DATE DES MIGRATIONS
Divergences des auteurs à ce sujet. — Etude détaillée de chaque archipel. — Sandwich. — Marquises. — Paumotu. — Mangareva. — Hervey. — Tahiti. — Nouvelle-Zélande. — Renseignements contradictoires. — Impossibilité de fixer exactement la date des migrations. — Conclusions.
On ne s’accorde pas sur l’époque des migrations.
Pendant longtemps les renseignements historiques n’ont permis de remonter qu’à trois cents ans environ ; mais, depuis quelques années, des traditions nombreuses et concoi*dantès ont reporté à une époque bien plus éloignée le peuplement de plusieurs des principaux archipels polynésiens.
Il est bien certain que les migrations étaient effectuées en Polynésie au XVIe siècle, car les récits faits par les premiers navigateurs ont montré que la plupart des îles étaient habitées comme elles le sont aujourd’hui, et Ton a pu savoir, depuis, par leurs successeurs, qu’elles n’ont reçu aucune nouvelle émigration, sinon de temps en temps, quelques colonies égarées à la suite de coups de vent. Comme les populations sont restées identiques à celles qu’on avait d’abord vues, on a conclu, avec raison, que les Océaniens n’ont pas progressé comme ils l’eussent fait sur un continent. Tels avaient été vus les Samoans par Roggeween, les habitants des Niua et des Alu-Fatu par Lemaire (1), les Marquésans par Mendana et Quiros, tels ils ont été retrouvés tous par Bougainville, par Cook et par tous les navigateurs modernes. Cook et Marchand avaient été particulièrement frappés de l’exacte ressemblance des insulaires de Madré, de Dios ou Tahuata vus par Mendana dans le milieu du XYIe siècle, et nous-même, 69 ans après, nous avons retrouvé dans cette île les mêmes hommes si bien décrits par le chi- (I) Lemaire avait pris ces dernières îles pour les îles Salomon.
rurgien de Marchand, Roblet ; en un mot, le changement avait été si peu grand que les descriptions de notre confrère et celles de Quiros elles-mêmes semblaient avoir été faites d’après les habitants actuels. On sait, du reste, que Pigafetta aux îles des Larrons, Tasman à la Nouvelle-Zélande et aux Tunga, avaient également trouvé des populations dont les caractères physiques étaient absolument ceux des habitants d’aujourd’hui.
« Que l’époque des migrations fût très ancienne, dit M. Broca (1), c’est ce dont on n’a jamais pu douter; maison n’avait à cet égard rien de certain ni même de probable avant les travaux de M. Horatio Haie, auteur du volume intitulé : On ethnography and philoîogy of the United States expédition under com. Ch. Wilkes (1846). »
Or, M. Haie résume ainsi ses recherches jusqu’en 1840:
Peuplement des îles Sandwich, depuis 1400 ans ou mieux 1350 ; des îles Marquises, depuis 2640 ; de Tahiti depuis3000 ans ; et des Mangareva, depuis 810 ans seulement.
Le savant américain ne dit rien de l’époque de l’arrivée des émigrants aux îles Samoa et Tunga ; mais par cela même qu’il regardait les Samoa comme la source des migrations allant peupler les îles de la Société, les Paumotu, les Marquises, les Mangareva, les îles Sandwich et même les îles Tunga et la Nouvelle-Zélande, il est évident qu’il faisait remonter la date des premiers émigrants, qui, pour lui, venaient de la Malaisie, à une époque infiniment plus reculée encore.
Moërenhoüt (2) avait la certitude que des milliers d’années s’étaient écoulées depuis l’existence des émigrants en Polynésie, et c’était probablement l’opinion de M. J. Garnier (3) qui regarde les îles de cette partie comme «peuplées depuis très longtemps (4). Seulement, il n’admet pas, malgré les
(1) Bulletc Société d'anthrop. 1862, p. 306.
(2) Ouvr. cité, t. II, p. 199.
(3) Les migrations polynésiennes,]). 31.
(4) M. Gaussin, après avoir dit qu’il croyait avoir établi que la langue polynésienne se trouve dans un état de jeunesse relative,
belles recherches de MM. Haie et de Quatrefages, qu’il soit possible de fixer la date première des migrations polynésiennes, et encore moins l’itinéraire particulier de chacune d’elles ; sur le premier point, nous sommes complètement de son avis .
Nous ne pouvons nous borner à ces quelques lignes dans une question qui est si obscure; nous allons donc examiner en détail les diverses opinions émises à ce sujet depuis Haie, par les principaux écrivains. Nous commencerons, comme nous l’avons déjà fait, par les îles Sandwich, c’est-à-dire par le point extrême et probablement le dernier peuplé, nous rapprochant ensuite successivement du lieu d’origine première.
Iles Sandwich . — En 1840, d’après M. Haie, les généalogies royales aux îles Sandwich comptaient 67 générations ou 2,100 ans ; pour M. J. Remy (1), le chiffre des chefs qui avaient régné jusqu’en 1838 s’élevait à 75 et donnait une durée de 2250 ans. Le premier de ces documents faisait donc remonter à 170 ans avant notre ère l’arrivée à Hawaii des premiers colons venant des Marquises ou de Tahiti ; le second reportait cepe arrivée à l’an 412 ou 307 ans avant notre ère.
Mais après une étude attentive, M. Haie, ayant cru voir que 22 générations pouvaient être regardées comme fabuleuses, ces 22 générations furent retranchées par lui, de sorte qu’il ne reste plus que 45 générations donnant un total de 1350 ans et reportant la première colonisation d’Hawaii par les Polynésiens à la fin du Ve siècle. C’est à ce chiffre de 1350 ans qu’il s’arrêta.
quand on la compare à nos langues européennes, (p. 262) croyait à l’ancienneté des migrations. Car il dit, p. 268, « que la séparation « simultanée ou successive des Polynésiens (de la souche com- « mune ou entre eux) a dû avoir lieu à une époque très reculée. »
(1) Auteur d’une notice sur les Sandwich, intitulée : « Récits d'un vieux sauvage , 1851, et d’une Histoire de l'archipel hawaiien , traduite de celle composée par David Malo et quelques autres indigènes (1862) i
Ce fut ce calcul que M. de Quatrefages adopta, et appliquant également cette suppression de 22 générations aux 75 généalogies de chefs de M. Rémy, il ne resta plus que 53 générations représentant 1590- ans et conduisant vers le milieu du IIIe siècle. Mais ne se contentant pas de ces soustractions, M. de Quatrefages trouva qu’il fallait diminuer encore ce chiffre, parce que, disait-il, les vers des généalogies ne représentent pas des générations mais bien des règnes : de sorte, en résumé, que les généalogies se bornaient pour lui à 45 ou 53 qui, multipliées par 21 15/100 et en négligeant les fractions, donnaient 945 ou 1113 ans, et par 22 990 ou 1166 ans. Pour lui donc les Tahitiens étaient arrivés aux Sandwich 405 ans ou 237 ans plus tard que ne l’avaient dit MM. Haie et Rémy.
On verra bientôt pourquoi cette diminution. En faisant venir de Tahiti les premiers habitants des Sandwich, il fallait bien faire concorder les dates, et il n’y avait guère d’autre moyen d’y parvenir.
Si M. de Quatrefages était bien convaincu que les généalogies n’étaient en définitive que celles de règnes au lieu de générations, M. Rroca, à la même époque, soutenait (1) « que c’étaient bien des générations et non des chefs qui étaient indiqués sur ces listes, attendu que lorsque plusieurs frères avaient régné l’un après l’autre, ils étaient énumérés dans le même ver3 et ne formaient qu’une unité sur la liste générale. » Nous pensons comme lui que ce sont plutôt des générations que des règnes. Or, à 30 ans par génération, cela donne bien le nombre de 2010 ans jusqu’à Tamehameha ou 2100 ans jusqu’en 1840.
Mais qu’il s’agisse de générations ou de règnes, c’est avec plus de raison encore, à notre avis, que M. Broca trouvait que M. Haie avait réduit d’une façon quelque peu arbitraire les 22 générations sur les 67 données par les généalogies, réduction qui abaissait à environ 1400 ans la durée de l’occupation d’Hawaii jusqu’à Tamehameha et la portait jusqu’à nos jours à peu près à quinze siècles. « Je ne suis pas aussi convaincu que lui, disait-il, delà légitimité de cette sup- (1) Bull. Société d'anthrop. 1862, p. 306.
pression. Les personnages revêtus du caractère mythologique sont loin d’être toujours imaginaires ; le plus souvent ils ont eu une existence réelle, et il est peut-être trop rigoureux de se montrer plus sceptique à l’égard des temps historiques de la Polynésie qu’on ne l’est à l’égard de Romulus, lequel, pour n’être pas fils de Mars, pour n’être pas le nourrisson d’une louve, et pour n’avoir pas été enlevé au ciel, n’en a pas moins existé. »
Nous partageons complètement cette manière de voir, et nous l’appuierons en parlant des Marquises. Pour nous, les 67 personnages cités dans les généalogies doivent être comptés, et il n’y a d’hésitation à avoir que sur le choix à faire entre les générations ou les règnes : cette différence se borne d’ailleurs à 536 ans. On a donc :
Par les générations 2010 ans jusqu’à Tamehameha.
Par les règnes de 22 ans, 1474 ans.
En un mot, d’après M. Haie, Hawaii avait été peuplée par Nukuhiva et par conséquent après Nukuliiva, il y a 1350 ans avant 1840 ; d’après M. de Quatrefages 1113 ans ou 945 ans ; d’après nous, il y a 2100 ans (1).
Iles Marquises. — Porter, le premier, a appris que le chef Ke-Ato-Nui, en 1813, faisait remonter son origine à l’arrivée des premiers émigrants dans Nuku-Hiva, et qu’il comptait jusqu’à cette époque environ 88 générations, c’està-dire que le peuplement avait eu lieu 2640 ans auparavant ce qui reportait l’arrivée vers 827 avant notre ère. En un mot il y aurait eu 630 ou 660 ans de différence (21 ou 22 générations) d’après M. Haie, entre le peuplement de Nuku-Hiva
(1) M. Fornander {An account of the Polynesian race , t. Il, p. 62), relate une généalogie d’après laquelle 56 générations existèrent depuis Wakea jusqu’en 1870, ce qui, à 30 ans par génération ferait 1680 ans ; mais d’autres traditions telles que celle de Kumuhonua, font remonter la ligne des chefs hawaiiens jusqu’à Hawaii-Loa qu’une légende tahitienne fait trère de Tii (Tiki) et qui passe pour avoir le premier découvert les îles Hawaii et s’être établi sur elles alors que, dans une excursion de pêche, il se dirigeait de sa demeure vers l’Est.
et des Sandwich, et par conséquent le temps de peupler en partie les Sandwich. Cette période de 630 ou 660 ans est en harmonie avec la succession des migrations, car pour que des colonies émigrassent il fallait le plus généralement que l’île ait eu le temps de se remplir, qu’il y eût excès de population, résultat qui ne devait se présenter qu’ après plusieurs siècles.
Pour M. de Quatrefages le nombre des générations donné à Porter était manifestement exagéré, aussi lui fit-il subir, comme Haie l’avait fait aux Sandwich, une diminution de 22 générations, réduisant ainsi les généalogies à 66 générations, lesquelles multipliées par 30 donnent 1980 ans et par 21 ou 22 règnes donnent 1386 ou 1452 ans. De plus il préfère voir dans le nombre réduit par lui des règnes au lieu de générations, contrairement à sa manière de faire pour Tahiti. D’après lui donc, les Marquises auraient été peuplées vers l’an 419.
Comme M. Haie, c’est sous le prétexte que les 22 premières générations ou règnes, sont fabuleux, que M. de Quatrefages les supprime. Comme si on avait quelque moyen de savoir que ces générations sont plus fabuleuses que les autres et doivent être supprimées ni plus ni moins 1 On comprend cependant qu’en voyant certains noms on ait pu croire qu’ils étaient des non-sens ; mais c’était une erreur, les chefs de ces îles avaient la même manie que les rois de l’Europe ; ils laissaient de côté leur véritable nom pour prendre celui que l’un d’eux avait d’abord adopté par caprice, ou par tout autre motif personnel. C’est ainsi qu’ils se faisaient appeler « le Grand, » « le Puissant, »« le Divin » « la Nuit, » « le Jour, » « le Constructeur,» etc., aussi bien aux Marquises qu’à la Nouvelle-Zélande et ailleurs. La liste généalogique que nous nous sommes procurée à Uapu (1) en est un témoignage : elle ne se borne pas à 88 générations ou règnes ; elle en présente presque le double.
D’après M. Fornander (2), les chefs marquésans d’Hivaoa, après avoir compté 148 générations depuis le commence-
fl) Elle est relatée dans notre Voyage du Pylâde.
(2) Ouvr. cité, t. II, p. 7, note.
ment des choses, recommencent une nouvelle série depuis Matapa et comptent 21 générations jusqu’au temps actuel, ce qui concorde parfaitement avec nos propres renseignements.
Ici encore, avec M. Broca, nous pensons donc que cette soustraction opérée par M. de Quatrefages, n’a pu être faite sans arbritaire, et nous ne sommes pas plus convaincu que lui de sa nécessité.
Le chiffre 88 n’est pas d’ailleurs, comme le dit M. de Quatrefages, d’un passé historique, c'est pourquoi nous croyons qu’il faut admettre au moins cette liste c’est-à-dire 2640 ans, comme nous admettons 2100 ans pour les Sandwich.
En somme, M. de Quatrefages conclut que les Tongans (1), par qui il fait peupler en partie lès Marquises* ont du arriver dans ces îles il y a 1386 ans, c’est-à-dire vers 419 ou 427. Par conséquent, d’après ces calculs les Marquises auraient été peuplées par les Tongans, 273 avant les Sandwich, par les Tahitiens, en prenant les calculs réduits de M. Remy, et 441 d’après les chiffres réduits de M. Haie.
Paumotu. — Nous l’avons déjà fait remarquer : malgré ce qu’on en a dit, la population de ces îles a tous les caractères de la race polynésienne, et, à part une coloration plus foncée et un langage plus dur elle a absolument les mêmes traits, la même langue, les mêmes coutumes, etc. Aussi regarde-t-on généralement Tahiti comme le berceau des habitants de cet archipel ; une tradition Tahitienne précise même le lieu de leur départ sur cette île ; mais si cette tradition désigne par leurs noms les districts qui ont fourni les émigrants, elle ne dit rien, elle non plus, de l’époque de la migration qui semble d’ailleurs ne pas être très ancienne et qui aurait certainement pu être précédée du peuplement de l’archipel Paumotu par une autre voie.
M. de Quatrefages semble admettre que cet archipel a été peuplé en partie par des colons d’une autre race, eu partie par des Tahitiens : « Sans pouvoir préciser, dit-il, (2) à quelle époque arrivèrent dans ces îles les colons qui mêlés aux
(1) Partis de Vavau.
(2) Revue des Deux-Mondes , 1864, p. 897.
Polynésiens de Tahiti, les habitent aujourd’hui, tout porte à croire qu’ils y sont parvenus à une époque peu éloignée, car ils n’ont pas encore atteint l’extrémité de cet ensemble d’îlestrès rapprochées les unes des autres, et ne se montrent en populations quelque peu condensées que dans les groupes du Nord et de l’Ouest. »
Pour nous, comme il ne reste aucun vestige d’une autre race, dans la population ou le langage, nous sommes persuadé qu’au lieu d’être d’une race différente, les colons, arrivés avant ou après les Tahitiens, n’étaient bien probablement que des Samoans. Comme nous l’avons dit ailleurs, ces colons étaient, probablement aussi, établis dans plusieurs des îles Paumotu avant la venue des Tahitiens. Mais, ce que nous voulons seulement faire remarquer ici, c'est que la raison que donne M. de Quatrefages du peu d’ancienneté de l’arrivée des émigrants quels qu’ils fussent ne repose que sur un fait d’observation inexacte. Tous les navigateurs des Paumotu ont appris, en effet, qu’il n’est pas une seule île habitable dans tout l’archipel, qui ne soit, ou n’ait été habitée, ainsi que l’attestent les restes de demeures qu’on y rencontre encore de nos jours. Ce ne serait donc pas parce qu’on n’a pas eu le temps d’atteindre les extrémités du groupe que cet archipel présente quelques îles désertes aujourd’hui ; c’est tout simplement parce que quelques-unes ne permettent pas d’y vivre et que les autres, ont eu leurs populations exterminées par les aventuriers d’Anaa.
Mangareva. — « Les Mangaréviens, disions-nous dans une notice publiée sur leur île en 1844 (1), habitent leurs chétives îles depuis longtemps sans doute et portent leur premier établissement 'à six ou sept cents ans. Un calcul approximatif peut être fait pour concorder avec leurs annales orales, en donnant 10 ans de vie moyenne à leurs rois. Or, comme ces peuples comptent de 60 à 70 monarques
(1) Voyage aux Mangareva, Rochefort 1844 et Journal du voyage du Pylade, ( Inédit).
ayant gouverné comme chefs suprêmes le groupe entier des îles, on se trouve obtenir un résultat sinon précis, du moins probable. »
Nous avions pris dix ans seulement ; mais si nous adoptions le chiffre de M. de Thompson 22 ans 1/55 ; ce serait presque le double, c’est-à-dire de 1320 à 1540 ans.
Si nous adoptions le calcul de M. de Quatrefages, si nous donnions à chacun des 60 ou 70 règnes, 21 ans environ, ce serait 1260 ans pour 60 et 1470 ans pour 70 règnes ; et en supposant des générations de 30 ans : 1800 ou 2100 ans.
Il est vrai que ce dernier écrivain n’admet, d’après M. Haie qui le tenait du missionnaire français M. Maigret, que 27 chefs jusqu’en 1840 : ce qui ferait 567 seulement pour des règnes de 21 ans, et 810 ans pour des générations.
Nous ne pouvons dire lequel a raison quant au nombre des règnes, de M. Maigret ou de nous-même ; mais il est certain que nos renseignements proviennent d’une source offrant toute garantie, car c’est sur les lieux qu’ils nous ont été donnés par le studieux et modeste savant M. Florit delà Tour de Clamaure, directeur des études dans l’archipel. D’un autre côté, M. Fornander dit (1) que les Mangareva comptent 25 générations depuis Te Atu Moana, arrivé là des terres étrangères.
Des chiffres de M. de Quatrefages, il résulte que les îles Mangareva auraient pu recevoir leurs habitants de l’île Rarotonga, comme il l’avance d’après J. Williams, puisqu’il donne à cette dernière île trente générations. Dès que l’on n’admet que 27 règnes aux Mangareva, il est clair qu’il y aurait une différence en faveur des îles Manaia, c’est-àdire que les dernières auraient pu peupler les Mangareva, comme le croit M. de Quatrefages avec Horatio Haie.
Si nos chiffres étaient, au contraire, les plus exacts pour les Mangareva, force serait de reconnaître que ces îles auraient été peuplées 630 ou 810 avant les Rarotonga en admettant la manière de compter de M. Thompson. Mais sontils exacts ? Nous n’oserions le dire, quoiqu’ils nous aient
(1) Ouvr. cité, vol. II, p. 7, note.
été fournis par l’homme le plus au fait de F histoire des Mangareva lors de notre visite à ces îles.
Toute la difficulté, comme on voit, se borne à savoir si c’est bien 60 à 70 rois ou seulement 27 qui ont régné depuis le peuplement de ces îles jusqu’en 1840, et s’il faut compter par générations ou par règnes ; mais il est bien certain qu’en ne donnant que 10 ans, comme nous avions fait, nous étions resté en-dessous du chiffre véritable.
Après cela, il est évident que d’après les calculs de MM. Haie et de Quatrefages, les Mangareva auraient pu être peuplées par les Manaia, en supposant des générations ; mais pour nous il s’agit de règnes et les renseignements sur lesquels on s’est appuyé pour fixer l’époque du peuplement des îles Hervey, n’ont pas la valeur qu’on leur a accordée.
Iles Hervey» — En effet, M. de Quatrefages a admis comme exacts les renseignements fournis par M. J. Williams, mais sans remarquer que Williams lui-même ne paraissait pas y attacher une grande importance, puisqu’il se borne à dire : « Le roi actuel Makea est le 29e de sa famille ; » il ajoute en note : « L’oncle de Makea, alors que nous allions partir pour les îles de la Société, nous donna un renseignement fort intéressant, c’était l’énumération des ancêtres du roi. Cette énumération ou généalogie commençait à Makea- Karika, et le caractère de chaque chef y était indiqué. Je regrette vivement de n’avoir pu obtenir un récit exact de ce renseigment que j’entendais avec un intérêt tout particulier. »
Il est certes difficile, d’après Williams lui-même, de pouvoir conclure quelque chose de précis d’une pareille donnée, reçue pour ainsi dire en l’air , mais ce renseignement, fût-il
(1) A Narrative, etc., p. 197. Fornander avance le même fait, probablement puisé à la même source. Mais, d’après lui, les expéditions réunies à Tahiti et aux Samoa, sous la conduite de Karika et de Tangiia, subjuguèrent des populations précédemment fixées sur ces îles.
exact, il n& reste pas moins d’une importance secondaire et pour ainsi dire nulle, puisque la date qu’il donne, comparée à celle des grands archipels, est toute récente. Tout au plus peut-on en conclure que ces îles auraient été découvertes et peuplées beaucoup plus tard que d’autres, mais cela n’aide en rien à en fixer l’époque, pas plus que cela n’aide à découvrir l’époque probable de la grande émigration venant d’Hawatiiki et celle de l’arrivée des premiers émigrants en Polynésie. O’est même parce qu’on a voulu tirer quelques inductions de pareils faits sans signification, qu’on est si difficilement arrivé à des résultats satisfaisants en fait de date.
Encore une fois il est bien certain que les Manaia, puisqu’on leur accorde 29 générations ou 29 règnes, auraient pu peupler les îles Mangareva, s’il est vrai, comme le dit M. Haie, que celles-ci n’en comptaient que 27 ou 25 comme l’avance M. Fornander ; mais tout cela est si hypothétique, l’étude des faits polynésiens vient si peu en aide à cette opinion, qu’il est au moins permis de conserver quelque doute.
En somme, nous ne croyons pas que les populations des Mangareva soient aussi jeunes que les font les chiffres de Haie, ni probablement aussi vieilles qu’il résulterait des nôtres, interprétés à la manière de Thompson (1).
Sans doute les Manaia, par leur position autant que par les chiffres cités, doivent avoir été les premières peuplées ; mais ce qui est pour nous une raison de plus de douter qu’elles l’avaient été si tardivement qu’on paraît le croire, c’est que les plus anciennes traditions, comme on a vu, parlent de Rarotonga, et montrent que cette île, pour ne citer qu’elle du groupe, avait les rapports les plus intimes avec Tahiti d’abord, et les îles Samoa elles-mêmes.
f (1) J. Williams (p. 260) cite un fait qui, s’il était exact, pourrait faire douter du peu de temps qu’on croit écoulé depuis ce peuplement des îles Hervey : à Manaia, un naturel descendu dans les cavernes où depuis un temps très éloigné étaient jetés les cadavres de la population, assurait que çes cavernes étaient très grandes et qu’elles contenaient une innombrable quantité d’ossements, maïs on peut supposer que la peur lui a fait voir l’amas plus considérable qu’il n’était.
Tahiti. — M. Haie assigne au peuplement de Tahiti une antiquité beaucoup plus grande que celle du peuplement des îles Sandwich ; il le fait remonter jusque vers le 10e siècle avant notre ère, en se fondant uniquement sur l’altération que la langme et les mœurs présentent, lorsqu’on les compare à ce qui existe aux Samoa : si, comme nous le croyons, le chiffre de 2100 ans est exact pour les Sandwich, * de même que celui de 2640 ans pour les Marquises, 3000 au moins sont nécessaires pour Tahiti.
Mais ici M. de Quatrefages, se séparant de M. Haie, trouve qu’il fait remonter l’origine des Tahitiens à une trop haute antiquité. Tl reconnaît bien la difficulté d’indiquer l’époque de la colonisation ; mais en s’étayant de la généalogie des anciens rois de Raiatea, faite par Mare, sous le gouverneur Lavaud, il croit pouvoir la reporter au 2e siècle avant notre ère, et il admet avec lui trente-quatre générations qui ramènent aux années 807 ou 1109 suivant qu’il s’agit de règnes ou de générations.
Toutefois 1020 ans et à plus forte raison 714, étaient insuffisants pour expliquer le peuplement des îles Sandwich par Tahiti ; M. de Quatrefages chercha à tourner la difficulté : au lieu de diminuer d’un certain nombre de générations ou de règnes, comme il l’avait fait pour les Sandwich et les Marquises, il augmenta au contraire d’un certain nombre les générations ou les règnes de Tahiti. On le voit, le procédé était aussi simple que commode. Il commença donc par adopter des générations au lieu de règnes, et aux trentequatre générations de Mare, il en ajouta 20 autres, ce qui porta de la sorte le chiffre total des générations à 54. Avec ces vingt générations, que M. de Quatrefages trouve cependant lui-même un peu fortes, on atteint, comme il le dit, à peu près l’époque du peuplement des îles Sandwich. On a, en effet, s’il s’agit de générations, un intervalle de 507 ou 675 ans, et s’il s’agit de règnes, de 11 années seulement. Le premier intervalle est bien suffisant pour faire comprendre que les Sandwich ont pu être peuplées par Tahiti; mais le second ne suffirait guère : c’est peut-être pour cela que M. de Quatrefages n’admet pas ce dernier calcul.
Ainsi, d’une part, diminution de toutes les générations admises pour les autres archipels en , ne les considérant que comme des règnes; puis de l’autre, au contraire, choix de générations au lieu de règnes admis jusque-là, et augmentation de 20 générations : tel a été le moyen mis en usage pour expliquer la possibilité du peuplement des Sandwich par Tahiti. Sans doute on arrive de la sorte à un surplus quelconque pour Tahiti, mais on voit combienil faut retrancher d’un côté et augmenter de l’autre pour faire cadrer ces calculs avec le système adopté. Quelle confiance avoir, nous le demandons, dans de pareils calculs ? Et pourtant ce sont eux qui paraissent avoir donné à M. de Quatrefages la certitude que la migration Tahitienne est bien plus ancienne que celle des Maori, et que M. Haie s’est trompé. Voici, du reste, textuellement ce que M. de Quatrefages dit à ce sujet (1) :
« Quant au peuplement de Tahiti, nous pouvons opposer à l’estimation toute conjecturale de M. Haie un document non moins précis que les précédents. C’est la généalogie des anciens rois deRaiatea, ancêtres des Pômare. Cette généalogie, recueillie avec g’rand soin par ordre du gouvernement français, ne comprend que 34 générations représentant 1020 années et reporterait l’avènement de cette dynastie vers le milieu du IIe siècle de notre ère. Peut-être cependant mérite-t-elle un reproche opposé à celui que M. Haie adresse, évidemment avec raison, aux généalogies hawaïennes. On n’y voit figurer aucune de ces divinités locales qui sont certainement d’anciens chefs déifiés, et il serait bien étrange que la .tradition tahitienne commençât d’emblée aux temps franchement historiques. Les recherches d’Ellis, en restituant au dieu Oro son vrai caractère, autorisent à croire qu’un certain nombre de générations humaines sont passées dans la mythologie ; mais probablement l’indigène nouvellement converti, chargé de recueillir ces documents précieux, aura sacrifié les temps héroïques de sa patrie, il aura enlevé un certain nombre d’hommes de la liste royale de crainte d’y faire figurer quelques faux dieux, etc. »
(1) Revue des Deux-Mondes , 1864, p. 899 ; les Polynésiens ,
C’est avec raison que le savant ethnologue croit qu’un certain nombre de générations sont passées dans la mythologie des Tahitiens. On n’en peut dire exactement le nombre mais il a probablement été beaucoup plus grand qu’on ne paraît le supposer.
Quant à l’explication que donne M. de Quatrefages, elle est on ne peut plus admissible, car si Mare était un homme intelligent, il n’était pas moins par son caractère sceptique, ses qualités de rhéteur, le Tahitien peut-être le moins capable de faire une généalogie. Nous savons de source autorisée que les choses d’autrefois étaient celles qu’il ignorait le plus, bien qu’elles doivent être celles qui porteront le plus son nom à la postérité. Nous étions lk, en efïet, quand Mare a composé ce roman dont souriait M. Orsmond qui n’y comprenait absolument rien, comme il nous l’a dit lui-même. C’est en vain que ce dernier, s’entourant de toutes les connaissances rassemblées par lui-même et ses confrères depuis une trentaine d’années, avait essayé de construire la généalogiedes rois de Tahiti: il n’avait pu y réussir, disait-i.l, quoiqu’il eût reçu ses renseignements de vieux prêtres ou chefs fort capables, morts tous, et qui n’avaient pu les communiquer à Mare, lorsque, sur l’invitation deT autorité française, celui-ci se mit à écrire quelques chapitres sur l’histoire de Tahiti. Cette généalogie de la famille de Pomaré n’est que le fait d’un rhéteur courtisan, bien certain que personne, quelques années plus tard, ne serait en état de le contredire puisque déjà tous ceux qui en auraient été capables n’existaient plus (1).
D’après M. Orsmond lui-même, dire approximativement le nombre des dynasties qui se sont succédé dans l’île est impossible ; mais il est certain qu’il y en a plusieurs cherchant toutes à fondre dans leur généalogie celle des chefs marquants qui les avaient précédés.
(1) Nous ne pouvons entrer ici dans les détails nécessaires ; nous nous contenterons de dire que les Fomare sont des usurpateurs ne datant, comme rois, que d’une époque peu reculée, du commencement du siècle et nous renverrons à la biographie de cette famille que nous avons écrite dans nos Documents sur Tahiti*
C’est donc encore avec raison que M. de Quatrefages dit qu’il y a là un fait historique à rechercher, à éclairer ; mais il faut bien le dire aussi, quelles que soient les conjectures, elles ne seront jamais ni infirmées, ni confirmées, car encore une fois, ceux qui auraient pu le faire sont morts.
Inutile d’ajouter que tout ce qu’ont dit les missionnaires à ce sujet et avec intention parfois, ne peut qu’induire en erreur : ils ne pensaient guère alors que viendrait le jour où cette question serait, comme tant d’autres, examinée par la science.
Après ces remarques il ne sera peut-être pas superflu de citer encore l’extrait suivant de l’article de M. Bovis sur l’antiquité de la population des îles de la Société (1). Cet extrait vient attester lui-même combien il est difficile d’obtenir quelque chose de précis sur un pareil sujet.
« Il ne nous reste rien d’écrit sur les premiers temps de ces peuples, et les traditions conservées par la mémoire humaine remontent si peu haut qu’on serait tenté de chercher à cette insuffisance une raison prise dans la nécessité même des choses. Mes efforts n’ont jamais pufaire remonter la mémoire des vieillards, plus loin que 20 générations, les vieillards que j’ai questionnés se sont généralement accordés ou à* peu près pour le chiffre de vingt générations de rois, et à la 20e, ils se trouvaient complètement dans les temps fabuleux : car le père du 1er roi a maintes fois transporté des montagnes, voltigé d’une cime à une autre et enfin s’est livré aux exercices habituels aux héros et demidieux de tous les paganismes. »
C’est vraiment un fait bien remarquable et qui semble tenir, comme le dit si bien M. de Bovis, à l’impossibilité de retenir plus d’une vingtaine de générations dans la mémoire, car il se présénte presque partout et particulièrement comme nous allons le faire voir, aussi bien à la Nouvelle-Zélande, qu’aux Manaia, aux Mangareva, etc. De son côté, le Rev. Ellis, dans ses Polynesian researches , dit que les Tahitiens ont des généalogies remontant à plus de cent
(1) Annuaire de Tahiti , 1863, p. 22 5.
générations, mais que trente seulement d’entre elles peuvent être considérées comme exactes et admissibles.
Quoiqu’il en soit, nous croyons pouvoir nous contenter du chiffre donné par M. Haie qui accorde 3000 ans d’existence aux habitants des îles de la Société et nous résumons ainsi le peuplement des archipels que nous venons de passer en
revue :
Sandwich 2100 ans.
Marquises 2640 ans.
Tahiti.. 3000 ans.
Nouvelle-Zélande. — Les mêmes raisons, tirées de l’alté-
ration de la langue et des mœurs, qui avaient porté M. Haie à assigner une grande antiquité au peuplement de Tahiti, l’ont conduit à considérer les émigrations à Tahiti et à la Nouvelle-Zélande comme contemporaines ; c’est en effet ce qui semble résulter, non seulement des données linguistiques, mais même du rapprochement des dates fournies par les traditions de ces deux contrées (1).
Au contraire M. de Quatrefages pense que M. Haie se trompe quand il avance que la Nouvelle-Zélande et Tahiti ont été peuplées à peu près à la même époque : car, ditil, « bien loin que les émigrations aient été contemporaines dans ces deux archipels, celle de la Nouvelle-Zélande est une des plus récentes, tandis que celle de Tahiü est très ancienne.. » Pour étayer cette opinion, il s’appuie : d’abord sur une légende rapportée par Sir Grey, légende établissant que jusqu’au moment où elle a été recueillie, il n'y a eu que 15 générations, ou 450 ans d’écoulés depuis l’arrivée des émigrants de l’Kawahiki venus sur le Taïnui ; il s’appuie en outre, sur les généologies publiées par Shortlamd et Thompson ; ces généalogies élèvent le nombre des générations à 18 ou 20 et font remonter la dateMes migrations à
(1) Noter que le révérend Colenso admet l’antiquité considérable des immigrants, à la Nouvelle-Zélande, immigrants qu’il était disposé, avec Ellis, à faire venir de l’Amérique, alors qu’il regardait leur origine malaise comme impossible.
540 on 600 ans. Toutefois, comme Thompson n’admet que des règnes au lieu de générations, 21 ans au lieu de 30, ce n’est même plus que 450 ans environ, c’est-à-dire à peu près le même chiffre que celui fourni par les 15 générations de la légende de Sir Grey.
Cette légende indique bien, en effet, que Maru-Tuahu et son père Hotu-Nui (1) étaient arrivés à Aotearoa sur le Taïnui en même temps que YAravoa et la plupart des autres canots et que, depuis ce moment jusque en 1853, il ne s’était écoulé que 15 générations : celles-ci, multipliées par 30 ne donnent bien que 450 ans, et reportent cet évènement tout au plus aux premières années du XVe siècle.
Mais il résulte des recherches de Shortland, qu’il y aurait quelques générations de plus et que lTle-Nord de la Nouvelle-Zélande serait colonisée depuis 18 générations, c’està-dire depuis un temps qui ne dépasse pas 500 ans. Ce chiffre, on le sait, a été adopté par M. Maunoir, pendant que M. Baker Ta élevé à 800 ans; mais sans indiquer les données qui ont servi de base à son estimation.
a Pour appuyer cette conclusion, dit M. Shortland (2), on a réuni les généalogies de plusieurs chefs de la famille de YAravoa , descendant du même ou de différents personnages de l’équipage de ce canot, et, en les comparant avec soin, on a trouvé que presque toutes s’accordaient à ne compter que le même nombre de générations depuis le moment de l’arrivée des premiers émigrants à la Nouvelle-Zélande. Ce fut en voyant cette coïncidence dans le nombre de généalogies données par cette tribu, que je commençai à penser que de pareils titres avaient une valeur réelle, car leur uniformité étant involontaire, c’était la meilleure preuve de leur exactitude.
« On a fait de pareilles recherches, ajoute-t-il, dans le rameau des Ngati-Kahu-Unuunu qui occupent aujourd’hui
(1) Il serait plus exact de dire Hotunui seulement, puique Maru- Tuahu est né à Kawhia, sur Plie-Nord, peu après le départ d’Hotunui pour aller se fixer à Huraki.
(2) Ouvr. cité, p. 293.
l’Ile-du-Milieu, et dans les tribus de la famille venue sur le Taïnui , et, aussi loin qu’on soit allé, on a obtenu le même résultat. »
Puis il continue en disant : « Il serait intéressant de poursuivre ce genre de recherches dans les trois autres divisions primitives, c’est-â-dire dans les familles Whanganui, Taranaki et les Ngatiawa de la baie d’ Abondance ; car, si l’on venait à trouver que dans chacune d’elles les principaux personnages encore vivants se rapprochent par le chiffre des généalogies, depuis l’arrivée de leurs ancêtres à la Nouvelle- Zélande, on aurait une forte preuve de la contemporanéité des migrations ; tandis que, si la famille seule des Whanganui comptait un plus grand nombre de générations que les autres, on pourrait ajouter foi à leur tradition : Que leurs ancêtres ont été les premiers colons de la Nouvelle-Zélande. »
En outre M. Shortland (1) cite les débats survenus entre les chefs des tribus Ngati-Wakaue et Ngaïtirangi à l’occasion de leurs droits sur une île de la baie d’ Abondance, nommée Motiti : (2) ces débats établissent le même nombre de générations ; et tous ces faits réunis semblent bien condui-
(1) Traditions and superstitions , p. 803. Voici ce qu'il dit à ce sujet : « Dans l’une des nombreuses discussions soutenues à cette occasion, la tribu Ngati-wakaue, pour prouver la supériorité de ses droits, mettait en avant que ses ancêtres étaient les premiers qui s’étaient arrêtés à Maketu , et qui , par suite, s’étaient établis à Motiti. Comme témoignage accessoire en faveur de ce fait et pour rendre leurs prétentions plus apparentes aux yeux des Européens, ils en appelaient à un pendant d’oreilles en pierre verte,
appelé Kaukau Matua , que Tama-te-Kapua, un de leurs ancêtres, avait apporté de l’Hawahiki et qui était possédé dans le moment par Te Heuheu, son descendant direct. Ils soutenaient que ceux qui pouvaient prouver être les possesseurs de ce bien meuble, avaient plus de titres à occuper file en question que ceux qui n’avaient d’autre droit que celui résultant de la conquête, et qui, à leur tour, avaient été forcés de l’abandonner à la reprise des hostilités. »
(2) M. Shortland dit que Motiti est l’île plate de Cook ; mais les cartes anglaises disent que Tîle plate n’est autre que la petite île Motu-Nou qui est plus à l’Ouest.
re en effet au chiffre de générations qu’il admet. Mais ces généalogies sont-elles exactes ? Nous croyons qu’il est permis d’en douter.
Il n’y a rien de surprenant que les généalogies d’une même famille s’accordent : C’est même une nécessité, puisque c’est ce qui est transmis journellement à la tribu par la mémoire, et conservé à l’aide de petits bâtonnets appelés Papa iupuna (1) par les prêtres des tribus. Il serait plus étonnant qu’elles différassent. Et si M. Shortland ajoute que le même résultat a été obtenu dans une autre tribu, celle des Ngati-Kahu-Ununu, partie de l’île Nord pour ail er se fixer dans l’Ile-du-Milieu, cela n’est pas plus surprenant, puisque cette tribu, venant de l’Hawahiki, était arrivée en même temps que YArawa, le Taïnui et les autres canots dans l’Ile-Nord, ainsi que nous l’avons fait remarquer ailleurs, puisque c’est seulement après quelque tempsfde séjour dans cette dernière île qu’elle est allée se fixer sur l’Ile-du- Milieu. Venue en même temps que les autres, elle devait avoir le même nombre de généalogies que les descendants de ces divers canots. Il n’y a donc pas d’intérêt à examiner chacune des tribus formées par les équipages qui montaient les canots arrivés à peu près en même temps, et dont parlent les traditions.il est à peu près certain que ces tribus doivent avoir un même nombre de généalogies, si quelques-unes n’ont pas été oubliées. Mais, comme le dit Shortland, il serait plus intéressant de savoir combien en comptent les Whanganui, par exemple; puisque, d’après les traditions, l’émigration de leur premier chef Turi, est un peu antérieure. Si cette tribu avait quelques générations de plus, ce serait non seulement un indice de la créance que méritent les traditions Maori en général, mais aussi un témoignage favorable au peu d’ancienneté de l’émigration à l’Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande.
(1) C’était une sorte d’arbre généalogique que l’on récitait de temps en temps à la multitude, réunie dans ce but, pour qu’elle en conservât mieux le souvenir. M. Taylor (p.155) apprend que cet arbre généalogique était comparé au Hue (calebassier ) dont la tige est appelée Tahuhu , et les branches Kawae.
Ce qui doit surprendre toutefois, c’est qu’on ne soit pas déjà fixé sur ce sujet. Il y a bien longtemps que les missionnaires sont établis dans cette tribu, de même que dans celle de Taranaki et de plusieurs autres localités, et ils ont dû certainement s’y procurer les principales généalogies qui les concernent. Il est donc supposable que si M. Shortland ne les a pas fait connaître, c’est qu’elles n’étaient probablement pas favorables à la thèse qu’il soutenait. Quant à M. Taylor, il ne dit pas un mot du nombre des généalogies ; pourtant il parle assez longuement de la tribu Whanganui, quand il fait connaître le premier le chant en vers qui rapporte les découvertes et l’établissement de Turi dans le détroit de Cook.
Quoiqu’il en soit, M. Shortland, d’après tous les renseignements obtenus, porte à 18 le chiffre des généalogies, dans les diverses tribus qu’il a pu étudier.
De son côté, M. Thompson (1) a conclu, de l’examen attentif de plusieurs arbres généalogiques, qu’environ 20 générations de chefs ont existé depuis l’arrivée des premiers émigrants de l’Hawahiki, c’est-à dire cinq de plus que ne fait supposer la légende rapportée par Sir Grey ; et, appliquant à chaque chef néo-zélandais la même longueur de règne qu’aux souverains anglais, c’est-à-dire 22 1/35 ans, il a été conduit à ce résultat que les Polynésiens sont arrivés à l’Ile Nord de la Nouvelle-Zélande 440 ans auparavant, autrement dit vers 1410 ou 1420.
Deux arbres généalogiques inspiraient surtout une grande confiance à Thompson : Ce sont ceux des tribus de la baie d’ Abondance appelées Ngati-te-Rangi, et Ngati-Wakaue (2. Ils avaient été examinés avec le plus grand soin par le magistrat anglais de Rotorua afin de savoir quelle était la tribu qui avait des droits véritables sur la petite île Motiti. Or, ces deux arbres généalogiques sont les mêmes que ceux établis et publiés par Shortland, alors qu’il était magistrat à Maketu dans la baie d’ Abondance ; car, bien que Thompson
(1) Ouvr. cité, t. I,*p. 67.
(2) Voir ce que nous avons dit précédemment sur ce sujet, t. II, p. 320®
n’en dise rien, le sujet en litige est le même, et les réclamants appartiennent aux deux mêmes tribus. Nous avons montré que la tribu la plus ancienne faisait remonter son origine à Tama-te-Kapua le chef de YArawa. Mais les mêmes documents ne sont pas interprétés de la même manière par les écrivains, et peut-être. M. Thompson n’était-il pas aussi convaincu qu’il semblait le dire de la confiance à accorder à de pareils arbres généalogiques; car il ajoute, ce qui prouve combien il doit être facile aux indigènes de se tromper : « Il faut que les Nouveaux-Zélandais se trouvent dans de semblables circonstances pour qu’ils fixent leur mémoire sur leurs ancêtres ; car autrement, soit crainte ou délicatesse, ils évitent de parler d’un pareil sujet, toutes les fois qu’ils n’y sont pas poussés par quelque intérêt particulier.»
Ainsi il y aurait donc eu vingt générations pour M. Thompson ; mais le Rev. Taylor qui a séjourné fort longtemps à la Nouvelle-Zélande, et qui a publié l’un des livres les plus remarquables qui aient été écrits sur cette contrée, augmente encore le nombre des générations. Voici ce qu’il dit à ce sujet (1) : « Les indigènes de la Nouvelle-Zélande sont fiers de leurs généalogies et celles des grands hommes en général remontent aux dieux, et même avant eux. « Plus loin (2) il ajoute : « On fait peu de cas du chef qui ne peut pas remonter à 20 ou 30 générations. Les grandes familles vont enfin, jusqu’au commencement de toutes choses.» Plus loin enfin(3), il apprend qu’un vieux prêtre, nommé Hahakaï, très versé dans les traditions de son pays et qui vivait encore en 1840 à Parapara, petit village sur la route de Kaïtaia à la baie Douteuse, lui donna une liste de 26 générations, depuis l’arrivée des émigrants de l’Hawahiki dans l’Ile-Nord de la Nouvelle- Zélande. Cette liste donne les noms dans l’ordre suivant : 1° Tiki. — 2° Maui. — 3° Po. — 4° Mawete. — 5° Atua. — 6e Maea. — 7° Waïkapu. — 8° Tuku-Ora. — 9° Tutengana-Hau. — 10° Tau-Mumu-Hue. — 11° Tau-na-nga. — 12° Te-Niho-o-te-Rangi. — 13° Mumu-te-Awa. — Raparapa-te-
(1) Ouvr. cité, p. 16.
(2) Ibid. p. 155.
(3) Ibid* p. 193.
Uira. — 15° Nuku-Tawhiti. — 16° Hae ( femme ).— 17° Moerewa (qui vécut très vieux). — 18° Papa-Whaka-Mihamiha. — 19° Te-Turu. — 20° Heke-Rangi. — 21° Patua. — 22u Awataï. — 23° Koro-Awio. — 24° Mapihi. — 25° Haruru. — 26° Moehau ( femme, grande prêtresse qui vivait en 1840).
Taylor, il est vrai, ajoute que le vieux prêtre, dans sa première demi- douzaine de noms, semble avoir été pris parmi les dieux ; mais cette assertion ne saurait être fondée quand on se rappelle ce que toutes les traditions rapportent de Maui par exemple, qui ne fut déifié qu’après son émigration à rile-Nord de la JNouvelle-Zélande,et ce que dit lui-même M. Taylor de l’arrivée de Po dans cette île, à la troisième génération de ceux qui s’y trouvaient déjà (1). « Si nous donnons, dit-il, 30 ans à chaque génération, en en supprimant six d’abord, cela fait une période de six cents ans, et je suis même porté à croire qu’il y a cent années de trop. » Ainsi Taylor admettait 500 ans pour le peuplement de l’Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande par les émigrants de l’Hawahiki. Certes, on pourrait croire à l’exactitude d’une pareille estimation venant d’un observateur si autorisé ; cependant nous ne croyons pas qu’on puisse s’y fier plus qu’aux autres.
On a vu déjà, en effet, qu’un chef appelé Tiki, s’est rendu à l’Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande dès l’origine du peuplement, et que, frappé de la pénurie de vivres de la tribu dans laquelle il se trouvait, il envoya sa femme en Hawahiki pour y prendre les patates douces appelées Kumara ; celle-ci mit peu de temps à faire le voyage, preuve du peu d’éloignement de l’Hawahiki. Nous avons aussi longuement rapporté la vie de Maui ; nous avons montré que ce personnage, déifié plus tard, avait émigré lui aussi à File-Nord où il était mort. Comme il était contemporain de la plupart des émigrants, il aurait très bien pu ne s’y rendre qu’après Tiki, au lieu d’avoir pêché le premier l’Ile-Nord de la Nouvelle- Zélande, comme le disent des légendes faites évidemment; après coup. Mais y fût-il allé longtemps avant, on ne voit pas pourquoi il ne serait pas compté comme tête de généra-
(1) Ouvr. cité, p. 193.
tion. Il en est de même de Po, de Mawete, etc. Quant au 5% c’était évidemment quelque personnage ayant pris le nom de la divinité, « le Divin » ; le 6% celui de quelque conquérant; etc. Car tous ces noms ne sont que des qualificatifs préférés aux noms de famille ; c’est ce que nous avons particulièrement fait remarquer quand nous avons parlé des noms des chefs aux îles Marquises.
Si l’on considérait tous les noms désignés par le vieux prêtre comme ceux des chefs de chaque génération, il se serait écoulé, depuis l’arrivée des émigrants de l’Hawahiki un laps de temps de 600 ans, au lieu des 450 de la légende de Maru-Tuahu ; peut-être est-on en droit de penser que Sir Grey, qui a fait connaître cette dernière légende, doutait lui-même de sa signification; car il dit : « Les traditions que nous rapportons ont régné peut-être plus de 2000 ans dans la plupart des îles de l’Océan pacifique. »
Ainsi donc, des généalogies n’indiquent que 15 à 16 générations ; d’autres en indiquent 18 à 20; une en élève le nombre à 26 ; des écrivains estiment à 800 ans la durée des Néo- Zélandais dans l’Ile-Nord; enfin, d’après d’autres, ils y existeraient depuis plus longtemps. Nous le demandons ; quelle confiance avoir en de pareilles données, encore moins certaines que celles de l’ancien Testament, qui le sont si peu (1) ; ainsi que le prouvent les séries chronologiques qui énumèrent les ancêtres de Jésus-Christ (2) ?
Si l’on a pu se demander pour ces dernières s’il n’y en aurait pas eu un plus grand nombre, on est, à plus forte raison, en droit de se le demander pour la Nouvelle-Zélande, où les renseignements sont encore plus contradictoires, puisque d’après M. Taylor, il n’est pas un chef de grande famille qui ne commence sa généalogie à l’origine de toutes choses, et parfois même avant la création des dieux, d’ou tous les chefs de la Polynésie aiment tant descendre. Le
(1) Ouvr. cité, introduction, p. 12.
(2) On sait que St-Mathieu ne compte, d’ Abraham à Joseph, époux de la vierge Marie que 39 générations, tandis que St-Luc, procédant comme le premier de mâle en mâle, énumère du même Abraham au même Joseph 55 générations.
studieux missionnaire, dit à cette occasion : (1) » Je m’amusai beaucoup, une fois, d’une tradition de cette espèce, commençant au néant ( na te kore i aï, de rien à quelque chose) et entassant nom sur nom jusqu’à celui du narrateur.»
Il est bien évident que si l’on n’a, comme il l’avance, qu’une pauvre opinion d’un chef, qui ne peut pas faire remonter sa généalogie à 20 ou 30 générations, c’est que les grandes familles prétendent venir de bien plus loin (2). Dès lors n’en peut-on pas inférer, comme semble l’avoir pressenti M. de Bovis pour Tahiti, que ce nombre de vingt et quelques générations n’est si généralement donné aux navigateurs, ou conclu des traditions, que parce qu’il est difficile, et peutêtre impossible à la mémoire de la plupart des indigènes de conserver le souvenir d’un plus grand nombre ?
À cette occasion toutefois, nous ferons remarquer que cette induction ne peut être tirée que des chiffres des deux premiers archipels ; puisque, ainsi qu’on l’a vu, les habitants de Sandwich, et des Marquises ont au contraire conservé le souvenir d’un plus grand nombre de générations ou de chefs. Nous avons même montré que, dans ces dernières îles surtout, ces chefs ou générations avaient été encore plus nombreux qu’on ne l’a cru. Certes il n’est pas facile d’expliquer une pareille différence chez des populations qui ont une origine commune ; on a cru pouvoir l’interpréter en faveur d’une origine malaisienne, mais nous croyons que cette différence est elle-même un témoignage de l’ancienneté plus grande du peuplement de la Nouvelle-Zélande et de Tahiti ; car on comprend parfaitement que la difficulté de se rappeler par la mémoire seulement soit en raison directe du temps écoulé. L’Ile-Nord et l’Ile-du-Milieu de la Nouvelle-Zélande devaient avoir des relations faciles et
(1) Ouv. cité, p. 155.
(2) Comme l’a dit M. Perrier ( autochthonie , mém. Soc. d’anthrop.) à propos de l’éthnologie égyptienne. « Il en est des familles des nations comme des familles prises en particulier. On veut être de lignée ancienne ;on veut dater de loin, parce que c’est, en principe, un lustre légitime, aussi bien pour les peuples que pour les individus.»
fréquentes ; un voyage de l’une à l’autre ne pouvait frapper l’imagination des émigrants, si l’émigration n’était causée par des guerres et des dissensions intestines. Pour les Néo- Zélandais autochthones, les générations n’avaient pas de point de départ déterminé. Pour les émigrants vers la Polynésie, au contraire, elles dataient du grand événement de leur départ et de leur arrivée sur une terre nouvelle, et elles se gravaient, d’autant mieux dans leur mémoire que leur voyage avait été plus long, plus semé de péripéties et d’obstacles.
Il est bien évident aussi, comme on l’a dit, que les différents chiffres cités semblent indiquer que la dispersion de la race polynésienne, est relativement moderne ; mais il ne l’est pas moins, après tout ce que nous venons de dire, qu’il est impossible de fixer cette date d’une manière exacte.
Nous l’avons répété plusieurs fois déjà : c’est parce qu’on n’a pas distingué l’Ile-Nord de l’Ile-du-Milieu delà Nouvelle- Zélande, qu’on n’a pu découvrir la véritable situation de l’Hawahiki ou pays d’origine première ; c’est pour cela qu’on a eu tant de peine à comprendre les traditions rapportées par Dieffenbach, Shortland, Sir Grey et Taylor. On verra, en lisant ces traditions dont nous insérons la traduction à la fin de ce livre, que les événements les plus anciens sont mêlés pour ainsi dire à des faits modernes; les traditions que nous appelons historiques succèdent sans transitions à celles qui sont sûrement mythologiques et héroïques, et il ne faut pas moins qu’une attention soutenue pour les distinguer les unes des autres. Mais alors on reconnaît assez facilement que les premières sont l’histoire des événements qui ont amené le départ des émigrants et de ceux qui les ont suivis dans l’Ile- Nord de la Nouvelle-Zélande, tandis que les autres sont tout particulièrement, les faits et gestes des ancêtres dans l’Hawahiki. D’un autre côté, ce qu’on ne peut se dispenser de remarquer, c’est qu’à part un certain nombre de grands personnages, presque tous semblent être contemporains ou précéder de peu de temps les émigrants de ce que nous appelons la « grande émigration, » pour la distinguer des migrations antérieures ou postérieures entreprises par des chefs dont
les traditions ont également conservé le souvenir. Il est évident qu’en se faisant descendre de personnages 1;els que Tawhaki et autres, les indigènes remontent aux temps fabuleux, et qu'ils sont aussi embarrassés que nous le serions à leur place, pour dire de combien de temps ces personnages, ont précédé le départ des premiers émigrants. Il faut meme supposer, en les voyant en diviniser quelques-uns, qu’ils les croyaient bien antérieurs ; c’est d’ailleurs ce qui résulte de la comparaison de toutes les données légendaires. Tawhaki, en effet, est représenté dans les traditions comme un homme, un héros, et ce ne fut probablement qu’à sa mort qu’il fut déifié dans l’Hawahiki, c’est-à-dire dans l’Ile-du- Milieu de la Nouvelle-Zélande, où son mythe n’a cessé d’exister. A l’Ile-Nord, au contraire, il a été remplacé plus tard par le mythe de Maui qui s’est emparé des hauts faits de son prédécesseur ou du moins auquel on les a attribués de son vivant ou après sa mort ; Maui, en effet, était également un homme quittant l’Hawahiki pour aller se fixer à l’Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande.
Nous avons voulu revenir, en passant sur ces faits qui nous semblent appu/er l’opinion que nous soutenons ; ils indiquent que Maui, qu’on regarde parfois comme fort ancien, n’a bien probablement émigré à l’Iie-Nord de la Nouvelle-Zélande qu’après beaucoup d’autres. Il est inutile de répéter que si on lui a attribué la découverte de cette île qui avait été faite par Kupe, de mèmè que tous les hauts faits de Tawhaki, son prédécesseur en Hawahiki, c’est qu’il a vécu à une époque de bouleversement et de guerres intestines. Mais il n'est pas de fait prouvant mieux que celui-ci, que PHawahiki ne pouvait pas être placé ailleurs que dans l’Iledu-Milieu de la Nouvelle-Zélande, c’est-à-dire dans le lieu qui a chassé Maui, dont le culte, créé à T Ile-Nord, s’est ensuite répandu dans toute la Polynésie, sans jamais s’établir à l’Ile-du-Milieu,
Conclusions. — En résumé, on a eu tort de soustraire un certain nombre de généalogies, sous le prétexte qu’elles
étaient fabuleuses. Nous bornant donc à adopter le nombre des généalogies données par les listes de Haie et de Porter, pour les Sandwich et les Marquises, car nous avons dit avoir des listes de l’une des Marquises encore plus étendues que toutes celles publiées, nous croyons pouvoir dire :
1° Que les Sandwich ont été peuplées, il y a au moins 2100 ans, au lieu de l’avoir été, comme l’a conclu M. Haie, il y a 1350 ans, et comme l’a dit M. Rémy il y a 2250 ans ;
2° Que l’île Nuku-Hiva l’a été il y a 2040 ans, en comptant pour les deux archipels par générations, et qu’il existe par conséquent une différence de 540 ans entre le peuplement des deux groupes ;
3° Que Tahiti est peuplée depuis 3000 ans au moins ; ce qui résulte non des listes généalogiques connues, mais des données linguistiques et de l’ensemble des faits venus à la connaissance des Européens. Ce chiffre de 3000 ans mettrait entre le peuplement des îles Sandwich et celui de Tahiti, un intervalle de .900 ans, et entre le peuplement de Tahiti et celui des Marquises un intervalle de 360 ans ;
4° Que les archipels Samoa et Tunga, dont on ignore complètement la date du peuplement, doivent avoir reçu leurs habitants bien antérieurement auxprécédents. Il est évident, en effet, que quelque soit le chiffre que l’on adopte, le nôtre ou ceux de MM. Haie, Rémy et de Quatrefages, le peuplement des Samoa et des Tunga doit remonter à une époque plus reculée, puisqu’on s’accorde à regarder ces deux archipels comme le berceau des colonies qui sont allées peupler les Marquises et les Sandwich.
Il est inutile de parler des Paumotu, des Mangareva, etc., qu’on a vu avoir été peuplées beaucoup plus tard.
En supposant qu’une période de 360 ou de 540 ans a été nécessaire pour produire le trop plein, ou pour engendrer des guerres assez fortes pour porter à l’émigration, on pourrait dire, sans s’arrêter d’-uilleurs à rechercher ici de nouveau quel est celui de ces deux archipels qui a été colonisé le premier, que les Tunga et les Samoa ont été peuplées il y a 3360 ou 3540 ans environ ,
5° Enfin, que si la Nouvelle-Zélande est bien, comme
nous avons cherché à le démontrer, le berceau des Polynésiens, il faut reporter à plus de 4000 ans le départ des émigrants de l’Hawahiki pour l’île Aotearoa, autrement dit rile-Nord de la Nouvelle-Zélande. On donnerait ainsi un laps de temps de 360 ou 540 ans aux colons de l’Ile-Nord avant leur départ pour la Polynésie, sans parler de ceux qui probablement s’y sont rendus directement à cette époque, sans avoir pu s’arrêter sur l’île Aotaroa (1), et qui, peut-être même, sont les seuls ayant émigré jusque-là. Cette dernière hypothèse, il faut en convenir, viendrait appuyer d’une manière bien remarquable, en l’expliquant pour ainsi dire, la conclusion de M. Haie, que les émigrations h Tahiti et à la Nouvelle-Zélande ont été contemporaines ou à peu près (2) ; et, par la Nouvelle-Zélande, encore une fois, il ne faut entendre que rile-Nord de ce groupe, comme nous croyons l’avoir surabondamment démontré,à l’aide de tous les chants traditionnels publiés.
Quant à la date du peuplement de la terre d’origine ou l’Hawahiki, il est impossible de l’apprécier. Il est bien clair qu’elle remonte à une époque infiniment plus éloignée que les précédentes, puisque ce n’est qu’après de longues guerres d’extermination, dont on ne connaît probablement que les dernières parles légendes, que les vaincus se sont décidés à émigrer. Toutes les traditions établissent, contrairement à ce que l’on croit généralement, que l’Ile-du-Milieu de la Nouvelle Zélande, lors de ces guerres et de ces émigrations, possédait de nombreuses populations que nous regardons comme ayant été autochtbones.
(1) Voy. Shortland, p. 304.
(2) On a vu que Haie est arrivé à cette conclusion, en se fondant uniquement sur l’altération des mœurs et de la langue des deux contrées comparées à celles des Samoa, car il faisait venir les habitants de ces contrées des îles Samoa, sans remarquer qu’il faudrait admettre, ainsi que nous l’avons avancé, qu’on parlait aux Samoa à l’époque des premières migrations, le langage qui a été retrouvé à la Nouvelle-Zélande.