‹ Les poissons d'eau douce du Canada [microforme]Chapitre 51 sur 236 · NOMS ET SURNOMS DE L'ACHIGAN · texte numérisé non relu

NOMS ET SURNOMS DE L'ACHIGAN

Au fur et à mesure que la civilisation européenne repoussait devant elle les forêts de l'Amérique du nord et leurs furouches habitants, pour remplacer le chêne par l’épi de blé, le wigwam voyageur par la maison tixe, la bourgade par la ville, le pare de chasse par l’État, qu’une étoile nouvelle surgissait dans l’azur du drapeau américain, on vit l'achigan affablé d'autant de noms, surnoms et sobriquets qu'il y eut d'États nouveaux inscrits sur la carte géographique du centre de l'Amérique du nord. Dans l'État de New-York, il s'appelle l'Oswego bass, ou le green buss ; au Kentucky, en Floride aussi, parfois, il devient le jumper ; dans lndiana, où il habite des châteaux d'algues entrelacées capricieusement

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en voûtes verdoyantes, formant de merveilleuses allées entrecroisées en labyrinthes, où les rayons du soleil, perçant le cristal et les guipures, viennent se réfléchir sur un parquet de mica, singe de l’or, on le nomme moss bass; le plus souvent, dans la Caroline du sud, on lui donnera les noms de chub ou de welshman, ou encore, de mountain trout et de bronze-backer. Tour à tour, et de tous côtés à la fois, lui sont décochées les dénominations de marshk buss, river bass, rock buss, slough bass, green buss, spotted bass, green perch, black perch, speckled hen, ete. ete. C'est vraiment à croire que le malheureux poisson se trouve forcé de jouer à la * chaise honteuse,” malgré lui.

Jusque-là ce n’était qu'un ondoiement fait par la main du peuple, un baptême sous condition ; seule la science avait le pouvoir de conférer le baptême officiel. On vit bientôt arriver de Suède, de France et d’Allemagne des princes et des docteurs de la science, entourant l’achigan dans son berceau, pour servir de parrains à ce poisson, vieux de vingt mille ans peut-être ! lorsque les plus vieux d’entre eux — ces savants — comptaient quatre - vingts ans à peine, et leur ancêtre Adam, un peu moins de cinq mnille ans. Tout de même, il fallait bien être de la fête, et ils ont eu raison de s’y rendre. La cérémonie ayant lieu dans la grande église du continent d'Amérique, au seuil de la vallée comprise entre les monta. gnes Rocheuses et les Alleghanys, où l’achigan se trouvait en nourrice, sous les soins de Dame Nature, on dut naturellement choisir eomme enfants de chœur, porte-cierges, thuriféraires, des garçons de l'endroit. Un sportsman américain du nom de Henshall nous x rendu compte des circonstances de la cérémonie, avec une exactitude si admirable, que je me fais un devoir autant qu’un plaisir, d'analyser en quelques lignes le livre à la fois scientifique et littéraire qui lui à été inspiré par l'embryologie, la morphologie et le baptême de l’achigan. Ce registre où se trouvent inscrits les noms du Wicropterus Dolomieu et du Micropterus salmoïdes, faisant de l’achigan deux frères jumeaux — mais uniques d’une même espèce — est un monument de paix, élevé sur un champ de bataille jonché de prétentions de savants de dix nations en l'honneur du génie américain resté vainqueur. Ce monument, qui fait le même honneur au vainqueur et aux vaincus, se compose en somme avec des mérices rayonnant d'ailleurs, sans doute, d’un livre de quatre cent soixante pages, portant comme inscription :

Book of the Black Bass. — HENSHALL.

Je fais des éloges particuliers de ce livre que je trouve consciencieux à l'extrême. Ces éloges ne me coûtent pas cher, car ils proviennent de fleurs que j'ai cueillies au pied et dans l'ombre même du monument. Mais, pour ne pas coûter cher, elles ne m'en sont pas moins chères — les

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fleurs que j'offre ici au grand pucificateur de la guerre de l'achigan, Jumes À. Henshall, un homme qui dessine avec le bout de sa perche de ligne, en guise de crayon, des paysages ou des portraits d’une précision rivale de la photographie instantanée ; un homme qui, sous son binocle, vous approfondit les germes et les secrets de la Nature, de façon à décourager et désespérer même le microscope de Pasteur. Où at-il pris cela ? On se le -*- nande. Qu'importe ? Moi, je prends son livre, et jy trouve une part éclectique d'inspiration des pages que voici :

Les premiers naturalistes qui se sont intéressés au poisson que jappelle d'autorité l'achigan, sont trois Français savoir: Lucépède, en 1800; Rufinesque, en 1817; Le Sueur, en 1822.

Avant ces trois Français, l'Allemand Bloch, tout savant qu'il était, avait ignoré l’achigan. Linnée lui-même, si soucieux pourtant des curiosités zoologiques, a laissé dans son musée, après sa mort, une moitié d’achigan qui lui avait été envoyée par M. Milbert, savant naturaliste et taxidermiste pharaonien, que l'on admire aujourd’hui comme une relique, sans qu'il lait honorée d'un mot de légende. Linnée a reçu la carte de l'achigan et ne lui a pas rendu su visite !

Henshall, un peu disciple de Lucépède, et jusqu'à un certain point son interprète dans le monde vagissant de la science ichtyologique, en rapport avec l’achigan — alors — mais aussi affirmatif aujourd’hui qu'il est possible de l'être, me permettra sans doute de le remercier de sa galanterie à l'égard de la langue française, en reproduisant textuellement les pages suivantes de son livre sur l’achigan.

MICROPTÈRE DOLOMIEU.-—MICROPTERUS DOLOMIEU

“ Je désire que le nom de ce poisson, qu'aucun naturaliste n’a encore décrit, rappelle ma tendre amitié et ma profonde estime pour l'illustre Dolomieu, dont la victoire vient de briser les fers. En écrivant mon Discours sur lu durée des espèces, j'ai exprimé la vive douleur que m'inspirait son affreuse captivité, et l'admiration pour sa constance héroïque, que l'Europe mêlait à ses vœux pour lui. Qu'il m'est doux de ne pas terminer l'immense tableau que je tâche d’esquisser, sans avoir senti le bonheur de le serrer de nouveau dans mes bras !

“ Les microptères ressemblent beaucoup aux sciènes ; mais la petitesse très remarquable de leur seconde nageoire dorsale les en sépare ; et c'est cette petitesse que désigne le nom générique que je leur ai donné (1).

(1) Mrxpod, en grec, signifie petit.

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“ La collection du Muséum national d'histoire naturelle renferme un bel individu de l'espèce que nous décrivons dans cet article. Cette espèce, qui est encore la seule inscrite dans le nouveau genre des microptères, que nous avons cru devoir établir, a les deux mâchoires, le palais et la langue garnis d'un très grand nombre de rangées de dents petites, crochues et serrées; la langue est d’ailieurs très libre dans ses mouvements ; et la mâchoire inférieure disparaît entièrement sous l'opercule, qui présente deux pièces, dont la première est arrondie dans son contour, et la seconde anguleuse. Cet opercule est couvert de plusieurs écailles; celles du dos sont assez grandes et arrondies. La hauteur du corps proprement dit excède de beaucoup celle de l’origine de la queue. La ligne latérale se plie d’abord vers le bus, et se relève ensuite pour suivre la courbure du dos. Les nageoires pectorales et celles de l’anus sont très arrondies : la première du dos ne commence qu'à une assez grande distance de la queue. Elle cesse d’être attachée au dos de l'animal, à l'endroit où elle parvient au-dessus de l’anale; mais elle se prolonge en bande pointue et flottante jusqu'’au-dessus de la seconde nageoïre dorsale, qui est très basse et très petite, ainsi que nous venons de le dire, et que l’on croirait au premier coup d'œil entièrement adipeuse (1).” (LACÉPÈDE, Histoire naturelle des Poissons, vol. IV, 325, 1802)”.

Rafinesque arrive en second pour donner un nom à l’achigan : mais une fois en Amérique, il en découvre huit espèces là où Lacépède n'en a vu qu'une ; il feint du reste d'ignorer l'existence de son illustre compatriote. Après Rafinesque vient Le Sueur qui n'en compte plus que cinq espèces. Cuvier et Valenciennes entrent en scène, à leur tour, en 1828 et 1829. Un naturaliste américain des bords du lae Huron leur avait adressé à Paris divers spécimens d’achigans capturés dans le lac Huron même, et par une circonstance bizarre, deux de ces spécimens se trouvèrent manquer d'une partie de la dorsale à l'instar de l’exemplaire de Lacépède, ce qui avait déterminé son nom de microptère ou petite aile. Ils ne lui conservèrent pas pour cela le nom qu'il avait reçu de Lacépède. Ils nommèrent l’achigan grande bouche, kuro nigricans, et l'achigan petite bouche, grystes sulmoïdes. Suivent à la file les naturalistes américains, tous savants de mérite à des degrés divers, auxquels se mélent, en 1874, MM. Vaillant et Bocourt, dont l'opinion fort respectable et respectée s'est modifiée en 1878, pour finir par s’éclipser et disparaître devant celle de M. Henshall, acceptée définivement depuis dix ans passés. Mais pourquoi ne pas enregistrer ici le tableau préparé par Henshall lui-même

(1) 5 rayons à la membrane branchiale, 16 rayons à chaque pectorale.

17 rayons à la nageoïire de la queue.

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