‹ Les Polonais en Egypte, 1798-1801Chapitre 13 sur 115 · XXXIV PREFACE · texte numérisé non relu

XXXIV PREFACE

au général en chef de donner l'ordre «essentiel» de «faire main basse sur tout ce qui serait trouvé dans les rues».

Ce jour-ci, Bonaparte lut appelé, de bonne heure, au dehors de la capitale. Une discussion^ existait à Gizeh entre les généraux chargés de former l'équipage de campagne. D'ailleurs il fallut déterminer, à l'île Roudah^, un lieu convenable pour y placer le lazaret du Caire, puisque «les remuements de la sereine pourrai qnt faire manifester quelques accidents de peste». Au cours de cette inspection, on entendit tirer le canon d'alarme '^.

Chemin faisant, il apprit les progrès de l'insurrection; en traversant les rues qui aboutissent à la place d'Esbekieh, il fut assailli de pierres*. Alors avec sa lucidité d'esprit infaillible il apprécia la difficulté de sortir d'un événement où il y allait de salut de toute l'armée. Il était néanmoins bien résolu à éviter les mesures d'une repression sévère^, car il en avait de graves motifs.

On est à la veille d'une expédition en Syrie. La guerre avec la Porte va s'ouvrir. On peut s'attendre à la possibilité d'un débarquement anglais 6. Les Mameluks que jusqu'ici on avait seuls à combattre, ne sont pas encore domptés. Or ne doit-on pas garder au moins les apparences d'une soumission du pays, d'un gouvernement assis sur la confiance et la bien-

2 Blanc à Bonaparte. Au Caire, 30 vendémiaire: «Je fus, comme vous l'aviez ordonné, avec le cit. Norry, visiter la mosquée qui est au centre de l'île de Rhoda, pour y placer le lazaret du Caire, mais le local

n'offre que des ruines. Je prends la liberté de vous observer que

n'ayant pas un local déterminé pour le lazaret, l'administration sanitaire du Caire se trouvera au dépourvu, qu'il est instant de déterminer le lieu destiné à faire le lazaret, pour que j'y fasse travailler de suite».

» Corr., 2912.

^ Doguereau, p, 91.

5 Bibl. de ministère de la Guerre, A. 2. d. 163. Journal de Jouet, ancien sous- lieutenant à ex 9® demi -brigade, p. 51: «La clémence du général en chef fut extrême».

^ Marmont communiqua, juste le 21 octobre, nouvelle que 25 bâtiments de guerre anglais, russes, turcs, sont depuis midi devant Alexandrie (à Menou, ArcJi. h. de la Gu.).

PREÎ'ACK XXXy

veillance des habitants i. Il faut atténuer la gravité de l'insurrection, en finir le plus tôt possible et déjouer les intrigues tendant probablement à un soulèvement général. Ce jour même, 30 vendémiaire, Berthier^, «pour que les malintentionnés ne fassent courir de faux bruits», prévient les commandants des places de guerre «qu'il s'est manifesté des rassemblements de peuple dans cette ville, depuis ce matin; ce qui a fini par une insurrection que nous avons apaisée, en tuant beaucoup des insurgés; tout est tranquille dans ce moment». La vérité était bien différente. Le 21 octobre et la nuit du 1^' brumaire, on avait seulement concentré les troupes, mis en mouvement de nombreuses patrouilles et occupé avec l'artillerie les hauteurs dominant le quartier rebelle; mais la moitié de la journée suivante s'écoule^, les attroupements menaçants se présentent autour de la ville, avant que le général en chef n'ordonne de bombarder la grande mosquée pour faire marcher les négociations*. Bientôt, il défend de tirer, même contre les Arabes, à moins qu'ils ne soient en nombre extraordinaire: «les habi-

^ Voir arrêté du 20 octobre concernant le divan du Caire et les assemblées provinciales (Corr. 3516).

2 A Menou, à Rosette (A. h. de la Gu.): «...Faites part de cette nouvelle à Alexandrie ...»

« Corr., XXIX, 501, Do guère au, 92.

* Arch. h. de la Gu.

Bon au général Bonaparte.

Au Caire, le 1^"^ brumaire, an VII.

Au moment où le feu de la citadelle a cessé, j ' ai reçu une lettre du général Berthier contenant l'ordre de faire mettre le feu à la grande mosquée, dans le cas qu'il ne fût pas possible de la faire écrouler en profitant des endommagements qu'elle a dû essuyer par l'effet du bombardement, mais j'ai cru devoir suspendre l'exécution de cet ordre d'après une seconde lettre qui m'est parvenue presque aussitôt, par laquelle le chef de l' étatmajor me prévient que la terreur est dans la ville, que cependant les esprits paraissent disposés à rentrer dans l'ordre et qu'il faut regarder les choses comme finies. Si vous persistez dans votre résolution, je vous prie de me le faire savoir et je ferai tout mon possible pour remplir vos intentions.

J'ai fait occuper par quelques compagnies de la 32^ les avenues principales de la mosquée qui a été jusqu'à présent le point de ralliement des rebelles, afin de prévenir tout nouveau rassemblement dans cette partie. Le commandant de ces troupes a ordre d'user de la plus grande circon-

XXXVl PRÉFACE

tants, s'ils entendaient le canon, auraient peur, et les villages environnants croiraient que tout est encore en guerre et en révolte i». Les exécutions ont lieu au château, mais presque secrètement, à coups de baïonnettes 2, ou bien aux bords du Nil, j et les cadavres sans tête sont jetés dans la rivière'. — L'armée n'obéit «qu'en rongeant son frein*»; elle désire venger la mort de bien des braves; elle ne regrette personne plus amèrement^ que le premier aide de camp du général en chef. «Ce fut peut être sa perte qui jeta un voile triste sur la victoire du 1' brumaire ^)).

Dans le rapport officiel^ Bonaparte écrivait: «Mon aide de camp Suikowski, allant à la pointe du jour, le premier brumaire, reconnaître les mouvements qui se manifestaient hors la ville, a été à son retour attaqué par toute la populace d'un faubourg; son cheval ayant glissé, il a été assommé. Les blés- s sures qu'il avait reçues au combat de Salehieh n'étaient pas encore cicatrisées. C'était un officier des plus grandes espérances». Le lendemain de l'insurrection apaisée il notait^ encore ce détail: «Suikowski, à la tète de quelques guides, a été tué hier matin ».

spection, vu la disposition actuelle des esprits et de ne déployer des forces que pour comprimer les insurgés. On fera des patrouilles continuelles. A deux heures du matin et au jour vous serez informé de ce qui se sera passé.

P. S. Je vous enverrai demain la liste des individus arrêtés avec la note qui les concerne.

* Corr., 3526.

» La Jonquière, III, 283.

» Corr., 3527.

^ La Jonquière, III, 284.

' Bibl. de souv., 356. Reybaud, III, 174: «Bon vivant et bon camarade— avait conquis, au sein de l'armée et des savants, les plus hono*' râbles amitiés». Arnault, IV, 172. Miot, 85: «Il fut généralement regretté», Bourrienne, II, 183: aaimé de nous tous>.

" Denon, I, 205.

7 Arch. d. Aff. Etr., Turquie, v. 199, doc. 61; Courrier de l'Egypte, N« lé; Corr. 3538 (du 6 brumaire). Cette version fut redite par plusieurs écrivains, voir Bibl. de souv. et réc. mil., 356, Journal du cap. François, 237 — 8, Martin: Hist. I, 256, Ader: Histoire de V expédition d'Egypte et de Syrie revue par Beauvais (Paris, 1827), p. 135.

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Ce récit, entièrement exact, fut embrouillé peu à peu; on le voulait plus pittoresque, plus circonstancié, plus tragique. Bourrienne^ l'a placé au commencement de la révolte. «A peine Bonaparte fut-il rentré au quartier général (il n'était que huit heures du matin), qu'il apprit, en déjeunant, que des Arabes bédouins à cheval menaçaient d'entrer au Caire. Il était avec ses aides de camp. Il ordonna à Suikowski de monter à cheval, de prendre quinze guides et de se rendre à la porte la plus menacée, c'était celle de Bâb-en-Nassr, ou porte de la Victoire. Son camarade Croisier fait observer au général en chef que Suikowski est à peine remis des nombreuses blessures qu'il a reçues à Salehyeh, et qui n'étaient pas encore cicatrisées. Il offre de prendre sa place. Bonaparte y consent facilement; mais Suîkowski est déjà parti. Une heure à peine écoulée, un de quinze guides revient, couvert de sang, annoncer que Sutkowski et quatorze guides ont été taillés en pièces. Cela ne fut pas long, car nous étions encore à table quand arriva cette triste nouvelle». Desvernois^ prétend savoir que «les habitants ont fait manger par leurs chiens Suikowski, brave et digne Polonais». Saint- Albin ^ enregistra la version répétée dans les cercles ennemis de l'empereur. «Suîkowski se chargea de faire la reconnaissance. On a rapporté que Bonaparte lui en avait donné l'ordre selon sa manière absolue, avec un geste oriental, où plusieurs des assistants crurent voir qu'il envoyait réellement à la mort le malheureux aide de camp. L'appareil de ses blessures n'était pas encore levé; le bon drogman Ventura ...voulait le retenir: Commencez donc par vous guérir^ lui disait-il les larmes aux yeux. L'ennemi n'entend pas autant de patience; il faut marcher sur lui, répond Sulkowski avec cette alacrité frémissante, qui souriait encore à l'aspect du champ de bataille: il part suivi de quinze guides. A son retour, il est attaqué par toute la populace d'un faubourg; son cheval glisse, s'abat... il est assommé et bâché par morceaux.... La trace de son corps ne fut retrouvée que par quelques lambeaux de sa moustache, qui furent recueillis par son fidèle domestique au

1 Mémoires, II, 182.

2 Mémoires, p. 145.

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