XXIV PREFACE
de futurs maréchaux de la France et de grands dignitaires de l'Empire son individualité, celle « d'un véritable Polonais », ressort bien nettement: «d'une valeur chevaleresque, passionné pour les aventures, d'un esprit romanesque et inquiet, plein d'instruction, parlant toutes les langues de l'Europe ». Par quelques traits de son génie et de son cœur, il est en tout supérieur à ses compagijons du quartier général. S'il travaille les esprits des soldats eii leur rédigeant les adresses destinées à !)0usser la majorité du Directoire au coup d'état du 18 fructidor, c'est parce qu'il abhorre ^ sincèrement les émigrés et les |irètres, «les castes proricrit.es», «monstres», «perfides», les contre-révoluti(mnairey, «êtres malfaisans que les jeux de la fortune n'auraient jamais dû tirer du néant». — Son indépendance^ envers Napoléon Bonaparte fut m.aintes fois remarquée par les hommes qui pouvaient l'observer au dehors du service militaire.
«Ambitieux de la gloire, ce jeune étranger avait cru ne la trouver que dans nos bataillons; captivant la vivacité de son caractère, il avait mesuré ses mouvements sur ceux de celui qu'il avait choisi pour maître; il poussait l'envie d'en être distingué jusqu'à la jalousie: et la tâche qu'il s'était proposée donnait la mesure de ce qu'on pouvait attendre de lui... Sa noble ambition, elle était belle et grande; c'était par l'étude, c'était par un mérite réel qu'il voulait parvenir... ^ ». « C'était un homme
1 S* Albin, II, 154f— 60, 171. Son «examen de la révolution française» fut évidemment écrit en marge de l'ordre du jour du 14 juillet {Corr., liî, 2010).
2 Marmont: Mémoires, I, 34;7. (A propos d'une mission d'espionnage
<'n Angleterre) Duroc me dit: «Je suis bien heureux que cela ne soit
pas tombé sur moi, car je n'aurais jamais osé le refuser». Sulkowski, témoin de l'explication, et redoutant que la mission ne lui revînt, se hâta de la prévenir en lui disant: «Mon général, aucun de nous ne s'en serait chargé». Il n'en fut plus question».
2 Denon Vivant: Voyage dans la basse et la haute Egypte (Paris, an XI — 1803), I, p. 203-1. Voir dans La Décade égyptienne, I, p. 123: Vers pour mettre au bas du portrait du chef de brigade Shulkouski, aide-de-camp du Général Bonaparte, dessiné par le citoyen Dutertre.
Dans tous les arts il obtint des succès;
Il fut savant sans vouloir le paraître.
Si dans l'art des combats il fît plus de progrès.
C'est qu'il choisit un meilleur maître.
PUEFACE XXV
de Plutarque... Doué d'une inteiiigence éuale à son courage, qui était à toute épreuve et propre aux négociations comme à la guerre, i) avait plus d'un rapport d'esprit et de caractère avec l'iiomme à qu'il s'était donné sans l'aimer, et qui l'estimait plus qu'il ne le choyait. ...Il jugeait son chef avec une sévérité souvent extrême; il le haïssait tout en l'admirant. C'était néanmoins un des hommes sur lesquels Bonaparte pouvait le plus se reposer parce qu'il était homme d'honneur, et que le sentiment de son devoir lui tenait iieu d'affection, comme le sentiment que le général avait de son utilité lui répondait de l'attachement que celui-ci lui portait, attachement qui, pour n'être pas de l'amitié, n'en était pi-s moins solide ^».
En faisant la guerre Suikowski la raisonnait. Ses lettres historiques 2 sur les dernières phases de la lutte pour l'Italie, sur la campagne de Jouhert dans le Tyrol et sur le gouvernement de Venise lui valurent beaucoup de renommée ^. C'était un titre de plus pour participer aux travaux * qui devaient précéder la descente en Angleterre et qui aboutirent à l'expédition d'Egypte. ïl examinait les projets^ présentés dans le but de jeter des troupes sur les îles britanniques, et adressés au Directoire ainsi qu'au général en chef de l'armée d'Angleterre durant les mois de frimaire, nivôse et pluviôse, an VI.
Au mois de février^ 1798, il accompagna Napoléon dans l'in-
1 Arnault A. V.: Souvenirs d'un sexagénaire. (Paris, 1833), IV, p. 81 — 2.
2 S* Albin, II, 81— 154, 161—6. Correspondance inédite officielle et confidéntielle de Napoléon Bonaparte... (Paris, Panckoucke, 1819 — 21), III (Venise), p. 235— iO (lettre du 28 floréal an V, 17 mai 1797), IV (Suite de Venise), p. 123—7 et 137-42, (de Milan du 13 et 19 fructidor an V c. à d. 30 août et 5 septembre 1797).
8 S* Albin, I, 1H8.
* S* Albin, I, 153, 151 156, 157.
5 Arch. Nat., A. Fj- 1597-8.
« Journal des hommes libres de tous les pays ou Le Républicain, N*' 267, 22 pluviôse VI: aParis, 2i pluviôse. Le général Buonaparte est parti hier (8 février) pour visiter les divers cantonnements de l'armée dAngleterre ».
PREFACE
spection des côtes du Nord; Lannes et Bourrienne étaient dans la même voiture ^ Les ressources de l'embarquement furent reconnues insuffisantes 2, malgré qu'on eût «trouvé dans tous les commissaires, officiers des ports et ingénieurs, le zèle et le dévouement le plus louable et le plus touchant 2». Alors au commencement du mois de mars, revenant aux plans dessinés à Passeriano on improvisait, avec un élan magique, l'expédition du Levant^.
Chargé de recueillir des cartes et des renseignements ^, Suikowski était, sans doute, en relations avec Lazowski et en rapports très étroits et très amJcaux avec Venture dont les conseils avaient toute l'autorité d'une expérience amassée pendant un séjour de plus de trente six ans en Turquie, en Egypte, en Syrie et en Barbarie ^. C'est avec Venture qu'il part pour s'embarquer à Toulon.
Si au moment de quitter Paris quelque triste pressentiment accable son âme '^, au port, la joie et l'ivresse ^ le dominent. Officiers 9 et soldats sont enthousiasmés, étourdis par le tumulte, entraînés, séduits par le désir de la gloire ou du change-
N° 280, 5 ventôse VI: «Paris, 4 ventôse. Le général Buonaparte est arrivé d'avant-hier (21 février) dans cette commune».
1 Bourrienne : Mémoires (Paris, 1839), II, 36— 7. Xa Jonquière: L'expédition d'Egypte 1798—1801. T. I, ch. 3.
2 E. Chevalier: Lliistoire de la marine française, p. 338.
=* Du Falga-Oaffarelli au citoyen David, commissaire principal de la marine à Dunkerque. Boulogne, le 1 ventôse VI (Arch. Nat. A F'^ 1599).
^ Boulay de la Meurthe: Le Directoire et l'expédition d'Egypte {F Siris, 1880), p. 5, 9, 10.
5 S* Albin, I, 150. La Jonquière, I, 322. Monge écrit à Bonaparte de Rome, 15 mars 1798: «...Je n'espère trouver ici ni cartes, ni renseignements: ainsi il est nécessaire que vous fassiez recueillir à Paris plusieurs exemplaires de chacun des ouvrages que nous avions à Passeriano , et d'autres encore s'il en existe. Le citoyen Suîkowski doit en avoir la liste...» Voir aussi p. 324, 327.
« A. Etr., Turquie, suppL, 23, f. 8. Reybaud, V, 328.
7 Lavallette, I, 314, S* Albin, I, 158.
8 Bonaparte au Caire ou Mémoires sur V expédition de ce général en Egypte par un des savans (Paris, an VII), p. 15.
» E. de Villiers du Terrage: Journal, p. 2, 18.
ment^. L'aspect de la flotte est superbe-. Seuls les marins la désertent. Désorganisés^ «par la suite des fautes commises depuis le commencement de la Révolution», démoralisés par les 1 désastres essuyés, les équipages ne sont rassemblés qu'au hasard, presqu'au moment du départ* ou bien enlevés par force aux quartiers maritimes. Or «très faibles en nombre et en qualités d'hommes^)), ils manquent de courage pour conduire les navires réparés à la hâte, mal armés, mal outillés, sans rechanges, encombrés de soldats et de bagages.
Suikowski monta ^ l'Orient^ vaisseau amiral de haut bord, qui dominait, comme une cathédrale, la ville flottante de bâtiments de toute grandeur. Il y fut inscrit le 19 mai sur les listes nominatives^ des généraux et officiers d'état-major comme capitaine aide de camp du général en chef. Il n'avait pas de domestique.
Contenue durant le long trajet par une triste inaction, exaltée par des lectures sérieuses ^ son énergie déborde au jour de la bataille. Coup sur coup il emporte des victoires, des blessures, de la gloire. Les bulletins ^ en parlent: car s'il n'a pas de commandement, de fait il en prend beaucoup au moins dans les combats partiels, et toujours il paye de sa personne comme le dernier des soldats. Le 10 juin, il mena l'avant- garde de Marmont à l'assaut sous les murs de la cité Valette; il monta le 2 juillet sur ceux d'Alexandrie. A la bataille des Pyramides,
1 J. Miot: Mémoires, p. 14—5.
3 Villiers du Terrage, 23, Arnault, IV, 95—6, Martin, l, U7—8. 3 E. Chevalier, 223, 343.
^ Copies of orig. letters, 214, le contreamiral Ganteaume à Bruix, ministre de la marine, 22 août 1798.
5 Copies of , 39, l'amiral Brueys au ministre Bruix, le 9 juillet 1798.
6 Arnault, IV, 95-6.
' Arch. h. de la Gu.
8 Arnault, IV, 79, 81. «La bibliothèque n'eût été qu'un meuble de
luxe personne ne me demandant guère de livres d'histoire que Suïkow-
ski qui avait toujours en main un volume de Plutarque».
» Corr., IV, 2738, 2765, 3006, 3045. Arch. adm. de la Ou. Paris, le 22 brumaire an VII (12 novembre 1798). Extrait des registres du Directoire exécutif. Le Directoire exécutif, sur la demande du général Bonaparte, ar-' rête ce qui suit: Le citoyen Sulkovi^ski, aide de camp du général Bonaparte, est promu au grade de chef d'escadron».
XXVIII PREFACK
le 21 juillet, il lutta ^ corps à corps avec un superbe cavalier| mameluk, qui portait une cotte de mailles et un casque à barre.' Dans la marche sur le Caire, il brava la soif et la faim, l'enuourdissement et la chaleur. Et au milieu de ces fatigues iiiouïes, de ces mêlées sanglantes, il garde toute sa force d'ob-| si^rvation^. Même (le 11 août) dans le rude choc de Salheyeh, « jriblé de coups ^ traversé par une balle», renversé sur le sable, «il avait conservé dans le combat un si grand sangfroid qu'il racontait l'habillement, la couleur de ceux qui s'étaient battus avec lui'*». Bonaparte crut l'avoir perdu ^, mais il survécut, grâce aux «influences favorables du climat sur les plaies 6)). Porté dans la mosquée de Salheyeh^, plus tard auj
1 J. Miot: Mémoires (I éd., Paris, 1804), p. 65.
2 Denon, I, 203—4;. «Il venait de décrire la marche sur Beibeys avec autant de grâce et d'intérêt qu'un autre en aurait pu mettre à raconter les combats qu'il j avoit soutenus, les blessures glorieuses qu'il y avoit reçues». Miot, 57 (Reconnaissance du général Leclerc sur la route de Belbeïs, 18 thermidor): «Le soir, à 9 heures, nous quittâmes notre bivouac sans tambours, ni trompettes. Nous n'étions qu'à une lieue d'El-Hanka, lorsque notre avant -garde aperçut, dans l'obscurité, des cavaliers; on s'arrêta, et nous reconnûmes avec joie l'aide -de -camp Suîkowski, qui venait avec trente guides pour nous annoncer du secours. Le 18 au soir, le général en chef avait reçu l'avis que lui avait transmis le général Murât. Les coups de canon tirés par nos troupes pendant toute la journée, prouvaient assez que nous étions attaqués. Il était instant de nous tranquilliser, et Suîkowski avait reçu l'ordre de parvenir jusqu'à nous, et de nous annoncer l'arrivée de la division Régnier».
3 Reybaud, 111,313: aSuîkowski. . . renversait encore sur le sable un maugrebin gigantesque qui accourait sur lui pour l'achever». Corr., 3045: «Mon aide de camp Sulkowsky a été blessé de sept à huit coups de sabre et de plusieurs coups de feu». Doguereau, 67. Desvernois, 132 — 3. François, 220. Martin, I, 224.
* J.Iiot, 62: «Suîkowski revint avec une balle qui lui avait traversé le côté, et des coups de sabre... Un noir surtout l'avait fort occupé; ce coquin redressait ses longues manches en venant sur Suîkowski et poussait d'.îs cris épouvantables qui n'intimidèrent point le Polonais, déjà éprouvé à Embabé».
' Bourrienne, II, 128.
« Larrey, p. 7.
'' Larrey, 16: «Nous pensâmes ces blessés sur le sable, et je les fis porter ensuite dans la mosquée de Ssalahhiéh. Presque toutes les blessures étaient faites par arme blanche. C'est dans cette bataille qu'on a connu
PREFACE
Caire, reconnu chef de brigade, il employa les loisirs de îa convalescence à travailler dans sa nouvelle qualité de membre^ de l'Institut d'Eg-ypte. Admis à la section d'économie |>olitique, il fut nommé, dans la .séance du 6 fructidor^, à la con. mission chargée de recueillir les renseignements nécessaires pour la solution de différentes questions proposées par le général en chef, savoir^: «Quelle est en Egypte la situation de la jurisprudence, de l'ordre judiciaire civil et criminel, et de l'enseignement? quelles sont les améliorations possibles dans ces parties et désirées par les gens du pays». Il fît partie aussi d'une commission créée le 11 fructidor* et «chargée^ de préparer un travail pour faciliter la composition d'un vocabulaire arabe, pour mettre les Français en état d'établir avec les habitants de l'Egypte les communications qu'exigent les besoins communs de la vie ». Ses compagnons de travail furent Costaz, Sucy, Tallien et Desoenettes.
Le 16 fructidor^ an VI, il présenta à Tlnstitut la description de la route du Caire à Salehhyeb.
Mais aussitôt son attention se porta encore sur d'autres objets l «Dans la séance du 21 fructidor 8, le citoyen Suikowski a informé ses collègues, qu'il a remarqué un buste d'Isis sur le rivage du Nil auprès de Feranéh, et deux pierres garnies d'hiéroglyphes dans un jardin du même village». Il demanda «qu'on les fasse transporter au Kaire, dans le local occupé par l'Institut».
Cette prodigieuse activité était plus nécessaire que jamais
pour la première fois les terribles effets des damas des Mamlouks. Plusieurs de ces blessés eurent les membres entièrement coupés, d'autres des portions très étendues du crâne, des épaules, du dos et des cuisses emportées ».
' Corr., IV, 3084.
2 23 août 1798.
3 Décade ég., I, 12.
4 28 août.
5 Décade ég., I, 12.
« 2 septembre 1798.
' Décade ég., I, 65.
® 7 septembre.
PREFACE
pour combattre le germe des maladies^ qui allaient envahir les âmes navrées par le désastre d'Aboukir^. Car la défaite de l'escadre dans l'affreux combat du 1 au 2 août, laissa l'armée en Egypte «comme des enfants perdus pour la mère patrie^». «L'épidémie morale faisait de grands progrès * On commençait à être détrompé sur les intentions du Grand Seigneur^ relativement à l'expédition, et Ton ne voyait dans l'avenir aucun espoir de tranquillité». Les soldats grossiers se demandaient de nouveau 6: Nous traversons des mers,... nous pillons les villages, ruinons les habitants et violons leurs femmes, nous risquons de mourir de faim et de soif — et tout cela pourquoi? Le dégoût était général, le seul désir était de s'en retourner. Et voici que dorénavant les moyens devaient en faire défaut, pour longtemps, si ce n'était pour toujours. Un sinistre pressentiment s'empara de tous l Les esprits faibles ne virent plus dans l'Egypte qu'un vaste tombeau ^. — Suikowski écrivant à cette époque sa Lettre de Malte et ses Notes sur l'Egypte, subit cette impression, mais sous une autre forme. Ce n'est pas le besoin du repos, le désir du retour qui le domine. Sa tristesse naît de ses réflexions sur l'éternel écoulement des choses, sur la fin désenchantée de toute existence. Il voit autour de soi tant de monuments magnifiques en ruines, vestiges d'une gloire passée, des villes mortes, des empires ensevelis, et il prévoit la durée éphémère de l'œuvre accomplie par cette armée conquérante dont il se fait l'historien. — Alors il cherche l'oubli, le soulagement dans une vie plus intense encore. Il veut re-
* Décade ég., I, 29: Desgenettes aux médecins de l'armée d'Orient, Kaire, 25 thermidor VI.
' Corr. 3470. Correspondance inédite (Pancoucke), VI, 114. Kleber àBonaparte, 22 septembre 1798: «Je m'adresse pareillement au général Caffarelli pour obtenir de vous la permission de retourner en France».
2 Copies des lettres, p. 71: Le Père à sa mère, 31 juillet et 5 août 1798.
^ L'agenda de Malus^ 93.
5 Kleber à Bonaparte, 10 août 1798 (Panckoucke, V, p. 446-8): tD'après le rapport qui m'a été fait hier par le capitaine d'un bâtiment venant de la mer Noire, il paraît que nous allons avoir la guerre avec la Porte».
« Copies des lettres, p. 83 (Caire, le 8 thermidor).
' Martin, I, 209.
8 Miot, 70.