissez couler votre ligne eschée d’un lombrie, d’un asticot ou d’une queue d’écrevisse, au beau milieu du pare, et vous allez voir les petits prolétaires de la banlieue montrer leur museau hors la haie, jeter un œil inquiet sur le donjon, puis, se précipiter d’un trait vers la bouchée appétissante. Mais, si vifs qu'ils soient, ils n'ont pas le temps de la saisir : ils sont saisis eux-mêmes et dévorés par la baronne de céans, pendant que la masse de ce petit peuple cherche un refuge dans les taillis herbeux. |

Un achigan surgit, sur les entrefuites, et les baronnes, devant lui, regaynent à reculons leur château-fort. Croyez-vous que pour cela le petit peuple, la plèbe, la valetaille soit plus rassurée ? Pas le moins du monde. Un achigan vaut dix perchaudes à là curée : on ne suffit plus déjà à compter ses victimes, lorsqu'on le voit soudain hésiter sur son hélice, se retirer, doucement d’abord, puis s'enfoncer et disparaitre dans la première allée venue. Qu'y a-t-il done ? Un brochet, un maskinongé peutêtre, vient de faire éclater d’un bond la troupe d'ublettes, comme le marteau du forgeron fait éclater en étincelles le fer rougi à blanc. Voyez

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cette gueule, voyez ce gouffre armé! Pauvres ablettes! En survivra-t-il une seule après de tels assauts ?

Voulez-vous vous remémorer le moyen âge, la féodalité ? Allez faire une pêche dans le haut du Saint-Maurice, ou dans certains lacs des cantons de l'Est, les lacs Méguntic et Aylmer entre autres, et vous y verrez cette hiérarchie prétendue nobiliaire, mais qui n'est que tyrannique, oppressive et dévorante, s'élevant du hobereau jusqu'au roi. Seulement, les barons, comtes, marquis, ducs, princes et rois se nomment ici crapeës, perchaudes, achigans, dorés, maskinongés, brochets. Et la plèbe taillable et mortuillable à merei, c'est la blanchaille, l'ide, le meunier, la carpe, le mulet, toute la gente eyprinoïde, appelée avec raison #rinusse par de la Blanchère.

Dans ses pérégrinations en eau à niveau, la perchaude passera d'une eau claire à une eau sale, presque bourbeuse, sans s'en étonner ; et ce milieu plus sombre, pour nuire à ses couleurs et à la délicatesse de sa chair, ne dérangera ni son appétit ni son développement. Nôs pêcheurs d'Ottawa peuvent aisément s'assurer de ce fait, en allant pêcher au vif, à l'automne, dans cette expansion du canal Rideau, quasi marécageuse, qui se trouve en deçà de la Ferme expérimentale, Pour peu qu'ils sachent manœuvrer une ligne, nous leur promettons de nombreuses captures, d’une à deux livres, et des poissons vaillants entre tous, nous vous l’assurons. [ls pour-ront, en même temps, s'ils en ont la curiosité, y constater qu'il n’est pas rare de rencontrer des perchaudes œuvées, en septembre et en octobre. Nous en avons pris tant et plus, sans en être surpris. Ce qui est un phénomène ailleurs est tout simple ici. Ces perches sont-elles des retardataires, comme d'aucuns le prétendent, ou font-elles deux couvées dans l'année ? Nous n'entreprendrons pas de résoudre cette question, mais nous inclinons vers la dernière hypothèse, Il est tant d'animaux de second ordre chez qui la conception se répète dans l'année, que nous ne serions pas surpris de troc er la perchaude dans cette catégorie,

La perchaude à des ennemis parmi les hommes: elle n'aurait pas de mérites sans cela: en revanche, elle y compte de nombreux amis. Les Romains la nommaient “ perdrir aquarumn, a perdrix des eaux douces. Ausonius la comparait aux poissons de mer les plus délicats, voire même au mulet, dont il était très friand

Un auteur anglais de nos jours, un gourmet, d'esprit, lui donne une place à côté de la sole... dans sa poêle à frire. Il faut la faire sauter alors, au beurre et au vinaigre, et la saupoudrer de muscade, pour en rehausser la saveur et en faciliter la digestion.

Un plat d'œufs de perchaude, vous dira Venner, dans sa Via recta ad vitum longam, est un mets délicieux, réconfortant, de nature à faire revivre les morts,

4s LES POISSONS

La perchaude gagne tous les jours du crédit parmi les pêcheurs ama-

teurs, les savants et les gourmets des États-Unis. M. H. H. Thompson, dans l'American Angler du 2 juin 1883, fait un éloge à tout casser de la | perchaude.

Li Certains Américains iront jusqu'à préférer la perchaude à l'achigan et à la truite commune. Ecoutez ce qu'en dit Frank Buckland, qui donne le ton sportif aux États-Unis: Our friend, the perch, is one of the most beautiful fish it hus pleused Providence to place in our waters. Not (Il only does he ufford the ungler excellent sport, but to the professal cook his arrival in time for the “ menu” is most welcome, as witness wuiter Souché, us served at ministerial dinners, city banquets, or private parties at Richmond and Creenwich.”

Si nous avions accès au chapitre, nous dirions que la perchaude est d'une chair fine, saine, nourrissante, pourvu qu'elle sorte d’une eau claire, vive et pure: la froidure des eaux, au printemps et à l'automne, ajoute encore un point à sa saveur. Prise en eau vaseuse, elle peut être nourrissante, mais elle n’est pas délectable.

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