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ORIGINE ASIATIQUE DES POLYNÉSIENS

Bases sur lesquelles repose cette hypothèse : Révélation biblique; Usages, coutumes, langues ; Direction des vents; Proximité plus grande, les unes des autres, des terres avoisinant l’Asie. — Exposé, par ordre chronologique, de l’opinion de tous les auteurs partisans de l’origine asiatique ou malaise des Polynésiens : de Guignes ; de Bougainville ; Court de Gebelin ; Cook ; R. Forster; de La Pérouse; Marsden; Molina ; Claret de Fleurieu; de Chamisso ; Raffles ; Crawfurd ; R. P. Lesson ; Balbi ; Bory-St-Vincent ; Beechey ; Lütke et Mertens ; E I lis ; Dumont d’Urville ; Dunmore-Lang; de Rienzi ; J. Williams; Dieffenbach ; H. Haie ; Gaussin ; W. Earl ; Shortland ; de Bovis ; Sir Grey; Taylor ; Thompson ; de Quatrefages. — Objections opposées à cette théorie : J. Garnier. — Résumé des opinions de tous les auteurs cités. — Conclusions générales : les Polynésiens ne descendent ni des Malais et des Javanais, ni des Malaisiens ; ils sont plutôt les ancêtres des uns et des autres. — Tableaux linguistiques.

La théorie de la provenance asiatique des Polynésiens, ou de la marche des migrations de l’Ouest vers l’Est, s’appuie avant tout sur la Révélation: « La Révélation, disait Scherer, s’accorde avec une saine physique pour faire adopter la

provenance asiatique (1). » Puisque la Bible enseigne que l’Asie est Vofficina gentium , ceux qui y ont foi pouvaientils placer ailleurs le lieu d’origine des Polynésiens ?

M. de Bellecombe écrivait, dans une brochure publiée en 1867 : (2) « Jusqu’ici l’Asie réunit, comme on sait, la majorité des voix en sa faveur, majorité qui n’est que la majorité des probabilités et non des certitudes. La Bible, ajoute-t-il, affecte une prédilection marquée pour l’Arménie, oùse trouve i’Ararat du déluge , mais elle n’indique rien de certain et de positif. D’ailleurs le texte de la Genèse a pu être modifié ou mal interprété par ses éditeurs ou traducteurs. » Et l’auteur rappelle que les Chinois se prononcent formellement en faveur de la Chine ; les Indiens, de l’Inde ; les Chaldéens, de la Chaldée ; les Persans, de la Perse ; les Phéniciens, de la Phénicie : prétentions rivales, opposées et discordantes.

Il était d’ailleurs nécessaire d’attribuer à l’Asie l’origine des Polynésiens, dès que Ton croyait retrouver chez ceux-ci les usages, les coutumes et même le langage des Asiatiques.

En outre, certains vents pouvaient autoriser cette supposition, car les navigateurs n’avaient pas tardé à remarquer qu’il y a, dans l’année, deux principales saisons pendant lesquelles les vents soufflent dans des directions tout-à-fait opposées ; comme on verra, le premier qui rendit cette observation évidente est le célèbre de La Pérouse.

Mais ce qui porta surtout à supposer que les ancêtres des Polynésiens sortirent de l’Asie, c’est que, au départ, les terres se trouvent beaucoup plus rapprochées les unes des

(î) Scherer, Recherches historiques et géographiques sur le Non™ Veau-Monde, 1777, p. 24. — a En vain, ajoute-t-il, les philosophes de l’ancien continent ont-ils essayé de soutenir l’éternité du monde, ces paradoxes sont retombés dans la nuit d’où ils avaient été tirés. En vain plusieurs peuples, et les Athéniens surtout, se sont épuisés en raisonnements sur une origine sans génération, les différentes opinions que le siècle actuel a vu naître sur ce sujet n’ont pas eu plus de succès et n’ont pu ébranler l’autorité de l’Ecriture sainte. »

(2) De Bellecombe, Polygénisme et monogénisme. — Paris, 18ô7e

autres. Cette proximité semblait, par cela même, favoriser l’éloignement des émigrants.

On ne peut le nier, lorsqu’on examine avec attention la carte de l’Océanie, on est véritablement frappé de la contiguïté des terres nombreuses reliant en quelque sorte les îles les plus orientales de la Polynésie à celles qui sont comme dépendantes des côtes du continent asiatique. Déjà nous avons signalé la disposition irrégulière de ces îles qui, parfois, et malgré leurs vastes dimensions, sont rencontrées sur la mer à d’assez grandes distances. Nous devons revenir ici sur ce sujet, parce qu’il n’en est pas de plus utile à consulter et surtout à apprécier dans les recherches ethnographiques.

Il est possible d’admettre, en effet, au point de vue géographique, que trois routes principales auraient pu servir aux migrations de l’Asie vers la Polynésie.

L’une de ces routes, la plus simple, la plus directe, part de la presqu’île de Malacca pour se continuer : d’un côté, au Sud, par Sumatra, Java, Florès, Timor, jusqu’au détroit de Torrès, entre la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Guinée ; d’un autre côté, au Nord, par Bornéo, Célèbes, Bourou, Céram, la Nouvelle-Guinée, la Nouvelle-Bretagne, et, de là, en allant vers le Sud-Est, jusqu’aux îles Salomon, aux Nouvelles- Hébrides et à la Nouvelle-Calédonie d’abord, puis aux Yiti, aux Tunga, aux Samoa, et autres îles encore plus orientales.

Une seconde voie se relie aux côtes de Chine par les Philippines et Formose et se porte de là, vers l’Est, par les Mariannes, les Palaos, lesCarolines, les îles Marshall, Mulgraves, Gilbert ; elle rejoint ensuite la première route aux Samoa, tandis que la troisième, partant des îles du Japon, passe par les Mariannes encore, et peut êtr^ considérée comme une simple bifurcation d’origine de la route précédente.

Il est facile de le constater sur un atlas, ces routes sont assez nettement dessinées, assez distantes l’une de l’autre, pour qu’on ne puisse voir trop d’arbitraire dans ces distinctions. Aussi, est-ce par l’une d’elles que tous les partisans

de l’origine asiatique ont fait passer les émigrants qui se dirigeaient vers la Polynésie, en reliant ainsi tous les archipels polynésiens aux grandes terres voisines de l’Asie.

Seules, les îles Sandwich et la Nouvelle-Zélande se trouvèrent rester en dehors des lignes indiquées ; mais comme on reconnut bientôt combien il est facile de rapprocher ces îles des autres groupes, sous le rapport anthropologique, cette difficulté cessa vite d’en être une pour les partisans de l’origine asiatique ; tous, alors, entassant à l’envi hypothèse sur hypothèse, cherchèrent à expliquer leur propre peuplement par des colonies, au moins issues primitivement de la Malaisie.

C’est l’exposé de ces hypothèses et de l’opinion de chaque auteur, touchant le peuplement des îles polynésiennes par l’Asie et la Malaisie, que nous allons d’abord faire connaître dans les pages qui vont suivre. Chemin faisant, nous en donnerons une appréciation succincte ; nous ne nous arrêterons un peu longuement qu’à celles véritablement plus importantes, et nous renverrons, pour leur réfutation complète, aux considérations qui suivront notre exposé. Cette réfutation, en effet, n’est possible qu’après l’acquisition des données nécessaires. En somme, on verra, croyons-nous, qu’aucune de ces opinions ne résiste à l’examen critique et que, par conséquent, elle ne saurait avoir l’importance que leur ont accordée leurs auteurs.

Disons du reste que les objections n’avaient pas manqué, dès l'origine, à cette théorie : parmi les faits contraires à une provenance asiatique ou de l’Ouest, on a surtout indiqué la prédominance des vents d’Est et celle des courants ; la différence des mœurs et du langage, plus marquée à mesure qu’on avance de l’Est vers l’Ouest ; la différence des productions, etc. On l’a déjà vu, c’est ce qui a porté Quiros et quelques-uns de ses successeurs à admettre l’existence d’un ancien continent submergé dans l’est de l’Océan Pacifique. Plusieurs ethnologues ont même cru pouvoir affirmer que ces circonstances étaient un obstacle infranchissable à toute émigration partant de l’Asie : parmi eux, on doit sur-

tout citer l’auteur si connu des Voyages aux îles du Grand Océan (1).

Personne, en effet, plus que Moërenhoüt, n’a cherché à démontrer l’impossibilité d’une provenance malaisienne des Polynésiens. Aussi croyons-nous devoir, dès à présent, nous arrêter un instant à cette opinion.

Pour cet observateur, le premier fait contraire au peuplement des îles de la Polynésie par celles de la Sonde et des Moluques, était la prédominance des vents d’Est, qu’il croyait régner presque continuellement entre les Tropiques depuis une centaine de lieues du continent d’Amérique jusqu’à l’extrémité occidentale de l’Océan Pacifique (2). Le deuxième fait contraire était la fragilité des embarcations malaises.

En outre, il ne croyait pas que la multiplicité des îles permît de supposer que les Polynésiens auraient pu communiquer de l’une à l’autre, et arriver, à la longue, jusqu’à la plus orientale, puisque tout semblait prouver que le souvenir n’en avait pas été conservé par les indigènes.

Enfin, la quatrième circonstance qui s’élevait, suivant lui, contre l’opinion que les Polynésiens orientaux avaient pu venir de l’Ouest, c’était la différence des manières, des mœurs et du langage. Différence qui était toujours plus marquée à mesure qu’on se rapprochait de l’Ouest.

« Comment, disait-il, dans toutes les îles, depuis la Nouvelle-Zélande jusqu’aux Sandwich, et depuis les îles des Amis jusqu’à l’île de Pâques, ne parlerait-on qu’un seul et même langage? Comment ce langage serait-il, chez les émigrants, pur et sans mélange, tandis qu’à leur point de départ, il en resterait à peine quelques traces chez les peuples qui l’auraient abandonné pour en adopter de nouveaux, presque aussi nombreux que leurs îles, et qui existaient déjà aux époques les plus reculées où l’histoire puisse re-

(1) J. A. Moërenhoüt. Voyages aux îles du Grand-Océan , 2 vol. in-8°. — Paris, 1836.

(2) Ouvr*. cité, t. Il, ch. IY, p, 230. Recherches sur V origine des Polynésiens .

monter ? (1) » Mais il insistait principalement sur la difficulté résultant de la direction des vents alisés et des courants qui portent tous à l’Ouest. Pour lui, tous ces témoignages avaient tant d’importance, qu’il n’hésitait pas à conclure : a Tout s’accorde donc pour détruire la supposition accréditée que la migration a eu lieu de l’Ouest à l’Est ; et toute personne qui connaît ces mers, regardera la chose comme absolument impossible. » Il terminait en disant (2) : Si le peuple malais était effectivement venu de si loin pour peupler les îles orientales de l’Océanie, pourquoi, nonseulement chez les Malais, mais même chez les nations beaucoup plus rapprochées, ne voit -on pas se renouveler la migration de l’Ouest à l’Est, tandis qu’elle a encore journellement lieu dans la direction opposée ? Pourquoi ne trouve-t-on pas, dans les îles orientales, le mélange des races qui est remarqué dans les Fiji et autres îles occidentales ? Pourquoi enfin ne trouve-t-on nulle part, dans les mêmes îles, un seul descendant des races hideuses qui peuplent l’Ouest du méridien ? »

Certes il est impossible de ne pas reconnaître la valeur des objections faites par Moërenhoüt ; mais il faut pourtant reconnaître en même temps qu’elles ne reposent, pour la plupart, que sur des observations inexactes ; par conséquent leur importance est beaucoup moins grande que ne l’ont cru quelques ethnologues (3). Ainsi quand cet écrivain dit que le vent d’Est soufflé au moins pendant six mois de l’année, tandis que les vents d’Ouest ne soufflent jamais avec violence, sinon pendant un petit nombre d’heures, son assertion ne repose que sur un fait inexactement observé. On sait parfaitement, en effet, aujourd’hui, que rien 'n’est

(1) Ouvr. cité, p. 240.

(2) Ouv. cité, p, 259.

(3) Faisons remarquer en passant qu'il n’est pas d’écrivain plus hardi à généraliser que M. Moërenhoüt. Aussi ses conclusions sontelles parlois surprenantes de vérité ; mais il arrive assez fréquemment aussi qu’elles s’en éloignent, comme dans le cas actuel* (Voir 2e vol, p, 22Gà263),

plus fréquent, à certaines époques de l’année, que des coups de vent du N. -O. au S.-O. Lui-même, ailleurs, en en citant des exemples, donne à ces vents une grande violence et une assez grande durée (1).

D’un autre côté, quand il avance que rien, dans le souvenir des indigènes, ne vient appuyer l’opinion que les canots sont arrivés dans leurs îles en venant de l’Ouest, et qu’ils ne l’ont jamais fait que poussés par des vents d’Est, il n’est pas plus exact : on sait parles traditions (2), par Ellis (3) et autres voyageurs modernes, enfin par lui-même (4), que c’est avec les vents d’Ouest que les habitants des îles de dessous le vent se rendent aux îles du vent (5),

Moërenboüt a donc beau dire que toute personne qui connaît les mers pacifiques regardera la migration d’Ouest en Est comme absolument impossible, les faits observés dans ces dernières années ne permettent plus de douter que les migrations se sont, comme nous le montrerons, opérées de l’un des points du couchant vers le levant, point qui, seulement, n’est pas celui qu’on a généralement admis jusqu’à ce jour. Il est bien certain, comme il le dit, que les Polynésiens ont été entraînés plus souvent vers l’Ouest que dans toute autre direction ; mais, comme on verra, cela n’a pas empêché les entraînements contraires, et dans toutes

(1) T. I, p. 365. Il cite en note un coup de vent d’O. très violent, et dans la même note un coup de vent de N. -O., en 1832. Vancouver fait la même remarque, t. I, p. 107, 151.

(2) On verra, par toutes celles qui seront citées, que les exemples sont même nombreux : voir particulièrement l’article Migrations.

(3) P. 52, Ellis dit : « Quelques-uns rapportent que les cochons et les chiens furent apportés de l’Ouest par les premiers habitants. » Ellis est le premier qui parle des canots attendant les vents d’Ouest pour entreprendre leur voyage vers l’Est.

(4) Moërenhoüt cite un fait qui prouve, contrairement à ce qu’il voulait soutenir, que c’est avec les vents d’Ouest qu’on s’éloignait; voyez p. 256, note.

(5) On sait qu’on appelle îles âe dessous le vent , les plus ocei^ dentales, et îles du vent les plus orientales*

les directions, causés par des vents différents. D’ailleurs, ainsi que nous le montrerons encore, ce ne sont pas les entraînements involontaires ou isolés qui ont suffi à peupler les îles océaniennes, puisqu’il résulte de tous les faits aujourd’hui connus, que presque toutes, sinon toutes ces îles, étaient déjà occupées, soit par la même race, soit par une autre, à l’arrivée des canots entraînés. Cela prouve que leur peuplement s’était opéré bien antérieurement.

Plus tard nous aurons à revenir longuement sur ce sujet : mais, toujours est-il, que le fait de la différence des manières, des mœurs, du langage, constamment plus marquée à mesure qu’on avance de l’Est vers l’Ouest (1), et surtout la direction des vents alisés, et des courants, ont dû paraître des arguments on ne peut plus sérieux, alors qu’on ignorait que les vents changent complètement dans le cours de l’année. C’étaient certainement les objections les plus fortes qu’on pût faire à l’origine malaisienne des Polynésiens ; seulement ces objections ont perdu aujourd’hui toute leur importance, parce qu’il y en a d’autres bien plus importantes encore, et qui rendent bien autrement impossible la venue des Polynésiens de la Malaisie.

C’est ce qui sera démontré, nous l’espérons, par les développements dans lesquels nous entrerons par la suite.

On va voir, du reste, chemin faisant, que quelques-uns des écrivains qui seront cités par nous ont eux-mêmes, depuis longtemps, démontré que les vents alisés, qu’on regardait comme l’un des plus grands obstacles, n’en étaient pas un suffisant. De sorte, dirons-nous en terminant, que, s'il n’y avait eu que celui-là, les Polynésiens auraient certainement pu venir de la Malaisie, et que, s’ils ne l’ont pas fait, c’est que cela a tenu à des raisons majeures que nous ferons connaître.

En somme, la seule chose que nous croyons devoir retenir des lignes précédentes, c’est combien est vraie cette

(1) Ainsi qu’on le verra, cette opinion est entièrement opposée à celle soutenue par le naturaliste américain Horatio Haie, opinion qui a été adoptée par MM. Oraussin et de Quatrefages.

remarque que la géographie seule conduit à faire : que les îles Viti, Tunga et Samoa, sont l’aboutissant de toutes les voies d’émigrations, le véritable point central, d’où s’irradient ensuite les routes secondaires : car nous montrerons encore que, quelque fût le véritable point de départ des émigrants, c’était par l’un de ces groupes qu’ils étaient tenus de passer.

Faisons pourtant remarquer encore, avant de commencer notre étude, qu’on dit « de l’Ouest à l’Est », en parlant de la marche des émigrants supposés partis des îles asiatiques, uniquement pour simplifier le discours : cette manière de parler n’est pas tout-à-fait exacte. Si, en effet, l’Asie est dans l’Ouest, par rapport à un certain nombre d’îles de l’Océan Pacifique, elle n’est cependant géographiquement ou exactement parlant que dans l’Ouest-Nord-Ouest et le Nord- Ouest de la plupart.

L’Ouest, d’ailleurs, comme le font les quartiers Sud, Nord et Est, comprend tout l’intervalle qui existe entre le N. O. et le S. O. Il ne faut donc jamais perdre de vue, quand on dit Ouest, que c'est cet intervalle qui est exprimé par ce mot, comme c’est tout l’intervalle entre le S.E. et le N.E. qui l’est pas le mot Est ; tout l’intervalle entre le S.E. et le S. O. qui l’est par le mot Sud , et enfin tout l’intervalle entre le N.E. et le N. O. qui l’est par le mot Nord.

Chose assez singulière, l’histoire ethnologique que nous poursuivons ne paraît pas avoir beaucoup préoccupé les premiers navigateurs de l’Océan Pacifique, puisqu’après Quiros qui, le premier, a établi une théorie, il faut arriver jusqu’à de Guignes et Bougainville pour voir émettre quelque hypothèse nouvelle à ce sujet.

En effet, Schouten et Lemaire (1615) Tasman (1642), Roggeween (1722), Anson (1740), Byron (1764), Wallis et Carteret (1766), etc., se contentent de donner le récit de leurs voyages, sans élever la moindre théorie ethnologique à propos des peuples visités par eux. On ne peut guère citer que le P. Le Gobien qui, à l’occasion des Mariannes, expose ses conjectures sur le peuplement de ces îles (1701.)

Mais, dès qu’on eut commencé à s’en occuper, ce fut à la théorie que nous allons exposer que tous les anthropologistes monogénistes se rallièrent, ainsi que la plupart des voyageurs, et c’est cette doctrine qui est regardée aujourd’hui comme l’expression de la vérité par M. de Quatrefages.

Voici, du reste, pour qu’on puisse juger, d’un seul coup d’œil, du nombre et de l’autorité des écrivains qui ont adopté cette hypothèse, la liste de leurs noms:

Partisans de Vorigine asiatique ou malaise des

Polynésiens .

De Guignes 1761

De Bougainville ... 1771

Court de Gebelin . . 1774

Cook 1772-78

Forster .... » 1778

La Peronse 1786

Marsclen 1786

Ce Carli 1788

Molina • 1789

Claret de Fleurieu . 1790

Chamisso 1816

Baffles 1817

Crawfurd (1) 1818-19

B. P. Lesson 1825-29

Bory-St- V incent . . . 1826

Balbi 1826

Lütke 1830

Ellis 1829-31

Beechey 1831

Dumont-d'Urville . . 1833

Dunmore-Lang 1834

De Rienzi 1836

John Williams 1838

Dieffenbach 1843

Horatio Haie 1846

Earl 1853

Gaussin 1853

Shortland 1854

De Bovis 1855

Sir Grey 1855

Taylor 1856

Thompson. . . . .' 1859

De Quatrefages ... 1864

1761. — Le premier qui a nettement formulé l’opinion que les Polynésiens avaient une origine asiatique est le savant de Guignes (2) : il dit qu’au lieu de venir d’un continent sub-

(1) Crawfurd a séjourné 9 ans à la cour du sultan de Java, comme résident ou préfet. Il était ami, collaborateur et subordonné de sir Baffles, de 1808 à 1815.

(2) Recherches sur les navigations des Chinois du côté de V Amérique et sur quelques peuples situés à V extrémité orientale de l’Asie. — Imp. dans le 28® vol. in-4° des Mémoires de l’Académie des Inscriptions , pub. en 1761.

De Guignes, qui a émis cette opinion, est l’auteur de l’Histoire des Huns , ce monument d’érudition orientale ; il était membre de

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mergé, les habitants des îles polynésiennes sont plutôt des descendants de Chinois ; car, ajoute-t-il, « dès le quatrième siècle de l’ère chrétienne, et longtemps avant les Européens, les Chinois voyageaient sur les mers de l’Amérique, allaient jusqu’au Pérou, et parcouraient toutes les îles de la Malaisie et plusieurs de celles de la Polynésie ou Océanie Orientale. »

Une pareille opinion n’ayant été considérée, par tous les savants, que comme une erreur d’homme célèbre, nous ne nous y arrêterons pas.

1771. — Bougainville, qui pensait que « le peuple de Taïti est'composé de deux races d’hommes très différentes, quoique parlant la même langue, ayant les mêmes mœurs et se mêlant sans distinction (1),» sven rapporte sur ce point à Court de Gebelin, de l’académie de la Rochelle ; ce savant, parlant de l’analogie des langues tahitienne et malaise, admettait, par suite, l’origine asiatique des Océaniens. « Je l’ai fort exhorté, dit Bougainville, à publier dans un de nos journaux le mémoire par lequel il me paraît prouver que la langue de Taïti a la plus grande analogie avec le Malais, et, conséquemment, que la plupart des îles de la mer du Sud ont été peuplées par des émigrations sorties des Indes Orientales. (2) »

On voit en effet que, dans un Essai sur les rapports des mots entre les langues du Nouveau -Monde et celles de V Ancien, qui figure dans l’ouvrage de Scherer (3), Court de Gebelin,

l'Académie des inscriptions, et il est mort a Paris en 1800, âgé de 79 ans. Son fils, mort en 1845, est l’anteur du Voyage à Péking etc. et d’un Dictionnaire chinois .

(1) Voyage autour du monde sur la frégate du roi la Boudeuse , et la flûte l'Etoile, 1766-1769. — 2* édit. Paris, 1771, p. 214.

(2) Quand on a pu vérifier le petit nombre de données recueillies alors sur la langue tahitienne, on est naturellement porté à trouver, à priori, cette grande analogie, par trop hâtivement admise.

(3) Scherer, Recherches historiques et géographiques sur le Nouveau-Monde, — Paris, 1777, p, 302 et 336.

mis à l’épreuve par Banks qui lui avait envoyé 62 mots de Tahiti, trouva, après avoir compulsé tous les vocabulaires de Bougainville, Solander, Cook et Lemaire, que « ces mots tenaient étroitement à la langue malaie la plus méridionale de l’Asie et à celles qu’on parle dans les îles du midi de l’Asie et de l’Afrique; de sorte, disait-il, que toute la portion méridionale de notre globe paraît unie par une langue commune, à peu près, à toutes les peuplades qu’on y a rencontrées. Mais, ajoutait-il, comme la langue malaie a les plus grands rapports avec les autres langues de l’Asie, surtout avec la langue arabe, qui en a elle-même de très grands avec la Celtique, on ne sera pas étonné de voir que les langues de la mer du Sud ont de si grands rapports avec toutes nos anciennes langues. » Et il concluait en disant que les îles de l’Amérique méridionale, de même que le Pérou, avaient été peuplées par l’Asie méridionale.

D’un autre côté, il est vrai, le même écrivain, dans son Monde primitif (1), considérait lès populations polynésiennes comme des colonies phéniciennes, et, pour donner quelque créance à cette opinion, voici comme il raisonnait : « Dès qu’il est démontré que les Phéniciens ont fait le tour de l’Afrique, et qu’ils ont été jusqu’aux Indes, ils ont pu faire le tour de la mer du Sud, en allant d’île en île, et suivre les côtes de l’Amérique orientale et occidentale ; c’est d’autant plus possible que les Chinois eux-mêmes, navigateurs bien inférieurs aux Phéniciens, voyagèrent dès le 4e siècle sur les mers de l’Amérique. » Puis il donnait comme preuves du séjour des Phéniciens dans ces contrées : 1° La conformité des noms de nombre qu’on observe dans l’île de Madagascar et dans toutes ces îles, avec ceux des anciens Phéniciens ; 2° Le rapport prodigieux des langues qu’on parle dans toutes ces îles avec la langue malaie et le Phénicien.

Nous ne saurions dire quelle conformité de désignation

(1) Court de Gebelin, Le Monde primitif , analysé et comparé avec le monde moderne, 9 vol. in-4°, Paris, 1773-1783, et Abrégé de l'Histoire naturelle de la parole, Paris, 1776,

existe entre les noms de nombre phéniciens et ceux de Madagascar; mais ce qu’on sait aujourd’hui, c’est que, si la conformité est grande entre les noms de nombre de Madagascar et ceux des Polynésiens, elle l’est beaucoup moins entre les noms de nombre de Madagascar et ceux des Malais (1) ; et que, s’il existe quelque rapport entre le Phénicien et le Malai, ce rapport est loin d’être aussi prodigieux que le croyait Court de Gebelin, entre les langues malaie et polynésienne. On a vu, en effet, qu’il n’y en a .qu’entre les mots échangés par ces deux peuples, et que ces deux langues diffèrent complètement par le fond (2).

On n’accorde, du reste, généralement, qu’une confiance médiocre aux idées systématiques de Court de Gebelin ; on peut même dire que peu de livres ont été jugés aussi sévèrement que son Monde primitif , ouvrage, dit Balbi (3), « qui est le plus grand exemple que l’on puisse citer pour prouver qu’une longue étude et un travail opiniâtre ne suffisent pas toujours pour réussir dans la carrière de l’érudition, quand on les emploie h soutenir des systèmes réprouvés par la saine critique. » Et le même écrivain fait remarquer que « parmi les fautes grossières dont il fourmille, et que les partisans de Court de Gebelin ont répandues dans un grand nombre d’ouvrages, on y lit, entre autres assertions, que le Persan, l’Arménien, le Malai et l’Egyptien sont des dialectes de l’Hébreu. »

Balbi a certainement raison quand il fait cette critique de détails; mais il n’est pourtant pas moins vrai que son jugement doit sembler bien sévère, adressé à l’homme qui, par ses travaux et ses idées avancées, a été l’un de ceux qui ont le plus contribué à l’émancipation des Français.

On oublie trop aujourd’hui ce qu’était Court de Gebelin ; on semble ne pas se douter que les idées qu’il soutenait, il y a plus de cent ans, sont celles qui, chaque jour, tendent à se généraliser de plus en plus en France.

(1) Voy. vol. Ier, le tableau linguistique de la page 151 .

(2) Yol. I, ch. 1er, p. 142 et suiv.

(3) Discours préliminaire , p. 25.

Comme J. -J «Rousseau, Court de Gebelin n’admettait rien de surnaturel, point de révélation, point de miracles, point de prophètes, point de mystères.

Pour lui, toutes les religions qui ont existé et qui existent sur la terre, n’étaient que des institutions purement humaines, par conséquent factices, fantastiques.

A ses yeux, tout était matériel et physique dans l’univers. Le ciel était l’être suprême, l’être supérieur à tout ce qui existe. L’âme n’était qu’un instinct physique perfectible.

Il disait que la nature a tout fait, qu’elle est la cause unique de tout ce qui existe, qu'elle fournit les éléments de tout ; que tout a sa cause et sa raison d’être dans la nature, qu’ enfin rien ne se fait de rien.

Il disait encore que ce grand ordre de la nature est éternel, nécessaire, immuable, qu’il fait tout, règle tout, dirige tout ; qu’il est le lien de tout ; qu’il meut le ciel et la terre, le corps et l’âme, la vie physique et la vie morale ; etc.

C’était, en un mot, ainsi qu’on le lui a reproché, un matérialiste dans toute la rigueur du terme, ce qui lui a valu les épithètes d’impie, de pervers et tant d’autres qui lui étaient adressées, par les cléricaux de son temps, de même qu’elles le sont aujourd’hui encore à ceux qui pensent comme lui, par les cléricaux du nôtre.

Certes, après cela, il est facile de comprendre les critiques faites à ses immenses travaux par les gens dévots, d’abord, puis par beaucoup d’autres qui l’étaient* moins sans doute, mais qui ne lui pardonnaient pas d’avoir osé écrire qu’il soupirait après le moment où la monarchie française sera détruite.

Pauvre grand homme ! pourquoi n’a-t-il pu voir ce qui se passe de nos jours, et entendre ce que l’on dit aujourd’hui, même en chaire, des hommes les plus savants de la France ?

1770 et 1778. — Cook ne paraît pas avoir porté son attention sur l’origine des peuples visités ou découverts par lui dans ses premiers voyages ; mais ce qu’on en a dit, en son nom, dans la publication de sa troisième expédition, suffit à prouver qu’il était loin d’avoir une opinion bien arrêtée

sur ce sujet. On lit, en effet, dans la relation du 3e voyage (1) :

« Il n’est pas aisé de dire comment une seule nation s’est répandue, dans toutes les parties de l’Océan Pacifique, sur un grand nombre d’îles séparées les unes des autres par des intervalles si considérables. On la trouve depuis la Nouvelle-Zélande jusqu’aux îles Sandwich au Nord, et du levant au couchant, depuis l’île de Pâques jusqu’aux Nouvelles-Hébrides, c’est-à-dire sur une étendue de 60° de latitude ou de 1200 lieues du Nord au Sud, et de 83 degrés de longitude ou de 1600 lieues de l’Est à l’Ouest. On ne sait encore jusqu’où vont ses colonies dans chacune de ces directions. Mais, d’après les observations faites durant mon deuxième voyage et celui-ci, je puis assurer que si elle n’est pas la nation du globe la plus nombreuse, c’est certainement la plus étendue. »

Et, dans la vie de Cook par le Dr Kippis (2), on lit encore quelques lignes qui établissent, en résumé, qu’il croyait à une origine asiatique, après avoir admis, un instant, avec Forster, le point de départ dans un continent disparu.

« On savait en général, écrit son biographe, quelanation asiatique des Malais était jadis en possession de la plus grande partie du commerce des Indes, et que leurs vaisseaux non seulement fréquentaient les côtes d’Asie, mais se hasardaient sur les mers même d’Afrique, jusqu’à la grande île de Madagascar. Mais on ignorait que de Madagascar aux îles Marquises et à l’île de Pâques, et enfin jusqu’au côté Ouest de l’Amérique, dans un espace qui renferme plus de la moitié de la circonférence du globe, la même nation, partie de l’Orient, avait fondé des établissements et des colonies dans tous les ports de ce vaste pays, même dans des îles à des distances étonnantes du continent, et dont les habitants ne soupçonnaient pas l’existence les uns des autres. C’est pourtant un fait historique que les voyages du capi-

(1) Cook (Jacques), Troisième voyage autour du monde (1776-1780), rédigé par King en 1784. Trad. franc, par Demeunier. — Paris 1785, t. II, p. 411.

(2) Vie de Cook , trad. par Castera. — 1789, p. 518.

taine Cook, ont parfaitement développé. C’est le capitaine Cook qui a découvert ce nombre innombrable d’îles perdues dans l’immensité de l’Océan Pacifique, dont tous les peuples montrent, par des traces frappantes, que leur commune origine vient d’Asie. Cela ne paraît pas seulement par la conformité des coutumes et des institutions, mais par une preuve invincible, l’analogie du langage. »

Cela a été dit plus de dix ans après les travaux des deux Forster ; mais il en résulte bien que Cook croyait que Polynésiens et Malais appartenaient àunemême nation, envoyant ses colonies au loin : ce qui est une erreur que tout notre livre a pour but de démontrer. On a déjà vu, en effet, qu’il n’y a nulle conformité dans les coutumes et les institutions, et qu’il n’y en a même pas dans le langage, quoiqu’on ne cesse de répéter le contraire, depuis Court de Gebelin, Bougainville et Cook lui-même. C’est pourquoi nous ne nous arrêterons pas plus longtemps ici sur cette question, nous contentant de faire remarquer, en passant, l’origine de l’erreur de l’opinion qui a été soutenue jusqu’à ce jour et qui l’est encore par la plupart des ethnologues.

En somme, comme on voit, Bougainville et Cook, entraînés, sans doute, par les croyances dominantes, se sont bornés à cette assertion, mais sans chercher à l’étayer de témoignages suffisants.

1778. — L’écrivain qu’on peut considérer comme ayant élevé le premier une théorie ethnologique à propos des peuples visités par les premiers voyageurs et par lui même, et qui adopta, comme Bougainville, l’origine asiatique ou malaisienne, fut Reinold Forster, le compagnon de Cook dans son deuxième voyage. Plus apte peut-être que son illustre capitaine, pour la solution de problèmes qui exigent des connaissances spéciales et étendues, il consacra quelques développements à l’origine des Polynésiens (1).

Nous allons reproduire ici ces développements., parce qu’ils

(1) Observations faites pendant le 2e voyage de Cook dans /’ hémisphère austral et autour du monde , etc., parle Dp R. Forster, 1778. — - Voy. aussi 2e voyage de Cook , t. Y. et VI, édit. in-8°. — Paiis, 1778, et éclit. in-4°, t. Y.

sont le oint de départ de tous les travaux entrepris dans cette voie, depuis lors, et qu’ils feront voir d’où vient une opinion que plusieurs autres auteurs se sont attribuée.

Après avoir rejeté complètement l’orig-ine américaine des Océaniens, et prouvé qu’ils n’ont pu venir davantage de la Nouvelle-Hollande, Forster ajoute : « Du côté du Nord, les îles de la mer du Sud se trouvent pour ainsi dire liées aux îles des Indes-Orientales. La plupart de ces dernières terres sont habitées par deux différentes races d’hommes. Sur quelques-unes des Moluques, il y a encore une race plus noire, qui a des cheveux laineux (1), qui est haute et mince, qui parle une langue particulière et qui habite les collines de l’intérieur du pays. Sur différentes îles, ces individus sont appelés Alfouriest(2).

« Les côtes de ces îles sont habitées par une autre nation dont les individus ont le teint brun, des formes plus agréables, des cheveux longs et bouclés et une langue différente, qui est un dialecte du Malais. Les montagnes de l’intérieur de toutes les Philippines sont habitées par un peuple noir, qui a les cheveux frisés, qui est grand, qui a de l’embonpoint, qui est très guerrier et qui parle une langue particulière différente de celle de ses voisins. Mais sur les bords de la mer, il y a une race infiniment plus blanche, qui a de longs cheveux et qui parle différents idiomes. On donne à ces peuplades des noms divers, mais les Tagales, les Pampangos et les Bissayas sont les plus fameux. Les premiers sont les plus anciens et les derniers sont certainement alliés des différentes tribus malaises qui auraient rempli les îles des Indes-Orientales avant l’arrivée des Européens dans ces mers. Leur langue a également plusieurs rapports à celle des Malais (3).

(1) Cette opinion n’est que celle empruntée à Rumphius. Forster n’est point allé aux Moluques; il avait sans doute mal compris Rumphius qui distingue les Alfourous de la race noire.

(2) Aborigènes de Bornéo, nommés Byajos par Beekmann, Voyage à Bornéo , p. 43.

(3) Hernan de los Rios (colonel) Relacion de las islas Molucas. — Navarrete, Trait ados historicos de la monarcliia de China. — Geiuelli

« L’ile Formose ou Taï-Wan, renferme aussi, dans l’intérieur de ses montagnes, une race d’hommes bruns, qui ont les cheveux frisés et la face large ; mais lés Chinois occupent les côtes du pays, surtout les cantons qui sont au Nord.

« Les habitants des îles de la Nouvelle-Guinée, de la Nouvelle-Bretagne et de la Nouvelle-Irlande, ont un teint noir, et parles mœurs, les coutumes, le tempérament et les formes, ils ressemblent beaucoup aux insulaires de la Nouvelle-Calédonie, de Tanna et de Mallicolo, c’est-à-dire à la seconde race des habitants des mers du Sud, et les noms de la Nouvelle-Guinée ont beaucoup de rapport avec ceux des Moluques et des Philippines.

« Les Ladrones et les îles Carolines, nouvellement découvertes, sont habitées par une race d’hommes qui a une grande ressemblance à la première race des mers du Sud : leur taille, leur tempérament, leurs mœurs et les usages, tout annonce cette affinité, et, suivant quelques écrivains (1), ils ressemblent presque à tous égards aux Tagales de Luçon et de Manille.

« De sorte qu’on peut suivre la ligne des migrations par une suite continuelle d’îles, dont la plupart ne sont pas éloignées de plus de cent lieues l’une de l’autre.

« Il y a d’ailleurs une conformité très remarquable entre plusieurs mots de la langue de la race blanche des insulaires de la mer du Sud et ceux de la langue malaise ; mais, de ce rapport d’un petit nombre de termes, il ne faudrait pas en conclure que ces insulaires descendent des Malais, car, comme le Malais a des mots qu’on trouve dans la langue des Persans, des Malabars et des Madecasses (2), des Brames, des Chingulais et des habitants de Java, il faudrait donc dire aussi que ces nations viennent des Malais. Cette ma-

Carreri, II Giro del miindo. — F. Diego Bergamo, Vocabulario de Pampango. — Juan de Noceda y el paare Pedro de san Lucar, Vocabulario de la lengua Tagala. — Manila 1754, in-folio, etc.

(1) Le père Le Gobien, Histoire des îles Marianne^. — Paris 1700,

pi-12.

(2) ïteland, Dissertationes miscellanœ . Vol. III.

nière de raisonner prouverait trop ; je suis donc porté à croire que tous ces dialectes conservent différents mots d’une languie ancienne qui était plus répandue, et qui s’est divisée peu à peu en différents idiomes. Les mots de la langue des îles de la mer du Sud, qui sont semblables à d’autres de la langue malaise, démontrent clairement, suivant moi, que les îles Orientales de cette mer ont été peuplées par les îles de l’Inde ou les îles septentrionales de l’Asie, et que celles qui sont plus à l’Ouest ont tiré leurs premiers habitants des environs de la Nouvelle-Guinée. Si nous avions des vocabulaires exacts des différentes langues qu’on parle dans ces îles, nous pourrions dire de quelle tribu en particulier elles tirent leur origine (1). La postérité acquerra peut-être sur cela des connaissances plus étendues. (2) »

Forster est l’un des premiers auteurs qui se sont occupés d’étudier les migrations océaniennes, et son texte est vraiment remarquable par l’érudition et l’esprit de critique si indispensables à ce genre de recherches. Comme nous l’avons dit, du reste, l’exposition qui précède comprend à peu près tous les arguments invoqués à l’appui de l’origine asiatique des Océaniens : facilités des communications d’île en île, existence dans un grand nombre d’archipels de deux races distinctes d’hommes, analogies de langues, que l’auteur avouait être incomplètement étudiées à son époque.

Forster est d’ailleurs plus explicite dans une autre partie de son ouvrage où il dit: «. Il y a lieu de supposer que les premiers habitants des îles de la mer du Sud étaient de la race des Papous et des insulaires de la Nouvelle-Guinée et des environs.... Il est probable que les anciens Malais de la péninsule de Malacca se répandirent insensiblement, par hasard ou à dessein, sur les îles des mers de l’Inde, d’abord

(1) Suit une table comparative de 46 termes, de quinze langues ou idiomes océaniens et américains, qui ne prouve pas grand chose, par suite du peu d'exactitude des données, mais qui cependant établit déjà les ressemblances et les différences principales.

(2) Observ. pendant le 2e voy. de Cook , t. I, p. 251. •

à Bornéo, ensuite aux Philippines ; qu’ils s’étendirent de là aux îles des Larrons, aux Nouvelles-Carolines et aux Pescadores ; et enfin qu’ils allèrent aux îles des Amis, à celles de la Société, aux Marquises et à l’île de Pâques, à l’Est, et jusqu’à la Nouvelle-Zélande, au Sud. Cette migration paraît avoir été successive, et, depuis le premier établissement des Malais à Bornéo, il s’écoula peut-être plusieurs siècles jusqu’à l’arrivée de ces peuplades à la Nouvelle-Zélande et à l’île de Pâques. »

Le même auteur, frappé des ressemblances des indig*ènes des îles les plus orientales du Pacifique avec ceux des îles Carolines, n’hésitait pas à dire plus loin, que ces dernières îles étaient presque sûrement le berceau des premières (1) ; et il terminait enfin ses réflexions générales par de sages conclusions, plus modestes certainement que celles que des voyageurs moins autorisés n’ont pas craint d’avancer depuis.

« J’espère, dit-il, que ces conjectures engageront les navigateurs à examiner les idiomes, les mœurs, les usages, le tempérament et la couleur des habitants des diverses terres de cette mer, afin de remonter d’une manière plus certaine à l’origine et aux migrations de ces peuples et de jeter plus de jour sur cette partie intéressante de l’histoire de l’homme. »

Malheureusement cet appel n’a pas été suffisamment entendu, et, malgré l’accomplissement d’une partie des vœux de Forster, puisqu’on a rassemblé depuis une foule de vocabulaires, l’ethnologie océanienne conserve encore bien des mystères. Mais on ne peut nier cependant qu’on ne lui ait fait faire un pas immense dans ces dernières années, justement à l’aide de la linguistique, tant recommandée par Forster.

En somme, pour lui, les habitants de l’Océanie avaient deux origines différentes et formaient deux races ou variétés distinctes: l’une noire, partant de la Nouvelle-Guinée et de ses environs, et allant peupler la première les îles de la mer du Sud ; l’autre, celle des Malais, allant successivement

(1) Observations pendant le 2e voyage de Cook, p. 306.

occuper toutes les îles polynésiennes d’aujourd’hui par des migrations successives. Pour lui encore, les îles Carolines étaient le berceau presque certain des Polynésiens de l’Est ; tous les dialectes conservaient des mots d’une languie ancienne plus répandue et qui s’était divisée en plusieurs idiomes ; enfin les mots malais trouvés en Polynésie démontraient clairement, suivant Forster, que les îles de l’Est avaient été peuplées par les îles de l’Inde.

Et si, avec toute sa sagacité ordinaire, il avait vu que l’existence de quelques mots malais en Polynésie n’était pas suffisante pour faire conclure que les Polynésiens descendent des Malais, il n’avait pas moins fini par dire, qu’ils provenaient de la Malaisie, puisqu’il avance que « les îles orientales de la mer du Sud, aussi bien que la Nouvelle- Zélande et Pâques, ont été peuplées par les îles de l’Inde ou les îles septentrionales de l’Asie. »

On voit d’où vient l’opinion qui a tant pesé depuis sur celle soutenue par presque tous les successeurs de Forster, et particulièrement l’idée du peuplement préliminaire des îles de la mer du Sud par la race noire. Mais ce que nous croyons devoir surtout faire remarquer, c’est cette croyance de l’habile observateur que les divers dialectes de la Malaisie et delà Polynésie conservent différents mots d’une langue ancienne qui était plus répandue et qui s’est divisée peu à peu en différents idiomes. On a déjà vu précédemment deux savants anglais, Marsden et Crawfurd, soutenir cette idée, et le dernier donner à cette langue ancienne le nom de « Grand-Polynésien », sans pouvoir dire exactement d’où elle était venue jusqu’à Java. Nous reviendrons plus tard sur ce sujet, et nous essaierons alors d’établir quelle était cette langue, admise par un savant français, M. Gaussin, qui a même essayé de la reconstituer à l’aide du Maori.

Quant à l’opinion de Forster (1) que les îles Carolines ont

(1) En parlant de ce savant voyageur, R. P. Lesson, p. 156 de son Voyage médical , dit : « Forster, le premier, traça d’une main habile le vaste cadre des productions du grand Océan et des insulaires qui y vivent. Combien l’on doit regretter que le cours de

été le berceau presque certain des Polynésiens orientaux, nous aurons à nous y arrêter longuement quand nous essaierons de prouver le contraire; nous devons nous borner ici à rappeler que l'illustre compagnon de Cook a trouvé, comme nous-même, des analogies frappantes entre ces deux populations, contrairement, il est vrai, à presque tous les ethnologues et les voyageurs.

1786. — Après Forster, le malheureux de La Pérouse fut le premier à regarder comme démontré que les différentes peuplades de l’Océanie provenaient de colonies malaises qui, à des époques extrêmement reculées, avaient fait la conquête de ces îles (1). Mêlant les indigènes des Philippines, de Formose, à ceux delà Nouvelle-Guinée, de la Nouvelle- Bretagne, des Hébrides, des îles des Amis, dans l’hémisphère Sud, et à ceux des Carolines, des Mariannes, des îles Sandwich, dans l’hémisphère Nord, il était convaincu que tous étaient cette race d’hommes crépus que l’on trouve encore dans l’intérieur de l’île de Luçon et de la Nouvelle- Guinée ; qu’ils n’avaient pas été vaincus à la Nouvelle-Guinée ni aux Nouvelles-Hébrides, mais qu’ils l’avaient été dans les îles plus à l’Est. « Là, disait-il, ils se mêlèrent avec les peuples conquérants, et il en est résulté une race d’hommes très noirs, dont la coüleur conserve encore quelques nuances de plus que celle de certaines familles du pays qui, vraisemblablement, se sont fait un point d’honneur de ne pas se mésallier. Ces deux races très distinctes ont frappé nos yeux aux îles des Navigateurs, et je ne leur attribue pas d’autre origine. »

Les Polynésiens n’étaient donc en somme, pour lui, que les métis résultant des premiers occupants noirs et de leurs vainqueurs, les Malais. Seulement il est difficile de comprendre

l’expédition ne 1 ait pas mis à même de voir un plus grand nombre de points, et de suivre le fil des idées qu’il avait émises avec tant de succès sur les lieux qu’il visita ! »

(l)3e vol. p. 230. Le voyage de La Pérouse a été accompli de 1785 à 1788, mais il a été publié seulement en 1797, pour la lre fois, par Miiet de Mure au, en 4 voh in-4°«

qu’il ait pu sortir de ce mélange une race d’hommes très noirs, ainsi qu’il le dit : peut-être est-ce simplement une erreur du rédacteur de son voyage. Mais on reconnaît ici la source de cette opinion, que plus tard nous retrouverons souvent reproduite : Que les émigrants en Polynésie appartenaient à une race de conquérants. Nous avons déjà vu M. de Quatrefages soutenir aussi que les Polynésiens ne sont que des métis de Malaisiens.

Voici d’ailleurs comment La Pérouse expliquait les changements survenus dans les caractères physiques: « Les descendants des Malais ont acquis dans ces îles une vigueur, une force, une taille et des proportions, qu’ils ne tiennent pas de leurs pères, et qu’ils doivent sans doute à l’abondance des subsistances, à la douceur du climat, et à l’influence de différentes causes physiques qui ont agi constamment et pendant une longue suite de générations. Les arts, qu’ils avaient peut-être apportés, se seront perdus par le défaut de matières et d’instruments propres à les exercer ; mais l’identité de langage, semblable à un fil d’Ariane, permet à un observateur de suivre tous les détours de ce nouveau labyrinthe (1). »

Cette identité de langage n’existant pas, quoi qu’on l’ait cru si longtemps, et que quelques ethnologues le croient encore, nous ne nous arrêterons pas davantage à l’opinion de l’illustre navigateur ; nous avons tenu cependant à la rappeler quand ce ne serait que pour montrer qu’il ne méritait pas, même à ce sujet, l’espèce d’oubli dans lequel l’ont laissé presque tous ceux qui se sont occupés de l’Océanie.

Non seulement, en effet, La Pérouse a été l’un des premiers à soutenir la théorie de la provenance malaisienne des Polynésiens, mais, prévoyant les objectionsqui pouvaient lui être faites, il a été le premier à démontrer que les vents d’Est ne sont point un obstacle à des migrations venant de l’Ouest.

« On objectera peut-être, dit-il, qu’il a dû être très-difficile aux Malais de remonter de l’Ouest vers l’Est pour arriver

(1) Relation du voyage de La Pérouse » — 3e vol* p- 23b

dans ces différentes îles; mais les vents de l’Ouest sont au moins aussi fréquents que ceux de l’Est, aux environs de l’équateur, dans une zone de sept à huit degrés au Nord et au Sud, et ils sont si variables qu’il n’est guère plus difficile de naviguer vers l’Est que vers l’Ouest. D’ailleurs ces différentes conquêtes n’ont pas eu lieu à la même époque ; ces peuples se sont étendus peu à peu, et ont introduit de proche en proche la forme de gouvernement féodal qui existe dans la presqu’île de Malacca, à Java, Sumatra, Bornéo, et dans toutes les contrées soumises à cette barbare nation. »

Cette opinion de La Pérouse sera appuyée bientôt, comme on verra, par les navigateurs Beechey, Dillon, etc., et par le missionnaire J. Williams, de même que par les travaux des Kerhallet et autres marins.

1786. — L’écrivain qui, avec Forster, a le plus contribué à répandre l’opinion que les peuplades polynésiennes proviennent de la Malaisie, est le docte Marsden, l’auteur de la Grammaire malaise , des Miscellaneous Works et d’un Voyage à Sumatra (1). 11 n’est guère de livres, depuis les siens, qui ne se servent de ses paroles pour soutenir cette opinion.

Quoique Marsden n’eût jamais vu que la Malaisie et Plnde, il croyait, en effet, à l’analogie complète des langages polynésien et malais, comme on peut le voir dans son Histoire de Sumatra (2) : « J’ai remarqué, dit-il, qu’une langue générale, quoique mutilée et altérée par le laps de temps, est répandue dans toute cette partie du globe qui s’étend depuis Madagascar jusqu’aux nouvelles découvertes les plus reculées de l’Est, et dont le Malai est un dialecte fort corrompu ou perfectionné par le mélange d’autres idiomes. Cette conformité de langages, si étendue, annonce que ces diverses peuplades ont une origine commune ; mais un voile épais

(1) W. Marsden, Histoire de Sumatra , trad. de l’anglais par Parraud, 2 vol. in-8°, Paris, 1788. — A grammar of the Malayan language , with an introduction and praxis, in-4°, London, 1812. — Miscellaneous Works , in-4°, London, 1834.

(2) 1er vol», p. G8.

cache les circonstances et les progrès de leur séparation. »

Il y revient dans le même ouvrage, en disant : « Outre le Malai, on parle à Sumatra plusieurs idiomes qui ont néanmoins une affinité manifeste, non-seulement les uns avec les autres, mais avec cette langue générale qu’on trouve répandue et indigène dans toutes les îles de la mer du Sud, depuis Madagascar jusqu’aux terres les plus éloignées découvertes par Cook, c’est-à-dire dans un plus grand espace que celui qu’ait jamais embrassé la langue latine ou toute autre langue. »

Ainsi, comme Forster, il admettait une langue générale ancienne, et de plus, il croyait à l’analogie complète des langages polynésien et malai, s’en rapportant évidemment pour cela à ses prédécesseurs, puisqu’il n’était jamais allé en Polynésie. Mais, comme eux, il se trompait, en concluant de quelques analogies réelles de mots à une analogie complète de langage qui n’existe pas.

Nous devons toutefois appeler F attention sur les expressions de corrompu ou perfectionné qu’il applique au langage malai, considéré par lui comme un dialecte de la langue générale qu’il admet: cela montre que le savant écrivain n’était pas bien fixé sur les deux langages, et particulièrement sur celui des vrais Polynésiens.

On verra bientôt que pour Crawfurd le langage malai ne pouvait être que corrompu, puisqu’il le fait dériver du Javanais ancien, qui n’est pour lui que la « langue générale » de Marsden, ou ce qu’il appelle « Grand-Polynésien. »

1789. — Peu d’années après Marsden, parut, à Paris, le petit livre si plein de faits de l’abbé Molina (1). On y voit que son auteur devait être d’autant plus partisan de l’origine malaisienne des Polynésiens, qu’il regardait ces derniers comme les ancêtres des Araucans.

« Il serait mieux, disait-il, de faire dériver les habitants du Nouveau-Monde, du vieux monde sur l’Océan par la chaîne d’îles, contre le cours de la mousson, ou de la Nou-

(1) Essai sur /’ Histoire naturelle du Chili , par Jean-Ignace Molina, in-8°. — Paris, 1789, Trad. de l’italien par Gruvel.

velle-Zélande, sous l’influence des vents. » Cette dernière supposition n’était, comme nous l’avons dit, que la conjecture de Crozet, le compagnon de Marion Dufresne, en 1772, tandis que la première est celle qui a été admise, comme on le verra bientôt, d’abord par le missionnaire écossais D unmore Lang, en 1834, puis par le missionnaire J. William s lui-même, en 1837, ainsi que cela résulte de l’extrait suivant de son ouvrage (1) :

« J’aimerais plutôt dire, vu la conformité physique, la construction de leur langage et autres circonstances qui établissent l’identité des Polynésiens et des aborigènes de l’Amérique, que ces derniers gagnèrent le continent à travers les îles du Pacifique. Mais ceci, quoique fort intéressant, est un sujet dans lequel je ne puis entrer : on n’a donc pas besoin, ajoute-il, de recourir à la théorie admise par quelques écrivains et soutenue avec une certaine force par Ellis : que les insulaires polynésiens sont venus de l’Amérique du Sud » (2).

Nous avons précédemment, en examinant la théorie qui fait de l’Amérique le berceau des Polynésiens, réfuté longuement cette opinion de J. Williams, qui se contente d’ailleurs de l’exprimer sans apporter la moindre preuve à l’appui : nous ne nous y arrêterons donc pas davantage. Néanmoins nous insisterons encore ici sur ce fait évident que les caractères physiques des Polynésiens et des aborigènes de l’Amérique ne sont pas semblables, et que la construction du langage, de même que presque toutes les autres circonstances, établissent plutôt leur différence que leur identité. La seule chose à remarquer, à cette occasion, c’est que les deux missionnaires J. Williams et Ellis étaient d’avis complètement opposé, et que le premier s’accordait à ce sujet avec Dunmore Lang et Molina.

On verra plus loin que la conjecture de ces derniers était

(1) A narrative of missionary interprises, etc. • — London, 1837, p.

(2) Ellis, Polynésian rssearches , vol» I, p» 122, et Tour through Hawaii, p, 449*

aussi celle que M. de Bovis (1) semblait faire, puis qu’ après avoir soutenu la provenance occidentale des Polynésiens, à l’aide des vents d’ Ouest, il se demandait si les Peaux-rouges de l’Amérique n’étaient pas seulement l’avant-garde de la migration aborigène de la Polynésie : question que Forster, Cook, La Pérouse, Moërenboüt, avaient déjà résolue.

1790. — Ici, par ordre de date, nous devons citer le savant marin et géographe Claret de Fleurieu, l’auteur des instructions, aussi complètes que précises, que Louis XYI fit donner à La Pérouse au moment de son départ. Tout en partageant l’opinion de Forster, que la Polynésie a été peuplée par l’Asie, Claret de Fleurieu avouait seulement ne pas comprendre comment les migrations avaient pu se porter à 1500 lieues de leur terre natale contre les vents alisés. Nous croyons devoir citer textuellement ses paroles si remarquables, bien qu’écrites à une époque où il y avait fort peu de données acquises (2) :

« Mais, disait-il, si les connaissances que nous avons acquises résolvent le problème de la manière dont a pu être peuplée l’Amérique, on ne peut présumer qu’il soit jamais donné aux hommes de savoir quand et comment les îles du grand Océan ont reçu leurs habitants. On sait seulement, d’après les notions que les voyageurs philosophes ont pu recueillir sur les divers idiomes parlés, et dans les îles basses et dans les îles montueuses, que les idiomes ne diffèrent pas autant, ou pas plus entre eux, que le provençal ou le languedocien ne diffère du français; et l’on peut conclure de cette identité de langage, l’identité d’origine de toutes les peuplades qui occupent ces îles. Mais cette langue universelle des insulaires du grand Océan est aussi celle des îles du grand archipel de l’Asie, et en première source, la langue de la terre la plus méridionale de cette partie du monde, la langue de la presqu’île de Malacca ou Malaie ; et l’on peut, de cette conformité, tirer une seconde

(1) La Société Tahitienne , Revue coloniale, année 1855.

(2; Voyage autour du Monde fait pendant les années iy go et iyç3 par Etienne Marchand, 4 vol. in-4°* — Paris, an Yî, t. III, p. 328 «

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induction, c’est que les insulaires du grand Océan ont une origine commune avec la nation malaise. Mais à présent, comment s’est faite cette migration d’un peuple de l’Asie ? Comment a-t-il pu originairement se porter à 1,500 lieues de la terre natale ? Comment a-t-il remonté contre les vents alisés, qui soufflent presque constamment de la partie de l’Est, sur toute l’étendue de la zone équinoxiale du grand Océan ? A quelle époque s’est opérée cette migration ? C’est ici qu’un vaste champ s’ouvre aux hypothèses ; car on ne peut s’appuyer d’aucune tradition conservée parmi les peuplades qui habitent les îles des Tropiques ; en général, leurs annales ne remontent pas au-delà de quelques années ; un siècle pour ces peuples est l’éternité. On ne peut donc attendre d’eux aucun secours pour soulever le voile épais qui dérobe à nos yeux cette partie de l’ancienne histoire des hommes ; et, comme ici la raison et l’imagination sont à peu près également en défaut, on peut croire qu’à cet égard les siècles qui suivront ne seront pas plus instruits que celui qui va finir. »

Claret de Fleurieu écrivait ces lignes en l’an VI, c’est-àdire à une époque où l’on n’avait sur les langues de la Polynésie que les observations de Le Maire ; celles de Banks et Parkinson, compagnons de Cook dans son premier voyage ; des Forster et d’Anderson, dans le second ; de Crozet, le compagnon de Marion; celles de Roblet, le médecin de Marchand; enfin quelques vocabulaires incomplets, tels que celui de Pigafetta, le compagnon de Magellan. Il était dès lors tout simple que le savant écrivain crût à la similitude de ce qu’il appelle la langue universelle des Polynésiens avec celle du grand archipel d’Asie, et particulièrement de la presqu’île de Malacca, et qu’il admît l’origine commune des Polynésiens et des Malais, puisque Forster, La Pérouse et Marsden l’avaient dit. Mais ce n’était pas moins une erreur, comme on l’a vu.

Il est, du reste, le premier qui soulève la difficulté de la distance, 1,500 lieues, et celle, toute naturelle alors, puisqu’on ignorait l’existence de vents contraires à certaines époques, de la marche des émigrants contre les vents

alisés. Nous disons toute naturelle, parce que telle était, à cette époque, la croyance générale, résultant des renseignements fournis, depuis Magellan, par les anciens navigateurs, tant Espagnols, qu’ Anglais, Hollandais et Français. Claret de Fleurieu ne connaissait point, en effet, les renseignements contraires recueillis par La Pérouse, le premier, et il le pouvait d’autant moins, que ces renseignements, longtemps conservés dans les archives du ministère de la marine, n’ont été publiés par Milet de Mureau qu’en 1797 (1).

Aujourd’hui, comme on va voir, tout le monde reconnaît que la direction des vents n’aurait pas été une difficulté, et l’on verra également bientôt que la distance elle-même n’aurait pu être un obstacle, puisque des entraînements ont eu lieu et ont lieu tous les jours encore jusqu’à de très-grandes distances, soit dans un sens, soit dans un autre.

Quant à l’époque à laquelle les migrations ont pu être faites, nous n’essaierons point ici d’aborder incidemment une pareille question, qui exige tant de données préliminaires, et nous nous bornerons à renvoyer au long examen que nous aurons à en faire plus tard, quand les données nécessaires auront été acquises. Seulement nous dirons, dès à présent, que si, à l’époque où furent publiées les réflexions de Claret de Fleurieu, les traditions, trop peu nombreuses et incomplètes, ne permettaient pas, comme le dit le savant écrivain, de soulever le voile qui dérobe l’ancienne histoire des Polynésiens, il n’en est plus de même aujourd’hui, grâce aux recherches des Crawfurd, Barff, Ellis, John Williams, et surtout des Shortland, sir Grey, Taylor, et autres. C’est au contraire à ces traditions qu’il faut surtout s’adresser si l’on veut découvrir le lieu d’origine des Polynésiens et la marche de leurs migrations : du moins, c’est en nous en aidant beaucoup, que nous espérons pouvoir éclairer une foule de faits océaniens, jusqu'ici restés si obscurs, et arriver, d’une manière presque certaine, à découvrir la véritable si-

(1) Milet de Mureau, Voyage de La Pérouse autour du Monde , 1785-1788, publié par Milet-Mureau. *— 4 vol. in-4® Atlas in-folio* Impr. de la République, an Y.

tuation du lieu d’origine des premiers émigrants vers les îles Polynésiennes.

1816. — De Chamisso, le célèbre naturaliste, compagnon de Kotzebüe en 1816, était, lui aussi, d’avis qu’un peuple d’origine asiatique avait fourni les Océaniens et, comme ses prédécesseurs, il s’étayait surtout sur l’identité du langage. « S’entourant, dit R. P. Lesson (1), de toutes les ressources d’une érudition riche et féconde, M. de Chamisso emprunta aux langues parlées par les diverses peuplades, ses principales lumières pour remonter à leur origine. »

Sans s’embarrasser des vents alisés, de Chamisso disait de plus que les migrations s’étaient faites contre eux, car voici ses paroles (2) :

« La nature vivante s’est évidemment répandue de la terre ferme aux terres avancées et aux îles, ce qui est positivement contre le cours des vents, sur toutes les terres qui s’élèvent sur le Grand-Océan. » Et plus loin : « L’homme a émigré des grandes contrées situées entre l'Asie et la Nouvelle-Hollande, en remontant contre les vents qui régnent habituellement de l’Est vers l’Ouest, jusqu’à l’île de Pâques. La langue qu’on y parle prouve son origine ; ses manières, ses coutumes et ses arts l’indiquent également, a II ajoutait encore : « Les animaux domestiques, les plantes usuelles, ont suivi partout les pas de l’homme ; tous appartiennent au vieux monde et nous montrent les côtes d’où on les a enlevés. »

Tout lui prouvait, enfin, qu’une émigration simultanée avait dû avoir lieu d’un seul point, et à une époque assez moderne, tandis que l’enfance de la langue lui faisait supposer une antiquité reculée. Mais, en homme consciencieux,

(1) Voyage médical , p. 156, et Zoologie du voyage de la Coquille.

(2) Adelbert von Chamisso, Mémoires du Grand Océan , de ses îles et de ses côtes , Annales Maritimes , 1825, 2e partie.

Voyage sur le brick le Rurick, etc. 2 vol. in-12 avec cartes et portraits, Leipsig, 1836. Le voyage de Kotzebüe a été publié en russe à St-Pétersbourg en 1821-1823, 3 vol. in- 4° et Atlas in-folio.

il confessait son ignorance sur la manière et l’époque où ce peuple asiatique avait été semé sur ces îles, contre le cours des vents régnants, en emportant avec lui ses animaux domestiques et ses plantes usuelles. Il ne pouvait dire non plus comment les diverses tribus, depuis leur séparation les unes des autres, avaient pu conserver les mêmes manières, les mêmes arts, et un même langage.

L’opinion de M. de Chamisso n’était en résumé que celle de Forster : le savant naturaliste, dans sa préoccupation, n’avait pas vu que les animaux et les plantes de la Polynésie diffèrent presque complètement des plantes et des animaux du vieux monde. On ignorait d’ailleurs encore qu’il y eût si peu de mots malais dans la langue polynésienne.

1817. — Vers la même époque, en 1817, le savant gouverneur anglais, Sir Raffles, publia son grand ouvrage sur Java (1) en collaboration avec son subordonné Crawfurd, et il émit l’opinion que les Polynésiens ou Océaniens n’étaient que des colonies parties originairement de la Malaisie.

Crawfurd, qui avait résidé pendant neuf ans à Java, de 1806 à 1815, époque dé la reddition dé l’île aux Hollandais, fit lui-même paraître, peu de temps après, ses immenses recherches sur l’archipel indien (2), "et, comme Marsden entre autres, il admit l’origine commune des peuples de cet archipel et des Polynésiens des îles de la mer du Sud. Ce qui le prouvait, disait-il, c’est qu’on trouvait des vestiges de la civilisation autochthone des Javanais jusqu’à l’île de Pâques.

Comme on voit, il était cependant moins affirmatif que ses prédécesseurs, puisque, pour lui, qui ne connaissait les Polynésiens que par les récits des voyageurs, ce n’étaient plus que des vestiges, qu’il acceptait tels quels, en cédant, sans nul doute, à son insu, à l’autorité des premiers qui avaient soutenu cette opinion.

(1) Hisîory of Java by Sir Stamford Raffles, 2volin-4°— London,

(2) History of the Indian archipelago , by J. Crawfurd. — Edinburg, 1820, 3 vol in-8°.

Mais, qu’on le remarque, ce n’était pas des Malais que Crawfurd faisait descendre les Polynésiens, c’était des Javanais (1) : pour lui, ceux-ci descendaient d’un « Peuple inconnu », qui était allé, le premier, s’établir dans l’île de Java; ce peuple parlait le langage qu’il a appelé « Grand Polynésien » ou Javanais ancien.

Ici qu’il nous soit permis de donner un aperçu des savantes recherches de Crawfurd sur ce sujet, que nous n’avons fait qu’aborder incidemment (2).

C’est à ce Peuple inconnu, parlant, disait-il, une langue qui était pour l’Océanie ce que le Sanskrit est pour les langues indo-germaniques, que Crawfurd attribuait la civilisation autochthone, souche de l’état social dans lequel avaient été trouvées, lors de la découverte, les innombrables tribus de la Malaisie, et même, croyait-il, celles de la Polynésie. C’était la langue de ce peuple qu’il regardait comme la souche primitive des idiomes javanais. Aussi l’appelait-il encore le Javanais ancien. Il concluait, du reste, de toutes ses recherches, que ce n’est pas le Malai, mais bien le Javanais qu’il faut considérer comme la véritable souche des idiomes dits Malais.

La civilisation autochthone du monde maritime, ou ce qu’il désignait par le nom de «foyer Javano-Malais», lui semblait démontrée par la comparaison des différentes langues de la Malaisie entre elles et avec celles de l’Inde et de la Polynésie. C’est ainsi qu’en examinant les mots javanais correspondant aux objets les plus indispensables à l’homme dans le premier état social d’une nation, il trouvait d’abord que ce peuple inconnu avait fait d’assez grands progrès dans la navigation et l’agriculture, puisqu’il avait étendu, croyaitil, l’influence de sa langue au-delà des limites du monde maritime, depuis l’île de Pâques jusqu’à Madagascar ; puisqu’il cultivait le riz et autres végétaux, et qu’il avait

(1) Malte-Brun était aussi de cet avis, car il dit en propres termes, que Java doit être la mère patrie des Malais et des Polynésiens.

(2) Voy. t. I, lre partie, livre II, cli. il, p. 174, 190.

déjà rendu domestiques la vache et le buffle, le cochon, la poule et le canard. Crawfurd trouvait, en outre, que ce peuple avait été assez industrieux pour connaître et travailler l’or, l’étain et le fer, et pour savoir tisser les étoffes ; pour avoir une semaine et un calendrier particuliers, et, enfin, pour s’être peut-être élevé jusqu’à l’invention d’un système alphabétique.

En résumé, toutes les recherches de Crawfurd lui avaient démontré, autant que pareille chose peut l’être, que la civilisation s’est développée dans la Malaisie même, indépendamment des nations de l’ancien et du nouveau monde, et que là, comme dans l’ancien continent, se retrouvaient les traces d’une nation antique, ayant influé puissamment sur la formation de la lang-ue, sur les institutions sociales, politiques et religieuses, sur les mœurs et les usages d’un grand nombre de populations, mais dont on n’a pu ni déterminer l’époque précise de l’existence, ni indiquer exactement le lieu de la demeure primitive.

Il est certain que celui qui étudie cette question, peut difficilement mettre en doute l’existence d’une nation primitive à Java, car la comparaison et l’analyse des langues parlées en Malaisie, la comparaison et l’analyse des mœurs, des usages des diverses tribus malaisiennes, de leurs institutions politiques et religieuses, de leurs traditions populaires, etc., indiquent bien un foyer de civilisation indigène, sur laquelle s’est entée la civilisation étrangère, apportée successivement par les Hindous, les Arabes, les Chinois, et, plus tard, par les Européens. Mais, ce qu’on semble n’avoir pas vu, et ce que Crawfurd particulièrement n’a pas remarqué, c’est que tout ce qu’il dit de cette nation inconnue, ainsi entée, ne peut s’appliquer qu’aux différents peuples de la Malaisie et de ses environs, et nullement aux Polynésiens de ce qu’on appelle aujourd’hui la vraie Polynésie : ces Polynésiens, lors de leur découverte, ne possédaient, pas plus qu’ils ne possèdent de nos jours, ce qui distinguait si bien, aux yeux de Crawfurd, son Peuple inconnu.

Il est évident, en effet, que les Polynésiens des îles de la mer du Sud ne pouvaient pas provenir d’un peuple qui, ainsi

que le dit le savant anglais, avait fait des progrès dans l’agriculture ; qui connaissait l’usage du fer, de l’or et de l’étain ; qui savait travailler ces métaux ; possédait l’art de tisser des étoffes faites de la partie fibreuse d’une plante indigène ; qui avait apprivoisé le buffle et la vacbe et les employait dans l’agriculture et les transports ; qui avait domestiqué la poule, le canard et le cochon pour augmenter ses moyens d’existence ; qui s’était donné un gouvernement régulier; avait un calendrier civil et un calendrier agricole ; qui, enfin, possédait un système d’arithmétique et s’était même élevé jusqu’à l’invention d’un véritable alphabet.

Tous les ethnologues savent aujourd’hui que les Polynésiens ignoraient complètement l’usage des métaux ; l’art de tisser en général ; qu’ils n’avaient même pas, ce que nous prouverons ailleurs, l’idée de l’existence de quadrupèdes autres que le rat et le cochon, et qu’enfin l’écriture leur était tout-à-fait inconnue. Il faudrait donc supposer alors qu’ils seraient partis avant que le Peuple inconnu n’eût reçu l’ente des autres nations, et c’est, en effet, ce qui a été soutenu par quelques écrivains, partisans à tout prix de l’origine malaisienne des Polynésiens, mais qui ne s’appuyaient, ainsi que nous espérons le démontrer, que sur des témoignages insuffisants (1).

Cependant, dirons-nous, ce Peuple inconnu devait nécessairement avoir, avec les peuples de la Polynésie, quelques traits de ressemblance attestés, au moins, par les mots analogues qui se trouvent dans les deux langues, bien que leur analogie prouve probablement le contraire de ce qu’on en a conclu. Si on le dépouille des connaissances adventices puisées par lui après son arrivée à Java, on voit que, par le reste, il se rapproche beaucoup des Polynésiens. En effet, en comparant la langue de ce peuple avec les idiomes de l’Inde méridionale, le savant Crawfurd a trouvé qu’il devait aux Hindous la connaissance du cuivre et de l’argent, et peut-être même celle du cheval et de l’éléphant, animaux dont les noms, communs dans presque tout le grand arclii-

(1) Voir plus loin l’examen de l’opinion du Dr Thompson.

pel, sont sanskrits ; qu’il devait aux mêmes Hindous la connaissance et la culture du coton, du poivre, du mang*o et d’autres fruits, ainsi que l’art de fabriquer l’indig*o et le sucre ; la pêche des perles et leur usag*e ; qu’il leur devait encore la modification de son système d’écriture et d’arithmétique, son nouveau calendrier et sa nouvelle semaine, de même que la connaissance de leur littérature et de leurs domines religieux. Par la même comparaison, Crawfurd a démontré le peu d’influence exercée par les Arabes sur la civilisation de ce peuple : ce qu’atteste le vocabulaire de cette lang*ue qui n’offre que peu de mots arabes et presque tous relatifs à la religion mahométane, introduite postérieurement, comme la législation (1). Il a fait voir enfin, par le petit nombre de mots d’origine persane, ou empruntés à la languie portugaise, l’influence encore moindre exercée par les Persans, au moyen des habitants de l’Inde méridionale, et, sans aucun intermédiaire, par les Portugais. De sorte qu’ ainsi débarrassé de ses diverses acquisitions, le Peuple inconnu, en réalité, ne possédait guère que des caractères qui auraient pu convenir à des émigrants de la Polynésie, “ ou à toute autre population peu avancée en civilisation.

Crawfurd était, du reste, aussi embarrassé pour préciser le point de départ de ce peuple que pour fixer l’époque de son arrivée. Seulement, delà description qui lui en avait été faite par les peuples noirs de la Malaisie, qui avaient conservé, disait-il, quelque souvenir de sa venue, il avait conclu,

« que ce ne pouvait être que celui des îles occidentales de l’océan Pacifique, arrivé à Java depuis un temps immémorial. »

On pourrait, d’après cela, supposer que c’était un peuple de race noire, puisque les îles occidentales de l’océan Pacifique,, autrement dit de la Polynésie occidentale des écrivains

(1) « L’époque de l’introduction de l’Arabe chez les Malais, dit Crawfurd, est indiquée par l’histoire. Des données assez certaines peuvent faire soupçonner celle du Sanskrit. Mais celle de la langue Grand-Polynésien est ensevelie dans la plus profonde et même dans une impénétrable obscurité. »

modernes, paraissent n’avoir jamais été habitées par des hommes d’une autre race ; mais, comme ces renseignements étaient fournis à Crawfurd par des hommes eux-mêmes de race noire, cette supposition est peu probable.

Crawfurd ajoute : « La nation qui répandit sa langue à Java était vêtue d’une étoffe fabriquée avec l’écorce des arbres, et elle ignorait la fabrication des étoffes de coton. » Cette assertion est très remarquable, et elle servira à mieux faire comprendre l’opinion à laquelle nous nous arrêterons. Elle prouve évidemment que les premiers émigrants à Java n’appartenaient qu’à une nation primitive, venant presque sûrement d’une contrée intertropicale ; mais elle n’aide pas à découvrir quelle était exactement leur race, car les Mélanésiens se vêtissent d’écorces d’arbres comme les Polynésiens ; elle n’aide pas davantage à deviner de quel pays ils venaient, puisque l’usage de fabriquer une étoffe vestimentale avec des écorces d’arbre existait autrefois aussi bien dans l’Inde que dans plusieurs autres lieux fl).

D’un autre côté, cependant, quand on se rappelle, comme nous l’avons montré plus haut, qu’un grand nombre de mots polynésiens ont été trouvés ou existent encore en Malaisie, non-seulement dans les langages des populations dites aujourd’hui malaisiennes, c’est-à-dire les Battaks, Dayaks, etc., mais même, quoique en plus petit nombre, dans les langages malais et javanais ; quand on sait que les Polynésiens ont été de grands navigateurs, et que les vents les plus ordinaires poussent de la Polynésie vers la Malaisie ; quand enfin on cherche à se représenter ce

(1) On sait que le vénitien Marco Polo dit, en parlant des habitants de l’île Cipangu et de la province de Caigni, dans l’archipel des Indes : « Ils sunt jens balances, de beles maineres, et biaus ; « ils sunt ydulese se tiennent por elz ; vivent de mercandîsee dars ; « et si voz di qu’il funt dras des scorces d’arbres, * etc. — p. 147 in-4°; Voyage dans F Inde et à la Chine , 1270. La lre édition a été publiée à Venise, en italien, en 1496, in-fol. Traduction française insérée dans le recueil de Bergeron. La dernière édition vient de paraître sous ce titre : Les récits de Marco Polo , citoyen de Venise , etc., Texte rajeuni et annoté par Henry Bellanger. — Paris, Maurice Dreyfous, 1878, in-36.

que pouvait être ce peuple inconnu avant qu’il n’eût acquis toutes les connaissances, dont l’origine a été indiquée par Crawfurd, il nous semble qu’il est plutôt permis de soupçonner qu’il n’était formé que par des émigrants polynésiens, entraînés jusqu’en Malaisie, malgré eux, ou s’y rendant volontairement, à une époque probablement reculée, mais dont il est impossible de fixer la date. C’est, en effet, cette opinion que nous adoptons : mais, comme en l’absence des faits qui lui sont favorables, ce n’est point ici le moment de chercher à en faire la démonstration, nous nous bornons à l’exprimer en renvoyant aux développements qui suivront l’exposé des diverses opinions qu’il nous reste à faire.

Il est d’ailleurs bien certain que l’usage des vêtements en écorce a été trouvé aux Moluques, en 1521, par Pigafetta : les lignes suivantes ne permettent pas d’en douter: a Voici, disait-il, (1) comment ils font, à Tidor, Gilolo, Ternate, leurs étoffes d’écorce d’arbre : ils prennent un morceau d’écorce et le laissent dans l’eau jusqu’à ce qu’il s’amollisse, ils le battent ensuite avec des gourdins pour l’étendre en long et en large autant qu’ils le jugent convenable ; de façon qu’il devient semblable à une étoffe de soie écrue, avec des fils entrelacés intérieurement comme s’il était tissu. (2) »

Mais ce qui semble surtout prouver que les Polynésiens s’étaient rendus en Malaisie et qu’ils l’avaient fait peut-être assez récemment encore, c’est que le même voyageur (3)

(1) Premier voyage autour du monde par le chevalier Pigafetta , sur l'escadre de Magellan , pendant les années 1519, 20, 21 et 22. — in-8°. — ■ Paris, an IX. Traduction d’Amoretti, p. 185.

C’est Pigafetta qui, en parlant, quelques lignes auparavant, des habitants de Tidor, a dit : « Ils étaient surtout fâchés de nous « voir quelquefois arriver à terre avec nos brayettes ouvertes, « parce qu’ils s’imaginaient que cela pouvait donner des tentaa tions à leurs femmes. »

(2) Il est certainement difficile de donner en si peu de mots une idée plus exacte des tissus façonnés absolument de la même manière en Polynésie.

(3) Nous ne pouvons nous dispenser de faire remarquer, en passant, combien ce compagnon de Magellan, malgré son amour pour

s’était procuré dans les Moluques, et particulièrement à Tidor, Gilolo et Bachian, un vocabulaire qui contenait des mots polynésiens, en apparence plus nombreux qu’ils ne sont aujourd’hui dans ces langages, par suite sans doute de l’absorption d’un grand nombre de mots par la langue Malaie.

On sait que c’est ce vocabulaire qui n’a cessé d’être invoqué pour établir l’identité ou du moins l’analogie des langues polynésiennes et malaises, analogie que Pigafetta était naturellement loin de soupçonner, puisqu’il n’avait vu que les îles Mariannes. 11 expliquait seulement la variété des idiomes rencontrés par lui dans les îles malaisiennes, en faisant la supposition assez curieuse « que les rois des îles « de la mer du Sud prenaient la peine d’étudier les langues « étrangères. »

Il est, en effet, bien certain qu’un bon nombre de mots de ces îles ressemblent à des mots polynésiens ayant la même signification : aussi, croyons-nous utile, en raison de l’importance de ce fait, d’en mettre quelques-uns sous les yeux du lecteur. Nous ne citerons absolument que les mots semblables de ce vocabulaire, qui n’en comprend pas moins de 450, et nous ferons voir que quelques-uns ont été mal entendus ou mal appliqués,

Voici ces mots, tels qu’on les trouve à la fin du livre traduit par Amoretti, comparés à ceux donnés par d’autres navigateurs en Océanie et aux mêmes mots employés à la Nouvelle-Zélande.

le merveilleux, était observateur profond et exact pour tout ce qu’il voyait lui-même. Lui et Lemaire sont certainement les voyageurs qui ont dit les choses les plus vraies sur les pays visités par eux, et alors si peu connus, et qui ont le mieux rendu les sons qu’ils entendaient.

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