DE L'ÉLEVAGE DE L'ESTURGEON AU CANADA
Je suis de ceux qui croient au déluge. Le globe terrestre, un jour et plusieurs jours durant, aura été englouti dans une musse circulaire énorme d’eau douce, enveloppant d’une couche épaisse Îles eaux salées centrales, le fond du baril de la terre, où nous trouvons place en vie, en attendant que nous y soyons encaqués à notre mort.
Les poissons eurent naturellement moins à souffrir du déluge que plupart des autres animaux, mais la terre et ln mer étant solidaires, il fallut bien que la mer etfaçât la faute de l'homme commise sur terre.
Le déluge fut une rude éponge, et le genre humain, représenté par l'amiral Noë et sa famille, dut respirer avec soulagement, lorsqu'i apprit que le plancher naturel de l'homme était à see, par le message d’une colombe lui apportant une fleur de laurier.
Acceptant la théorie du déluge, qui me paraît rationnelle, je me demande comment les poissons se sont comportés, du jour où le soleil à débarrasse la terre de sa tunique diluvienne Les grands animaux s'emparérent naturellement des vastes champs des mers: ainsi firent les familles à banes où à écoles, comme les morues, les harengs. les maquereaux et autres, destinés à servir de pâture aux premiers occupants par la force D'abondantes provisions de menu fretin, de crustacés, de vers, d'insectes, de vibrions se trouverent servies à souhait sur la nappe des rives : des refuges furent ménagés sous de hauts herbages, pour alimenter et protéger les troupeaux pourchassés par les tyrans de l'Océan, qui sans le savoir ramenèrent à la portée de l’homme une nourriture d'une valeur inestimable que la Providence lui a réservée.
Mais, sous les douches répétées et persistantes du déluge dans l'ensevelissement de la terre par une atmosphère soudainement condensée en eau ; en l'absence de tout point de repère, de toute saillie où prendr pied ou griffe — il y eut une perte de vie animale immense, Tous les mamimnifères, sauf un certain nombre d'amphibies, ont été noyés, et leurs cadavres attestent, ici et là, sous la croûte terrestre brassée par les explosifs, les exhaussements, les agitations volcaniques, les érosions, les affaissements, jusques dans les glaces de la Sibérie, qu'un cataclysme les à surpris, détruits et enfouis, un cataclysme bandit, assassin et fossoyeur en même temps. [la péri du conp un nombre incroyable
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de poissons sutffoqués par la masse des eaux, asphyxiés par un milieu cosmique navrant, Des espèces furent déplacées : les unes échappèrent en se réfugiant dans les profondeurs, les autres se sauvèrent en surnageant. [1 advint même que certuines espèces se divisèrent, pour habiter soit les eaux douces soit les eaux salées, conime cela se voit pour le salmo salar et le kuanuniche, comme cela se voit aussi pour l'esturgeon Nansen, Huso, Transmontanus et autres qui font leur pérégrination annuelle des eaux salées aux eaux douces, avec retour, et pour l'esturgeon des lucs fixé à demeure en eau douce, restant, dans les deux cas, absolument les mêmes par la forme et les mœurs, mais avec une différence très prononcée de taille, l’esturgeon des lacs étant beaucoup plus petit que son congénère des mers. Y a-t-il eu accroissement ou réduction, le poisson at-il grandi ou rapetissé ? S'il était possible de constater que l’esturgeon habitait les eaux douces de préférence aux eaux salées, avant le déluge, on pourrait affirmer en toute assurance que l’esturgeon de mer est un poisson progressif : si, d’un autre côté, il était avéré que cet animal habitait alors la mer, il faudrait admettre qu'il a dégénéré en eau douce. Cest un cas difficultueux que la science ne saurait résoudre, parce que la dépouille fossile des poissons cartilagineux est insuffisante pour réintégrer dans l'ampleur de ses formes, ce ganoïde dont elle n'est que la pierre tombale et non pas la statue, comme cela se voit pour les téléostes: elle n'indique pas non plus l'origine ni l'habitat de l'animal qu’elle rappelle.
Quoi qu'il en soit, les esturgeons de mer comme ceux d'eau douce sont les êtres complets, aptes à se reproduire, qui ne différent entre eux par aucun caractère sérieux, sauf les proportions plus ou moins fortes. Le fait que l'esturgeon de mer vient généralement frayer en eau douce ne tire pas à conséquence; car souvent on les voit s'arrêter en route et déposer leurs œufs sur le point même de réunion de l’eau douce à l'eau sunâtre, Autrement, s'ils revenaient toujours déposer leurs œufs en rivière, je serais d'avis qu'ils sont originaires d'eau douce et que, partant, il ont grandi à la mer. A ce compte, l'esturgeon des laes représenterait le type primitif de l’esturgeon, tout comine le huananiche du Labrador représente avec ses sept ou huit livres de poids, le type du majestueux atmon de l'Atlantique portant sous son corset d'argent, de quarante Aemquante livres de chair rose appétissante.
À quoi bon épiloguer sur des faits insaisissables, lorsqu'il s'en offre ut, sous les veux de notre raison, de nature indiscutable, qui nous portent directement en route ? Je voudrais démontrer que le Canada se préte à l'élevage et au développement de l’esturgeon, tout aussi bien que le vieux monde, N'avons-nous pas pour cela les immenses cuvettes du plateau central, comprenant les cinq grands lacs Huron, Supérieur,
Michigan, Erié et Ontario : plus au nord, les glaciers réduits des Laurentides creusés en lacs innombrables sur les flancs des montagnes depuis le lac Témiscamingue jusqu'à l'extrémité est du Labrador : au sud, leslacs majestueux de Témiscouata et autres de la presqu'île gaspé. sienne ; à l'ouest une autre série de lacs étalés en deçà du 56° degré de latitude, jusqu'aux montagnes Rocheuses, et par delà, encore d'autres lacs imposants, très poissonneux, qui se déversent dans l'océan Pacifique C'est là que l'on rencontre le frensmontanus de Richardson, qui se développe jusqu'au poids de huit cents livres et plus. Ce poisson géant remonte au printemps la rivière Columbia, serpentant aux flancs des montagnes Rocheuses, jusqu'à un plateau d'une étendue immense occupé en bonne partie par des lacs aussi vastes que profonds entre autres le lac Daly, dans lequel il va déposer ses œufs. Aussitôt la ponte faite, il se hâte de retourner à la mer ; maïs souvent il arrive que la rivière dans son cours précipité tombe presque à sec, et alors, ces grande corps de dix à quinze pieds de longueur s'entassent en barrages, périssent
villiers et infestent l'air au loin des exhalaisons pestilentielles de
hiuognes.
Il est assez généralement admis que le poisson anadrôme, qui fait nur ‘te eure les eaux douces et les eaux salées, acquiert une plus forte taille que celui de la même famille qui reste confiné en eau douce. On vous cite entre autres, comme exemples, le bars, la lamproie (pleronyion) le harenw, le saumon changé en saumon nain, divarf salon où hucnuniche; Vesturgeon, à son tour, pèse dans la balance d'un poids énorme
Sur l'ancien continent d'Europe et d'Asie, l'esturgeon remonte les fleuves tributaires de l'Atlantique, de l'océan Pacifique et de Focéan Arctique, au temps du frai: en Amérique, où il occupe des eaux à peu près isothermes, quoique de nature un peu différente, ce poisson va porter diligeminent ses œufs, à l'époque de maturité, dans les avenues d’eau douce qui lui sont ouvertes sur l'Atlantique et le Pacifique ; maisil ne fréquente pas les fleuves américains ouverts sur l'océan Arctique, ce qui donne lieu de croire qu'il n'existe pas dans notre océan glacial archipélien où les courants cireumpolaires jouent ur doninos avec les banquises et les îles; ces derniers dominos étant marqués par des noms de rois, de princes, de navires, d'hommes de génie, des noms de savants, de poètes, de héros sans le savoir morts dans ces solitudes pour toujours vivre parmi les hommes. Qui done à pu dire: Heureux les Par un contraste aisé à saisir.
peuples qui n'ont pus d'histoire !
n’aurait-on pas le droit de dire ici: Heureux ce désert de glace, à raison des gloires dont il est constellé, qui restent la pléiade de l’histoire la plus brillante, gravitant autour de l'étoile polaire ?
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Mais du fond du bassin de la baie d'Hudson, par les échancrures profondes des baies James et Ungava s'avancent par les rivières George, Rupert et Nottaway, jusqu'au lac Obatogaman, une des sources de cette dernière rivière, surtout dans la rivière Rupert, pour se distribuer en quantité immense dans le lae Nemiskau, de petits esturgeons, dépassant rarement trois pieds de longueur et le poids de trente livres. Le fait de la présence de cet esturgeon minuscule faisant exception à tous ses congénvres en fréquentation alternative des eaux douces et de l'Océan, tous étant de taille gigantesque, me rend l'esprit perplexe, et je me demande si ce ganoïde familier des bassins des baies James et Ungava n'est pas une variété de sterlet, de ce poisson si recherché des gourmets d'Europe qu'ils le paient sans marchander au poids de l'or, Du sterlet ? Pourquoi n'y aurait-il pas du sterlet dans la rivière Rupert et au lac Nemiskau aussi bien que dans la mer Noire, le Danube et le Dniéper ? Pourquoi le Peau-Rouge n'en mangerait-il pas frais, grillé, où fumé, comme le cocodès de Vienne, le pschutt de Paris en mangent sauté aux
champignons où à la sauce aux perles! Lors, ces rivières, ces lacs de la presqu'ile labradorienne recelent des trésors ? J'en conviens, mais ce sont des trésors mieux gardés dans leur cache inaccessible que les trésors fabuleux gardés par des dragons. Qui tentera jamais de s’en emparer ? Une compagnie de chemin de fer, un translabradorien peut-être ? Le vingtieme siècle paraît ouvrir de si grandes portes aux progrès et aux appétits des hommes !
De gros esturgeons de mer (j'en ai parlé plus haut) de quatre à em cents livres, à museau obtus, courts et ramassés pour un poids pareil, entrent dans le golfe Saint-Laurent, le remontent jusqu'aux eaux douces, à deux où trois lieues en aval de Québec. Dans les pêches en clayonnage de Beaumont il s'en est pris assez fréquemment d'une longueur de huit à neuf pieds et d'un poids dépassant trois cents livres. J'en ai vu plusieurs qui,une fois dépecés, ont rempli un baril ordinaire de lard, bien tassé, avec des retailles de reste, ce qui se traduit par trois cents livres et plus. J'en ai vu quelques-uns de pareille taille, à l'embouchure de la rivière Manicouagan qui Viennent fouiller les vases de la rivière aux Outardes et y frayer, mais ce sont des captures rares dont on fait le plus grand cas, à l'entrée du golfe autant qu'au rétréci de Québec. L'océan Atlantique, par sa mamelle anéricaine, ne me parait pas meilleure nourrice d’esturgeons qu'il ne l'est par sa mamelle européenne, On se plaint aux Etats-Unis, dans les teuves du Nord, autrefois abondamment peuplés de ce poisson, de leur rareté ici, de leurs visites exceptionnelles là, de leur complète disparition ailleurs. [n'y a guère plus de ces gros poissons de mer en Amérique qu'on n'en voit en France. Avec un peu d'attention il serait probablement facile de constater que ce gigantesque poisson, enfant des mers, à qui il
faut pour berceau un fleuve ou un lac d'eau douce immense, suspendu aux flancs de hautes montagnes — entouré d'un silence profond, d'attentions quasi maternelles de la part des peuples avoisinants — retournez à la description de l'Oural — s'éloigne d'année en année, des lieux qui le charmaient jadis, depuis qu'on y entend le chant de /a Marseillaise. Ne va-t-il pas fuir à jamais, maintenant que le transsibérien, franchissant le fleuve sacré, frappe de son sifflet les échos de la Sibérie, en étouffant les plaintes des martyrs de la liberté à qui il procure déjà du soulagement, pendant qu'il accule la barbarie tartare aux pans ébrechés de la grande muraille de Chine ?
Les grands esturgeons de la mer Caspienne, de la mer Noire, de la mer d'Azof, du lac d’Aral et des principaux fleuves qui s'y déversent, pour être plus nombreux que les grands esturgeons de l'Atlantique et du Pacitique, apportent au commerce et à l'industrie un contingent bien moins considérable en Europe et en Asie même que l'esturgeon commun des eaux douces, l’ucipeser sturio, autrement plus nombreux que le nousen, le huso, le trunsmontanus et autres géants de la famille, et qui peuple le fleuve Saint-Laurent depuis le cap Tourmente jusqu'au lac Supérieur, en se répandant, ici et là, dans les branches des rivières principales, ses tributaires, autrement vastes et importantes que la plupart des grands Heuves du vieux monde. Le même poisson se retrouve au Nord-Ouest, dans le lac des Bois, le lac La Pluie, ete., dans le lac Winnipeg, le lac Winnipigosis etautres que développent ou alimentent les deux Saskatchewan, la rivière Rouge, le Manitoba, confondus au printemps en une nappe immense qui rappelle les inondations périodiques du Nil. Voyageant en automne, à travers les prairies, vous apercevez tout à coup, sur votre route, à quinze où vingt milles de distance du cours d'eau le plus rapproché, un bateau à vapeur laissé à sec par la descente des eaux des giboulées d'avril. Le foin monte autour et les fauves viennent hurler, la nuit, au monstre impassible qui à envahi leurs domaines.
Ailleurs, dans toute l'étendue du Canada, l'esturgeon n'existe pas. Les deux lacs immenses d'Athabaska, les lacs de l'Esclave, de lOurs, et tant d'autres de proportions envahissantes, relevant de l'océan Arctique. mauquent de ce précieux animal. Est-ce à dire que leurs eaux ui seraient idiosyncrasiques ? Oh non ; mais dans l’abaissement graduel des eonches diluviennes, l'esturgeon sera resté captif en deea de l'axe qui détermine la barrière entre les eaux des bassins Arctique et Pacifique, dans nos régions septentrionales. Bien loin de croire à l'effet répulsif de ces eaux je m'intéresserais plutôt au moyen d'y transporter de nos esturgeons d'eau douce, avec l'espoir qu'ils y réussiraient merveilleusement bien. Pour en arriver là il nous faut commencer doucement, en petit, en famille chez nous, dans la province de Québec. Après ça nous verrons.
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Par l'avenue de l'Ottawa, l’esturgeon se rend jusqu'au lac Témiscmingue ; les grands lacs du plateau central sont occupés par de simples colonies de ce poisson exceptionnellement supérieur, au point de vue canadien, lorsqu'il devrait y prendre la première place. Entre le Labrador et le lac Témiscamingue, il n'existe pas d'esturgeons sur la croupe des Laurentides ; entre le lac Témiscaningue et le lac Winnipeg, en suivant les mêmes pentes, il n’y en a pas davantage.
Qu'on me permette, ici, de soumettre au public canadien une idée que je crois philanthropique, au sujet de l'esturgeon.
Nous avons vu que pour les peuplades de l'Oural, du Don, du Duiéper, des bords de l’Aral, de la mer Caspienne, de la mer Noire, l’esturgeon est un poisson national, un emblème, nn totem comme l'est le castor pour le Canadien-Français. Tis en font leur alimentation journalière ; ils en retirent des produits industriels universellement convoités : ils l’estiment comme don du ciel, le rapprochent de la main de Dieu, en en portant la dime aux popes ; ils savent aussi l’apprécier économiquement et même politiquement, puisque le premier plat de caviar est expédié, carême prenant, par la diligence, à grand renfort de guides, à l'épouvante, à Saint-Pétersbourg, au ezar des Russies, qui attend debout, en grand costume, dans la plus belle pièce de son palais, l'humble déjeuner que lui apportent les enfants de Schamyl, du fond des steppes du Don ou des hauteurs du Caucase. Jusque-là, dans toute l'étendue de l'empire, personne n'a osé toucher à ce mets savoureux, désiré de tous. Le premier coup de fourchette de l'empereur donne, ce jour-là, à plus de cent millions d'houmes le Signal de se mettre à table. En échange de ce tribut, le ezar couvre de la plus ample protection le poisson qui nourrit et enrichit ses soldats pécheurs.
Eh bien, le même poisson existe au Canada dans le thalweg du bassin du Saint-Laurent, depuis son estuaire jusqu'à là baie du Tonnerre ; il peuple les lacs nombreux du Manitoba et des Territoires du Nord- Ouest qui se déversent dans la baie d'Hudson : il abonde dans les grands lacs de li Colombie Anglaise, et pour y croitre et S'y multiplier il n'attend que des lois de protection judicieuses et sévères basées sur une connais-
sance approfondie des mœurs et de la valeur de ce poisson. Il importe surtout de le répandre dans les lacs innombrables des cantons du Nord
-n voie d'établissement, depuis la vallée du lac Saint-Jean jusqu'aux fronticres ouest de la province d'Ontario. Si l'on voulait m'en croire, on se hâterait d'en transporter quelques centaines au lac Saint-Jean. La pêche en serait rigoureusement prohibée pendant quatre où cinq ans. Le poisson s'y acclimaterait promptement, il trouverait dans les profondeurs du lac un refuge où passer l'hiver, un fond vaseux pullulant
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d'insectes et de crustacés dont il se nourrit et s'engraisse ; au printemps il se répandrait dans les vastes tributaires du grand lac, aux eaux à la fois profondes et tapageuses comme il les aime pour y faire évoluer sa masse à l'aise et y déposer ses œufs dans des crans protecteurs, quoique sous des courants assez vifs. L'automne venu, il ramènerait une fanille immense dans les profondeurs du grand lac, devenu pour tous la patrie, le foyer d'où partiront plus tard des détachements appelés à peupler les lacs voisins, pour le plus grand avantage de la colonisation. L’esturgeon est d'un transport exceptionnellement facile. Par la disposition purticulière de ses opercules, de ses branchies et de sa vessie natatoire, il peut vivre un, deux, trois et quatre jours hors de son élément naturel, pourvu qu'on ait soin de lui rafraîchir la tête et les ouies par des douches d'eau froide, surtout durant le troisième et le quatrième jour du voyage. C’est ainsi que plusieurs lacs de Suède et de Prusse ont été peuplés d’esturgeons transportés à des distances considérables. Telle est leur force de vitalité et d'endurance qu'ils résistent aux plus longs jeûnes, à des carêmes et des rhamadans qui feraient périr tous les chameaux du monde, qu'ils subissent les tortures asthmatiques de la vie au grand air
Curant un temps d’une durée incroyable pour les animaux de leur espèce,
et qu'ils s'acclimatent dans des eaux nouvelles où périssent la plupart des poissons qu'on essaie d'y transplanter, Mais lorsqu'il s'agit du lac Saint- Jean, où nous conduit un chemin de fer de premier ordre, en quelque huit ou dix heures, pas n’est besoin de prendre de pareilles précautions pour le transport de l'esturgeon. Vers la mi-septembre, vous seinez quelques milliers de ces petits esturgeons, à l’île d'Orléans, à Beaumont ou ailleurs en aval de Québec, vous les apportez à Saint-Roch, où vous les jetez dans le réservoir d'une locomotive, qui les transporte à destination sans souffrance ni pertes aucunes. Rien de plus facile que de répéter l'expedition et distribuer quelques centaines d’esturgeons — des alevins de dix à vingt pouces — dans des lacs ou des cours d'eau rapprochés du chemin de fer. Un pareil empoissonnement comporte si peu de frais, et laisse entrevoir tant d'avantages, que le bon sens en impose la tentative sans retard. Si l'expérience réussit au lac Saint-Jean, dans les conditions ci-dessus exposées, il ne restera plus qu'à la multiplier dans les bassins du Saint-Maurice, de l'Ottawa, du Nipissing, jusque dans le Fur- West, au fur et à mesure du développement des Territoires par des exploitations quelconques. Il importe de s'arrêter à l’idée que la chair de l'esturgeon est plus nutritive que celle de tous les autres poissons d'eau douce, qu’elle permet au bûcheron, au travailleur des bois, au forestier, au voyageur de supporter sans broncher le poids et les fatigues des plus rudes travaux. C'est le poisson du colon par excellence. En même temps, il n'est pas un de ses muscles, pas un dé ses boucliers, pas un de ses viscères
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L'ÉSTURGEON 211
dont l'industrie ne sache tirer parti, dans l'intérêt général du pays. Ce sont là des considérations qui préteraient à une étude spéciale sur l'esturgeon au point de vue économique, applicable au Canada; mais dans ce livre, je ne puis qu'en signaler les lignes principales.
Nous avons vu que l’esturgeon se fait de plus en plus rare aux Étuts- Unis. Sauf dans les grands lacs du plateau central qu'ils partagent de moitié avec nous —- la réserve du luc Michigan étant en leur faveur — ils n'en voient que :4rement apparaitre dans leurs eaux. L'Atlantique en fournit peu à ses tributaires, et les lacs nourriciers d'esturgeons font défaut chez nos voisins, pendant que le Canada en contient un nombre infini, presque incroyable, les uns déjà habités, les autres offrant à l'esturgeon des conditions isothermes, physiologiques, alimentaires au moins aussi favorables que celles des eaux du vieux monde où il figure comme denrée de:premier rang.
Certains pêcheurs canadiens des grands lacs ont entretenu, pendant longtemps, des préjugés regrettables à l'égurd de l'esturgeon. [ls n'en man: geaont pas; sa chair leur répugnait, sans qu'on sût pourquoi; ils lui attribuaient une voracité qui lui est étrangère ; à leur avis, il faisait ripaille de bancs de poissons blancs, de truites grises où namayeush ; il s'engraissait des œufs du risco, du grayling, de tous les salmonidés qui font l'honneur et le profit en même temps de nos admirables pêcheries continentales — le plus riche bassin ichtyologique du monde entier d'où proviendront peut-être,un jour,des ressources alimentaires qui rachèteront la disette des récoltes, l'épuisement de la mamelle terrestre de notre globe. L'esturgeon n'était pas coupable, et depuis, on a su lui rendre justice, dans les eaux mêmes où on l’a trop souvent éventré au couteau, et jeté avec dédain au goutfre, pour y servir de pâture à des animaux valant infiniment moins que lui. Si un pêcheur gardait des esturgeons dans sa barque, rarement il les vendait plus de cinq à vingt-cinq sous, dans les ports américains. Aujourd'hui, le même poisson rapporte, prix moyen, aux mêmes endroits, sur les mêmes marchés, de $1.50 à #2.50 la pièce. utile d'ajouter qu'il a remonté considérablement à la Bourse et dans l'estime des populations riveraines des grands lacs.
Pendant qu'il se relève là-bas, dans les lacs Ontario, Érié, Huron et Supérieur, il est pitoyablement abaissé dans la province de Québec, sur le parcours du fleuve Saint-Laurent — depuis Québec jusqu’en amont de Montréal — dont les rives, à l'automne, sont jonchées et empestées de leurs cadavres.
L'année dernière (1896), j'ai vu sur le marché de Montréal, la métropole commerciale du Canada, des esturgeons qui n'avaient pas plus de quinze
jours d'âge, mesurant de sept à dix’ pouces de longueur. C'était presque
pense nie = à Es z = = = Le
renchérir sur les pourritures dèjà signalées des pêches fixes au bars, en fascines, sur la rive sud du Saint-Laurent, en aval de la ville de Québec,
Voyant disparaitre l'esturgeon des cours d'eau du bassin de l'Atlantique, les pêcheurs américains se rabattirent sur les grands lacs de l’intérieur. propriété commune entre eux et nous. Ils achetérent d'abord ce poisson à un prix ridiculement bas, de cinq à vingt-cinq sous la pièce, Eh oui, il y a vingt ans à peine, un esturgeon de 30 à 100 livres se vendait sur les grands lacs, de cinq à vingt-cinq sous. La concurrence “la pas à s'établir et à réhabiliter cette chair si riche tombée au à, si bien qu'en certaines villes elle se vend aujourd'hui jusqu'à dix centins la livre, pendant que le caviar obtient de dix-huit à vingt centins lu livre, Disons en passant que dans la Colombie Anglaise le caviar se vend courarment de cinquante à soixante centins la livre et la demande en augmente tous les jours. Quelques témoignages donnés devant la Commission de 1893 trouveront ici leur place pour corroborer les faits allégués,
Noah Jolie, de Sandwich ouest, a pêché pendant quarante ans dans les rivières St. Clair, Détroit et Maine (Ohio) ; interrogé par M. Wilmot il répond comme suit :
Q. — Dans votre temps, vous preniez de l'esturgeon ? à, — Oui, monsieur.
Q. — Quand le péchiez-vous principalement ?
R. — L'esturgeon n'était pas alors en demande sur lé mar il nous arrivait d'en prendre de temps à autre avec d'autres poissons,
Q. — Depuis quand l'esturgeon a-t-il pris de la valeur sur le marché !
R. — Depuis dix ou treize ans. J'en ai pris, il y à vingt ans, dans la
rivière St, Clair, et je les ai vendus de cinq centins à vingt-cinq centins la pièce.
Q. — Combien pesaient ces poissons ?
R. — Les plus petits pesaient environ quinze livres et les plus sros près de cent livres,
Q. — Faisait-on du caviar avec les œufs ?
R. — On ne les achetait pas pour cela.
Win. Backhouse, de Port Burwell, pêche depuis six ans,
Q. — A quelle époque l’esturgeon fraie-t-1l ?
R. — Durant presque toute l'année, mais plus particulièrement en juillet et août,
Q. — Quelle est la saison la plus avantageuse pour recueillir les œufs ?
R. — En juin, juillet et août.
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Quelle est le poids moyen des esturgeons que vous captures ! Environ 40 1bs, La proportion des œufs est de 12 Ibs ?
Oui, monsieur, Quelle est ln valeur du poisson, à la livre { De 4 à 5 centins lu livre, Et la valeur des œufs ?
— De 18 à 20 centins lu livre, Alors, la chair vaut moins que les œufs ?
- Oui, en ce qui concerne l'esturgeon.
W, D, Butes, de Ridgetown, fait la pêche depuis quatorze ans.
Hterrogé pur M. Wilmot :
Q. — Pouvez-vous me donner une idée des prix du poisson sur le marché {
R.— Au Canada, le poisson blanc se vend 5 centins; le hareng 80 centins le 100, au commencement de la saison, et $1 après le ler septembre,
Q.— Quel est le prix du doré ?
R. — Le grand doré se vend le même prix que le poisson blanc ; mais le bleu où petit doré varie de un centin à 14 centin la livre.
Q. — Et l'esturgeon !
R. - Quatre centins la livre une fois vidé, et cinq centins s'il est parfaitement préparé.
Q. — En quel temps l'esturgeon est-il en meilleure condition ?
R. — En tout temps sauf à l'époque du frai et les jours suivants.
Q. — Vous avez dit qu'il se rencontre des esturgeons prêts à pondre en toutes saisons de l’année ?
R. — Oui, monsieur.
Q. — Qu'entendez-vous par ces mots : prêts à pondre {
R. — Lorsqu'on voit les œufs s'échapper spontanément de leur corps.
Q.-— Avez-vous pareille déperdition d'œufs en juin et juillet ?
R. — Oui, monsieur : et j'ai vu la même chose en novembre, et depuis mai Jusqu'en décembre.
Q. — En capturez-vous plus dans un temps que dans d’autres temps ?
R. — Oui, vers la fin de mai ou au commencement de juin, parfois vers le milieu de juin, lorsque les eaux sont tourmentées par le vent ou l'orage : cela paraît les agiter et les faire circuler. Je crois qu'ils remontent des profondeurs pour venir frayer au rivage.
Q. — Vous connaissez l'industrie de la fabrication du caviar ?
R. — Nous en fabriquons nous-mêmes.
Q. — Quel est le poids moyen de vos esturgecns ?
R. — Environ 40 livres une fois préparés.
Q. — Quelle est la proportion des œufs ?
R. — Environ huit livres.
Q. — Et vous vendez le caviar ?
R. — Dix-huit centins la livre après la salaison.
Q. — Quel est le procédé de fabrication du caviar ?
R. — Les œufs sont versés dans une grande passoire pour les séparer
d'abord, et ensuite on les sale, on les mêle, puis on les fait égoutter dans un autre tamis plus petit.
Q. — Vous est-il plus difficile de vous procurer ces œufs dans un temps que dans un autre ?
R. — Je trouve des esturgeons œuvés durant toute l’année.
Ira Loop, de Kingsville, est intéressé dans les pêcheries des lacs depuis vingt-cinq ans.
Q. — Pêchez-vous de l'esturgeon ?
R. — J'en prends quelques-uns.
Q. — Quel est leur poids moyen ?
R. — De cinquante à soixante livres.
Q. — Combien cela donne-t-il de chair marchande ?
R. — De 35 à 40 livres.
Q. — Combien cela vaut-il ?
Q. — Combien de caviar retirez-vous d'un esturgeon de 60 livres ? R. — Je ne saurais dire : je vends ce poisson à la pièce, vide $1.00,
mais avec les œufs, $1.75.
Gilbert Desluuriers, pêcheur canadien et marchand de poisson, exerce son état à Leamington, depuis 25 ans.
Q. — Faites-vous un commerce important d’esturgeons ?
R. — J'en achète et vends autant que je puis.
Q. —- Vous les préparez vous-même ?
R. — Oui, monsieur.
Q. — En vendez-vous en Canada ?
R. — Je n'en vends pas ailleurs.
Q. — Sur quels marchés les expédiez-vous ?
R. — Sur tous les marchés des principales villes d'Ontario jusqu'à Ottawa vers l’est.
Q. — Combien vendez-vous l'esturgeon préparé ?
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.— Je le vends dix centins la livre, prix de gros. — Recueillez-vous les œufs ?
.— Oui, monsieur, — Combien les vendez-vous ?
— Vingt ce”tins la livre.
Q. —- Achetez-vous l’esturgeon à l’état frais ? R. -— Oui, monsieur, et nous en extrayons les œufs et nous les préparons séparer pour le iarché.
er dans | Q. — Quelle est lu taille moyenne de ces esturgeons ? . — Environ 40 livres.
n temps .— Combien de chair marchande retirez-vous de ce poids ? . — Environ 20 livres.
Q. — Quelle est la quantité d'œufs ?
R. — Cinq ou six livres.
Q. — Y a-t-il une saison de l’année oùles œufs sont en meilleure condition que dans d’autres temps ?
R. — Oui, durant le mois de mai et jusqu'au 20 juin. Passé ce temps, ils sont trop mûrs.
Q. — Trouvez-vous des œufs trop mûrs en avril ?
R. — Non, monsieur.
Q. — Cominent sont les œufs en juillet et en août ?
R. — C'est à peu près l’époque du frai, le commencement de juillet en étant la saison principale.
Q. — Le commerce de l’esturgeon prend-il de l'extension ou diminue-t-il ?
R. — Depuis ces cinq dernières années, le nombre des esturgeons a diminué, On ne devrait pas permettre la vente sur le marché, d'esturgeons de moins de 34 pieds de longueur, vu qu'ils ne portent pas encore d'œufs, et que leur chair est de qualité comparativement inférieure pour la table.
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exerce
Cette leçon est-elle assez verte pour ceux qui souffrent sur nos marchés de Montréal et de Québec, la présence de queues de rat, du
poids de quelques onces, sous le nom d’esturgeon, de muillé, d'escargot, étouffés en naissant dans les replis d’une seine immonde de maraudeur, où noyés dans une ornière de pêche à bars, victimes d'un hideux empoisonnement peut-être, à la chaux ou à lu noix de galle ?
Un autre témoin se présente, et M. Wilmot l’interroge : , [=]
JW. Post, sujet américain, propriétaire d’un bateau de pêche à vapeur, le City of Dresden, :ésidant à Leamington, et faisant le commerce de poisson frais.
Q. — Où vendez-vous votre poisson ?
R. — A Sandusky (Ohio), et quelque peu du côté canadien.
Q. — Quelle est la proportion de votre commerce du côté canadien ?
R. — Environ deux ou trois pour cent.
Q. — Quels sont les prix des poissons que vous vendez, sur le marché de Sandusky ?
R. — Voici les prix de l'année 1892:
Poisson blanc ............, So nee nel d] cts la livre HAN ses tes dec aus adress poesie dlgsren 3 à 4 ** “ PéLIL HO ere n ec emaneeene root ess 3 à 4 ‘* ce Doré gris (grey pickerel)....... ............. 4 fs < Bars blanc.. ............ ....... niBEe re dre 3 à + * L Barbüe: {silure).. 048, ess ce eee s vos 24 sé se ESTURGEON dépassant +4 pieds..... ............ 2 00 la piece & entre 3 et 4 pieds et au-dessous. ..... 50 £ ss
Q. — D'où provient la différence de valeur relative des esturgeons au-dessous de quatre pieds qui ne rapportent que cinquante centins la pièce ?
R. —C'est que les derniers ne sont pas œuvés,
Q. — Fabriquez-vous le caviar ?
R. — Non, monsieur. Les employés du bord réservent les œufs pour nos clients des États-Unis.
Q. — Connaissez-vous le prix actuel du caviar ?
R. — Il doit valoir de 15 à 15 centins la livre. Q. — Quelle quantité de caviar peut contenir un esturgeon de 4 pieds ? R. — Un esturgeon n’est pus encore complètement développé, à la
taille de quatre pieds.
Q. — A votre avis, quelle est la taille d’un esturgeon adulte, en condition moyenne ordinaire ?
R. — Un esturgeon adulte de bonne taille pèsera de 125 à 150 livres, et donnera environ 70 livres de chair.
Q. — Quelle sera la quantité de caviar ?
R. — De trois à quatre gallons.
Q. — Les œufs valent-ils plus que la chair ?
R. — Oui, monsieur.
Sur onze témoins entendus par la commission au sujet de l’époque du frai,ilyena
4 qui ont donné la période du 15 juin au 15 juillet,
Bauer Tente .....de juin seul.
Dusose ee 6 save de STATE de juillet seul.