‹ Les Polynésiens (volume 2)Chapitre 1 sur 70 · PREUVES DES MIGRATIONS · texte numérisé non relu

PREUVES DES MIGRATIONS

Témoignages nouveaux en faveur des migrations. — Carte de Tupaia; importance et exactitude de cette carte. — Connaissances géographiques des Polynésiens en général. — > Examen détaillé de la carte de Tupaia. — Carte des îles Carolines.

En commençant notre travail, nous avons sous-entendu le fait primordial de toute ethnologie océanienne, c’est-à-dire celui des migrations ; nous nous sommes borné à prendre la science telle qu’elle était faite sur ce point dans la plupart des ouvrages; maintenant que nous possédons tous les faits venus à la connaissance des ethnologues, le moment est venu de nous livrer à quelques considérations sur les migrations.

• Nous avons successivement exposé tous les documents présents, toutes les traditions : au point où nous en sommes, il ne reste pour ainsi dire, qu’a en tirer la conclusion.

Certes, après tout ce que nous avons rapporté de l’opinion des auteurs et de leur croyance générale aux migrations t

après ce que nous avons dit des récits traditionnels des Polynésiens» et, plus particulièrement, de ceux des îles Sandwich et delà Nouvelle-Zélande, récits qui témoignent tous de la fréquence des voyages par mer et, par suite, de la possibilité des migrations jusqu’aux îles les plus éloignées, soit volontairement, .soit par simple entraînement, nous pourrions nous contenter d’ajouter que la preuve des migrations est acquise. Mais, comme malgré tout ce qui a été avancé à ce sujet par les partisans des migrations, beaucoup d’auteurs n’ont point été convaincus, nous croyons devoir entrer ici dans quelques . développements qui, nous l’espérons, suffiront à faire disparaître les derniers doutes conservés par eux jusqu’à présent.

On comprend, du reste, parfaitement l’existence de ces doutes: au premier abord, en effet, il est difficile de s’expliquer que des peuples à l’état sauvage, dépourvus nécessairement de connaissances astronomiques étendues, privés des moyens qui favorisent et guident la navigation des peuples civilisés, aient pu se transporter à des distances souvent considérables, à l’aide seulement de ce que les écrivains ont généralement appelé de « frêles canots. » On comprend même que les courants et les vents qui soufflent le plus ordinairement, aient été regardés comme un obstacle insurmontable à la provenance des Polynésiens, surtout de la Malaisie, et qu’ils aient donné l’idée, à ceux qui n’avaient jamais vu les deux peuples, d’attribuer leur origine à l’Amérique.

Mais, quand on réfléchit que ces peuples devaient avoir plus de connaissances astronomiques qu’on ne le suppose généralement, puisqu’il fut possible à Tupaia de dire à Cook, pendant assez longtemps, où se trouvait Tahiti, malgré les changements de latitude et de longitude de 1 ' Endeavour ; quand on sait que les canots des insulaires, au lieu d’être de frêles barques, étaient de véritables petits navires, à plate-forme, d une solidité à l’épreuve des grosses mers, et si grands, qu’ils pouvaient porter plus de cent personnes ; quand on sait, comme on le sait aujourd’hui, que les vents sont variables dans l’Océan Pacifique, qu’ils soufflent à des

époques déterminées, et de directions opposées ; quand enfin on sait que l’habitude et l’expérience avaient rendu les Polynésiens des navigateurs aussi hardis qu’habiles : non seulement on doit cesser de trouver les difficultés signalées aussi grandes que la plupart des écrivains les ont faites, mais on doit plutôt supposer que, favorisés ou contrariés par les vents (1), ces petits navires polynésiens pouvaient arriver et arrivaient le plus souvent sains et saufs, jusqu’aux terres les plus éloignées de leur point de départ. On en a déjà vu la démonstration dans la plupart des traditions que nous avons citées : toutes indiquent que les populations, même les plus éloignées, avaient des rapports entre elles, ce qui prouve bien la possibilité des migrations.

D’un autre côté, on a vu aussi que celles de la Nouvelle- Zélande disent nettement comment les émigrants des pays d’origine première ont opéré leurs migrations vers l’Ile- Nord, ce qui ne permet pas de conserver le moindre doute, du moins pour celles-là.

Enfin, on verra bientôt que tous les témoignages traditionnels qui, jusqu’à présent, n’avaient pas trouvé place dans notre travail, viennent eux-mêmes établir que des rapports avaient eu lieu nécessairement, et qu’ils avaiefit probablement été nombreux et fréquents, puisque les Polynésiens connaissaient une si grande quantité d’îles, placées à de très grandes distances les unes des autres, avant l’arrivée des premiers Européens en Polynésie.

Mais, objectent encore ceux qui ne croient pas que le peuplement de la Polynésie ait pu s’effectuer par voie de mi-

(1) Déjà ailleurs nous avons dit que personne n’a mieux réfuté que M . de Quatrefages ce qu’on a dit de la « prétendue impossibilité, » ainsi qu’il l’appelle avec raison, de. la provenance des Polynésiens de la Malaisie (v. p. 861, 15 février 1864, Revue des Deux -Mondes) ; nous ne pouvons que renvoyer à son livre sur les Polynésiens, et à ce que nous avons dit nous-mêmes à ce sujet (2me théorie). Nous devons seulement répéter ici que s’il n’y avait eu que cet obstacle contre le peuplement de la Polynésie parla Malaisie, ce peuplement aurait certainement pu s’opérer, et que s’il n’a pas eu lieu, ce fut pour les raisons que nous avons données et qu’il est inutile de rappeler.

grations, ou qui doutent seulement de la fréquence et de la facilité des communications entre les îles, comment les Polynésiens, s’ils avaient eu les connaissances qu’on leur suppose, n’auraient-ils pas conservé un souvenir plus précis que celui qu’ils ont, et surtout des notions géographiques plus étendues que celles qu’ils possèdent?

A une pareille objection, il n’y a vraiment qu’une réponse à faire : c’est qu’on n’a pas voulu voir. Ces souvenirs abondent, au contraire, comme l’attestent toutes les traditions rassemblées par les observateurs de tous les temps, et plus particulièrement celles recueillies, dans les dernières années, aux Sandwich, aux Marquises, à Tahiti, aux Samoa, à la Nouvelle-Zélande, etc., traditions que nous avons fait connaître (1). Toutes montrent que des îles comme Futuna, Nuku-Hiva et vingt autres, étaient connues des Tahitiens, par leur nom. Il faut même reconnaître que ces peuples, qui n’avaient que la tradition pour conserver les souvenirs, le faisaient avec une netteté qui, si elle n’est pas surprenante, est au moins bien remarquable, puisque ces souvenirs fournissent la preuve la plus grande que de nombreuses communications avaient nécessairement dû exister entre les îles.

C’est donc avec raison, suivant nous, que M. de Quatrefages a dit : (2) « A l’époque des premiers voyageurs, presque tous ont pu constater que les Polynésiens connaissaient d’autres terres que celles qu’ils habitaient ; et souvent c’est aux indications données par les indigènes, qu’ils ont. dû leurs découvertes. » Nous pourrions seulement ajouter que, peut-être plus souvent encore que ne le suppose M. de Quatrefages, les découvertes des Européens ont été dues aux indications des insulaires de la Polynésie.

En effet, en commençant par le plus ancien des navigateurs, Quiros, on voit, quand on lit attentivement les récits de ses voyages, que c’est seulement grâce aux renseignements géographiques qui lui avaient été fournis par les

(1) Voir d’ailleurs Rémy, Ellis, Jarves, Williams, Pritchard, etc.

(2) Les Polynésiens et leurs migrations , p. 107.

indigènes de Taumako, qu’il découvre la terre du St-Esprit, Tukopia, etc. Et nous devons même dire que s’il eût mieux compris, il aurait pu indiquer le premier, l’île Vanikoro, où s’est perdu La Pérouse ; car c’est évidemment de cette île que le chef de Taumako voulait parler, d'après la distance signalée par lui, plutôt que de Pile Mallicolo des Nouvelles-Hébrides. Si Quiros avait également mieux compris, après sa découverte de Pile Sa^itaria, qui n’est pas Tahiti, comme on l’a cru, il aurait véritablement pu découvrir les îles de la Société, qui lui étaient indiquées dans le N. -O de son île Sagitaria (1) .

On sait, d’un autre côté, que Wallis et Cook ont dû plusieurs de leurs découvertes aux renseignements qui leur avaient été donnés, et l’on peut même dire que ce dernier ne doit le plus grand nombre des siennes en Polynésie : îles de la Société, sous le vent, îles Paumotu, Marquises et probablement même îles Sandwich , qu’à ceux qu’il avait obtenus dans Pîle de Tahiti. 11 aurait pu en faire bien davantage, comme Pa dit le savant Dalrymple, s’il eût suivi tous ces renseignements. Aussi, moins qu’un autre, avaitil le droit de dire, comme il Pa fait dans son besoin de dénigrement : « La navigation des naturels d’Otaheite et des îles de la Société ne s’étend pas aujourd’hui au-delà des terres basses qui sont dans le Nord-Est (2). M. de Bougainville leur attribue mal à propos des voyages beaucoup plus longs, car on me citait, comme une espèce de prodige, qu’unepirogue, chassée d’Otaheite par la tempête, eût abordé Moopeha ou à l’île Howe, terre qui est cependant très

(1) Voir notre examen critique du voyage de Quiros (. Recherches sur V Océanie) ;de Brosse, Arias, Dalrymple, Torquemada, Figueroa; particulièrement l’ouvrage espagnol intitulé : Viajero general , et celui qui a paru récemment à Madrid sous le titre de : Historia del descrubrimiento de las regiones australes , hecho por el general Pedro Fernandez de Quiros, publicada por Don Justo Zaragoza. 1876-1880.

(2) Cook désigne parmi ces terres basses : Mataueea (pour Matahiva), Oanoa (pour Anaa), Taboehoe (pour Tapuhoi), Awehee (pour Hawaii), Kaoora (pour Kaukura), Orootova (pour Arutua), Otavaoo (pour Toau) .

voisine et sous le vent. Ils ne connaissent sûrement les autres îles éloignées que par tradition : des naturels de ces îles jetés sur leurs côtes leur ont appris l'existence, les noms, les positions et le nombre de jours qu’ils avaient passés en mer. » C’est immédiatement après cela que Cook rapporte Tentraînement jusqu’à l’île Wateeo (Uatiu) d’une pirogue de Tahiti. Or, Uatiu fait partie des Manaia et est par conséquent beaucoup plus éloignée que Moopeha (la Mapihaa des Tahitiens) qu’il semble regarder à tort comme File Howe.

Quoi qu’il en soit, cette objection des antagonistes des migrations n’a, par le fait, pas plus de valeur que toutes les autres objections présentées par eux. On va voir qu’iL y a bien d’autres témoignages montrant non seulement la possibilité, mais même la nécessité des migrations.

Il est surtout un document qui prouve que des rapports fréquents avaient dû exister entre les îles polynésiennes, et qui, par suite, démontre les connaissances géographiques et nautiques de leurs habitants: nous voulons parler de la carte dite de Tupaia, sur laquelle nous allons nous arrêter assez longuement, en raison de son importance.

Cette carte a été dressée, comme on sait, par Banks et Cook, d’après les indications fournies pnr le grand prêtre tahitien Tupaia, alors qu’il était leur compagnon à la fin de la campagne de YEndeavour ; elle a été publiée pour la première fois par Reynold Forster, dans le cinquième volume du dernier voyage de Cook.

Nul document, comme Font dit la plupart des ethnologues, et surtout M. de Quatrefages, n’est plus important que celui-là pour attester l’étendue des connaissances géographiques des Polynésiens en général et de Tupaia en particulier ; nul, certainement, ne démontre mieux la possibilité entre les divers archipels, des rapports signalés par les traditions et la possibilité des migrations.

M. de Quatrefages fait ressortir toute l’importance de ce document en quelques lignes que nous croyons devoir citer, parce que nous partageons presque complètement sa manière de voir à ce sujet.

« Ce document, dit-il (1) met parfaitement hors de doute un fait capital, savoir, que les Tahitiens instruits connaissaient a\ec assez de détail toute la Polynésie, à l’exception de la Nouvelle-Zélande et des Sandwich, et cela à une é.po« que où ils ne pouvaient devoir cette connaissance qu’à euxmêmes.

« Que la carte de Tupaia ait été un véritable spécimen des notions géographiques des Polynésiens, que ces notions fussent exactes autant qu’elles pouvaient l’être chez des peuples dépourvus d’instruments de précision, ce sont là des faits dont il n’est plus permis de douter. Plus de la moitié des îles ou des archipels qui y figurent étaient inconnus à Cook et à ses compagnons. Les Européens n’auraient donc pu fournir des indications aussi étendues. Bien plus, celles qu’ils donnèrent sur les îles qu’ils venaient de découvrir ne servirent qu’à introduire de graves erreurs, ou plutôt une confusion regrettable dans l’œuvre du savant indigène. La connaissance imparfaite qu’ils avaient de la langue, leur fit prendre le Nord pour le Sud, et, dans la gravure donnée par Forster, la carte est renversée.

« Partant de cette idée fausse sur la position des points cardinaux, les navigateurs anglais indiquèrent à Tupaia, pour les îles qu’ils avaient découvertes dans les Marquises et l’archipel Pomotou, des corrections que le Tahitien, convaincu de la supériorité de ses contradicteurs, se crut obligé d’accepter.

« Si l’on veut jugœr l’œuvre de Tupaia, ajoute M. de Quatrefages (2), il faut donc lui appliquer les corrections rendues nécessaires par l’erreur des Européens. Quant à celle-ci, M. Haie qui, le premier, je crois, en a signalé la cause et les résultats, l’a mise complètement hors de doute. Il a fait remarquer, entre autres, que les îles encore inconnues aux navigateurs anglais sont exactement à leur place, tandis que celles qu’ils avaient vues sont précisément à l’opposite du point qu’elles devaient occuper.

(1) Ouvr. cité, p. 107.

(2) Ibid, p. 109,

« La carte de Tupaia, lorsqu’on la rectifie d’après ces données, reprend son vrai caractère, et n’est certainement pas inférieure à celles que notre moyen-âge publiait sur le monde alors connu. A peine est-il nécessaire de faire remarquer l’extrême importance de ce document pour la question qui nous occupe. »

Cette citation résume l’opinion g*énérale des ethnologues. Nous croyons aVecM. de Quatrefages que la carte de Tupaia met hors de doute la connaissance de visu, ou tout au moins traditionnelle, que les Tahitiens avaient dès lors de la plupart des îles de la Polynésie ; mais allant plus loin que lui, nous n en exceptons même pas, comme on l’a vu et comme on le verra encore, la Nouvelle-Zélande et les îles Sandwich,

Bien certainement, puisqu’un si grand nombre d’îles y figure, il faut admettre que dans des temps antérieurs, les relations entre archipels ont dû être très fréquentes, ainsi que l’avaient appris quelques-unes des traditions que nous avons citées. D’un autre côté, il est bien évident, comme le dit M. de Quatrefages, que les Européens, qui connaissaient alors si peu la Polynésie, n’auraient pu indiquer à Tupaia un nombre d’îles si considérable. Evidemment encore, les erreurs constatées qui existent sur la carte, et que nous allons nous-mêmes signaler, tiennent plus aux Européens qui l’ont dressée, Banks et Cook, si ce n’est pas à Forster lui-même, qu’au géographe tahitien.

Iln’estpas moins évident, comme nous le ferons voir en analysant la carte de Tupaia, que c’est l’ignorance de la langue qui a fait appliquer au Nord la désignation qui appartenait au Sud, et estropier, pour ainsi dire, tous les mots entendus, depuis ceux des îles jusqu’à ceux des deux autres points cardinaux. Dalrymple, le premier, fit remarquer que les îles sont souvent mal placées sur la carte (1). Comme

(1) On sait que c’est Dalrymple qui devait commander YEndeavour , avant que l’amirauté, pour des raisons particulières, (Dalrymple voulait être nommé capitaine de vaisseau afin d’être plus respecté et mieux obéi; le remplaçât par Cook. C’est lui qui était le promoteur de cette expédition . C’était le plus savant géographe

preuve, il indique particulièrement une île Manu, ou des Oiseaux, tracée et placée au Sud de l’île appelée Ü-Hete- Roa par Cook, quoiqu'elle doive se trouver au Nord de cette dernière, puisqu’en s’y rendant avec YEndeavour de Raiatea, sa patrie, Tupaia s’attendait à voir cette terre avant d’arriver à O-Hete-Roa (1).

Toutefois, nous doutons que Tupaia n’ait laissé certaines erreurs que parce qu’il était convaincu de la supériorité de ses contradicteurs. A en juger par quelques-unes, ces erreurs ne pouvaient être que le fait des Européens, et d’ail» leurs, il faut bien le dire, Tupaia était mort avant que Cook, dans son deuxième voyage, n’eût visité les Marquises, et n’ait pu, par conséquent, corriger les renseignements donnés par le géographe tahitien. Nous ne croyons pas non plus que la carte ait besoin d’être complètement renversée, comme Haie parait l’avoir dit. Si on la renverse, il en résulte comme nous allons le faire voir, que certain groupe, dont la moitié est assez exactement placée dans un hémisphère, n’a pas moins toujours son autre moitié dans un hémisphère différent. C’est ainsi que des îles faisant nécessairement partie du groupe Hervey, par leurs noms, se trouvent partagées entre les deux hémisphères. Ce serait par conséquent en vain qu’on ferait évoluer la carte ; une partie resterait toujours séparée de l’autre.

Enfin nous n’oserions soutenir, avec Haie encore, que les îles inconnues des Anglais sont les seules bien placées comparativement à celles vues par eux. Ce que l’on peut dire

anglais de cette époque et en même temps un excellent marin ; il était convaincu, contrairement à Cook, de la nécessité d’un continent ou d?une grande terre dans le Sud de l’Océan Pacifique. Ses ouvrages sont aussi connus qu’estimés. Cook, après avoir fait une pointe vaine dans le Sud, abandonna vite cette navigation, en restant convaincu qu’il n’existait point de terres de ce côté. Celles-ci, comme nous l’avons déjà dit, ont pourtant été découvertes par d’Urville et Wilkes.

(1) Ce nom a été donné sans doute à une petite île qui est en effet au Nord de Rurutu, et sans désignation, sur les cartes modernes. C’est probablement l’île appelée Libuaï par Moërenhoüt et qui est poijiée sous le nom de Mannua sur la carte de Tupaia.

seulement, c’est qu’elles sont généralement mal placées, et souvent éparpillées, séparées du groupe auquel elles appartiennent. Mais il n'est pas moins vrai que, même avec ces erreurs, la carte de Tapaia fait voir que le géographe Tahitien connaissait, par tradition ou autrement, un grand nombre des îles de la Polynésie, sinon toutes.

Telle n’est pas, il est vrai, l’opinion de M. J. Garnier qui, dans son mémoire sur les migrations en Océanie a mis en doute l’étendue des connaissances géographiques de Tupaia et qui surtout, à notre avis, l’a jugé trop sévèrement. Yoici ses paroles (1) :

« Pour moi, comme pour tous ceux qui ont fréquenté les Polynésiens, cet homme (Tupaia) ne voulut pas rester en retard de science vis-à-vis de nous, et, pendant son séjour sur le navire de Cook, il traça sur le papier cette carte avec d’autant plus de complaisance qu’on semblait plus attentif à ses paroles. Il fit ainsi un tracé approximatif, grossier des îles et des récifs qui avoisinent Tahiti, dans un petit rayon ; un écueil, un rocher y prennent les dimensions d’une terre, puisqu’on y voit tracée à grande échelle une île qui porte le nom de Mutu, c’est-à-dire « petit îlot de corail », (2) en langage tahi tien. Dans d’autres cas, les con» naissances positives de cet indigène semblent être mêlées à celle de la légende : ainsi l’île Oheevaï n’a dû arriver à sa connaissance que par la tradition (3), et je reconnais, avec notre savant collègue M . de Quatrefages, que c’est là un fait surprenant que le souvenir d’une grande terre, d’où ils seraient venus et qui porterait le nom d’Hawaii ; mais je suis bien loin de tirer de ce fait important les mêmes conclusions. (4) »

(1) Les migrations polynésiennes, etc. p. 47.

(2) Nous ferons remarquer, eu passant que « petit îlot de corail » ne se dit pas Mutu mais motu. Mutu en Tahitien, signifie « être allé, passer le long » Est-ce que ce ne serait pas ce qu’aurait voulu dire Tupaia?

(3) Telle est, comme on a vu, l’opinion que nous avons soutenue et qui explique pourquoi Tupaia a donné cette île comme la « mère des autres » et l’a faite si grande.

(4) M. J, Garnier dit que si on retourne, avec Haje, la carte de

On a vu, en effet, que pour M. J. Garnier le peuplement de la Polynésie a été opéré par l’Amérique.

S’il est exact de dire, d’une manière générale, que cette carte n’est qu’un tracé approximatif, et même grossier, des îles qui y figurent, il s’en faut qu’il ne s’agisse que des îles avoisinant Tahiti dans un petit rayon. Tout à l'heure, nous montrerons qu’on peut peut-être même y retrouver les îles les plus éloignées des îles de la Société, sans parler des archipels intermédiaires. L’exemple que cite M. Garnier prouve plutôt lui-même, à notre avis, que ce n’est pas Tupaia qui a commis l’erreur signalée mais bien les Européens ; car les îles peu éloignées de Tahiti étaient celles qu’il devait le mieux connaître. Puis, nous l’avons dit précédemment, si c’est bien le mot mutu qui avait été prononcé par Tupaia, il avait évidemment voulu dire, ce mot n’ayant pas d’autre signification en Tahitien, qu’il était « allé vers cette île, qu’il avait passé le long, » ce qui ferait supposer qu’il n’y était point descendu. On verra bientôt qu'on a généralement préféré le mot Motu, qui signifie « petit îlot bas, île basse » de corail ou non : C’est ce nom qui a été l’origine de tous les doutes émis depuis. Il est bien certain comme le dit M. Garnier et comme nous avons cherché nous-même à le démontrer, que les connaissances de Tupaia étaient mêlées à la légende. Mais qu’est-ce que cela prouve ? Que ces connaissances étaient générales ; et il est peut-être plus surprenant encore de voir une race si dispersée en conserver aussi bien le souvenir par la seule tradition. Car on l’a vu, déjà du temps de Cook, les voyages lointains n’avaient pins lieu; nous avons rapporté ailleurs les paroles dites à Moerenhoüt par un vieux prêtre, paroles prouvant si bien que les ancêtres des Tahitiens recevaient de nombreuses visites d’étran-

Tupaia, l’île Savaii de cette carte serait l’ile Havaii, d’où certains auteurs et surtout Ellis, font partir toutes les migrations polynésiennes. Mais il ne croit pas que les migrations soient parties de là ; il ne croit pas non plus qu’Hawaii soit Savaii, de même que nous ne croyons pas, comme on va voir, que O-Héevai soit Savaii.

gers, et s'aventuraient eux-mêmes à de très grandes distances. (1)

Pour prouver notre assertion, nous citerons un passage de l’un des hommes les plus autorisés dans cette question, de J. Williams. Oe passage prouve que les connaissances géographiques de Tupaia étaient bien celles de toute la Polynésie, et que les voyageurs ne craignaient pas d’aller fort loin. « J’ai, dit- il, des traditions indigènes sur presque tous les sujets, et particulièrement sur leurs premiers navigateurs, dans lesquelles chaque île, successivement découverte dans un rayon de deux mille milles, est désignée par son nom. » (2) Certes, après un pareil témoignage, tout doute doit disparaître.

Nous croyons donc, en somme, que les raisons sur lesquelles M. Garnier s’est appuyé pour refuser de croire aux connaissances géographiques de Tupaia, et pour soutenir que les voyages entre les divers archipels n’étaient ni aussi nombreux, ni aussi faciles qu’on l’a dit, sont tout au moins insuffisantes, quand elles ne sont pas détruites par les traditions. Il dit bien, il est vrai, (3) « on a vu des cas d’indigènes qui, chassés par la tempête, arrivaient dans un archipel voisin ; ni les naufragés, ni ceux qui les recueillaient ne connaissaient auparavant leurs patries respectives, quoiqu’elles ne fussent qu’à des distances relativement faibles les unes des autres.» Qu’est-ce que cela prouve encore ?Que c’étaient des cas d’entraînements involontaires, d’ailleurs assez rares vers une même île, bien qu’assez fréquents pour l’ensemble ; ils provenaient sans doute de l’une de ces centaines d’îles si petites qui se trouvent dans le N. O. de Tahiti et qui sont si généralement inconnues des archipels les plus voisins du Sud.

Si, au contraire, on fait appel aux traditions, on voit que rien n’était plus fréquent que le voyage d’une île à l’autre,

(1) La cessation des voyages vient à l’appui de cette opinion émise par Moërenhoüt que les Polynésiens étaient en décadence à l’arrivée des Européens.

(2) A Narrative. , etc, p. 27.

(3) Ouvr. cité, p. 47.

ou même d’un archipel à un autre, et que des îles séparées par une assez grande distance semblaient se connaître pour ainsi dire de temps immémorial. C’est ainsi que non-seulement Tahiti, Raiatea, etc., connaissaient les- îles Rapa, Rurutu, Rarotonga, etc., mais que ces dernières, d’après leurs propres traditions, avaient des rapports fréquents, faciles même, avec les premières, et qu’elles connaissaient particulièrement les îles Mangareva. C’est ainsi que les tra«ditions des îles de la Société établissent, comme la carte de Tupaia, qu’on allait aussi bien dans le Nord que dans l’Est, dans le Sud et le Sud-Ouest. Nous avons déjà rapporté ces traditions ; nous nous contenterons donc de renvoyer à la tradition de Tahiti qui attribue la découverte des îles Hervey à des Tahitiens ; à celle des îles Hervey rapportée par J. Williams, établissant que des visites fréquentes, dans des temps reculés, étaient faites aux îles de la Société ; à celle des îles Marquises, qui ne sont pas moins explicites, comme nous l’avons plus particulièrement fait voir, en rapportant l’origine des rats dans ces îles, et qui montrent qu’on allait facilement de Tahiti vers elles, et réciproquement sans doute, puisque, d’après d’autres traditions, les Marquésans allaient guerroyer jusque dans les îles à populations mélanésiennes qui, pour eux, étaient bien plus éloignées que les îles de la Société. Enfin nous rappellerons encore le récit qu’a fait Mariner du voyage d’un chef tongan jusqu’à l’île Futuna dans les Hébrides, et surtout la tradition si curieuse et tant de fois citée, qui rapporte les voyages plusieurs fois renouvelés d’un prêtre Hawaiien vers une contrée très éloignée, que nous avons essayé de préciser. Cela suffira, croyons-nous, pour que l’on soit bien convaincu, sinon de la fréquence et de la facilité extrêmes des voyages entre les divers archipels, du moins de leur accomplissement et de leur facilité relative dans un but déterminé, et de leur réalisation, le plus souvent avec succès, malgré les distances.

Après cela, n’est -il donc pas permis de dire que Tupaia ne méritait pas d’être aussi sévèrement jugé ? Si ses connaissances ne s’étendaient pas nécessairement à toute la Polynésie, il n’est pas moins vrai qu’une grande partie de

celle-ci lui était connue, ainsi que nous allons le faire voir. Quelle que fût l’étendue de ces connaissances chez lui personnellement, elles attestent que les Tahitiens de son temps conservaient encore tout frais, le souvenir des rapports de leurs ancêtres avec les autres Polynésiens.

En effet, 78 à 80 îles figurent sur cette carte, et Dalrymple dit même que Tupaia en avait signalé 130 à Banks. C’est à cette occasion que le savant géographe fait remarquer « combien il y avait eu de négligence à bord de YEndeavour , en ne profitant pas davantage des connaissances et des éclaircissements que pouvait fournir Tupaia». En comparant les remarques de Jarves, Hopkins et autres sur le silence affecté de Cook, touchant les découvertes de ses- devanciers, et surtout en voyant comment il a rencontré les îles Sandwich, il est permis de se demander, comme nous l’avons fait observer ailleurs, si l’absence de certains renseignements était bien involontaire. (1) Dalrymple dit encore du reste, que Banks lui a donné l’assurance que, d’après Tupaia, de grandes île»existaient dans le Sud-Est de Tahiti ; mais comme il n’y a dans cette direction d’autres grandes îles que les Mangareva, l’île Marutea (Hood) ou Pâques (Waihu), c’est à ces îles qu’il a dû faire allusion, autrement il faudrait supposer que Banks n’avait pas bien compris.

Tupaia avait vu ou visité une partie des îles qui figurent sur sa carte, mais sans aller jamais aussi loin que son père qui, paraît-il, avait visité des îles placées à une grande distance dans le Sud. et sur le compte desquelles manquent malheureusement les renseignements. Dans l’Est et le Nord- Est, on peut croire’, d’après les îles signalées, que Tupaia, n’avait pas dépassé les Paumotu. Et M. de Quatrefages dit, à cette occasion, qu’il s’était avancé, d’après les calculs de Cook, à 20 degrés dans l’Est, c’est-à-dire à environ 400 lieues marines ou 2.700 kilomètres à l’Est de Raiatea (2). Mais s’il

(1) Ceci expliquerait les paroles de M. J. G-arnier : k Cependant Caok ne semble pas y avoir attaché toute l’importance que Forster lui donne. » Ouvrage cité, p. 51 i

(2) Cook a certainement voulu dire que Tupaia ou les navigateurs tahitiens en s’avançant à l’Est de Raiatea, sont allés vers l’Est

notait pas allé lui-même dans le Nord-Est jusqu’aux îles Marquises, ce qu’on 11e peut ni nier ni affirmer, il n’est pourtant pas moins vrai, ce qui est bien remarquable, et ce que nous allons, démontrer plus loin, qu’il avait signalé h Cook toutes les îles qui font partie de cet archipel. Ce fait prouverait que, pour lui du moins, les souvenirs traditionnels étaient bien nets. Dans le Sud-Ouest, il avait probablement borné ses voyages à une partie des îles Hervey ; mais il semble avoir dépassé les Samoa dans l’Ouest, et s’être avancé jusqu’aux îles Tunga, et peut-être aux Fiji, si les noms donnés à quelques îles ont bien la signification qu’on leur attribue généralement. Peut-être même une île citée par lui est-elle la Nouvelle-Calédonie, ainsi que nous avons cru pouvoir le soupçonner ; mais, en apparence, il résulte de sa carte, qu’il connaissait moins les îles de cette partie de l’Océan Pacifique, que celles du Sud, de l’Est et même du Nord, quoique ce fût le côté d’où, d’après les traditions, étaient venus les ancêtres des Tahitiens. Ceci semblerait venir à l’appui de cette assertion moderne, que les hommes de l’Ouest de l’Océanie, connaissaient plus de terres à l’Est, que ceux de l’Est n’en connaissaient vers l’Ouest. Mais il est plus rationnel de croire, ainsi que nous le ferons voir bientôt, qu’on se portait généralement vers l’Est, dans les voyages qu’on entreprenait, assuré que l’on était d’être facilement ramené à l’aide des vents alisés le plus souvent régnants. Quant aux îles Sandwich, on ne cesse de répéter qu’elles étaient complètement inconnues de Tupaia ; mais on va voir de nouveau qu’il est permis, d’après quelques noms, de supposer le contraire ; peut-être, enfin, la Nouvelle-Zélande elle-même a-t*elle été indiquée traditionnellement par le géographe Tahitien, si nous ne nous sommes pas trompé sur la signification du nom donné par lui k l’île qu’il regardait comme la mère des autres îles : Ü-Heevai.

vrai. Ce qui le prouve, c’est la position pour ainsi dire exacte, relativement à Raiatea, qu’il donne sur la carte de Tupaia au grand archipel Paumotu et à celui des Marquises. Il ne se doutait pas que le mot Sud mis à la place de Nord, serait lui-même la cause de tant de doutes.

L’examen détaillé de cette carte va démontrer, mieux encore que ce qui précède, que les connaissances géographiques des Polynésiens étaient étendues, et que les erreurs qui s’y trouvent sont plutôt dues aux Anglais qu’à Tupaia (1).

On voit d’abord au haut de la carte, le mot Opa-tooe-rou , et en dessous le mot Opa-toa.

Or, opa , en Tahitien signifie « sur un côté », et toa « entièrement, tout. » En un seul mot, ce nom n’existe pas à Tahiti. C’est par le mot Apatoerau que les Tahitiens désignent le Sud, comme c’est par celui d'Apatoa qu’ils désignent le Nord.

Le mot Opa-toa de la carte n’étant certainement que le mot Apatoa des Tahitiens, mal orthographié par les Anglais, c’est donc le nom servant à désigner le Nord que ces derniers ont donné au Sud et celui servant à désigner le Sud qu’ils ont appliqué au Nord, car évidemment le mot Opa-tooe-rou de la carte n’est que le mot Tahitien Apatoerau, toujours mal entendu et, par suite, mal orthographié. Si l’on admettait que le mot Opa-tooe-rau a été bien entendu et bien écrit, il faudrait lire opa , « coin, côté », et toerau 9

(1) Comme Claret de Fleurien a donné la partie orientale de la carte de Tupaia, dans le 4e vol. in 4° du Voyage de Marchand (p. 78 et pL VII), nous croyons devoir rapporter ses paroles: s M. Banks, dit-il, dans le 1er voyage de Cook, dressa, sous la dictée de Tupaya, une carte de toutes les terres que les insulaires de l’archipel de la Société, connaissaient dans le grand Océan Equinoxial, et auxquelles Tupaya appliquait des noms. L’archipel des Marquises y est marqué comme composé de 10 îles. . . Cette particularité prouve que la navigation des insulaires des tropiques s’est étendue beaucoup plus loin que la fragilité de leurs embarcations ne semblait le comporter.»

11 ajoute en note sur la carte : « On a jugé inutile d’écrire tous les noms portés sur la carte de Tupaya. On s’est borné à ceux des 10 îles de Mendoce, et de quelques autres qui paraissent avoir été retrouvées, telles qu’Anaa, l’île de la chaîne, Oura et Teoheow, les îles du roi Georges ; Opataï, les Pernicieuses de Roggeween, les Palliser de Cook. » L’île Pitcairn y figure sous ce nom.

« vent d’Ouest ou de Nord-Ouest », ce qui prouverait toujours que le mot Est n’est pas à sa véritable place. (1)

En somme les désignations du Sud et du Nord sont donc, d’une manière certaine, inversées sur la carte, ainsi que Haie le premier l’a fait remarquer ; mais l’Est et l’Ouest, à part toujours une orthographe convenable, y sont bien désignés.

Ainsi l’Est y est appelé Tatahaieta et Ohe-tootera ; ces mots sont : le premier celui de tatahiata , qui, en Tahitien, signifie « le point du jour » ; et les deux autres, les mots malentendus et mal orthographiés de te hitia o te ra , c’està-dire k le lever du soleil ». Si l’on acceptait ohe toote ra il faudrait traduire : ohe , & dard; » tu, droit, directement » et te va « le soleil, » ou encore « là, au loin. »

Te reati tootera , sont les mots inscrits pour désigner l’Ouest. Us doivent être les mots te tua o te ra , mal entendus, c’est-à-dire « le coucher, le derrière ou le dos du soleil. » C’est en effet par les mots : te hitia o te ra, et te tua o te ra, que les Tahitiens désignent le lever et le coucher du soleil, le Levant et le Couchant, en un mot l’Est et l’Ouest. On a vu qu’en Maori, « lever du soleil » se dit Whitinga o té ra, c’est-à-dire qu’il n’y a de changé ou mieux de supprimé en Tahitien que le u et le ng. « Coucher du soleil », en Maori, se rend par Ka-to-te-ra.

Quant aux îles, nous dirons de suite que celles mises à l’Est et au Sud de Tahiti sont assez bien placées, et assez bien désignées souvent pour qu’il soit possible de reconnaître la plupart de celles dont Tupaia a voulu parler.

Ainsi, après les nos 1 et 2, (2) qui sont Tahiti et Maïtea, on voit, sous le n°3, le nom de O-Heeva-Nooe donné à une

(1) Notons en passant qu’en Tahitien, le mot Toerau signifie vent d’Ouest ou de Nord-Ouest. Nous avons déjà fait voir que cette signification aide à détruire l’assertion des partisans du peuplement de la Polynésie par l’Est. Ajoutons que Aotoerau. est, dans les îles de la Société, le nom d’un vent d’Ouest léger et agréable.

(2) Nous nous sommes servi, pour les numéros des îles, de la' carte de M. de Quatrefages.

île qui, par sa position, n’est évidemment que Pîle delà Chaîne, de Cook, prise à tort pour l’île du Prince de Galles par les Anglais.

Le n° 4, Pile Oïi otah de la carte, est celle qui est connue des indigènes sous le nom de Vaïraatea, et sur laquelle, il y a quelques années, un capitaine marchand, M. Lucas, a publié un mémoire intéressant, dans le journal L'Océanie.

Le n° 5, üuroupoe est l’île Rapa, POparo de Vancouver, son découvreur.

O-Hitte-Tamaro-Erree, n° 6, est probablement Tîle'With» sunday ou peut-être l’île Cumberland de Wallis.

Te-Newhammea-Tane, n° 7, pourrait être Motane ou l’île Tena-Runga.

Toometo-Roaro, n° 8, semble êtrel’île Anu-Anu-Raro ou l’île Margaret des navigateurs, l'île Glocester étant laParaoa des indigènes.

On voit vers le Sud, une île Moutou, (1) n° 9 : c’était, dans cette direction, la plus éloignée qu’eut visitée Tupaia. Telle qu’elle est placée sur la carte, on pourrait la prendre pour Manaia ou l’une des îles Hervey ; mais Tupaia lui donne plus d’étendue que n’en a Tahiti, et Manaia est bien plus petite. Il est certain qu’il n’existe aucune île plus grande que Tahiti dans cette direction ; d’un autre côté Tupaia est si souvent inexact quant à l’étendue des îles, qu’il ne faut pas attacher une bien grande importance à cette qualification qui pourrait bien d’ailleurs n’avoir été appliquée parles Eu» ropéensque par erreur. Ce qu’il faut remarquer encore, c’est que si ce nom n’est autre que celui de Motu, comme le pensent plusieurs écrivains, cela semblerait indiquer que Tupaia n’a voulu parler que d’une ou plusieurs petites îles basses, car ce mot motu est généralement appliqué à des îles de peu d’étendue et basses, par opposition à fenua île ou terre élevée.

Serait-ce donc l’une des îles qui avoisinent Rapa, dans le

(1) Si c’est bien ce nom qui a été entendu et prononcé ; nous croyons plutôt, comme nous l’avons fait remarquer, que Tupaia s’était contenté de dire qu’il avait passé auprès, l’avait longée sans probablement s’y arrêter.

Sud ? Mais la légende qui accompagne ce nom sur la carte de Tupaia indique qu’il y avait encore d’autres îles plus Sud que celles-là, au dire du père de Tupaia qui y était allé. Ce ne peut donc être les îles de Bass, qui sont les plus Sud, et ce ne serait tout au plus que l’une des îles Australes.

Dans tous les cas, nous le répéterons, il ne faut pas tenir compte de la grandeur indiquée, puisqu’il n’y a pas d’île plus grande que Tahiti dans le Sud, et que ce n’est que dans le Sud-Ouest qu’on en voit une à laquelle cette qualification pourrait convenir : nous voulons parler delà Nouvelle- Zélande qui, en effet, a d’autres' îles plus au Sud qu’elle.

Non loin de cette île Mutu ou Motu, figure, au n° 10 delà carte, une île Mannua, qui dans le texte est appelée Manuna ; d’après sa position et surtout sa situation au Nord-Est d’O Hitte -Roa, ce n’est bien probablement que l’île des Mangareva ; car la légende dit qu’elle est' élevée. Or il n’y a dans le Nord-Est ou mieux dans l’Est d’autres îles élevées que les Mangareva, à moins d’aller jusqu’aux Marquises, que Tupaia indique trop clairement, pou y qu’on puisse admettre qu'il ait voulu, sous ce nom, parler de l’une de ces dernières.

Enfin, près do là encore, figure sur la carte, sans nom indigène, une île appelée Pitcairn dont certes Tupaia n’ a pu parler ; mais, par son isolement, et si sa position a vraiment été indiquée à Banks et à Cook par de grand prêtre Tahitien, elle pourrait bien être l’île de Pâques.

Eïtonooe, n° 11, est, par sa position et son nom, l’île Aïtutaki des îles Hervey.

Q-Hitte-Roa, n° 12, est l’île Rurutu de l’archipel Tupuai, dernier nom ainsi entendu par Cook.

Tabbu-a-Manua, n° 13, est l’île Tapu-a-Manu, ou la Charles Saunders de Wallis.

Eimeo, Huahine, O-Raiatea, O-Taha, Borabora, Toopai, Moorooa, si bien connues de Tupaia, sont les îles de la Société voisines de Tahiti, dans le Nord Ouest. Elles portent sur la carte les n0s 14 à 21.

O-Anna, n° 22, est le nom indigène de l’île de la Chaîne*

et non celui de l’île appelée Prince de Galles par Byron : celle-ci se nomme Raïroa. C'est donc à tort que sur la carte on a appliqué à l’île de la Chaîne le nom de O-Heeva-Noee.

O-Mateïva ouO-Matia, n° 23, est File Matahiva des Polynésiens, ou îleLazareff des géographes.

O-Wahei, n° 24, est Pile Oahe ou Waterland, comme le dit Forster.

Oura et Teoheow ou Teokea, ncs 25 et 26, sont les îles du Roi Georges, de Byron, appelées par les indigènes Takaroa et Takapoto, les premiers noms leur étant inconnus.

Q-Rai-Roa, n° 27, n’est pas l’île Carlshoff de Roggeween, mais Pile Wllegen de Lemaire, ou du Prince de Galles de Byron, ces noms désignant la même île.

Qu’on remarque que toutes ces île set bon nombre de celles qui vont suivre, sont placées au Nord de Tahiti. Certainement les noms sont presque toujours mal ortographiés et parfois mal appliqués ; mais comme on voit, il est impossible de ne pas reconnaître, par la plupart de ces noms, les îles dont Tupaia a voulu parler. Ainsi encore :

O-Tali, n° 28, n’est évidemment que l’île Toau des indigènes, l’Elizabeth des géographes.

O-Pataï ou Oopat;, n® 29, est l’île Apataki, l’une des îles du Labyrinthe de Roggeween, près du groupe Palliser, mais n’en faisant pas partie, comme le croyait Cook (1).

L’île qui ligure sous le n° 30, avec le nom d’O-Whareva, est bien probablement l’île Fakarava actuelle, ou Wittgenstein.

O-Whao, n°31, est l’île de la Harpe de Bougainville : elle est appelée Hao par les Polynésiens.

O-Rima-Roa, n° 32, est l’île Raroia ou Barcley.

Il n’est pas facile, il faut en convenir, de dire à quelle île Tupaia appliquait le nom de O-Heeva-Toutou-aï, n° 33.

(1) Dans notre examen géographique inédit du vojage de Roggeween, nous démontrons que les îles Baumau sont les îles Manua, Orosenga et Ofu de l'archipel Samoa, et que Roggeween a vu toutes les îles qui composent cet archipel, moins les deux petites îles qui se trouvent entre Upolu et Savaii, c’est-à-dire Aporima et Manono.

11 n’est rien dit de son élévation, ni de sa grandeur et la légende qui accompagne ce nom n’aide guère à le deviner. Par sa position, cette terre ferait partie des Paumotu ou des Marquises, car il n’y a d’autre grande terre vers l’Est que l’Amérique. C’est à cette occasion que Dalrymple a dit : « Il est assez vraisemblable que les Indiens qui, dans leurs pirogues, se hasardent souvent à perdre toute terre de vue, avaient pu être entraînés autrefois jusque sur les côtes d’Amérique. ” Ce qui le portait à cette supposition, c’est que la légende dit : «les habitants de cette terre sont anthropophages, et les vaisseaux dont ils se servent sont remarquablement plus grands que Y Endeavour. » Si les Tahitiens, tout amis qu’ils sont du merveilleux, ont dit cela à Cook, ce récit mérite d’être remarqué : ce n’est pas d’ailleurs la seule circonstance qui puisse faire croire aux voyages involontaires des Polynésiens jusqu’en Amérique ; et nous avons montré précédemment (1) que les Araucans croyaient, au dire de Molina, avoir reçu le cochon et les chiens par nier des indigènes de la Polynésie.

D’un autre côté, s’il est vrai que la carte de Tupaia, par la faute des Européens, donne à beaucoup d’îles une position toute contraire à celle qu’elles devraient occuper, et qu’il soit nécessaire, en un mot, de la faire évoluer au moins pour celles-là, ne pourrait-on pas se demander si cette île O-Heeva-Toutou-aï qui figure dans l’E. -N .-E. , ne serait pas mieux placée dansl’O.S.O, et, en tenant compte delà légende qui accompagne ce nom, si elle ne pouvait pas être la Nouvelle-Zélande elle-même. C’est là, en effet, que les canots étaient grands, puisqu’ils portaient des centaines d’hommes, et que régnait l’anthropophagie. Tupaia n’en avait parlé d’ailleurs que par tradition, de même que de son île Oheavaï, ainsi que nous l’avons fait voir ailleurs.

Mais une pareille opinion est trop hypothétique pour que nous nous y arrêtions plus longtemps.

Les îles les plus faciles à reconnaître, et les mieux placées sur la carte de Tupaia, sont les îles Marquises . Toutes,

1 (!) Yol. I, p. 496.

pour ainsi dire, sont désignées, et il en résulte évidemment que si Cook n’a pas vu le groupe qu'a découvert Marchand, c’est qu’il ne l’a pas voulu : Tupaia le lui avait exactement indiqué, en se trompant seulement, si ce n’est pas Cook lui-même, sur l’étendue de quelques unes des îles. Comme Tupaia peut-être ne connaissait ces îles que par tradition, l’erreur, dans ce cas, aurait bien pu venir de lui ; mais nous l’avons déjà dit, la fréquence de cette erreur prouve plutôt, à notre avis, qu’elle est due aux interprètes Anglais.

On §ait que l’archipel des Marquises est partagé en deux groupes, celui du Nord-Ouest et celui du Sud-Est.

Ua-Uka est, comme la suivante, une île du groupe Nord- Ouest et c’est probablement celle qui figure sous le n° 34.

Le n° 35, est certainement, sous le nom de Neoo-Heiva, l’île Nuku-Hiva, car tel est son nom et non celui de Nuka- Hiva, comme l’amiral Dupetit-Thouars, dans un ordre du jour, a préféré l’appeler, afin sans doute qu’on ne pût faire de plaisanterie sur le peu de vêtement de ses habitants.

Ce nom de Neoo-Heiva ainsi écrit par des Anglais représente en effet son véritable nom Nuku-Hiva, qui a bien dû être prononcé Niu ou mieux; Nuu par Tupaia, les Tahitiens supprimant la gutturale k.

Le n°36, ou Whattare-Toah, est Fatu-Hiva ou la Magdalena de Mendana son premier découvreur. Elle appartient au groupe Sud-Est.

Le n° 37 ou Terowha, est Fatu-Uhu, l’île Masse de Marchand.

Le n° 38 ou Tubooai estFatu-Uku ou l’île Hood de Cook.

Le n° 39 ou Whattare-Oora, est Tahuata ou l’île Santa Christina de Mendana.

Le n° 40 ou Te-Manno est Motu-Iti ou îles Hergest.

Le n° 41 ou O-Otto est Hiao ou Chanal.

Le n° 42 ou O-Heeva-Hoa est Hiva-Oa ou l’île Dominica de Mendana.

Le n° 43 ou O-Heeva Potto, est l’île Uapou découverte par Marchand et visitée par nous.

Ainsi, sur onze îles, dix ont été dénommées. Or, comme sur la carte figure sans n°, l’île Onateya (Motane), Tupaia

avait donc fait connaître exactement toutes les îles composant les deux groupes des Marquises. «

Mais si l’on peut retrouver, sans crainte de se tromper pour ainsi dire, la plupart des îles que Tupaia plaçait dans le Sud, l’Est et le Nord-Est de Tahiti, il n’en est plus de même pour celles que la carte indique à l’Ouest et au Nord-Ouest surtout. De ce côté, tout est confondu, et des îles qui ne font évidemment partie que de celles qui sont placées au Sud-Ouest de Tahiti se trouvent figmrer aussi loin que possible dans le Nord-Ouest.

Cependant, on peut encore, croyons-nous, en reconnaître beaucoup, et particulièrement celles qui appartiennent aux deux Archipels des Samoa, et des îles Hervey de Cook.

Ainsi, il est évident d’abord que l’île désigmée sous le nom de Mopeeha, n0 44, ou Motu-Hea est l’île Mapihaa ou la Maupelia des Navigateurs. ^

Whenua-Oora,n° 45, pourrait être une des îles basses des Fiji, car il y en a une qui s’appelle Yenua-Kula ; mais sa position est différente sur la carte puisqu’elle est dans le Nord-Ouest de Tahiti. Peut-être est-ce seulement une des îles Paumotu Nord, ou encore Tîle Takapoto de Moërenhoüt qui l’appelle Oura.

O-Papatea, n° 46, est presque certainement l’île Makatea, que Cook appelle Matea et qui lui fut indiquée en 1769 par Tupaia : cette île n’est autre que la Récréation de Rog*g*eween.

Woureeo, n° 47, pourrait être Mitiaro ; mais il faudrait en douter si la légende qui l’accompagme « grande île habitée » était exacte.

Ururutu, n° 48, peut être Ruriti, c’est-à-dire qu’il faudrait la placer dans le Sud au lieu du Nord qu’elle occupe sur la carte.

O-Adeeha, n° 49, est probablement celle que Cook a appelée Wateeo ; c’est l’île Atiu du groupe Hervey. Il faut également la placer dans le Sud comme la précédente.

O-Àhoua-Hou, n° 50, pourrait bien être l’île Oahu des îles Sandwich, quoiqu’on ait toujours cru au silence de Tupaia sur ces îles.

O-Weeha, n° 51, pourrait être regardée, par sa position sur la ca^te, comme l’île Uvea ou de Wallis, mais plutôt, par son nom, comme la Wiha des îles Hapai.

O-Rima-Tarra, n° 52, est l’une des îles australes, la Rimatara des navigateurs.

O-Raï-Havaï, n° 53, est à peu près certainement l’île Raïvavaï ou Vavitu, découverte en 1775 par Gayengos.

O-Raro Toa, n° 54, est l’île Rarotonga (1) du groupe Hervey, découverte en 1823.

Comme on le voit, ces dernières îles occupent sur la carte une place qui ne peut s’expliquer que par l’erreur ou l’intention des copistes, car la position de ces îles était celle que Tupaia connaissait probablement le mieux par suite du voisinage et des relations des deux archipels démontrées par les traditions.

O-Ahourou, n° 55 : En Tahitien, « dix » se rend par A/iuru ; #veut dire « c’est. »11 n’y a pas d’ile de ce nom en Océa nie, mais il y a « dix îles » dans l’archipel des Sandwich, et l’une est bien plus grande que Tahiti.

O-To om o o -Papa, n° 56. Il n’y a pas non plus d’île de ce nom ; mais tumu signifie « racine, origine, cause, fondement » et papa « rocher, pierre plate, planche, etc. » Il est bien difficile de dire à quelle terre ce nom a pu être donné. Ce qu’il faut remarquer seulement, c’est quelle occupe avec O-Ahourou le point O.-N.-O. delà carte, le plus extrême, et qu’il n’y a guère plus à l’Ouest que deux petites îles sans numéros, placées là sans doute, et appelées Iles des Navigateurs, parles Anglais.

Tooteepa, n° 57, peut être, par analogie de nom la Tukutea du groupe Hervey. Elle se trouve en outre placée près de deux îles qui appartiennent certainement au même groupe : O-Raro-Toa et O-Raï-Havaï.

O-Reeva Vaï ou O-Reeva-Va, n° 58, pourrait êtreManaia, l’une des îles Hervey, par sa position près des précédentes : l’île Manaia est encore renommée par ses belles haches en pierre, et ses habitants adoraient les mêmes dieux que les Tahitiens : Oro, Tane, Toa-Hiti, Teahio, etc.

(I) Quelques géographes appellent cette île Roro-Tonga.

Peut-être serait-ce plutôt la Nouvelle-Calédonie, . patrie du jade polynésien, et également renommée par ses haches. Nous en avons parlé^en nous occupant de cette pierre. (1) »

Taïnuna, n°59, peut être Futuna ou l’île Erronan des Débrides. Il ne paraît pas exister d’île ainsi appelée parmi toutes celles si nombreuses aujourd’hui connues.

O-Rima-Tema, n° 60, peut être l’ile Ruruti ; mais cette île, au lieu d’être au Nord, devrait être placée au Sud.

O-Rotooma, n° 61, est évidement Rotuma ou île de la Belle-Nation de Quiros, visitée par Duperrey, Legoarant, R. P. Lesson , etc. Ici on la fait plus grande que Tahiti, quoiqu’elle soit certainement plus petite. On dirait vraiment que toutes les notes ont été appliquées comme au hasard.

O-Poppoa, n° 62 : par sa position à l’Est de Rotuma, c’est l’île Savaii, la Pola de Lapérouse.

Moe-no-Tayo, n° 63, est l’île Metiaro ou l’île Manuaï du groupe Hervey ; peut-être même est-ce Manono du groupe Samoa.

Te-Toopa-Tupa-Eahou, n° 64. Il est presque impossible de dire à quelle île s’appliquaient les noms précédents, mais ces noms ne sont certainement pas ceux de quelque île en Polynésien. Sachant comment procèdent les indigènes, quand ils ne savent ou ne se rappellent pas les noms, nous serions porté à croire que ce ne sont que des qualificatifs. Tupaia a peut-être voulu dire, au n° 63: « là a dormi l’ami, » ou « là, j’ai été bien accueilli ; là on est bien reçu » (2). Au contraire, au n° 64, il a peut-être voulu exprimer que l’île ne lui inspirait aucune confiance; qu’elle lui était suspecte. En effet tupatupa signifie « suspect, d’aspect douteux, soupçonner, mal, exciter à quelque mal ; » ea, route, chemin ; être sauvé, échappé, délivré, etc ; hou , dernièrement, récemment.

Mais nous arrivons à des îles qu’il est encore plus difficile de rapporter au groupe véritable auquel elles appartiennent .

(1) Vol. III, p. 17 et suiv.

(2) Moe dormir, coucher, sommeil ; no de, à, quand ; taio , ami.

Plusieurs écrivains, et notamment M. de Quatrefages, n’ont pas hésité à les regarder comme des îles de l’archipel Fiji; pour eux, Hitte n’est que le mof Fiji ou Viti, écrit par un anglais. Telles sont les îles suivantes:

Nü 65 : O-Hitte Potto.

N° 66 : O-Hitte-Toutou-Atu.

N° 67 : O-Hitte-Toutou-Nee.

N° 68 : O-Hitte-Toutou-Rera.

N°69: O-Hitte -Taiterre.

■N° 70: Te-Amaroo-Hitte.

N° 71: Te- Atou-Hitte.

Aucune légende n’aide à deviner de quelles îles on a voulu parler ; mais si on s’adresse à la linguistique, peut-être aura-t on quelque doute sur la signification de ce mot hitte , ainsi orthographié et mal entendu par les Anglais. Tupaia, en eflet, ne peut avoir prononcé que l’un des quatre mots suivants : Iti, petit ; ite, connaître, savoir ; hiti , bord, extrémité ; et viti , nom réel des îles Fiji sous le vent.

Avec les significatifs qui suivent les mots Hitte de la carte, on ne peut guère admettre qu’il ait voulu dire ite et hiti , et il faut pour ainsi dire opter pour l’un des deux mots, iti et viti.

Ces qualificatifs ont, en effet, en Tahitien, les significations suivantes :

Potto (pour Poto) court, courte.

Toutou n’est pas tahitien, mais on trouve: Toutu , de couleur noire ; tutoo, pousser ou nager le long ; tutou , la réunion inattendue de deux parties hostiles ; tutu, nom d’arbre ; perche ; manière de pêcher, frapper ; battre l’écorce avec le maillet ; préparer la nourriture h l’aide de pierres chaudes, etc.

Atu , nom d’un poisson, d’une espèce de Pandanus ; adv. etprép: de, outre, plus.

Nee , voyage, excursion, compagnie de voyageurs.

Rera , n’est pas tahitien, seulement la couleur noire de la peau se rend à Tahiti par rerarerauri.

Taiterre n’existe pas en un seul mot et ainsi écrit ; mais tai, la mer, l’eau salée ; tere , journée, voyage, compagnie

de voyageurs, objet que l’on a en vue ; mettre à la voile.

Amaroo n’est pas Tahitien en un seul mot : a, préfixe, dénotant le mode impératif ; affixe de certains verbes, etc. maru , doux, agréable, consacré à un Dieu particulier; amarct, variété de porcelaine tigre.

Tupaia aurait-il donc voulu dire ?

N° 65 : La Yiti ou Fiji courte ;

N° 66 : La Yiti où l’on pêche l’Atu, où on le prépare, cuit à l’aide des pierres brûlantes, ou la Yiti à certaines espèces de Pan danus ;

N° 67: La Yiti où les voyageurs vont pêcher.

N° 68 : La Yiti aux arbres Tutu, ou bien où la peau est noire.

N° 69 : La Yiti à une journée par mer.

N° 70 : La Yiti agréable.

N° 71 : La Yiti aux Atu (poissons,) ou la Yiti qui a certaine espèce de Pandanus.

C’est possible, mais il faut bien en convenir, cela ne satisfait guère : tout ce qu’on peut dire de certain, c’est que ces mots sont intraduisibles exactement, tant ils ont été et mal entendus et mal orthographiés par les Européens.

Dès lors, ne serait-il pas préférable de ne voir dans Hitte que le mot vti , petit, médiocre ? Pour nous, nous serions assez porté à l’admettre, en remarquant surtout que ce dernier mot a été donné à l’île Rurutu, placée sous le n° 12, île trop bien connue pour que Tupaia ait voulu dire autre chose que « petite » en parlant de sa grandeur. Qu’on remarque encore à cette occasion, le peu d’aptitude des oreilles anglaises qui, en entendant prononcer Rurutu par un Tahitien ont écrit O-Hitte-Roa.

Sous le nom d’Onowhea, n° 72, figure une île qui, par son voisinage comme par son nom, est probablement l’île Orosenga des îles Samoa, la même que d’Urville avait d’abord appelée Anamoua. Toutefois par sa dernière syllabe, elle pourrait aussi bien être l’Uvea (l’île Wallis) ou l’Uvea des îles Loyalty ; mais ce qu’il faudrait savoir, c’est si on a dit à Cook et à Banks : Onowhea ou Ouowhea. Dans le texte, c’est Onowhea et sur la carte Ouowhea. Toujours est-il qu’il

HÜKEUlXT of American BmwNouacsnr

doit, croyons-nous, rester peu de doute quant au groupe auquel appartient cette île.

L’île O-Tootoo-Erre, n° 73, est Pile où Delangde et onze autres français ont été massacrés dans les Samoa. C’est la Tutuila des indig-ènes.

Te Orooroo-ma-Tivatea, n° 74, n’est pas si facile à reconnaître, peut-être est-ce Aporima, l’une des petites îles du même groupe, mais on en peut douter.

Wouwou, n° 75, offre ég-alement quelques difficultés. Cette île basse est placée sur la carte entre les nos 73 et 76, c’est-à-dire entre Tutuila et Upolu, qui appartiennent au groupe Samoa, et c’est cependant dans ce nom que tous les écrivains ont retrouvé l’île Vavao du groupe Afulu-Hu. A moins que ce ne soit Ofu des Samoa, ce ne peut être, en effet, par les rapprochements de l’histoire et du son, que l’île Vavao.

En Maori, wawao signifie « séparer, combattre, se battre. » Est-ce le même mot ? Il est sûr qu’en Tahitien, le mot vavao signifie presque la même chose « s’interposer entre deux partis en lutte, séparer des combattants ; celui qui s’interpose » et aussi « noix de coco sans eau. » Il est à croire que c'est le mot dit à Banks et Cook par Tupaia, quoi qu’il ait été écrit wouwou , mais il est plus difficile de s’expliquer comment il se trouve placé dans les Samoa, ou il n’y a pas d’île de ce nom à moins qu’on n’y retrouve Manono, ce qui pourrait bien être encore, tant les premiers navigateurs ont mal entendu les mots polynésiens.

Forster rapporte, dans lalég-ende qui suit le mot Wouwou, que c’est une « petite île basse, mais habitée. » Or, Manono est élevée, et il n’y a de terres basses qu’à toucher les extrémités Est et Ouest de Tutuila. Serait-ce donc de celle de l’Ouest que Tupaia aurait voulu parler, en la faisant plus grande que Tutuila ? Ce n’est pas probable. On sait que sans être très élevée, et en ne l’étant même que modérément, l’île Vavao ou Howe d’Edward Edwards, est assez étendue et plus grande que Manono.

Quelle que soit l’île à laquelle on applique ce nom, il est nécessaire, en résumé, de ne par tenir compte de la lég*ende

que Forster donne après Wouwou, car l’île Vavao n’est pas basse, nous le répétons, et il n’y a d’autres îles basses dans les Samoa que celles qui sont auprès de Tutuila.

La carte deTupaia, n° 76, indique sous le nom d’Ooporroo, évidemment l’îie Upolu des Samoans, prononcé à la tahitienne.

Te Errepoo-Opo-Matte-Hea, n° 77, pourrait être l’île aujourd’hui appelée Aporima, dans l'archipel Samoa ; et, si Onowhea, n° 72, est bien l’île Oroseng*a, peut-être pourrait-on reconnaître l’ile Manono dans l’île indiquée sous le nom de Moe-no-Tayo, que nous avons d’abord regardée avec Fbrster comme faisant partie du groupe Hervey. La position donnée à la première, par le travers du canal qui sépare Savaii d’ Upolu, viendrait aider elle-même à la supposition que nous faisons.

De la sorte, on aurait presque toutes les îles Samoa, puisque l’île O-Poppoa, n° 62, est, par sa position, à l’Est de Rotuma, l’île Savaii des Polynésiens.

Mais il est vrai, comme on l’a vu, que depuis qu’on connaît la carte de Tupaia, c’est dans la grande terre indiquée par lui traditionnellement, et désignée sous le nom d’O- Heevai, n° 78, par les Anglais (1), terre bien plus grande, disait-il, que Tahiti, que tous les ethnologues ont reconnu Savaii. Nous avons combattu cette opinion qui, suivant nous, est de moins en moins soutenable, à mesure qu’on approfondit davantage cette question : De deux choses l’une, en effet, redirons-nous, ou Tupaia connaissait l’île Savaii et en a parié de visu ; ou il ne la connaissait pas et il n’a fait allusion qu’à quelque grande terre traditionnelle, quand il a dit que cette contrée appelée O-Heavai « était la mère des autres îles. »

En voyant que presque toutes les îles Samoa ont été dénommées par lui, il est à supposer qu’il était allé lui-même dans cet archipel et à Savaii même; mais alors on ne comprendrait pas qu’il eût fait cette île « cinq ou six fois » plus grande que Tahiti, puisqu’elle n'est qu’une fois plus grande. Dans le second cas, au contraire, on comprendrait parfaite-

(1) Dans le texte on lit Q-Hecvai, et O-Heavai sur la carte

ment l’erreur commise par les Anglais, qui voyant Tupaia placer une si grande île, dans cette direction, crurent qu’elle faisait partie, malgré son isolement, du groupe le plus voisin. Car, qu’on le remarque, les Ang*lais n’avaient aucun terme de comparaison, puisque cet archipel leur était inconnu. Quant à Tupaia, c’était tout ce qu’il avait pu faire, en en parlant par tradition, que de la placer dans la direction indiquée par les chants traditionnels et de lui donner une étendue que ces récits faisaient considérable. Comparant l’étendue des deux contrées, Tupaia croyait sans doute indiquer la terre la plus grande qu’il pût suppose^ en donnant à cette terre « cinq fois » plus d’étendue qu’à Tahiti ; mais il ne le faisait toujours qu’à l’aide de la tradition. Nous le répéterons encore, comparant Tahiti à Savaii, il n’eût pu dire que Tune était cinq fois plus grande que l’autre, puisqu’il les connaissait probablement toutes deux, et il n’eût pu surtout, la prenant pour Savaii, placer O-Heevai dans le Sud-Ouest, puisque lui, si bon géographe polynésien, ne pouvait pas ignorer, même sans tradition, que Savaii gît dans TO.-N.-O. de Tahiti (1).

Sous les numéros suivants, on voit encore figurer sur la carte polynésienne :

Les îlots Tetu-Roa, n° 79, placés au Nord de l’île Tahiti, dont ils sont une dépendance.

O-Wanna, n° 80, que la légende dit être une île basse à l’Est de Tahiti. Cette île est probablement l’île Anaa, qui gît à peu près dans cette direction, et que les Anglais ont cru, à tort, être l’île O-Heeva-Nui indiquée par Tupaia. On pourrait cependant y voir l’île Vanavana, car l’île Anaa ou de la Chaîne est l’île Oana de la carte.

Trois îles, numérotées 81, 82 et 83, Tata-Hapai, Tapy-Ary, et Haedede, sont sans désignation de position ; les noms de ces îles ont été trouvés, dit Forster, dans les papiers de Banks. On peut supposer que la première était quelque île voisine des îles Hapaï, ou peut-être même l’île Ata pour Ta-

(1) Voir ce que nous avons déjà dit à ce sujet, t. II, p. 841. Nous répéterons ici que M. J. Garnier ne croit pas que Havai soit Savaii* et que pour lui Savaii est l’île Hawaii .

ta. Tapaï-Araï pourrait être une des îles à lagon, car tapa , en Tahitien, est une manière de pêcher, et aval signifie huître perlière. Quant àHaedede, il est impossible de soupçonner la signification de ce mot ainsi écrit,,

Enfin Pappaa, n° 84, est d’après la légende une île basse à l’Est de Toopaï, n° 20 ; et elle ajoute : « Les habitants de Pappaa vont souvent pêcher et prendre de la tortue sur cette dernière île ; mais les insulaires des îles de la Société qui s’y rendent pour le même objet n’entendent pas la langue des insulaires qui l’habitent.»

Comme il n’y a, à l’Est de Tupaï, que les îlesPaumotu les plus Nord, telles que Makatea, la Maatea des Tahitiens signalée à Cook par Tupaia, et les îles Niau, Faarava, Raraa, Faahina, etc., on aurait donc voulu parler des hommes de l’une de ces dernières îles, puisque la première est une île haute, celle, avons-nous déjà dit, que Roggeween a découverte et qu’il a appelée l’île de la Récréation. S’il fallait s’en rapporter à la légende qui, sur la carte, accompagne le mot Pappaa, les habitants de cette île auraient parlé une langue qui différait de celle des îles de la Société ; mais, comme on voit, ils se seraient rendus assez loin de leur terre pour pêcher. Comme pappaa signifie : a une série d’îles » ou encore a étranger » dernière qualification que les Tahitiens donnaient aux habitants de toutes les îles Paumotu, avant qu’ils n’eussent reçu la visite des Européens, et qu’il ne l’eussent appliquée à ceux-ci, ne peut-on pas se demander si, sous ce nom, Tupaia n’a pas seulement voulu parler des Paumotu en général ?

Telle est donc la fameuse carte de Tupaia, qui est regardée, avec tant de raison, par la plupart des ethnologues, comme attestant formellement, sinon la connaissance entière de la Polynésie, du moins les connaissances étendues en géographie, non-seulement de Tupaia, mais des Polynésiens en général. Beaucoup l’ont considérée comme le document le plus important. En effet, avec les traditions qu’elle constate, c’est certainement le témoignage le plus significatif des rapports qui ont nécessairement existé entre les îles de la Société et les autres îles, en même temps que la preuve de

la fréquence et de la facilité même de ces rapports, à une époque antérieure à l’arrivée des navigateurs européens. Par suite, on peut dire que non-seulement cette carte établit la possibilité des migrations, mais qu’elle fait plus, qu’elle les démontre, qu’elle en indique la nécessité .

On va voir, du reste, qu’il existe bien d’autres témoignages, en faveur des migrations, et de leur nécessité même.

Mais, après ce que nous venons de dire de la carte de Tupaia, nous croyons qu’il serait inutile de nous arrêter à la carte des îles Carolines que les premiers missionnaires espagnols ont fait connaître. Cette carte, tout en donnant les mêmes preuves des connaissances géographiques et nautiques des Carolins, est en effet, beaucoup moins importante, puisque les distances d’un £oînt extrême à l’autre sont beaucoup moins grandes que celles qu’on trouve dans la carte de Tupaia. (1)

Il n’y a que trois cents milles de Yap, moins encore de Lamursek, etc., h Guam dans les Mariannes ; or à côté des voyages faits par les Tahitiens jusqu’aux Sandwich, des Sandwich peut-être jusqu’à la Nouvelle-Zélande, ou seulement jusqu’à Tahiti, des Samoa à cette dernière île ou aux Manaia, ceux des Carolins, n’ont qu’une importance secondaire. Néanmoins ils démontrent eux-mêmes qu’ils avaient lieu dans un espace assez étendu, mais qui n’était guère franchi qu’involontairement .

11 est inutile également d’insister sur les témoignages favorables aux migrations que nous avons dit exister d'ans l’emploi que les Polynésiens des divers archipels font sou-

(1) Une lettre du père Clain, en 1697, annonçait l’existence de 32 îles dans le Sud des Mariannes, d’après les renseignements de deux Praus, entraînés à Samal par un coup de vent d’Est, vent qui régne dans ces mers de décembre jusqu’en mai. Samal, d’après cette lettre est la dernière et la plus méridionale des îles Pintados orientales. Le nom de Pintados était donc donné par les Espagnols aux îles Bisayas, dans les Philippines. Des. Mariannes à Samal, on compte trois cents lieues.

C’est le père Cantova qui s’est procuré cette carte à Guam en

vent des mêmes noms génériques, pour désigner les localités. On a vu que ces noms sont beaucoup plus nombreux qu’on ne l’avait d’abord cru, et que plusieurs indiquent même la nature de la contrée qui a été le point de départ des émigrants. C’était une terre élevée, entrecoupée de vallées, souvent étroites et profondes, etc.

Nous arrivons donc aux causes des migrations, qui montrent elles-mêmes qu’elles ne pouvaient pas ne pas avoir lieu, et qu’elles étaient pour ainsi dire forcées.

Ces causes, pour ne citer que les principales, étaient : Le besoin de fuir l’oppression ou la vengeance du vainqueur, l’insuffisance du sol ; les entraînements involontaires. Par conséquent, elles étaient plus que suffisantes pour expliquer les migrations.

C’est ainsi, comme on a vu, que le besoin de fuir l’oppression et d’échapper même à l’extermination, a été la principale cause à la Nouvelle-Zélande, où les traditions ont été si bien conservées. Cette cause avait même été entrevue parles plus anciens navigateurs, car Quiros, en parlant des Marquises, disait : « de sorte qu’il s’en détache de temps à autre des émigrants qui vont chercher d’autres îles, où ils puissent vivre avec plus de commodité, sans parler de ce que souvent ils se séparent à cause de leurs divisions intestines. (1) » Le voyageur Turnbull écrivait au commencement de ce siècle, en parlant des îles Sandwich : « Il est probable que les îles de la mer du Sud ont été peuplées, à diverses reprises, par des émigrants chassés de leur pays. (2) »

Mais, après tout ce que nous avons déjà dit à propos des émigrants de l’Hawahiki vers l’Ile-Nord de la Nouvelle- Zélande, il est inutile d’insister plus longtemps sur la part importante prise par cette cause dans le départ de la patrie première. Là, du reste, cette cause a, pour ainsi dire, été Tunique, puisque la découverte de TIle-Nord, n’a été faite, d’a-

(1) De Brosses, vol. 1, p. 30S et suiv.

(2) Turnbull’s, Voyage round the World beîween the years, 1801 and 1804.

près les traditions, que par un chef, Kupe, fuyant la vengeance de la famille qu’il avait offensée.

On sait aujourd’hui qu’il en a été à peu près de même à Nuku-Hiva. Là, ce furent les craintes de l’oppression, de la inort et le désir de rencontrer des terres mieux partagées que cette île en productions et surtout en sécurité, qui portèrent bon nombre d’habitants à émigrer, à une époque qui n’est pas très reculée. C’est à Porter que l’on doit la connaissance des préparatifs faits, en 1811, parlechef des Umi, pour fuir et aller s’établir ailleurs, si les résultats de la guerre dans laquelle il était engagélui devenaient contraires. C’est le même capitaine qui disait avoir appris d’un Anglais fixé à Nuku-Hiva depuis plusieurs années, que dans l’intervalle de 1807 à 1813, plus de huit cents indigènes avaient abandonné différentes îles du groupe des Marquises pour aller à la recherche d’une nouvelle patrie, et que pas un seul n’était revenu.

On était convaincu aux Marquises que de nombreuses terres existaient dans les environs ; ce qui prouve bièn que plusieurs personnes de l’île y étaient allées, ou tout au moins, qu’elles en étaient venues volontairement ou non ; c’était cette connaissance traditionnelle, qui portait les Marquésans à entreprendre sans hésitation de pareils voyages.

Il est évident, pour que cette tradition fût si générale, que quelques-uns des voyageurs devaient en • être revenus, comme il en était revenu certainement des îles Mélanésiennes, où leurs ancêtres allaient porter la guerre, ainsi qu’ils le dirent à Mendana. Mais il est pourtant vrai que, le plus souvent, d’après les traditions elles mêmes, personne ne revenait, soit que le canot périt en route, soit que l’équipage préférât rester dans sa nouvelle patrie. C est ce qui est arrivé au grand-père du chef Ke-Ato-JNui, l’ami de Porter. Il partit un jour pour aller à la recherche des îles tant vantées par les savants du pays, les prêtres, et on n’en avait plus entendu parler. C’est avec raison que l’on a dit que les prêtres étaient presque toujours la cause de ces émigrations ou de ces voyages. L’on aurait pu ajouter que c’étaient eux qui les dirigeaient le plus souvent, pour plusieurs raisons

que nous avons déjà données précédemment. En Polynésie, les prêtres avaient d’autant plus d’influence sur les populations, qu’en outre de leur ministère qui leur en donnait une très grande, ils étaient généralement les individus les plus éclairés de la nation. Aussi, quand ils avaient eux-mêmes besoin de fuir, comme nous l’avons déjà dit ailleurs, on les suivait volontiers, de même qu’on les écoutait, quand ils se bornaient à conseiller d’entreprendre quelque voyage aventureux. Si, dans ces derniers cas, ils embellissaient les contrées qu’ils dépeigmaient, quoiqu’ils n’en eussent souvent eux-mêmes qu’une connaissance vague, c’est qu’ils comprenaient que c’était le meilleur moyen de communiquer le désir de tenter une pareille aventure et le courage nécessaire pour affronter des dangers inconnus.

Dans les îles de la Société, comme dans celles des Amis, et des Mangareva, l’insuffisance des vivres, à certaines époques, paraît avoir été la cause de départs, dont le souvenir est encore conservé parles générations actuelles. C’est même à cette cause unie à l’intérêt de caste, qu’est due la Société des Arioï, qui érigeait l’infanticide en loi, à Tahiti, comme dans plusieurs autres îles du même archipel, ainsi que dans des archipels différents : Mangareva, Marquises, Mariannes (1). Les disettes avaient été tellement fortes aux Mangareva et aux Marquises, qu’une vieille cheffesse nous a assuré avoir vu manger des enfants, sans parler probablement des grandes personnes qui avaient eu le même sort.

Etait-ce le besoin de fuir les vainqueurs ; était-ce seulement l’amour des voyages de découvertes, le désir des conquêtes, ou bien encore de simples entraînements qui poussaient les Tahitiens à s’éloigner autant qu’ils faisaient ? Il est difficile de le dire, d’après les souvenirs conservés. Quelques-uns pourtant semblent permettre de supposer que toutes ces causes y ont contribué. Toujours est-il que la plupart des traditions et la carte de Tupaia. établissent, ainsi qu’on l’a vu, que les Tahitiens allaient jusqu’aux Mangareva dans le Sud- Est, jusqu’aux Marquises dans le

(l)Pour la secte des Arioï voir ce que nous avons dit précédem* ment, vol. I, p. 359.

Nord-Est, jusqu’aux Samoa dans l’Ouest, jusqu’à Rarotonga dans le Sud-Ouest, et peut-être aussi jusqu’aux Sandwich dans le Nord, comme nous Pavons supposé. Car il est démontré par les mêmes traditions que Tahiti, Porapora^ et quelques autres îles de l’hémisphère Sud, étaient connues des îles Sandwich, longtemps avant leur découverte par les Européens, ce que prouvent, entre autres, le chant Hawaiien de Kama-Hualele et la légende du fameux navigateur Kaulu-a-Kalana cités et traduits par Fornander (1).

On a vu également que les Tongans et les Hawaiiens se portaient eux-mêmes aux distances les plus grandes, pour l’une de ces causes, ou pour une - autre ; pour eux aussi, la principale cause de leurs anciens voyages avait été le besoin de fuir une patrie ingrate ou dangereuse. Nous en avons donné des exemples en citant les traditions desTunga, rapportées par Mariner, et plus particulièrement la tradition des Iles Sandwich qui raconte l’émigration du chef Lono (2). Mais le désir des conquêtes, le besoin de chercher de nouvelles émotions, le goût des découvertes, enfin les entraînements n’ont certainement pas été plus étrangers aux entreprises des Hawaiiens et des Tongans qu’ils ne l’ont été à celles des Samoans, des Marquésans, etc.

Dans quelques îles, les disettes ont été la cause des émigrations. Nous avons cité particulièrement les Mangareva et les Marquises ; mais ces disettes ont-elles produit le même effet dans les grandes îles ? Il est permis d’en douter, quoiqu’il soit bien probable qu’elles s’y sont montrées à différentes reprises. Quelques souvenirs paraissent cependant en être conservés dans les îles Sandwich et de la Société ; mais à la Nouvelle-Zélande ils semblent avoir complètement disparu. Dans ces archipels, les disettes n’ont jamais dû être qu’une cause secondaire.

Le trop plein de plusieurs îles a bien probablement contribué davantage aux émigrations. Ce trop plein est démontré par l’existence de certaines lois, dont l’unique but était

(1) An account of the Polynesian race , vol. II, p. 10 et 13.

(2) Voy, Manley Hopkins, Hawaii , p. 85.

d’arrêter le développement de la population, d’empêcher son accroissement. Dans ces îles, le dernier mot de la science sociale était de tuer les enfants pour prévenir l’encombrement. C’était certainement un moyen d’établir l’équilibre, mais en même temps aussi, l’idée de fuir, de s’éloigner, devait venir à une partie de ceux qui se trouvaient ainsi amoncelés. Les exemples abondent dans les récits des missionnaires et des navigateurs, pour les petites îles surtout;nous en rapporterons nous-même quelques-uns.

Les entraînements prouvent, eux aussi, que les migrations ont dû être le moyen employé pourpeupler la Polynésie, puisqu’ils démontrent qu’elles étaient possibles. Les exemples de ces entraînements involontaires, de ces disséminations jusqu’à des distances parfois fort grandes, abondent, et quelques écrivains ont même cru pouvoir attribuer à cette seule cause le peuplement de la plupart des îles.

Beechey, le premier, a dit : (1) « Ce n’est pas une raison parce que le fait que nous citons ( celui des habitants d’Anaa trouvés sur l’île Byam-Martin ) est venu seul à notre connaissance, pour que d’autres canots n’aient pas partagé un pareil destin : car des milliers peut-être ont pu être entraînés aux îles les plus éloignées de l’archipel, et les avoir ainsi peuplées.»

M. Gaussin semble partager cette opinion, car après avoir dit que les voyages lointains sont très-difficiles avec les moyens actuels des Polynésiens, il ajoute : (2) « Mais il suffit que, sur cent expéditions, une seule ait réussi.»

C’était aussi l’opinion de M. Pritchard, le fils de l’ancien missionnaire de Tahiti, qui dit textuellement: (3)« En outre des sujets légendaires, il n’est pas douteux que les anciennes migrations des ancêtres des insulaires actuels ont été involontaires plutôt que le résultat de courses raisonnées, ou d’un trop plein de population, et qu’en fait, ils ont été entraînés de leur ancienne demeure dans leurs frêles canots.»

(1) Narrative of a voyage, etc., p. 252.

(2) Du dialecte de Tahiti , etc., p. 272.

(3) Polynésian reminiscenses , p. 402.

Comme Ellis et tant d’autres, Pritchard ne croyait d’ailleurs qu’aux entraînements de l’Est vers l'Ouest, car il dit encore : « La conséquence de ce fait, c'est que, quelle qu’ait pu être leur demeure première, les races ont passé involontairement d’un groupe à un autre groupe, d’une île à une autre île, à des époques différentes, se mêlant quelquefois avec chaque autre peuple sur l’île de leur débarquement ; d’autres fois, conservant le caractère spécial de leur patrie en abordant sur des îles inhabitées. Il y a des preuves incontestables de ces émigrations involontaires, qui établissent que des voyageurs sauvés de la mort par leur arrivée à temps dans quelque terre éloignée, se sont amalgamés avec le peuple premier occupant, ou se sont fixés sur des îles inoccupées. Il est cependant à remarquer que, dans tous ces exemples d’entraînements de canots, l’entraînement a eu lieu de l’Est à l’Ouest, c’est-à-dire dans la direction des vents alisés prédominants, et non de l’Ouest vers l’Est avec les vents d’Ouest qui, bien que se montrant moins fréquemment, soufflent ordinairement avec plus de violence que les vents alisés. Les naturels ne s’aventurent pas ordinairement pour leur pêche ou leurs voyages, dans leurs canots, pendant le vent d’Ouest, excepté toujours pour le voyage des Fiji, aux Tonga, et alors que le temps a été observé avec soin pendant quelques semaines avant le départ . »

Enfin M. de Quatrefages lui-même attribue aux entraînements une grande part dans le peuplement des îles de l’océan Pacifique. (1) a Les hasards de la mer ont du jouer aussi leur rôle dans le peuplement de l’Océanie et disséminer des colons dans cette mer toute parsemée d’îles. Ici, pour citer des exemples, on n’a que l’embarras du choix. Presque tous les grands navigateurs européens ont rencontré dans les îles qu’ils visitaient des étrangers arrivés là par accident, et parfois de fort loin. » Quelques pages plus haut il avait dit : « Au peuplement par migration a dû nécessairement s’ajouter un peuplement par dissémination accidentelle et involontaire ; et celui-ci n’a peut-être pas joué un rôle moins important que le premier. »

(1) Les Polynésiens et leurs migrations , p. 105.

Il n’est pas douteux que des entraînements involontaires, les hasards de la mer, aient joué un certain rôle dans la dissémination des Polynésiens et le peuplement de quelques îles, particulièrement de celles qui sont comme perdues dans le Sud des principaux archipels de la Polynésie, ou près des terres Océaniennes les plus Occidentales. Mais, ce que Ton n’a pas remarqué, c’est que presque tous les faits connus montrent le peu d’utilité des entraînements sous ce rapport, puisque, excepté quelques petites îles, toutes les grandes et la plupart des petites étaient déjà occupées à l’arrivée des canots entraînés. Pour le prouver, il nous suffira de citer ici parmi les dernières : Uatiu, Futuna, Tanna, Uvea, etc. Parmi les autres on ne peut guère indiquer que Tupuaï, Waitupu, Rotuura, les îles Kingsmill dont parle Haie d’après les récits de baleiniers déserteurs.

Toutefois, comme ces faits d’entraînement sont nombreux, et même beaucoup plus peut-être qu’on ne l’a cru, on comprend mieux que les îles les plus éloignées et les plus isolées aient pu être peuplées de cette manière, telle que Pâques par exemple ainsi que nous l’avons supposé ailleurs. On comprend mieux également les caractères anthropologiques, différant de ceux de la masse de la population, que présentent plusieurs individus, dans bon nombre d’îles.

Mais c’est à tort que quelques écrivains parmi lesquels il faut citer Beechey et Pritchard, n’ont attribué le peuplement de l’Océanie qu’à ces migrations ou voyages involontaires. Les migrations d’Hawahiki à l’Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande ne permettent plus, elles surtout, de douter que les principales ont eu lieu intentionnellement, presque uniquement dans le but de fuir l’extermination. Dans la Polynésie, des traditions établissent elles-mêmes trop nettement qu’elles se sont faites d’une île à une autre, des Tunga, par exemple, aux Samoa, de Raiatea, à Tahiti, etc., dans le but de s’y établir, pour qu’il soit possible d’admettre que les entraînements ont seuls contribué au peuplement des îles Polynésiennes. On va voir, du reste, par les exemples que nous allons rapporter, quelle part minime les entraînements y ont prise. Si nous ne craignons pas de citer la

plupart, malgré leur étendue, c’est que rien ne démontre mieux l’inexactitude des auteurs qui ont avancé ou qui soutiennent, dans le seul but d’appuyer leur hypothèse, que les entraînements ne se sont jamais opérés, et ne se font encore, que de l’Est vers l’Ouest. Ellis, entre autres, comme on l’a déjà vu, dit formellement que les voyages se sont faits « invariablement de l’Est à l’Ouest. (1) » Mais il a passé sous silence les deux faits contraires, antérieurs à son temps, qu'il ne pouvait pas ignorer. De même encore Moërenhoüt s’appuie également sur la prédominence des vents d’Est et des courants, pour nier la venue des canots de l’Ouest, quoiqu’il montre en même temps lui- même que le départ des îles sous le vent pour aller aux îles du vent avait toujours lieu avec des vents d’Ouest.

Les exemples d’entraînements connus prouvent en effet qu’ils se sont opérés dans les directions les plus diverses, mais surtout dans les deux directions opposées, Est à Ouest et Ouest à Est. Pour qu’on n’en doute pas, nous examinerons chaque fait en détail, en commençant par ceux causés par les vents d’Est.

exemples d’entraînements. — On sait que toutes les îles Carolines, au nombre de plus de 400, formant au moins quarante-six groupes, sont situées au Sud des Iles Mariannes, et que les unes et les autres sont sous l’influence des moussons de l’Est et de l’Ouest. Là, l’Est et le Nord-Est plus particulièrement sont les vents de beau temps ; et ce sont les vents de Sud-Ouest et de Nord-Ouest qui sont les plus orageux. Les premiers régnent surtout depuis mars jusqu’en juin, et les seconds, dans les mois suivants jusqu’en novembre. Là aussi, comme dans l’autre hémisphère, on profite des uns pour aller et des autres pour revenir. La distance entre les Mariannes et les Carolines, dont les habitants font ordinairement ces voyages, est d’ailleurs modérée, comparativement à celle que les Polynésiens avaient à parcourir quelquefois, puisqu’on ne compte que trois cents

(1) Polynesian researches, t. II, ch. II, p. 52.

milles par exemple entre Guam et Yap, (1) tandis qu’il y a six à sept cents milles entre les îles Samoa et les îles Hervey, et davantage entre la Nouvelle-Zélande et les Tunga, etc. .

Le plus ancien exemple cité par les auteurs a été observé de ce côté. On le doit aux premiers missionnaires Espagnols. Ils rapportent qu’en 1696, deux pirogues, sorties de Lamoursek dans les Carolines, île située tout-à-fait au Sud des Mariannes et à l’Est d’Ulea, furent portées par un coup de vent, avec les 29 personnes hommes et femmes qu’elles portaient encore, surl’île Samar, Tune des Philippines. La lutte à la mer avait duré 70 jours, et sur les trente-cinq personnes qui composaient l’équipage au moment du départ six avaient succombé aux fatigues et aux privations essuyées (2).

Samar étant dans l’Ouest de Lamoursek, il est presque certain que les vents survenus et ayant entraîné ces deux pirogues, étaient ceux de l’Est (S. E. au N. E.). La distance franchie était d’ailleurs assez grande, puisqu'il y a près de trois cent lieues entre Samar et Lamoursek qui gît directement au Sud de Guam.

Le père J. A. Cantova, dans les Lettres édifiantes, annonce l’arrivée à Guam, en juin 1721, d’une pirogue montée par 24 personnes hommes, femmes et enfants, laquelle fut suivie quelques jours après d’une seconde. L’une et l’autre venaient de Faroïlep, près d’Ulea. C’était en sortant de Faroïlep, pour se rendre à Ulea, qu’elles avaient été entraînées par un coup de vent et ce furent les hommes de ces pirogues qui donnèrent à Cantova la carte de leurs îles.

Faroïlep est la principale des îles dites Garban zos par les Espagnols, et comme elle gît dans le Sud des Mariannes, il est bien probable que les pirogues avaient été entraînées par les vents de Sud-Est.

On lit dans le voyage Freycinet (3) qu’un autre canot des

(1) En partant chaque année vers le mois d’avril, les Carolins occidentaux, pour atteindre Guam ou regagner leur archipel, trouvent un vent traversier, également favorable à l’aller et au retour.

(2) Lettre du P. Clain, 1697. Y. Lettres édifiantes , vol 1, p. 112.

(3) Voyage de l’Uranie, livre III, p. 87 et suivantes.

Carolines, parti de l’île Feïs, située dans l’Est des îles Egmï ou de Los Reyes, fut porté par la violence des vents jusqu’à Palapag, port de l'île Samar. Or, comme Feïs se trouve dans l’Estd’Uleaou Giuiiay, qui est elle-même dans l’Est des Philippines, c’est donc avec un vent de l’Est, du Sud-Est ou du Nord-Est que le canot fut entraîné.

Après ces exemples, le plus ancien est celui qu’a observé Cook lui-même en 1777, et qui s’est présenté à lui à l’île Uatiu des Polynésiens, la Wateeo de Cook, quatre jours après sa sortie du canal de la Reine Charlotte dans la Nouvelle-Zélande (1).

Cette île Uatiu, est l’une des îles Manaia ou Hervey ; elle gît au S. S. O. ou O. S. O. de Tahiti, à la distance d’environ six cents milles.

Maï, le passager Tahitien que Cook ramenait dans son île, y reconnut trois de ses compatriotes. Ils lui racontèrent aussitôt qu’ils étaient les restes de vingt. En partant de Raiatea pour Tahiti avec des vents d’Ouest (2), ils avaient été surpris par un coup de vent, qui les avait fait errer longtemps avant de rencontrer Atiu. Dix-sept avait succombé avant que les trois autres n’atteignissent cette île. Ces derniers y avaient été parfaitement accueillis, et ils s’y trouvaient si bien depuis une douzaine d’années, qu’ils ne voulurent pas accepter l’offre de rapatriement que Cook leur fit faire par Maï.

Raiatea se trouvant dans le Nord-Est d’Atiu à environ 1200 kilomètres, cet entraînement avait presque sûrement été occasionné par des vents d’Est ou de Nord-Est.

L’exemple le plus connu peut-être est celui qui est dû à . Don Luis de Torrès ; il. est rapporté dans le voyage de L ’Z7ranie. Don Luis de Torrès apprit à M. de Freycinet, qu’en mai 1787, étaient arrivés à Gruam trois Tamors ou chefs de l’île

(1) Voir Voyages de Cook et particulièrement La vie de Cook par Eeppis traduction de Castera, p. 374 ; Desborough Cooley, Histoire générale des voyages , vol. III, p. 45.

(2) Il faut remarquer que c’est avec des vents d’Ouest que la pirogue était partie de Raiatea pour Tahiti, cette dernière île étant plus orientale*

Lamoursek, dans deux pirogues montées par treize hommes. Ils disaient avoir été dix jours à la mer ; ils racontèrent que leurs.ancêtres avaient eu, de tout temps, des rapports avec Guam, mais qu’ils avaient cessé leurs voyages à l’arrivée des blancs. Don Luis de Torrès ayant demandé à ces Carolins comment ils avaient fait pour retrouver Guam, ils répondirent que leurs chants nationaux contenaient à cet égard les indications nécessaires. Touchés de l’accueil qui leur avait été fait, tous partirent au commencement de 1788, pour retourner chez eux, en promettant de revenir les années suivantes ; mais pas un ne se montra pendant longtemps.

Etonné de l’absence prolongée des Carolins de Lamoursek et d’Ulea, qui lui avaient personnellement promis de faire d’autres voyages, Don Luis de Torrès (1) n’hésita pas, en 1804, à profiter du départ d’un navire américain, la Maria de Boston, qui allait à la pêche des holothuries, pour se rendre auprès de ses amis de Lamoursek. Ce fut alors seulement qu’il put constater la perte des pirogues qui avaient quitté Guam en 1788, et dont jusque-là on avait tout-à-fait ignoré le sort. Pas une n’était arrivée à Lamoursek, et il était à supposer qu’elles avaient été englouties par une tempête. Les naturels lui dirent qu’ils croyaient que leurs compatriotes avaient été massacrés et que c’est ce qui les avait empêchés de retourner aux Mariannes. Don Luis les rassura ; il leur prouva l’innocence des Espagnols en les engageant à revenir à Guam ce qu’ils promirent de nouveau. Depuis cette époque les anciens voyages ont recommencé, et tous les ans une flottille accomplit le trajet (2) ; parfois même des canots isolés ne craignent pas de s’aventurer sans autre motif que l’espoir de se procurer par échange quelques objets insignifiants.

(1) Don Luis de Torrès est ce chef dont M. de Freycinet et tous les commandants de navires d'exploration qui l’ont suivi à Guam, parlent en termes si flatteurs : homme bienveillant, généreux, hospitalier, il n’v avait qu'une opinion sur son compte, lors de notre passage à Guam en 1828 ; mais il était mort depuis quelque temps.

(2) En 1814, par exemple, arriva à Guam, une flottille de Lamoursek composée de 18 pirogues.

Mais revenons aux purs entraînements.

En 1807, une pirogme de l’île Rook, montée par quinze hommes, fut jetée sur l’île Guam. Or Rook, Tune des îles du groupe Hogolous, gît dans le Sud-Est ou l’Est-Sud-Est de Guam. C’est donc toujours avec des vents de la partie de l’Est.

En 1817, on vit encore arriver dans cette même île des Mariannes une pirogue qui venait d’Ülimarao, île voisine de Lamoursek. M. de Freycinet qui se trouvait alors à Guam en eut connaissance. Il en parle même assez longuement dans le récit de son voyage. Une année auparavant la population de toutes les îles soumises à Lamoursek était si considérable* que 120 pirogues partirent à la fois pour aller chercher des subsistances dans les îles voisines ;mais leur navigation fut si malheureuse que 110 d’entre elles, portant environ 900 personnes ou près du sixième de la population totale, périrent victimes d’une tempête. Cela seul montre combien étaient fréquentes les relations établies entre les îles de l’archipel des Carolines.

Enfin, enl818, malgré laperte considérable éprouvée deux ans auparavant par les habitants de Lamoursek, on vit arriver un des principaux chefs de cette île, accompagné de six autres Tamors, d’une femme, de cinq enfants et de 98 personnes du peuple. Ce chef revenait en ambassade auprès du gouverneur Don Médinilla, pour s’assurer que les offres faites de les recevoir aux Mariannes étaient sincères. Il fut bien reçu, et il alla s’établir, peu à près, à Saypan, île qui était alors inhabitée.

On connaît une foule d’autres entraînements de l’Est ou du Sud-Est vers l’Ouest ou le Nord-Ouest.

Ainsi, en 1824, pendant que Dillon était en relâche à Raiatea, J. Williams lui apprit qu’ayant envoyé six mois auparavant son navire à Tahiti, le voyage s’était fait sans difficulté jusque là; mais qu’une fois parti de Tahiti on n’en avait plus entendu parler. Naturellement J. Williams croyait à sa perte. Peu après le capitaine Dillon s’étant rendu à Atiu, île qui est à 500 ou 700 milles (1) sous

(1) Dillon dit 500 milles ; Williams 70Ô, et Ellis (vol. I, p. 120)

le vent de Tahiti dans l’Ouest Sud-Ouest, la première chose qu’il y rencontra fut le navire de J. Williams avec tout son équipage. On lui raconta alors qu’il avait été tenu en dérive pendant trois mois, (1) au bout desquels il avait fini par rencontrer Atiu. D’après les positions relatives de ces îles, c’est évidemment avec des vents d’Est ou de Nord-Est que le navire y avait été porté comme dans le cas dont parle Cook.

Quand le missionnaire Déviés se décida, en 1826, à ramener à Rapa les deux indigènes de cette île que le capitaine Henry (2) avait enlevés l’année précédente, il trouva sur cette île un homme né à Mangareva et le seul survivant de sept qui, douze ans auparavant, y avaient abordé sur un radeau, épuisés de fatigue et mourant de faim.

Rapa se trouvant dans le Sud-Ouest de Mangareva, île qui est située à 90 milles dans le Nord-Est, le radeau y avait été entraîné sans nul doute par des vents de Nord-Est ou d’Est.

Quatre de ces naufragés, malgré la bonne réception qui leur avait été faite, cherchèrent à retourner dans leur île. Munis de provisions que leurs hôtes leur fournirent après les avoir vainement engagés à rester, ils partirent par un fort vent d’Ouest, en suivant la direction E. S. E. dans laquelle ils croyaient leur île située. Mais depuis on n’en entendit plus parler.

Le capitaine Dillon se trouvant à Tongatabou en 1827, peu après le départ de Y Astrolabe, le chef Langi lui apprit que des insulaires de l’île Aïtutaki, s’étaient trouvés entraînés jusque-là par les vents et les courants. Partis au nombre d’une dizaine pour aller porter une lettre à Raro-

(1) Nbus croyons devoir faire remarquer que le temps passé à la mer semble exagéré dans la plupart des récits faits par les Indigènes, et répétés par les Européens.

(2) Fils du missionnaire Henry. Né dans les îles de la Société, il parle couramment le Tahitien. C’est un excellent navigateur, longtemps le premier pilote du gouvernement français à Tahiti. Quant à l’enlèvement des deux naturels, il avait pour but de les instruire et d’en faire des Teachers. On sait que c'est le moyen par lequel commencent les missionnaires avant de s’aventurer eux-mèmes dans les îles.

tonga, une tempête était survenue et les avait entraînés sous le vent de l’île où ils voulaient aller. Après avoir erré au hasard, pendant cinq mois, à la merci des vents et des courants et après avoir perdu cinq hommes en route, les autres, exténués de fatigue et de privations avaient fini par être jetés sur l’une des îles des Amis. Ils ne s’étaient soutenus que grâce aux oiseaux qu’ils saisissaient parfois et aux pluies qui, en tombant de temps en temps, leur avaient fourni tout juste assez d’eau pour les empêcher de périr de soif.

Pour être entraîné sous le vent de Raro tonga en partant d’Aïtutaki, il est à supposer que la tempête venait du Sud-Est ou de l’Est, puisque c’est à l’une des îles des Amis dans l’Ouest, qu’ils furent portés et que Rarotonga est dans le Sud d’Aïtutaki.

Pendant que le même navigateur était à Yanikoro, un naturel de rîle Marne (1), nommé Tangaroa, lui dit que vers le temps du naufrage de Lapérouse, une grande pirogue de Tongatabou avait été entraînée jusqu’à Yanikoro par un coup de vent. Cette pirogue était montée par cinquante hommes et à l’exception de quinze qui réussirent à s’enfuir avec lui, tous les autres furent tués par les indigènes.

Yanikoro se trouvant dans le Nord-Ouest de Tongatabou, il est plus que probable que les vents soufflaient du Sud- Est.

Dans le même temps, cinq hommes de l’île Rotuma se trouvaient à Yanikoro, où ils avaient été portés par une tempête. Or, l’île Rotuma gît dans l’Est de Yanikoro et n’en est d’ailleurs pas très éloignée*

A cette occasion, nous devons dire que nous avons vu nous-mème, parmi les habitants de Tukopia, emmenés par d’Urvilleà Yanikoro, un homme âgé d’une quarantaine d’années, qui était né à Yavau, l’une des île Afulu-Hu, et qui était arrivé fort jeune à Tukopia. Il était parti avec plusieurs autres indigènes des îles Tunga; la pirogue qu’ils montaient après avoir été battue par des vents violents, avait fini par

(1) Ile peu éloignée de Taumaco, dont le nom a été donné à Quiros par les habitants de cette dernière île.

rencontrer cette petite île et s’y était arrêtée. D’Urville parle longuement de ce fait dans le texte de son voyage (1) ; seulement il fait naître cet insulaire à U vea (l’ île Wallis) si-

(1) Voyage de V Astrolabe, t. Y, p. 125. D’Urville n’est pas véridique dans l’explicaûon qu’il donne de l’enlèvement des malheureux sauvages de Tukopia ; c’est ce que nous établissons dans notre journal de Voyage.

L’île de Tukopia ou de Tikopia, car nous avons entendu les deux prononciations presque aussi fréquemment l’une que l’autre, gît par 12°17’ de Lat. Sud et lô8°58’ de long. Est (Dilion).

Nous croyons devoir en décrire ici les habitants tels que nous les avons vus, lorsque nous sommes allé, en 1827, visiter cette île avec Gaimard et nos amis Guilbert et de Sainson :

Hommes grands, forts, bien faits, sveltes, agiles ; membres bien proportionnés ; traits agréables ; couleur peu foncée ; oreilles grandes ; nez à large base. En général, peu de barbe ; cheveux noirs, longs, excepté chez les vieillards. Yeux grands. Tatouage par piqûres sur le dos, la poitrine, les cuisses et même sur le visage, sous forme de poissons ou d’oiseaux. Maro ou ceinture pour tout vêtement ; feuilles de Ti en lanières, comme ornement et pour préserver des mouches.

Femmes plus blanches que la plupart des Polynésiennes, sveltes, bien faites, cheveux longs, noirs ; physionomie heureuse ; taille plus haute et plus élancée que celle des femmes des Tunga. Seins océaniens, c’est-à-dire bien développés sans que les contours en soient altérés.

Les hommes sont doux, hospitaliers, généreux ; il ne sont pas voleurs et vivent en paix entre eux'. Les femmes, dit-on, sont ordinairement fidèles, mais entièrement libres tant qu’elles sont filles.

En résumé, le peuple de Tukopia est gai, insouciant, bon, confiant, doux, prévenant ; il donne carrière à sa joie à la manière des enfants, par des ris, des cris, des gambades, etc.

C’est dans cette île que nous avons trouvé la coutume, chez les femmes, de se pendre à la mort d'un chef ou d’un mari, coutume qui a longtemps existé à la Nouvelle-Zélande, qui y existe peutêtre encore dans les tribus indépendantes, et que nous avons également constatée aux îles Marquises. (Voir nos observations sur ces îles.) Il paraît qu’il suffit souvent d’une réprimande sévère adressée à une femme pour qu’elle se porte à cette extrémité. C’est donc à tort que quelques écrivains, notamment M. J. Garnier, ont dit que les Polynésiens n’avaient pas cette coutume» (Voir particulièrement notre notice sur Tukopia»)

tuée à deux journées de navigation de Tongatabou, dans le Nord.

Tukopia se trouvant dans le Nord-Ouest de Tangatabou, c’est bien probablement à la suite d’un coup de vent d’Est ou de Sud-Est que cet homme y a été entraîné.

Nous avons vu aussi sur cette dernière île plusieurs indigènes de Rotuma, qui gît dans l’Est de Tukopia : ils y avaient été entraînés de la même manière, par les mêmes vents ou peut-être par ceux du Nord-Est. On a aussi trouvé à Nitendi, la Santa-Cruz de Mendana et de Quiros, un Tukopien qui y avait été jeté par un naufrage. Or Tukopia gît dans le Sud-Est de Tîle Nitendi : c’est donc bien toujours avec des vents de la partie de l’Est (S.E.)

On connait les exemples rapportés par Ellis : Quelques semaines avant son arrivée à Tubuai, en 1817, une pirogue de Tahiti en destination des îles Paumotu, avait dit-il (P, été jetée sur cette île qui est au Sud de Tahiti ; c’était probablement par un coup de vent de Nord-Est. Ailleurs (2) il dit que des naturels de Rurutu accompagnés d’un Américain, ayant entrepris de se rendre h Rimatara, île située à 70 milles dans l’Ouest, partirent avec les. vents alisés et atteignirent facilement cette dernière île, mais qu’à leur retour les mêmes brises les poussèrent hors de leur route : quand un navire les rencontra, ils étaient éloignés de 200 milles.

Sur cette même île Tubuaï visitée par Ellis, aborda un jour, jetée sur les côtes par un coup de vent, une pirogue qui se rendait de Raiatea à Tahiti ; elle portait un chef, l’aïeul d’Itia, la mère de Pômare II. Les premiers habitants de cette île arrivés quelque temps auparavant, et par une autre route, s’empressèrent de prendre ce chef pour souverain. Gomme Tubuaï gît dans le Sud de Tahiti, à environ 350 milles dans le Sud de Raiatea, le coup de vent venait presque sûrement du Nord-Est.

J. Williams apprend qu’il trouva, en 1832, à Manua, l'une des Samoa, un habitant de l’ile Raïvavaï (3), île placée dans

(1) Researches, vol. I, p. 55.

(2) Ibid . vol . Il, p. 392.

(3) Egalement appelée Yavitu, Laïvave, Laïvavai.

le Sud-Est de Manua» et éloignée d’elle de 2000 milles» ditil. C’était en revenant de Tubuaï, que cet homme et vingt autres avaient été entraînés jusque-là par un fort coup de vent. Ving*t personnes étaient mortes avant l’arrivée à Manu a, après être restées trois mois à la mer (1),

Manua appartenant aux Samoa et Raïvavaï faisant partie des lies Australes» l’entraînement avait nécessairement été occasionné par un coup de vent de Sud-Est.

Le même écrivain cite le fait suivant : Un canot de Rurutu se rendait à Raiatea» île plus au Nord que la première. Un coup de vent survenant, le canot est entraîné en dérive pendant cinq ou six semaines, et finit pas rencontrer une grande île basse peuplée et appelée Manaïki. De là, entraîné par un autre coup de vent» il rencontra une île du même groupe, nommée Rakaana, située à 25 milles de la première et peuplée par des indigènes ressemblant aux habitants des Paumotu. J. Williams dit que ce groupe se compose de cinq îles, dont quatre sont appelées Manaïki, Rakaana» Mautorea et Pakara. Il les suppose à deux journées de cbe* min dans le Nord-Est d’Aïtutaki (2) ; il croit que ce sont les îles Seilly des cartes (3). Enfin après deux mois, le canot arriva à l’île Keppel, la Niu-A des indigènes, située à 15°56, lat. Sud, et à 176°10, long*. Ouest. Cette île ajoute M. Williams, est à 1900 milles de Rurutu.

Il faudrait d'abord savoir exactement à quel groupe appartient Manaïki, pour pouvoir dire avec quels vents le canot venant de Rurutu a été entraîné jusque-là. Il est évident que si Manaïki fait partie des îles Seilly, c’est à la suite d’un coup de vent de Sud ou de Sud-Est, ces dernières îles se trouvant presque dans le Nord de Rurutu. Mais Williams lui-même dit ailleurs que les îles Manaïki et autres seraient les îles Mumphrey des cartes (4). Or» ces îles gisant dans le Nord-Nord-Ouest de Rurutu» l’entraînement dans

(1) A Narrative » p. 411.

(21 Ouvr. cité, p. 468.

(3) C’est en effet le gisement des îles Seilly.

(4) Iles découvertes en 1822 par le capitaine de ce nom.

ce cas, aurait plus probablement eu lieu à la suite de vents de Sud-Est.

Enfin le même observateur cite encore le fait de quelques naturels d’Aïtutaki entraînés dans leur pirogue jusqu’à l’île Proby (l),qui est la Niu-a-Foho d’Edward Edwards, entre les îles Tunga et les Samoa. D’après lui cette île se trouve à 1000 milles dans l’Ouest d’Aïtutaki. C’est donc avec le vent d'Est ou de Sud-Est que l’entraînement a eu lieu.

Dans un article écrit par le capitaine de commerce Lucas et publié dans le journal Y Océanie (2), on voit l’exemple d‘un indigène de l’île Vaïraatea, entraîné par un coup de vent jusqu’à l’île de la Harpe, qui gît dans le Nord -Nord- Ouest de la première. Le vent soufflait très probablement du Sud-Est ou du Sud.

Aujourd’hui l’on sait que l'île Uvea (3), l’une des îles Loyalty, près de la Nouvelle-Calédonie, et éloignée des îles Tunga de plus de 1100 milles dans l’Ouest, a reçu autrefois une colonie de Polynésiens ; cette colonie s’y établit quoique l’ile possédât une population primitive toute mélanésienne. Il existe une tradition rapportant que cette colonie y est arrivée dans une grande double pirogue, entraînée des Tunga par un fort coup de vent qui ne pouvait être qu’un vent d’Est ou de Nord-Est ; mais une autre tradition semble établir, et le nom Sud de l’île pourrait le faire croire, que la colonie n’était partie que de l’île Wallis, l’Uvea aussi des Polynésiens, qui n’est pas très éloignée, mais au Nord-Est des Loyalty (4).

(1) Cette île a été découverte en 1791 par Edward Edwards, le capitaine de la Pandora. Elle a ainsi été nommée par lui en l’honneur de son commissaire, Proby : c’est Pile Ono-Afn de quelques navigateurs.

(2) Journal publié sous les auspices du gouverneur Bruat à Tahiti, pendant quelques années, seulement, 1844-46. Le journaliste d’abord désigné par le ministre Guizot, était le spirituel Gosse, qui dans une de ses boutades, a écrit l’histoire naturelle des membres du Muséum, de son temps.

(3) Cette île Uvea est l’île Halgan, découverte par l’Astrolabe sous le commandement de d’Urville, dans sa première campagne en 1827.

(4) Voir ce que disait à ce sujet M. J. Garnier, ( les Loyalty

Toujours est-il que les descendants de cette colonie ont conservé la plupart des traditions et presque tout le langage de leurs pères, bien qu'ils soient en même temps initiés aux traditions et au langage des Mélanésiens parmi lesquels ils sont nés. Comme le dit avec raison Pritchard (1), ce ne serait pas sans surprise qu’un visiteur de cette île, dans cent ans d’ici, trouverait la légende, les traditions, le langage, les habitudes, les coutumes des Tunga mêlés aux traditions, aux caractères philologiques, aux habitudes et aux coutumes des Mélanésiens, s’il ignorait la fusion qui s’est opérée entre les deux races par suite d’un accident de mer.

Ajoutons qu’il n’est peut-être pas d’exemple qui fasse mieux comprendre comment les trois groupes Tunga, Fiji et Samoa se trouvent avoir tant d’affinités linguistiques et tant d’autres similitudes.

Tous les faits d’entraînement cités jusqu’à présent se sont passés, comme on voit, il y aplus ou moins longtemps ; mais il ne faut pas croire qu’il n’aient plus lieu : ils sont au contraire très fréquents.

Ainsi on cite des pirogues, parties de l’attolon Penrhynn pour se rendre aux Samoa, qui ont été recueillies par des navires après peu de jours de départ, à plus de huit cents milles àl’Ouestdes îles Penrhyun. Ces îles se trouvant dansleN. E. des Samoa, elles avaient donc été entraînées bien probablement par des vents d’Est ou de Sud-Est.

Pritchard rapporte que, vers 1858, deux doubles pirogues ayant près de deux cents personnes à bord, furent entraînées de Tunga-Tapu vers l’Ouest à environ 350 milles, sur les récifs appelés Nikaeloff et Simonofl, qui se trouvent au Sud des Fiji. De là, après avoir réparé leurs canots sur un banc de sable, les naufragés se rendirent à l’île Ono, où

p. 271), le P. Montrousier (Bull, anthrop.et Lettres )i et ce que nous en disons. Uvea (Wallis) est à l’Ouest des Samoa et presque auNord des Fiji et des Tunga.

(1) Polynésian Reminiscenses , p. 404»

heureusement pour eux, ils purent arriver avant un fort coup de vent de Sud-Est. Ono est Pile des Fiji la plus proche des îles Tunga ; n’y trouvant pas assez de terre pour assurer leur existence, ils la quittèrent bientôt, et furent assez heureux pour rallier leur île.

Nous ferons à cette occasion une observation, c’est que des canots qui entreprennent si facilement et depuis si longtemps des voyages aux Fiji, ne devaient pas se croire bien éloignés à la distance de, 350 milles. Mais cet exemple constate une fois de plus les entraînements des Tunga vers les Fiji dont nous avons si longuement parlé.

Le même écrivain dit encore qu’en 1863, un grand double canot allant de Yavau à l’une des Samoa, fut tout-à-coup surpris par de forts vents d’Est et jeté dans le plus triste état sur l’île Lomaloma dans les Fiji : cette île gît à environ 300 milles à l’Ouest. Il y avait parmi les voyageurs, plusieurs jeunes fils de chefs du plus haut rang, qui se rendaient aux Samoa pour s’y faire tatouer. Les parents les crurent perdus ; mais quatre mois après, ils apprirent qu’ils étaient arrivés sains et saufs aux Fiji.

Faut-il comprendre le fait suivant, que rapporte encore Pritchard, parmi les faits d’entraînement de l’Est à l’Ouest ? Nous ne le pensons pas.

En 1862, dit-il, un chef del’île Atafu (du groupe Union) (1) nommé Fori, fut tout à-coup surpris par un coup de vent, et après avoir erré pendant quelques jours, son canot alla faire côte aux îles Samoa. Il était parti d’ Atafu pour aller à Faka- Ofo, autre île du même groupe, éloignée d’environ 80milles. Bien accueilli aux Samoa, il n’y resta que quelque temps, le navire des missionnaires, le John Williams , s’étant chargé de le rapatrier avec tous ses gens.

Or, comme le groupe Union gît dans le Nord-Nord-Ouest

(1) Le groupe Union des cartes paraît être composé de trois îles appelées Oatafu, Nuku-Nono etFakaafo plus à l’Est queVaïtupuou Oaitupu. A Faka-Ofo ou Afo, les habitants ne vivent entièremnt que de noix de cocoset de Pandanus ; on n’y a trouvé aucune trace indiquant qu’ils connaissent Fart de cuire ou de faire du feu (Dr Waït’s anthropology , p. 272.)

des Samoa, ce serait donc probablement à la suite d'un coup de vent de Nord-Ouest, que le canot de Fori aurait été porté aux Samoa.

On cite du reste une foule de pirogues entraînées de quelques-unes des îles du même groupe, qui ont été rencontrées par les navires baleiniers, et dont les équipages ont été déposés aux Samoa.

Enfin le même observateur attribue le peuplement de la petite île Yaïtupu, à un entraînement involontaire ; nous citerons textuellement ses paroles. (1) « Les naturels de cette petite île à lagon, disent que leurs ancêtres venaient des Samoa, qui gisent à environ sept cents milles dans l’Est de Yaïtupu. Les arrivants étaient des hommes, des femmes et des enfants. Ils se rappellent encore les noms de plusieurs des hommes et des femmes et ils désignent dixsept chefs comme ayant régné successivement sur l’île depuis l’arrivée des émigrants involontaires, ce qui fait remonter le peuplement accidentel de cette petite île à au moins trois cents ans. Les descendants de ces émigrants restèrent sur Vaïtupu tant que l’île pût les nourrir, mais ils finirent par émigrer d’île en île sur celles avoisinantes éloignées seulement de quarante à soixante milles et couvrant ensemble un espace de trois à quatre cents milles. Ces migrations successives ont laissé des traces sur chacune de ces îles qui étaient soumises et avaient chacune près de trois cents habitants, quand en 1862, les Péruviens voleurs d’esclaves vinrent en enlever un bon nombre. Ces mêmes indigènes disent que les Tongans sont venus de temps en temps attaquer leurs îles, mais qu’ils les ont repoussés; ce sont du reste les seules guerres qu’ils aient eu à soutenir depuis le départ de leurs ancêtres des Samoa. »

Pritchard ajoute : « Ils ont conservé toutes les mœurs, les coutumes et les traditions de leurs ancêtres, quoique leur langage ait éprouvé quelques légers changements, changements qui semblent être dus à leur passage d’îles à hautes montagnes à des îles de corail basses et à lagons. »

« Les naturels, dit-il enfin, rapportent que leurs terres (1) Quvr. cité, p, 403»

actuelles étaient inoccupées lors de la venue de leurs ancêtres dans deux doubles canots. »

Nous avons voulu citer en entier cet exemple parce qu’il est le premier parmi les entraînements involontaires où l’on voit une colonie entraînée, rencontrant un point inhabité et s’y fixant. Presque tous les autres points au contraire ont été trouvés par eux occupés, soit par la même race, soit par une autre race. Nous ne voulons pas dire pour cela que jamais les canots entraînés n’ont rencontré d’autres îles désertes : le raisonnement seul indiquerait le contraire, s’il n’y avait pas d’autres exemples. Nous voulons seulement faire remarquer que parmi touslesfaits d’entraînement précédemment cités, il n’en est pas un seul qui eût eu lieu sur des îles sans habitants. N’y aurait-il, en effet, que l’exemple du peuplement de Vaïtupu et des îles voisines, dont parle Pritchard, qu’il faudrait admettre que d’autres petites îles ont pu être peuplées de la sorte. Néanmoins ce n’était pas ce qui arrivait le plus souvent d’après tous les faits connus : ces îles n’étaient généralement occupées qu’intentionnellement, c’est-à-dire qu’on s’y rendait dans le but de les peupler, comme semble le prouver le récit, s’il est exact lui aussi, qui a été fait à H. Haie pour les îles Kingsmill, des Carolines.

Quand les entraînements avaient lieu dans des îles offrant peu de ressources, le premier effort des naufragés était d’en sortir (1) et nous allons tout-à-l’heure en rappeler un exemple bien connu ; mais s’ils avaient lieu dans les îles habitées, ils attendaient naturellement avec plus de patience le moment d’en repartir et ils y demeuraient même parfois en y formant des colonies bien distinctes, comme nous l’avons fait voir en parlant de celles des Fiji, Tanna, Futuna, etc. Le fait que nous venons d’emprunter à Pritchard est du reste l’un de ceux qui font le mieux comprendre le peuplement des îles Carolines par les Polynésiens méridionaux.

(1) C’est ce qui est arrivé à Pitcairn, qui avait été habitée avant l’arrivée des révoltés de la Bounty , et à l’île Malden, etc., qu’on a rencontrées désertes avec des traces évidentes du séjour de quelques naufragés.

Mais si les faits que nous avons rapportés prouvent tous qu’ils ont été produits par des vents poussant de l’Est vers l’Ouest et du Sud-Est vers le Nord-Ouest, s’ils sont bien des témoignages favorables à l’opinion qu’Ellis, Moërenhoüt et tous les partisans de l’origine Américaine ou de laprovenance d’un ancien continent ont soutenue, on va voir, par ceux que nous allons citer encore, que les entraînements n’ont pas eu lieu invariablement, comme on l’a dit, de l’Est vers l’Ouest, mais aussi de l’Ouest vers l’Est et dans les directions les plus diverses. Déjà nous avons fait remarquer que plusieurs des entraînements de l’Ouest vers l’Est étaient connus quand Ellis et Moërenhoüt soutenaient l’opinion contraire et nous avons montré notre surprise de voir Ellis particulièrement passer sous silence les deux plus importantes qu’il ne pouvait pas ignorer. D’autres écrivains n’y regardant pas de si près, se sont servis de ces faits pour appuyer leur opinion quelle qu’elle lût, (origine américaine, polynésienne ou asiatique,) sans se douter peut-être que ces entraînements avaient eu lieu avec des vents poussant de l’Ouest vers l’Est, et il n’y a guère que les partisans modernes de l’origine asiatique ou malaisienne des Polynésiens, qui les avaient mis en relief pour appuyer leur hypothèse.

Le premier fait d’entraînement de la partie de l’Ouest vers l’Est, est dû à Wilson, le capitaine du Duff , ce navire qui alla porter les premiers missionnaires anglais en Océanie (1). On voit dans l’introduction de son voyage, que quand il visita Tubuaï, cette île était peuplée depuis assez peu de temps par des Océaniens venus de l’Ouest, c’est-à-dire de Pile Rimatara, qui gît en effet dans l’O. ou l’O. N. O de Tubuaï. C’était en voulant aller à une île voisine, Rurutu, l’O-Hiteroa de Cook, qu’ils avaient été entraînés à Tubuaï par un fort coup de vent qui n’avait pu souffler que de l’Ouest ou du Nord-Ouest. N’osant pas retourner à leur île, ou n’en ayant pas les moyens, ils se trouvaient encore sur cette île, vingt ans après, comme l’a appris Ellis qui la visita en 1817. On a vu que l’année précédente, il était arrivé

(1) A missionary voyage to the Southern Pacific Océan performed 1796-98, in the Ship Duff, cap. J. Wilson. London 1799.

une pirogue de Tahiti, entraînée par les vents, et que ce fut le chef de cette pirogue, l’aïeul de la mère de Pômare II, que les colons de Tubuaï prirent pour souverain. Mais il est évident que cette pirogue avait été entraînée jusque-là par d’autres vents que ceux qui avaient amené la pirogue de Rimatara, c’est-à-dire par des vents de Nord-Est.

Le même capitaine Wilson, lors de son naufrage aux îles Pelew, avait déjà pu observer un cas d’entraînement de l’Ouest vers l’Est. Nous en avons parlé ailleurs.

Tous les ethnologues connaissent l’exemple, cité par le navigateur russe Kotzebüe et par l’un de ses compagnons, le peintre Choris, du fameux Kadou, entraîné fort loin dans le Sud-Est de son île. Choris rapporte (1), que le Rurick trouva en 1817, sur l’île Aour, dans l’archipel des Radack, un indigène de Pile Oulea (laGiuliay de Rienzi,) qui gît dans le Sud de Guam, tandis que les Radack se trouvent dans le Sud-Est des Mariannes. Cet indigène se nommait Kadou. Il était parti avec trois de ses compatriotes pour aller à la pêche ; un coup de vent les poussa très loin en mer et les mit dans l’impossibilité de retouver leur île. Ballottés pendant « huit lunes » ils finirent enfin par rencontrer l’île Aour où ils furent parfaitement accueillis, et où ils restèrent. Ils s’y trouvaient depuis quatre ans quand le Rurick toucha dans ces îles. Kadou, profitant de sa venue, demanda et obtint d’embarquer sur ce navire avec lequel il s’éloigna quelques jours après des îles Radack (2) pour aller sur la côte Nord-Ouest d’Amérique.

C’est à lui que Kotzebüe et le naturaliste de Chamisso durent les premiers renseignements exacts sur les Carolins et particulièrement sur ceux des îles Radack. Kadou avait parcouru toutes les îles voisines d’ Oulea (3) sa patrie, et il avait visité, entre autres, les îles Pelew. Tous les ans,

(1) Voyage pittoresque autour du Monde. — Paris, Didot, 1822. p. 14 et 17.

(2) Les îles Radack ou Otdia de Kotzebüe sont les mêmes que les îles Marshall, d’abord appelées Chatkam par ce navigateur.

(3) Cette île est l’île Uap ou Gouap de d’Ur ville ; n jus l’avons visitée avec lui en 1828.

disait-il, ses compatriotes faisaient un voyage à une île qu’il ne pouvait désigner par son nom, mais où le fer qu’ils allaient échanger était appelé lulu : comme c’est le nom donné au ter à Guam, il est probable qu'il voulait parler de cette île.

En résumé, les Radack se trouvant dans l’Est d’Oulea ou Giuliay, il est évident que c’est par des vents de la partie de l’Ouest, c’est-à-dire Ouest ou Nord-Ouest, que Kadou et ses compatriotes avaient été entraînés à plus de 1500 milles anglais (2700 kil.) dans l’Est de leur île.

Aour se trouve en effet par 8°, 18’ L. N. et 188°51’ long. O. du Méridien de Greenwich, (191° 11’ Paris); tandis qu’Ulea, ou comme on l’appelle encore Gouap, Ouap et Yap, gît par 9°25 L. Nord et 135°41 long. Est, d’après d’Urville.

Un troisième exemple a été observé dans les îles de la Société en 1820. A cette époque on vit arriver à Maurua, île qui gît à environ 20 milles dans l’Ouest de Porapora, une pirogue qui venait de Rurutu, l’une des îles Australes, située à 800 milles environ dans le S. S. O. de Maurua. Cette pirogue était restée près de quinze jours à la mer, et d’après le rapport de son équipage, on supposa, en exagérant sans doute comme lui, qu’elle devait avoir parcouru plus de 1000 milles.

Toujours est-il qu’elle n’avait pu être poussée à Maurua, que par un fort vent d’Ouest ou de Sud-Ouest, Maurua se trouvant dans le N. N. E. de Rurutu.

Mais le tait le plus connu et qui démontre le mieux l’existence des vents d’Ouest, en Polynésie, à certaines époques, est celui que Reechey a lui-même observé dans les Paumotu, à la suite de sa découverte de l’île qu’il a appelée Byam-Martin, et qui n’est autre que l’île Piuake des indigènes. Cette île gît par 19°48, et 142°45’ non loin de l’île découverte et appelée Cockburn par le même navigateur (1), l’île Bertero, de Moërenlioüt. Beechey trouva à Pinake une petite colonie de naturels convertis au Christianisme ; ils s’y étaient arrêtés à la suite d’un naufrage, après être partis de l’île Anaa ou de la Chaîne située à 300 milles dans l’Est de Tahiti.

(P Narrative ot a voyage tothe Pacific and Beering s strait , etc., p. 221-229. ^ J ô

Voici comment les choses s’étaient passées : à l’avènement du jeune Pômare au trône de Tahiti, un chef de l’île Anaa, dont le nom est resté inconnu, et un nommé Tuvari, avec cent cinquante de leurs compatriotes, s’étaient embarqués dans trois doubles canots pour aller rendre leurs hommages à leur nouveau souverain, l’île Anaa étant depuis longtemps tributaire de Tahiti. Déjà ils apercevaient le sommet de Maïtea, quand le vent d’Ouest vint les surprendre et les entraîner à une grande distance vers l’Est. Le calme survint, puis un autre coup de vent, et ce fut en vain qu’ils essayèrent de reprendre le chemin de Tahiti. Ils furent longtemps retenus par les vents ou les calmes, loin de toute terre ; leurs provisions furent bientôt épuisées, et il ne leur resta d’autre ressource que de dévorer les cadavres de ceux qui périssaient. Enfin ils rencontrèrent une petite île, que Beechey reconnut être l’île Barrow, et ils y séjournèrent treize mois pour se refaire ée leurs fatigues et se disposer à reprendre la mer. En quittant Barrow ou la Vanavana des . indigènes des Paumotu, ils touchèrent successivement à deux petites îles, dont la dernière était Pinake ou Byam- Martin, mais là, leur pirogue se défonça. Quand le Blossom, commandé par Beechey, les rencontra, ils s’y trouvaient depuis bientôt huit mois, occupés à la réparer autant que le leur permettait la privation de presque toutes choses. Beechey les trouva prêts à partir et ayant préparé pour leur nouveau voyage toutes les provisions nécessaires. Tous lui demandèrent à être rapatriés, mais Beechey ne crut pouvoir accorder le passage qu’à Tuvari ou Tuuari et à sa famille. Ce fut de lui qu’il apprit qu’ils étaient partis de l’île Barrow, sur trois pirogues, mais qu’ils n’avaient pas eu de nouvelles des deux autres. Après quelques jours de relâche à l’île de l’Arc, Beechey fit déposer Tuvari, sa femme et ses enfants, dans leur pays, l’île Anaa.

Comme le fait remarquer ce navigateur, l’île Barrow étant à 420 milles directement dans l’Est d’Anaa, si l’on ajoute cent milles faits les premiers jours pour se rapprocher de Maïtea, et la distance parcourue avant d’atteindre Barrow, c’est au moins 600 milles qu’ils ont faits et pour ainsi

dire directement de l’Ouest à l’Est, c’est-à-dire avec des vents nécessairement de l’Ouest.

Il n’est pas de fait qui démontre mieux l’existence des vents d’Ouest à certaines époques ; il n’en est pas qui fasse mieux comprendre la possibilité d’un peuplement d’île déserte par voie d’entraînement involontaire, et, par suite celle des migrations. Aussi Beechey concluait-il de ce fait que de pareils cas avaient du se présenter, et qu’ils avaient pu suffire pour peupler beaucoup d’îles. Voici ce qu’il dit à ce sujet (1) :

« L’accident qui a jeté sur notre route Tuwari et ses compagnons emportés malgré tous leurs efforts à 600 milles, dans une direction contraire à celle des vents alisés, nous a heureusement mis à même de détruire les objections faites par l’opinion générale. Et quoique ce soit le seul cas de son espèce (2), il est certain, qu’il est du plus haut intérêt, tant par sa singularité, que par la possibilité du fait qu’il démontre. Ce n’est pas une raison, parce qu’il est le seul venu à notre connaissance, que d’autres canots n’aient pas partagé un pareil destin, et des milliers peut-être ont pu être entraînés vers les îles les plus éloignées de l’Archipel et les avoir peuplées. »

On a vu que Beechey, avec intention, sans nul doute, a évité de s’appesantir sur le lieu qui aurait pu être le lieu d’origine première des Polynésiens, mais qu’il partageait, à cet égard, l’opinion de R. Forster puisque, par ce fait, il voulait démontrer que les îles Polynésiennes avaient pu recevoir leurs habitants de l’Occident, contre la direction des vents alisés. On peut croire, du reste, qu’il n’avait pas d’idée bien arrêtée sur ce sujet. Ainsi qu’on a pu le voir encore, il admettait qu’une race d’hommes, sans dire laquelle, mais différente de celle qui occupe aujourd’hui l’île de Pâques,

(1) Ouvr. cité, p. 252.

(2) Ce n’était pas le seul -cas, comme nous l’avons montré, et Beechey ne pensait pas sans doute dans le moment à celui rapporté par Kotzebüe, de même qu’à celui observé par Wilson aux Pelew, à ceux du Japon, en Amérique, ou aux Sandwich, etc. (Voyez son ouvrage, p. 221, 229 et 252. Edit. 1831.)

avait disparu à la suite de quelque catastrophe. Mais, toujours est-il, que le fait cité par lui venait appuyer, comme tant d’autres l’ont fait depuis, l’assertion de La Pérouse : qu’on pouvait aller presque aussi facilement de POuest vers l’Est que de l’Est vers l’Ouest, à certaines époques de l’année.

Nous pourrions ajouter à ces exemples beaucoup d’autres faits, bien connus aujourd’hui, mais nous nous bornerons aux suivants, car nous n’en finirions pas s’il nous fallait citer tous ceux qui ont été observés par les Européens, depuis qu’ils sont fixés en Polynésie.

Les partisans des entraînements constants par les vents alisés citent le fait de la jonque japonaise qui s’est brisée en 1832 sur l’île Oahu, dans les Sandwich, après avoir été battue par la mer pendant plusieurs mois. Il ne restait plus que quatre hommes des neuf composant l’équipage au moment du départ. Or, ce qu’ils n’avaient pas remarqué sans doute, quand ils regardent ce fait comme favorable à leur opinion, c’est que l’entraînement n’avait pu être effectué que par des vents d’Ouest ou de Nord-Ouest, puisque le Japon est situé dans l’Ouest ou l’O. 1/4 N. O. des îles Sandwich. Il en est de même pour tous les autres exemples de jonques japonaises, entraînées et finissant par faire côte sur quelque île éloignée ou par atteindre le continent d’Amérique qui, par rapport au Japon, se trouve dans l’Est et le Nord- Est.

M. J. Garnier (1) rapporte qu’àSan-Barbara, en Californie, on a trouvé une peuplade d’origine japonaise dontonignore l’époque d’arrivée. Elle a conservé non seulement le type, mais encore le langage à un degré suffisant pour avoir pu converser avec des Japonais qui, en 1861, abordèrent ce port. Cette tribu erratique arriva probablement, dit-il, à la faveur du grand courant et des vents variables qui régnent sur les parallèles séparant le Japon de la Californie.

Nous-même, nous trouvant en 1827 dans les îles Fiji, nous avons entendu raconter par Je naufragé espagnol recueilli par Y Astrolabe, qu’une pirogue de Rotuma, poussée par un

(I) Les migrations humaines en Océanie , p. 29. Voy. aussi Archives de la commission scientifique du Mexique , t. III, p. 420»

coup de vent de Nord-Ouest, était arrivée dans l’île où il s’était fixé.

Ainsi donc les entraînements involontaires, en montrant que les canots étaient portés parfois à des distances considérables, témoignent eux-mêmes que les migrations étaient possibles; ces entraînements, joints à toutes les autres causes indiquées, prouvent qu’elles étaient pour ainsi dire indispensables, le plus souvent peut-être forcées, mais réelles, comme l’établissent nettement les traditions pour celles qui se sont effectuées du pays d’origrne première, l’Hawahiki, à l’Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande.

Il n’est donc pas permis, croyons-nous, de les mettre en doute, car aussi bien il y a encore en leur faveur d’autres témoignages qui viennent démontrer, peut-être plus que tout ce qui précède, la nécessité des migrations.

Le plus important est le fait d’une langue homogène parlée par les Polynésiens dans toutes les îles, malgré leur éloignement les unes des autres ; ce fait prouve, d’autre part, que cette langme émanait d’une même contrée, où elle était en usage avant la dispersion. Sans les migrations en effet, il serait impossible de comprendre comment tant d’îles, séparées quelquefois par des espaces de mer considérables, auraient conservé et parlé un même langage. Car on ne saurait trop le répéter : non seulement les Polynésiens ne parlent tous que des dialectes d'une seule et même langue primitive, mais en outre, cette langue primitive, si longtemps restée inconnue, n’est autre que la langue Maori elle-même, avec de légères modifications dues à l’isolement et à l’influence de certaines circonstances.

Elle est si bien la langue-mère, qu’il suffit de restituer au premier dialecte polynésien venu la ou les consonnes changées ou supprimées ou seulement de les remplacer par une plus expirée, pour que le mot maori soit, non seulement reconstitué, mais qu’il ait encore la même signification. Ceci explique comment le Tahitien Tupaia pouvait se faire comprendre d’emblée par les Nouveaux-Zélandais et

saisissait le sens de leurs paroles ; d’où la remarque si exacte des premiers voyageurs, Banks, Crozet et Anderson sur l’affinité des langues polynésienne et néo-zélandaise.

Tupaia, il est vrai, avait été grand-prêtre aux îles de la Société ; il connaissait par conséquent cette langue spéciale que les prêtres et les chefs employaient entre eux pour n’être pas compris du peuple ; mais nous l’avons dit ailleurs, cette langue, d’une manière presque certaine, était l'ancienne langue des émigrants, c’est-à-dire la langue Maori. Tout autre Tahitien non initié au sacerdoce n’eût probablement pas compris aussi facilement que lui les Nouveaux-Zélandais ; mais il y serait certainement parvenu bien vite, tant l’analogie est restée grande, malgré les changements survenus entre les deux langages. On sait du reste, aujourd’hui, par M. Taylor, que les Tongans eux aussi peu ventconverser avec les Nouveaux-Zélandais dès la première entrevue.

Il n’y avait pas que le groupe des îles de la Société qui possédât une langue spéciale, une langue sacrée pour ainsi dire ; il en était de même dans plusieurs autres archipels, aux Mariannes, aux Sandwich, aux Marquises, etc. A la Nouvelle-Zélande, les chefs et les prêtres recouraient à un langage particulier pour pouvoir converser entre eux sans être compris de la foule. Les uns ont cru voir dans ce langage un dérivé du Sanscrit, d’autres un dérivé des langues malaises ; mais, à n’en juger que par quelques vieux mots à peine compris des générations actuelles, mots ayant tous le type Maori, ce langage ne devait être que celui .des ancêtres de l’Hawahiki, c’est-à-dire la langue des Tinirau, Whakatau, Maui et autres, qui se serait un peu modifiée après l’arrivée des émigrants dans l’Ile-Nord d’abord, et plus tard en Polynésie, tout en restant toujours la même par le fond (1).

M. Thompson croyait que cette langue était sanscrite ;

(1) Les îles Sandwich avaient également une langue particulière réservée aux chefs, et nous avons pu nous assurer nous-même sur les lieux que les Marquésans en possédaient aussi une à l’époque de la prise de possession par la France. Toutefois, c’est vainement que nous avons cherché à obtenir quelque mots de cette langue^

pour soutenir cette opinion, il a même cité un assez bon nombre de mots, qui, à part trois ou quatre, sont véritablement trop dissemblables pour qu’on puisse partager sa croyance (1). Il en est de même de celle de M. Taylor qui, pour l’appuyer, fournit une longue liste de mots (2), mais sans remarquer que ces mots prouvent tout aussi bien que les Maori tenaient leur langue des Grecs, des Goths, des Latins ou même des Anglais, des Russes et des Français, que des Malais, des Hébreux ou des Indiens.

Une seule chose est donc certaine, c’est que cette langue était la même que les ancêtres avaient parlée ; elle avait subi, avec le temps et les circonstances, les légers changements qui en ont fait les dialectes polynésiens qu’on connaît mais elle était, comme elle est toujours, une langue à part, parlée seulement par les Néo-Zélandais, et par leurs descendants les Polynésiens, dans toutes les îles quils ont occupées.

Sans les migrations encore, ainsi que le disaient MM. Perier et Broca dans la discussion qui s’éleva à ce sujet au sein de la Société d’Antropologie, non seulement l’analogie des langues serait inexplicable, mais on ne s’expliquerait pas davantage l’analogie des mœurs, des religions, des armes, des industries. Sans elles enfin, il serait impossible d’expliquer l’analogie des caractères physiques des Polynésiens, qui, répétons-le encore une fois, sont, à part quelques légères différences dues aux influences locales, absolument les mê-

La princesse Putona, Hakahiki-Nui, qui nous a fourni tant d’autres renseignements, ne voulut jamais nous en citer un seul. On eût dit qu’elle craignait de manquer à son devoir en les faisant connaître, ce qui prouve bien le caractère sacré qu’on lui attribuait. Pourtant, peut-être aussi les ignorait-elle, car elle s’était montrée jusque-là assez peu respectueuse pour les choses les plus saintes. Si elle en eût su quelques-uns, elle nous les aurait probablement fait connaître comme tous ceux de la langue employée par les Kaioï entre elles, pour mieux tromper leurs maris, ou Vahana. (Voir nos recherches et observations sur les Marquises.)

(1) On a vu que Buschmann niait l’existence des mots sanskrits en Polynésie, à l’exception d’un seul. (Voy. vol. I, p. 157.)

(2) Ouvr. cité, p. 199.

mes, dans toutes les îles, depuis la Nouvelle-Zélande jusqu’à Pâques et aux îles Sandwich. Cette dernière analogie prouve encore plus que les autres la nécessité des migrations. Si, en effet, les Polynésiens fussent venus, comme Font soutenu quelques écrivains, d’un immense continent en partie disparu, ils auraient presque certainement présenté de plus grandes différences de type, ainsi que M. de Quatrefages l’a si bien démontré.

En résumé donc, non seulement l’étude des traditions, la comparaison des langues, celle des mœurs et des caractères physiques indiquent que les Polynésiens ont eu une origine commune et un même point de départ, mais tous les faits traditionnels conservés par lès Océaniens, tous ceux observés par les Européens, toutes les légendes qui leur ont été communiquées, tout ce qu’on a dit des langues, des connaissances géographiques des Polynésiens, de leur manière de naviguer, et jusqu’aux causes des émigrements, prouvent que c’est par la voie des migrations que les îles polynésiennes ont été peuplées. Seulement, de l’exposé que nous avons fait des divers entraînements connus auxquels plusieurs écrivains ont cru pouvoir attribuer uniquement le peuplement de l’Océanie, il semble résulter que ces entraînements qui se sont opérés avec les vents les plus opposés, n’y ont pas contribué autant qu’on l’a cru ; ils n’y ont probablement pas contribué ailleurs que dans les quelques petites îles que nous avons citées • Anuta, Tukopia, Rotuma, Kings’mill, Tupua, Pitcairn, Malden, Vaitupu, Pinake, ainsique dans quelques autres encore, trouvées comme elles désertes à l’arrivée des canots entraînés.

Sans doute, comme le faisait observer M. Perier, (1) « on a beaucoup abusé du principe de la dispersion et de l’émigration des peuples et du facile moyen de leur faire dispenser, soit la vie à des terres désertes, soit la lumière à d’autres nations ; » mais vraiment, en ce qui concerne le peuplement des îles Polynésiennes, il est impossible de nier les migrations, soit qu’on adopte la route que nous croyons

(1) Mémoires de la Société Antropologie, t. I, p. 493. — Sur l’Ethnogénie Egyptienne.

avoir été suivie, soit qu’on s’en tienne à celles qui ont été généralement admises, soit même que l’on admette l’ancienne existence d’un continent, qui aurait été en partie submergé. Dans ce cas, en effet, les migrations auraient encore été nécessaires, pour que l’on pût expliquer la présence des Polynésiens sur des îles, à la fois si nombreuses et si éloignées les unes des autres.

Du reste, ce n’est plus une question aujourd’hui : non seulement tous les écrivains anciens que nous avons cités croyaient aux migrations, mais ceux-là même, parmi les modernes, qui leur étaient d’abord le plus opposés, ont fini par les accepter. C’était même une question déjà résolue pour beaucoup, bien avant la savante discussion de la Société d’ Anthropologie de Paris.

Il est donc démontré que les îles de la Polynésie et toutes celles de la Micronésie, pour ne citer que les îles à populations de race polynésienne, ont été peuplées par voie de migrations .

Avant de tracer la marche que nous croyons avoir été suivie par les émigrants, nous allons examiner avec quels vents les migrations générales, c’est-à-dire les migrations intentionnelles, calculées, et, jusqu’à un certain point volontaires, se sont effectuées, d’après tous les écrivains et d’après nous-même. Les vents qu’on regarde le plus généralement aujourd’hui comme les ayant favorisées font eux-mêmes mieux comprendre leur existence. Puis, bien que nous n’y attachions pas une grande importance, nous examinerons, à notre tour, les dates admises par les différents auteurs, touchant ces migrations .

Vents qui ont servi aux migrations — On a vu, dans l’exposé que nous avons fait des diverses opinions des auteurs, que, suivant la théorie adoptée par eux, les uns ont soutenu ou soutiennent encore que les migrations vers la Polynésie ne se sont opérées qu’avec les vents d’Est, (de Nord-Est à Sud- Est) ; les autres qu’elles ont non seulement pu se faire avec

les vents d’Ouest, mais qu’elles ne se sont effectuées qu’avec ces vents.

On a vu également que les principaux partisans de la première opinion sont Zunig-a, Ellis et Moërenhoüt, auxquels il faut ajouter M. Jules Garnier. Tandis que parmi ceux de la seconde figurent la plupart des écrivains voyageurs, marins ou naturalistes et plus particulièrement La Pérouse, Beecliey, J. Williams, H. Haie, ainsi que MM. Gaussin, de Bovis, Thompson et de Quatrefages.

Pour les premiers-, les vents et les courants étaient des obstacles insurmontables à toute autre provenance que celle de l’Amérique ou d’un ancien continent submergé, plus oriental et méridional que les îles polynésiennes. Mais nous avons démontré qu’il en est tout autrement, et que les vents alisés sont remplacés, à certaines époques, par des vents contraires. Sans revenir sur ce qui a été déjà dit à ce sujet, nous croyons pourtant encore devoir rappeler ici que La Pérouse a été le premier à montrer que les vents d’Est ne sont pas un empêchement aux voyages de l’Ouest vers l’Est (1) ; après lui, tous les navigateurs ont fait la même remarque.

Kotzebüe, par exemple, en rapportant l’entraînement de Kadu, tant cité, est venu appuyer la possibilité d’aller dans l’Est avec des vents d’Ouest : car ce n’est que par ces derniers vents que le Carolin Kadu a pu être poussé dans le Sud-Est à plus de 1500 milles de son point de départ.

De même Beechey (2), par le fait d’entraînement qu’il a fait connaître et qu’il croyait, à tort, être le premier dans ce

(1) Bien que nous les ayons déjà citées, nous n’hésitons pas* en raison de leur importance, à mettre de nouveau ses paroles sous les yeux du lecteur: « On objectera peut-être, dit-il, (3«voL, p< 231), qu’il a dû être très difficile aux Malais de remonter de l’Ouest vers l’Est, pour arriver dans les îles Polynésiennes ; mais les vents d’Ouest sont au moins aussi fréquents que ceux de l’Est aux environs de l’Equateur dans une zone de 7 à 8 degrés au Nord et au Sud, et ils sont si variables qu’il n’est guère plus difficile de naviguer vers l’Est que vers l’Ouest. »

(2) Beechey admettait l’origine Malaisienne des Polynésiens (Y, ÎI, p. 252.)

sens, est venu démontrer lui aussi que les vents alisés ne s’opposent pas, dans certains moments, aux voyages de l’Ouest vers l’Est. Il dit lui-même, à cette occasion, que les vents d’Est sont fréquemment remplacés durant deux ou trois mois de l’année par les vents de la mousson d’Ouest, et il ajoute avec raison : « La cessation temporaire des vents alisés dans les mers et leur remplacement par la mousson d’Ouest n’a pas été assez prise en considération par ceux qui regardent l’existence des premiers comme une difficulté insurmontable ».

De même encore Dillon, celui qui a cité le plus d’exemples d’entraînements de l’Ouest vers l’Est, est venu appuyer l’opinion que les vents d’Ouest soufflent dans les mers en certains temps de l’année, et qu’il existe même dans les régions du grand Océan situées entre l’équateur et le parallèle 12° S. une mousson du Nord-Ouest et de l’Ouest.

Après Dillon, Moërenhoüt, tout opposé qu’il était àla possibilité d’une provenance malaise des Polynésiens, et à l’aide de vents d’Ouest, montre lui-même que les coups de vent d’Ouest n’étaient pas rares en Polynésie; il cite entre autres celui qui détruisit, en 1832, presque toute la végétation et les maisons d’Anaa et autres îles voisines, en élevant la mer à une hauteur considérable et en roulant des blocs entiers de corail ; ainsi que le coup de vent de Nord-Ouest, éprouvé la même année à Tahiti, où il produisit les mêmes effets. 11 montre, en outre, à son insu peut-être, que les départs pour aller aux îles du vent, avaient lieu avec des vents d’Ouest. Voici en effet, ce qu’il dit à ce sujet (1) : « Entre autres événements, on se souvient à Tahiti d’une flotte nombreuse qui était partie de Raiatea pour Tahiti, par un vent d’Ouest, quand à peu de distance de son point de départ, le vent sauta tout-à-coup au Sud-Est, et souffla si violemment qu’elle ne put même pas regagner Raiatea ; de sorte que les hommes qui la montaient ont dû nécessairement périr en mer, au bout de quelques jours, à moins qu’ils n’aient rencontré quelque île sur leur route. » Cet exemple n’est du reste qu’un de ces entraînements forcés vers l’Ouest, comme

(1) Voyage aux îles du grand Océan , t» II, p0 256.

on en connaît tant dans cette direction. Il indique surtout qu’on partait avec des vents d’Ouest quand on voulait se rendre aux îles plus orientales, ce qui est la manière de procéder générale des Polynésiens.

Nous croyons devoir citer ici le fait suivant rapporté par le capitaine Siddins, du brick Campbell-Macquarie , parce qu’il prouve lui même que la mousson du Nord-Ouest se fait sentir dans ces mers. Ce capitaine, passant dans les îles Fiji, trouva à l’île M’Bukatatanoa (1), la même sur laquelle se sont perdus YArgo et deux ou trois autres navires, un homme de Rotuma, qui avait été entraîné jusque-là avec quelques autres compatriotes partis de Rotuma huit ans auparavant, dans le but de se rendre àl’île Waïtupu, sur laquexie abondent les belles porcelaines blanches tant recherchées par les habitants pour orner leurs pirogues. Les vents les avaient éloignés de toute terre, et ce n’était que longtemps après qu’ils avaient fini par rencontrer l’une des Samoa d'abord, puis par arriver aux îles Fiji. « Je suis persuadé, dit Dillon à cette occasion (2), qu’il règne à Rotuma des vents d’Ouest, dans certains temps : autrement, qui aurait pu pousser l’homme que j’ai ramené à Tongatabou, depuis Rotuma jusqu’aux îles des Navigateurs, qui sont situées à plus de 600 milles dans l’Est ?

Comme on a vu encore, c’était l’avis de M. de Bovis qui, dans ses Recherches sur la société Tahitienne, dit : (3) a Une connaissance plus exacte de ces mers a appris qu’à certaines époques de l’année des vents d’Ouest y régnent transitoirement par séries qui vont de trois à quinze jours. » Suivant lui, c’étaient ces vents d’Ouest qui avaient toujours emporté l’émigration sur leurs ailes.

Enfin, c’était ayssi l’avis deDunmore-Lang, de J. Williams etc. ; par conséquent, c’était bien à tort que les anciens écri-

(1) Le récif est appelé sur les cartes récif Argo, parce que ce navire fut le premier qui s’y brisa ; il est très vaste et il s’étend du côté Nord de LaXemba pendant 27 milles, dans une direction Est et Nord-Est.

(2) Ouv. cité, t. II, p. 15.

(3) Annuaire de s îles de la Société , année 1 863, p. 22 2.

vains surtout soutenaient que les Polynésiens n’auraient pas pu venir de l’Ouest, et que les vents alisés s’y seraient formellement opposés ainsi que les courants. Aujourd’hui, c’est un fait acquis, les vents d’Ouest remplacent, à certaines époques et pendant un certain temps, les vents alisés de l’Est (Nord-Est à Sud-Est) ; et personne n’a mieux fait ressortir l’inanité de ces obstacles que M. de Quatrefages. Aussi nous nous contenterons de répéter ici que s’il n’y avait pas eu d’autres obstacles que ’ceux-là à une provenance asiatique ou malaisienne des Polynésiens, ces derniers auraient certainement pu venir des îles Indo -Malaises.

Mais ce fait acquis n’apprend pas quel vent a plus spécialement emporté sur ses ailes les premiers émigrants vers la Polynésie. Il prouve seulement l’existence et la possibilité des migrations et des voyages dans des directions diamétralement opposées. Il reste maintenant à déterminer quel est celui des vents d’Est ou des vents d’Ouest qui a joué le principal rôle dans les migrations raisonnées.

On voit d’abord, d’après tous les faits observés par les navigateurs tant anciens que modernes, et d’après tous les récits traditionnels des Polynésiens, qu’ils avaient recours, pour effectuer leurs voyages d’un archipel à un autre, tantôt h l’un de ces vents tantôt à l’autre, suivant la position relative de ces archipels : on profitait, naturellement, de ceux de l'Ouest pour aller vers l’Est et de ceux de l’Est pour se rendre à l’Ouest, comme on profitait de ceux du Sud pour aller au Nord, ou de tout autre plus favorable pour atteindre le but déterminé. Mais il semble surtout résulter de tous les faits venus à la connaissance des Européens, que c’était le vent d’Ouest qui était non seulement employé pour aller d’une île « sous le vent » h celle * du vent, » mais qui l’était en apparence plus volontiers que le vent d’Est, par les habitants des îles orientales pour se rendre à celles plus occidentales : c’était évidemment le résultat de la connaissance acquise de bonne heure par les Polynésiens qu’ils n’auraient pas à attendre trop longtemps les vents favorables pour leur retour.

Ainsi les Polynésiens, alors qu’ils n’avaient pas perdu,

pour la plupart, l’usage de leurs grandes pirog*ues, voulaient-ils aller à quelque île plus orientale que la leur, ils attendaient les vents d’Ouest; c’était surtout de l’un d’eux, du Sud-Ouest, appelé Arueroa à Tahiti, qu’ils profitaient, parce que ce vent donnait lieu à une mer très belle, et qu’il était accompagné d’un très beau temps. Mais il ne faut pas croire que les autres vents de la partie de l’Ouest ne leur servaient pas parfois : sans la crainte, fondée par leur expérience, et qui les leur faisait éviter le plus souvent à cause de la violence qu’ils pouvaient acquérir, ces vents d’Ouest à Nord-Ouest étaient même les meilleurs pour faire franchir rapidement les distances.

Ce qui prouve bien que c’était avec les vents d’Ouest qu’on se portait vers les îles plus orientales, c’est, comme l’apprend Ellis, (1) que les habitants des îles de la Société particulièrement, avaient des doubles pirogmes destinées seulement à ces voyages ; ils les appelaient Tiaï-Toerau, ce qui veut dire « attendre le vent d’Ouest ou de Nord- Ouest. (2) » Mais ce qui le prouve mieux encore, c’est qu’on ne fait pas autrement aujourd’hui même aux Tunga, aux Samoa et aux îles de la Société, où les grandes pirog-ues, il est vrai, n’existent plus et ont été remplacées par de petits navires européens ou par de simples baleinières américaines. Il en est de même aux Fiji, auxPaumotu, etc., où l’on se sert toujours des anciennes pirogmes des ancêtres. C’est non seulement ce qui nous a été dit sur les lieux, mais ce que nous avons vu nous-même ; c’était d’ailleurs ce qu’avaient appris beaucoup de voyageurs, sans soupçonner le plus souvent que c’était une règle générale en Océanie.

Les Tahitiens de nos jours veulent-ils aller à Anaa, vers l’Est : ils attendent les vents d’Ouest (S. -O.) comme les habitants de Raiatea attendent les mêmes vents (O. et N. -O.) pour se rendre à Tahiti . Déjà on a vu que Moërenhoüt, qui ne croyait qu’à l’action prépondérante des vents d’Est et de Sud-Est, disait lui-même que le navire du missionnaire J.

(Y) Recherches, p. 147.

(2) Tiai, attendre, rester, être pour ; toerau t vent d’Ouest ou de Nord-Ouest.

Williams dont il raconte l’entraînement jusqu’à Uatiu par des vents d’Est, était d’abord « parti de Raiatea pour aller à Tahiti, avec un vent d'Ouest. » Longtemps avant lui, Turnbull avait déjà signalé cette manière de faire des îles de la Société. «Dans les premiers mois de l’année, dit-il (1), le vent s’établit à l’Ouest avec pluie et tonnerre. Et c’est à cette époque néanmoins que les insulaires de Raiatea et de Huahine ont coutume de visiter Tahiti, » C’était enfin l’observation qui avait été faite dans les mêmes îles par Anderson, le chirurgien de Cook (2).

Une fois arrivés dans les îles plus orientales, les voyageurs attendent là, pour revenir chez eux, le retour des vents alisés Nord-Est ou Sud-Est. De même les Samoans veulent-ils se rendre aux îles Penrhynn : ils attendent les vents d’Ouest (S. -O.) qui les y conduisent directement ; mais une fois là ils attendent ceux de l’Est (N.-E.) pour revenir.

Pour aller aux Samoa, les Tongans ne se mettent en route qu’avec des vents de Sud-Ouest ou de Sud, derniers vents qui soufflent assez souvent, mais là encore, il leur faut attendre les vents de Nord-Est plein pour rallier leurs îles.

De même quand ils veulent aller aux Fiji, ils profitent des vents de Sud-Est ; mais pour revenir, il faut qu’ils attendent les vents d’Ouest (N. -O.), comme nous l’avons fait voir ailleurs.

En somme, tous les habitants des îles les plus occidentales attendent les vents d’Ouest pour se diriger vers les plus orientales, et, par contre, ceux des îles orientales ne partent

(1) Turnbull' s voyage round the world between the years 1801 and 1804, p. 307.

(2) D’après cela, ce serait donc probablement par erreur que M. J . Garnier, dans son travail : Les migrations humaines en Océanie , p. 46, a dit : « Mais dans aucun cas, ils ne se mettront en route de leur propre volonté avec un vent de la région de l’Ouest. Une longue expérience leur a enseigné que ces vents sont de simples accidents sans durée, qui, en outre, précèdent ou apportent les gros temps. Tous ceux qui ont pu vivre avec les Polynésiens reconnaîtront la vérité de ces assertions, et ces insulaires ne peuvent, en effet, agir autrement, puisqu’ils ne connaissent que la navigation vent arrière ou vent sous vergue.

qu’avec les vents alisés pour aller aux îles plus occidentales que les leurs. C’est ainsi que nous avons vu nous-même les habitants de rîle Anaa arriver à Tahiti avec des vents de Nord-Est ou d’Est, mais y attendre plus ou moins longtemps les vents de Sud-Ouest et d’Ouest, qui devaient les ramener à leur île. Autrefois ils ne faisaient pas autrement aussi bien dans ces îles que dans toutes les autres : seulement les voyages étaient alors beaucoup plus fréquents, beaucoup plus facilement entrepris, car ce n’est pour ainsi dire que depuis la venue des Européens qu’ils ont cessé d’être des navigateurs habiles et entreprenants.

Les traversées d’ane île à l’autre avec des vents d’Est étaient généralement beaucoup plus longues que celles faites en sens contraire. En effet, bien qu’ils soient plus fréquents qu’on ne l’avait d’abord cru, les vents d’Ouest ne se présentent qu’à des intervalles plus grands ; de plus, les Polynésiens ne se décidaient, comme ils ne se décident encore, à en profiter, qu’ après les avoir vu établis pendant plusieurs jours. C’est ce qui les faisait souvent tomber dans un péril plus grand que celui qu’ils voulaient éviter. Du moins telle est, à notre avis, l’explication la plus simple de la longueur de certains voyages qui ne demandaient parfois pas moins de plusieurs années pour être accomplis, malgré le peu de distance des îles entre elles : nous en avons cité des exemples en parlant des relations entre les îles Tunga et les îles Fiji. Là, en effet, il suffisait auxTongans qui voulaient retourner chez eux, de manquer, par prudence, les premières occasions qui se présentaient, pour être forcés d’attendre l’année suivante, et quelquefois une autre année encore (1).

Mais, ce n’était pas, et ce n’est pas, comme quelques écrivains l’ont cru, avec des vents soufflant d’une seule direction que les voyages étaient et sont encore entrepris, mais bien tantôt avec ceux d’un point de l’horizon, tantôt avec ceux d’un autre point, suivant la situation relative des îles. L’habitude prise par les Polynésiens d’at-

(1) Voir à ce sujet Moërenlioüt, t. II, p. 82, ainsi que les divers exemples que nous avons rapportés.

tendre les vents contraires à ceux qui les avaient emmenés pour revenir chez eux est généralement attribuée à leur peu de connaissances astronomiques. Certainement cela a dû être une des raisons de cette manière de faire dans les voyages lointains, car on comprend que, ne pouvant que médiocrement compter sur des connaissances si peu sûres, et pour ainsi dire réservées à quelques-uns d’entre eux, l’idée leur soit venue de bonne heure de s’éloigner directement, puis de faire la même route en sens inverse, afin d’avoir moins de chances de s’égarer ; mais cette habitude est peut-être due davantage à la difficulté qu’ont les grandes doubles pirogues de naviguer autrement que vent arrière ou grand largue, difficulté qui les met dans la nécessité de fuir devant chaque coup de vent qui vient à les surprendre. Non pas cependant que les grandes pirogues ne puissent elles-mêmes serrer le vent jusqu’à un certain point, comme nous les avons vu faire aux Tunga et surtout aux Fiji, alors qu’elles sont en vue du but à atteindre ; mais en réalité la seule allure facile pour elles est le largue et le vent arrière.

D’un autre côté, quand on remarque quelle grande quantité d’îles étaient connues autrefois des Tahitiens, comme l’at' teste la carte de Tupàia, quand on se rappelle toutes les traditions qui montrent qu’on ne craignait pas d’aller jusqu’aux îles les plus éloignées soit à l’Ouest, soit au Nord ou ailleurs, il faut bien reconnaître que, toute difficile qu’elle pouvait être, la navigation des pirogues polynésiennes n’était pas un obstacle aux longs voyages, et que puisqu’il y avait parfois de grands espaces de mer à franchir, les connaissances astronomiques des Polynésiens devaient être plus grandes qu’on ne l’a généralement cru.

A cette occasion, nous rappellerons seulement les voyages d’un prêtre des Sandwich, dans une contrée qui, soit qu’elle fût Tahiti, soit qu’elle fût la Nouvelle-Zélande, était à une distance considérable de son pays d’origine. Ce voyageur, on l’a vu, y était retourné trois fois avant de périr sans doute dans sa quatrième entreprise. Avait-il profité, comme le font ceux d’aujourd’hui, des vents soufflant d’une

direction pour s’en aller et de ceux d’une direction opposée pour revenir ? C’est probable, et dans ce cas, pour se rendre à Tahiti, il se serait servi des vents de Nord (N.-O. à N.-E.), de même que pour retourner il aurait saisi une série de vents du Sud (S. -E. à S. -O.), en relâchant sans doute sur la route, où les îles sont nombreuses et par trop éloignées les unes des autres. Mais si son voyage s’était fait à la Nouvelle-Zélande, il n’aurait eu qu’à se laisser emporter par les vents de Nord et de Nord-Est et par ceux de Sud et de Sud-Ouést pour revenir. La tradition né dit malheureusement rien de tout cela ; elle laisse même planer le doute sur ce point si souvent visité. Toujours est-il que ce fait, en outre qu’il montre le courage et la hardiesse des navigateurs polynésiens, établit d’une manière positive, que, quelles que fussent les difficultés de la navigation, ces derniers avaient des connaissances nautiques et astronomiques assez étendues.

Quelle qu’ait pu être d’ailleurs la raison principale de cette coutume des Polynésiens, d’attendre certains vents pour s’éloigner ou pour revenir, il est bien certain que c’était le moyen le plus sûr, en même temps que le plus simple d’atteindre leur but, surtout quand ce but n’était pas éloigné. L’expérience leur avait appris qu’ils pouvaient se mettre en route à certains indices du temps, et, dans ces cas, ils arrivaient sûrement et promptement. Mais, comme partout ailleurs, ces indices étaient souvent trompeurs; alors les vents changeaient, quelque coup de vent survenait et ils étaient exposés à périr à la mer si le hasard ne leur faisait pas rencontrer quelque île sur leur route. On a vu que les exemples d’entraînements opérés de la sorte sont nombreux : c’est à. eux que plusieurs petites îles doivent leur peuplement et qu’un certain nombre d’îles à population mélanésienne doivent les colonies de Polynésiens qu’on y rencontre. On a vu aussi que ces entraînements involontaires ont eu lieu plus fréquemment avec des vents d’Est (S.- E.) qu’avec des vents d’Ouest, au point que quelques écrivains ont soutenu, à tort, qu’ils avaient toujours été effectués de la sorte.

M. J. Garnier, se basant sur ce fait et sur ce « que les habitants de la Polynésie avaient connaissance de terres situées à TEst, alors que la réciproque n’existait pas, » (1) a été porté à conclure que les Polynésiens*provenaient de l’Amérique. Cette conclusion est un peu forcée : ces faits ne seraient favorables que s’ils constataient la venue de pirogues américaines, tandis qu’ils ne concernent qu’un certain nombre de pirog*ues polynésiennes entraînées de l’Est et du Sud-Est vers les îles plus occidentales.

D’autre part, est-ce que la connaissance d’un plus grand nombre d’îles de l’Est par les habitants de l’ Ouest, ne serait pas plutôt favorable elle-même à une provenance occidentale? Et puis, est-on bien certain que les habitants des îles de l’Est étaient si ignorants des îles de l’Ouest? On a vu que toutes les traditions parlent de ces îles et qu’elles en citent plusieurs. 11 ne pouvait pas en être autrement, puisqu’ils se disaient venus de l’Ouest. Sans doute on a eu raison de conclure, en voyant le petit nombre , en apparence, d’îles occidentales portées sur la carte de Tupaia, comparativement à celui des îles orientales et méridionales qui y figurent; mais il n’est pas moins vrai que les habitants des îles de la Société, par exemple, connaissaient de tout temps, d’après les traditions, les îles Tunga, Samoa, Manaia, etc., beaucoup mieux même qu’ils ne connaissaient celles de l’Est. D’autre part, si l’on ignore quelles étaient les connaissances des hommes de l’Est au sujet des îles de l’Ouest, c’est, il faut bien le dire, que les traditions de ces îles sont restées presque toutes inconnues. Cependant elles aussi disaient que les ancêtres des populations actuelles étaient venus du couchant, et d’un lieu appelé là, du même nom que dans la plupart des îles de l’Ouest, du Nord et du Sud. Ce dernier fait, à lui seul, est bien suffisant pour faire inférer que le peuplement de ces îles s-’ était plutôt opéré avec des vents d’Ouest qu’avec des vents d’Est, ainsi que le prétendent les partisans de l’origine américaine.

M. J. Garnier, pénétré sans nul doute de l’importance de

(1) Migrations humaines en Océanie , p. 47.

cette croyance en faveur de l'origine occidentale des Polynésiens, a cherché, par une explication originale, à la rendre plus favorable, au contraire, à la provenance soutenue par lui. Yoici ce qu’il dit à ce sujet (1) : « Il a dû arriver que les habhw^ts des Sandwich ont été emportés par les alisés du Nor^-Est, se dirigeant sur le Sud-Ouest et qu’ils ont atteint les petites îles que l’on trouve au Nord-Ouest des Samoa, où ils ont signalé la grandeur de leur île Hawaii, comparée à celle des îles où ils se trouvaient. Mais, comme on le voit, la tradition d’une grande terre ne pouvait arriver que de l’Ouest aux habitants des Samoa et à ceux de Tahiti. Aussi les Samoans se disent issus d’une grande terre occidentale ; les Tahitiens en ont à peu près conservé le nom, et Tupaia a placé Oheavaï dans l’Ouest. Au contraire* les Nouveaux-Zélandais placent l’Hawaïki dans l’Est et en font comme les Samoans le lieu de leur origine. »

Après tout ce que nous avons dit de la véritable position que nous assignons au lieu d’origine des Polynésiens, il est inutile sans doute de chercher de nouveau ici à soutenir notre opinion ; il doit suffire de renvoyer à la masse des témoignages que nous avons fournis contre la situation d’un Hawahiki dans l’Est ; mais il n’en est pas moins vrai que l’explication donnée par M. Garnier a quelque chose de spécieux, puisqu’elle permet de comprendre autrement qu’on ne l’avait fait jusquedà, comment l’idée d’une terre d’origine placée dans l’Ouest, aurait pu arriver aux Samoa et à Tahiti. Seulement il faudrait admettre, dans ce cas, que c’était bien, comme l’a dit Forster le premier, les émigrants des îles du Nord-Ouest des Samoa, c’est-à-dire les Carolines et les Mariannes, qui seraient allés peupler les îles plus à l’Est et plus au Sud de l’Océan Pacifique. Or, on a vu qu’aucun témoignage n’a jamais été fourni en faveur de ce fait et que toutes les données acquises après Forster semblent plutôt autoriser à penser le contraire, c’est-à-dire que ces îles ont été peuplées, dans l’origine, par des émigrants des îles Po-

(1) Les migrations polynésiennes, p. 54.

lynésiennes, au lieu d’envoyer les leurs peupler ces dernières (1).

Enfin, on a vu aussi que les îles Sandwich elles-mêmes placent le lieu d’origine première de leur race dans l’Ouest, tout comme le font toutes les autres îles ; nous avons déjà expliqué pourquoi, malgré qu’elles croient avoir reçu leurs habitants surtout de Tahiti, qui se trouve presque directement dans le Sud par rapport à elles.

Il est inutile d’insister plus longtemps sur une provenance dont l’impossibilité est pour nous démontrée, maintenant que nous avons fait connaître la manière de procéder des Polynésiens dans leurs rapports entre eux et avec la race mélanésienne .Nous allons chercher à préciser davantage avec quels vents les migrations raisonnées ont presque certainement été effectuées.

Excepté les partisans de l’origine américaine ou d’un continent submergé, tous les autres écrivains ont, avec raison, à notre avis, attribué ces migrations aux vents d’Ouest, et l’on a vu que c’était particulièrement l’opinion de J. Williams, de Dunmore Lang, de M. de Quatrefages et sans doute de tous ceux qui admettaient l’origine asiatique ou malaisienne des Polynésiens. La migration vient de l’Ouest, disait M. de Bovis, et il faudrait déjà l’accepter pour telle, si l’on n’avait pas d’autres preuves. « Gomme la plupart de nos devanciers, dit M. Gaussin, nous pensons que les migrations ont dû se faire de l’Ouest à l’Est. » Tel est également notre avis, qui résulte de toutes les traditions recueillies depuis les premiers voyageurs jusqu’à nos jours ; nous avons suffisamment démontré que celles qui, d’après Pritchard et quelques autres, placent le lieu d’origine dans l’Est, ont été mal interprétées.

Toutes les traditions témoignent, en effet, en faveur d’une provenance occidentale des Polynésiens. Toutes, quel que

(1) Voir ce que nous avons dit sur le peuplement des îles Carolines et Mariannes, vol. I, liv. Il, ch. IV.

soit le nom qu’elles donnent au lieu d’origine, et qui, à part deux archipels, est le même partout, placent constamment ce lieu d’origine dans l’Ouest, relativement à chaque île : ce qui démontre implicitement que les migrations n’avaient pu avancer vers l’Est qu’à l’aide des vents d’Ouest.

Nous avons longuement rapporté et commenté, dans le cours de notre travail, les nombreuses traditions qui montrent qu’on se rendait en Polynésie de l’Ouest vers l’Est. Nous avons insisté notamment sur celles des Tunga, des Samoa et des Manaia. Toutes, et surtout celle relative au peuplement de Tungatapu, établissent nettement, quoi qu’on en ait dit, que les émigrants allaient de l’Ouest vers l’Est. C’est cette même direction qu’indiquent les légendes Maori qui montrent que pour aller de l’Hawahiki vers T Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande, il fallait faire route du Sud-Ouest vers le Nord-Est. Quoique cette opinion soit nouvelle et contraire à celle qui est généralement admise, nous l’avons étayée de tant de témoignages favorables qu’il est inutile d’y insister plus longtemps.

Nous avons également suffisamment indiqué les vents qui ont été observés dans chacun des archipels, aujourd’hui bien connus, de l’hémisphère Sud et qui aident tant à comprendre la marche des migrations de l’Ouest vers l’Est, surtout celle des enfants de l’Hawahiki vers lTle-Nord de la Nouvelle-Zélande. Là, comme on a vu, les vents d’Ouest (S.-O. à N.-O.) sont tellement fréquents et parfois si violents qu’on s’explique facilement l’entraînement qu’ils auraient pu effectuer vers la Polynésie, alors même que les canots n’auraient pas eu Tintention de s’y rendre, et nous avons même rapporté quelques traditions qui semblent le prouver. Nous ne ferons plus, à ce sujet, qu’une dernière remarque, c’est que si l’Hawahiki était véritablement placé là où nous avons cru le retrouver, le vent de Sud-Ouest est surtout celui qui aurait le plus servi aux migrations vers la Polynésie, ainsi que l’ont établi les raisons que nous avons données, et plus particulièrement l’absence de Maori sur la côte orientale de l’Australie.

Qu’on partage ou non notre opinion, il est évident, après

tout ce que nous venons de dire, que les migrations nJont pu sé faire que d’un point plus Ouest que toutes les îles peuplées par elles, et nécessairement avec des vents de cette partie. C’est d’ailleurs aujourd’hui l’opinion de tous les partisans de l’origine asiatique ou malaisienne des Polynésiens ; il n’ty a de différence, entre eux et nous, que dans la situation que nous donnons au lieu d’origine des premiers émigrants.

Mais si c’est bien de l’Ouest ou mieux du Sud-Ouest que les migrations raisonnées se sont effectuées vers l’Est et le Nord-Est, après avoir quitté l’Hawahiki et poussées par les vents de la partie de l’Ouest (S. -O. à N. -O et O. -S. -O.), c’est au contraire avec les vents les plus différents, tels que ceux du Sud=Est au Nord-Est et du Sud même, que beaucoup d’îles polynésiennes jusque-là inhabitées ont été peuplées, soit volontairement, soit à la suite d’entraînements involontaires. C’est de cette dernière manière particulièrement que plusieurs îles au Nord et à l’Ouest de la Polynésie paraissent avoir reçu leurs habitants : telles sont les petites îles Tukopia, Anuta, Rotuma, Vaïtupu, Wallis, Duff, Taumako. C’est ég-alement ainsi que plusieurs points des grandes îles à population mélanésienne, telles que Tanna, Futuna, Uvea, Lakemba et autres, ont reçu des colonies qui y ont été tolérées parles habitants primitifs.

Il est bien évident que si l’Hawahiki ou pays d’origine première des Polynésiens, était situé dans Tune des îles de la Nouvelle-Zélande, les îles Sandwich ne pouvaient recevoir directement leurs premiers habitants qu’à l’aide des vents de Sud-Ouest ou de Sud, ce qui n’est gnère supposable, ou indirectement avec des vents de Sud encore (S.-O- à S.-E) s’ils sont venus, comme on l’admet généralement, des îles de la Société qui gisent presque tout-à-fait au Sud des Sandwich. De même, c’est évidemment avec des vents contraires aux vents alisés de l’hémisphère Sud, que les îles Polynésiennes les plus méridionales ont dû recevoir les premières colonies qui sont allées s’y établir, probablement sans intention arrêtée. De même enfin, que c’est probablement à la suite de coups de vent d’Ouest ou de Nord-Ouest,

qu’une île comme celle de Pâques, a pu être rencontrée et peuplée d’emblée par un premier entraînement ou successivement par quelques autres.

Bientôt, en traçant la marche des migrations, nous aurons, du reste, à revenir sur le peuplement particulier de quelques-unes des petites îles.

Si les Polynésiens ont eu pour lieu d’origine celui que nous admettons, il est plus facile de s’expliquer la possibilité des migrations, et, en voyant comment ils procèdent encore aujourd’hui, quand ils entreprennent un voyage, on peut mieux comprendre comment les îles se sont successivement peuplées. Notre système explique mieux également comment les populations des diverses îles ont pu conserver tant de caractères identiques malgré leur éloignement les unes des autres et même malgré l’interruption des rapports entre elles, pendant d’assez longues périodes de temps. On n’a point alors à se demander comment le peuple, échappé à la catastrophe de quelque continent englouti, a pu gagner toutes les îles qu’il occupe, et avoir sous la main, dans un pareil moment, toutes les pirogues qui auraient été nécessaires pour le sauver; on n’a point, non plus, comme dans la théorie d'une provenance asiatique ou seulement malaisienne, à accepter la possibilité de traversées aussi considérables sans qu’il en reste la moindre trace dans les îles intermédiaires. Surtout, on n’a pas besoin de fermer les yeux sur les différences qui séparent les Malaisiens et les Asiati*? ques des Polynésiens, tant sous le rapport physique que sous le rapport linguistique ; enfin, il n’est pas nécessaire, comme dans la supposition d’une origine américaine, de se contenter de rapprochements qui, pour la plupart, sont sans valeur.

Sans doute, dans notre système, il faut finalement admettre que les habitants de la terre d’origine étaient autochthones? Mais puisque, en Europe, on a cette croyance pour l’Asie, alors qu’elle est toute autre ailleurs, pourquoi la race Maori ou Polynésienne, qui ne ressemble à nulle autre, ainsi que nous avons cherché à le démontrer, ne serait-elle pas née là même où tout annonce une création à part?

Page 1