‹ Les Polonais en Egypte, 1798-1801Chapitre 2 sur 115 · PREFACE VII · texte numérisé non relu

PREFACE VII

Ces raisons prévalurent évidemment, parce que dans les arrêtés qui déterminent la composition de l'armée d'Orient, il n'est plus question des Polonais. Individuellement ils y pouvaient participer, sans cependant avoir beaucoup de chances. On se disputait l'honneur d'être de l'expédition, et, à cette époque, très peu de Polonais avaient eu déjà quelque occasion de se faire remarquer au quartier général. Trois seulement, Suikowski, Lazowski et Zaj^czek, furent inscrits sur les états des corps qui allaient s'embarquer. Bien que peu nombreux, leur part aux événements n'était nullement insignifiante. Aux moments décisifs on les apercevait très distinctement, souvent même au premier plan, parmi les grands auteurs et acteurs du drame dont les vicissitudes captivèrent longtemps l'attention de cette génération. Dans la tragédie de leur vie on peut étudier celle de l'armée et dans leurs écrits voir, comme dans un microcosme, se dérouler toute l'histoire de cette campagne.

Nul doute que le rôle de Suîkowski ne fut le plus éminent; quelque grade qu'il eût dans la hiérarchie militaire. Simple capitaine d'infanterie, comme aide de camp du général en chef, il était de ce petit nombre d'affîdés qui, au château de Passeriano \ et plus tard à l'hôtel de la rue Chantereine à Paris, discutaient, élaboraient, dirigeaient les plans d'expédition. Il y avait plus d'un titre. Et d'abord la jeunesse de son âme: pleine d'enthousiasme, trempée dans les malheurs de son pays, mais toute confiante dans l'avenir et débordante d'énergie. Enfant d'une mère humiliée % élevé à la cour princière de son

1 Bourrienne: Mémoires (Paris, 1839), II, 45. La Jonquière: L'expédition d'Egypte, I, 322: Monge à Bonaparte (de Rome, 15 mars 179S): «...Je n'espère trouver ici ni cartes, ni renseignements: ainsi il est nécessaire que vous fassiez recueillir à Paris plusieurs exemplaires de chacun des ouvrages que nous avions à Passeriano, et d'autres encore s'il en existe. Le citoyen Suîkowski doit en avoir la liste».

2 J. Sulkowski. Mémoires historiques, politiques et militaires sur les révolutions de Pologne 1792, 1794, la campagne d'Italie 1796, 1797, l'expédition du Tyrol, et les campagnes d'Egypte 1798, 1799. Par Hortensius de S* Albin (Paris, 1832), passim. L'auteur a recueilli beaucoup de détails « sur les lèvres » de son père, «ami intime» de Suîkowski. Donc, en

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«oncle» paternel, son cœur connut une tragédie personnelle bien avant de connaître celle de la patrie.

Quelles furent donc les péripéties de sa vie?

Joseph Sulima comte de Suikowski naquit en 1770 ou 1771 d'un colonel aux troupes impériales Théodore. Il avait pour parrain et protecteur Auguste prince SuJkowski, riche seigneur de Rydzyna, d'une ambition démesurée, qui se fit nommer grand d'Espagne et paire d'Angleterre, qui s'obstinât à s'approprier un palatinat en Pologne, l'ordre du Saint-Esprit en France, et qui n'en était pas moins homme d'intelligence très bornée, dépourvu de conscience et de dignité nationale. L'enfant destiné à la carrière diplomatique, traîné par son oncle à travers toutes les cours d'Europe, dans son uniforme de grande tenue, tantôt celui de chevalier de Malte, tantôt celui d'un régiment de la famille, n'a-t-il pas dû bien vite cesser de pleurer sa pauvre mère^ plébéienne? On dit qu'il secourait ses parents aussitôt qu'il pouvait disposer de quelques moyens; par l'article VI du majorât ^ de la famille Suîkowski de 1783, il fut doté de 12.000 florins

lisant cette biographie, on est tenté de croire que l'histoire y cède beaucoup de place à une légende pieuse. Cette défiance (bien naturelle) nous a fait citei' tous les documents que nous pouvions retrouver, mais il faut avouer qu'ils sont peu nombreux et, tout compte fait, s'accordent entièrement avec le récit de 8* Albin. Du reste la deuxième partie de son livre contient: Pièces historiques autographes de J. Suîkowski.

V «La comtesse» Suîkovv^ska survécut au premier Empire; le 25 novembre 1814, elle fit, par l'intermédiaire du général Thomas Pomian Lubienski, une demande au gouvernement français pour rentrer en jouissance d'une pension de 6000 francs accordée par Napoléon [Arch Adm.).

2 Zychlinski: Zlota ksiega sslachty poîskiej (Livre d'or de la noblesse polonaise), IV, p. 309, 326—7: « Ostrzegam sobie, jako pierwszy Ordynat, y dla Familii kommenderyi Maltanskiej z dwunastu tysiecy zîotych rocznego dochodu fundator, iz ta pensya zavi^sze ma byé pïacona najblizszemu ordynata krewnemu, w domu i imieniu Suîkowskich zyj^cemu. Teraz zas poniewaz ksiaze Alexander jest pierwszy po mojej linii w porz^dku starszeiîstwa do ordynacyi sukcesor, tudziez ksiaze Franciszek jest takze kommenderem maltanskim, viriçc wyzej rzeczona dwunastu tysiçcy zïot. pensya, luboby po mojej smierci ksiîjzçciu Antoniemu, jako kommenderowi maltanskiemu fundacyi Famiiii nalezaïa, jednakze majac wzgl^d na Jmci pana Jôzefa Suîkowskiego, W. Jmci Pana Teodora graffa Sufkovi^skiego, puïkownika wojsk cesarskich, syna, mioc chcç, azeby po smierci mojej ta pensya dwunastu tysiecy zIp. Jmci panu Jôzefowi graffowi Suîkowskiemu corocznie pôki zycia jego przez ordynata wypîacona byïa^.

PUEFÂCK IX

de Pologne, attachés à une commanderie de Malte; après la mort d'Auguste Sutkowski, 1786, ses tantes «s'intéressèrent à son sort»; ses besoins personnels étaient toujours modestes.

D'une intelligence précoce, doué d'une imagination très vive, mais silencieux, mélancolique, d'une santé frêle, il s'éprit dans son adolescence des grandes idées du siècle, qui précédèrent la Révolution. Ce fut la cause d'une scission profonde entre lui et son oncle. Il se trouva éloigné par ses opinions avancées même de la majorité réformatrice de la dernière diète. — A cette époque une de ses sœurs venait de mourir d'une maladie de poitrine. Suîkowski était obligé de se soumettre à un régime rigoureux. Sa vie d'alors, chaste et laborieuse, était p<';rtagée entre le service de garnison et les travaux d'art nùlitaire et de sciences auxiliaires, l'histoire et les langues pour lesquelles il avait une aptitude toute particulière.

En 1 792, il fît la guerre contre les Russes en Lithuanie, avec son ami et maître Michel Sokolnicki. Lui-même a jeté une vive lueur ^ sur les «détails historiques» de cette «caïastrophe sanglante, qui précipita une nation brave, mais malheureuse dans les fers de la Russie». Sur la part prise par lui dans cette campagne existe une opinion contemporaine. Michel Zabieî'to, «lieutenant général, commandant en chef des armées de la République de Pologne en Lithuanie, étant requis par M. le comte Suikowski, capitaine du régiment Dziaiyhski. de l'annoncer pour sa démission du service de la République: rend témoignage ^ que commandant de 500 chasseurs durant cette campagne, le dit comte de Suikowski, s'est non seulement ac- [ quitté de son devoir, mais que dans les affaires de Swisioczi et Krzemien, il a donné des preuves d'une valeur brillante, et ^ d'une rare capacité qui le mettront un jour au rang des oftl- J ciers du premier mérite».

Ce jour n'est pas proche. Il ne luira même jamais sur le sol polonais. Car voici que Suîkowski vient de s'expatrier.

Ce mouvement d'expatriation fut assez général parmi les nonces de la diète et les chefs de l'armée qui s'élevèrent avec indignation contre la paix honteuse et l'acte de réconfédération

1 S* Albin, II, p. 1-78.

2 A Stanisîawôw, ce 30 juillet 1792.

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de Tar2:owica; Suîkowski crût d'ailleurs que sa propre sûreté l'exi^'cait, étant donné ses opinions. Et il avait des causes toutes particulières de le croire. «Le lâche Stanislas ayant signé la perle de la Pologne, le 23 Juillet ^ 1792, plusieurs officiers de l'armée de Lithuanie ont voulu faire faire insurger les troupes^ et dressèrent une ^ espèce d'acte de confédération signé par onze (du nombre desquels je fus), mais apprenant que l'armée de la Couronne sur laquelle tous comptaient, avait déjà accepté l'armistice offert par les Russes, ils crurent la chose publique perdue sans ressource, et se séparèrent ^ », Il demanda à l'envové de la France à Varsovie des lettres de recommandation*

1 Barré: aoust.

2 «un» dans roriginal.

3 La suite de cette pièce autographe (sans signature, Arch. Adm ): « Prévoyant après cette défection qu'il ne restera bientôt d'autre parti au signataire que d'émigrer, je demandai au général Zabielo le certificat cijoint qui est une pièce particulière de lui à moi. Quelques jours après le (iit général ayant reçu l'ordre du Conseil de Guerre de nommer à diversesplaces vacantes, il me conféra celle de premier major dans le nouveau batalion de chasseurs, que j'avais commandé durant toute campagne. L'ordre de la publication de nomination resta comme de coutume à la chancellerie, j'en pris seulement un extrait, dont je joins ici la traduction».

Extrait de la chancellerie militaire du G. D. de Lithuanie se trouvant près du L. G. Michel Zabi lo, commendant en chef l'armée de ce Duché: concernant la publication de la nomination du G. J^' Sulkowski, cap, dans le rég. de Dzialynslvi commendant le batalion nouvellement érigé dechasseurs: au grade de Premier Major dans le dit baîaillon. La teneur de cet ordre est le suivant.

Moi Michel Zabielo, lieutenant général commendant en chef l'armée du Grand Duc é de Lithuanie etc. etc. etc.

J'enjoins au major Suchodoleç remplissant près de moi les devoirs d'adjutant général, qu'il publie incessamment la nomination du C. J'' Sulkowski, capitaine dans le régiment de Dzialynski et commendant le bataillon nouvellement érigé de chasseurs, au grade de Premier Major dans le dit bataillon. L'accomplissement du teneur de cet ordre est fortement recommandé. Donné dans le camp de 8tanisla\vow, le 1 d'aoust l'an 1792.

C'est conforme à l'original, signé K. Suchodoleç, major adjut génér.; plus bas Zaleski, lieutenant requis pour le service de la chancellerie.

4 Arch. aff. Etr., Pologne, corr., v. 320, f. 179—180.

Affaires particulières, 1792. — Le ministre des Affaires étrangères. Le 16 d'aoûst l'an 4-me de la liberté française, de Varsovie. — M. le c. Sulkowski part pour la France avec le désir d'être emploie dans nos armées. Je me suis chargé avec plaisir de vous annoncer sa personne et ses

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pour aller se rallier aux défenseurs de la cause de l'humanité. Déjà la liberté et la gloire militaire sont tout pour lui. Comme il ne pourrait ni jouir de l'une ni acquérir l'autre en Polog:ne\ il dit adieu à la patrie. Certes, ce n'est pas pour toujours. Il l'affirme^: «Je me perfectionnerai dans l'art militaire; ce grand levier des tyrans doit être saisi par les hommes libres,... pour délivrer son pays du joug de la force étrangère, il faut parvenir à commander une armée; pour la commander avec succès. il faut avoir l'éclat de quelques services qui inspirent la confiance». Mais «ne- doutez pas qu'à la moindre occasion où la patrie pourrait avoir besoin de mon bras, je n'accourusse du bout de notre globe lui oflrir mes services ». — Il avait bea.u dire, ce n'était pas facile à exécuter. Au moins il ne devait pas trop s'éloigner, bien que son départ fût pleinement justifié. Car Frédéric Guillaume II n'a-t-il pas proclamé dans la déclaration concernant l'entrée de ses troupes en Pologne^ qu'il faisait une croisade contre les Jacobins de la Pologne, «sectateurs ardents d'un amour de la patrie mal entendu». «Ce qui

a exigé impérieusement l'attention du Roi de Prusse et

des puissances voisines, c'est la propagation du démocratisme

intentions, assuré que vous en aurez beaucoup à connoitre l'une et à applaudir aux autres.

L'illustration du nom de Sulkowski vous en dit assez, Monsieur, sur ia famille de celui dont j'ai l'honneur de vous, parler: c'est une des plus distinguées de la Pologne, par son rang, ses dignités, et ses richesses, et nous devons reconnoitre comme une dette particulière que les sentiments de beaucoup de ses membres nous onts souvent fait contracter tous les égards et tous les services que les circonstances nous mettent à portée de leur rendre.

Le c. Sulkowski a en outre des quahtés propres qui le recommandent personnellement et vient de servir, très brillament dans l'armée de Lithuanie dont il commandait les chasseurs. Plusieurs actions d'éclat onts signalé sa valeur et onts laissé appercevoir le germe des dispositions militaires les plus heureuses, il n'y a point d'éloges que les général en chef ZabieJo ne m'en aye fait.

Tout se réunit donc, Monsieur, à me faire attacher beaucoup de prix, à ce que vous veuillez bien accueillir M^' Sulkowski, et vous rendre auprès du Ministre de la Guerre, l'organe pressant des offres de service qu'il va lui porter. Marie Descorches.

1 S' Albin, II, 80.

2 S' Albin, I, 73, II, 80.

' Arch des aff. étr., Pologne, corr., suppl., v. 16, f. 296.

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français et des principes d'une bande exécrable qui cherche à se taire partout des prosélytes et qui a déjà trouvé tant de p;irtisants en Pologne». Quelques misérables que soient ces prétextes, quelques peu nombreux et insignifiants que soient, à vrai dire, ces jacobins de Pologne, SuJkowski est des leurs; i! est fou de liberté, il doit donc prendre garde.

Il passe en France, et se trouve à Paris, l'an deux de la République; mais quelques déceptions cruelles ne lui furent pas épargnées. Il en rend compte ^ dans une lettre du 2 mai 1793: «Depuis trois mois que je suis en France, je n'ai encore pu obtenir du service, mais cela n'est pas étonnant; l'ineptie du ministre Pache au commencement, le départ de Descorches sur lequel je comptais beaucoup, les dispositions singulières du ministre Beurnouville qui ne voulait pas que l'armée fût remplie de vrais patriotes, mais seulement de gens dévoués à Dumouriez, ont été au commencement la raison qu'on a refusé mes offres, en outre que la trahison d'un de mes compatriotes M. Mii^czynski^. qui, corrompu par les promesses de Dumouriez, a voulu livrer Lille aux Autrichiens ^ et l'insuffisance de Turski qu'on avait fait colonel par des raisons secrètes, ont jeté un préjugé un peu défavorable sur les Polonais». — Casimir La Roche, ancien interprète de l'ambassade française à Varsovie et alors protecteur naturel des émigrés, s'en plaignait avec bien plus d'amertume au ministère des affaires étrangères*: «Je crois avoir acquis le droit de recommander par votre entremise à la protection de la République française les Polonais qui ont acquis des titres à notre fraternité par la persé-

1 S' Albin, II, 79.

2 «Mizegurski» dans le texte publié par S^ Albin.

=^ Moniteur univ., p. 611, du 21 mai 1793: Jugement qui condamne à la peine de mort Joseph Miaczyriski, âgé de 42 ans, né en Pologne, général de brigade.

4 Arch. d. Aff, Etr., Pologne, corr., 321, f. 263—5: «Tableau exact des Polonais demeurant actuellement en France», 19 avril 1793. Sur la «Liste <les noms et demeures des Polonais désignés dans la dernière partie de la lettre»; «Le citoyen Sulkovsky, officier dans l'armée polonaise et ayant servi avec distinction dans la dernière campagne contre les Russes, hôtel de Moscovie, rue des Augustins ». En marge de la main propre de La Roche: «Ne pouvant obtenir de service militaire en France parti pour l'Italie».

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