‹ Les poissons d'eau douce et la piscicultureChapitre 85 sur 127 · Duhamel, Traité des pèches, II, p · texte numérisé non relu

Duhamel, Traité des pèches, II, p

3. — La caisse sera exactement fermée parle dessus pour les mômes raisons ; on peut cependant laisser au couvercle une ouverture de 6 pouces en carré, semblablement grillée, pour donner du jour au jeune poisson; mais cela n'est pas nécessaire.

4. — On choisira quelque lieu commode près d'un ruisseau, ou mieux encore près de quelque étang nourri de bonnes sources, d'où l'on puisse par une fente ou petit canal de dérivation, faire couler un filet d'eau d'environ 1 pouce d'épaisseur, à travers la caisse, par les grilles (n° 2), après l'avoir placée dans la situation nécessaire à cet effet.

5. — Enfin on couvrira le fond de la caisse de 1 pouce d'épaisseur de sable ou de gravier, recouvert d'un lit de petits cailloux jointifs de la grosseur d'une noisette ou d'un gland.

(On aura par ce moyen un petit ruisseau factice roulant sur un fond de cailloux : on en verra plus bas la nécessité.)

6. — On préparera une ou plusieurs de ces caisses en lieu convenable pour le mois de novembre; c'est la saison où les saumons commencent à frayer : alors, mâles et femelles, ils remontent des grandes rivières dans les ruisseaux pour y jeter leurs œufs et leur semence, comme on le voit arriver près de Kaldorff : c'est alors qu'il faut procéder comme il suit.

7. — On versera environ une pinte d'eau bien claire dans quelque vase bien nettoyé, comme seau de bois ou binet, ou baquet; et saisissant la femelle du saumon par la tête, on la tiendra suspendue sur ce vase : si les

œufs sont bien à maturité, ils tomberont d'eux-mêmes dans le vaisseau ; sinon en lui pressant légèrement le ventre avec la paume de la main, les œufs se détacheront et on les recevra facilement dans l'eau.

8. — On en fera de même d'un saumon mâle : quand il y aura sur les œufs assez de laitance pour blanchir la surface de l'eau, l'opération de la fécondation des œufs sera finie.

9. — On répandra les œufs ainsi fécondés dans une des caisses ci-dessus, et on y fera couler de l'eau du ruisseau, ayant attention qu'elle n'y coule pas avec assez de rapidité pour emporter les œufs avec elle ; car il faut qu'ils demeurent tranquillement entre les cailloux.

10. — Il faut avoir soin de nettoyer de temps en temps ces œufs, des ordures que l'eau y apporte et y dépose; cela se peut faire au moyen d'une plume que l'on agite sur l'eau de côté et d'autre.

il. — Quelquefois au bout de cinq semaines les petits saumons sont déjà formés dans les œufs, y sont vivants et s'y remuent : on le reconnaît à leurs yeux qui sont noirs, au lieu que les autres parties sont diaphanes et ne renvoient point la lumière. Huit jours après qu'on a distingué les yeux, ces petits poissons percent la coque ou peau tendre de l'œuf et se promènent dans l'eau.

Le temps nécessaire pour la naissance des saumons n'est cependant pas toujours le même. Si l'eau de la source est plus chaude, l'opération sera plus tôt faite, comme aussi suivant la température de l'air. L'expé-

rience nous a appris qu'il faut souvent le double de temps pour faire éclore ces œufs.

12. — Pendant que le poisson croît dans son œuf, on y distingue très bien une membrane ou pellicule séparée delà coque. Le petit poisson couché dans cette coque est adhérent à la membrane, qui forme un sac autour de lui, comme si c'était un pois traversé par une petite aiguille.

13. — Ce petit sac qui tient au poisson et qui remplit presque toute la capacité de l'œuf, lui tient lieu d'estomac et d'entrailles : le poisson se nourrit quatre ou cinq semaines après qu'il est éclos de la matière renfermée dans cette membrane. Pendant ce temps-là sa gueule, d'abord informe, s'allonge successivement; puis ensuite le sac disparaît tout à fait, et l'animal a pris la figure qu'il doit avoir.

14. — Après les quatre ou cinq premières semaines (n° 13) la faim survient à ces petits poissons; et comme dans les caisses ils ne trouvent ni les vermisseaux propres à les nourrir, ni l'espace dont ils ont besoin, ils vont chercher l'un et l'autre en sortant de leurs caisses à travers les grillages. Si pour lors le filet d'eau de la caisse aboutit à quelque réservoir suffisamment grand, où l'on puisse élever les saumons jusqu'à la grosseur dont il les faut pour rempoissonner les étangs, c'est tout ce qu'il y a de plus convenable.

15. — Les saumons et les truites nouvellement éclos peuvent se conserver jusqu'à dix semaines dans quelque grand vase de verre bien net, ou de quelqu'autre matière, comme de porcelaine, faïence, etc. Il faut

seulement faire en sorte de les y transporter sans les blesser, et avoir ajouté pour cela à la caisse où ils sont nés, un petit crible de crépon monté sur une planche qui entre juste dans le travers de la caisse. Nous ne nous arrêtons pas davantage à cette description, pour abréger.

16. — Pour faire naître les truites, on se sert précisément de la même méthode, à laquelle il n'y a rien à ajouter : j'avertirai seulement ici que leurs œufs et laitances sont à maturité et en abondance dans les mois de décembre et de janvier; et comme les truites sont plus petites que les saumons, il n'en est que plus aisé de faire sortir leurs œufs et laitances sans leur faire courir aucun risque de la vie.

17. — Il ne faut pas croire que les poissons soient sujets à s'accoupler en mêlant leur sexe comme les autres animaux, quoiqu'on ne s'en aperçoive pas ; ni que leurs œufs aient été fécondés par le mâle avant d'être pondus, en sorte qu'il en pût éclore de petits poissons sans cette formalité superflue d'y répandre de la laitance (n° 8), comme naîtraient des poulets, en mettant simplement des œufs sous une poule ou dans un four ou poêle, ainsi qu'on le pratique aux Indes. Pour m'assurer de cette vérité, je fis, il y a environ six ans, l'expérience suivante.

18. — Je tirai d'une truite des œufs très mûrs, et j'en eus tout le soin possible, sans y mettre de laitances ; jamais il n'en vint le moindre poisson ; tous ces œufs se corrompirent en très peu de temps, j'en ai conclu avec certitude que les œufs des truites et des

autres poissons ne reçoivent pas leur fécondation tant qu'ils sont dans le corps du poisson, et attachés à lui, comme cela arrive aux autres animaux, mais seulement lorsque les truites les ont pondus.

19. — En faisant éclore des truites, j'ai quelquefois remarqué quantité d'avortons ou de monstres, certaines années plus, d'autres moins. Quelques-uns avaient deux têtes et le corps bien formé. D'autres avaient le ventre commun, et du reste étaient deux poissons bien distincts, comme seraient deux poissons ordinaires que l'on coucherait sur une table, bien serrés l'un contre l'autre par le ventre. D'autres étaient tellement unis par le flanc, qu'ils ressemblaient à deux truites qui se tiennent seulement l'une près de l'autre dans l'eau. Quelques-uns avaient deux corps par en haut, se réunissant en un seul vers le milieu, et terminé par un seul ventre et une seule queue. Enfin, parmi ces monstres j'en ai rencontré un qui paraissait formé de deux poissons qui se traversaient, n'ayant qu'un seul ventre pour les deux.

20. — De tous ces avortons, jamais aucun n'a vécu jusqu'à six semaines, c'est-à-dire au delà du terme où la matière contenue clans la membrane ou sac de l'œuf (n° 13) et qui leur sert d'estomac, peut suffire à sa nourriture.

21. — On peut conjecturer que tous ces monstres de poissons proviennent de ce qu'un œuf s'est trouvé fécondé par plus d'un animalcule de la laitance; et comme c'est la matière contenue dans l'œuf delà truite et des autres poissons qui fournit au petit poisson le

ventre, l'estomac et les intestins, an lien que les autres parties du poisson végètent ou poussent (n° 12) contre la membrane et la coque de l'œuf, tous ces monstres se trouvent avoir des intestins communs, et il est facile d'en inférer comment se produisent les monstres dans les poissons et les animaux ovipares. Mais ce système ne peut avoir lieu pour les monstres des vivipares, qui étant nés dans une matrice, n'ont pas de même un seul sac destiné à leur fournir les entrailles en commun. Il n'est pas fort rare de trouver de ces monstres dans les oiseaux, même dans les quadrupèdes, bien plus dans les végétaux, et l'on pense que quand les embryons étaient très tendres, deux se sont collés et ensuite comme greffés l'un à l'autre.

22. — Les œufs de truites, principalement quand ils sont à maturité, sont totalement séparés les uns des autres, ainsi que de toutes les autres parties du poisson, et couverts d'une peau ou coque très dure. Il n'y a donc pas alors beaucoup do circulation, s'il en reste quelqu'une, entre les liqueurs du poisson et celles de Fœuf. Aussi les œufs de truites ne se corrompent-ils pas aussitôt que le poisson, et j'en ai vu se conserver sains, quatre ou cinq jours après que le poisson s'était putréfié.

23. — - Pour m'en assurer par expérience, j'ai pris les œufs mûrs d'une truite déjà pourrie, étant morte depuis quatre jours et très puante, je les ai couverts des laitances d'un mâle vivant (n° 8) et j'ai eu des poissons comme si la truite qui m'avait fourni les œufs eût été vivante.

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