Les eaux d'étangs propres à nourrir les carpes
sont ordinairement du même degré de chaleur que celles dans lesquelles les saumons aiment naturellement à demeurer; c'est ce qui fait que les eaux tempérées leur conviennent mieux que les étangs plus froids, dans lesquels les truites se plaisent davantage.
37. — Les saumons ne fraient pas dans les étangs (n° 30) et il est très difficile d'en pêcher dans les rivières pour le rempoissonnement. II suit de là, que notre invention ci-dessus des œufs et laitances des truites et saumons, peut être très utile, pourvu que les étangs où l'on voudra les garder leur fournissent la nourriture.
38. — J'ai actuellement 430 petits saumons de la première expérience que j'ai faite pour en élever; lorsqu'ils ont eu six semaines, je les ai dispersés dans plusieurs petits viviers; j'espère qu'au bout de l'année je pourrai juger avec certitude s'il se trouve quelque profit à nourrir et à garder ainsi les saumons dans les étangs.
39. — Les brochets et les perches fraient dans la plupart des étangs, au lieu que les carpes et les carassins ne fraient que dans ceux dont les eaux sont tempérées, aux endroits qui se trouvent unis sans beaucoup d'herbes, et qui ne sont pas environnés de beaucoup de vases molles. Si la nature n'a pas ainsi disposé le terrain d'un étang, il est très facile d'y remédier à peu de frais; et après avoir éprouvé et observé comment il convient de préparer et d'entretenir les étangs, on pourrait tirer grand profit de cette éducation artificielle des poissons, h l'exemple de tout ce qui vient d'être dit sur les truites et saumons de notre pays.
40. — Les poissons mâles ont près de l'arête deux lobes de ce qu'on appelle la laitance ; c'est une matière blanchâtre et quelquefois un peu grise, dont les parties sont assez solides. Cette matière s'accroît ordinairement depuis le printemps jusqu'au mois de novembre dans les saumons et jusqu'en décembre dans les truites ; et c'est la matière prolifique de ces poissons.
44 . — Lorsque le temps du frai des saumons et des truites est arrivé, il se liquéfie journellement dans chaque mâle, environ la sixième partie de cette matière, qui du reste demeure solide. C'est au moment de cette liquidité qu'elle a acquis toute sa maturité; et alors elle ressemble à un véritable lait blanc et fluide qui contient les animalcules séminaux parvenus à leur perfection.
42. — Les femelles de ces poissons ont pareillement leurs œufs assemblés en deux lobes contigus à l'épine du dos et y croissent dans le même temps. Lorsque ces œufs à l'approche du frai ont acquis leur juste volume et leur maturité, la membrane qui les unit ensemble s'en sépare, en sorte qu'au moyen de quelque mouvement, soit d'extension ou de compression, les œufs sont expulsés l'un après l'autre du corps de la femelle (n° 22).
43. — Au moment du frai des saumons, comme en novembre, le mâle et la femelle, dont la laitance et les œufs sont à maturité, sortent des grandes rivières, vont gagner quelque ruisseau dout l'eau murmure sur un fond de cailloux, sable ou pierres (n° 4 et 5), parce qu'il faut un tel fond pour que les œufs s'étendent (n° 30).
44. Alors le mâle se tient auprès de la femelle, tous les deux s'agitent et se frottent le ventre sur le sable ou sur le fond, afin de faire sortir par ce petit choc ce qu'ils ont d'oeufs et de laitance en état de maturité
(nos 7 et 3).
45. — En même temps que les œufs tombent du corps de la femelle, leur poids les porte vers le fond ; et comme il est pierreux, l'un passe derrière un caillou, l'autre derrière un autre. On peut remarquer dans les eaux courantes que chaque petite pierre occasionne un petit tourbillon d'eau, au milieu duquel se trouve un point de repos, dans lequel est chassé tout corps léger qui se rencontre, et par conséquent l'œuf de notre poisson. C'est ainsi que se dispersent et s'étendent les œufs de truites et de saumons sur les fonds graveleux des ruisseaux.
46. — La laitance du mâle se répand en même temps par petits tourbillons sur le sable et les graviers, composée, comme on le sait, d'une infinité d'animalcules séminaux, dont l'un étant porté d'un côté de l'œuf, l'autre d'un autre, il s'en trouve un qui rencontre certaine cicatricule de l'œuf, s'y insinue et le féconde. Après cette opération, le cours et le choc continuel de l'eau conserve les œufs dans la propreté qui leur est indispensable (n° 9, 10, 30, 31); et après environ dix semaines, arrive au jour le petit poisson, plus tôt ou plus tard, selon que la source est d'une température plus ou moins froide ou chaude.
47. — Si l'on compare cette histoire de la propagation naturelle des truites et des saumons, avec les procédés que nous avons déduits pour les faire naître chez
soi, nous nous flattons que l'on reconnaîtra dans notre méthode toutes les attentions indiquées comme principales et essentielles par la nature, en sorte qu'on pourra en hasarder l'expérience avec confiance de réussir.
Nota \ — Ce mémoire fut remis à M. Fourcroy en allemand, à Dusseldorff, en 1758, par M. le comte de Golstein. M. Fourcroy dit qu'il se rappelle qu'il lui avait dit avoir toute confiance aux faits de ce mémoire, comme le tenant de très bonne main.
Ni M. Fourcroy, ni M. le comte de Golstein, ni à plus forte raison moi, ne sommes en état de certifier la vérité de tous les faits qui sont rappelés dans ce mémoire ; mais la façon dont il est écrit engage à y avoir une certaine confiance et, peut-être, pourra-t-il déterminer quelque naturaliste à faire des tentatives analogues pour multiplier d'autres poissons.