LA PÈCHE DE L'ESTURGEON AU CANADA
Dans les lacs de l'Ontario, l'esturgeon se prend surtout dans les madragues et les filets fixes, dans la province de Québec, on le capture à la seine, dans les nasses et quelquefois à la ligne dormante. Il mord trs rarement aux esches qui lui sont tendues. On le chasse plutôt qu'on ne le pêche. Les grandes battues se font à la gaffe, dans la remonte des rapides, un peu durant le jour, beaucoup plus après le soleil couché, et cela depuis les premiers jours du printemps jusqu'aux derniers jours d'automne, L'instrument de chasse consiste en une gaffe d'acier ajustée à une perche d’une quinzaine de pieds en frêne ou en ichory que le pêcheur manie avec une adresse vraiment remarquable.
Toutefois, cette pêche est d'une ass2z faible importance, comparée à celle qui se fait en Russie,en Autriche, en Sibérie, A peine rapporte-t-eile de trente à quarante mille piastres par année. Mais l'exemple des industries étrangères que nous venons d'exposer sera peut-être de nature à stimuler des énergies nouvelles dans cette direction. Espérons-le !...
Dans le district de Montréal, le jeune esturgeon bien écussonné seri dénommé #aillé où escargot par le peuple ; plus âgé, il porte des boucliers couverts de peau, son nez se raccourcit, et il s'appelle canvus.
Si la pêche de ce poisson est relativement peu protitable, en revanche, elle offre en certains endroits, et notamment au Buisson, un spectacle aussi curieux qu'émouvant à ceux qui en sont témoins pour la premiére fois. Mais il faut commencer par dire que le Buisson est une longue pointe de la rive sud du fleuve Saint-Laurent, située à mi-chemin entre les deux clochers de Saint-Clément et de Saint-Timothée, dans le conité de Beauharnoïs. Il y a peu d'années encore, cette pointe était couverte d'une épaisse forêt de bois franc que ln lache a décimée depuis: des maraudeurs l'ont également dépouillée, en partie, de ses arbres à fruits
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sauvages, lambruches, amelanchiers, cerisiers, noyers, aliziers et autres qui y attiraient les oiseaux chanteurs. A l'extrémité de la pointe s'étend une prairie de six à sept arpents en s:iperticie, plantée d'ormes, de noyers et de chênes séculaires, couverte d'une herbe épaisse et drue, vrai tapis de velours éten lu sous vos pas. Dans les plus grandes chaleurs d'été, il y souffle une brise constante provoquée et rafraichie par les eaux agitées du fleuve que le spectateur domine d’une hauteur de quarante pieds. Si vous tournez vos regards vers le fleuve, fort resserré, vous apercevez une succession de rapides, depuis la chute aux Bouleaux, dont la voix mugissante se fait entendre d'une distance de quatre milles, jusqu'aux Cascades, dont les vagues blanches bondissent comme un troupeau de moutons vers la plaine du lac Saint-Louis. Tout auprès, sous la main pour ainsi dire, l'ile Ronde, l'ile aux Chevaux, deux corbeilles de verdure: et plus loin, les îles Suint-Bernard, un groupe de naïades échappées des érablières de Châteauguay et prenant leurs ébats dans le lac Saint-Louis: plus loin encore, la Butte des Swurs, tonibeau de rois indiens restés sans noms dans l'histoire, et que domine la croix; puis là-bas ! la-bas ! le protil azuré du Mont-Royal, qui semble par une illusion d'optique, plongé dans le lac jusqu'aux épaules.
En face du Buisson le fleuve est toujours irrité, toujours écumant de rage, mais au-dessus et au-dessous il montre une surface unie et polie, sans la moindre ride. De l'ensemble on dirait un miroir brisé par le milieu, en laissant le haut et le bas intacts. Au pied même des rapides sallonge vers l'île Ronde une batture de huit à dix arpents recouverte de quelques pieds d’eau à peine. Par les belles matinées d'été, on peut voir, de la côte, aux deux tiers de cette batture, un point noir nettement dessiné sur les cailloux rutilants, dorés par les rayons d’un soleil caniculaire, Vers midi, le point noir grandit, s'étend déjà comme une tache : à quatre heures, cette tache prend les proportions d'une nuée d'orage dont elle serait l'ombre : puis, à mesure que le soleil descend sur l'horizon, la masse sombre s’'approchant sensiblement de terre, par un mouvement de tlane, coupant diagonalement le courant, on reconnait une troupe immense d'esturgeons qui viennent à la queue ? n leu, se ranger près des rives où le courant moins fort rend la remonte des rapides plus facile. [Is comptent échapper à leur plus redoutable ennemi, le pécheur à la faveur de la nuit: vain espoir !
Pourquoi ce déplacement, au prix de tant de fatigues, d'efforts et de dangers ? Où vont-ils ainsi de conserve { Nouveaux argonautes, nagentils à la conquête de rivières, danses, de laes où fourmillent les vers, où pullulent les ablettes argentées ? Ne sont-ils pas plutôt des fuyards, les débris d'une armée vaineue ? Peut-être sont-ils les victimes d’une révo- Lütion. Peut-être fuient-ils les impôts, les exactions d'un gouvernement
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tyrannique, et secouant les gouttes d’eau de leur queue sur le seuil de la patrie, décident-ils d'aller fonder une colonie dans un Manitoba, un Nord-Ouest à eux, dont un voyageur leur à vanté les merveilles,
Durant le jour, plusieurs émissaires, du corps du génie sans doute, se sont rendus, un à un, sournoisement, jusqu'au bas des rapides, pour en sonder le passage ; mal leur en a pris: pas un seul n’est retourné pour donner des nouvelles et faire rapport. De loin, les pêcheurs aux aguets les ont vus venir et les ont embrochés dès les premiers bouillons des rapides. Secoués de la gaffe comme un fruit de la branche, ils tombent dans un des réservoirs distribués autour de la pointe, le long de la rive, ceinturés de gros cailloux bruts tirés du lit du fleuve. Après un ou deux bonds, ils font le tour de leur prison, battant ses murs de coups de queue formidables, puis, pris de découragement, ils vont se placer le nez au courant, entre deux pierres disjointes, étroit soupirail par où il leur est donné d’aspirer encore quelques gorgées d’eau du pays natal, Pauvres galériens, ils portent sur leur dos la marque sanglante du fer. Les vagues qui coudoient les murs de leur cachot, les oiseaux dans leurs nids, au sommet de la falaise, la brise qui passe, murmurent, chantent ou soupirent en vain des airs de liberté ; l'esturgeon, lui, ne sortira de sa torpeur que le jeudi suivant, lorsque son geôlier, le saisissant par les ouïes, le déposera dans son canot, sur un lit de branchages, pour le transporter, victime couronnée de feuilles, au marché de Montréal,
Mais la pêche régulière, la seule vraie pêche à l’esturgeon, se fait la nuit.
— Allons, Basile ! Farliche ! réveillez-vous, voici l'heure de la première ronde !
A ces mots, proférés d'une voix rude par un vieillard de soixante-dix ans, grand, droit, sec, mais encore vigoureux, deux hommes, l’un petit, trapu, aux allures vives, l’autre grand, maigre, agile comme un chevreuil, surgissent, comine nus par un ressort, de dessous un appentis en plauiches dressé au bord de la falaise. En un tour de main, ils enlèvent leurs pantalons, pendant que le vieillard, Pascal Mercier, le père de Farliche, le grand élinqué, comme il l'appelle, allume un flambeau de lattes de cèdre.
A la lueur pétillante du falot, un grand trou lumineux se creuse dans la nuit sous le dôme des ormes : aussitôt, Farliche tenant en mains une gaffe de dix-huit pieds de longueur, dégringole quatre à quatre la pente de la falaise : Basile s’y laisse rouler comme une boule: pendant que le père Mercier, portant le flunbeau, descend à pas mesurés prendre place en avant d'eux.
La lumière du falot se répand au loin sur le fleuve: Farliche entre
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— Touché !s'écrie-t-1il..... Penché en avant, il essaie de se redresser en attirant sa proie, mais elle résiste ; la gaffe vibre dans ses mains, ses bras tendus efHeurent la surface de l’eau, ses jarrets nerveux fléchissent.
— Tiens bon !... lui crie Basile en allant à la rescousse. Le petit homme à de l’eau jusqu'aux épaules, il n'en fait pas de cas ; il saisit le manche de la gaffe, et sous l'effort de ses quatre bras vigoureux, le poisson est enlevé, une pièce de six pieds de long, et du poids d'au moins cent livres. Je vous prie de croire qu'elle en vaut la peine.
— Ouf !.., respire Farliche, encore un peu, et le maudit m'entrainait dans le courant. Je ne l'aurais pas lâché, tout de même, j'étais sûr d’en venir à bout sur la batture. . .. A d'autres maintenant !
Et les trois pêcheurs font ainsi le tour de la pointe du Buisson jusqu’à la tête des rapides, ce qui s'appelle faire la ronde.
“ Dans la Garonne, en France, dit Meunier, la pêche commence en février et dure jusqu’en août, quelquefois plus tard, On tend des filets dans lesquels les esturgeons s’embarrassent, où bien on les capture au moyen d'une seine traînée par deux chaloupes dont chacune est montée par trois où quatre hommes.”
Ce dernier mode de pêche a été essayé, il y a quelques années, à Montmagny, par M. Win Haaker, riche marchand de poisson de New- York, On lui avait conté que l'année précédente, un certain nombre d'esturgeons de 200 à 400 livres avaient été pris dans les pêches à bars de la batture de Saint-Thomas, de Saint-Michel et de Beaumont. Des esturgeons énormes avaient été vus bondissant hors de l'eau dans le chenal de l’île aux Grues. Sur la foi de ces racontars, M. Haaker fit à grands frais la pêche à l'esturgeon, et durant tout un été, il ne retira de ses filets que deux chondrostômes, une feuille de tuyau de pole et une svate, [n'a pas persisté.
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