Et attendu que la vie des animalcules des
laitances n'est pas non plus tellement liée à celle de l'animal qui les produit, que la mort du poisson puisse donner aussitôt la mort à ces petits animalcules; mais que ces animalcules au contraire conservent leur vie et leur faculté reproductive, tant que le fluide qui les contient n'a pas contracté de putréfaction; c'est un fait conséquent et d'expérience tout ensemble que cette espèce de paradoxe.
25. — Par le moyen de laitance et d'œufs de truites déjà mortes et en partie fétides, on peut faire naître de nouvelles truites.
(On sent combien, au moyen des faits de ces quatre derniers numéros, on pourrait trouver de facilité à se procurer des truites dans un canton où il n'y en aurait jamais eu.)
26. — L'exemple des mulets entre les quadrupèdes et des carpes métissées de carassins entre les poissons, fait voir que le mélange de deux espèces en produit une troisième qui a beaucoup de rapports aux deux premières. Pendant les mois de novembre, décembre et janvier, les saumons (n° 6) et les truites (n° 16) ont leurs œufs et laitances en maturité. On peut donc faire le mélange de ces deux espèces, et éprouver si l'on aura des poissons qui ne soient ni truites ni saumons, mais qui tiennent un milieu entre les deux.
27. — Il ne faut pas conclure de là que Ion aura des truites saumonées; celles-ci ne constituent pas une espèce différente de la truite qui a la chair blanche ; j'ai fait un très grand nombre d'expériences qui prouvent et constatent que la différence entre les truites saumonées et celles qui ne le sont pas, vient en partie de
la nature de l'eau dans laquelle elles vivent, et principalement de leurs aliments. Nous avons dans nos cantons le Pourvoyeur du Carême de Vestrux, qui possède un vivier dans lequel toutes les truites jetées de la grosseur du rempoissonnement, deviennent en un an presque saumonées. Cette fosse reçoit la chute d'un ruisseau dont l'eau est de la meilleure qualité, très propre à dissoudre le savon et nourrit beaucoup de goujons et de barbillons, comme il s'en rencontre beaucoup dans les ruisseaux. On trouve de môme des truites saumonées communément dans tous les ruisseaux dont l'eau est de cette espèce et qui abondent en goujons. C'est par cette raison que j'attribue à la nature des eaux et à la nourriture des truites, cette propriété d'améliorer leur goût et de changer la couleur deleurchair.
28. — Les brochets fraient au mois de mars, et les truites, comme nous l'avons dit, en décembre et janvier, quelques-unes même en février, quoique assez rarement. Si donc on trouvait moyen de conserver des œufs de truites jusqu'en mars, ce que je n'examine pas ici, on pourrait essayer si des laitances de brochets, jetées sur des œufs de truites, produiraient une troisième espèce.
29. — Il est bon de remarquer que les animaux métis, ou produits de deux espèces différentes, n'ont pas la faculté de se reproduire ; et il est évident par là que Dieu, en créant la nature, a déterminé la quantité d'espèces auxquelles il a voulu donner l'existence.
30. — Les œufs de saumons et de truites se pourrissent infailliblement s'il y séjourne quelque saleté ou s'ils restent longtemps sur la terre, quoique les petits
28i LES POISSONS D'EAU DOUCE.
poissons y soient déjà tout formés; c'est ce que m'ont appris quantité d'expériences, et c'est la raison pour laquelle ces espèces ont reçu de la nature l'instinct de les déposer sur le gravier des ruisseaux, dans des endroits où le courant de l'eau les nettoie continuellement de toute ordure.
31. — Les truites qui sont dans les étangs y jettent bien leurs œufs et semences dans la saison. Ces œufs tombent sur la terre ou la vase ; ou s'il se rencontre un fond de gravier, pierres ou sable, c'est là que la truite fraye, et par son mouvement elle travaille tant qu'elle peut à nettoyer ses œufs. Mais c'est au plus si elle peut les entretenir propres pendant huit jours. C'est un fait certain que tout ce qui repose dans l'eau la plus pure, contracte de jour en jour quelque crasse. Il est impossible que les œufs de truites y demeurent environ dix semaines sans devenir sales. Voibà pourquoi jamais le frai des truites ne réussit dans les étangs, à moins que ce ne soit dans des endroits où le fond soit de gravcir et où il se rende des sources d'eau vive.
32. — Il se trouve cependant, mais très rarement, de jeune frai de truites dans quelques étangs, et l'on s'imagine qu'il y est éclos. Mais, dans ce cas, il faut remarquer qu'il y tombe quelque source voisine ou quelque ruisseau qui coule sur du gravier. La truite, au mois de décembre et de janvier, ne manque pas de monter de l'étang- dans ces ruisseaux pour y jeter ses œufs et semences. Dès que les petits sont éclos, ils cherchent l'eau et leur nourriture, descendent dans l'étang- et font croire à ceux qui n'y regardent pas de si près, qu'ils y ont pris naissance.
33. — Nos observations ci-dessus font voir que les truites ne peuvent se multiplier dans les étangs; on sait d'ailleurs qu'il serait impossible de tirer tous les ans des ruisseaux, sans un dommage considérable, un rempoissonnement ou alevinage en ce genre, outre qu'il ne se trouve pas partout des ruisseaux qui produisent des truites, quoiqu'on eût dans son voisinage des étangs très propres à les nourrir. On ne pourra donc disconvenir que cette invention de faire naître des truites au moyen des œufs et des laitances, ne puisse procurer un grand profit dans beaucoup d'endroits, outre le plaisir et l'amusement que Tony pourra trouver.
34. — Les saumons, dans la saison de leur frai, passent comme les truites, des rivières dans les ruisseaux caillouteux, et après y avoir frayé, reviennent dans les rivières, où les petits saumons viennent les trouver dès qu'ils le peuvent. Tel est l'instinct que la nature leur a donné; d'où l'on peut conclure avec vraisemblance, que les jeunes saumons ne se tiennent pas du tout dans les ruisseaux et qu'il est difficile de les contenir dans des viviers, quand il y entre et qu'il en sort des sources abondantes.
3o. — Les poissons voraces de nos contrées, comme brochets, truites, etc., lorsqu'on les garde à part dans des viviers, se nourrissent principalement de rats d'eau, de grenouilles, lézards, salamandres d'eau, orvets et autres insectes de cette espèce (sic) ; et comme les saumons se nourrissent de même, on ne perdra pas ses peines si l'on jette beaucoup de ces insectes dans les étangs où l'on veut les faire profiter.