‹ Les Polynésiens: leur origine, leurs migrations, leur langageChapitre 3 sur 79 · Rima-Roa, n^ 32, est l'île Raroia ou Barcley · texte numérisé non relu

Rima-Roa, n^ 32, est l'île Raroia ou Barcley

Il n'est pas facile, il faut en convenir, de dire à quelle île Tupaia appliquait le nom de 0-Heeva-Toutou-aï, n"* 33.

(1) Dans notre examen géographique inédit du voyage de Roggeween, nous démontrons que les îles Baumau sont les îles Manua, Orosenga et Ofu de l'archipel Samoa, et que Roggeween a vu toutes Ioh îles qui composent cet archipel, moins les deux petites îles qui se trouvent entre Upolu etSavaii, c'est-à-dire Aporima et Manono.

Il n^est rien dit de son élévation, ni de sa grandeur et la légende qoi accompagne ce nom n*aide guère à le deviner. Par sa position, cette terre ferait partie des Paumotu ou des Ifaïquises, car il n'y a d'autre grande terre vers l'Est que FAmériqae. C'est à cette occasion que Dalrymple a dit : c II est assez vraisemblable que les Indiens qui, dans leurs pirogneSf se hasardent souvent à perdre toute terre de vue, avaient pu être entraînés autrefois jusque sur les côtes d'Amérique. • Ce qui le portait à cette supposition, c'est que la légende dit : clés habitants de cette terre sont anthropophages, et les vaisseaux dont ils se servent sont remarquablement plus grands que VBndeavour, » Si les Tahitiens, tout amis qu'ils sont du merveilleux, ont dit cela à Gook, ce récit mérite d'être remarqué : ce n'est pas d'ailleurs la seule circonstance qui puisse faire croire aux voyages involontaires des Polynésiens jusqu'en Amérique ; et nous avons montré précédemment (1) que les Araucans croyaient, au dire de Molina, avoir reçu le cochon et les chiens par mer des indigènes de la Polynésie.

D'un autre côté, s'il est vrai que la carte de Tupaia, par la faute des Européens, donne à beaucoup d'îles une position toute contraire à celle qu'elles devraient occuper , et qu'il soit nécessaire, en un mot, de la faire évoluer au moins pour celles-là, ne pourrait-on pas se demander si cette Ue 0-Heeva-Toutou-aï qui figure dans TE.-N .-B. , ne serait pas mieux placée dansl'O.S.O, et, en tenant compte delà légende qui accompagne ce nom, si elle ne pouvait pas être la Nouvelle-Zélande elle-même. C'est là, en effet, que les canots étaient grands, puisqu'ils portaient des centaines d'hommes, et que régnait l'anthropophagie. Tupaia n'en avait parlé d'ailleurs que par tradition, de même que de son île Oheaval, ainsi que nous l'avons fait voir ailleurs.

Mais une pareille opinion est trop hypothétique pour que nous nous y arrêtions plus longtemps.

Les îles les plus faciles à reconnaître, et les mieux placées sur la carte de Tupaia, sont les îles Marquises . Toutes,

: 0)Vol. I,*p. 4^0.

22 LBS POLYNÉSIENS.

pour ainsi dire, sont désignées, et il en résulte évidemment que si Cook n'a pas vu le groupe qu'a découvert Marchand, c'est qu'il ne l'a pas voulu : Tupaia le lui avait exactement indiqué, en se trompant seulement, si ce n'est pas Cook lui-môme, sur l'étendue de quelques unes des îles. Comme Tupaia peut«ôtre ne connaissait ces îles que par tradition, l'erreur, dans ce cas, aurait bien pu venir de lui ; mais nous l'avons déjà dit, la fréquence de cette erreur prouve plutôt, à notre avis, qu'elle est due aux interprètes ^glais.

On sait que l'archipel des Marquises est partagé en deux groupes, celui du Nord-Ouest et celui du Sud-Est.

Ua-Uka est, comme la suivante, une île du groupe Nord- Ouest et c'est probablement celle qui figure sous le n"" 34.

Le n* 35, est certainement, sous le nom de Neoo^Heiva, nie Nuku-Hiva, car tel est son nom et non celui de Nuka- Hiva, comme l'amiral Dupetit-Thouars, dans un ordre du jour, a préféré rappeler, afin sans doute qu'on ne pût faire de plaisanterie sur le peu de vêtement de ses habitants.

Ce nom de Neoo-Heiva ainsi écrit par des Anglais représente en effet son véritable nom Nuku-Hiva, qui a bien dû âtre prononcé Niu ou mieux Nuu par Tupaia, les Tahitiens supprimant la gutturale k.

Le n* 36, ou Whattare-Toah, est Fatu-Hi va ou la Magda^ lena de Mendana son premier découvreur. Elle appartient au groupe Sud-Est.

Le n* 37 ou Terowha, est Fatu-Uhu, l'île Masse de Marchand.

Le n* 38 ou Tubooai est Fatu-Dku ou l'île Hood de Cook.

Le n* 39 ou Whattare -Oora, est Tahuata ou l'île Santa Ghristina de Mendana.

Le n* 40 ou Te-Manno est Motu-Iti ou îles Hergest.

Le n* 41 ou O-Otto est Hiao ou Chanal.

Le n* 43 ou 0-Heeva-Uoa est Hiva-Oa ou l'île Dominica de Mendana.

Le n* 43 ou O-Heeva Potto, est l'île Uapou découverte par Marchand et visitée par nous.

Ainsi, sur onze îles, dix ont été dénommées. Or, comme sur la carte figure sans n"", l'île Onateya (Motane), Tupaia

LIS POLTNÉ8IBNS. 83

aTâit donc fUt connaître exactement toutes les ties composant les deuK groupes des Marquises.

Mais si Ton peut retrouver, sans crainte de se tromper pour ainsi dire, la plupart des îles que Tupaia plaçait dans le Sud, rEst et le Nord-Est de Tahiti, il n'en est plus de mime pour celles que la carte indique à TOuest et au Nord-Ouest surtout. De ce côté, tout est confondu, et des ttes qui ne font évidemment partie que de celles qui sont placées au Sud-Ouest de Tahiti se trouvent figurer aussi loin que possible dans le Nord-Ouest.

Cependant, on peut encore, croyons-nous, en reconnaître beaucoup, et particulièrement celles qui appartiennent aux deux Archipels des Samoa, et des îles Hervey de Oook.

Ainsi^ il est évident d'abord que l'île désignée sous le nom de Mopeeha, n* 44, ou Motu-Hea est l'île Mapiiiaa ou U Maupelia des Navigateurs.

Wheaua-Oora,n* 45, pourrait être une des tles basses des Fiji, ear il y en a une qui s'appelle Yenua-Kula ; mais sa position est différente sur la carte puisqu'elle est dans le Nord-Ouest de Tahiti. Peut-âtre est-ce seulement une des Iles Paumotu Nord, ou encore l'île Takapoto de Moôrenhoût qui rappelle Oura«

O^Papatea, n* 46, est presque certainement Tîle Makatea, que Cook appelle Matea et qui lui fut indiquée en 1769 par Tupaia : cette Ile n'es't autre que la Récréation de Roggeween.

Woureeo, n* 47, pourrait âtre Mitiaro ; mais il faudrait en douter si la légende qui raccompagne c grande ile habi-^ tée • était exacte.

Ururutu, n* 48, peut être Ruriti, c'est-à-dire qu'il faudrait la placer dans le Sud au lieu du Nord qu'elle occupe sur la carte.

O-Adeeha, n* 49, est probablement celle que Cook a appelée Wateeo ; c'est l'Ile Atiu du groupe Hervey. Il fâut également la placer dans le Sud comme la précédente.

O-Aboua-Hou, n* 60, pourrait bien être l'île Oahu des îles Sandwich, quoiqu'on ait toujours cru au silence de Tupaia sur ces Iles.

2i LES POLYNÉSIENS.

O-Weeha, n"* 51, pourrait être regardée, par sa position sur la carte, comme Tîle Uvea ou de Wallis, mais plutôt» par son nom, comme la WiRa des îles Hapai.

0-Rima-Tarra, n* 52, est Tune des îles australes, la Rimatara des navigateurs.

0-Raï-Uavaï, n* 53, est à peu près certainement Tile Raïvavaï ou Vavitu, découverte en 1775 par Gayengos.

0-Raro Toa, n« 54, est Tîle Rarotonga (1) du groupe Hervey, découverte en 1823. ^

Ck)mme on le voit, ces dernières îles occupent sur la carte une place qui ne peut s'expliquer que par Terreur ou l'intention des copistes, car la position de ces îles était celle que Tupaia connaissait probablement le mieux par suite du voisinage et des relations des deux archipels démontrées par les traditions.

0-Ahourou, n« 55 : En Tahitien, c dix » se rend par A/iuru ; oveut dire c c'est. »11 n'y a pas d*Ile de ce nom en Océa nie, mais il y a c dix îles » dans l'archipel des Sandwich, et l'une est bien plus grande que Tahiti.

0-Toomoo-Papa, n* 56. Il n'y a pas non plus d'île de ce nom ; mais tumu signifie c racine, origine, cause, fondement » et papa c rocher, pierre plate, planche, etc. » Il est bien difficile de dire à quelle terre ce nom a pu être donné. Ce qu'il faut remarquer seulement, c*est qu'elle occupe avec 0-Âhourou le point O.-N.-O. de la carte, le plus extrême, et qu'il n'y a guère plus à l'Ouest que deux petites îles sans numéros, placées là sans doute, et appelées Iles des Navigateurs, par les Anglais .

Tooteepa, n^ 57, peut être, par analogie de nom la Tukutea du groupe Hervey. Elle se trouve en outre placée près de deux îles qui appartiennent certainement au même groupe : 0-Raro-Toa et O-Raï-Havaï.

0*Reeva Vaï ou O-Reeva-Va, n* 58, pourrait êtreManaia, l'une des Iles Hervey, par sa position près des précédentes : l'Ile Manaia est encore renommée par ses belles haches en pierre, et ses habitants adoraien^les mêmes dieux que les Tahitiens : Oro, Tane, Toa-Hiti, Teahio, etc.

(1) Quelques géogi-aplics appellent cette île Roro-Tonga.

Peut-être serait-ce plutôt la Nouvelle-Calédonie, patrie du jade polynésien, et également renommée par ses bâches. Nous en avons parlé en nous occupant de cette pierre. (1) »

Talnuna, n*50, peut être Futuna ou l'île Erronan des Hébrides. Il ne paraît pas exister d'île ainsi appelée parmi toutes celles si nombreuses aujourd'hui connues.

0-Rima-»Tema, n* 60, peut être l'île Ruruti ; mais cette île, au lieu d'être au Nord, devrait être placée au Sud.

0-Rotooma, n* 61, est évidement Rotuma ou île de la Belle-Nation de Quiros, visitée par Duperrey, Legoarant, R. P.Lesson.etc. Ici on la fait plus grande que Tahiti, quoiqu'elle soit certainement plus petite. On dirait vraiment que toutes les notes ont été appliquées comme au hasard.

0-Poppoa, n* 62 : par sa position à l'Est de Rotuma, c'est 111e Savaii, la Pola de Lapérouse.

Moe-no-Tayo» n* 63, est l'île Metiaro ou l'île Manuaï du groupe Hervey ; peut-être même est-ce Manono du groupe Samoa.

Te-Toopa-TuparEahou, n* 64. Il est presque impossible de dire à quelle île s^appliquaient les noms précédents, mais ces noms ne sont certainement pas ceux de quelque île en Polynésien. Sachant comment procèdent les indigènes, quand ils ne savent ou ne se rappellent pas les noms, nous serions porté à croire que ce ne sont que des qualificatifs. Tupaia a peut-être voulu dire, au n"" 63: c là a dormi Tami, » ouc là, j'ai été bien accueilli ; là on est bien reçu » (2). Au contraire, au n* 64, il a peut-être voulu exprimer que l'île ne lui inspirait aucune confiance ; qu'elle lui était suspecte. En effet tupatupa signifie € suspect, d'aspect douteux, soupçonner, mal, exciter à quelque mal ; » ea, route, chemin ; être sauvé, échappé, délivré, etc ; hou^ dernièrement, récemment.

Mais nous arrivons à des îles qu'il est eucore plus difficile de rapporter au groupe véritable auquel elles appartiennent •

(1) Vol. m, p. 17 et Buiy.

(t)Moe dormir, coucher, sommeil ; no de, à, quand ; taio, ami.

Plusieurs éorivalns, et notamment M. de Quatrefag^s, n'ont pas hésité à les regarder comme des Iles de l'archipel Fiji; pour eux, Hitte n'est que le mot Fiji ou Viti, écrit par un anglais. Telles sont les tles suivantes :

N» 65 : 0-Hitte Potto.

N» 66 : 0-Hitte-Toutou-Atu.

«• 67 : 0-Hitte-Toutou-Nee.

N»68: O-Hitte-Toutou-Rera.

N»6e: 0-Hitte-Taiterre.

N» 70: Te-Amaroo-Hitte.

N»71:Te-Atou-Hitte.

Aucune légende n'aide à deviner de quelles tles on a voulu parler ; mais si on s'adresse à la linguistique, peut-être aurait- on quelque doute sur la signification de ce mot hitte^ ainsi orthographié et mal entendu par les Anglais. Tupaia, en eftetf ne peut avoir prononcé que l'un des quatre mots suivants : /h*, petit ; ite^ connaître, savoir ; hiti, bord, extrémité ; et viti^ nom réel des îles Fiji sous le vent.

Avec les significatifs qui suivent les mots Hitte de la carte, on ne peut guère admettre qu'il ait voulu dire ite et MH^ et il faut pour ainsi dire opter pour Tun des deux motS| iti et viti.

des qualiflcatifli ont, en effet, en Tahitlen, les signlfieir tions suivantes :

Potto (pour Poto) court, courte.

Toutou n'est pas tahitien, mais on trouve: Toutu^ de cou* leur noire ; tutoo^ pousser ou nager le long ; tutou^ la réunion inattendue de deux parties hostiles ; tutu, nom d'arbre ; perche ; manière de pécher, frapper ; battre Técorce avec le maillet ; préparer la nourriture à l'aide de pierres chaudes, etc.

Atu^ nom d'un poisson, d'une espèce de Pandanus ; adv. et prép. de, outre, plus.

Née, voyage, excursion, compagnie de voyageurs.

Rera, n'est pas tahitien, seulement la couleur noire de la peau se rend à Tahiti par rerarerauri*

Taiterre n'existe pas en un seul mot et ainsi écrit ; mais tat, la mer, l'eau salée ; (ère, journée, voyage, compagnie

LBS POLYNÉSIENS. 27

de ▼oyagenrs, objet que Ton a en vue ; mettre à la voile.

Amaroo n'est pas Tahitien en un seul mot : a, préfixe, dénotant le mode impératif ; affixe de certains verbes, etc. maru^ doux, agréable, consacré à un Dieu particulier; amara, variété de porcelaine tigre.

Tupaia aurait-il donc voulu dire?

N* 66 : La Viti ou Fiji courte ;

N* 66 : La Viti où Ton pêche TAtu, où on le prépare, cuit k Taide des pierres brûlantes, ou la Yiti à certaines espèces de Pandanus ;

N» 67: La Vitl où les voyageurs vont pêcher.

N* 68 : La Viti aux arbres Tutu, ou bien où la peau est noire.

N* 69 : La Viti à une journée par mer.

N*70:LaViti agréable.

N* 71 : La Viti aux Atu (poissons,) ou la Viti qui a certaine espèce de Pandanus.

Cest possible, mais il faut bien en convenir, cela ne satisfait guère : tout ce qu'on peut dire de certain, c'est que CM mots sont intraduisibles exactement, tant ils ont été et mal entendus et mal orthographiés par les Européens.

Dès lors, ne serait-il pas préférable de ne voir dans Hitte qne le mot rti, petit, médiocre ? Pour nous, nous serions assez porté à l'admettre, en remarquant surtout que ce dernier mot a été donné à l'île Rurutu, placée sous le n** 12, île trop bien connue pour que Tupaia ait voulu dire autre chose que € petite » en parlant de sa grandeur. Qu^on remarque encore à cette occasion, le peu d'aptitude des oreilles anglaises qui, en entendant prononcer Rurutu par un Tahitien ont écrit 0-Hitte-Roa,

Sous le nom d'Onowhea, n* 72, figure une île qui, par son

voisinage comme par son nom, est probablement Tîlç Oro-

seoga des îles Samoa, la même que d'Urville avait d'abord

appelée Anamoua. Toutefois par sa dernière syllabe, elle

pourrait aussi bien être rUvea (l'île Wallis) ou l'Uvea des

fles Loyalty ; mais ce qu'il faudrait savoir, c'est si on a dit

à Cook et à Banks : Onowhea ou Ouowhea. Dans le texte,

c'est Onowhea et sur la carte Ouowhea. Toujours est-il qu'il

doit, croyons-nous, rester peu de doute quant au grroupe auquel appartient cette île.

L*!le 0-Tootoo-Erre, n"* 73, est Tîle où Delangle et onze autres français ont été massacrés dans les Samoa. C'est la Tutuila des indigènes.

Te Orooroo-ma-Tivatea, n* 74| n'est pas si facile à reconnaître, peut-être est-ce Aporima, Tune des petites îles du môme groupe, mais on en peut douter.

Wouwou, n* 75, offre également quelques difficultés. Cette île basse est placée sur la carte entre les n*' 73 et 76» c'est-à-dire entre Tutuila et Upolu, qui appartiennent au groupe Samoa, et c'est cependant dans ce nom que tous les écrivains ont retrouvé Tîle Vavao du groupe Afulu-Hu. A moins que ce ne soit Ofu des Samoa, ce ne peutâtre, en effet, par les rapprochements de Thistoire et du son, que l'île Vayao.

£n Maori, wawao signifie c séparer, combattre, se battre. » Est-ce le même mot ? Il est sûr qu'en Tahitien, le mot vavao signifie presque la même chose « s'interposer entre deux partis en lutte, séparer des combattants ; celui qui s'interpose » et aussi c noix de coco sans eau. t II est à croire que c'est le mot dit à Banks et Cook par Tupaia, quoi qu il ait été écrit wouwou , mais il est plus difficile de s'expliquer comment il se trouve placé dans les Samoa, où il n'y a pas d'île de ce nom à moins qu'on n'y retrouve Manono, ce qui pourrait bien être encore, tant les premiers navigateurs ont mal entendu les mots polynésiens.

Forster rapporte, dans la légende qui suit le mot Wouwou, que c^est une < petite île basse, mais habitée. » Or, Manono est élevée, et il n*y a de terres basses qu'à toucher les extrémités Est et Ouest de Tutuila. Serait-ce donc de celle de l'Ouest que Tupaia aurait voulu parler, en la faisant plus grande que Tutuila ? Ce n'est pas probable. On sait que sans être très élevée, et en ne l'étant même que modérément, l'île Vavao ou Howe d'Edward Edwards, est assez étendue et plus grande que Manono.

Quelle que soit l'île à laquelle on applique ce nom, il est nécessaire, en résumé, de ne par tenir compte de la légende

que Forster donne après Wouwou, car Tîle Vavao n'estpas basse, nous le répétons» et il n'y a d'autres îles basses dans les Samoa que celles qui sont auprès de Tutu lia.

La carte deTupaia, n"* 76, indique sous le nom d*Ooporroo« évidemment llie Upolu des Samoans, prononcé à la tahitienne.

Te Errepoo-Opo-Matte-Hea, n* T7, pourrait être l'île aujourd'hui appelée Âporima, dans l'archipel Samoa ; et, si Onowhea, n* 72, est bien l'île Orosenga, peut-être pourrait-on reconnaître l'île Manono dans Tîle indiquée 80U8 le nom de Moe-no-Tayo, que nous avons d'abord regardée avec Forster comme faisant partie du groupe Hervey. La position donnée à la première, par le travers du canal qui sépare Savaii d'Dpolu, viendrait aider elle-même à la supposition que nous faisons.

De la sorte, on aurait presque toutes les Iles Samoa, puisque l'île 0-Poppoa, n* 62, est, par sa position, à TEst de Rotuma, Tile Savaii des Polynésiens.

Mais il est vrai, comme on l'a vu, que depuis qu'on connaît la carte de Tupaia, c'est dans la grande terre indiquée par lui traditionnellement, et désignée sous le nom d'O- Heevai^ n* 78, par les Anglais (1), terre bien plus grande, disait-il, que Tahiti, que tous les ethnologues ont reconnu Savaii. Nous avons combattu cette opinion qui, suivant nous, est de moins en moins soutenable, à mesure qu^on approfondit davantage cette question : De deux choses Tune, en effet, redirons-nous, ou Tupaia connaissait Tîle Savaii et en a parlé de vièu ; ou il ne la connaissait pas et il n'a fait allusion qu'à quelque grande terre traditionnelle, quand il a dit que cette contrée appelée 0-Heavai « était la mère des autres îles. »

En voyant que presque toutes les îles Samoa ont été dénommées par lui, il est à supposer qu*il était allé lui-même dans cet archipel et à Savaii même ; mais alors on ne comprendrait pas qu'il eût fait cette île < cinq ou six fois » plus grande que Tahiti, puisqu'elle n'est qu'une fois plus grande. Dans le second cas, au contraire, on comprendrait parfaite-

(1) Dans le texte on lit 0;-Heevai, et 0-Heavai sur la carte

ment Terreur commise par les Anglais, qui voyant Tupaia placer une si grande île» dans cette direction, crurent qu'elle faisait partie, malgré son isolement, du groupe le plus voisin. Car, qu'on le remarque, les Anglais n'avaient aucun terme de comparaison, puisque cet archipel leur était inconnu. Quant à Tupaia, c'était tout ce qu'il avait pu faire, en en parlant par tradition, que de la placer dans la direction indiquée par les chants traditionnels et de* lui donner une étendue que ces récits faisaient considérable. Comparant l'étendue des deux contrées, Tupaia croyait sans doute indiquer la terre la plus grande qu'il pût supposer en donnant à cette terre c cinq fois > plus d'étendue qu'à Tahiti ; mais il ne le faisait toujours qu'à Taide de la tradition. Nous le répéterons encore, comparant Tahiti à Savaii, il n^eût pu dire que Pune était cinq fois plus grande que l'autre, puisqu'il les connaissait probablement toutes deux, et il n'eût pu surtout, la prenant pour Savaii, placer 0-Heevai dans le Sud-Ouest, puisque lui, si bon géographe polynésien, ne pouvait pas ignorer, même sans tradition, que Savaii gît dans TO.-N.-O. de Tahiti (1).

Sous les numéros suivants, on voit encore figurer sur la carte polynésienne :

Les îlots Tetu-Roa, n» 79, placés au Nord de Tîle l'ahiti, dont ils sont une dépendance.

0-Wanna, n* 80, que la légende dit être une île basse à VBst de Tahiti. Cette île est probablement l'île Anaa, qui gît à peu près dans cette direction, et que les Anglais ont cru, à tort, être l'île 0-Beeva*Nui indiquée par Tupaia. On pourrait cependant y voir l'île Vanavana^ car l'île Anaa ou de la Chaîne est l'île Oana de la carte.

Trois îles, numérotées 81, 82 et 83, Tata-Hapai, Tapy-Ary, et Haedede, sont sans désignation de position ; les noms de ces îles ont été trouvés, dit Forster, dans les papiers de Banks. On peut supposer que la première était quelque ile voisine des îles Hapaï, ou peut-être même l'île Ata pour Ta-

(1) Voir ce que nous avons déjà dit à ce sujet, t. II, p. 341. Nous répéterons ici que M. J. Garni er ne croit pas que Havai soit Savaiii et que pour lui Savaii est l'île Hawaii*

LES POLYMlfiSIENS. 31

ta. Tapal-AnI pourait être une des îles h lagon, car tapa^ en Takitieui eit une manière de pêcher, et araï signifie huître pOTlière, Quant à Haedede^ il est impossible de soupçonner la signification de ce mot ainsi écrit.

Enfin Pappaa, n* 84, est d'après la légende une tle bas'se à l'Est de Toopaï, n* 20 ; et elle ajoute : c Les habitants de Pappaa vont souvent pêcher et prendre de la tortue sur celte dernière tle ; mais les insulaires des îles de la Société qui 8*y rendent pour le même objet n'entendent pas la langue dea insulaires qui Thabitent.»

Comme il n'y a, à l'Est de Tupalt que les îlesPaumotu les plus Nordt telles que Makatea, la Maatea des Tahitiens si*gnalée à Cook par Tupaia^ et les îles Niau, Faarava, Raraa, Faabina, etc., on aurait donc voulu parler des hommes de Tune de eee dernières îles, puisque la première est une île haute, celle, avons-nous déjà dit, que Roggeween a découverte et qu'il a appelée l'île de la Récréation* S'il fallait l'en rapporter à la légende qui, sur la carte, accompagne le mot PiB^paa» les habitants de cette île auraient parlé une langue qui diflférait de celle des lies de la Société ; mais, comme on voit, ils se seraient rendus assez loin de leur terre pour pêcher. Gomme pappaa signifie : c une série dUes » ou encore « étranger » dernière qualification que les Tahitiens donnaient aux habitants de toutes les îles Paufliotu, avant qu'ils n'eussent reçu la visite des Européens, et qu'il ne l'eussent appliquée à ceuxHsi, ne peut-on pas se demander nU sous ce nom, Tupaia n'a pas seulement voulu perler dee Paumotu en général ?

Telle est donc la fameuse carte de Tupaia, qui est regardée, ivec tant de raison, par la plupart des ethnologues, comme attestant formellement, sinon la connaissance entière de la Polynésie, du moins les connaissances étendues en géographie, non*seulement de Tupaia, mais des Polynésiens en général. Beaucoup Tout considérée comme le document le plut important. En effet, avec les traditions qu'elle constate, c'est certainement le témoignage le plus significatif des tapporte qui ont nécessairement existé entre les îles de la Société et les autres îleS| en même temps que la preuve de

la fréquence et de la facilité même de ces rapports, à une époque antérieure à Tarrivée des navigateurs européens. Par suite, on peut dire que non-seulement cette carte établit la possibilité des migrations, mais qu'elle fait plus, qu'elle les démontre, qu'elle en indique la nécessité .

On Ta voir, du reste, qu'il existe bien d'auti^s témoignages, en faveur des migrations, et de leur nécessité même.

Mais, après ce que nous venons de dire de la carte de Tupaia, nous croyons qu'il serait inutile de nous arrêter à la carte des îles Garolines que les premiers missionnaires espagnols ont fait connaître. Cette carte, tout en donnant les mêmes preuves des connaissances géographiques et nautiques des Garolins, est en effet, beaucoup moins importante, puisque les distances d'un point extrême à Pautre sont beaucoup moins grandes que celles qu'on trouve dans la carte de Tupaia. (1)

Il n'y a que trois cents milles de Yap, moins encore de Lamursek, etc^ ^ Guam dans les Mariaunes ; or à côté des voyages faits par les Tahitiens jusqu'aux Sandwich, des Sandwich peut-être jusqu'à la Nouvelle-Zélande, ou seulement îusqu'à Tahiti, des Samoa à cette dernière île ou aux Manaia, ceux des Carolins, n'ont qu'une importance secondaire. Néanmoins ils démontrent eux-mêmes qu'ils avaient lieu dans un espace assez étendu, mais qui n'était guère franchi qu'involontairement.

Il est inutile également d'insister sur les témoignages favorables aux migrations que nous avons dit exister dans remploi que les Polynésiens des divers archipels font sou-

(1) Une lettre du père Clain, en 1697, annonçait Texistenee de 32 îles dans le Sud des Mariaunes, diaprés les renseignements de deux Praus, entraînés à Samal par un coup de vent d'Est, vent qui régne dans ces mers de décembre jusqu'en mai. Samal, diaprés cette lettre est la dernière et la plus méridionale des îles Pintades orientales. Le nom de Pintades était donc donné par les Espagnols aux îles Bisayas, dans les Philippines. Des Mariaunes à Samal, on compte trois cents lieues.

C*est le père Cantova qui s'est procuré cette carte à Guam en

Tent des mêmes noms génériques, pour désigner les localités. On a TU que ces noms sont beaucoup plus nombreux qu'on ne Tavait d'abord cru, et que plusieurs indiquent même la nature de la contrée qui a été le point de départ des émigrants. C'était une terre élevée, entrecoupée de Tallées, souvent étroites et profondes, etc.

Nous arrivons donc aux causes des migrations, qui montrent elles-mêmes qu'elles ne pouvaient pas ne pas avoir lieu, et qu'elles étaient pour ainsi dire forcées.

Ces causes, pour ne citer que les principales, étaient : Le besoin de fuir l'oppression ou la vengeance du vainqueur, TinsufBsance du sol ; les entraînements involontaires. Par conséquent, elles étaient plus que suffisantes pour expliquer letf migrations.

Cest ainsi, comme on a vu, que le besoin de fuir l'oppression et d'écliapper même à l'extermination, a été la principale cause à la Nouvelle-Zélande, où les traditions OQt été si bien conservées. Cette cause avait même été entrevue parles plus anciens navigateurs, car Quiros, en parlant des Marquises, disait : « de sorte qu'il s'en détache de temps à autre des émigrants qui vont chercher d'autres îles, où ils puissent vivre avec plus de commodité, sans parler de ce que souvent ils se séparent à cause de leurs divisions intestines. (l)> Le voyageur Tumbull écrivait au commencement de ce siècle, en parlant des îles Sandwich : c II est probable que les lies de la mer du Sud ont été peuplées, à diverses reprises, par des émigrants chassés de leur pays. (2) » Mais, après tout ce que nous avons déjà dit à propos des émigrants de l'Hawahiki vers l'Ile-Nord de la Nouvelle- Zélande, il est inutile d'insister plus longtemps sur la part importante prise par cette cause dans le départ de la patrie première. Là, du reste, cette cause a, pour ainsi dire, été Tuaique, puisque la découverte de l'Ile-Nord, n'a été faite,d'a-

(1) De Brosse», vol. 1, p. 30S etsuiv.

(*) TumbulPs^ Voyage round the World between the years^ 1801 MilS04.

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près lea traditions, que par un chef, Kupe, fuyant la vengeKùce de la famille qu'il avait offensée.

On sait aujourd'hui qu'il en a été à peu près de même à Nuku-Hiva. Là, ce furent les craintes de l'oppression, de la mort et le désir de rencontrer des terres mieux partagées que cette île en productions et surtout en sécurité, qui portérent bon nombre d'habitants à émigrer, à une époque qui n'est pas très reculée. C'est à Porter que l'on doit la connaissance des préparatifs faits, en 1811, parlechef des I3mi, pour fuir et aller s'établir ailleurs, si les résultats de la guerre dans laquelle il était engagé lui devenaient contraires. C'est le même capitaine qui disait avoir appris d'un Anglais fixé à Nuku-Hiva depuis plusieurs années, que dans l'intervalle de 1807 à 1813, plus de huit cents indigènes avaient abandonné différentes îles du groupe des Marquises pour aller à la recherche d'une nouvelle patrie, et que pas un seul n'é« tait revenu.

On était convaincu aux Marquises que de nombreuses terres existaient dans les environs ; ce qui prouve bien que plusieurs personnes de l'île y étaient allées, ou tout au moins, qu'elles en étaient venues volontairement ou non ; c'était cette connaissance traditionnelle, qui portait les Marquésans à entreprendre sans hésitation de pareils voyages.

U est évident, pour que cette tradition fût si générale, que quelques-uns des voyageurs devaient en ôtre revenus, comme il en était revenu certainement des îles Mélanésiennes, où leurs ancêtres allaient porter la guerre, ainsi qu'ils le dirent à Mendana. Mais il est pourtant vrai que, le plus souvent, d'après les traditions elles-mêmes, personne ne revenait, soit que le canot périt en route, soit que l'équipage préférât rester dans sa nouvelle patrie. C est ce qui est arrivé au grand-père du chef Ke-Ato-Nui, l'ami de Porter. Il partit un jour pour aller à la recherche des îles tant vantées par les savants du pays, les prêtres, et on n'en avait plus entendu parler. C'est avec raison que l'on a dit que les prêtres étaient presque toujours la cause de ces émigrations on de ces voyages^ L'on aurait pu ajouter que c'étaient eux qui les dirigeaient le plus souvent, pour plusieurs raisons

que nous avons déjà données précédemment. En Polynésie, les prêtres ayaient d*autant plus d'influence sur les populations, qn\n outre de leur ministère qui leur en donnait une très gnnde^ ils étaient généralement les individus les plus édairés de la nation. Aussi, quand Ils avaient eux-mêmes besoin de fciir, comme nous Pavons déjà dit ailleurs, on les laivait volontiers, de même qu'on les écoutait, quand ils se bommieni à conseiller d'entreprendre quelque voyage aventureux. Si, dans ces derniers cas, ils embellissaient les contrées qu'ils dépeignaient, quoiqu'ils n'en eussent souvent eux-mêmes qu'une connaissance vague, c'est qu'ils comprenaient que c'était le meilleur moyen de communiquer le désir de tenter une pareille aventure et le courage néces- Mdre pour afEronter des dangers inconnus.

Dans les îles de la Société, comme dans celles des Amis, et des Mangareva, l'insuffisance des vivres, à certaines époques, paraît avoir été la cause de départs, dont le souvenir est encore conservé par les générations actuelles • G^est même à cette cause unie à l'intérêt de caste, qu'est due la Société des Arioi, qui érigeait l'infanticide en loi, à Tahiti, comme dans plusieurs autres îles du même archipel, ainsi qne dans des archipels différents : Mangareva, Marquises, Mariannes (1). Les disettes avaient été tellement fortes aux Mangareva et aux Marquises, qu'une vieille cheffesse nous t astoré avoir vu manger des enfants, sans parler proBablenent des grandes personnes qui avaient eu le même sort. Btait-ce le besoin de fuir les vainqueurs ; était-ce seulement Tamour des voyages de découvertes, le désir des con- ((nètes. ou bien encore de simples entraînements qui poussaient les Tahitiens à s'éloigner autant qu'ils faisaient ? Il est difficile de le dire, d'après les souvenirs conservés. Qnelques-uns pourtant semblent permettre de supposer fne toutes ces causes y ont contribué. Toujours est-il que la plupart des traditions et la carte de Tupaia établissent, •iitti qu'on l'a vu, que les Tahitiens allaient jusqu^aux Mangareva dans le Sud- Est, jusqu'aux Marquises dans le

(l)Ponr la secte des Arioî Yoir ce que nous avons dit précédem^ fol. I, p. 399.

Nord -Est, jusqu*aux Samoa dans FOuest, jusqu'à Rarotonga daos le Sud-Ouest, et peut-âtre aussi jusqu'aux Sandwich dans le Nord, comme nous Tavons supposé. Car il est démontré par les mêmes traditions que Tahiti, Porapora, et quelques autres tles derhémisphère Sud, étaient connues des lies Sandwich, longtemps avant leur découverte par les Européens, ce que prouvent, entre autres, le chant Hawaiien de Eama-Hualele et la légende du fameux navigateur Kaulu-a-Kalana cités et traduits par Fomander (1).

On a vu également que les Tongans et les Hawaiiens se portaient eux-mêmes aux distances les plus grandes, pour Tune de ces causes, ou pour une autre ; pour eux aussi, la principale cause de leurs anciens voyages avait été le besoin de fuir une patrie ingrate ou dangereuse. Nous en avons donné des exemples en citant les traditions desTunga, rapportées par Mariner, et plus particulièrement la tradition des Iles Sandwich qui raconte Témigration du chef Lono(2). Mais le désir des conquêtes, le besoin de chercher de nouvelles émotions, le goût des découvertes, enfin les entraînements n*ont certainement pas été plus étrangers aux entreprises des Hawaiiens et des Tongans qu'ils ne l'ont été à celles des Samoans, des Marquésans, etc.

Dans quelques îles, les disettes ont été la cause des émigrations. Nous avons cité particulièrement les Mangareva et les Marquises ; mais ces disettes ont-elles produit le même effet dans les grandes îles ? Il est permis d'en douter, quoiqu'il soit bien probable qu'elles s'y sont montrées à différentes reprises. Quelques souvenirs paraissent cependant en être conservés dans les îles Sandwich et de la Société ; mais à la Nouvelle-Zélande ils semblent avoir complètement disparu. Dans ces archipels, les disettes n'ont jamais dû être qu'une cause secondaire.

Le trop plein de plusieurs îles a bien probablement contribué davantage aux émigrations. Ce trop plein est démontré par l'existence de certaines lois, dont l'unique but était

(l)Anaccount of the Polynesian race^ ?ol. II, p. 10 et 13. (9) ^oj, Manley Hopkins, Hawaii^ p. 85.

d'arrêter le développement de la population, d*empêcher son accroissement. Dans ces îles, le dernier mot de la scien* ce sociale était de tuer les enfants pour prévenir Fencombrement. C*était certainement un moyen d'établir Téquilibre, mais en même temps aussi, Tidée de fuir, de s'éloigner, devait venir à une partie de ceux qui se trouvaient ainsi amon* celés. Les exemples abondent dans les récits des missionnaires et des navigateurs, pour les petites îles surtout ; noos en rapporterons nous-mdme quelques-uns.

Les entraînements prouvent, eux aussi, que les migrations ont dû être le moyen employé pourpeupler la Polynésie, puisqu'ils démontrent qu'elles étaient possibles. Les exemples de cesentralnements involontaires, de ces disséminations jusqu'à des distances parfois fort grandes, abondent, efc quelques écrivains ont môme cru pouvoir attribuer à cette seule cause le peuplement de la plupart des i]es.

Beechey, le premier, a dit : (1) « Ce n'est pas une raison pvce que le fait que nous citons ( celui des habitants d'Anaa trouvés sur l'île Byam-Martin ) est venu seul à notre connaissance, pour que d'autres canots n aient pas partagé nn pareil destin : car des milliers peut-être ont pu être entraînés aux lies les plus éloignées de l'archipel, et les avoir ainsi peuplées.»

M. Oaussin semble partager cette opinion, car après aroir dit que les voyages lointains sont très-difficiles avec les moyens actuels des Polynésiens, il ajoute : (2) « Mais il suffit que, sur cent expéditions, une seule ait réussi.»

Cétait aussi l'opinion de M. Pritchard, le fils de l'ancien missionnaire de Tahiti, qui dit textuellement: (3)€ En outre des sujets légendaires, il n'est pas douteux que les anciennes migrations des ancêtres des insulaires actuels ont été involontaires plutôt que le résultat de courses raisonnées, on d\in trop plein de population, et qu'en fait, ils ont été entraînés de leur ancienne demeure dans leurs frêles canots.»

(1) Sarrative of a voyage^ etc», p. 252.

{ti Dm dialecte de Tahiti, etc., p. 272.

(S) Poijmésian reminiseenses^ p» 402.

3g LES POLYNÉSIENS.

Comme Ellis et tant d'autres, Pritchard ne croyait d'ailleurs qu'aux entraînements de TEst vers TOuest, car il dit encore : c La conséquence de ce fait, c'est que, quelle qu*ait pu être leur demeure première, les races ont passé involontairement d*un groupe à un autre groupe, d*une île à une autre île, à des époques différentes, se mêlant quelquefois avec chaque autre peuple sur Tîle de leur débarquement ; d'autres fois, conservant le caractère spécial de leur patrie en abordant sur des îles inhabitées. Il y a des preuves incontestables de ces émigrations involontaires, qui établissent que des voyageurs sauvés de la mort par leur arrivée à temps dans quelque terre éloignée, se sont amalgamés avec le peuple premier occupant, ou se sont fixés sur des lies inoccupées. Il est cependant à remarquer que, dans tous ces exemples d'entraînements de canots, Tentraînement a eu lieu de PEst à l'Ouest, c'est-à-dire dans la direction des vents alises prédominants, et non de TOuest vers l'Est avec les vents d'Ouest qui, bien que se montrant moins fréquemment, soufflent ordinairement avec plus de violence que les vents alises. Les naturels ne s*aventurent pas ordinairement pour leur pèche ou leurs voyages, dans leurs canots, pendant le vent d'Ouest, excepté toujours pour le voyage des Fiji, aux Tonga, et alors que le temps a été observé avec soin pendant quelques semaines avant le départ . »

Enfin M. de Quatrefages lui-même attribue aux entraînements une grande part dans le peuplement des îles de Tocéan Pacifique. (1) « Les hasards de la mer ont dû jouer aussi leur rôle dans le peuplement de l'Océanie et disséminer des colons dans cette mer toute parsemée d'îles. Ici, pour citer des exemples, on n'a que l'embarras du choix. Presque tous les grands navigateurs européens ont rencontré dans les îles qu'ils visitaient des étrangers arrivés là par accident, et parfois de fort loin. » Quelques pages plus haut il avait dit : c Au peuplement par migration a dû nécessairement s'ajouter un peuplement par dissémination aocidentelle et involontaire ; et celui-ci n'a peut-être pas joué un rôle moins important que le premier. »

(1) Lei Poljmésiens et leurs migrationSt p. 105.

LB8 POLTNisIENS. 99

n n'est pu douteux que des entraînements involontai» res, les hasards de la mer, aient joué un certain rôle dans la dissémination des Polynésiens et le peuplement de quel* qaes Iles, particulièrement de celles qui sont comme perdues dans le Sud des principaux archipels de la Polynésie» ou près des terres Ooéaniennes les plus Occidentales. Mais» ce que Ton n'a pas remarqué, c'est que presque tous les faits connus montrent le peu d'utilité des entraînements sous oe rapport* puisque» excepté quelques petites îles, toutes les grandes et la plupart des petites étaient déjà occupées à TarriTée des canots entraînés. Pour le prouver, il nous suffira de citer ici parmi les dernières : Uatiu, Futuna, Tanna, Uvea» etc. Parmi les autres oq ne peut guère indiquer que Tupuaî, Waitupu, Rotuura, les îles Kingsmill dont parle Haie d'après les récits de baleiniers déserteurs.

Toutefois, comme ces faits d^entraîuement sont nombreux, et même beaucoup plus peut-être qu'on ne l'a cru, on comprend mieux que les îles les plus éloignées et les plus isolées aient pu être peuplées de cette manière, telle que Pâques par exemple ainsi que nous Tavons supposé ailleurst On comprend mieux également les caractères anthropologiques, différant de ceux de la masse de la population, que présentent plusieurs individus, dans bon nombre d'îles.

Mais c'est à ton que quelques écrivains parmi lesquels il faut citer Beechey et Pritchard, n'ont attribué le peuplement de l'Océanie qu'à ces migrations ou voyages involontaires. Las migrations d'Hawahiki à l'Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande ne permettent plus, elles surtout, de douter que les principales ont eu lieu intentionnellement, presque uniquement dans le but de fuir l'extermination. Dans la Po» lynésie, des traditions établissent elles-mêmes trop nettement qu^elles se sont faites d'une île à une autre, des Tungai par exemple, aux Samoa, de Raiatea, à Tahiti, etc., dans le but de 8*y établir, pour qu'il soit possible d'admettre que lea entraînements ont seuls contribué au peuplement des Ues Polynésiennes. On va voir, du reste, par les exemples que nous allons rapporter, quelle part minime les entrât* nements y ont prise. Si nous ne craignons pas de citer la

plupart, malgré leur étendue, c'est que rien ne démontre mieux l'inexactitude des auteurs qui ont avancé ou qui soutiennent, dans le seul but d*appuyer leur hypothèse, que les entraînements ne se sont jamais opérés, et ne se font encore, que de TEst vers TOuest. EUis, entre autres, comme on Ta déjà vu, dit formellement que les voyages sOn sont faits c invariablement de l'Est à TOuest. (1) > Mais il a passé sous silence les deux faits contraires, antérieurs à son temps, qu'il ne pouvait pas ignorer. De même encore Mo6renhoût 8*appuie également sur la prédominence des vents d*Est et des courants, pour nier la venue des canots de TOuest, quoiqu'il montre en même temps lui-même que le départ des tles sous le vent pour aller aux îles du vent avait toujours lieu avec des vents d'Ouest.

Les exemples ;d*entrainements connus prouvent en effet qu'ils se sont opérés dans les directions les plus diverses, mais surtout dans les deux directions opposées, Est à Ouest et Ouest à Est. Pour qu'on n'en doute pas, nous examinerons chaque fait en détail, en commençant par ceux causés par les vents d'Est.

EXEMPLES D^ENTRAINEMENTS. — Ou Sait qUO tOUteS ICS îlCS

Garolines, au nombre de plus de 400, formant au moins quarante-six groupes, sont situées au Sud des Iles Mariaunes, et que les unes et les autres sont sous Finfluence des moussons de l'Est et de l'Ouest. Là, l'Est et le Nord-Est plus particulièrenîent sont les vents de beau temps ; et ce sont les vents de Sud-Ouest et de Nord-Ouest qui sont les plus orageux. Les premiers régnent surtout depuis mars jusqu'en juin, et les seconds,, dans les mois suivants jusqu'en novembre. Là aussi, comme dans l'autre hémisphère, on profite des uns pour aller et des autres pour revenir. La distance entre les Mariannes et les Garolines, dont les habitants font ordinairement ces voyages, est d'ailleurs modérée, comparativement à celle que les Polynésiens avaient à parcourir quelquefois, puisqu'on ne compte que trois cents

(1) Poljrnesian researches, t II, eh. II, p. 52.

milles par exemple entre Guam et Yap, (1) tandis qu*il y a six à sept cents milles entre les îles Samoa et les îles Hervey, et davantage entre la Nouvelle-Zélande et les Tunga, etc. .

Le plus ancien exemple cité par les auteurs a été observé de ce côté. On le doit aux premiers missionnaires Espagnols. Ils rapportent qu'en 1606/ deux pirogues, sorties de Lamoursek dans les Carolines, île située tout-à-fait au Sud des Mariannes et à FEét d*Ulea, furent portées par un coup de vent, avec les 29 personnes hommes et femmes qu'elles portaient encore, sur l'île Samar, Tune des Philippines. La lutte à la mer avait duré 70 jours, et sur les trente-cinq personnes qui composaient l'équipage au moment du départ six avaient succombé aux fatigues et aux privations essuyées (2).

Samar étant dans l'Ouest de Lamoursek, il est presque certain que les vents survenus et ayant entraîné ces deux pirogues, étaient ceux de l'Est (S. E. au N. E.). La distance franchie était d'ailleurs assez grande, puisqu'il y a près de trois cent lieues entre Samar et Lamoursek qui gît directement au Sud de Guam.

Le père J. Â. Cantova, dans les Lettres édifiantes, annon- ' ce l'arrivée à Guam, en juin 1721, d'une pirogue montée par 24 personnes hommes, femmes et enfants, laquelle fut suivie quelques jours après d'une seconde. L*une et l'autre venaient de Farollep, prèsd'Ulea. C'était en sortant de Faroïlep, pour se rendre à Ulea, qu'elles avaient été entraînées par un coup de vent et ce furent les hommes de ces pirogues qui donnèrent à Cantova la carte de leurs îles.

Faroïlep est la principale des îles dites Garbanzos par les Espagnols, et comme elle gît dans le Sud des Mariannes, il est bien probable que les pirogues avaient été entraînées par les vents de Sud-Est.

On lit dans le voyage Freycinet (3) qu'un autre canot des

(1) En partant chaque année vers le mois d^avril, les Carolins oectdentaax, pour atteindre Guam ou regagaer leur archipel, troaTent un ?ent traversier, égalemeat fa^orcibie à Taller et au letonr.

V«) Lettre du P.Clain, 16d7.V. Lettres édifiantes, voll, p. 112. (3) Voyage de VUranie^ livre III, p. 87 et suivantes.

42 LBS POLYNESIENS.

Garolines, parti de Tile Fels, située dans TEst des îles Egoï ou de Los Keyes, fut porté par la violence des vents jusqu'à Palapag, port de rîle Samar. Or, CQmme Peïs se trouve dans rEstd*Uleaou Giuliay, qui est elle-même dans l'Est des Philippines, c^est donc avec un vent de TEst^ du Sud-Est ou du Nord-Est que le canot fut entraîné.

Après ces exemples, le plus ancien est celui qu*a observé Cook lui-même en 1777, et qui 8*est présenté à lui à Tîle Uatiu des Polynésiens, la Wateeo de Cook, quatre jours après sa sortie du canal de la Reine Charlotte dans la Nouvelle-Zélande (I).

Cette île Uatiu, est Tune des tles Manaia ou Hervey ; elle gît au S. S. 0. ou 0. S. 0. de Tahiti, à la distance d'environ six cents milles.

Maï, le passager Tahitien que Cook ramenait dans son île, y reconnut trois de ses compatriotes. Us lui racontèrent aussitôt qulls étaient les restes de vingt. En partant de Raiatea pour Tahiti avec des vents d*Ouest (2), ils avaient été surpris par un coup de vent, qui les avait fait errer longtemps avant de rencontrer Atiu. Dix-sept avait succombé avant que les trois autres n*atteignissent cette île« Ces derniers y avaient été parfaitement accueillis, et ils s*y trou* valent si bien depuis une douzaine d'années, qu*ils ne voulu* rent pas accepter l'offre de rapatriement que Cook leur fit faire parMaï.

Raiatea se trouvant dans le Nord-Est d'Atiu à environ 1200 kilomètres, cet entraînement avait presque sûrement été occasionné par des vents d'Est ou de Nord-Est.

L'exemple le plus connu peut-être est celui qui est dû à Don Luis de Torrès ; il est rapporté dans le voyage de L'(7<ranie. Don Luis de Torrès apprit à M.deFreycinet,qu*en mai 1787, étaient arrivés à Quam trois Tamors ou chefs de l'Ile

(1) Voir Voyage de Cook et partioulièremeat La ne de Cook par Eeppit traduction de Cattera, p. 374 ; Desborough Goolej, HUtoi* re générale des voyages^ vol. III, p. 45.

02) Il faut remarquer que c'est avec des vents d'Ouest que la pirogue était partie de Raiatea pour Tahiti, cette deroière lie étant plus orientide.

Lamoursekf dans deux pirogrues montées par treize hommes. Us disaient avoir été dix jours à la mer ; ils racontèrent que leurs ancêtres avaient eu, de tout temps, des rapports avec Guam, mais qu'ils avaient cessé leurs voyages àParrivée des blancs. Don Luis de Torrès ayant demandé à ces Oarolins comment ils avaient fait pour retrouver Guam, ils répondirent que leurs chants nationaux contenaient à cet égard les indications nécessaires. Touchés de Taccueil qui leur avait été fkit» tous partirent au commencement de 1788, pour retourner chex eux, en promettant de revenir les années suivantes ; mais pas un ne se montra pendant longtemps.

Etonné de Tabsenceprolongée des Garolins de LamourseJc et d*01ea, qui lui avaient personnellement promis de faire d'antres voyages. Don Luis de Torrès (1) n*hésita pas, en 1804, à profiter du départ d*uu navire américain, la Maria de Boston, qui allait à la poche des holothuries, pour se rendre auprès de ses amis de Lamoursek. Ce fut alors seulement qu*il put constater la perte des pirogues qui avaient quitté Guam en 1788, et dont jusque-là on avait tout-à-fait ignoré le sort. Pas une n*était arrivée à Lamoursek, et il était à sapposer qu'elles avaient été englouties par une tempête. Les naturels lui dirent qulls croyaient que leurs compatrio< tes avaient été massacrés et que c*est ce qui lés avait empê< chés de retourner aux Mariannes. Don Luis les rassura ; il leur prouva l'innocence des Espagnols en les engageant à revenir à Guam ce qu'ils promirent de nouveau. Depuis cette époque les anciens voyages ont recommencé « et tous les ans une flottille accomplit le trajet (2) ; parfois même des canolB isolés ne craignent pas de s'aventurer sans autre motif qoe l'espoir de se procurer par échange quelques objets insignifiants.

(l) Dea Luis de Torrès est oe chef dont M. de Freycinet et tous Isa eoaauodsats de navires d'exploration qui Tout suivi à t^uam, parleat en termes si flatteurs : homme bienveillant, généreux, hospilaUer, il n'v avait qu'uae opinion sur son compte, lors de notre passage à tioam en 1888 ; mais il était mort depuis quelque temps.

(S) Sa 1814, par exemple, arriva à Quam, une flottille de Lamour- •À eo tt posée de 18 pirogues.

44 LES POLYNéfllBNS.

Mais revenons aux purs entraînements.

En 1807, une pirogue de Tîle Rook, montée par quinze hommes, fut jetée sur Tîle Guam. Or Rook, Tune des îles du groupe Hogolous, gît dans le Sud-Est ou TEst-Sud-Est de Guam. G*est donc toujours avec des vents de la partie de TEst.

En 1817, on vit encore arriver dans cette même île des Mariannes une pirogue qui venait d*Ulimarao, île voisine de Lamoursek. M. de Freycinet qui ^e trouvait alors à Guam en eut connaissance. Il en parle même assez longuement dans le récit de son voyage. Une année auparavant la population de toutes les îles soumises à Lamoursek était si considérable» que 120 piroguespartirentà la fois pour aller chercher des subsistances dans les îles voisines ;mais leur navigation fut si malheureuse que 110 d*entre elles, portant environ 000 personnes ou près du sixième de la population totale, périrent victimes d'une tempête. Gela seul montre combien étaient fréquentes les relations établies entre les îles de Tarchipel des Garolines .

Enfin, en 1818, malgré la perte considérable éprouvée deux ans auparavant par les habitants de Lamoursek, on vit arriver un des principaux chefs de cette île, accompagné de six autres Tainors, d'une femme, de cinq enfants et de 08 personnes du peuple. Ce chef revenait en ambassade auprès du gouverneur Don Médinilla, pour s'assurer que les offres faites de les recevoir aux Mariannes étaient sincères. Il fut bien reçu, et il alla s'établir, peu à près, à Saypan, île qui était alors inhabitée .

On connaît une foule d'autres entraînements de l'Est ou du Sud-£stvers l'Ouest ou le Nord*Ouest.

A.insi, en 1824, pendant que Dillon était en relftche à Raiatea, J. Williams lui apprit qu'ayant envoyé six mois auparavant son navire à Tahiti, le voyage s'était fait sans difficulté jusque là; mais qu'une fois parti de Tahiti on n'en avait plus entendu parler. Naturellement J. Williams croyait à sa perte. Peu après le capitaine Dillon s'étant rendu à Atiu, île qui est à 500 ou 700 milles (1) sous

(1) Dillon dit 500 milles ; Willi&ms 700, et EUis (?ol. l, p. 120}

le vent de Tahiti dans TOuest Sud-Ouest, la première chose qa*il y rencontra fut le navire de J. Williams avec tout son équipage. On lui raconta alors qu'il avait été tenu en dérive pendant trois mois, (1) au hout desquels il avait fini par rencontrer Atiu. D*après les positions relatives de ces îles, c'est évidemment avec des vents d'Est ou de Nord-E^t que le navire 7 avait été porté comme dans le cas dont parle (]ook.

Quand le missionnaire Dévies se décida, en 1826, à ramener à Râpa les deux indigènes de cette île que le capitaine Henry (2) avait enlevés l'année précédente, il trouva sur cette île un homme né à Mangareva et le seul survivant de sept qai, douze ans auparavant, y avaient abordé sur un radeau^ épuisés de fatigue et mourant de faim.

Râpa se trouvant dans le Sud-Ouest de Mangareva, île qui est située à 90 milles dans le Nord-Est, le radeau y avait été entraîné sans nul doute par des vents de Nord-Est ou d^Est.

Quatre de ces naufragés, malgré la bonne réception qui leur avait été faite, cherchèrent à retourner dans leur île. Munis de provisions que leurs hôtes leur fournirent après les avoir vainement engagés à rester, ils partirent par un fortf vent d'Ouest, en suivant la direction E. S. E. dans laquelle ils croyaient leur Ile située. Mais depuis on n'en entendit plus parler.

Le capitaine Dillon se trouvant à Tongatabou en 1827, peu après le départ de V Astrolabe, le chef Langi lui apprit que des insulaires de l'île Aïtutaki, s'étaient trouvés entraînés jusque-là par les vents et les courants. Partis au nombre d'une dizaine pour aller porter une lettre à Raro-

(1) Nous croyons devoir fkire remarquer que le temps passé à la mer semble exagéré dans la plupart des récits faits par les Indigènes, et répétés par les Européens.

(2) Fils du missionnaire Heary . Né dans les îles de la Société, il parle eouramment le Tahitien. C*est un excellent navigateur, longtemps le premier pilote du gouvernement français à Tahiti . Quant à Tenlèvement des deux naturels, il avait pour but de les insimire etd'en faire des 7Vac/rer5. On sait que c'est le moyen par lequel conmiencent les missionnaires avant de s*aventurer eux-mêmes dans les lies.

tonga, une tempête était survenue et les avait entraînés sous le vent de l'Ile od ils voulaient aller. Après avoir erré au hasard, pendant cinq mois, à la merci des vents et des courants et après avoir perdu cinq hommes en route, les autres, exténués de fatigue et de privations avaient fini par âtre jetés sur Tune des îles des Amis. Ils ne s'étaient soutenus que grâce aux oiseaux qu'ils saisissaient parfois et aux pluies qui, en tombant de temps en temps, leur avaient fourni tout Juste assez d*eau pour les empêcher dé périr de soif.

Pour être entraîné sous le vent de Rarotonga en partant d'AItutaki, il est à supposer que la tempête venait du Sud-Est ou de TEst, puisque c'est à Tune des îles des Amis dans rOuest, qu'ils furent portés et que Rarotonga est dans le Sud d'Aïtutaki.

Pendant que le même navigateur était à Vanikoro, un naturel de Vîle Mame (1), nommé Tangaroa, lui dit que vers le temps du naufrage de Lapérouse, une grande pirogue de Tongatabou avait été entraînée jusqu'à Vanikoro par un coup de vent. Cette pirogue était montée par cinquante hommes et à l'exception de quinze qui réussirent à s'enfuir * avec lui, tous les autres furent tiiés par les indigènes.

Vanikoro se trouvant dans le Nord-Ouest'de Tongatabou, il est plus que probable que les vents soufflaient du Sud- Est.

Dans le même temps, cinq hommes de l'île Rotuma se trouvaient à Vanikoro, où ils avaient été portés par une tempête. Or, l'île Rotuma gît dans l'Est de Vanikoro et n'en est d'ailleurs pas très éloignée.

A cette occasion, nous devons dire que nous avons vu nous-mème, parmi les habitants de Tukopia, emmenés par d'Urvilleà Vanikoro, un homme flgéd*une quarantaine d'an-» nées, qui était né à Vavau, l'une des île Afulu-Hu, et qui était arrivé fort jeune à Tukopia. Il était parti avec plusieurs autres indigènes des îles Tunga; la pirogue qu'ils montaient après avoir été battue par des vents violents, avait fini par

(1) Ile peu éloignée de Taumaco, dont le nom a été donné à Quiros par les habitants de cette dernière île.

rencontrer cette petite tie et s*y était arrêtée. D'Urville parle longuement de ce fait dans le texte de son voyage (1) ; seulement il fait naître cet insulaire à U vea (rtle Wallis)' si-

(1) Voyage de t Astrolabe, t.V, p. 125. FUrville n'est pas véridiqae dans Texplicaiion qu'il donne de renlèvement des malheu* leox sauvages de Tokopia ; c'est ce que nous établissons dans notre journal de Voyage.

Llla de Tukopia on de Tikopia, car nous avons entendu les deux prononciations presque aussi fréquemmeut Tune que l'autre, gtt par li^ir de Lat. Sui et 108*58* de long. Est (Dilion).

Nous croyons devoir en décrire ici les habitants tels que nous les avon<« tus, lorsque nous sommes allé, en 1827, visiter cette Ue avec Gaimard et nos amis Guilbert et de Sainson : ^ Hommes grands, forts, bien faits, sveltes, agiles; membres bien proportionnée ; traits agréables ; couleur peu foncéo ; oreilles grandes ; nex à larg» base. En généraf, peu de barbe ; cheveux noirs, longs, excepté ches les vieillards. Yeux grands. Tatouage par piqûres sur le dos, la poitrine, les cuisses et même sur le visage, sons forme de poissons ou d*oiseaux. Maro ou ceinture pour tout vêtsmeat ; feuilles de Ti en lanières, comme ornement et pour préserver des mouches.

Femmes plus blanches que la plupart des Polynésiennes, sveltes, bien faites, cheveux longs, noirs ; physionomie heureuse ; taille plus haute et plus élancée que celle des femmes des Tunga. Seins océaniens, e'es^è-dire bien développés sans que les contours en soient altérés.

Les hommes sont doux, hospitaliers, généreux ; il ne sont pas voleurs et vivent en paix entre eux. Les femmes, dit*on, sont ordinairement fidèles, mais entièrement libres tant qu'elles sont nies.

En résnmé, le peuple de Tukopia est gai, insouciant, bon, coniaat, doux, prévenant ; il donne carrière à sa joie à la manière des enfants, par des ris, des cris, des gambades, etc.

C*Mt dans cette lie que nuus avons trouvé la coutume, ches les ftounes. de se pendre à la mort d'un chef ou d'un mari, coutume qoi a longtemps existé à la Nouvelle-Zélaude, qui y existe peut* être encore dans les tribus indépendante», et que nous, avons éga* kflunt constatée aux lies Marquises. (Voir nos observations sur ess lies.) Il paraît qu'il suffit souvent d'une réprimande sévère adressée à une femme pour qu'elle se porte à cette extrémité. C'est donc à tort que quelques écrivains, notamment M. J. Garnier, ont dit qoe les Polynésiens n'avaient pas cette coutume. (Voir parti-^ cnlkremsnt notre notice sur Tukopia.)

tuée à deux journées de navigation de Tongatabou» dans le Nord.

Tukopia se trouvant dans le Nord-Ouest de Tangatabou, c^est bien probablement à la suite d'un coup de vent d*Est ou de Sud-Est que cet homme y a été entraîné.

Nous avons vu aussi sur cette dernière île plusieurs indigènes de Rotuma, qui gît dans TEst de Tukopia : ils y avaient été entraînés de la même maniir^re, par les mêmes vents ou peut-être par ceux du Nord-Est. On a aussi trouvé à Nitendi, la Santa-Gruz de Mendana et de Quiros, un Tukopien qui y avait été jeté par un naufrage. Or Tukopia git dans le Sud-Est de Tîle Nitendi : c'est donc bien toujours avec des vents de la partie de TEst (S.E.)

On connaît les exemples rapportés par EUis : Quelques semaines avant son arrivée à Tubuai, en 1817, une pirogue de Tahiti en destination des îles Paumotu, avait dit-il (1\ été jetée sur cette île qui est au Sud de Tahiti ; c^était probablement par un coup de vent de Nord-Est. Ailleurs (2) il dit que des naturels de Rurutu accompagnés d*un Américain, ayant entrepris de se rendre à Rimatara, île située à 70 milles dans rOuest, partirent avec les vents alises et atteignirent facilement cette dernière île, mais qu'a leur retour les mêmes brises les poussèrent hors de leur route : quand un navire les rencontra, ils étaient éloignés de 200 milles.

Sur cette même île Tubuaï visitée par Ellis, aborda un jour, jetée sur les côtes par un coup de vent, une pirogue qui se rendait de Raiatea à Tahiti ; elle portait un chef, Taïeul dltia, la mère de Pomare 11. Les premiers habitants de cette île arrivés quelque temps auparavant, et par une autre route, s'empressèrent de prendre ce chef pour souverain. Comme Tubuaï gît dans le Sud de Tahiti, à environ 350 milles dans le Sud de Raiatea, le coup de vent venait presque sûrement du Nord-Est.

J. Williams apprend qu*il trouva, en 1832, à Manua, Tune des Samoa, un habitant de Tile Raïvavaï (3), ile placée dans

(l) Researches^Yol. I, p. 55.

(2)Ibid.yQL 11, p. 392.

(3) Egalement appelée Yavitu, Laïvave, LaTvavai.

le Sad-Est de Manua, et éloignée d'elle de 2000 milles, ditil. C'était en revenant de Tubuaï, que cet homme et vingt autres avaient été entraînés jusque-là par un fort coup de vent. Vingt personnes étaient mortes avant l'arrivée à Manua, après être restées trois mois à la mer (1).

Manua appartenant aux Samoa et Raïvavaï faisant partie des Iles Australes, l'entraînement avait nécessairement été occasionné par un coup de vent de Sud-Est.

Le même écrivain cite le fait suivant : Un canot de Rurutu se rendait à Raiatea, île plus au Nord que la première. Un coup de vent survenant, le canot est entraîné eu dérive pendant cinq bu six. semaines, et finit pas rencontrer une grande île basse peuplée et appelée Manaïki. De là, entraîné par un autre coup de vent, il rencontra une île du même groupe, nommée Rakaana, située à 25 milles de la première et peuplée, par des indigènes ressemblant aux habitants des Paumotu. J. Williams dit que ce groupe se compose de cinq îles, dont quatre sont appelées Manaïki, Rakaana, Mautoreaet Pakara. Il les suppose à deux journées de che* min dans le Nord-Est d'Aîtutaki (2) ; il croit que ce sont les iles Scilly des cartes (3). Enfin après deux mois, le canot arriva à nie Keppel, la Niu-A des indigènes, située à iô'^ôO, lat. Sud, et a 176M0, long. Ouest. Cette île ajoute M. Williams, est à 1900 milles de Rurutu.

Il faudrait d abord savoii: exactement à quel groupe ap- {Mirtient Manaïki, pour pouvoir dire avec quels vents le canot venant de Uurutu a été entraîné jusque-là. Il est évident que si Manaïki fait partie des îles Scilly, c'est à la suite d'an coup de vent de Sud ou de Sud-Est, ces dernières îles se trouvant presque dans le Nord de Rurutu. Mais Williams lui-même dit ailleurs que les îles Manaïki et autres seraient les îles liumpbrey des cartes (41. Or, ces îles gisant ixns le Nord- Nord-Ouest de Rurutu, l'entraînement dans

(l, A Narrative, p. 411.

{2'iOuvr. cite, p. 4G3.

(3) C'est en effet le giscinont dvs îles Scillv.

1^) Iles découvertes en 1B22 par lo capitaino ilo eu coin.

ce cas, aurait plus probablement eu lieu à la suite de vents de Sud-Est.

Enfin le mâme observateur cite encore le fait de quelques naturels d*ÀItutaki entraînés dans leur pirogue jusqu*à Tîle Proby (l),qui est la Niu-a-Foho d'Edward Edwards, entre les tles Tung^a et les Samoa. D'après lui cette lie se trouve à 1000 inîUes dans l'Ouest d'Aïtutaki. C'est donc avec le vent d'Est ou de Sud-Est que l'entraînement a eu lieu.

Dans un article écrit par le capitaine de commerce Lucas et publié dans le journal VOcéanie (2), on voit l'exemple dun indigrène de l'île Vaïraatea, entraîné par un coup de vent jusqu'à l'île de la Harpe, qui gît dans le Nord -Nord- Uuest de la première. Le vent soufflait très probablement du Sud-Est ou du Sud .

Aujourd'hui l'on sait que Tîle Uvea (3), Tune des îles Loyalty, près de la Nouvelle-Calédonie, et éloignée des îles Tungade plus de 1100 milles dans l'Ouest, a reçu autrefois une colonie de Polynésiens ; cette colonie s'y établit quoique l'île possédât une population primitive toute mélanésienne. Il existe une tradition rapportant que cette colonie y est arrivée dans une grande double pirogue, entraînée des Tunga par un fort coup de vent qui ne pouvait être qu*un vent d'Est ou de Nord-Est ; mais une autre tradition semble établir, et le nom Sud de l'île pourrait le faire croire, que la colonie n'était partie que de l'île Wallis, l'Uvea aussi des Polynésiens, qui n'est pas très éloignée,mais au Nord-Est des Loyalty (4) .

(1) Cette île a été découverte en 1791 par Edward Edwards, le capitaine de la Pandora. Elle a ainsi été nommée par lui en l'honneur de son commissaire, Proby : c'est l'île Ono-Afa de quelques navigateurs.

(2) Journal publié sous les auspices du gouverneur Bruat à Tfl^ti, pendant quelques années seulement, 1844-46. Le Journaliste d'abord désigné par le ministre Guizut. était le spirituel Gosse, qui dans une de ses boutades, a écrit l'histoire naturelle des membres du Muséum, de son temps.

(3) Cette île Uvea est l'île Halgan, découverte par V Astrolabe sous le commandement de d'Urville, dans sa première campagne en 1827.

(4) Voir ce que disait à ce sujet M. J. Garnier, (les Loyalty

Toujours est-il que les descendants de cette colonie ont conservé la plupart des traditions et presque tout le langage de leurs pères, bien qu'ils soient en même temps initiés aux traditions et au langage des Mélanésiens parmi lesquels ils sont nés. Comme le dit avec raison Pritchard (1), ce ne serait pas sans surprise qu'un visiteur de cette île, dans cent ans d'ici, trouverait la légende, les traditions, le langage, les habitudes, les coutumes des Tunga mêlés aux traditions, aux caractères philologiques, aux habitudes et aux coutumes des Mélanésiens, s'il ignorait la fusion qui s'est opérée entre les deux races par suite d'un accident de mer.

Ajoutons qu'il n'est peut-être pas d'exemple qui fasse mieux comprendre comment les trois groupes Tunga, Fiji et Samoa se trouvent avoir tant d'affinités linguistiques et tantd*autres similitudes.

Tous les faits d'entraînement cités jusqu'à présent se sont passés, comme on voit, il y aplus ou moins longtemps ; mais il ne faut pas croire qu'il n'aient plus lieu : ils sont au contraire très fréquents.

Ainsi on cite des pirogues, parties de l'attolon Penrhynn pour se rendre aux Samoa, qui ont été recueillies par des navires après peu de jours de départ, à plus de huit cents milles àrOaestdes îles Penrhynn. Ces îles se trouvant dans le N. E. des Samoa, elles avaient donc été entraînées bien probablement par des vents d'Est ou de Sud-Est.

Pritchard rapporte que, vers 1858, deux doubles piro- ^es ayant près de deux cents personnes à bord, furent entraînées de Tunga-Tapu vers l'Ouest à environ 350 milles, svles récifs appelés Nikaeloff et Simonofit, qui se trouvent an Sud des Fiji. De là, après avoir réparé leurs canots sur un banc de sable, les naufragés se rendirent à l'île Ono, où

h ^1),U P. Montroosier (Bull, anthrop.et Lettres)^ et ce que nous ta disons. Uvea (Wallis) est à rOaeat des Samoa et presque au Nord te Fiji tt des Tungaé

(1) Polynésian Reminiscenses^ p. 404.

heureusement pour eux, ils purent arriver avant un fort coup de vent de Sud-Est. Ono est Tîle des Fiji la plus proche des îles Tunga ; n*y trouvant pas assez de terre pour assurer leur existence, ils la quittèrent bientôt, et furent assez heureux pour rallier leur île.

Nous ferons à cette occasion une observation, c*est que des canots qui entreprennent si facilement et depuis si longtemps des voyages aux Fiji, ne devaient pas se croire bien éloignés & la distance de 350 milles. Mais cet exemple constate une fois de plus les entraînements des Tunga vers les Fiji dont nous avons si longuement parlé.

Le même écrivain dit encore qu*en 1863, an grand double canot allant de Vavau à Tune des Samoa, fut tout-à-coup surpris par de forts veots d*Est et jeté dans le plus triste état sur File Lomaloma dans les Fiji : cette île gît à environ 300 milles à l'Ouest. Il y avait parmi les voyageurs, plusieurs jeunes fils de chefs du plus haut rang, qui se rendaient aux Samoa pour s*y faire tatouer. Les parents les crurent perdus ; mais quatre mois après, ils apprirent qu*ils étaient arrivés sains et saufs aux Fiji.

Faut-il comprendre le fait suivant, que rapporte encore Pritchard, parmi les faits d'entraînement de TEstà TOuest ? Nous ne le pensons pas.

En 1862, dit-il, un chef de l'île Atafu (du groupe Union) (1) nommé Fori, fut tout à-coup surpris par un coup de vent, et après avoir erré pendant quelques jours, son canot alla faire côte aux îles Samoa. Il était parti d'Âtafu pour aller à Faka- Ofo, autre île du même groupe, éloignée d'environ 80mille8. Bien accueilli aux Samoa, il n'y resta que quelque temps, le navire des missionnaires, le John Williams^ s^étant chargé de le rapatrier avec tous ses gens.

Or, comme le groupe Union gît dans le Nord-Nord-Ouest

(l>Le groupe Union des cartes parait être composé de trois îles appelées Oatafu, Nuku-Nono etPakaafo plus à TEst queVaYtupuou Oaitupu. A Faka-Ofo ou Afo, les habitants ne vivent entièremn que de noix de cocos et de Pandanus ; on n*y a trouvé aucune trac indiquant qu*ils connaissent l'art de cuire ou de faire du feu (I Waïfs anthropologXi p. 272.)

des Samoa, ce serait donc probablement à la suite d'un coup de vent de Nord-Ouest* que le canot de Fori aurait été porté aux Samoa.

On cite du reste une foule de pirogues entraînées de quelques-unes des lies du môme groupe, qui ont été rencontrées par les navires baleiniers, et dont les équipages ont été déposés aux Samoa.

Enfin le môme observateur attribue le peuplement de la petite île Yaltupu, à un entraînement involontaire ; nous citerons textuellement ses paroles. (1) € Les naturels de cette petite île à lagon, disent que leurs ancêtres venaient des Samoa, qui gisent à environ sept cents milles dans FEst de Vaïtupu. Les arrivants étaient des hommes, des femmes et des enfants. Us se rappellent encore les noms de plusieurs des hommes et des femmes et ils désignent dixsept chefs comme ayant régné successivement sur Tîle depuis Tarrivée des émigrants involontaires, ce qui fait remon* ter le peuplement accidentel de cette petite île à au moins trois cents ans. Les descendants de ces émigrants restèrent sur Vaitupu tant que Tile pût les nourrir, mais ils finirent parémigrer d^le en île sur celles avoisinantes éloignées seulement de quarante à soixante milles et couvrant ensemble un espace de trois à quatre cents milles. Ces migrations successives ont laissé des traces sur chacune de ces îles qui étaient soumises et avaient chacune près de trois cents habitants, quand en 1862, les Péruviens voleurs d'esclaves vinrent en enlever un bon nombre. Ces mêmes indigènes disent que les Tongans sont venus de temps en temps attaquer leurs îles, mais qu*ilsles ont repoussés ; ce sont du reste les seules guerres qu'ils aient eu à soutenir depuis le départ de leurs ancêtres des Samoa. »

Pritchard ajoute : t Ils ont conservé toutes les mœurs, les coutumes et les traditions de leurs ancêtres, quoicfùe leur langage ait éprouvé quelques légers changements, changements qui semblent être dus à leur passage d*îles à hautes montagnes à des îles de corail basses et à lagons. »

c Les naturels, dit>il enfin, rapportent que Ipurs terres

(1) OuTr. cité, p. 403 «

actuelles étaient inoccupées lors de la venue de leurs ancdtrès dans deux doubles canots. »

Nous avons voulu citer en entier cet exemple parce qu'il est le premier parmi les entraînements involontaires où l'on voit une colonie entraînée, rencontrant un point inhabité et s'y fixant. Presque tous les autres points au contraire ont été trouvés par eux occupés, soit par la même race, soit par une autre race. Nous ne voulons pas dire pour cela que jamais les canots entraînés n'ont rencontré d'autres lies désertes : le raisonnement seul indiquerait le contraire, s'il n'y avait pas d'autres exemples. Nous voulons seulement faire remarquer que parmi tous les faits d'entraînement précédemment cités, il n'en est pas un seul qui eût eu lieu sur des îles sans habitants. N'y aurait-il, en effet, que l'exemple du peuplement de Vaïtupu et des îles voisines, dont parle Pritchard, qu'il faudrait admettre que d'autres petites îles ont pu être peuplées de la sorte. Néanmoins ne n'était pas ce qui arrivait le plus souvent d'après tous les faits connus : ces îles n'étaient généralement occupées qu'intentionnellement, c'est-à-dire qu'on s'y rendait dans le but de les peupler, comme semble le prouver le récit, s'il est exact lui aussi, qui a été fait à H. Haie pour les îles Kingsmill, des Carolines.

Quand les entraînements avaient lieu dans des îles offrant peu de ressources, le premier effort des naufragés était d'en sortir (1) et nous allons tout-à-l'heure en rappeler un exemple bien connu ; mais s'ils avaient lieu dans les îles habitées, ils attendaient naturellement avec plus de, patience le moment d'en repartir et ils y demeuraient mémo parfois en y formant des colonies bien distinctes, comme nous l'avons fait voir en parlant de celles des Fiji, Tanna, Futuna,etc.Le fait que nous venons d'emprunter à Pritchard est du reste l'un de ceux qui font le mieux comprendre le peuplement des lies Carolines par les Polynésiens méridionaux.

(1) C*e8t ce qui est arrivé à Pitcairn, qui avait été habitée avant l'arrivée des révoltés de la Bounty^ et à l'île Malden, etc., qu'on a rencontrées désertes avec des traces évidentes du séjour de quelques naufragés.

Mais si les faits que nous avons rapportés prouvent tous qu'ils ont été produits par des vents poussant de TEst ver» lX}uest et du Sud«Est vers la Nord-Ouest, s'ils sont bien des témoignages favorables à Topinion qu'EUis, Moôrenbottt et tous les partisans de l'origine Américaine ou de laprovenan* ce d*un ancien continent ont soutenue, on va voir, par ceux que nous allons citer encore, que les entraînements n*ont pas eu lieu invariablement, comme on l'a dit, de TËst vers rOuest, mais aussi de TOuest vers l'Est et dans les directions les plus diverses. Déjà nous avons fait remarquer que plusieurs des entraînements de TOuest vers TEst étaient connus quand Ellis et Moërenhout soutenaient Topinion contraire et nous avons montré notre surprise de voir Ellis particulièrement passer sous silence les deux plus importantes qu il ne pouvait pas ignorer. D'autres écrivains n'y regardant pas de si près, se sont servis de ces faits pour appuyer leur opinion quelle qu'elle tût, (origine américaine, polynésienne ou asiatique,) sans se douter peut-ôtre que ces entraînements avaient eu lieu avec des vents poussant de rOuest vers TEst, et il n'y a guère que les partisans modernes de l'origine asiatique ou malaisienne des Polynésiens, qui les avaient mis en relief pour appuyer leur hypothèse.

Le premier fait d'entraînement de la partie de l'Ouest vers l'Est, est dû à Wilson, le capitaine du Duff, ce navire qui alla porter les premiers missionnaires anglais en Océanie (1). On voit dans l'introduction de son voyage, que quand il visita Tubuaï, cette ile était peuplée depuis assez peu de temps par des Océaniens venus de l'Ouest» c'est-à-dire de rîle Rimatara, qui giten effet dans l'O. ou l'O. N. de Tubuaï. C'était en voulant aller à une ile voisine, Rurutu, rO-Hiteroa de Cook, qu'ils avaient été entraînés à Tubuaï par un fort coup de vent qui n'avait pu souffler que de l'Ouest ou du Nord-Ouest. N'osant pas retourner à leur île, ou n'en ayant pas les moyens, ils se trouvaient encore sur cette île. vingt ans après, comme l'a appris Ellis qui la visita en 1817. On a vu que l'année précédente, il était arrivé

(1) A missionarjr voyage to the Southern Pacific Océan performed 1796-98, in the Ship Duff, cap. J. Wilson. London 1799.

une pirogrue de Tahiti, entraînée par les vents, et que ce fut le chef de cette pirogue, Taïeul de la mère de Pomare II, que les colons deTubuaï prirent pour souverain. Mais il est évident que cette pirogue avait été entraînée jusque-là par d'autres vents que ceux qui avaient amené la pirogue de Kimatara, c'est-à-dire par des vents de Nord-Est.

Le môme capitaine Wilson, lors de son naufrage aux Iles Pelew, avait déjà pu observer un cas d'entraînement de l'Ouest vers l'Est. Nous en avons parlé ailleurs.

Tous les ethnologues connaissent l'exemple, cité par le navigateur russe Kotzebûe et par Tun de ses compagnons, le peintre Ghoris, du fameux Kadou, entraîné fort loin dans le Sud-Est de son île. Choris rapporte (1), que Je Rurick trouva en 1817, sur l'tle Aour, dans l'archipel des Radack, un indigène deTîle Oulea (laGiuliay de Rienzi,)qui gît dans le Sud de Guam, tandis que les Radack se trouvent dans le Sud-Est des Mariannes. Cet indigène se nommait Kadou. Il était parti avec trois de ses compatriotes pour aller à la pèche ; un coup de vent les poussa très loin en mer et les mit dans l'impossibilité de retouver leur Ile. Ballottés pendant c huit lunes » ils finirent enfin par rencontrer Tîle Aour où ils furent parfaitement accueillis, et où ils restèrent. Us s'y trouvaient depuis quatre ans quand le Rurick toucha dans ces Iles. Kadou, profitant de sa venue, demanda et obtint d'embarquer sur ce navire avec lequel il s'éloigna quelques jours après des îles Radack (2) pour aller sur la côte Nord-Ouest d'Amérique.

C'est à lui que KotzebUe et le naturaliste de Chamisso durent les premiers renseignements exacts sur les Carolins et particulièrement sur ceux des îles Radack. Kadou avait parcouru toutes les îles voisines d'Oulea 13) sa patrie^etil avait visité, entre autres, les îles Pelew. Tous les ans,

(1) Voyage pittoresque autour du Monde. — Paris, Didot, 1822, p. 14 et 17.

(2) Les ÎIjs Radack ou OtHa dd Kotz^bilj sont les mêmes que les Iles Marshall, d'abord appelées Chatliam par ce uavigateur.

(3) Cette île est nie Uap ou Gjuap de d*(Ji*\rillâ; UiUi Tavoui lisitce avec lui en 1828i

disait-il, ses compatriotes faisaient un voyage à une île qu'il ne pouvait désigrner par son nom, mais où le fer qu*ils allaient échanger était appelé lutu : comme c*est le nom donné au ter à Guam« il est probable qu*il voulait parler de cette tle.

En résumé, les Radack se trouvant dans TEst d*Oulea ou Giuliay, il est évident que c'est par des vents de la partie de rOuest, c'est-à-dire Ouest ou Nord-Ouest, que Kadou et ses compatriotes avaient été entraînés à plus de 1500 milles anglais (2700 kil.) dans FEst de leur île.

Aour se trouve en eflfet par 8»,1S' L. N. et 188'*5r long. 0. du Méridien de Greenwich, (lOl** 11* Paris); tandis qu'Ulea, ou comme on l'appelle encore Gouap, Ouàp et Yap, gît par 9rZj L. Nord et 135*»41 long. Est, d'après d'Urville.

Un troisième exemple a été observé dans les îles de la Société en 1820. Â cette époque on vit arriver à Maurua, île qui gît à environ 20 milles dans TOuest de Porapora, une.piro* gue qui venait de Rurutu, Tune des îles Australes^ située à 800 milles environ dans le S. S. 0. de Maiirua. Cette pirogue était restée près de quinze jours à la mer, et d*après le rapport de son équipage, on supposa, en exagérant sans doute comme lui, qu'elle devait avoir parcouru plus de 1000 milles. Toujours est-il qu'elle n'avait pu être poussée à Maurua, que par un fort vent d'Ouest ou de Sud-Oiiest, Mauriia se trouvant dans le N. N. E. de Rurutu.

Mais le fait le plus connu et qui démontre le mieux Texistence des vents d'Ouest, en Polynésie, à certaines époques, est celui que Beechey a lui-même observé dans les Paumotu, à la suite de sa découverte de l'île qu'il a appelée Byam-Martin, et qui n'est autre que l'île Pinake des indigènes. Cette île gît par 19*48, et 14;i*45' non loin de l'île découverte et apl»elée Cockburn par lemème navigateur (l), l'île Bertero, de MoerenliOût. Beechey trouva à Pinake une petite colonie de n iturels convertis au Christianiî^me ; ils s'y étaient arrêtés à la suite d'un naufnige, après Oire partia de l'île Auaa ou de lu Chaîne située à 300 milles dans l'Est de Tahiti.

Il Narrative of a voyage tothe Pacific and Beerings strait. etc..

Voici comment les choses s*étaient passées : à Tavènement du jeune Pomare au trône de Tahiti, un chef de l'île Anaa, dont le nom est resté inconnu, et un nommé Tuvari, avec cent cinquante de leurs compatriotes, s^étaient embarqués dans trois doubles canots pour aller rendre leurs hommages à leur nouveau souverain, Tîle Anaa étant depuis longtemps tributaire de Tahiti. Déjà ils apercevaient le sommet de Maïtea, quand le vent d'Ouest vint les surprendre et les entraîner à une grande distance vers TEst. Lo calme survint, puis un autre coup de vent, et ce fut en vain qu'ils essayèrentde reprendre le chemin de Tahiti. Ils furent longtemps retenus par les vents ou les calmes, loin de toute terre ; leurs provisions furent bientôt épuisées, et il ne leur resta d'autre ressource que de dévorer les cadavres de ceux qui périssaient. Enfin ils rencontrèrent une petite île, que Beochey reconnut être l'île Barrow, et ils y séjournèrent treize mois pour se refaii^ de leurs fatigues et se disposer à reprendre la mer. En quittant Barrow ou la Yanavana des indigènes des Paumotu, ils touchèrent successivement à deux petites îles, dont la dernière était Pinake ou Byam- Martin, mais là, leur pirogue.se défonça. Quand le Blossom^ commandé par Beechey, les rencontra, ils s'y trouvaient depuis bientôt huit /nois, occupés à la réparer autant que le leur permettait la privation de presque toutes choses. Beechey les trouva prêts à partir et ayant préparé pour leur nouveau voyage toutes les provisions nécessaires. Tous lui demandèrent à être rapatriés, mais Beechey ne crut pouvoir accorder le passage qu'à Tuvari ou Tuuari et à sa famille. Ce fut de lui qu'il apprit qu'ils étaient partis de l'île Barrow, sur trois pirogues, mais qu'ils n'avaient pas eu de nouvelles des deux autres. Après quelques jours de relâche à l'île de l'Arc, Beechey fit déposer Tuvari, sa femme et ses enfants, dans leur pays, l'île Anaa.

Gomme le fait remarquer ce navigateur, l'Ile Barrow étant à 420 milles directement dans l'Est d'Anaa, si l'on ajoute cent milles faits les premiers jours pour se rapprocher de Maïtea,* et la distance parcourue avant d'atteindre Barrow, c'est au moins COO milles qu'ils ont faits et pour ainsi

dire directement de TOuest à TEst, c*est-à-dire avec des vents nécessairement de TOuest.

Iln*est pas de fait qui démontre mieux Texistence des vents d'Ouest à certaines époques ; il n*en est pas qui fasse mieux comprendre la possibilité d*un peuplement d'île déserte par voie d'entraînement involontaire, et, par suite celle des migrations. Aussi Beechey coucluait-il de ce fait que de pareils cas avaient dii se présenter, et qu'ils avaient pu suffire pour peupler beaucoup d'îles. Voici ce qu'il dit à ce sujet (1) :

€ L'accident qui a jeté sur notre route Tuwari et ses compagrnons emportés malgré tous leurs efforts à 600 milles, dans une direction contraire à celle des vents alises, nous a heureusement mis à môme de détruire les objections faites par l'opinion générale. Et quoique ce soit le seul cas de son espèce (2), il est certain, quUl est du plus haut intérêt, tant par sa singularité, que par la possibilité du fait qu'il démontre. Ce n'est pas une raison, parce qu il est le seul venu à notre connaissance, que d'autres canots n'aient pas partagé un pareil destin, et des milliers peut-être ont pu être entraînés vers les îles lesj)lu3 éloignées de l'Archipel et les avoir peuplées. »

On a vu que Beechey, avec intention, sans nul doute, a évité de s'appesantir sur le lieu qui aurait pu être le lieu d'origine première des Polynésiens, mais qu'il partageait, à cet égard, l'opinion de R. Forster puisque, par ce fait, il voulait démontrer que les îles Polynésiennes avaient pu recevoir leurs habitants de TOccideat, contre la direction des vents alises. On peut croire, du reste, qu'il n'avait pas d'idée bien arrêtée sur ce sujet. Ainsi qu'on a pu le voir encore, il admettait qu'une raceT d'hommes, sans dire laquelle, mais différente de celle qui occupe aujourd'hui l'île de Pâques,

(1) OuTT. cité, p* 252.

(2) Co n'étmit pas le seul cas, commo nous Tavons montré, et Beechey ne pensait pas sans doute dans le moment à celui rapporté par Kotzebile, de même qu'à celui observé par Wilson aux Palew, à ceux du Japon, en Amérique, ou aux Sandwich, etc. (Voyez aoa ouTragOt p. 221, 229 et 252. Edit. 1831.)

avait disparu' à la suite de quelque catastrophe. Mais, toujours est-il, que le fait cité par lui venait appuyer, comme tant d'autres Tout fait depuis, l'assertion de LaPérouse : qu*on pouvait aller presque aussi facilement de TOuest vers TEst que de TEst vers TOucst, à certaines époques de Tannée.

Nous pourrions ajoutera ces exemples beaucoup d'autres faits, bien connus aujourd'hui, mais nous nous bornerons aux suivants, car nous n*en finirions pas s'il nous fallait citer tous ceux qui ont été observés par les Européens, depuis qu'ils sont fixés en Polynésie.

Les partisans des entraînements constants par les vents alises citent le fait de la jonque japonaise qui s*est brisée en 1832 sur Tîle Oahu, dans les Sandwich, après avoir été battue par la mer pendant plusieurs mois. Il ne restait plus que quatre hommes des neuf composant l'équipage au moment du départ. Or, ce qu'ils n'avaient pas remarqué sans doute, quand ils regpardent ce fait comme favorable à leur opinion, c'est que l'entraînement n'avait pu être effectué que par des vents d'Ouest ou de Nord-Ouest, puisque le Japon est situé dans TOuest ou l'U. 1/4 N. 0. des îles Sandwich. II en est de même pour tous les autres exemples de jonques japonaises, entraînées et hissant par faire côte sur quelque île éloignée ou par atteindre le continent d'Amérique qui, par rapport au Japon, se trouve dans l'Est et le Nord- Est.

M. J. Garnier (1) rapporte qu'àSan-Barbara, en Californie, on a trouvé une peuplade d'origine japonaise dont on ignore l'époque d'arrivée. Elle a conservé non seulement le type, mais encore le langage à un degré suffisant pour avoir pu converser avec des Japonais qui, en 1861, abordèrent ce port- Cette tribu erratique arriva probablement, dit-il, à la faveur du grand courant et des vents variables qui régnent sur les parallèles séparant le Japon de la Californie.

Nous-même, nous trouvant en 1827 dans les îles Fiji, nous avons entendu raconter par le naufragé espagnol recueilli par VAstrolabej qu'une pirogue de Rotuma, poussée par un

(I) Les migrations humaines en Océanie, p. 29. Voy. aussi Archives de la commission scientifique du Mexique^ t. III, p. 420.

coup de vent de Nord-Ouest, était arrivée dans File où il s était fixé.

Ainsi donc les entraînements involontaires, en montrant que les canots étaient portés parfois à des distances considérables, témoigrnenteux-mâmes que les migrations étaient possibles; ces entraînements, joints à toutes les autres causes indiquées, prouvent qu'elles étaient pour ainsi dire indispensables, le plus souvent peut-être forcées, mais réelles, comme rétablissent nettement les traditions pour celles qui se sont effectuées du pays d*orig>ine première, THawahiki, à rile-Nord de la Nouvelle-Zélande.

Il n'est donc pas permis, croyons-nous, de les mettre en doute, car aussi bien il y a encore en leur faveur d'autres témoignages qui viennent démontrer, peut-être plus que tout ce qui précède, la nécessité des migrations.

Le plus important est le fait d*unc langue homogène parlée par les Polynésiens dans toutes les îles, malgré leur éloignement les unes des autres ; ce fait prouve, d*autre part, que cette langue émanait d'une même contrée, où elle était en usage avant la dispersion. Sans les migrations en effet, il serait impossible de comprendre comment tuQt dMles, séparées quelquefois par des espaces de mer considérables, auraient conservé et parlé un même langage. Car on ne saurait trop le répéter : non seulement les Polynésiens no parlent tous que des dialectes d'une seule et même langue primitive, mais en outre, cette langue primitive, si longtemps restée inconnue» n*est autre que la langue Maori elle-même, avec de légères modifications dues à Tisolement et à Tinfluence de certaines circonstances.

Elle est si bien la langue-mère, qu'il suffit de restituer au premier dialecte polynésien venu la ou les consonnes changées ou supprimées ou seulement de les remplacer par une plus expirée, pour que le mot maori soit, non seulement reconstitué, mais qu'il ait encore la même signification. Ceci explique comment le Tahitien Tupaia pouvait se faire comprendre d*emblée par les Nouveaux-Zélandais et

saisissait le sens de leurs paroles ; (i*où la remarque si exacte des premiers voyageurs, Banks, Crozet et Andersen sur Taffinité des langues polynésienne et néo-zélandaise.

Tupaia,il est Yrai,ayait été grand-prêtre aux îles de la Société ; il connaissait par conséquent cettQ langue spéciale que les prêtres et les chefs employaient entre eux pour n'être pas compris du peuple ; mais nous Tavons dit ailleurs, cette langue, d*une manière presque certaine, était l'ancienne langue des émigrants, c'est-à-dire la langue Maori. Tout autre Tabitien non initié au sacerdoce n*eût probablement pas compris aussi facilement que lui les Nouveaux-Zélandais ; mais il y serait certainement parvenu bien vite, tant Tanalogie est restée grande, malgré les changements survenus entre les deux langages. On sait du reste, aujourd'hui, par M. Taylor, que les Tongans eux aussi peu ventconverser avec les Nouveaux-Zélandais dès la première entrevue.

Il n*y avait pas que le groupe des îles de la Société qui possédât uns langue spéciale, une langue sacrée pour ainsi dire ; il en était de même dans plusieurs autres archipels, aux Mariannes, aux Sandwich, aux Marquises, etc. A la Nouvelle-Zélande, les chefs et les prêtres recouraient à un langage particulier pour pouvoir converser entre eux sans être compris de la foule. Les uns ont cru voir dans ce langage un dérivé du Sanscrit, d'autres un dérivé des langues malaises ; mais, à n'en juger que par quelques vieux mots à peine compris des générations actuelles, mots ayant tous le type Maori, ce langage ne devait être que celui des ancêtres de l'Hawahiki, c'est-à-dire la langue des Tinirau, Whakatau, Maui et autres, qui se serait un peu modifiée après l'arrivée des émigrants dans i'Ile-Nord d^abord, et plus tard en Polynésie, tout en restant toujours la même par le fond (1).

M« Thompson croyait que cette langue était sanscrite ;

(1) Les lies Sandwich avaient également une langue particulière réservée aux chefs, et nous avons pu nous assurer nous-méme sur les lieux que les Marquésans en possédaient aussi une à Tépoque de la prise de possession par la France. Toutefois, c'est vainement que nous avons cherché à obtenir quelque mots de cette langue*

LES POLTKÉSIENS. i53

pour soutenir cette opinion, il a même cité un assez bon nombre de mots, qui, à part trois ou quatre, sont véritablement trop dissemblables pour qu'on puisse partagfcr sa croyance (l). Il en est de même de celle de M. Taylor qui, pour Tappuyer, fournit une longue liste de mots (2), mais sans remarquer que ces mots prouvent tout aussi bien que les Maori tenaient leur langue des Grecs, des Ooths, des Latins ou même des Anglais, des Russes et des Français, que des Malais, des Hébreux ou des Indiens.

Une seule chose est donc certaine, c'est que cette langue était la même que les ancêtres avaient parlée ; elle avait subi, avec le temps et les circonstances, les légers changements qui en ont fait les dialectes polynésiens qu'on connaît ; mais elle était, comme elle est toujours, une langue à part, parlée seulement par les Néo-Zélandais, et par leurs descendants les Polynésiens, dans toutes les îles qu ils ont occupées.

Sans les migrations encore, ainsi que le disaient MM. Perler et Broca dans la discussion qui s éleva à ce sujet au sein de la Société d'Antropologie, non seulement l'analogie des lang^ues serait inexplicable, mais on ne s*expliquerait pas davantage l'analogie des mœurs, des religions, des armes» des industries. Sans elles enfin, il serait impossible d'ex* pliqner l'analogie des caractères physiques des Polynésiens, qui, répétons-le encore une fois, sont, à part quelques légères différences dues aux influences locales., absolument les mê-

La princesse Putona, Hakahiki-Nui, qui nous a fourni tant d'autres renseignements, ne voulut jamais nous en citer un seul. On eût dit qu'elle craignait de manquer à son devoir en les faisant connaître, ce qui prouve bien le caractère sacré qu'on lui attribuait. Foartant, peut-être aussi les ignorait^elle, car elle s'était montrée jusque-là asaes peu respectueuse pour les choses les plus saintes. Si elle eo eût sa quelques-uns, elle nous les aurait probablement fait connaître comme tous ceux de la langue employée par les Kaioî entre elles, pour mieux tromper leurs maris, ou Vahana. (Voir nos recherches et obserraiions sur les Marquises.)

Cl) On a TU que Buschmann niait Texistence des mots sanskrits ta Polynésie, à rexceptton d'un seul. (Voy. vol. I, p. 157.)

(t) Oavr. dté, p. 199.

mes, dans toutes les îles, depuis la Nouvelle-Zélande jusqu'à Pâques et aux îles Sandwich. Cette dernière analogie prouve encore plus que les autres la nécessité des migrations. Si, en effet, les Polynésiens fussent venus, comme ront soutenu quelques écrivains, d'un immense continent en partie disparu, ils auraient presque certainement présenté de plus grandes différences de type, ainsi que M. de Quatrefages Ta si bien démontré.

En résumé donc, non seulement Tétude des traditions, la comparaison des langues, celle des mœurs et des caractères physiques indiquent que les Polynésiens ont eu une origine commune et un même point de départ, mais tous les faits traditionnels conservés par les Océaniens, tous ceux observés par les Européens, toutes les légendes qui leur ont été communiquées, tout ce qu'on adit des langues, des connaissances géographiques des Polynésiens, de leur manière de naviguer, et jusqu'aux causes des émigrements, prouvent que c'est parla voie des migrations que les îles polynésiennes ont été peuplées. Seulement, de Texposé que nous avons fait des divers entraînements connus auxquels plusieurs écrivains ont cru pouvoir attribuer uniquement le peuplement de rOcéanie, il semble résulter que ces entraînements qui se sont opérés avec les vents les plus opposés, n'y ont pas contribué autant qu'on l'a cru ; ils n'y ont probablement pas contribué ailleurs que dans les quelques petites îles que nous avons citées : Ânuta, Tukopia, Rotuma, Kings'mill, Tupua, Pitcairn, Malden, Vaitupu, Pinake, ainsi que dans quelques autres encore, trouvées comme elles désertes à l'arrivée des canots entraînés.

Sans doute, comme le faisait observer M. Perier, (1) c on a beaucoup abusé du principe de la dispersion et de l'émigration des peuples et du facile moyen de leur faire dispenser, soit la vie à des terres désertes, soit la lumière à d'autres nations ; » mais vraiment, en ce qui concerne le peuplement des îles Polynésiennes, il est impossible de nier les migrations, soit qu'on adopte la route que nous croyons

(1) Mémoires de la Société ^d*Antropologie^ t. I, p. 493. ^-Sur VEthnogénie Egyptienne.

LBS POLYNÉSIENS. 65

avoir été suivie, soit qu'on s'en tienne à celles qui ont été généralement admises, soit môme que Ton admette Tancienne existence d*un continent, qui aurait été en partie submergé. Dans ce cas, en effet, les migrations auraient encore été nécessaires, pour que l'on pût expliquer la présence des Polynésiens sur des îles, à la fois si nombreuses et si éloignées les unes des autres.

Du reste, ce n'est plus une question aujourd'hui : non seulement tous les écrivains anciens que nous avons cités croyaient aux migrations, mais ceux-là même, parmi les modernes, qui leur étaient d'abord le plus opposés, ont fini par les accepter. C'était même une question déjà résolue pour beaucoup, bien avant la savante discussion de la Société d'Anthropologie de Paris.

II est donc démontré que les îles de la Polynésie et toutes celles de la Micronésie, pour ne citer que les îles à populations de race polynésienne, ont été peuplées par voie de migrations.

Avant de tracer la marche que nous croyons avoir été suivie par les émigrants, nous allons examiner avec quels vents les migrations générales, c'est-à-dire les migrations intentionnelles, calculées, et, jusqu'à un certain point volontaires, se sont effectuées, d'après tous les écrivains et d'après nous-mâme. Les vents qu'on regarde le plus généralement aujourd'hui comme les ayant favorisées font eux-mêmes mieux comprendre leur existence. Puis, bien que nous n'y attachions pas une grande importance, nous examinerons, à notre tour, les dates admises par les différents auteurs, touchant ces migrations.

Vents qui uni servi aux migrations — On a vu, dans l'ex-

pώ que nous avons fait des diverses opinions des auteurs,

que, suivant la théorie adoptée par eux, les uns ont soutenu ou

Kmtiennent encore que les migrations vers la Polynésie ne

M sont opérées qu'avec les vents d'Est, (de Nord-Est à Sud-

BtQ ; les autres qu'elles ont non seulement pu se faire avec

les vents d'Ouest, mais qu'elles ne se sont effectuées qu'avec ces vents.

On a vu également que les principaux partisans de la première opinion sont Zuniga, Ellis et Moôrenhotlt, auxquels il faut ajouter M. Jules Qarnier. Tandis que parmi ceux de la seconde figurent la plupart des écrivains voyageurs» marins ou naturalistes et plus particulièrement La i^érouse, Beechey» J. Williams, H. Haie, ainsi queMM.Gaussin, de Bovis, Thompson et de Quatrefages.

Pour les premiers, les vents et les courants étaient des obstacles insurmontables & toute autre provenance quo celle de l'Amérique ou d'un ancien continent submergé, plus oriental et méridional que les îles polynésiennes. Mais nous avons démontré qu'il en est tout autrement, et que les vents alises sont remplacés, à certaines époques, par des vents contraires. Sans revenir sur ce qui a été déjà dit à ce sujet, nous croyons pourtant encore devoir rappeler ici que La Pérouse a été le premier à montrer que les vents d'Est ne sont pas un empêchement aux voyages de l'Ouest vers r£st (1) ; après lui, tous les navigateurs ont fait la même remarque.

Kotzebûe, par exemple, en rapportant i'entratnement de Kadu, tant cité, est venu appuyer la possibilité d'aller dans rSst avec des vents d'Ouest : car ce n'est que par ces derniers vents que le Garolin Eadu a pu être poussé dans le Sud- Est à plus de 1500 milles de son point de départ.

De même Beechey (2), par le fait d'entraînement qu'il a fait connaître et qu'il croyait, à tort, être le premier dans ce

(1) Bien que nous les ayons déjà citées, nous n'hésitons pas, en raison de leur importance, à mettre de nouveau ses paroles sous les yeux du lecteur: t On objectera peut-être, dit-il, (3« vol., p. 231), qu*il a dû être très difficile aux Malais de remonter de TOuest vers TEst, pour arriver dans les îles Polynésiennes ; mais les venta d'Ouest sont au moins aussi fréquents que ceux de TEst aux environs de l'Equateur dans une zone de 7 à 8 degrés au Nord et au Sud, et ils sont si variables qu'il n'est guère plus diffleile d9 navig^r vtrs TEst que vers l'Ouest. »

(î) Beechey admettait l'origine Malaiiienne des Polynésiena (Y» II, p. tSS.)

LES POLTIfESIBNB. 67

NDi, 6tt venu démontrer lui aussi que les vents alises ne ■'opposent paSi dans certains moments, aux voyages de rOuest vers TEst. Il dit lui-même, à cette occasion, que les vents d'Est sont fréquemment remplacés durant deux ou trois mois de Tannée par les vents de la mousson d*Ouest| et il ajoute avec raison : < La cessation temporaire des vents alises dans les mers et leur remplacement par la mousson d'Ouest n*a pas été assez prise en considération par ceux qui regardent l'existence des premiers comme une diffîcul-* té insurmontable >•

De même encore DiUon, celui qui a cité le plus d'exemples d*entratnements de TOuest vers FEst, est venu appuyer To*^ pinion que les vents d'Ouest soufflent dans les mers en certains temps de l'année, et qu'il existe même dans les régions du grand Océan situées entre l'équateur et le parallèle 12* S* une mousson du Nord*Ouest et de l'Ouest.

Aprto Dillon^ Moërenhotit, tout opposé qu'il était àla pos« aibilité d'une provenance malaise des Polynésiens, et à Taide de vents d'Ouest, montre lui-*même que les coups de vent d'Oueet n'étaient pas rares en Polynésie ; il cite entre autres celui qui détruisit, en 18a2| presque toute la végétation et lesmaiflons d^Anaa et autres Iles voisines, en élevant la mer à une hauteur considérable et en roulant des blocs entiers de corail ; ainsi que le coup de vent de Nord-Ouest, éprouvé la même année à Tahiti, où il produisit les mêmes effets. 11 montre, en outre, à son insu peut-ôtre, que les départs pour aller aux Iles du vent, avaient lieu avec des vents d*Oaest. Voici en effet, ce qu'il dit à ce sujet (1) : « Entre antres événements, on se souvient à Tahiti d'une flotte nombreuse qui était partie de Raiatea pour Tahiti, par un vent d'Ooastf quand à peu de distance de son point de départ, le wit saat» tout«à-coup au Sud*Est, et souffla si violemment qu'elle ne put même pas regagner Raiatea ; de sorte que las hommes qui la montaient ont dû nécessairement périr «naeTf aaboutde quelques jours, à moins qu'ils n'aient rencontré quelque Ile sur leur route. » Cet exemple n'est du reste qu'un de ces entraînements forcés vers TOuest, comme

(1) Voyagé «mt tkê du grand Océan, t. It, p. 256.

on en connaît tant dans cette direction. Il indique surtout qu'on partait avec des vents d'Ouest quand on voulait se rendre aux îles plus orientales, ce qui est la manière de procéder générale des Polynésiens.

Nous croyons devoir citer ici le fait suivant rapporté par le capitaine Siddins, du brick Campbell-Maccfuarie^ parce qu'il prouve lui même que la mousson du Nord-Ouest se fait sentir dans ces mers. Ce capitaine, passant dans les îles Fiji, trouva à IMle M'Bukatatanoa (1), la même sur laquelle se sont perdus YArgo et deux ou trois autres navires, un homme de Rotuma, qui avait été entraîné jusque-là arec quelques autres compatriotes partis de Rotuma huit ans auparavant, dans le but do se rendre àTîle Waïtupu, sur laquelle abondent les belles porcelaines blanches tant recherchées par les habitants pour orner leurs pirogues. Les vents les avaient éloignés de toute terre, et ce n'était que longtemps après qu'ils avaient fini par rencontrer l'une des Samoa d'abord, puis par arriver aux îles Fiji, c Je suis persuadé, dit Dillon à cette occasion (2), qu'il règne à Rotuma des vents d'Ouest, dans certains temps : autrement, qui aurait pu pousser Thomme que j'ai ramené à Tongatabou, depuis Rotuma jusqu^aux îles des Navigateurs, qui sont situées à plus de 600 milles dans l'Est ?

Comme ou a vu encore, c'était l'avis de M. de Bovis qui, dans ses Recherches sur la société Tahitienne, dit : (3) * Une connaissance plus exacte de ces mers a appris qu'à certaines époques de l'année des vents d'Ouest y régnent transitoirement par séries qui vont de trois à quinze jours. > Suivant lui, c'étaient ces vents d'Ouest qui avaient toujours emporté l'émigration sur leurs ailes.

Enfin, c'était aussi l'avis de Dunmore-Lang, de J.Williams etc. ; par conséquent, c'était bien à tort que les anciens écri-

(1) Le récif est appelé sur les cartes récif Argo, parce qae ce navire fut le premier qui s'y brisa ; il est très vaste et il s*étend da cOté Nord de Lakeinba pendant 27 milles, dans une direction Est et Nord-Est .

(S) Ouv. cité, t U, p. 15.

(8) Annuaire des îles de la Société ^ année 1 868, p. 898.

LBS POLYNÉSIENS. 69

vains surtout soutenaient que les Polynésiens n'auraient pas pu venir de l'Ouest, et que les vents alises s'y seraient formellement opposés ainsi que les courants. Aujourd'hui, c'est un fait acquis, les vents d'Ouest remplacent, à cerfai' nés époques et pendant un certain temps, les vents alises de l'Est (Nord-Est à Sud-Est) ; et personne n'a mieux fait ressortir l'inanité de ces obstacles que M. de Quatrefages. Aussi nous nous contenterons de répéter ici que s'il n'y avait pas eu d'autres obstacles que ceux-là à une provenance asiatique ou malaisienne des Polynésiens, ces derniers auraient certainement pu venir des îles Indo -Malaises.

Mais ce fait acquis n'apprend pas quel vent a plus spécialement emporté sur ses ailes les premiers émigrants vers la Polynésie. Il prouve seulement l'existence et la possibilité des migrations et des voyages dans des directions diamétralement opposées. Il reste maintenant à déterminer quel est celui des vents d'Est ou des vents d'Ouest qui a joué le principal rôle dans les migrations raisonnées.

On voit d'abord, d'après tous les faits observés par les navigateurs tant anciens que modernes, et d'après tous les récits traditionnels des Polynésiens, qu'ils avaient recours, pour effectuer leurs voyages d'un archipel à un autre, tantôt h l'un de ces vents tantôt à l'autre, suivant la position relative de ces archipels : on profitait, naturellement, de ceux de l'Ouest pour aller vers l'Est et de ceux de l'Est pour se rendre à l'Ouest, comme on profitait de ceux du Sud pour aller au Nord, ou de tout autre plus favorable pour atteindre le but déterminé. Mais il semble surtout résulter de tous les faits venus à la connaissance des Européens, que c'était le vent d'Ouest qui était non seulement employé pour aller d*ane île c sous le vent » k celle < du vent, » mais qui l'était en apparence plus volontiers que le vent d'Est, par les habitants des îles orientales pour se rendre à celles plus occidentales : c'était évidemment le résultat de la connaissance acquise de bonne heure par les Polynésiens qu'ils n'auraient pas à attendre trop longtemps les vents favorables pour leur retour.

Ainsi les Polynésiens, alors qu'ils n'avaient pas perdu,

. £-£. Al».

70 LES POLTNitolENS.

pour la plupart, Tusagre de leurs grrandes pirogues» vou* laient-ils aller h quelque île plus orientale que la leur, ils attendaient les vents d'Ouest ; c'était surtout de Tun d*eux, du Sud- Ouest» appelé Arueroa à Tahiti, qu'ils profitaient, paroe que oe vent donnait lieu à une mer très belle, et qu'il était accompagné d*un très beau temps. Mais il ne faut paa croire que les autres vents de la partie de TOuest ne leuv servaient pas parfois : sans la crainte, fondée par leur ex» périence, et qui les leur faisait éviter le plus souvent k cause de la violence qu'ils pouvaient acquérir, ces venta d'Ouest à Nord-^Ouest étaient môme les meilleurs pour faira franchir rapidement les distances.

Ce qui prouve bien que c'était avec les vents d^Ouest qu'on se portait vers les îles plus orientales, c'est, comme rapprend EUis, (1) que les habitants des îles de la Société particulièrement, avaient des doubles pirogues destinées seuleuient à ces voyages ; ils les appelaient Tiaï^Toerau, ce qui veut dire t attendre le vent d'Ouest ou de Nord^ Ouest. (2) > Mais ce qui le prouve mieux encore, c'est qu'on ne fait pas autrement aujourd'hui même aux Tunga, aux Samoa et aux îles de la Société, où les grandes pirogues, il est vrai, n'existent plus et ont été remplacées par de petits navires européens ou par de simples baleinières américaines. Il en est de même aux Fiji, AuxPaumotu, etc., où Ton se sert toujours des anciennes pirogues des ancêtres. C'est non seulement ce qui nous a été dit sur les lieux, mais co que nous avons vu nous-môme ; c'était d'ailleurs ce qu*a«' valent appris beaucoup de voyageurs, sans soupçonner le plus souvent que c'était une règle générale en Océanie.

Les Tahitiens de nos jours veulent-ils aller à Anaa, vers l'Est : ils attendent les vents d'Ouest (S.-O.) comme les ha* bitants de Raiatea attendent les mômes vents (0. et N.-O.) pour se rendre à Tahiti . Déjà on a vu que Moërenhoût, qui ne croyait qu'à l'action prépondérante des vents d'Est et de Sud-Est, disait lui^môme que le navire du missionnaire J.

{!) Recherches, p. 147.

(3) Tiai, attendre, rester, être pour ; toerau ^T9nt d^Ouesl ou do Nord-Ouest.

Williams dont il raconte Tentraînement jusqu^à Uatiu par des rents d'Est, était d*abord c parti de Raiatea pour aller k Tahiti, avec un vent d'Ouest. » Longftemps avant lui, Tumbull avait déjà signalé cette manière de faire des îles de la Société. cDans les premiers mois de l'année, dit-il (1), le vent s'établit à TOuest avec pluie et tonnerre. Et c'est h cette époque néanmoins que les insulaires de Raiatea et de Huahine ont coutume de visiter Tahiti. > C'était enfin l'observation qui avait été faite dans les mêmes îles par An-i* derson, le chirurgien de Cook (3).

Une fois arrivés dans les îles plus orientales, les voyageurs attendent là, pour revenir chez eux, le retour des vents alises Nord-Est ou Sud-Est. De même les Samoans veulent-ils se rendre aux Iles Penrhynn : ils attendent les vents d'Ouest (S.-O.) qui les y conduisent directement ; mais une fois là ils attendent ceux de l'Est (N.-E.) pour revenir.

Pour aller aux Samoa, les Tongans ne se mettent en route qu*avec des vents de Sud-Ouest ou de Sud, derniers vents qui soufflent assez souvent, m.ais là encore, il leur faut at** tendre les vents de Nord-Est plein pour rallier leurs îles.

De même quand ils veulent aller aux Fiji, ils profitent des vents de Sud-Est ; mais pour revenir, il faut qu'ils attendent les vents d'Ouest (N.-O.}, comme nous l'avons fait voir ailleurs.

En somme, tous les habitants des îles les plus occidentales attendent les vents d'Ouest pour se diriger vers les plus orientales, et, par contre, ceux des îles orientales ne partent

(i) TumkulVs voyage round îke world between theyears 1801 and 1804, p. 307.

(3) D'après cela, ce serait donc probablement par erreur que M* J. Gamier, dans son travail : Les migrations humaines en Océanie, p. 46, a dit : • Mais dans aucun cas, ils ne se mettront en route de leur propre volonté avec un vent de la région de l'Ouest. Une longue expérience leur a enseigné que ces vents sont de simples accidents sans durée, qui, en outre, précèdent ou apportent les gros temps. Tous ceux qui ont pu vivre avec les Polynésiens reconnaîtront la vérité de ces assertions, et ces insulaires ne peuvent, en effet, agir autrement, puisqu'ils ne connaissent que la navigation vent arrière ou vent sous vergue.

qu'avec les vents alises pour aller aux îles plus occidentales que les leurs. G*est ainsi que nous avons vu nous-mâme les habitants de Tile Anaa arriver à Tahiti avec des vents de Nord-Est ou d*Est, mais y attendre plus ou moins longtemps les vents de Sud-Ouest et d'Ouest, qui devaient les ramener à leur île. Autrefois ils ne faisaient pas autrement aussi bien dans ces îles que dans toutes les autres : seulement les voyages étaient alors beaucoup plus fréquents, beaucoup plus facilement entrepris, car ce n*est pour ainsi dire que depuis la venue des Européens qu'ils ont cessé d'être des navigateurs habiles et entreprenants.

Les traversées d'une île à l'autre avec des vents d'Est étaient généralement beaucoup plus longues que celles faites en sens contraire. En effet, bien qu'ils soient plus fréquents qu'on ne l'avait d'abord cru, les vents d'Ouest ne se présentent qu'à des intervalles plus grands ; de plus, les Polynésiens ne se décidaient, comme ils ne se décident encore, à en profiter, qu'après les avoir vu établis pendant plusieurs jours. C'est ce qui les faisait souvent tomber dans un péril plus grand que celui qu'ils voulaient éviter. Du moins telle est, à notre avis, l'explication la plus simple de la longueur de certains voyages qui ne demandaient parfois pas moins de plusieurs années pour être accomplis, malgré le peu de distance des îles entre elles : nous en avons cité des exemples en parlant des relations entre les îles Tungaet les Iles Fiji. Là, en effet, il suffisait auxTongans qui voulaient retourner chez eux, de manquer, par prudence, les premières occasions qui se présentaient, pour être forcés d'attendre l'année suivante, et quelquefois une autre année encore (1).

Mais, ce n'était pas, et ce n'est pas, comme quelques écrivains l'ont cru, avec des vents soufflant d'une seule direction que les voyages étaient et sont encore entrepris, mais bien tantôt avec ceux d'un point de l'horizon, tantôt avec ceux d'un autre point, suivant la situation relative des îles. L^habitude prise par les Polynésiens d'at-

(I) Voir à ce sujet MoërdnhoQt, t. Il, p. 82, ainsi que les divers exemples que nous avons rapportés.

tendre les vents contraires à ceux qui les avaient emmenés }K)ur revenir chez eux est généralement attribuée à leur peu de connaissances astronomiques. Certainement cela a dû être une des raisons de cette manière de faire dans les voyages lointains, car on comprend que, ne pouvant que médiocrement compter sur des connaissances si peu sûres, et pour ainsi dire réservées à quelques-uns d'entre eux, ridée leur soit venue de bonne heure de s'éloigner directement, pais de faire la même route en sens inverse, afin d'avoir moins de chances de s'égarer ; mais cette habitude est peut-être due davantage à la difficulté qu'ont les gran* des doubles pirogues de naviguer autrement que vent arrière ou grand largue, difficulté qui les met dans la nécessité de fuir devant chaque coup de vent qui vient à les surprendre. Non pas cependant que les grandes pirogues ne puissent elles-mêmes serrer le vent jusqu'à un certain point, comme nous les avons vu faire aux Tunga et surtout aux Fiji, alors qu'elles sont en vue du but à atteindre ; mais en réalité la seule allure facile pour elles est le largue et le vent arrière.

D'un autre côté, quand on remarque quelle grande quantité d'îles étaient connues autrefois des Tahitiens, comme Tat- , teste la carte de Tupâia, quand on se rappelle toutes les traditions qui montrent qu'on ne craignait pas d'aller jusqu'aux îles les plus éloignées soit à l'Ouest, soit au Nord ou ailleurs, il faut bien reconnaître que, toute difficile qu'elle pouvait être, la navigation des pirogues polynésiennes n'était pas un obstacle aux longs voyages, et que puisqu'il y avait parfois de grands espaces de mer à franchir, les connaissances astronomiques des Polynésiens devaient être plus grandes qu'on ne l'a généralement cru .

A cette occasion, nous rappellerons seulement les voyagesd'un prêtre des Sandwich, dans une contrée qui, soit qu'elle fût Tahiti, soit qu'elle fût la Nouvelle-Zélande, était à nne distance considérable de son pays d'origine. Ce voyageur, on l'a vu, y était retourné trois fois avant de périr lans doute dans sa quatrième entreprise. Avait-il profité, comme le font ceux d'aujourd'hui, des vents soufflant d'une

direction pour s'en aller et da ceux d'une direction opposée pour revenir ? C'est probable, et dans ce cas, pour se rendre à Tahiti, il se serait servi des vents de Nord (N.-U. à N.-E.)» de môme que pour retouiiier il aurait saisi une série de vents du Sud (S.-E. à S.-O.)» en relâchant sans doute sur la route, où les îles sont nombreuses et par trop éloignées les unes des autres. Mais si son voyage s'était fait h la Nouvelle-Zélande, il n'aurait eu qu^à se laisser emporter par les vents de Nord et de Nord-Est et par ceux de Sud et de Sud-Ouest pour revenir. La tradition ne dit malheureusement rien de tout cela ; elle laisse même planer le doute sur ce point si souvent visité. Toujours est-il que ce fait, en outre qu'il montre le courage et la hardiesse des navigateurs polynésiens, établit d'une manière positive, que, quelles que fussent les difficultés de la navigation, ces derniers avaient des connaissances nautiques et astronomiques assez étendues.

Quelle qu'ait pu être d'ailleurs la raison principale da cette coutume des Polynésiens, d'attendre certains vents pour s'éloigner ou pour revenir, il est bien certain que c'était le moyen le plus sûr, en même temps que le plus simple d'atteindre leur but, surtout quand ce but n^était pas éloigné. L'expérience leur avait appris qu'ils pouvaient sa mettre en rou];e à certains indices du temps, et, dans ces cas, ils arrivaient sûrement et promptement. Mais, comme partout ailleurs, ces indices étaient souvent trompeurs; alors les vents changeaient, quelque coup de vent survenait et ils étaiant exposés à périr à la mer si le hasard na leur faisait pas rencontrer quelque île sur leur route* On a vu que les exemples d'entraînements opérés de la sorte sont nombreux : c'est à eux que plusieurs petites tles doivent leur peuplement et qu'un certain nombre d'îles à population mélanésienne doivent les colonies de Polynésiens qu'on y rencontre. On a vu aussi que ces entraînements involontaires ont eu lieu plus fréquemment avec des vents d'Est (S.- E.) qu'avec des vents d*Ouest, au point que quelques écrivains ont soutenu, à tort, qu'ils avaient toujours été effectués de la sorte.

M. J. Gtrnier, se baiiaat sur ce fait et sur ce < que les ha*bitanta de la Polynésie avaient connaissance déterres situées à rSat, alors que la réciproque n'existait pas, > (1) a été porté à conclure que les Polynésiena'provenaient de TÂmé*- / rique. Cette conclusion est un peu forcée : ces faits ne seraient favorables que s'ils constataient la venue de piro«« ^es américaines» tandis qu'ils ne concernent qu'un certain nombre de pirogues polynésiennes entraînées de TEst et du Sud^Est vers les îles plus occidentales.

D^autre part, est«ce que la connaissance d'un plus grand nombre dtles de l'Est par les habitants de l'Ouest, ne serait pas plutôt favorable elle-mfime à une provenance occiden*-' taie ? Et puis, est-on bien certain que les habitants des tles de l'Est étaient si Ignorants des îles de l'Ouest? On a vu que toutes les traditions parlent de ces îles et qu'elles en citent plusieurs. 11 ne pouvait pas en être autrement, puisqu'ils se disaient venus de l'Ouest. Sans doute on a eu raison de conclure, en voyant le petit nombre , en apparence, ailes occidentales portées sur la carte de Tupaia, comparativement à celui des lies orientales et méridionales qui y figurent ; mais il n'est pas moins vrai que les habitants des Iles de la Société, par exemple, connaissaient de tout temps, d'après les traditions, les lies Tunga, Samoa, Manaia, etc., beaucoup mieux même qu'ils ne connaissaient celles de l'Est. D'autre part, si l'on ignore quelles étaient les connaissances des hommes de l'Est au sujet des îles de rOuest, c'est, il faut bien le dire, que les traditions de ces lies sont restées presque toutes inconnues. Cependant elles aussi disaient que les ancêtres des populations actuelles étaient venus du couchant, et d'un lieu appelé lèt, du même nom qne dans la plupart des îles de l'Ouest, du Nord et du Sud. Ce dernier fait, à lui seul, est bien suffisant pour faire inférer que le peuplement de ces îles s'était plutôt opéré avec des vents d'Ouest qu'avec des vents d'Est, ainsi que le prétendent les partisans de l'origine américaine.

M. J. Oamier, pénétré sans nul doute de l'importance de

(1) Migrations humaines en Océanie^ p. 47.

cette croyance en faveur de l'origine occidentale des Polynésiens, a cherché, par une explication originale, à la rendre plus favorable, au contraire, à la provenance soutenue par lui. Voici ce qu'il dit à ce sujet (1) : c II a dû arriver que les habi^<*.\ts des Sandwich ont été emportés par les alises du Nort^-Ést, se dirigeant sur le Sud-Ouest et qu'ils ont atteint les petites îles que Ton trouve au Nord-Ouest des Samoa, où ils ont signalé la grandeur de leur île Hawaii, comparée à celle des îles où ils se trouvaient. Mais, comme on le voit, la tradition d'une grande terre ne pouvait arriver que de l'Ouest aux habitants des Samoa et à ceux de Tahiti. Aussi les Samoans se disent issus d'une grande terre occidentale ; les Tahitiens en ont à peu près conservé le nom, et Tupaia a placé Oheavaï dans l'Ouest. Au contraire, les Nouveaux-Zélandais placent l'Hawaïki dans l'Est et en font comme les Samoans le lieu de leur origine. »

Après tout ce que nous avons dit de la véritable position que nous assignons au lieu d'origine des Polynésiens, il est inutile sans doute de chercher de nouveau ici à soutenir notre opinion ; il doit suffire de renvoyer à la masse des témoignages que nous avons fournis contre la situation d'un Hawahiki dans l'Est ; mais il n^en est pas moins vrai que Pexplication donnée par M. Garniera quelque chose de spécieux, puisqu'elle permet de comprendre autrement qu'on nePavait fait jusque-là, comment l'idée d'uue terre d'origine placée dans l'Ouest, aurait pu arriver aux Samoa et à Tahiti. Seulement il faudrait admettre, dans ce cas, que c'était bien, comme l'a dit Forster le premier, les émigrants des îles du Nord-Ouest des Samoa, c'est-à-dire les Carolines et les Mariannes, qui seraient allés peupler les îles plus à l'Est et plus au Sud de l'Océan Pacifique. Or, on a vu qu'aucun témoignage n'a jamais été fourni en faveur de ce fait et que toutes les données acquises après Forster semblent plutôt autoriser à penser le contraire, c'est-à-dire que ces îles ont été peuplées, dans l'origine, par des émigrants des îles Po-

(l) Les migrations polynésiennes^ p. 54.

lynésiennes, au lieu d'envoyer les leurs peupler ces dernières (1) .

Enfin, on a vu aussi que les îles Sandwich elles-mêmes placent le lieu d'origine première de leur race dans rOuest, tout comme le font toutes les autres îles ; nous avons déjàexpliqué pourquoi, malgré qu'elles croient avoir reçu leurs habitants surtout de Tahiti, qui se trouve presque directement dans le Sud par rapport à elles.

U est inutile d'insister plus longtemps sur. une provenance dont rimpossibilité est pour nous démontrée, maintenant que nous avons fait connaître la manière de procéder des Polynésiens dans leurs rapports entre eux et avec la race mélanésienne. Nous allons chercher à préciser davantage avec quels vents les migrations raisonnées ont presque certainement été effectuées.

Excepté les partisans de Torigine américaine ou d*un con>tinent submergé, tous les autres écrivains ont, avec raison, à notre avis, attribué ces migrations aux vents d'Ouest, et l'on a vu que c'était particulièrement l'opinion de J. Williams, de Dunmore Lang, de M. de Quatrefages et sans doute de tous ceux qui admettaient l'origine asiatique ou malaisienne des Polynésiens. La migration vient de l'Ouest, disait M. de Bovis, et il faudrait déjà l'accepter pour telle, si Ton n*avait pas d'autres preuves. < Gomme la plupart de nos devanciers, dit M. Gaussin, nous pensons que les migrations ont dû se faire de l'Ouest à l'Est. » Tel est également notre avis, qui résulte de toutes les traditions recueillies depuis les premiers voyageurs jusqu'à nos jours ; nous avons suffisamment démontré que celles qui, d'après Pritchard et quelques autres, placent le lieu d'origine dans l'Est, ont été mal interprétées.

Toutes les traditions témoignent, en effet, en faveur d'une provenance occidentale des Polynésiens. Toutes, quel que

(1} Voir ce que nous aTons dit sur le peuplement des îles Carolines et MarimimeSt voL I, liv. II, ch. IV.

soit le nom qu*elles donnent au lieu d*originei et qui, à part deux archipels, est le même partout, placent constamment ce Jieu d'origine dans TOuest, relativement à chaque île : ce qui démontre implicitement que les migrations n'avaient pu avancer vers TEst qu'à Faide des vents d'Ouest. , Nous avons longuement rapporté et commenté, dans le cours de notre travail, les nombreuses traditions qui mon-^ trent qu'on se rendait en Polynésie de l'Ouest vers TEst. Nous avons insisté notamment sur celles des Tunga, des Samoa et des Manaia. Toutes, et surtout celle relative au peuplement de Tungatapu, établissent nettement, quoi qu'on en ait dit, que les émigrants allaient de l'Ouest vers l'Est. C'est cette même direction qu'indiquent les légendes Maori qui montrent que pour aller de l'Hawahiki vers TIle-Nord de la Nouvelle-Zélande, il fallait faire route du Sud-Ouest vers le Nord-Est. Quoique cette opinion soit nouvelle et contraire à celle qui est généralement admise, nous Tavons étayée de tant de témoignages favorables qu'il est inutile d'y insister plus longtemps.

Nous avons également suffisamment indiqué les vents qui ont été. observés dans chacun des archipels, aujourd'hui bien connus, de l'hémisphère Sud et qui aident tant à comprendre la marche des migrations de l'Ouest vers l'Est, surtout celle des enfants de l'HawahUd vers l'Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande. Là, comme on a vu, les vents d'Ouest (S.-O. à N.-O.) sont tellement fréquents et parfois si violents qu'on d'expliqué facilement l'entraînement qu'ils auraient pu effectuer vers la Polynésie, alors même que les canots n^auraient pas eu Tintention de s^ rendre, et nous avons même rapporté quelques traditions qui semblent le prouver. Nous ne ferons plus, à ce sujet, qu'une dernière remarque, c'est que si l'Hawahiki était véritablement placé là oii nous avons cru le retrouver, le vent de Sud-Ouest est surtout celui qui aurait le plus servi aux migrations vers la Polynésie, ainsi que l'ont établi les raisons que nous avons données, et plus particulièrement Pabsence de Maori sur la côte orientaJe de l'Australie.

Qu'on partage ou non notre opinion, il est évidenti après

tout ce que nous venons de diro, que les migrations n'ont pu se faire que d'un point plus Ouest que toutes les îles peuplées par elles, et nécessairement avec des vents de cette partie. Cest d'ailleurs aujourd'hui Topinion de tous les partisans de l'origine asiatique ou malaisienne des Poly« nésiens ; il n'y a de différence, entre eux et nous, que dans la situation que nous donnons au lieu d'origine des premiers émigrants.

Mais si c'est bien de l'Ouest ou mieux du Sud-Ouest que les migrations raisonnées se sont effectuées vers TEst et le Nord-Est, après avoir quitté THawahiki et poussées par les vents de la partie de l'Ouest (S.-O. à N.-Oet O.-S.-O.), c'est AU contraire avec les vents les plus différents, tels que ceux du Sud-Est au Nord-Est et du Sud môme, que beaucoup dlles polynésiennes jusque-là inhabitées ont été peuplées, soit volontairement, soit à la suite d'entraînements involontaires. Cest de cette dernière manière particulièrement que plusieurs îles au Nord et k l'Ouest de la Polynésie paraissent avoir reçu leurs habitants : telles sont les petites liée Tukopia, Anuta, Rotuma, Yaïtupu, Wallis, Duff, Taiimako. C'est également ainsi que plusieurs points des grandes îles à population mélanésienne, telles que Tanna, Futuna, Uvea, Lakemba et autres, ont reçu des colonies qui y ont été tolérées parles habitants primitifs.

U est bien évident que si l'Hawahiki ou pays d'origine première des Polynésiens, était situé dans Tune des îles de la Nouvelle-Zélande, les îles Sandwich ne pouvaient recevoir directement leurs premiers habitants qu'à l'aide des vents de Sud-Ouest ou de Sud, ce qui n'est guère supposable, ou indirectement avec des vents de Sud encore (S.-O. à S.-B) s'ils sont venus, comme on l'admet généralement, des Des de la Société qui gisent presque tout-à-fait au Sud des Sandwich. De même, c'est évidemment avec des vents contraires aux venta alises de l'hémisphère Sud, que les îles Polynésiennes les plus méridionales ont dil recevoir les premières colonies qui sont allées s'y établir, probablement •ui intention arrêtée. De même enfin, que c'est probablement à la raite de coups de vent d'Ouest ou de Nord-Ouest,

qu'une île comme celle de Pâques, a pu être rencontrée et peuplée d'emblée par un premier entraînement ou successivement par quelques autres.

Bientôt, en traçant la marche des migrations, nous aurons, du reste, à revenir sur le peuplement particulier de quelques-unes des petites tles.

Si les Polynésiens ont eu pour lieu d'origine celui que nous admettons, il est plus facile de s'expliquer la possibilité des migrations, et, en voyant comment ils procèdent encore aujourd'hui, quand ils entreprennent un voyage, on peut mieux comprendre comment les îles se sont successivement peuplées. Notre système explique mieux également comment les populations des diverses îles ont pu conserver tant de caractères identiques malgré leur éloignement les unes des autres et même malgré l'interruption des rapports entre elles, pendant d'assez longues périodes de temps. On n'a point alors k se demander comment le peuple, échappé à la catastrophe de quelque continent englouti, a pu gagner toutes les îles qu'il occupe, et avoir sous la main, dans un pareil moment, toutes les pirogues qui auraient été nécessaires pour le sauver; on n'a point, non plus, comme dans la théorie du ne provenance asiatique ou seulement malaisienne, à accepter la possibilité de traversées aussi considérables sans qu'il en reste la moindre trace dans les tles in* termédiaires. Surtout, on n'a pas besoin de fermer les yeux sur les différences qui séparent les Malaisieus et les Asiatiques des Polynésiens, tant sous le rapport physique que sous le rapport linguistique ; enfin, il n'est pas nécessaire, comme dans la supposition d'une origine américaine, de se contenter de rapprochements qui, pour la plupart, sont sans valeur.

Sans doute, dans notre système, il faut finalement admettre que les habitants de la terre d'origine étaient autochthones ? Mais puisque, en Europe, on a cette croyance pour l'Asie, alors qu'elle est toute autre ailleurs, pourquoi la race Maori ou Polynésienne, qui ne ressemble à nulle autre, ainsi que nous avons cherché à le démontrer, ne serait-elle pas née là même où tout annonce une création à part?

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