PREFACE LXI
aussitôt après l'événement désastreux d'Aboukir et la déclaration de guerre de la Porte». «Bonaparte (à l'en croire) avait fait le sacrifice de ce pays longtemps avant son départ, mais il lui fallait une occasion pour le fouir, et il ne l'a fui que pour éviter la catastrophe de sa reddition ». Dos le premier moment il se plaint du «pénible fardeau i»; il promet aux soldatspaix et prompte retour dans la patrie; il dit que déjà les drapeaux français «se courbent sous le poids des lauriers»; il croit* que, sans renforts, il serait «hors d'état d'ouvrir la campagne prochaine», surtout s'il est obligé «d'accepter la bataille sur les frontières de la Syrie, comme cela pourrait bien arriver les Anglais dirigeant tout et le vizir n'étant véritablement qu'un homme de pailley>\ «quelque chose qu'il fasse 8, il ne peut pas réunir 7000 hommes pour marcher contre l'armée du grand vizir; les ophtalmies font des ravages affreux; «le dénûment^ d'armes, de poudre de guerre, de fer coulé et de plomb présente un tableau tout aussi alarmant que la grande et subite diminution d'hommes^; les troupes sont nues; la solde arriérée pour toute l'armée se monte seule à quatre miillions ^; «quoique
1 Kleber aux généraux, 26 août; à l'armée, 31 août et 23 septembre 1799 (Rousseau 7, 8, 59).
2 Au Directoire, le 3 déc. 1799 (Rouss. 129).
3 Kleber à Menou, 4 octobre 1799, Lettre de M. Pottssielgue . , . à M. Thiers (Paris, 1845), p. 15.
4 Kleber au Directoire exécutif, Caire, le 4 vendémiaire an VIII — 26 septembre 1799. (Lettres de Varmée en Egypte au gouvernement français interceptées par la corvette de Sa Majesté Britannique El Vincejo, dans la Méditerranée (A Londres, le 23 janvier 1800). (L'autre édition en français et en italien, Venise ISOO).
^Ibidem, Damas, chef de l'état-major, au ministre de la Guerre, Caire, 20 vendémiaire VIII: «L'effectif au 1 vend, an VIII était de plus de 33,000 hommes; il est en ce moment au-dessous de 22,000, dont il faut déduire deux mille, malades ou blessés, hors d'état de faire aucun service et quatre mille (environ) hors d'état d'entrer en campagne — Les seize mille homme (environ) de toutes armes qui composent l'armée active, sont répandus sur une surface de terrain comprise dans un triangle, dont la base, depuis le Marabout jusqu'à El-Arich, a deux cents lieues à peu près... L'expérience prouve en ce moment que lorsque les garnisons indispensables pour la sûreté des places et des provinces sont distraites du nombre
i d'hommes en état d'entrer en campagne, il est impossible d'en réunir sept
j mille sur un seul point.»
I 8 Ibidem. E. Poussielgue, contrôleur des dépenses de l'armée et
I^XII PREFACK
l'Eq-vpte soit tranquille en apparence, elle n'est rien moins que soumise; le peuple est inquiet; son cœur est sans cesse ouvert' à l'espoir d'un changement favorable; les Mamelouks sont > dispersés, mais ils ne sont pas détruits»; et «cependant, il ne s'acrit plus..., comme autrefois, de lutter contre quelques hordes de Mamelouks découragés, mais de combattre et de résister aux efforts réunis de trois grandes puissances, la Porte, les Anglais et les Russes^».
Le découragement des chefs gagnait les cœurs des soldats; «leur âme était troublée et remplie d'irritation; la soif du départ les dévorait^». Ils ne voyaient pas de fin à leur séjour en Egypte. Bonaparte, s'il parvient en France, songera sans] doute à eux. Mais pourra-t-il leur envoyer du monde? Sont-ils donc expatriés pour toujours? Et le but actuel de tout cela? ^ Ils ne voient pas trop ^ « ce que la France peut y gagner, si ce n'est quelques découvertes savantes». «L'idée que tant de sang répandu et tant de souffrances sont en pure perte est au fond de tous les cœurs». «Toute l'armée, excepté quelques individus peut-être, annonçait hautement le vif désir de revoir la France^». — Lazowski, sans doute, n'appartenait pas à cette immense majorité; il regrettait la perte de ce superbe pays qui «seroit la plus belle colonie de l'univers, qui deviendroit
administrateur général des finances de l'Egypte, au Directoire exécutif. Au Caire, le 1^" vendémiaire an VIII: « Le général Bonaparte
a levé — environ quatre millions de contributions extraordinaires. Ces moyens son usés... l'argent est enfui. ...Lors du départ du général Bonaparte, il étoit encore dû cependant plus de dix millions à l'armée, dont quatre millions de solde... La caisse de l'armée est constamment vide, et chaque mois d'ici à quelques temps, on n'aura pas la perspective de recouvrer plus de 2 à 300,000, tandis que les dépenses réglées s'élèvent à plus de 1.300,000 par mois.... Pour comble de malheur, le Nil de cette année a été extrêmement mauvais».
* Traités d'alliance défensive avec la Russie et la Grande-Bretagne; signés le 23 décembre 1798 et le 5 janvier 1799 (La Jonquière IV, 16—7).
' Nakoula 164
' Thurman 131: «Nos grognards la traduisent souvent par ces énergiques» paroles: Que diable f.... nous ici».
* Miot 280, Lettres de l'armée (Poussielgue): <I1 n'est pas un soldat, un officier, un général qui ne soupire après son retour en France».
PREFACE LXIIl
bientôt le régulateur du commerce du monde i», au moins il ne voulait pas une évacuation pure et simple. Kleber s'y était, lui aussi, longtemps refusé. Quand il reçoit la réponse du grand vizir «écrite dans le délire de l'orgueil et marquée... de la plus haute insolence», il veut- «renoncer entièrement à traiter», il ne veut pas «se couvrir et s'envelopper d'infamie». Il dit «que les Français ne répondent à de pareilles missives qu'avec le canon et la pointe de leurs baïonnettes», qu'il attendra, qu'il verra «cette armée formidable au sortir du désert, et que là le vizir apprendra à connaître à son tour ce que peuvent des hommes à qui dix années de guerre et de succès ont donné l'habitude de vaincre». Mais la situation s'aggrave. Il n'importe que l'armée turque ressemble «plutôt à une caravane se rendant en pèlerinage au quartier général français qu'à une réunion de soldats 2». «L'exagération habituelle aux Orientaux en grossissait les effectifs»; toute la Syrie était en mouvement^ et les esprits des Egyptiens s'égaraient aussi. Quand ^ «à la fin du mois de rebi-ul-ewel de l'année 1214 le grand vézir, ce ministre très célèbre, s'avança vers la Syrie, avec pompe et magnificence et suivi d'une armée innombrable», «à son approche les provinces tremblèrent; grands et petits, tout le monde redoutait sa puissance... La terre était couverte des troupes, des tribus et des nations qui composaient son armée». «Les habitants de l'Egypte... ne doutèrent plus que lesFrançais voulaient quitter l'Egypte., chacun songea à se ménager son pardon^». Ainsi on oublia^ «le courage et la force redoutable des Français», «leur bonne administration, leur équité, leur éloignement 'pour les difficultés, leur excellente conduite, leur fidélité, leur
1 Lettres (Poussielgue).
' Kleber à Menou, 11 octobre 1799, (Rousseau 93—4).
3 Rousseau XV, XIV.
* Kleber à Desaix, 7 septembre 1799. «Yousef- pacha est à Damas; 90,000 hommes doivent y être déjà réunis, et tout cela doit marcher 'droit au Caire. Ils trouveront, je crois, un terrible ennemi en route: la i famine».
5 Nakoula 157—8.
^ Poussielgue à Bonaparte, Toulon, 5 juin — 10 août 1800. «Dès
jlors nous n'eûmes plus d'amis; l'arrivée- du grand vizir.... acheva de
nous enlever tous nos partisants » (Lettres . . .).
' Nakoula 85.
LxiV PRÉFACE
viv(^ amitié pour les musulmans ^ leur soin de délivrer les fellahs des injustices qui pesaient sur eux, et de tenir leurs soldats dans une discipline sévère 2»; on ne pensa plus «à ce* qu'ils firent jouir de la liberté tous les sujets, au pardon qu'ils accordèrent partout 3, à leur application extraordinaire pour établir Tordre dans le pays*, et à leur amour singulier pour le repos du peuple ^)). Et les Français « désespéraient de pouvoir jamais inspirer aucune confiance aux Egyptiens et redoutaient leur perfidie^)). La désorganisation de leur armée commença alors. On avait repoussé encore les Turcs débarqués, près de Damiette, le V novembre 1799^, mais peu de jours après, la garnison de cette ville se déshonora par des actes d'insubordination manifeste^. Le général en chef reprocha^ aussi à juste titre au commandant de la place les pourparlers avec la demi-brigade révoltée aussi que «d'avoir inutilement et inconsidérément envoyé une foule de parlementaires à bord: des bâtiments ennemis». Il voulait surtout connaître «pourquoi le chef de brigade du génie Lazowski a aussi été de cette* partie». Les généraux Junot et Dumuy ne pouvaient guère à c& moment partir pour l'Europe. «Le soldat, dans la crainte de, se voir successivement abandonné par ses meilleurs généraux, avait établi une correspondance sur la ligne qui bordait la mer, et avait résolu d ' empêcher par la force tout embar-. quement». Il adressait à ses supérieurs des mots violents i»: «Nous sommes vos égaux et libres comme vous; nous ne 1 souffrirons jamais que vous vous en alliez avec des richesses, tandis que nous resterons ici en proie à tous les i maux: ou nous partirons avec vous, ou bien vous resterez
* Abdurrahman, 81, 86, 88.
2 Abdurrahman, 56, 71, Souv. d'un médecin de Vexp, d'Egypte (Des- \ genettes), (Paris 1893, p. llj.
' Abdurrahman, 12, ^8.
* Abdurrahman, 86, }]7, 39, 61.
* Abdurrahman, 74. ' « Nakoula, 164.
' Rousseau, p. 116.
«Rousseau, 127 (Ordre du jour, 30 novembre). M<leber à Verdier, 4 décembre 1799 (Rousseau, 130). '"^ Nakoula, 164; Kleber à Lanusse, 24 décembre 1799 (Rousseau 156—7).