LA FAMILLE DES GASTÉROSTÉIDES
(GASTEROSTElD.t)
Cette famille est instituée uniquement pour ces Poissons si petits et si agiles, que tout le monde connaît sous le nom d'Epinoches.
Les Gastérostéides, en effet, se distinguent par plusieurs caractères qui paraissent les isoler d'une manière bien notable des Poissons avec lesquels on les a ordinairement associés.
lis ont des épines dorsales, et res épines, demeurant libres, ne forment point une nageoire; ils ont un bassin très-dévelopi>é, et ce bassin étant réuni à des os de l’épaule, fort grands, enveloppe leur ventre d’une cuirasse osseuse. Pour toute nageoire ventrale, ils ont une pointe acérée, occupant une position très en arrière de la nageoire pectorale.
Outre ces traits si remarquables de leur conformation, ils offrent encore certaines particularités qui doivent être signalées. — Ces Poissons n’ont pas de véritables écailles; leur peau est nue ou garnie en partie de plaques osseuses; leur CAvrps est de fonne naviculairc ; leur tête est étroite, avec la joue couverte par l’os sous-orbitaire, qui est lisse et à peine distinct sous la peau.
Les Gastérostéides étaient considérés par Cuvier comme appartenant à la famille des Poissons aux joues cuirassées, dont les représentants les plus connus sontics Trigles ou Grondins, et les Chabots. Le grand naturaliste avait vu cependant, et il avait indiqué les caractères qui éloignent dos Trigles et des Chabots les Epinoches, qui ont en partage beaucoup de particularités dignes d’attention. Mais, tout en faisant la part des dissemblances,
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GASTÉROSTÉIDES. 175
Cu\ier s'appuyait, dans son idée de groupement, sur un rapport très-réel dans la conformation de la tête. Dans son opinion, il convenait de réunir dans une même famille tous les Poissons pourvus d’im os sousrorbitaire assez grand pour s’étendre sur la joue, et s’articuler par son extrémité postérieure avec le préopercule. L’habile zoologiste commettait la faute, et d’attacher une extrême importance à un seul caractère d’une valeur douteuse, et de passer trop légèrement sur les autres. Un tel procédé, qui ne lui est pas ordinaire, est, à Iq vérité, le plus simple pour le classificateur; mais aussi il est le plus défectueux, si l’on se propose une classification capable de représenter les degrés d'affinité des êtres.
Tous les naturalistes n’ont pas accepté les vues de Cuvier. Plusieurs d’entre eux, frappés de traits d’analogie dans la forme générale, dans les projwrtions relatives des différentes parties du corps, et jusque dans le système de coloration entre les Épinoches et les Maquereaux, ont pensé avoir saisi, par une heureuse inspiration, des affinités naturelles, méconnues avant eux. Les Épinfichcs se sont trouvées ainsi classées par ces auteurs dans la famille des Scombérides (Maquereaux, — Scombéroîdes, Cuvier).
Rüppel, le voyageur qui s’est acquis des titres à l’estime des zoologistes par ses découvertes en histoire naturelle, dans la haute Égypte, en Abyssinie. et dans l’Asie Mineure; MM. Heckel et Kner, les auteurs de V Histoire des Poissons de la Monarchie autrichienne; M. de Siebold, le professeur de Munich, qui a publié récemment un ouvrage sur les Poissons de l’Europe centrale , ont aussi apprécié les affinités naturelles des Épinoches.
D’abord un peu séduit par l’opinion de ces savants, j’ai été
176 HISTOIRE PARTICII.IÈRE DES POISSONS, bientôt conduit à m’en écarter. En effet, lorsqu’on a ce.ssé de se préoccuper des proportions du corps et du système de coloration, on arrive à ne plus constater que des différences entre nos Gastérostéides et les Scombérides (Maquereaux). Entre ces Poissons, il n’y a rien de pareil dans la conformation des os de l’épaule cl du bassin. Les épines des Épinoches ne ressemblent en aucune façon aux nageoires dorsale et ventrales des Maquereaux, et, chez ces derniers, les os sous-orbitaires sont loin de couvrir la joue, sans compter une multitude d’autres dissemblances que nous ne pourrions énumérer ici, sans sortir de notre sujet essentiel.
Au reste, les auteurs qui ont associé les Épinoches aux Scombérides, n’ont pas eu le mérite d'apercevoir les premiers les traits d’analogie qui existent entre ces animaux. Ces traits d’analogie ont été indiqués par Cuvier *.
Les Épinoches, malgré la conformiition si particulière de leur bassin et malgré la présence de leurs épines libres substituées aux nageoires, ont, en réalité, comme en avait jugé Cuvier, plus de rapports avec les Perches, IcsTrigles et les Ch.ibols. Ces rap- ])orts sont surtout manifestes dans la construction de la tête. Mais d’un autre côté, les Épinoches s’en éloignent à tant d’égards que leur réunion dans une même famille avec les Trigles et les Chabots ne semble pas heureuse. C’est ce qui m’a déterminé à pK'scnter ces Poissons comme un type de famille naturelle.
Les Gastérostéides se composent essentiellement d’espèces d’eau douce ou d’eau saumfttrc, mais on connaît en outre, un représentant de cette famille des plus remarquables à une infi-
< Histoire naturelle îles Poissons, par MM. C.uvier et Valenciennes, t. IV, p. 5.
ÉIMNOCHES.
lûté de points de vue ; il forme le genre Gastréc, dont nous n'a-^ vons pas à faire l'instoire dans cetouvrage, car ce Gastérostéide ne vit qu'à la mer.
GENRE ÉPINOCHE (CASTKRnsrEis, Linné
Dans la plupart des régions de la France, où s’étendent des plaines traversées par des ruisseaux dont le cours peu rapide permet aux plantes aquatiques de se multiplier; dans les localités, où les mares, les étangs, se couvrent de cette végétation qui annonce la vie sous une infinité de formes, on est presque toujours assuré de trouver des Épinoches en abondance.
Ces Poissons, les plus petits de nos eaux douces, évitent les grandes profondeurs. Rares dans les fleuves cl les laides rivières, lorsqu’ils s’aventurent dans ces vastes cours, ils semblent craindre de s'éloigner de la terre; ils nagent là, où le courant est faible, entre les berbes qui croissent près du rivage. Les Épinoches ayant une prédilection pour les eaux calmes et assez claires, l’observateur arrêté au bord d’un ruisseau tranquille, par une belle journée de printemps ou d’été, ne tarde guère à apercevoir ipielques-uns de ces petits Poissons aux formes gracieuses, aux couleurs vives et chatoyantes, à la désinvolture pleine d’élégance, tantôt presque immobiles, tantôt nageant avec rapidité, poursuivant une proie ou se poursuivant entre eux.
Les Épinoches, communs dans une grande partie de la France, sont connus à peu près de tout le monde, sous différents noms vulgaires. Tous ces noms font allusion à leurcarac-
' Syitema naluræ, t. I, p. 489, I76C.
Blanchard. M
HISTOIRE PARTICLl.lfcRE DES POISSONS.
1ère le plu;» frappant : la présence des épines dont leur corps est armé. Du mol épine, a été formé le nom d’Epinoche, usité aux environs de Paris et dans plusieurs de nos départem^ts. Ce nom plus ou moins altéré est devenu Épinoc/e sur certains points de la Normandie, Épinglotte dans le centre de la France, Épinarde, Épinaude, Écharde dans certaines localités. Des auteurs ont pensé que la qualincatioii d'Épinarde était née d’une sorte de ressemblance entre les piquants du Poisson et la feuille d’épinard ; la recherche des étymologies est parfois périlleuse; on a élé un peu loin ici, ou, sans doute, il n’y a rien de plus que le mot épine accompagné d’une désinence particulière.
Dans l'idiome provençal, où les radicaux d’origine latine sont mieux conservés que dans la langue française, l’Épinoche est appelée Spinobé, comme en Italie on la nomme Spinarella.
En divers endroits, on ne regarde pas si l’Kpinoche a des épines, mais on s’aperçoit toujours qu’elle pique ; de là, le nom de Picot employé dans les Ardennes; l’équivalent, Stichliny en Alsace comme en Allemagne, dérivé du mot « Stich » qui signifie piqûre. Dans le département du Nord et sur quelques points du département du Pas-de-Calais, le nom flamand Estanclin ou Esteclin, s’est conservé; il a la môme origine et la môme signification. Dans la Lorraine allemande, le nom de Spissert est en usage ; c’est un substantif formé du verbe germanique «spiessen », qui se traduit en français, par •, enferrer ou percer d’une pique.
La plupart des noms étrangers do l’Épinochc ont la signification de ceux de notre pays. Les Anglais, pourtant, ont voulu indiquer que c’est principalement le dos de l’animal qui est redoutable {Stickleback).
Quelquefois, le peuple dans ses appellations, va au delà de ce qui frappe les sens ; une comparaison lui vient en idée, une analogie est saisie au vol. Ainsi, on s’aperçoit que les épines du petit Poisson de nos niisseaux, ont une certaine ressemblance avec l’instniment qui sert à la confection des chaussures, c’està-dire avec une alêne; le petit Poisson sera nommé Cordonnier ou Savetier.
Ces indications données, je me flatte que personne en France ne sera dans l’embarras au sujet de la nature des êtres dont nous allons tracer l’histoire.
Suivant toute apparence, les naturalistes de l'antiquité accordèrent peu d’attention aux Épinoches. Aucun passage de V Histoire des animaux d’^Vristote n’indique que le grand philosophe ait connu ces Poissons. Au reste, nous ignorons encore aujourd'hui si l’on en trouve en Grèce. Dans l’Europe méridionale, la plupart des cours d’eau sont desséchés pendant la saison chaude, circonstance bien suffisante pour donner à penser que les Épinoches sont rares ou n’existent pas dans ce pays. Cependant, Théophraste ayant cité sous le nom de Centrisque * un Poisson d'Héraclée sur le Lycus en Bithynie, que l’on comptait parmi les animaux qui naissent de la fange, car dans tous les temps, l’ignorance se cache volontiers derrière une supposition absurde, on a voulu reconnaître dans ce Centrisqiie une Épinoche Le nom, il est vrai, étant dérivé selon la plus grande probabilité du mot grec qui signifie aiguillon cette conjecture d’un médiocre intérêt, se trouve, comme le dit Cuvier, « au moins aussi bien fondée que la plupart de celles sur lesquelles
* Kivrplox*;.
• Klein.
> Hvrpcv.
ISO IMSTÜIHE PARTICL'UÉHE DES POISSONS, reposent les applications faites par les modernes de la nomenclature des anciens. »
Les Poissons de la famille des Gastérostéides, étant représentés dans nos eaux douces par le seul genre Épinoche (Gasterosteus), on pourrait sans grave inconvénient se dispenser d’entrer dans beaucoup de détails sur les caractères de ce genre. La confusion, en effet, demeure impossible ici, dès l'instant où l’on est fixé à l’égard de la famille. Mais, ce serait passer sous silence des particularités de conformation qui méritent d’être remarquées ; nous regretterions de laisser cette lacune.
Le corps des Épinoches est comprimé latéralement et un peu plus allongé, en manière de fuseau, que celui des Perches. Il en résulte une forme gracieuse et des proportions favorables à des mouvements rapides et harmonieux. La tête de ces petits Poissons, quia environ le quart de leur longueur totale , s’abaisse graduellement jusqu’à l’extrémité, suivant ainsi la courbe dorsale, tandis que la mâchoire inférieure monte obliquement jusqu’au bout du museau. En examinant cette tête par le profil, on reconnaît que la région sous-orbitaire est occupée par trois os remplissant tout l’espace compris entre la bouche et le préopercule. Ces pièces, dont la surface est travei'sée par des stries d'une extrême finesse, sont, ainsi que les autres parties de la tête, absolument dépourvues d’épines , de tubercules ou de dentelures. L’œil est grand, et comme, pendant la vie, il a une teinte verte chatoyante, il ajoute beaucoup d’attrait à la physionomie de l'animal. La bouche, un peu pmtraclile, est garnie aux deux mâchoires d'une étroite rangée de dents en velours. Ces dents sont les seules qui existent chez les Epinoches, où il n’y en a ni au vomer, ni aux palatins, ni à la langue. La narine se montre sous la forme de deux orifices percés dans une petite
membrane située au-devant de l’œil et circonscrite en dessous par le bord du premier sous-orbitaire.
Les Épinoches sont surtout bien remarcpiables par la position extérieure et par la conformation des os de l’épaule, des membres antérieurs et du bassin. En arrière de l’opercule, au-dessous de l’extrémité postérieure du crâne, on voit une pièce prolongée en pointe au-dessus de l’origine de la nageoire pectorale, c’est l’AMm^rus de Giivierou \d coracoïde d’autres auteurs. Cette pièce , surmontée d’un petit os (pii est le scapulaire , forme la limite supérieure d'un large espace lisse et nacré, compris entre l’ouïe et la nageoire.
Ce même espac* est circonscrit inférieurement par une longue pièce osseuse, qui se réunit au-dessous des opercules à la pièce semblable du côté opposé, et s’étend en arrière jusqu’au bassin.
Ces deux plaques pectorales considérées par Cuvier comme représentant l’os principal de l’avant-bras, c’est-à-dire le cubitus laissent dans leur intervalle un espace lisse, de Cgure coniipie, limité à sa base par le bassin.
Ce dernier, qui constitue la cuirasse ventrale, est formé de deux os unis dans toute leur longueur par une suture médiane. Le bassin se prolonge on arrière en se rétrécissant graduellement, de façon à se terminer en pointe, et, près de sa base, il
• Nous rappelons cette détermination, sans y insister davantage. On n'est pas parvenu en effet, jusqu’à présent, A reconnaître avec une entière certitude la correspondance de tous les os des Poissons, avec ceux des Vertébrés supérieurs, ües naturalistes ont été conduits souvent, selon leur point de départ, à des déterminations fort différentes. La pièce qui est le cubilus pour Cuvier, est le radius pour M. Owen, etc. Il faudrait de très-longues études comparatives sur le développement pour être en situation de se prononcer avec autorité.
lllSTOIRt: PARTICULIÈRE DES POISSONS.
pré.senlo de cliaque côUi une large branche montante, aplatie, s’élevant presque jusqu’au milieu des flancs. C’est dans un angle rentrant que cette branche fait en arrière avec la lame inférieure, que s’articule l’épine, remplaçant ici la nageoire ventrale des autres Poissons. Cette épine, très-forte, très-acérée, striée sur la face e.vterne, canaliculée sur la face interne, denticulée sur ses bords, s’écarte du corps à la volonté de l’animal. Munie dans son aisselle d’une petite membrane, elle est ramenée pendant l'état de repos sur le bord externe du bassin qu’elle embrasse exactement.
I^iCS Epinoches ont encore le dos garni de plaques osseuses, mais ces pièces sont loin d’ètrc à peu près semblables chez toutes les espèces du genre. On le verra plus loin, les différences qu’elles présentent servent îi caractériser deux divisions naturelles qu’il convient d’établir parmi les Épinoches; ces deux divisions sont: les Épinoches proprement dites et les Epinochettes. C'est sur les plaques osseuses du dos que s’articulent les épines libres, qui remplacent la première nageoire dorsale des Perches et des Chabots ; mais ces épines sont en nombre variable ; ce nombre , ordinairement do trois chez les Épinoches proprement dites, est de huit à onze chez les Épinochettes. Dans tous les cas, les épines qui se couchent complètement sur le dos , lorsque le Poisson est calme, se dressent avec une extrême facilité dès qu'il menace ou se croit menacé. Chaque épine étant pourvue en arrière d'une membrane, celle-ci , dans l’état d’extension, prend l’apparence d’une petite voile attachée à son mût.
Après les épines libres s’élève la nageoire dorsale, dont le nombre de rayons varie de neuf à douze ou treize. Ces rayons sont flexibles et implantés chacun sur une trèsrpetite plaque osseuse ; le premier, qui est le plus long, est simple; les autres se
bifurquent, cl vont en décroissant de longueur jusqu’au dernier.
La nageoire pectorale, assez petite, formée de dix rayons et attachée à peu près à égale distance de l'ouïe et de la branche montante du bassin, a des mouvements très-libres, car en avant comme en arrière la peau est lisse et complètement nue.
La nageoire anale commence un peu au delà de l’anus, qui est situé vers les deux tiers environ de la longueur du corps. Cette nageoire, composée ordinairement de neuf rayons bifurqués et implantés dans de petites plaques dures et rugueuses, est précédée d’une épine libre et arquée.
La nageoire caudale, pleine de régularité et d’élégance, a une médiocre étendue. Elle est composée de douze rayons dont les articulations sont en général bien distinctes. Le rayon supérieur et le rayon inférieur, qui décrivent chacun en sens opposé une légère courbe donnant à la nageoire une forme gracieusement arrondie, demeurent simples jusqu’à l’extrémité, tandis que les dix autres sont bifurqués. Outre ces douze rayons, on en remarque en dessus et en dessous, quatre ou cinq très-petits ; de la sorte, l’extrémité du corps se trouve embrassée en totalité par la portion basilaire de la nageoire.
Nous distinguerons parmi les Épinoches les espèces dont les côtés du corps sont garnis sur une plus ou moins grande étendue de plaques osseuses finement striées, et les espèces dont les côtés du corps sont nus. Mais tous ces Poissons ayant à peu près les mêmes habitudes, il convient de ne pas insister sur ces différences avant d’avoir retracé ce que nous savons de leur commune histoire.
Les Épinoches, extrêmement abondantes dans nos départements du Nord, ne paraissent pas également répandues sur tous
IS4 HISTOIHE PAKTICn.IÈHE DES POISSONS, les points delà France. Il y a peu de temps encore, divers naturalistes nous affirmaient que ces Poissons ne se rencontraient [«s dans le midi de la France. Pendant une tournée entreprise en 1862, dans le but d'étudier les e.sfiéces de chaque contrée, je tins à m'assurer si les Épinoche.s manquaient réellement dans nos départements méridionaux. Arrivé à Avignon, sachant que la campagne environnante était traversée [wr des ruisseaux, je priai M. Fabre, professeur auLycée,de m'accompagner dansune exploration à la recherche des Kpinoches. Un filet à insectes devait être notre seul engin de pèche, mais il pouvait suffire dans des eaux peu profondes.
Ayant bientôt atteint les rives d’un ntisseau tout verdoyant, tant il était bien garni d'herbes, le filet fut traîné au fond de l’eau. Retiré une première fois, à ma grande satisfaction, quelques Éjiinocbesse trouvaient prises. Un i>eu pliisloin, nous fîmes la rencontre de gentils petits enfants qui se livraient au plaisir de la pi'che; ils avaient déjà des bouteilles remplies d’Épinoches qu’ils emportaient iK)ur s’en amuser. Ces Poissons n’étaient donc pas rares dans le département de 'Vaucluse.
Dans les autres parties de la Provence, je n'ai pas réussi à m’en procurer. A Toulouse, M. le professeur Joly, m’assurant que les Épinoches n’étaient pas communes dans les environs de la ville, en avait néanmoins recueilli quelquesindiv idusqui furent mis obligeamment à ma disposition. Depuis, M. Paul Lacazeüïithicrs en a obtenu du département delà Gironde. M. Gênais, le doyen de la Faculté des sciences de Montpellier, m’a dit n’étre point panenu à en découvrir dans le département de l’Hérault, ajoutant qu'à sa connaissance on en voyait dans les environs de Ntmes. Les Épinoches sont donc répandues en France d’une manière beaucoup plus générale qu’on ne le supposait ; et si elles
Él'I.NOCHKS.
sont plus rares dans le Midi que dans le Nord, ce fait doit être attribué sans doute à l’abondance moins grande des eaux qui conviennent à ces Poissons.
Des savants de Grenoble, le professeur de zoologie de la Faculté des sciences, M. Chanet; le conservateur du Musée d’histoire naturelle de la ville, M. Bouteille, m’ont certifié qu’on ne trouvait point d’Épinoches dans la région que traverse l’Isère, et devant l’expression de mes doutes, ces naturalistes m’objectèrent que ces animaux auraient été infailliblement remarqués, s’il en existait dans ce pays qui a donné lieu à de fréquentes recherches scientifiques , et cela d’autant mieux , poursuivait M. Chanet, que les Épinoches ne sont jamais rares où elles se trouvent; elles sont comme les mouches : il n’y en a pas ou il y en a beaucoup.
N’ayant pu explorer moi-méme tous les ruisseaux, toutes les mares, tous les étangs de la France, on le comprendra sans peine, j’incline très-fort à penser que plusieurs espèces d’Kpinoches doivent m’avoir encore échappé. .Vujourd’hui qu'il va être démontré de la manière la plus évidente que ces Poissons n’appartiennent pas seulement è une ou doux espèces, leur recherche, partout où cette recherche n’a pas été complète, offrira un intérêt réel. C’est un avis bon ù porter à la connaissance des zoologistes et des nombreux amis de la nature qui habitent les départements.
Si les Épinoches peuvent compter parmi les animaux les plus communs dans diverses localités du nord de la France, leur abondance, paralt-il, est tout autremenj considérable sur quelques autres points de l'Europe. D’après une assertion répétée dans une foule d’ouvrages, ces Poissons pourraient être recueillis dans certains comtés de l’Angleterre en quantités tellement
181! HISTOIHE PA H T lUI. I ÉllE IIES POISSONS, prodigipu.sfs, qu’on les emploierait comme engrais. Ce serait sans doute un tort , néanmoins, de prendre l'assertion absolument à la lettre.
Pennant, un zoologiste anglais du dernier siècle, a rapporté qu’un habitant du Lincolnshire avait trouvé grand profit, durant une période de temps assez longue, à récolter des Épinocbes pour en fertiliser les terres. Cet homme ne les vendait qu’à raison d’un sou (un demi-/)ewiy) le boisseau, et, à ce prix assurément bien modique, il gagnait encore cinqfrancs (quatre shillings) par jour. Le brave homme avait eu une idée lumineuse ; il méritait, en vérité, de faire fortune. Toujours d’après le récit de Pennant, les Épinoclics, une fois tous les sept ou huit ans, apparaîtraient en colonnes immenses dans la rivière de \\’elland, où les riverains les prendraient par charretées , se procurant ainsi, à peu de frais, un engrais d’excellente qualité. D’après cela, depuis quatre-vingt-huit ans, chacun répète que les Épinoelies sont employées en .\ngleterre comme engrais, sans se préoccuper davantage de savoir si l’usage a persisté, si cet emploi est un peu général ou même seulement habituel de la j>art de quelques agriculteurs.
D’un autre côté, ces Pois.sons, paraît-il, sont recueillis sur quelques-uns des points des côtes de la Baltique pour être donnés en [lâture aux pourceaux. On en prend, dit-on, en Angleterre pour nourrir tes volailles, qui s’en montrent très-friandes et qui, avec cette nourriture, engraissent d’une façon merveilleuse. Des pécheurs à la ligne estiment que les Épinoches dont on a ou soin d’arracher les épines constituent un excellent app&t pour la Perche.
Ces chétifs Poissons ne semblent pas avoir été jamais recherchés en France comme aliment , même par les plus pauvres.
ÉPINOCIIES. 1H7
L’exiguïté de leur taille devait déjà porter à les faire dédaigner ; la présence de leurs épines et de leurs plaques osseuses devait porter à les faire absolument repousser. Cependant, d'après le témoignage de Selon, les Épinoches ne seraient pas aussi méprisées dans tous les pays. Ce naturaliste rapporte qu’on en pèche en quantité dans la Nera,un affluent du Tibre, et qu’on les porte sur les .marchés de Narni, l’une des villes des États romains. Selon écrivait cela en f.^5.3 ; Rondelet, son contemporain, a certifié le môme fait; mais, depuis, personne n’en a dit mot. Rien donc ne nous assure que le goût des habitants de Narni ne soit pas devenu plus délicat.
En quelques endroits, par suite de la famine, les Épinoches ont pu encore devenir une ressource alimentaire. A Dantzig, il a été raconté à M. de Siebold, qu’au temps du dernier siège de cette ville, ces Poissons s’étaient multipliés en si incroyable quantité dans les fossés delà forteresse, que les plus pauvres habitants de la grande cité maritime de la Prusse orientale, manquant de nourriture, y avaient eu recours pour apaiser leur faim.
Les Épinoches qui appartiennent essentiellement à la catégorie des Poissons d’eau douce, fréquentent aussi les eaux saumâtres et quelquefois les rivages de la mer; mais ces différences de séjour n’ont pas lieu en général pour les mômes espèces ; c’est du moins ce qui résidte de nos observations. Les Épinoches qui habitent le voisinage des côtes maritimes, ne se rencontrent pas dans l’intérieur des terres.
Ces Poissons nagent souvent par troupes, et dans les eaux où ils se trouvent en abondance , il n’est pas rare de les voir former de longues colonnes. Des individus isolés errent aussi à l’aventure. Les Épinoches vivent des insectes, des vers, des mollusques
([ui fourmillent dans les mares et les ruisseaux ; elles en consomment des quantiWs prodigieuses et avalent également une infinité de poissons nouvellement éclos et même du frai, ce (jui leur. vaut une antipathie prononcée delà part des pécheurs.
Les Épinoches ont la réputation bien établie d’avoir une humeur ira.scihle et d’étre d’une étonnante voracité. Des amateurs se sont souvent fort amusés à observer de ces Poissons qu'ils mettaient dans des vases, dans le but d’épier leurs mouvements vifs et gracieux, d’exciter leur colère, d'assister à leurs combats, de les voir s’emparer avidement de leur proie. Les récits sur ces sujets sont nombreux. Ici, l’auteur a contemplé une lutte entre deux indixidus acharnés, il décrit l’impétuosité de leur iwursuite, la manière dont les coups d’aiguillon étaient portés, comment il y eut un vainqueur et un vaincu, comment le vainqueur furieux et sans pitié, a fini par éventrer son adversaire; là, l’observateur a vu parmi les Epinoches, s'agitant dans un bassin devenu leur demeure, un individu qui,' après avoir pris possession d’un coin particidier, poursuivait avec fureur ses pareils, s’ils s’avisaient de l'approcher, .\illeurs, on a vu une Épinochc dévorer, dans l’espace de cinq heures de temps, soixante-quatorze poissons naissants de l’espèce connue sous le nom vulgaire de Vandoise ; on en a remarqué une, qui avait avalé entièrement une sangsue d’assez forte taille.
Il est en effet très-curieux de voir ces Poissons changer instantanément d’attitude suivant les circonstances. Nagent-ils paisiblement, leurs épines dorsales sont couchées et à peine visibles ; leurs épines ventrales sont ramenées sur les côtés du corps. Survient-il un danger, quelque chose de nature à exciter leur colère, soudain, les pointes du dos se dressent menaçantes, les pointes du ventre s’écartent, prêtes à entamer l’ennemi. Ces
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ÉPINOCHES. I8'.t
terribles aijpiillons inspirent la crainte, même à d’assez gros poissons. II arrive malheur aux imprudents. Des Perches, de jeunes Brochets voraces, malgré l’armature de leur palais, ont quelquefois la bouche ou le gosier embroché par l’Epinoche qu’ils ont saisie et dont ils ne parviennent pas toujours à se débarrasser sans grave accident.
On assure que la durée de l’existence des Épinochcs ne se prolonge pas au delà de trois années. Bloch, le célèbre ichthyologistc allemand l’a dit ; d’autres l’ont répété. L’assertion n’a pas été démentie ; ainsi que Cuvier le fait remarquer, elle ne saurait être présentée néanmoins comme ayant le caractère de la certitude.
Pendant une grande partie de l’année, il n’y a rien de plus à observer parmi les populations d’Épinoches, que leurs ébats, leurs chasses, leurs combats entre elles, leurs luttes avec d’autres animaux. Viennent les mois de juin et de juillet, la scène change complètement; on est alors dans la sais<in où les Poissons de nos ruisseaux vont se reproduire. C’est l’époque où l’observation sera d’un intérêt saisissant.
Les changements de plumage qui surviennent chez les Oiseaux, au moment où les individus vont se rechercher, ont été décrits en termes éloquents. Dans un langage poétique, on répète depuis des siècles que les Oiseaux prennent leur parure de noce. L’habileté que déploient ces créatures aériennes pour construire leur nid moelleux, la tendresse des éiwux de ce monde ailé, les soins du mâle pour sa compagne, l’amour maternel dans toutes ses ravissantes manifestations ont été célébrés, comme ils le méritaient, par tous les peuples. Il devait y avoir toujours dans ces actes des Oiseaux, un amusement au moins, une curiosité, un sujet d’étonnement pour les esprits les
IMO HISTOIRE PARTICILIÈHE DES POISSONS, moins cultivés, et un admirable et délicieux spectacle pour les esprits d'élite.
Tandis que l’on contemplait avec ravissement les beautés des Oiseaux, les merveilleux instincts de ces jolies créatures, les expressions de leurs sentiments, on restait fort indifférent aux actes de la vie des Poissons, actes presque absolument ignorés ou à peine entrevus. Les Poissons étaient regardés, sans distinction, comme infiniment mal partagés sous le rapport des instincts. On supposait do leur part, en toute circonstance, l'insouciance la plus complète pour les individus de leur espèce et même pour leur progéniture. Des observations sont venues a|>prendre que certaines espèces étaient beaucoup mieux douées que les naturalistes ne sc le figuraient.
Les Épinoches, ces êtres chétifs et dédaignés, ont fourni l’exemple le plus remarquable qui nous soit encore bien connu, d'une industrie parmi les Poissons, d’une étonnante sollicitude des parents jtour leur postérité.
Dès la fin de mai, les Épinoches apparaissent avec un éclat qu’elles ne prés<‘ntaient pas auparavant. Dans l'espace de quelques jours un grand changement s’opère chez ces Poissons. Leur dos prend des teintes bleuâtres, les parties inférieures de leur corps, leurs lèvres, leurs joues, la base de leurs nageoires, qui étaient blanches . ou d’un blanc jaunâtre, commencent à s’empourprer, et bientôt deviennent d’une couleur rouge cramoisie, des plus vives. C’est, comme chez les Oiseaux, la parure de noce.
Les Poissons eux-mêmes, ces êtres qui semblent toujours préoccupés du seul besoin d’engloutir une proie, seraient-ils sensibles à la beauté ? On ne voudrait pas l’affirmer, et, d’un autre côté, comment sc refuser à le croire, en voyant cette
Él'lNOOIlKS. 19)
beauté se manifester au moment où les individus des deux sexes vont entrer en relation ?
Vers les premiers jours de juin, dans les circonstances les plus ordinaires, l’Épinochc maie semble rechercher un endroit à sa convenance ; il s’agite longtemps à la môme place, s'il quitte cette place, il y revient fréquemment. De sa part, il y a une préoccupation évidente.
Mais avant d’aller plus loin dans notre récit, une déclaration est nécessaire pour que notre exposition ne comporte rien de vague.
Dans l’énoncé des caractères génériques des Épinoches, des différences ont été indiquées entre les espèces du genre, différences devant conduire à distinguer parmi ces Poisson.s, deux divisions secondaires : les Épinoches proprement dites, et les Épinochettes dont la caractérisation précise sera donnée plus loin. Les habitudes des Épinoches proprement dites et des Épinochettes, se ressemblent sous les rapports les plus essentiels; la disjonction ne saurait donc ici être permise à l’historien. D’un autre côté, il y a dans les habitudes des Epinoches et des Epinochettes des particularités trop notables, pour rendre pnissible une narration, s’appliquant à la fois entièrement aux deux catégories d’espèces.
Pour plus de clarté, il coinient, pensons-nous, de nous occuper d’abord des Épinoches, et d’examiner ensuite ce qu’il y a de particulier aux Épinochettes. Pour les premières, disonsde suite, que notre récit se rapporte surtout à l’espèce la plus commune dans notre pays, àl’Épinochc iiqueue lisse (Gaslerosteus leiurus) qui sera décrite dausles pages suivantes. Selon toute apparence, l’histoire doit se rapporter avec la même vérité aux espèces voisines, mais encore une fois, la précision la plus rigoureuse est indispensable lorsqu'il s’agit des faits scientifiques.
m HISTOIIIK PAMTICL’I.IÉRE DES POISSOiNS.
L’Épinochc mâle, après s’être arrêté ü un endroit déterminé, fouille avec son museau la vase qui se trouve au fond de l’eau ; il
Fig. 94. — L'Kpinochc à queue lisse ^Caitet'osteus ieiurut) et son nid.
finit par s’y enfoncer tout entier. S’agitant avec violence, tour-
ÉPINüCHES.
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nant avec rapidité sur liii-méme, il forme bientôt une, cavité, qui SC trouve circonscrite par les parties ferreuses rejetées sur les bords. Ce premier travail exécuté, le Poisson s’éloigne sans paraître toujours suivre une direction bien arrêtée; il regarde de divers côtés, îl est évidemment en quête de quelque cbose. Un peu de patience encore, et vous U* verrez saisir avec ses dents un brin d’herbe, ou un filament d« racine. Alors, tenant ce fragment dans sa bouche, il retourne directement et sans hésitation au petit fossé qu'il a creusé. 11 y place le brin, le fixe à l’aide de son museau, en ap|iortant au besoin des grains de sable pour le maintenir et en frottant son ventre sur le fond. Dés qu’il est a.ssuré que le fragile filament ne pourra être entraîné par le courant, il va en chercher un nouveau pour l’apporter et l’ajuster comme il a fait du premier. Le même manège devra être recommencé' bien des fois avant que le fond du fossé ne soit garni d’une couche suffisante de brindilles. Le moment arrive cependant où le .tapis est devenu épais ; toutes les parties sont bien enchevêtrées et jmrfaitement adhérentes les unes aux autres, car l’Épinoche, par le frottement de son corps, les a agglutinées avec le mucus qui suinte des orifices percés le long de ses flancs.
Ce qui ravit l'observateur attentif à suivre ce travail, c’est de voir l'intelligence qui parait présider aux moindres détails de l’opération. En plaçant ses matériaux, le Poisson semble d’abord chercher simplement à les entasser, mais une fois le premier lit établi, il les di.spose avec plus de soin, se préoccufwnt de leur donner la direction qui sera celle de l’ouverture à la sortie du nid. Si l’ouvrage n’est pas parfait, l'habile constructeur arrache les pièces défectueuses, les façfinne, et recommence jusqu’à ce qu’il ait réussi au gré de son désir. Parmi les matériaux appor- BukNCUâiD. 19
194 IIISTOIHK l*AnTICLLIÈRE DES POISSOJÎS. lés, s’en trmne-t-il que leur dimension ou leur forme ne jiermet pas d’employer convenableinenl, il les rejette et les abandonne après les avoir essayés. Ce n’est pas tout encore; comme s'il voulait s’assurer que la base de l’édifiee est bien ronsolidée,
il agite avec force ses nageoires de façon à prcMluire des courants énergiques, capables de montrer que rien ne sera entraîné.
L’industrieux Kpinocbe, dans raccomplissement de son la~ beiir, déploie une activité infatigable. Il veille à ce que nul n’ap- ]iroclie et s’élance avec ardeur sur les poissons ou les insectes qui osent se montrer dans son voisinage.
Les fondations du nid seules sont établies; pour compléter l’édifice, notre architecte doit travailler beaucoup encore, mais sa persistance ne faiblit pas un seul instant. Il continue à se procurer des matériaux, et bientôt les côtés du fossé dont le fond est tapissé se garnissent de brindilles qui sont jiressées et tassées les unes contre les autres. L’Épinoehe les englue toujours avec le même soin. Il s’introduit entre celles qui s’élèvent des deux côtés, de façon à ménager une cavité assez vaste pour que le corps de la femelle y passe sans difficulté. Il s’agit enfin de construire la toiture; de nouvelles pièces sont encore apportées, et pour former la voûte, elles prennent place sur les murailles déjà établieset s’enchevêtrent parleurs extrémités.Le Poisson iioursuit toujours son travail de la même manière ; il fixe et contourne les brindilles avec son museau, il lisse les jrarois de l’édifice en les imprégnant do mucosité par les frottements répétés de son coriis. La cavité est particulièrement l’objet de ses soins, il s’v retourne à maintes reiiriscs, juscpi’à ce que les parois du tube soient devenues bien unies. Parfois, le nid demeure fermé à Pune de ses extrémités; le plus souvent, an contraire, il est ouvert aux deux bouts, seulement, l’ouverlure opposée à celle par
laquelle l’animal est entré si fréquemment, pour aecnmplir son travail, reste très-jietite. La première est surtout construite avec un soin extrême ; j>as un brin ne dépasse l’autre, le bord est enqlué, poli avec les {dus minutieuses précautions pour rendre le passage facile.
N’est-co pas un saisissant et merveilleux S[)cctade donné par la nature, que celui de l’industrie de l’Épinocbe nu\le. Ce Poisson si petit, si ebétif, exécutant avec persévérance un travail pénible, long, difficile, montrant une incroyable xigilanceiiour mettre son ouvrage à l’abri des accidents, déployant au besoin un courage prodigieux pour repousser rennemi. Et ce mâle est seul, il ne tire secours de nul autre. Tant qu’il esté l’exécution de son travail, aucune femelle ne le ])réoccnpe ; cette préoccupation ne se manifestera qu’aprés l’entier achèvement de son édi- ■#*
fice.
Les nids d’Èpinocbes se trouvent en grande partie enfoui.» dans la vase, et quand on les aperçoit à platc-terre, au fond d’un ruisseau clair, où il y en a parfois des quantités énonnes, il» apparaissent comme autant de petits monticules, dont la dimension est d’une dizaine de centimètres. Pour rendre distinctes les formes de celui qui a été représenté sur notre dessin, il a été indispensable de le faire paraître un peu isolé, en un mot, de le, montrer dégagé sur les côtés dos parties terreuses qui l’entourent dans l'état ordinaire.
Les différentes esqièces d'Épinoches, proprement dites, paraissent se comporter dans tous leurs actes, exactement de la même manière. Il n’en est pas tout à fait ainsi ]>our les espèce» de la division des Épinocbeltes. Le môle est toujours le seul architecte et il ne se montre ni moins habile, ni moins vigilant que l’Épinocbe. Celui-là établit son nid à une certaine hauteur
I!I6 HISTOlKK l’Ain ICI I.IKin. HCS l’OISSONS. du sol, parmi les plantes qui cruissent dans les eaux, entre les tiges ou contre les feuilles. Il fait choix des matériaux les plus délicats; ce sont surtout des eonfenes, des brins d’herbes trésdéliés. lien apporte jusqu'à ce qu’il y eu ait un paquet suffisant pour construire le petit édifice, en prenant des soins incessants |)Our leur faire contracU’r adhérence avec les végétaux sur lesquels ils sont appuyés, et les enqiécher d’étre entraînés par le courant. Il em|iloie, dans ce but, le même moyen que l’Épiiioche ; il englue de mucus toutes les parties, à l’aide de frottements de son corps. Lorscpie la masse des brins d’herbes et des confervcs est devenue assez considérable, il s’efforce de pénétrer dans le milieu en poussant avec son museau. Dès qu’il a réussi à s’enfoncer un peu dans cette masse, il se retourne à diverses reprises, et avance de mieux en mieux en faisant agir ses nombreuses épines dorsales (pii contournent et enchevêtrent tous les brins les uns avec les autres. Parvenu au bout, il sort |iar l’extrémité opposée à celle par laquelle il a pénétré'. A ce moment, le nid a pris sa forme définitive. On a conqiaré assez heureusement ce nid à un petit manchon. Le Poisson a (>ncore peut-être quelques précautions à prendre pour ipie le petit édifice soit achevé', les jiarois du tube bien lissées, l’orifice d’entK'C bien unie. Tout cela s’exécutera à l’aide des procédés (pie, nous avons vus employés par l’Épinoche.
Le nid de l’Épinochette est encore plus gracieux que celui de l’Épinoche. D’abord, il est suspmdu aux feuilles et aux tiges comme le nid des [letits oiseaux ; imsuite, n’ayant [Kiint de contact avec la terre, avec la vase, il conserve ordinairement une jolie teinte verte.
On ne découvre pas aussi facilement les nids des Épinochettes que ceux des Épinocbes; cachés entre les herbes, entre les ro-
ÈPINOCIIKS. J97
seaux, ils demeurent dérobés aux regards les plus attentifs. Une recherche spéri.ile devient néee.ssaire pour les apercevoir.
Fig, 2S. — L’Kpinoclietle lisM* (iiotfet'otfeut lævis) ci son ni«i.
Leur constnirtion terminée et prête h recevoir le déjwit dea
I«8 HISTOIRE l’ARTlCCI.lÉRE DES POISSONS, œufs, l’Épinoche et l’Épinochette mâles vont se montrer animés des mêmes désirs.
Le Poisson, à ce moment, est dans tout l’éclat de sa parure de noce ; ses couleurs ont une vivacité surprenante, son dos est diapré des plus jolies nuances. Ainsi paré, il s'élance au milieu d’un groupe de femelles, s’attache à celle qui semble être la mieux en situation de [londre, tournant, s’agitant auprès d’elle, [laraissant l’engager à le suivre. Celle-ci s’empresse à son tour;, on supiiosemit volontiers de la coquetterie de sa part. Alors, le mâle, comme s’il avait saisi uue intention manifestée de le suivre, se précipite vers son nid, en élargit rouverture de façon â ce que l’accès en soit rendu plus facile. La femelle qui ne l’a pas quitté, ne tarde pas à s’enfoncer dans l'intérieur du tub^ où elle disparaît en entier, ne montrant plus au dehors quél’^j|;i^ trémité de sa queue. Elle y demeure deux ou troia gtinutes,^ témoignant par ses mouvements saccadés qu’elle &it des efforts ' pour pondre. .\près avoir déposé quelques <bu(s, eUe s’échappe par l’ouverture opjiosée â celle qui lui a servi d’entrée, pratiquant quelquefois elle-même cette ouverture par un effort violent, si l’extrémité du nid est restée fermée. Alors, pâle, décolorée, elle semble avoir éprouvé une souffrance ou un affaiblissement qui réclame un repos.
Pendant que la femelle occupe l’intérieur du nid, le mâle paraît plus agité, plus animé que jamais, il remue, U frétille, il louche fréquemment sa femelle avec son museau, et à peine celle-ci est-elle partie, qu’il entre précipitamment à sou tour et se met à frotter comme avec dclîces son ventre sur les œufs.
Mais le nid, objet de tant de soins et de fatigues, n’a pas été construit pour 'recevoir une seule {KHite. Le mâle s’efforce sans relâche d’y attirer successivement d’autres femelles. Il recom-
maacpifllè d'él)p9 les mAmcâ agaceries, et continue le même (^nf'ge (ilpsieiirs jours de suite ; la môme femelle est quelquefois ramenée au nid à diverses reprises. Les pontes s’accumulent ainsi dans la petite construction, formant une quantité plus 'ou raqins coj^idérable de tas, qui, réunis, deviennent une masse considérable. Ces habitudes de polygamie de l’Épinoche mâle suffiraient à montrer que parmi ces Poissons, les femelles sont beaucoup plus abondantes que les mâles, si l’inspection d’un grqpd nombre d’individus pris dans une foule de localités, n’avait fait constater à cet égard une disproportion très-marquée.
Lorsque les nids sont remplis d’œufs, lorsque les pontes sont achevées, la mission du mâle n’est pas arrivée à son terme. Ce mâle va avojf pour premier soin de fermer l’ouverture du nid qui a été le passage de sortie pour les femelles; ensuite, il veillera sur le berceau de sa postérité, avec une persévérance et une sollicitude dont les Oiseaux n’offrent pas d’exemple plus parfait. Ne voulant rien laisser approcher de son nid, il donne la chasse et poursuit avec fureur les insectes et les poissons attirés par la présence de ces magasins d’œufs, si séduisants pour les voraces habitants des eaux. S’il a affaire à des ennemis trop nombreux ou trop puissants, il doit naturellement succomber malgré sa vaillance; mais en pareille circonstance, avec le sentiment de sa faiblesse relative, il sait avoir recours à 1a nise. 11 s’éloigne de son nid, il fuit pour détourner l’attention de l’ennemi, sans toujours y parvenir. Les œufs sont quelquefois mangés, l'édifice bouleversé et tout est à recommencer pour l’Épinoche qui ne se décourage pas si la saison est peu avancée.
Pendant dix à douze jours, s’écoulant entre le moment de la ponte et celui de l’éclosion des jeunes, on voit fréquemment ce mâle venir, le museau placé vers l’entrée (}e son nid, agiter ses
200 HISTOIRE l'AUTIClII. I È R E DES POISSONS, nof'ooires avoc forco, pour déterminer des eourants sur tes (Bnf^ C'est le moyen de les bien laver et d'cmpécher qu'aucune végétation ne puisse se développer à la surface.
Le moment de l'éclosion arrive, et les jeunes Kpinoches commencent à s'agiter, portant, comme tous les Poissons nouveaunés, leur énorme vésicule ombilicale appendue à leur ventru. .lus((u'au temps où ils auront à ]Kmrvoir à lêtir subsistance, où ils seront devenus assez agiles pour se soustraire ii la poursuite des espèces carnassières, le mile ne les perd pas de vue, il no^ur permet point de s’écarter, il les protège toujours avec l’ardeur qu'on lui a vu déployer dans les autres phases de son existence laborieuse.
C’est en général depuis les derniers jours «lu mois de mai jusqu'è la ü)i de juillet, que les Épinoches se livrant à leurs travaux ou s’occupent des soins de la reproduction de leur espèce. Le mois de juin surtout est l’époque où tout ce petit monde des ruisseaux est en pleine activité, mais il y a quelquofois des individus précoces, d’autres retardataires- 0»e la température soit cliaudu do bonne heure ou (pi’elle demeure longtemps froide, ou pourra remarquer des dilTorcnces assez sensibles dans l’époque où les Kpinoches se préparent à frayer. Cuvier a rencontré au mois d’aoùt des femelles encore remplies d’cBufs; ce qui n’est pas ordinaire, car toutes les femelles que j’ai examinées dans cette saison avaient leurs ovaires vides.
Ces Poissons ont, relativement à leur taille, des œufs d’une grosseur remarquable ; j’ai compté, d’ordinaire, de cent à cent vingt œufs mûrs chez les femelles qui, allourdies par cette énorme masse, avaient les flancs le plus distendus. •
Les personnes qui veulent observer les mœurs si merveilleuses des Kpinoches, ne sont pas obligées de se condamner
ÉPINO( HBS.
à passer des journées entières au bord d'un ruisseau. Malgré le ' charme Iles trouveraient dans la contemplation d'un ravis- 'sant spectadè^la fatigue causée par la nécessité de demeurer trop longtemps dans une même situation enlèverait l)ientôt une partie do plaisir. Il est un procédé facile pour suivre sans peine, ^ à son aise, les manœuvres si curieuses des habitants de nos ruisseaux. On transporte h domicile un certain nombrasde ces Poissons industrieux et on les place dans un bassin ayant au 'fond une ctniche de limon, garni d'herbes et de confèrves et approvisionné de petits animaux aquatiques. Avec une confiance entière, les Épinoches se mettront au travail dansl'étroite prison et sous lès regards des wieux. Si dos plantes vi^ètent dans le bassin, l’eau restera pure et l'on n’aura p;is trop à se pré'ocçuper de son renouyellement ; dans le cas contraire , il sera indispensable d'éth^r un courant pourr^ue la décom|K>sjtigBâdes matières organiques u’amène pas très-rapidement la corruptiçnîde l’eau.
A la campagne, un simple baquet en bois dans le jardin permettra de suivre tmisles détails de l’industrie des Épinoches, toutes les particularités de leurs instincts. Dans le ve.stibule,’ dans runticharàbre, un modeste bassin remplira le mémo but. Dans le salon dii^chàteau un élégant Aquarium, nouver ornement, pourra devenir le théâtre d’exploits que le propriétaire et ses invités se plairont à admirer.
.Aujourd’hui , les habitudes, les mœurs, les instincts des Épinoches sont parfaitement connus des’ naturalistes, mais la counaissance complète des faits que nous avons exposés, est d’une date encore récente. Des connaissances incomplètes, sur ce sujet, étaient acquises antérieurement, et, chose incroyable, elles ne s'étaient pas répandues. 11 y a un intérêt si grand à voir com-
202 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS, ment se sont succédé les observations sur les Épinoches, que c’est ici une obligation d’en présenter Thistorique.
Depuis l’antiquité, on avait pwlé vaguement de Poissorts’
' industrieux comme les Oiseaux, de Poissons construisant des • nids pour y déposer leurs œufs et mettre ainsi leur progéniture à l’abri des dangers. Parmi les Poissons de nos eaux douces, les '"'Épmoqhes étaient parfois citées en exempte de l’industrie de»
‘ habitants des rivières et des rniéscaux. Cependant, à cet égard, aucun fait bien précis n’était, gardé dans la mémoire des «; hommes do icience. Les auteurs qui s'étaient spécialemeni oc-
cupés de l’histoire des Poissons, n’avaient rien recueilli sur ce ' » sujet ; ils avaient compulsé à peu près tous le» écrits relatifs à l’Ichthjologic et les observations consignées dans certains ‘livres leur avaient échappé. • ^
Dans un volimie de l’ouvrage de MM. Cuvier et Valenciennes, il est traité avec beaucoup de soin et avec beaucoup de talent • ' des Épinoches, sous le rapport delcurs caractères zoologiques et sous le* rapport de leur répartition géographique, mafs il n’est, en aucune manière, question de leurs habitudes.
Un livre bien souvent cité à juste titre, V Histoire des Poissons de la Grande Bretagne, par William Yarrell, publiée en 1836/ contient quelques détails intéressants sur les Épinoches, mais l’auteur ne sait absolument rien de leur nidili- * cation.
C’est peut-être cependant en 'Angleterre que les constructions des Épinoches furent signalées pour la première fois ; c’est du moins dans l’ouvrage d’un membre de la Société royale de Londres, de Richard Bradley, que nous avons lu le récit le plus ancien que nous con'naissions concernant la nidification des Épinoches. Une figure d’une espèce appartenant à la divi-
sion des Épinochettes, accompagne le texte de l’auteur C’est «n 1721, que parut le livre où se trouve consigné un fait, que plusieurs naturalistes croyaient décousrir il n’y a pas vingt ans. , Les omvrçsd'u membre de la Société royale d’Angleters* étaient tombées dans l’oubli. , '
Il est curieu.x de voir comment l’art des Épinoclies et des Ëpinochettes fut annoncé il y après d’un siècle et demi.
Après avoir appelé l’attention sur les épines dont plusieurs poissons sont pourvus, Bradley poursuit en ces termes : u Mais U ce n’est pas seulement par ces armes que les Poissons trou- « vent une protectiop, soit pour eux-mémes, soit pour leur « {wnte. Ils ont aussi un instinct naturel qui les pousse à conastruire des nid3 Ou places de refuge q^ir eux et leur «ponte. C'est là un fait dont j’ai été instruit dernièrement* U d’une manière fort agréable par le cho^Pfer Hall , qui|||||^
« fait présent d’un nid d’Épinoche dont il avait observé la con- « structioD depuis l’orinine jusqu'au luonient'où il fut amené (I à sa dernière perfection, tel qu’on le voit k ligure Ce J^nid est composé de fibres do racines^ de manière à laisser « un tube creux à l’intérieur, que je suppo-a' fornié.. plutôt «pour recevoir la ponte que j)ou/ servir de logemetil au « poisson lui-méme ; car les Épinoches ont dans leur nageoire « dorsale une épine aiguë, que je suppose suffisante pour les « défendre contre les poissons de proie ; mais comme elles vi- « vent toujours, dans les plus basses eaux, leur poqjc serait trop « exposée aux hirondelles et aux autres oiseaux qui se plaisent
• A Philosophical Account oflhe Works of Nature, p. 61. London, in-4* (1721).
‘ L’auteur donne en effet uue flgure trés-rcconnaissable d'un nid d’Épinoebette.
204 HISTOIHE PARTICIII.IÊHR UES POISSONS.
« dans lo voisinaf^e des oaux, si elle n'étail protégée par quel- « ^iic chose, comme une couverture. Vers la fin de niai on le « comnienceimmt de juin, ces petits constructeurs se mettent h « l'ouMiiige, comme j’en ai été infomié par l’ubservateur que Il j’ai cité. Maintenant que nous avons un ejeniplc de l’adresse « d’une espèce de [xiisson pour sa conservation nu pour la pro- « tectinn de scs jeunes contre les ennemis, nous pouvons rai- II sonnablcment conjecturer que d’autres sortes de poissons Il ont leur méthode particulière de bUir des nids ou des abris •Il ponr leur si'curité, ce qui n'est pas autre chose que ce que « font les oiseaux, quoique par des prociyés diirércnts. »
La nidification des Épinoches, on le voit, avait été passablement étudiée ^ jine époque assez éloigni e de la nôtre. L’observateur, M. Hall, n’avait eu garde de manquer de suivre les petits l*oissons dans leurtravail, et l’historien des œuvres de la nature, Uradley, n'avait oublié, ni les explications, ni les conjectures que le fait inatlendu pouvait suggérer.»
D’autres observateurs d'un temps plus reculé étaient-ils aussi bien instruits des habitudes des Kiiinoches, c’est ce que nous ignorons. Sur ce sujet, nous n’avnns rien trouvé dé plus ancien dans les annaîes de la science que la narration de Bradley demeurée ignorée des naturalistes, jusqu’à présent.
En France, des remarques à la vérité bien incompliHes avaient été faites sur l’industrie des Epinoches dès le siècle dernier. Écoiitiÿis comment s’exprime sur le compte du petit Boisson de nos ruisseaux un petsonnage enejelopédique bien connu, un type d'érudit, ayant |>eu vu, beaucoup lu et heaur coup entendu, Valniont de Bomarc, l’auteur du premier Dictionnaire d’ Histoire naturelle.
« On observe que l’Épinoche est un poisson leste et agile et
, ÉPIMOCHES.
Il très-fréquent dans liis petites rivières. Son naturel est si ped Il farouche, qu’ü vient jusque sur les pieds de ceu.\ qui.se bai- II gnent ; communément il établit son domicile sous les algues «et autres plantes; aquatiques, mange des vers de terre, qui « servent même d'amorce pour le prendre. Il parait que le so- II leil lui fait plaisir. Mais un procéilé singulier et qui mérite Il d'être étudié, c’est ipie ce petit poisson va chercher des brins Il d'herbes ou débris de végétaux, les apporte dans sa bouche.
Il les dépose sur la vase, les y fixe à coups de télé, veille avec la Il plus grande attention à ses travaux, l^st-cc un nid? est-ce Il un magasin de vivres? Si d'autres épinoches approchent de cet Il endroit, bientétil leur donne la chas.se et les jioursuit au loin Il avec une vivacité étonnante *. »
Ce qui vient d'ôtre rapjwrté étiit bien suffisant pour guider au moins les nouveaux scrutateurs de la nature ddns les recherches qu’il convenait de poursuivre [lour apprendre à con- Tiattre toutes les particularités des habitudes des Poissons répandus en abohdance dans la plus grande jiartie de l’Europe. Malheureusement, on n’est pas toujours p;irfaitement informé de ce qui a été dit ou écrit sur le sujet où l’attention vient d'être appelée par une circonstance fortuite. C’est ainsi que (lendant une suite d’années, cinq ou six observateurs eurent la joie de découvrir que les^ Épinoches étaient douées de ce merveilleux instinct dont les oiseaux offrent les exemples les plus saisissants et les plus admirés. C’est ainsi, que l’on vit tel de ces observateurs, réclamant pour lui-même l’honneur d’une découverte datant de plus d’un siècle. *
Pendant une période de soixante ans, c’est-à-dire de 177S
I Diclionnairt raisonné universtl d' Histoir^i nalurellt^ par Valmont de Bomare, t. Ul, p. 383 (177S).
206 HISrOlHE PAHTICUI.IÈRK DES POISSONS., àrl 834, nous ne voyous i>as que jiersonne ïîit song^ à étudier les mœurs de nos Poissons indigènes, mais, à ]>artir de 1834, les investigations se portent de ce côté et se succèdent assez rapidement. Cette, môme année, un auteur allemand public une petite note pour servir à l'hiUoire de FÉpinoche... C’était, paratt-il, un amateur fort modeste, car il n'a pas dit son nom.
Il raconte simplement que le beau soloi^du printemps de l’année 1832, le caindui.sant souvent hors des murs de WuVzbourg, il s’arrêtait des heures entières à contempler les"^ j-hassft sauvages des insectes, sur l’eau tranquille’'d’un petit
étang voisin do la ville. .\u mois de mai, ipielques Cpinoches * ^ attirent son attention, tes petits Poissons se montrent d’abord
assez craintifs et l’ami de^i nature a peine h reconnaître le but de leurs manœuvras; mais bientôt les Épinoclies viennent vo- Jonüers s¥battre près du rivage, sans paraître effarouchées par la présence de riioinme avide de surprendre les secrets de leur vie intime. En mémo temps que la' couleur des parties inférieures de leur coqis se «lanifestait avec plus d’iutensité,ces Poissons changeaient d’idlure; ils se partageaient ; chaque couple paraissant ensuite fuir la société des autres ; leur familiarité du reste ne laissait plus rien à désirer aux yeux de l’aimable habitant de ^\■urzbourg. Leur contenance, poursuit notre auteur, avec une verve toute poétique, était bien en opjiosition . avec le jugement formulé par Cuvier è l’égard du sentirnent des Poissons, car ceux-ci semblaient tout transformés par le feu de l’amour.
L’observateur continue son récit, en décrivant d’une manière assez incomplète, les procédés employés par l’Épinoche dans la construction de son nid. Il demeure persuadé que l’ha-
' Itis von Oken, 1834, p. 227.
:).by-CotlgI
bile arclutecte est une femelle ; U n’a vu^ ni la ponte, ”nih li^ coodation des œufe. En enlevant' un nid il l’a trouvé rempli
d’œufs, U rfï«*sistü à l’éclosic^des jeunes Kvidefnment,
1 histoire des Épinoches n’étajl^pas encore achevée. *
L’écnt de l’anteur'iallemand passe in* jierçu comme les écriu ^ précédents; les zoologistes de l’Angleterre assurent encore an- ^ jourd hui que les habitudes si curieuses des Epinoches d’eau ^J^e^ont été signalées pour la première fois par un amateur ^pSi^is, ,M. Grookenden. Cet amateur a consigné ses observations en 18.34, dans une publication i>é'rfodiqne destinée à î instructiondela’jeunesse^ ,>îin do ces recueils ,>ù personne ne s’avise d’aUer chercher des renseignements scicmj||ques.qui n’auraiqU^as i>aru ailleurs.
Mais Rieurs natmalistes anglais, Jaloux de montrer que l'intéressante découverte de la nidification des Épinoches, ap- . partqnait à l’Angleterre, ont pris soin de reproduire la notice de M. Grookenden. Cesjjatnralisles avaient pourtant mieux à Bairç pour rehausser la gloire nattonale; ils pouvaient citer la I yarrafton philosophique des œuvres de la nature, publiée en 1721. Par malheur, John Hall et Richard Bradley étaiœit morts depuis trop longtemps, ils étaient oubliés de leur^ compatriotes.
Quoi qu’il en «>it à cet égard, M. Crookenden.s’était amusé à considérer les Épinoches en un certain endroit de la Tamise, où il y en avait des milliers. Là, tandis que les unes se réjouis^ saient près du rivage, à la chaleur du soleil, d’autres s’oc- ' The Youth't Intlruclor,
• Voy. Edinburgh new philosophieal Journal, )R29, p. 39«.
vol. V, 1810, p. 148.- The Naluraliu: Ubroiry bj ij. ^ne.Tol. .VUVI, 1843. — The Zootogùi,yo\. Il, 1844, p. 79.Ï. — The Zoologie,, TOI. III, 1845, p. 883. Fishe, of the BrilUh I, tonds by Jonathan Couch. vol. I, p. |80 (1861), de., de.
HISTOIHF: PARTICrt.tÊHK DES POISSONS.
cupaifnt de faire leiir^nid, si on peut a^ipeler cela un nid, remarque l'auUuir , qui décrit en quel<|ucs traits les petites cnnstruMions. PluFieurs fois, il a enlevé et jeté lesnoMifc qu’ils
raient ces (buJs avec la dernière voracité. L’observateur paraît croire que la femelle est l’architecte, mais U a vu le m/Ue occupé à diriger des courants sur les œufs qu’il avait fécondés. D’un autre côté, depuis l'année 182!l, la grande espèce ma-
lt. 0- Loueli Toutes ces notices passaient ; et chaque aut(‘uP croyait toujours n'véler un fait ignoré avant lui.
En 1811, M. Fr. Leco([, aujourd'hui inspecteur général des
so bornent à ce qui a été dit sur le Phycis par Aristote, et à ce qui a été mentionné à l’égard des Gobies par Dugès, de Montpellier; alors, avec l’intention la plus louable, rappelant à lui d’anciens souvenirs, il consigne, dans une notice qui a été lue à la Société d’agriculture de Lyon, les obsenations (ju’il avait faites autrefois sur les Épinoches ‘.
Dans cette notice, l’auteur donne une description des nids
' Voy. Annales des sciences physiques et naturelles, dT agriculture et «Tindustrie de Lyon. t. VII, p. Î02 (ISM). — Xote sur les meeurs de quelques
contenaient il la imdtitude des 'Épinoelies, qui, aussitôt, dévo-
Mais revenons à nos Epinoches d’eau douce.
École vétérinaires de France, se rappelle avoir remarqué ^ns sa jeunesse, peut-être même dans son enfanci» des détails curieux sur des Épinoches qui’ vivaient dans un ruisseau d'e^i vive, aux environs d’Avesnes (Nord). M. Lecoq (>ense qii^ les
seids faits indiqués, relativement à la nidiOcatioii des Poisons, *
. . EPl.NOCHES. 201»
remplis d’œufs, comme il en a plusieurs lois rencontré. Il avait vu, à différentes reprises, le Poisson pénétrer dans l’intérieur de ces j)ctits édifices ; il ne pouvait conserver le moindre doute sur la nature de ces constructions. Cependant, pour constater le fait plus exactement, il établit un petit parc sur un point du ruisseau, et plaça dans ce réduit un certain noinbre d’fipinoches. « Au bout de quelque temps, dit M. Lecoq, un ménage se (( forma, et un nid fut commencé dans le coin le plus tranquille
(I du réservoir. Le male et la femelle apportaient et mettaient M en œuvre les matériaux. Je vis à plusieurs reprises la femelle « entrer et séjourner dans le nid, dont les abords furent gardés « avec la plus scrupuleuse attention par les deux propriétaires, « qui, leurs aiguilles étendues, écartaient violemment Unis les « autres poissons qui tentaient de s’en approclicr. » Ces détails ne sont pas exacts. Ce n’est pas la femelle, on le sait, qui construit le nid; les Épinoches ne font pas ménage à la façon qui vient d’étre rapportée, etc.
Du reste, la notice de M. Lecoq, malgré l'intérét qu’elle présentait, passa inaperçue, et, le 18 mai 18i0, M. Coste venait lire !il'.\cadémie des sciences une étude sur les mœurs des Épinoches, comme si rien encore n’avait été écrit sur le sujet.
A la vérité, c’était une étude autrement bien faite que toutes celles dont nous avons parlé. M. Coste avait des Épinoches et des Épinocliettes dans ses bassins du Collège de France. Il avait suivi leurs manœuvres, sans laisser échapper aucun détail ; il s’était assuré qu’un raille seul bâtit le nid, que la femelle n’y prend aucune part, que le mâle est polygame, que les Kpinoclies et les Éi)inochettes n’établissent {tas leur construction do la môme manière; toutes choses que les précédents observateurs n’axaient pas su voir.
DLAXCUiltD. 1 1
210 HISTOIHE PARTICI I-IÈIIF. DES POISSONS.
Dans le nn-nmiro de M. Coste, écrit a\ec une sorte d’enthousiasme, les instincts si curieux, les lueurs d’intelligence si remarquables des Poissons de nos ruisseaux, étaient exposés avec art. Le mémoire eut un succès; r.\cadémie des sciences décida que ce mémoire serait imprimé dans son Recueil des savants étrangers^. Quelques naturalistes cependant croyaient se rappeler que. le fait principal a\ait été signalé, que l'on avait parlé déjà de la nidification des Kpinoches. Néanmoins, rien en ce moment ne fut précisé.
La? silence sur ce jx)inl est rompu par M, Lecoq. Après la lecture d'un n?sumé du travail deM. Coste, inséré dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences, il adresse sans retard une réclamation de priorité’. M. Coste répond qu’il a ajouté à son mémoire la note tout entière de M. Lecoq, et donné ainsi la preuve de la loyauté la plus grande Mais, M. de Siebold en a fait la remarque, le nom de M. Lecoq n’est pas même prononcé dans le mémoire de M. Coste, imprimé en 1814.
A l’époque à laquelle rhonneur d’avoir fait le premier une obsi'rvation curieuse sur les instincts des Poissons, était revendiqué avec chaleur, des articles de journaux défendaient avec
' Comités rendus de l'Académie des sciences, année IS4fi, cl le Mémoire de M. Coste ; Xidiftealimt des É/imoehe's et des li/iinochelles (accompagné d’une iilunclie). — Mémoires présentés par divers savants à VActtriéniie des sciences, t. X, p. 57ii (IS4.S). I.'cspécc d’Épinoche étudiée est t’Épinoctu^ é queue lisse {Gasterosleus leiurus) et l’espèce d’Épinochctle, l'Épinocliette lisse {(InsUcosteus l<rvis). I.a figure donne au nid de l'Épinoclieltc une couleur verte d'une fraîcheur qui n’est pas ordinaire, cette figure ayant dû être faite d'après des nids bAlis dans les bassins du Collège de France, dont le fond était sans doute fort propre.
* Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. X.Xlll. p. 10S4 (IS46).
’ Comptes rendus de l'Académiedes sriencri, t. XXllI, p. 1117 (1846).
‘ Die Sûssicasserfisclie von Mitteieuropa, p. 6'J (1863).
ÉPINOCHKS.
animation, les uns, pour M. Lecoq, l’avantage «le la priorité ; les autres, pour M. Coste, l’avantage d'une étude achevée. Personne ne songeait h renvoyer la réclamation de priorité aux auteurs du temps passé.
On est toujours fondé à reprocher à un auteur de n’avoir pas connu les recherches antérieures aux siennes, mais, historien exact, nous devons le dire, les premières observations sur les mœurs des Épinoches n’appn'iiaient qu’un fait, le plus remarquable il la vérité, la construction de nids par les Poissons de nos ruisseaux; les observations de M. Coste ont fait connaître l’histoire entière de ces Poissons.
Après tant de publications sur le même siq’et, après la publicité si large donnée par l’Institut de France aux recherches de M. Coste, on aurait volontiers iirésuraé que désormais aucun naturaliste ne viendrait de nouveau décrire les manœuvres des Épinoches, comme s'il les décrivait jiuur la première fois. On se serait cependant trompé. Ainsi, en 18'i2, un zoologiste distingué de l’Angleterre, M. .Mbany Hancock, public des observations sur la nidiûcation des Épinoches ', sans paraître se douter de l’existence du mémoire de M. Coste, et il en reste à penser qui', probablement, c est le mâle qui construit le nid et garde les œufs. Pendant le cours de la même année, un observateur irlandais, M. Kinahan, publie également une notice sur le mémo sujet
Mais tout finit par s'ébruiter. On commence à s'afiereevoir, môme en .Angleterre, que la découverte de la nidification des
' Ob^erv^itiom on lhe nUU/iration of Gnsteroitens aru/e<i/u$ a/fti Ga^ttrosteu» ipinarhia. — Aunalsand Mnfjanne of NtiUiral //w/ory, vol. X, p. 241 (1852).
• Tht Zoologiste July, 1832.
DigitizeeUîy GoOg[e
Épinochcs n'est plus à faire ; M. ^^’arinpton, sachant qu’il vient après d'autres, raconte simplement les scènes charmantes ou terribles dont il a été témoin en contemplant les Épinochcs logées dans un de ses bassins *, et, revoyant les mêmes scènes trois ans plus tard, il fait alors une nouvelle narration destinée à compléter la première
C'est ûni aujourd'hui; on écrira souvent encore l'histoire des Épinoc’hes, on voudra peut-être faire cette histoire mieux que ne l'ont faite les devanciers; en la retraçant, on ne croira plus apporter au monde une révélation.
L’espèce observée en France est la plus commune dans notre pays, l'Épinoche à queue lisse (Gasterosteiis /e/urns) ; l’espèce plus souvent étudiée en Angleterre est l’Épinoche aiguillonnée (Gasterosteiis aculeatus) ; les habitudes, les instincts de ces deux Poissons sont les mêmes; s'il y a quelques différences dans les procédés de construction, ces différences sont à peine sensibles.
Les Épinochcs sont beaucoup plus nombrcvisesen espèces, en France même, qu’on ne l'a sup[)osé jusqu’à présent. Ces espèces, que nous allons décrire chacune séparément, appartiennent à deux tvqies que nous avons déjà indiqués, les Épinochcs et les Épinochettes. Les deux types étant nettement caractérisés, on pourrait sans doute les déclarer deux genres distincts. Cependant, comme on n'y trouverait aucun avantage, pour qu’on ne perde pas de vue les affinités étroites existant entre tous les représentants d’un groupe fort naturel, nous croyons préférables d'adopter sim[»lcinent deux divisions : celle des Epinoches proprement diU's, et celle des Epinochettes.
Annats and ilagatine of Saturai History, vol. X, p. 273-276 (1832).
• UiJ., vol. XVI, p. 336 (185S).
LES ÈPtSOCHES PROPRE.VEST DITES
Les Epinorhes ont la moitié antérieure du dos cuirassée par six plaques osseuses placées en série; deux petites en arriére de la tête; deux autres grandes, rabattues sur les côtés, sillonnées dans leur milieu, et supportant toutes les deux une épine dorsale ; une cinquième, assez petite, ordinairement sans épine, et enfin une sixième, aussi petite que la [irécédente, et portant toujours la troisième épine dorsale Chez ces Poissons, les épines du dos sont donc au nombre de trois; les deux premières sont fortes, • larges à leur base, grenues et sillonnées îi leur surface, dentelées en scie sur leurs bords, et creusées en arrière d’un sillon dans lequel s’attache une jif-lite membrane en forme de voile, qui, d’autre part, est fixée dans le sillon de la plaque dorsale. La troisième épine est relativement fort petite. Dans quelques cas assez rares, une autre épine vient à se développer sur la cinipiième plaque dorsale.
Les deux épines ventrales, articulées au bassin, sont trèsfortes, élargies à leur insertion, très-denticulées sur leurs bords, et surtout au bord supérieur.
Les Épinoebes se font encore remarquer par leur armure thoracique. Cette armure est formée par des bandes osseuses disposées verticalement de chaque côté. Il y en a d’ordinaire deux petites en avant, puis au moins trois on quatre fort longues, qui s’articulent en haut avec les deux grandes plaques dorsales, et qui, inférieurement, passent plus ou moins sous la branche
' Cuvier a pensé que les Épinoehes n'avaient que cinq plaques dorsales, la séparation qui existe entre la deuxième et la troisième lui ayant échappé.
214 lllSIOlIth: PAUTICn.IÉRF, DES POISSONS, nionl.into du bassin. Omdquefois ccs plaqtios osseiist>s sont trèsmullipliùcs, couvrent une grande parti# des flancs, ou s’étendent même sur toute la longueur du corps.
Chez les Épinoches proprement dites, il y a, d'une manière à peu iirès constante, di.\ rayons à la nageoire pectorale, douze à , la nageoire dorsale, et huit à la nageoire anale. Cette indication générale snfRra; car, si jiarfois il se développe un treizième rayon rudiraenlaireàla nageoire dorsale, ou un neuvième rayon toujours très-petit à la nageoire anale; ou si, en quelques circonstances, il y a avortement de l’un des rayons ortlinaires,
, c’est une particularité individuelle dont il n’y a pas lieu de s’occu|MT dans la caractérisation dt>s espèces.
l’enil.int longtemps, on a cru que toutes les Kpinoches trmivées en liuro])e étaient delà même csjièce. C’était une erreur; l’erreur fut rectifiée par Cuvier, et cei)endant la rectification n’a l«s été admise par tous les ziwlogisles : nouvelle erreur. On a imaginé que ces froissons pouvaient en certains teiu]is se dé-- |K)uiller en partie de leurs plaques osseuses, et l’on a pu croire ainsi à d'incroyables variétés. L’observation montre que rien de semblable ne se produit. Il y a divers es espèces d’K|)inoches bien caracti'-risées, cl ces espèces, ne variant guère que sous le rap- ;>ort des couleurs, ont leurs localités, leurs stations particulières.