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^\ B R A "f^ JAN 8 1964
Imprimerie de l'Université à Cracovie, Gérant Joseph Filipowski.
L'idée d'une expédition en Egypte à peine conçue, on vit le nom polonais s'y attacher, quelqu'étrange que pût paraître cette liaison.
De cette expédition, Bonaparte en parle au mois de septembre 1797, Berthier, Monge, Reynier, Desaix en discutent dans les jardins de Passeriano; et l'idée d'une conquête civilisatrice se dessine avec une clarté éblouissante i... — «La France, ... établie dans ce pays, deviendrait un peu plus tôt, un peu plus tard, maîtresse de l'Inde; le riche commerce de l'Orient reprendrait son ancienne route par la mer Rouge et la Méditerranée; Alexandrie aurait été appelée à être la tête de l'univers; l'eau du Nil, répandue autour d'elle fertiliserait un grand nombre de campagnes... Mille écluses maîtriseraient et distribueraient l'inondation sur toutes les parties basses du désert... De nombreuses émigrations... quadrupleraient sa population... Une grande nation, comme du temps de Sésostris et des Ptolémées couvrirait cette terre; par sa main droite, elle appuyerait aux Indes, et par sa gauche à l'Europe». — Cette idée, on ne la retrouvera plus telle quelle dans la misère quotidienne d'une existence précaire en Egypte et en Syrie; elle se tait au milieu des tristes solitudes du désert, elle s'enfuit des villes empestées.
1 Corr. XXIX, p. 429, XXX, p. 11. Pour connaître l'origine de ces idées lire Mémoire sur V Egypte, considérée comme possession agricole, commerçante, militaire et politique (Paris an VI; seconde édition de l'an VII, augmentée d'un supplément intéressant, relatif aux événements politiques qui ont suivi ou peuvent suivre la conquête de cette belle région par l'armée française), p. 2, 3, 4, 8, 22, et Considérations politiques par M"' (1783). L'auteur n'est pas Mignonneau, comme l'affirmait Barbier, mais Magallon {voir Thibaudeau: Histoire générale de Napoléon Bonaparte, Chuerre d'Egypte, I, p. 4; Reybaud: Histoire scientifique et militaire de V expédition... III, p. 213).
VI PREFACE
elle se meurt dans le souffle brûlant des sables. Cette idée^ riche de toutes les richesses d'un Orient lointain, belle de toutes les beautés d'une jeunesse entreprenante, l'Empereur la fera miroiter une fois encore, mais ce sera sur son rocher d'exil, seulement pour opposer au néant du présent la grandeur d'un rêve passé. Et alors ses anciens compagnons ne Técoutent plus: ils ont déserté la vie.
Quand on aurait fait la paix avec l'Autriche et l'Angleterre, 8000 Polonais réunis aux quelques autres divisions, devaient partir de Venise pour l'Egypte K De l'Europe pacifiée on voulait les transporter sur un nouveau champ de gloire. Quelque belle carrière militaire qui s'y ouvrit pour eux, les forces nécessaires leur manquaient.
Et non seulement les forces matérielles, mais le ressort leur faisait défaut. Réunis depuis peu dans la légion d'Italie, ces prisonniers de guerre autrichiens, mal armés, mal équipés, bien souvent pieds nus, désiraient au plus vite entrer dans les rangs. La guerre touchait à sa fin. Ils ne pouvaient plus, en masse, participer aux grands combats et partager les honneurs de l'armée d'Italie. Ils ne pouvaient pas non plus acquérir l'organisation solide ni l'esprit de corps. L'amour de la gloire, l'attachement au drapeau, la discipline, tous ces éléments essentiels pour la consistance d'une armée ne distinguent pas les régiments d'une création trop nouvelle. Ce qui leur donne la cohésion, l'endurance, l'entraînement, ce sont les sentiments apportés de la Pologne, le désir de la servir, l'espoir de la revoir. Ces sentiments, les officiers les professent bien hautement. Ils ne veulent pas être traités de mercenaires. Ils n'avaient pas quitté leurs maisons, leurs biens, leurs familles, pour gagner quelques sous d'une misérable solde, pas même pour s'approprier quelques arpents d'un sol ingrat. Ils n'étaient pas davantage guidés par l'amour des aventures, des exploits guerriers. Les soldats se seraient crû déportés si on les avait embarqués pour une guerre coloniale. Ils ont une peur instinctive d'un voyage par mer, qui mettrait entre eux et leur patrie cette vaste étendue d'eau inhospitalière.
* Notes de voyage du général Desaix: Suisse et Italie. (Carnet de la Sabretache, 1898, p. 811, 818).