‹ Les poissons d'eau douce du Canada [microforme]Chapitre 63 sur 236 · MŒURS DE L’ACHIGAN · texte numérisé non relu

MŒURS DE L’ACHIGAN

J'ai souvent entendu rire de cette expression prêtée à M. Prud'homme : “ Ce sabre est le plus beau jour de ma vie” Il ne faut pas tant en rire, Car, je ne suis pas loin de dire que ma première emburcation, qui était un canot,

Le plus creux des canots, Qui n'avait qu'un défaut,

C'était d'aller au fond 1e l’eau, etc.

a été l’un des plus beaux jours de ma vie.

C'était en 1846; eh oui, je venais d’avoir sept ans, je portais des pantalons à la bavaroise, à grande et petite bavettes ; je portais des talons à mes souliers, ce qui me sortait du rang des filles. Mu grand'mère me laissait courir la grève, pêcher au fil et à l’hameçon d’épingle esché de vers, tout le menu fretin qui voulait donner, et souvent j'arrivais à la centaine, logés à l'étroit dans la petite chaudière de travail de Jean- Baptiste Ciervais, un grand garçon de ferme qui s’embêtait à travailler et qui cependant travaillait tout le temps, sauf le dimanche, où “il allait voir les filles” — chose incompréhensible pour moi, alors, que je ne mexpliquai — mais fort bien, par exemple — que longtemps plus tard. Et je lui disais: “ Si nous avions un canot, Baptiste ; avec ces petits poissons, nous pourrions aller au large en pêcher des gros, comme pepé Marois, M. Fanfan, et le père Courville, Je les surveille d'ici, du haut de la côte, quand ils jettent leur ancre, et je connais tous leurs endroits.

Le meilleur est tout près de la grosse roche plate, mais tout près, comme sous la main. Oh! si j'avais un canot !

L'hiver suivant fut rigoureux, les glaces épaisses s'emmagasinèrent, sentassèrent, montèrent du fond en bravade contre le courant, se nasserent, se dressèrent, s’'étendirent en chaussée, à lu tête du lac Saint- Louis, cette chaussée soutenue par un chevron appuyé sur les îles de la Paix, où s'engloutirent les rapides des Cascades, du Buisson, où faillirent se noyer là chute aux Bouleaux, les rapides des Cèdres et du Coteau mêmes, Un peu plus, et les eaux du lac Saint-François n'étaient séparées de celles du lac Saint-Louis que par une marche de près de cent pieds de

hauteur, substituée aux multiples degrés des rapides formant un doux escalier entre le lac Saint-Louis et le lac Saint-François.

Un chien partit des Cascades, sur la rive sud, et se rendit trottinant sur les glaces, jusqu’à l’île Perrot, ce qui ne s'était jamais vu.

La débâcle, au printemps, fit de grands ravages, déracina les arbres, dépouilla les rives. Ce que le fleuve charriait avec les glaces, de corps d'arbres, de billots, de longerines, de débris de ponts, de quais, de souches, de déchets de moulins, je ne saurais dire. Et mon grand’père Marois, qui avait un canot à lui qui s'appelait “ N'y touchez pas ”, me plaçait à un bout du canot, lui tenant l’autre bout, pour faire équilibre — comme je le balançais, au cours de la vie, par mes sept années contre ses quatre-vingts ans.

— Un canot! un canot! m'écriai-je tout à coup, en fuce d’une épave bleuâtre qui s’en allait bonnement s’échouer au fond de l’anse vaseuse du père Charlette Dedo. Une corde amarra l'épave à une toutffe d’aulnes du rivage, et le soir, je rêvai que j'avais un canot pour aller à la pêche à l’achigan comme 7 "ont les vieux.

Le lendemañ, «vien que j'eus la tête levée avant les pieds, mais que ces derniers firent diligence pour précipiter ma curiosité au rivage, Les restes du ennot étaient là, immobiles, rompus violemment vers la moitié, laissant bien x pie longueur, par deux et demi de largeur, sains et à peu près sans fissure. Un fier arbre que celui dans lequel il a été possible de creuser un pareil canot! Après moi, toute la famille descendit à la grève pour examiner la carcasse et décider comment on pourrait en disposer. Chacun se retira avec la gravité qu'imposent de pareilles circonstances. Le lendemain, un nommé Cyr qui faisait du bardeau “ à la plane”, chez nous, amputa le canot, lui fit un fond étanche, étoupé et goudronné, l’équilibra d’une couche de mortier, coupa, dessina, équarrit et dégagea deux avirons dans un madrier d'érable, qu'il remit aux mains de ma grand'mère, souriante.

— Sais-tu où il y a de l’achigan ? me demanda grand'mère, le soir, en ne couchant,

— Oui, je le sais.

— C'est demain vendredi, pourrais-tu nous en pêcher assez pour dîner, nous, la famille et les engagés ?

— Oui, si j'ai un canot, et s’il fait beau temps.

— Le canot, tu l’auras, mais le beau temps est à Dieu. Fais ta prière, et le canot et le beau temps seront à toi. Bonsoir !

— Oh! que j'ai bien dormi dans ce rêve-là, dessiné vaguement par ma grand'mère et vivifié par le soleil du lendemain.

J'étrennai mon canot, j'étrennai mes endroits. Ma grand'mère me regardait faire, en souriant et se promenant sur les galets.

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Une vingtaine de beaux poissons encore frétillants passèrent du fond de mon canot neuf dans une manne que grand'mère avait apportée. Depuis ce temps-là, pendant bien des années, tant que je fus sous le tablier de grand’mère, qui me laissait voir le ciel par plus d'un trou, je restai le grand fournisseur de marée de la maison, J'y retournerais encore, après cinquante ans d'absence, que je saurais où m'approvisionner, mais, hulas ! le toit hospitalier garni de fleurs est effondré, les parents, les amis sont morts ou dispersés : des ronces ont remplacé les arbres à fruits.

Une cheminée ébréchée dominant des ruines, voilà le seul indice qui reste d'une maison — cage d'oiseaux chanteurs — qui fut témoin pour moi de plus de joies sineères que Jaunais pareille enceinte ne pourra en réunir.

Depuis Trois-Rivières, en remontant le fleuve Saint-Laurent, dans les eaux des deux rives, mais plus particulièrement de la rive sud, l'achigan était assez nombreux, mais en prenant les rapides du Sault-Saint-Louis, en gravissant par lacs et rapides jusqu'aux grands laes du plateau central, le berceau de l’achigan, ce poisson augmentait tellement en nombre qu'il régnait en maître dans les eaux qu'il habitait. Il abondait également dans le bas Ottawa jusqu'au pied des Chaudières, d'où le bran de scie l'a chassé, Quelques familles tenaces se maintiennent au Saultdes-Récollets, à Saint-Vincent de Paul, Sainte-Anne, l'île Perrot, l’île aux Chevaux, et, de l’autre côté du fleuve Saint-Laurent, à la Pointe- Saint-Louis, chez les Quig, aux Cascades, au Buisson, dans les îles du Coteau, à Valleyfield et à Cornwall: presque tous des petites bouches, Jai pêché dans tous ces endroits et je n’y ai capturé que rarement des ques bouches.

Or, ce poisson de surface, la gloire de nos eaux, tant recherché des sportsinen, dejà décimé à outrance, chassé, pourchassé et relancé jusque uns ses plus profondes retraites, voit le nombre de ses ennemis augmenter de jour en jour, par le nombre toujours croissant de places de repos d'été, distribuées depuis Montréal jusqu'à Valleyfield, sur la rive sud, et jusqu'au Cotean, sur la rive nord. Pour dix pêcheurs amateurs, qu'il y avait dans ce tronçon du fleuve où fourmillait l’achigan, il y a trente ans passés, vous en compterez aujourd'hui plus de cinq

cents, On ne pêche pas par plaisir où par besoin, mais par passion, par anbition, pour la satisfaction de se vanter d'en avoir pris plus que d'autres. L'art de détruire le poisson est devenu un sujet d'étude, les

engins de pêche se multiplient et se perfectionnent de jour en jour: la préparation des amorces, des esches et des appâts mêlés à des essences chimiques odoriférantes, augmente les tentations, attire les victimes, les réunit sur certains points, d'où elles sont traîtreusement enlevées par troupes.

On ne s'en douterait pas, mais les plus terribles destructeurs de poissons sont peut-être les enfants, surtout les enfants des villes en villégiature sur les rives de nos cours d’eau, Chaque famille équivaut à un nid de cormorans. Un besoin inné de ravager, de dépouiller, de tuer tourmente ces petits tyrans dont la cruauté se développe encore par la rivalité. Vous les verrez détruire des fleurs, monter aux arbres pour en arracher les fruits verts et en remplir leurs poches, enlever les petits oiseaux de leurs nids pour les faire mourir sur la route où simplement leur tordre le cou, courir les grèves, faisant la chasse aux grenouilles, aux lézards, aux écrevisses, sans autre but que de les faire périr eruellement à petit feu. Grenouilles, lézards et écrevisses jouent un rôle respectable dans l'économie des poissons, spécialement de l'achigan, car ils constituent une partie importante de leur nourriture qui leur est ainsi enlevée sans raison.

L'autre jour, je voyais trois enfants de douze à quatorze ans occupés à seiner des minnuces pour pêcher le doré ou le brochet. Je ur'approchai d'eux pour connaître le résultat de leur pêche. Leur seine minuscule, de douze pieds de longueur par dix-huit pouces de hauteur, ne couvrait pas une grande ère, mais ses mailles exc :sivement serrées comme celles de la passe d'un crible ne laissaient rien échapper du circuit qu'elle embrassait, en fait de poissons, si petits qu'ils fussent. En trois coups de seine, en eau trouble, sur un fond vaseux, ils capturèrent environ cent cinquante poissons, dont une vingtaine d’ablettes, propres à la pêche au vif, cinq ou six Ccarpons, autant de barbotins, des dorés, des perchettes en quantité, une douzaine de brochetons, deux ou trois maskinongés, cinq écrevisses, et chose rare, quatre petits “poissons armés ?” (lepidostens osseus) qui eussent été de grandes curiosités dans un vivier. Les vingt ablettes furent mises à part pour la pêche au vif, mais les autres — plus de cent poissons —- moururent Ïà sur le sable. Je dis aux enfants: “Rejetez donc ces petits poissons à l'eau pendant qu'ils sont vivants; petit poisson deviendra grand, dit le proverbe.” Ils me regardèrent étonnés pour juger si j'étais sérieux, et s’éloignèrent en éclatant de rire.

Le menu fretin qui figure sur nos marchés les déshonore, Que doivent penser les étrangers, accoutumés à entendre vanter nos pêcheries, l'excellence de nos poissons d’eau douce, lorsqu'ils voient les abords de nos quais et même le marbre de nos étaux souiliés de la présence de paquets de perchaudes, de crapets, :'e barbottes de six à sept pouces de longueur.

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de dorés, d’achigans, de brochetons de moins d'une demi-livre ? Des mesures urgentes doivent être prises pour réprimer de pareils abus. Ne laissons pas périr nos poissons francs d'eau douce comme à péri le bars à Saint-Thomas, duns les îles d'en face, aux Battures-Plates et aux Battures-aux-loups-marins. Il y à vingt ans, il n'était pas rare de voir trois pécheurs, munis chacun de deux lignes, capturer sur la batture de Saint-Thomas, à l’île Sainte-Marguerite ou à l'ile à la Corneille, en une seule marée, de quatre-vingts à cent bars, les plus gros — “les sileux ”— de dix à douze livres, les plus petits, de deux livres. Allez-y pêcher maintenant, Si vous capturez dix bars de deux livres — à six lignes — vous pourrez vous vanter d'avoir fait une belle péche. D'où vient cela ! De ce que les maraudeurs ont commencé à seiner la nuit avec des seines à mailles serrées, jonchant les grèves des îles de mena fretin, l'espoir des années à venir; et, en second lieu, de ce que l'on permit de vendre sur le marché de Québec, des bars de six à sept pouces de longueur. Que la leçon nous profite, et que chacun sache prêter main forte aux courageux réformateurs de Montréal, Richelieu, Laprairie, Châteauguay et Beauharnois. N'oublions pas l'aphorisme : “ Qu'un arpent d’eau devrait rapporter autant qu'un arpent de terre.” Pascal disait que * celui qui fait pousser deux brins d'herbe où il n'en poussait qu'un, est un l'ienfaiteur de l'humanité.” Ne peut-on pas dire avec plus de raison, que celui qui fait produire aux eaux du pays deux poissons au lieu d’un, est un patriote ?

L'achigan mord à l'hamecon, dès les premières chaleurs de juin — à la fleur du prunier—soit au fond soit à la mouche artificielle. Mais que la loi soit sévère à l'égard de ceux qui ie tentent avant le 15 juillet. Séparer un achigan de son nid lorsqu'il est rempli d'œufs, ou que les petits vicnnent d'éclore, ce n'est pas seulement une légèreté, c'est une faute. c'est faire le mal de propos délibéré. Car leurs protecteurs naturels étant disparus, les œufs ou les petits deviendront la proie de pillards avides que seule l’intrépidité de l’achigan tenait en échec.

L'achigan continue de mordre, durant tout l'été, jusou’aux premiers froids d'octobre, alors qu'il rentre prudemment dans ses quartiers d'hiver. Je parle ici pour le Canada, car, dans les États du sud, il ny a pas de carême pour lui, il chasse à la surface et mord toute l'année,

En voyant, tous les ans, en janvier et février, des monceaux d’achigans gelés sur nos marchés, j'ai questionné des marchands de poisson et des pécheurs de profession, je leur ai demandé si l'achigan mord, en hiver, au fond de sa prison de glace ? Plusieurs m'ont affirmé qu'il mordait, d'autres se sont contentés de sourire en me montrant ces tas d’achigans roidis comme des barres de fer. “ Vous voyez bien qu'il mord, puisqu'en

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voilà tant sur le marché,” me disaient-ils. Ceux-ci on les na pris dans des filets, traitreusement ou pur asséchement au fond des fosses, c'est évident.”

— Pour les prendre aux tilets, il faut qu'ils circulent, et s'ils ont la force de cireuler, ils doivent avoir celle de mordre à l’hameçon. C'est du moins notre avis. Si la fosse où se réfugie ce poisson pour y passer l'hiver est peu profonde, il se blottira sous des pièces de bois, s'envasera ou s'enveloppera d'herbes mortes, sans bouger et sans manger, c’est là qu'on le surprend à la main après avoir vidé la fosse; mais si la fosse est profonde, la température lui permettra de nager librement, d'aller, venir, chasser, vaquer à ses atlaires, courir à ses plaisirs, comme au soleil de juillet, aux plus beaux jours d'été, Si vous êtes désireux d'une pêche à l’achigan, en hiver, procurez-vous une centaine de minnces bien vivants, et rendez-vous au lac des Vingt-et-un-Milles, dans le comté de Wright, et je vous garantis que vous ne reviendrez pas bredouille.

Le meilleur temps pour lu pêche à l'achigan, durant la belle saison, c'est le matin, dès l'aube, et jusqu'à huit et neuf heures. Pêchez-vous à la mouche où au fond, arrivez à quatre heures de laprès-midi, sur le terrain, et seule la nuir tombante mettra un terme à vos succès. Et encore, si la lune éclaire, vous en enlèverez plus d'un, à la mouche, pendant qu'ils retournent les pierres du rivage de leur museau, pour y chercher des écrevisses.

Autant l’achigan est gourmand et vorace à certaines heures, autant il est sobre et discret en d'autres temps. Une troupe est là.au fond de cette fosse profonde, ombragée d'herbes marines; vous le savez, car c’est une de leurs stations préférées, où toutes les places sont retenues d'avance comme aux premieres représentations d’une pièce de théâtre. Vous lancez la mouche du jour qui oscille avant de s’étaler sur l'eau — suivant les règles de l'art — rien ne bouge : vous recommencez une seconde, une troisième fois, peine perdue ; vous changez de mouche, vous prenez une libellule au corselet bleu, une demoiselle pleine de charmes, la tentation perd son aiguillon : vous changez de ligne et de méthode, vous pêchez au vif, à deux hameçons ; l’un esché d'une grenouille, l’autre d'un gardon, pas un coup de dent: vous essayez des lombrics dégorgés, même abstention ; des écrevisses, la fleur d’un buisson, dédain absolu : entin, voici l’esche des esches, la friandise par excellence, vous avez nommé le scorpion ; il sufit de le montrer à l’achigan pour que son appétit s'éveille... et cependant votre hameçon fait le tour de la fosse en quêétant, sans succès. Découragé, vous levez l'ancre et un autre pêcheur vient vous remplacer. Sa ligne à touché le fond à peine qu’elle est

violemment secouée ; il amène aussitôt un achigan de trois livres; la ligne redescend pour remonter lestée d'un second achigan, suivi d'un

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— Tout simplement avec des vers, mon ami, Je ne sais combien de fois il m'est arrivé de quêter à ln base de gros caillous sous lesquels vituient des achigans et des crupets verts — les cousins germains — peudunt des heures, sans obtenir la moindre attaque de la part d'un achigan. Les crapets en profitaient pour saire ripaille, mais il leur en coûtait cher. Une autre fois, l'achigan s'attablait des deux coudes, chassant les pique-ussiette et les écornifleurs, engloutissant tout ce qui tombait pour eux. Mais qui fait vraiment la noce ? C’est vous où moi, oh! quelle péche ! dites, vous en souvenez-vous !

L'achigan chasse le plus souvent à l'affût, rarement à courre. Il s<établit dans un fourré d'herbes, sous des galets creusés par la vague, sous des crônes, de gros cailloux disposés en voûte, et de là il guette tout ce qui vient à sa portée et qu'il trouve bon à manger. Pour peu que vous soyez observateur et que vous aÿ 2 fait la pêche pendant quelque temps dans certains endroits, vous pouvez dire, presque à coup sûr — si vous êtes le premier à faire la levée — que là, là et là vous allez faire coup.

I in'est arrivé de pêcher, une fois, dans une fosse au fond de laquelle avaient culbuté une vingtaine de billots entassés pêle-mêle, entre lesquels jouent une troupe innombrable d'achigans. Ce jour-là, j'en capturai une centaine. J'y retournai plus tard, à diverses reprises, sans jamais en piquer un senl, quoique je les visse s'ébattre à travers les barreaux de leur cage improvisée.

Parlant de l'appétit capricieux de l’achigan, feu M. le Dr Marmette — le pere de notre romancier national, qui l’a précédé prématurément dans la tombe — me racontait l'aventure suivante :

* Étant allé en ville au commencement de juillet, je m'étais acheté une avancée en crin de Florence, tout exprès pour pêcher l’achigan. C'étaient les premières qui se fussent vendues à Québec. On nous les faisait bien payer soixante-quinze sous la pièce, s'il vous plait. Je protitai d'un bel

après-midi pour aller tenter ln chance dans la fosse à Renaud, renommée pour l'abondance et la grosseur de ses achigans.

© J'Yarrivai vers les quatre heures, et je me mis à l'œuvre sans tarder, péchant au fond avec des vers bien vifs, bien appétissants. J'étais plein d'espérance, N'avais-je pas une ligne incolore, invisible, un anneau de Gyges chez la gent poissonnière ? J’attendis patiemment pendant un quart d'heure, vingt minutes. A la demie, je me surpris à grommeler, puis à pester, à jurer, Dieu me pardonne ! Pas un coup de dent, pas un agacement, pas même un frôlement. Passé une heure, n'y tenant plus, je

me lève dans mon “ flat ” (bachot) et vais pour tirer ma ligne avant de déguerpir, Lu ligne tient, ma perche plie,

— "Tiens, tiens, me dis-je, ça mordrait-il enfin ? Je tire un peu plus fort, rien ne cède, rien ne vient, ma ligne est accrochée à une racine ou prise entre deux pierres, peut-être ? Vais-je forcer la ligne, risquer de perdre mon avancée avant de l'avoir étrennée ? Cela demande réflexion, Mais que faire ? Attendre ? oui, mais attendre quoi ? Que le courant dégage doucement ma ligne ? Mais il n'y a presque pas de courant, Qu'un achigan charitable vienne décrocher mon hameçon en s'y accrochant ? Voilà plus d'une heure que je les invite en vain : ils ont refusé de me faire plaisir, puis-je espérer qu'ils vont se sacrifier pour me tirer de peine !

“ Mais saperlotte ! je suis seul ici, caché à tous les regurds par un épais rideau d'arbres ; je n'ai qu'à mettre habit bas, plonger pendant que le soleil éclaire jusqu'au fond de la fosse, décrocher ma ligne et... et embrasser ma belle-mère — c'est-à-dire faire bredouille.

“ Ce qui fut dit fut fait; en un tour de main je me déshabille, d’un saut je plonge à pic, je décroche mu ligne, et en cinq ou six Lbrasses, je fais le tour de lu fosse, puis revenu à mon embarcation, au moment où je repasse mes habits, mu perche de ligne s'agite, mon moulinet fait la crécelie. je saisis ma perche d'une main, pendant que de l'autre je retiens mon pantalon encore vide d'une jambe, je tire... cette Fois, c'est bien un achigan, un vaillant... la lutte s'engage, je lache mon indispensable et j'enlève, au bout de dix minutes de savantes monœuvres, un poisson de trois livres et demie, qui gît pantelant à côté de mon pantalon, Quelle belle occasion perdue pour la photographie instantanée!

“Je pêchai environ une heure, après être rentré dans mon double étui, et je rapportai à la maison une douzaine de beaux achigans.

“ Qui avait pu soudainement stimuler l'appétit de ces poissons ? Je n'ai jamais pu m'en rendre compte. Ceux qui croiront que la recette consiste à plonger, à brouiller le fond, à mettre les infusoires en suspension dans l'eau, n'auront qu'à l'essayer, je la leur donne pour rien et de bon cœur”

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