PEUPLEMENT DES ILES TUNGA
Examen des deux hypothèses opposées : provenance orientale ; provenance occidentale. — La première hypothèse n’est pas admissible. — Les îles Fiji auraient été un obstacle presque insurmontable à une provenance occidentale de la Malaisie. — Réfutation de l’opinion de M. de Quatrefages. — Examen critique des traditions recueillies par Mariner et Pritchard. — Ces traditions ne justifient en rien les conclusions qu’en ont tiré les ethnologues modernes. — La provenance malaisienne des Polynésiens n’est pas admissible. — Les émigrants polynésiens sont venus du Sud-Ouest. — C’est par la Nouvelle-Zélande qu’ont été peuplées les îles Tunga, puis, successivement, les autres îles polynésiennes.
Nous devrions, pour rechercher l’origine des premiers habitants des îles Tunga, suivre la même marche que pour l’étude du peuplement des îles Samoa, c’est-à-dire passer en revue chacune des directions indiquées précédemment ; mais comme les arguments dont nous nous sommes servi contre le peuplement des Samoa par l’Est, par l’Ouest ou par toute autre direction, s’appliquent aussi bien au peuplement des Tunga, nous croyons devoir nous borneà compléter ici les objections que nous avons faites, et à examiner, à notre tour, les quelques légendes dont nous n’avons point encore parlé, et sur lesquelles, cependant, on s’est appuyé pour soutenir que les îles Tunga ont été peuplées directement, soit par l’Est, soit par l’Ouest, autrement dit par la Malaisie.
Il suffirait, sans doute, pour montrer l’impossibilité
du peuplement des Tunga, aussi bien que des Samoa, par cette dernière voie, de dire, ainsi que nous n’ayons cessé de le répéter, que les Tongans, pas plus que les Samoans et les autres Polynésiens, n’appartiennent point à la race Malaise. Cependant, comme le peuplement par la Malaisie est l’opinion généralement adoptée ; comme c’est celle que soutenait M. de Quatrefages, au moment même où M. Pritchard soutenait l’opinion contraire, nous ne croyons pas pouvoir nous dispenser d’examiner attentivement ces deux hypothèses si diamétralement opposées. 11 importe, en effet, de montrer que les traditions invoquées par ces deux autorités si compétentes, bien qu’à des titres différents, ont été interprétées inexactement, et quelles sont, par conséquent, plutôt contraires que favorables aux provenances admises. Il nous sera facile, après cet examen, de montrer quelle est la terre occidentale qui, pour nous, a été, d’une manière presque certaine, le lieu d’origine des premiers émigrants aux îles Tunga.
Toutefois, dès à présent, nous allons établir que ces émigrants, fussent-ils venus de la Malaisie, comme on le croit, auraient eu certainement plus de peine à atteindre les Tunga que les Samoa. Quelle qu’eût été la route suivie par eux, même la plus directe, par le détroit de Torrès, ils auraient rencontré sur leur chemin l’obstacle, suivant nous insurmontable, des îles Fiji. Ces îles, en effet, forment une barrière qu’il faut absolument traverser, pour arriver aux Tunga quand on vient de la Malaisie.
JNous savons que ces îles sont au nombre de 225, dont 80 sont habitées. Les plus grandes et les plus peuplées, et en même temps celles dont les populations sont le plus pures, occupent le côté occidental de l’archipel, c’est-à-dire celui qu’il eût nécessairement fallu aborder le premier. Or, ces populations appartiennent à une race guerrière, mais surtout redoutable par le nombre. Il n’est dès lors guère probable qu’elles auraient permis, comme le veut M. Haie, aux émigrants malaisiens d’y séjourner d’abord, puis de s’éloigner, une fois la bonne entente disparue entre les deux races.
On a vu, par tout ce que nous avons dit précédemment, que la population des îles Fiji n’est pas uniquement le mélange de Polynésiens et de Mélanésiens, mélange admis par tous les écrivains, depuis Haie, et particulièrement M. de Quatrefages ; mais qu’elle est mélanésienne pure dans toutes les îles de l’Ouest, et pour ainsi dire dans toutes les autres : car il n’y en a que quatre ou cinq, parmi les plus orientales, qui présentent le mélange dont il a été tant parlé. En un mot, plus on se rapproche de l’Ouest et du Nord- Ouest, plus cette population est distincte de la race polynésienne, plus elle devient nombreuse. L’inverse eût nécessairement eu lieu si des Malaisiens fussent arrivés par ce côté. Ce fait, à lui seul, suffirait pour détruire la conjecture admise par tous les ethnologues, s’il n’y en avait pas tant d’autres concourant au même résultat.
Il est inutile de le répéter : cette population se regarde comme la seule et première occupante des îles Fiji ; elle n’a conservé aucun souvenir d’étrangers, venant de loin par l’Ouest, mais au contraire celui d’entraînements d’îles voisines, telles que Rotuma, dans l’Ouest, et surtout les Samoa et les Tunga, dans l’E.-N.-E. et le S.-E. ; enfin pas une de ses traditions ne fait allusion à une pareille provenance. On a vu aussi que les missionnaires anglais ont attribué la pureté de race, que cette population paraît avoir conservée pendant longtemps, àl’observance de la coutume de tuer tous les étrangers. Si donc, des mélanges ont fini par se produire dans les îles de l’Est, ces mélanges n’ont eu lieu qu’à la longue, par l’arrivée successive, volontaire ou non, d’indigènes de race polynésienne, s’unissant aux femmes fijiennes, et produisant en plus grand nombre, là seulement où ils se rendaient de préférence, ces métis qu’on croit, à tort, être la population entière de l’archipel. Sans doute le nombre de ces métis a beaucoup augmenté avec le temps et, par leurs croisements, soit avec les Européens, soit avec de vrais Fijiens ou de vrais Polynésiens, ils ont donné lieu à une grande variété d’autres métis ; mais nous le répéterons encore, les premiers et véritables métis de Mélanésiens et de Polynésiens, sont bornés aux îles Fiji les plus orientales
et ne constituent pas, ainsi qu’on ne cesse de le dire, la population entière. Ils la constituent si peu que les pursFijiens et les purs Tongans distinguent ces métis par un nom qui ne signifie pas autre cliose que métis de Tongans et de Fijiens : Tunga-Fiji.
Voilà ce qu’on ignorait il y a quelques années encore, et ce qu’ont démontré les missionnaires anglais fixés dans ces îles. Après cela, il n’est certainement plus possible de mettre en doute que la grande majorité de la population des Fiji appartient à la race mélanésienne pure.
Mais s’il est vrai, comme l’a avancé d’Urville, que cette race mélanésienne, ou si l’on veut fijienne, a été un obstacle à la marche des Tongans vers l’Ouest, et les renseignements acquis depuis ses voyages semblent lui donner raison, qu’en conclure ? Que les émigrants, s’ils fussent venus de la Malaisie, comme on le croit, c’est-à-dire de l’Ouest vers l’Est, auraient eux -mêmes, à plus forte raison, trouvé ce même obstacle beaucoup plus insurmontable encore, puisqu’ils seraient forcément arrivés sur celles des îles Fiji qui sont les plus populeuses, et alors les indigènes se seraient presque certainement opposés à leur descente, sinon à leur passage.
Il nous semble, en somme, que ces diverses difficultés auraient du suffire à rendre impossible un peuplement par la Malaisie des îles Tunga et des autres îles Polynésiennes. Mais comme l’assertion que nous avançons n’est pas une preuve suffisante, nous allons l’étayer par l’examen critique des raisons qui ont porté M. de Quatrefagesà soutenir que les Tunga et les autres îles de la Polynésie ont été peuplées par la Malaisie.
A l’époque où le savant français a publié son remarquable travail dans la Revue des Deux- Mondes (1), il admettait purement et simplement l’opinion de Haie, et il se contentait de dire que les îles Tunga avaient été peuplées par deux colonies de Malaisiens : l’une, la première arrivée, venait des Samoa ; l’autre, fixée d’abord aux Fiji, en était chassée
(1) Revue des Deux-Mondes , 1864.
et, à peine rendue aux îles Samoa, soumettait celle qui s’y était précédemment établie.
Quelques années après, dans son ouvrage sur les Polynésiens et leurs migrations , (1) il ajouta une colonne spéciale venant directement du lieu d’origine première, c’està-dire de Bulotu qui, pour lui, nous le savons, est l’ile Bourou des Moluques.
Enfin, plus récemment, M. de Quatrefages, tout en conservant toujours la croyance en l’hypothèse de Haie, ajoute une nouvelle colonne qui se serait attardée en Nouvelle- Guinée. Yoici, en effet, les paroles que le savant professeur prononçait, en 1877, dans la séance publique annuelle de la Société d’acclimatation de Paris : (2) » Aux temps dont nous parlons, Bouro devint le point de départ d’un courant d’émigration qui se porta d’abord au Nord-Est, et envoya probablement quelques rameaux en Micronésie. Mais la majorité des émigrants se dirigea vers le soleil levant. Un petit nombre, inclinant bientôt au Sud-Est, gagna l’extrémité orientale de la Nouvelle-Guinée, où leurs descendants ont été récemment découverts par le capitaine Moresby. Le gros de l’émigration dépassa les îles Salomon et se scinda en trois branches, La première gagna l’archipel des Samoa ; la deuxième, celui des Tonga ; la troisième descendit jusqu'aux îles Yiti. T»
Où est la preuve de ces assertions ? M. de Quatrefages la trouve dans deux importantes traditions que nous allons, malgré leur longueur, rapporter en entier, afin que les ethnologues soient mieux à môme de les interpréter.
Nous commencerons par celle sur laquelle M. de Quatrefages s’est surtout appuyé pour soutenir que la Malaisie était bien le lieu d’origine des Polynésiens. C’est Mariner qui l’a fait connaître.
Cette tradition fait venir de Bulotu les habitants de Tungatapu, et elle leur fait envoyer des colonies vers l’Est,
(1) Les Polynésiens et leurs migrations , in-4°. Paris, 1866.
(2) Les migrations et /’ acclimatation en Polynésie , in Revue scientifique du 9 juin 1877. Voy. aussi L'Espèce Humaine, p. 141.
cest-à-dire dans la direction du groupe des îles Hervey, des îles Australes, de la Société, et Paumotu. Elle rapporte que Tungatapu a été peuplée par Tangaloa, ce dieu qui, suivant elle, pêcha les îles Tunga à la ligne. Et ici, remarquons en passant que les légendes Maori disent également que les émigrants d’Hawahiki se sont dirigés vers l’Est ; elles , disent absolument de même que l’Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande a été pêchée par Maui, émigré, lui aussi, de l’Hawahiki ; et, pour plus de ressemblance, on montre à Hoonga, dans les Hapai, le roc saisi par l’hameçon de Tangaloa, comme on montre, près du cap Est, celui auquel s’était accroché l’hameçon de Maui, quand il tirait Aotearoa du fond de l’eau.
Voici ce que rapporte Mariner (1) : « Ils n’ont que des notions très vagues sur l’origine de la terre. Ils croient qu’autrefois il n’y avait, au-dessus des eaux, d’autre terre que l’île de Bolotou qui, probablement, de même que les Dieux, le Firmament et l’Océan, avait toujours existé.
« Un jour Tangaloa, le dieu des arts et des métiers (2), sortit pour pêcher dans le Grand-Océan. Ayant laissé tomber, du haut du ciel, sa ligne et son hameçon dans la mer, il sentit tout-à~coup une résistance puissante. Pensant avoir pris un immense poisson, il employa toutes ses forces, et il vit paraître, sur la surface de l’eau, diverses pointes de rochers, dont le nombre et la grandeur augmentaient à mesure qu’il tirait sa ligne : Il était donc évident que l’hameçon était accroché au fond de l’Océan.
« Il aurait fini par tirer ainsi un vaste continent du sein des eaux, mais sa ligne se cassa, et les îles Tong'a sont la preuve que l’entreprise de Tangaloa n’a pas complètement réussi.
« Le roc dans lequel l’hameçon s’était arrêté était déjà sorti de l’Océan. Il se trouve dans l’île de Hunga, et l’on y montre encore le creux dans lequel l’hameçon s’était
(1) Histoire des naturels des îles Tonga, etc., t. II, p. 184.
(2) A la Nouvelle-Zélande, Tangaroa était le G0 fils du Ciel et de la Terre, le père des poissons et le dieu de l’Océan.
engagé. Cet hameçon était en bois ; il a été, de tout temps, conservé dans la famille du Tuitonga ; mais il a été consumé dans un incendie, il y a environ trente ans.
« Tangaloa, ayant ainsi découvert la terre, la couvrit de plantes et d’animaux semblables à ceux de Boulotou, mais d’une nature inférieure, puisqu’ils étaient sujets à la mort.
« Voulant alors que Tongatabou fut habitée aussi par des êtres doués d’intelligence, Tangaloa dit à ses deux fils :
« Emmenez vos femmes avec vous, et allez demeurer à a Tonga. Divisez le pays en deux portions et que chacun de « vous en prenne une. » Ils partirent.
« L’aîné se nommait Toubo et le plus jeune Vaka-aku-uli. Ce dernier était plein d’intelligence ; il le prouva en inventant la hache, les étoffes, les miroirs et les colliers. Toubo, au contraire, n’était qu’un paresseux et un envieux. Lassé d’être obligé de demander sans cesse à son frère ce dont il avait besoin, il résolut de le tuer. Un jour, il mit son projet à exécution : l’ayant rencontré à la promenade, il le battit jusqu’à ce qu’il fût mort.
« Tangaloa accourut de Boulotou fort en colère. Il lui dit : « Pourquoi as-tu tué ton frère ? Ne pouvais-tu pas travailler « comme lui ? Pars, misérable ! Va dire à sa famille de « venir immédiatement me trouver. »
« Les divers membres de la famille étant arrivés, Tangaloa leur dit : « Mettez vos canots à la mer ; faites voile « du côté de l’Est, vers la grande terre que vous trouverez,
« et fixez-y votre demeure. Votre peau sera blanche, parce « que vos cœurs sont purs. Vous aurez de la sagesse, des « haches, toutes sortes de biens, et de grands canots. J’irai « commander aux vents de souffler de la terre que vous ha- « biterez, pour vous conduire à Tonga ; mais les habitants « de Tonga, avec leurs petits canots, ne pourront vous y « aller joindre. »
« Quant à vous, dit-il à Toubo et à sa famille, vous serez « noirs, parce que votre cœur est méchant ; vous serez sans » sagesse, et vous manquerez de ce dont jouiront vos frères ;
« vous n’irez jamais dans la grande terre qu’ils habiteront,
« car vos canots ne pourront vous y conduire. Vos frères, au
« contraire, pourront venir à Tonga et faire le commerce « avec vous quand il leur plaira. »
Il faut bien remarquer que ce fait se passe à Tunga-tapu ; c’est là que, d’après la légende, accourt Tangaloa ; c’est là qu’il prescrit à ses protégés, aux descendants de Vakaaku-uli, d'abandonner Tunga-tapu pour aller se fixer dans une grande terre située vers l’Est. Or, il n’y a dans l’Est, à mesure qu’on s’éloigne des îles Tunga, que l’archipel de Cook, les îles Tubuai, Paumotu, et enfin l’Amérique. La dernière phrase de la légende montre surtout qu’il n’a pu être question des Fiji, car les vents d’E. et de S.-E. auraient été un obstacle à la venue de canots, partant de ces îles pour aller aux Tunga.
Pritchard donne, de la même tradition, une version qui n’en diffère que par le nom de celui qui a pêché les îles : au lieu de Tangaloa, c’est Maui, absolument comme à la Nouvelle-Zélande.
« Le dieu Maui, dit-il (1), quitta Bulotu pour aller pêcher. Pendant que son hameçon était à la traine de son canot, il éprouva une forte secousse ; il se mit aussitôt à tirer la ligne : l’hameçon, amené jusqu’à la surface de la mer, se trouva fixé dans une île, et il appela cette île Ata (2). Ayant jeté une autre fois sa ligne, il tira, cette fois, Tongatabou avec les nombreuses îles qui sont sur ses récifs. Ayant descendu de nouveau son hameçon, il ramena Lofanga et les îlots environnants, qu’il appela collectivement Haapai. Puis, ayant encore une fois descendu son hameçon, il amena cette fois Yavau (3) avec les îlots et les récifs qui l’entourent.
(1) Polynesian Réminiscences , p. 399.
(2) En Tahitien, ata signifie : nuage, ombre, certaine prière, ustensile de pêche. En Maori, ata signifie : matin, ombre, réflexion.
Tongatabou est ici pour Tunga , station ; tapu, sacrée.
Lofanga ne pourrait être, en xMaori, que roanga , longueur, ou rohanga , l’étendue.
Haapaï est ici pour kapaï, les bonnes, les agréables. '
(3) Vavau , aux Samoa, signifie ancien temps, longue durée, pe r
« Après avoir passé en revue chacune de ces îles, il choisit Tongatabou pour sa résidence. C’est de là que vient son nom : « La Tonga sainte ou sacrée Tonga. » Partout où le dieu posa ses pieds, la terre devint basse et plate : Elle resta montueuse entre ses pas. »
Bien que cette légende soit rapportée par Pritchard, nous croyons qu’il est plus vraisemblable d’admettre que les Tunga ont été pêchées ou découvertes par un Tangaloa, c’est-àdire par un chef qui, suivant la coutume, avait pris le nom d’un dieu de la mythologie et avait probablement été adoré après sa mort, sinon de son vivant. En effet, d’après les traditions Maori, Maui, originaire de l’Hawahiki, serait mort à Àotearoa. qui est l’ Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande : c’est cette île qu’il avait pêchée ou mieux soumise.
Dans cette légende, Maui, de même que Tangaloa, part de Bulotu ; or, dans les légendes de la Nouvelle-Zélande, son point de départ est Hawahiki : Bulotu et Hawahiki sont donc un seul et même lieu sous deux noms différents. Il faut remarquer également la situation relative des îles successivement pêchées par Maui : la première est Ata, l’ile la plus Sud du groupe ; puis viennent Tungatapu, Lofanga, Haapai et Yavau, échelonnées dans la direction du S. -O au N.-E. Cela seul semblerait bien indiquer que Maui, ou plutôt Tangaloa, venait du S. -O.
Sans donner à la légende de Mariner plus d’importance que n’en méritent toutes les légendes ; sans nous arrêter à cette phrase, si européenne : « Votre peau sera blanche, parce que vos cœurs sont purs » ; sans chercher pour le moment non plus, quelle pouvait être, dans l’Est, la terre à laquelle il était fait allusion, il est certain que cette tradition indique d’abord, mais sans la préciser, une provenance occidentale ; puis, elle montre qu’en quittant Tunga, les émigrants de cette île se sont, par ordre de Tangaloa, dirigés vers l’Est, et, probablement, vers le Sud-Est : le
pétuel, écraser, tuer une personne. Vavao, en Samoan, veut dire prohibition, bruit cordus ; en Tahitien, séparer deux combattants, espèce de tare, noix de coco qui ne contient plus de ait.
dieu dit, en effet, qu’il fera souffler les vents de la terre qu’ils habiteront. Or, l’on sait que les vents régnants pour les Tung*a sont les alisés du Sud-Est.
Mais, en désignant Bulotu comme le lieu d’où étaient venus Tangaloa ou Maui, lorsqu’ils ont pêché les îles Tunga, cette légende ne détermine, pas plus que les autres, la situation que ce lieu occupait véritablement. C’est cependant sur elle que M. de Quatrefages s’est appuyé tout particulièrement (1) pour soutenir que les Tunga ont été peuplées en partie par cette portion de Malaisiens, que Haie disait s’être arrêtée d’abord aux Samoa et aux Fiji. Cette interprétation, il faut en convenir, est aussi ingénieuse qu’utile pour l’hypothèse qu’on veut faire accepter ; malheureusement, cette hypothèse ne repose sur aucune donnée satisfaisante. Rien, dans les autres traditions, ne lui vient en aide ; bien mieux, elle est contredite par le texte même de la légende, lorsqu’il détermine les vents nécessaires pour aller facilement aux Tunga. En effet, quoique M. de Quatrefages croie pouvoir avancer que les Tongans se sont à tort appliqué cette légende, que lui-même, pourtant, reconnaît avoir été le résultat d’une véritable enquête de Mariner, et être, par conséquent, d’origine toute locale ; quoiqu’il croie pouvoir dire que les Tongans se sont évidemment calomniés ; que l’application qu’ils ont faite est erronée, qu’elle ne s’explique que par l’oubli des origines premières, et surtout par la confusion qu’a du laisser l’identité des noms de l’archipel Tonga et du Tonga de Viti- Levu, il est pourtant positif que, d’après les propres termes de la légende, les vents souffleront de l’Est pour permettre aux partisans de Vaka-aku-uli qui, sur la recommandation de Tangaloa, s’étaient portés plus à l’Est, de revenir à volonté trafiquer à Tung’atapu ; tandis qu’il sera impossible, au contraire, aux fils de Toubo, restés dans cette île, d’aller .les trouver avec leurs petits canots. Or, d’après la légende, le fait s’est passé à Tungatapu, qui est elle-même plus orientale que les Fiji : il ne s’agit donc que des émigrants restés
(1) Les Polynésiens, p. 142, 143.
avec Toubo et de ceux qui, sur l’ordre de Tangaloa, se sont portés encore plus à l’Est; il ne saurait être "question ici, comme on le croit, ni des Fijiens, ni des îles Fiji.
Rien, d’ailleurs, dans cette légende, pas plus que dans toutes celles que nous avons citées, ne permet de supposer que l’on a voulu parler des îles Fiji ; tout, au contraire, indique formellement qu'il ne s’agissait que de Tungatapu. Les noms de Toubo et de Vaka-aku-uli, sont eux-mêmes un témoignage en faveur de l’opinion que nous soutenons, car ces noms sont tout Polynésiens (1).
D’après cela, on est autorisé à conclure que M. de Quatrefages n’a appuyé son opinion que sur des renseignements inexactement interprétés : cette opinion ne peut avoir, par conséquent, toute l’importance qu’on lui accorde.
Il ajoute, il est vrai, que s’il l’a adoptée, c’est parce que les renseignements recueillis par Mariner reportent la tradition dont il s’agit « au-delà du voyage de Cook, et que ce navigateur, dans les trois visites qu’il fit à cet archipel Tonga, n’eut qu’à se louer des habitants, ce qui lui fit donner au groupe entier le nom significatif d’îles des Amis. » Mais d’abord, en quoi l’ancienneté des renseignements nôurrait-elle aider à prouver qu’il s’agissait plutôt des îles Fiji que des Tunga, comme point habité par Toubo (2), et par Vaka-aku-uli ? Puis, qu’il nous soit permis de dire, à cette occasion, s’il est vrai que Cook n’a eu qu’à se louer des habitants de Tunga, il ne l’est pas moins que, dans ce même archipel, le grand navigateur a échappé, comme par miracle, au massacre prémédité contre lui par les indigè-
(1) Toubo est probablement ici pour Tu-po , ou mieux pour Tupu, croître, pousser, rejeton, lieu natal. En Fijien, Tubu signifie ancêtres.
Vaka-aku-uli , signifie « ma pirogue noire : » Vaka, pirogue ; aku, mon, ma, mes ; uli, noir, noire. Peut-être pourrait-on lire ako, enseigner, instruire.
(2) Nous avons vu, à Tungatapu, le représentant de cette famille, portant le même nom : c’était le chef d’un district de l’île ; il était déjà converti au Christianisme en 1827. (Y. d’Urville, Voyage de l'Astrolabe , t. IV, lro partie. Edit. in-8°, p. 75.)
nés. On sait que c’est là que fut massacré l’équipage du navire sur lequel se trouvait Mariner ; c’est là également que Bligh et plusieurs autres navigateurs ont été attaqués, sans parler de Y Astrolabe, sur laquelle nous nous trouvions nous-même avec d’Urville en 1827. Ces faits suffisent à démontrer la perfidie des indigènes de tout le groupe, et, par conséquent, le peu de justesse du nom donné par Cook à ces îles, bien que ce nom leur soit resté jusqu’à ce jour (1).
En somme, nous croyons que ce que M. de Quatrefages appelle «une contradiction» (2), n’en est pas une aussi grande qu’il le dit. S’il trouve, en compagnie de Haie, que cette opinion est légitimée parce que le nom de Tonga est rencontré à Viti-Levu, où il désigne une localité de la côte Ouest ; si, d’après lui, tout annonce que là débarquèrent les colons venant de Bulotu, nous reconnaîtrons, encore une fois, combien une pareille interprétation est commode, mais nous ferons remarquer qu’elle ne s’appuie que sur un fait sans importance. En effet, si l’on se reporte aux légendes, précédemment citées, recueillies par W. Williams, Fritchard et autres, on verra combien il est simple et facile d’expliquer comment un point, situé sur la côte Ouest de Viti-Levu, a pu recevoir le nom de Tonga : Quelque canot tongan y aura été entraîné, et son équipage s’y étant fixé, les naufragés eux-mêmes ou les indigènes lui auront donné ce nom. On a déjà vu que des naufragés samoans ont appelé Samoa un point de l’île Wakaia, à une époque si éloignée que le souvenir en est pour ainsi dire perdu ; on a vu également que quelques familles entraînées de Rotuma ont laissé leurs traces et surtout leur souvenir sur la même côte Ouest de Viti-Levu. Ces faits ne prouvent d’ailleurs absolument rien, quant à une provenance
(l)Voir d’Urville, t. IV. lre partie, p. 230; voir aussi Mariner, pour le martyrologe des Européens dans la Polynésie, ainsi que la fin du volume de John Williams, qui, en l’écrivant, ne se doutait guère qu’il était si près de l’augmenter.
(2) Les Polynésiens , p. 144.
malaisienne, puisque Roturna, par exemple, n’a été peuplée qu’assez tard, par les Samoa et peut-être les Tunga.
Encore une fois, aucune des traditions des Fiji relatant les faits anciens, ne parle de la venue des Malaisiens ; aucune ne permet de supposer cette venue ; pas une d’elles ne fait allusion à la légende tongane qui est bien purement tongane ; pas une surtout ne laisse croire qu’il s’agit plutôt des Fiji que des Tunga. Toutes, an contraire, ou du moins la plupart, parlent des entraînements involontaires ou des voyages faits aux îles Fiji par les Tongans et les Samoans.
Il est donc à croire, en définitive, que si elles ont laissé la seule provenance de la Malaisie dans l’oubli, c’est que cette provenance n’a jamais eu lieu.
M. de Quatrefages, avons-nous dit, ne se borne point, pour le peuplement des Tunga, aux faits avancés d’abord par Haie. Tout en trouvant que ces faits sont hors de doute, il ajoute^ après la discussion des preuves, qu’un seul point lui semble soulever des difficultés et nécessiter une correction.
« M. Haie, dit-il (1), n’admet que deux colonies, venues directement de Bourotou, et peuplant d’abord, Tune la côte orientale des Fiji, où elle se trouva en contact avec les nègres ; l’autre, l’archipel Samoa, probablement inoccupé jusque-là. Tonga aurait été peuplée, comme nous venons de le voir, par les émigrants venus de ces deux centres primitifs.
« Je crois, au contraire, qu’il faut regarder Tonga comme ayant reçu, elle aussi, ses premiers habitants de la Malaisie (2).
Et il s’appuie sur une tradition recueillie également par Mariner ; cette tradition, qui lui paraît on ne peut plus explicite, est ainsi rapportée (3) :
(1) Les Polynésiens et leurs migrations , p. 146.
(2) Nous avons rapporté plus haut les paroles qu’il a prononcées à ce sujet.
(3) Histoire des îles Tonga , par Mariner, t. II, ^p. 189.
a A une époque où les îles Tonga existaient déjà, mais n’étaient pas encore peuplées d’êtres intelligents, quelquesuns des dieux inférieurs de Boulotou, désireux de voir les terres pêchées par Tangaloa, partirent dans un grand canot au nombre d’environ deux cents, mâles et femelles, et arrivèrent à l’île de Tonga.
« La nouveauté du lieu eut tant d’attraits pour eux, qu’ils résolurent d’y fixer leur séjour. En conséquence, ils brisèrent leur grand canot pour en faire plusieurs petits.
« Au bout de quelques jours, deux ou trois d’entre eux moururent. Ce phénomène alarma les autres, car l’idée de la mort ne pouvait venir à des êtres immortels.
« Dans le même moment, l’un d’eux, se sentant inspiré par un des dieux supérieurs de Boulotou, annonça que les dieux avaient décrété que, puisqu’ils étaient venus à Tonga, en avaient respiré l’air et s’étaient nourris de ses productions, ils étaient devenus mortels, comme tout ce qui les entourait.
« Cet arrêt les jeta dans la consternation, et ils se prirent à regretter d’avoir brisé leur canot.
« En ayant fait un autre, quelques-uns d’entre eux s’embarquèrent dans l’espoir de regagner Boulotou, après avoir promis, s’ils réussissaient dans cette entreprise, de revenir chercher leurs compagnons. Mais ils s’efforcèrent en vain de retrouver la terre des dieux et ils durent revenir à Tonga. »
Mariner ajoute : « Il existe dans cette histoire une petite inconséquence, puisqu’ils croient que leurs dieux n’ont pas de canots, attendu qu’à l’instant où ils le désirent, ils se trouvent transportés où ils veulent aller ; manière de voyager infiniment supérieure à toutes celles que nous connaissons. »
Telle est la tradition, de laquelle M. de Quatrefages a cru pouvoir déduire une provenance malaisienne.
Certainement, d’après elle, une compagnie de deux cents personnes, divines ou non, est bien arrivée directement de
Bulotu à Tîle de Tunga (1), sans passer par les Samoa et les Fiji. Sous ce rapport, on ne peut qu’être de son avis. Mais, ce qu’il faut remarquer, c’est que cette légende ne parle, pas plus que les autres, de la situation de Bulotu. Or si Bouro, dans les Moluques, n’a pu être, comme nous croyons l’avoir démontré, le lieu d’origine des Polynésiens, il faut bien reconnaître qu’on persisterait à tort à les faire venir d’aussi loin, et surtout d’une île aussi peu étendue, comparativement à ses voisines.
Il est évident, comme nous allons le montrer tout-àl’beure, que les émigrants auraient pu venir d’un tout autre point, sans sortir des limites du couchant, et aborder directement les Tunga, sans avoir besoin de passer par les Samoa, et même par les Fiji.
Toutefois, M. de Quatrefages a raison quand, interprétant le voyage à Tungatapu des dieux inférieurs de Bulotu, il dit : « Ces prétendus dieux inférieurs mâles et femelles, venus de Boulotou à Tonga, n’étaient évidemment que des hommes ; c’étaient les premiers colons malaisiens arrivés dans ces îles. La preuve en est que, pour voyager et franchir l’océan, ils ont besoin d'un canot. Or, ces moyens humains ne sont nullement nécessaires aux dieux pour se transporter d’un lieu dans un autre, d’après les croyances des Tongans eux-mêmes, très explicites sur ce point. Un dieu n’a qu’à vouloir pour franchir les plus grands espaces. Les premiers habitants de Tonga se montrent donc très nettement dans cette tradition, avec ce caractère à demihumain et à demi- divin, que presque tous les peuples, et les Polynésiens en particulier, ont attribué aux héros de leur histoire primitive.
« Il me paraît difficile, ajoute-t-il, de ne pas voir dans cette tradition un véritable document historique, racontant les temps de la première colonisation de Tonga, les difficultés de l’établissement, peut-être même la mortalité qu’entraîna chez les émigrants un changement de patrie, et leur inspira
(1) On sait que Martin dit, dans son Histoire des îles Tonga , p. 93, 1er vol., que quand ils se sert du mot Tonga seul, il faut entendre l’île Tongatabou.
le désir d’un retour qu’ils ne purent effectuer. La différence que cette légende présente avec celle des fils de Tangaloa, vient d’ailleurs à l’appui de l’interprétation que HaJe a donnée de la première partie de cette dernière, et de l’ensemble de ses conclusions. »
Nous sommes complètement de l’avis de M. de Quatrefages sur ce document, et nous sommes convaincu qu’il n’est que le récit légendaire de l’une des premières visites faites aux Tunga, après la découverte. Comme lui, encore, nous pensons que «rien n’autorise avoir dans Tonga, comme dans Tahiti, une fille de l'Ohevai, de Tupaia ou de Forster. » Mais nous différons nécessairement d’avis quand il dit que « ce document nous montre, en même temps, une colonie sortant de Bouro-la-Sainte, et arrivant directement à Tonga, sans passer par l’intermédiaire des Samoa. » Nous avons déjà trop souvent dit pourquoi; il n’est pas nécessaire d’y revenir.
En somme, M. de Quatrefages, après avoir ainsi corrigé la carte de Haie, termine en disant : « Cette manière de voir s’accorde d’ailleurs, aussi bien que celle de l’ethnologue américain, avec tous les faits qu’il a si bien mis en lumière. En particulier, elle satisfait entièrement aux exigences de la linguistique, puisque les Samoans et les Tongans primitifs, venus les uns et les autres de la même île, devaient avoir le même langage. Elle a même, ce me semble, l’avantage d’expliquer, plus aisément que celle de Haie, la suprématie spirituelle du Toui-Tonga et du Yeachi. Ces descendants des dieux seraient pour nous les successeurs des premiers chefs, colonisateurs de Tonga, respectés encore à cause de leur origine, mais dépouillés du pouvoir temporel, passé presque tout entier aux petits-fils de ceux qui, chassés des Fijis, vinrent combattre et vaincre leurs ancêtres. »
Nous ne ferons qu’une courte remarque à cette occasion : s’il est certain que cette manière de voir s’accorde avec celle de Haie, il n’était guère possible qu’il en fût autrement, puisqu’elle n’en est que le complément. De plus, si elle satisfait les exigences linguistiques, il faut pourtant reconnaître que, puisque les colonies étaient parties d’un même point, ces colonies devaient nécessairement parler une mê-
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me langue, ce point de départ eût-il été tout- autre que Bouro-la- Sainte.
Quant à l’avantage incontestable que M. de Quatrefages lui trouve d’expliquer, plus facilement que celle de Haie, la suprématie du Tui -Tonga et du Yeachi, il est impossible de le nier ; mais, si on avait réfléchi que les émigrants étaient conduits par les pontifes et les prêtres expulsés en même temps qu’eux, peut-être eût-on trouvé une explication plus simple encore, et, par cela même, plus probable. C’est ce que nous essaierons d’expliquer prochainement quand nous serons arrivé à dire pourquoi les Tunga et les Samoa, de même que les îles de la Société, Mangare^a, Marquises et Sandwich, ont fait choix du mot Ariki, pour désigner le chef suprême.
En somme, l’hypothèse de M. de Quatrefages est on ne peut plus commode pour expliquer le peuplement des Tunga; mais elle n’est pas pius fondée que celle de Haie, quant à la situation du lieu d’origine, et tout indique que ce lieu d’origine, appelé Bulotu, ne pouvait pas être en Malaisie.
On est, du reste, si peu fixé sur sa position, que tout récemment encore, nous l’avons vu plus haut un écrivain anglais plaçait ce Bulotu dans l’Est des Tunga, c’est-àdire dans une direction tout-à-fait opposée à celle admise par MM. Haie et de Quatrefages. Cela semblait résulter pour lui d’une légende tongane qui, disait-il, indiquait que les Tongans étaient venus d’une île de sable située dans l’Est. Nous avons déjà montré que ce n’était qu’en s’appuyant surtout sur un mot, qu’il était arrivé probablement à émettre l’opinion que les îles Samoa elles-mêmes avaient été peuplées par l’Est. Nous pourrions donc nous dispenser de nous y arrêter plus longtemps. Toutefois, en raison de son origine, nous croyons devoir faire connaître textuellement cette légende, afin que le lecteur puisse lui-même l’apprécier.
Voici les paroles de Pritchard : (1) « La tradition tongane de la création de l’homme, qui implique aussi une ancienne migration de l’Est, est ainsi rapportée :
(1) Pritchard, Réminiscences, p. 397.
« Sur une île de sable, dans l’Est de Tonga, dans l’œil du vent alisé, un Kiu (chevalier ou pluvier) cherchait sa nourriture dans le sable du bord de la mer. Dans le cours de son excursion, il trouva un Fue (1).
« Ayant gratté le sable parmi les feuilles, celles-ci se changèrent en vers. En grattant parmi les vers il les vit se transformer en hommes et en femmes (2).
« Le nom de l’île est perdu ; mais c’est probablement la même que cite la tradition qui rapporte la migration à Tonga. »
Et Pritchard rapporte cette tradition dans les termes suivants : « Dans l’œil du vent alisé, est une île appelée Bulotu, la demeure des dieux.
« Environ deux cents des dieux et déesses inférieurs, ayant appris que des îles venaient d’être tirées des profondeurs de la mer par le dieu Maui (3) , pendant qu’il était à la pêche, partirent dans un grand canot, sans en demander l’autorisation aux dieux supérieurs, pour aller visiter les nouvelles terres (4).
« Ces îles leur plurent tant, qu’ils résolurent de s’y fixer, et, dans ce but, ils brisèrent le grand canot qui les avait amenés, pour en faire de plus petits, destinés à être employés dans les lagons de leur patrie d’adoption.
« Cette escapade déplut aux dieux supérieurs : pour punir les déserteurs, d’immortels qu’ils étaient, ils les rendirent mortels ; de dieux et de déesses, ils en firent, par le fait, des hommes et des femmes, et ils les assujettirent à la mort pour les punir de leur désobéissance.
« On voit encore, à l’extrémité Est de Tongatabou, le point où les dieux débarquèrent à leur arrivée; ce point porte le nom de « Lavenga-Tonga,l’atteinte ou point d’arrivée à Tonga. »
(1) Convolvulus peltatus, plante rampante .
(2) C’est la répétition de la même légende aux Samoa.
(3) Remarquer que c’est encore ici Maui, au lieu du Tangaloa de la légende précédente.
(4) C’est la même légende que celle rapportée par Mariner, t. IL, p. 189, et par M. de Quatrefages, p. 146.
« Dans cet endroit, les rochers saillants, que les naturels appellent « Haamonga Maui, la charge de Maui, » passent pour avoir été apportés là, de Bulotu, par le dieu Maui.
a Une fois, ajoute Pritchard, ayant fait remarquer à un chef que cette légende ne s’accordait pas avec celle de la création de l’homme par des vers, comme on le voit dans l’histoire du Kitu ou pluvier, ce chef me répondit aussitôt, et avec un air de dédain, que cette légende n’était que le récit de la création des esclaves, tandis que la dernière était celle de l’origine des chefs. »
Ainsi, d’après cette tradition, Bulotu n’aurait plus été dans le N. -O. de Tungatapu, comme le dit la légende rapportée par Mariner, ni dans l’Ouest ou dans la Malaisie, comme le disent M. Haie et ses partisans, mais bien dans « l’œil du vent alisé », c’est-à-dire dans l’E.et le N.-E. de l’île Tungatapu. Or, à notre avis, cette assertion entraîne un doute identique à celui qui nous a paru résulter de lalégende, citée par Pritchard, sur l’origine orientale des Samoans.
Ce quil faut remarquer, en effet, c’est que la légende que nous venons de rapporter, est la seule qui donne une pareille provenance aux Tong’ans ; toutes les autres, au contraire, s’accordent à leur donner une orig ine occidentale, et l’on a vu que les divers archipels examin és jusqu’à présent, s’accordent tous à cet égard.
Dès lors, n’est-il pas préférable d’adme ctre la croyance générale des Polynésiens, plutôt que d’accc pter celle qui résulterait de la légende citée par Pritchard, et qui ne s’appuie, en résumé, que sur un mot dont la signification est douteuse.
A cette occasion, nous ferons remarquer que Pritchard ne nous semble pas avoir bien traduit les mots Lavenga , Tonga et Haa monga Maui (1) : il rend la première phrase par « l’arrivée à Tonga, » et la seconde par « la charge de Maui. » Or lavenga paraît signifier charge, fardeau, plutôt que haa monga. Celui-ci semble être le mot maunga , mont,
(1) En Maori, ce mot lavenga doit s’écrire kawenga : il signifie charge, fardeau. Peut-être a-t-il été mal entendu. Ungat en Maori, signifie arrivée.
montagne ; il doit, par conséquent être traduit par « les monts de Maui.»
Peut-être y a-t-il eu inversion, et faudrait-il lire : Lavenga Maui et Haamong*a Tonga. Quant au mot Tonga, nous avons déjà expliqué qu’il ne doit pas être écrit ainsi, mais bien Tunga, comme l’avait fait d’ailleurs Mariner, avant que l’erreur de Martin n’eût fait adopter le mot Tonga par tous les ethnologues.
Quoi qu’il en soit, qu’il y ait eu ou non transposition des mots et fausse interprétation, nous croyons qu’on peut inférer de ce que « l’on voit encore, à l’extrémité Est de Tongatabou, le point où débarquèrent les dieux, » que ces dieux n’avaient pu venir directement de l’Ouest : dans ce cas, en effet, ils seraient nécessairement arrivés sur la côte Ouest au lieu de le faire sur la côte Est. On le voit, c’est un nouveau témoignage contre la possibilité d’une provenance malaisienne ; mais comme il est fourni par une tradition sans valeur, il ne saurait avoir une grande importance.
On comprend très bien, au contraire, que venant du Sud- Ouest, par exemple, ils auraient pu être forcés d’aborder sur ce point de Tîle plutôt que sur tout autre. Il leur aurait suffi pour cela d’être « sous-ventés », comme on dit en marine, et il est probable que c’est ce qui devait arriver souvent aux émigrants, quand ils étaient emportés par les vents d’Ouest et de Nord-Ouest.
Mais si l’on pouvait accorder quelque valeur à cette circonstance, ce serait déjà un témoignage favorable à une provenance du Sud-Ouest, c’est-à-dire de la Nouvelle-Zélande, de même que le nom donné au dieu par la légende est un autre témoignage non moins favorable, puisque, d’après cette tradition, au lieu de Tangaloa, c’est Maui qui pêche les îles Tunga : or l’on sait que Maui est le héros qui passe, à la Nouvelle-Zélande, pour avoir pêché lTle-Nord, et nous avons vu que ce mythe est connu jusqu’aux îles Sandwich.
En résumé, que conclure de tout ce qui précède ? Que les îles Tunga n’ont pu recevoir leurs premiers habitants de l’une des directions que nous avons indiquées, en parlant
des Samoa, et qu’elles ne les ont pas plus f reçues de l’Ouest, en particulier, que de l’Est : c’est donc encore dans une autre direction qu’il faut chercher le point de départ des émigrants vers les îles Tunga.
Or, il y a une autre direction, dont nous n’avons point parlé jusqu’à présent, et qui appartient toujours à l’Occident : c’est, en effet, dans le Sud-Ouest que se trouve une grande terre, qui est même assez peu éloignée des Tunga, puisque l’intervalle qui sépare les deux groupes n’est que de 900 à 1100 milles.
Cette terre est Pile-Nord de la Nouvelle-Zélande ou Ikana-Maui des indigènes. Elle est, comme tout le groupe, peuplée par la race qui occupe les îles Polynésiennes ; c’est elle, comme nous espérons le démontrer, qui a fourni les émigrants qui. sont allés peupler les îles Tung-a, d’abord, et les autres îles Polynésiennes, ensuite.
A priori , il n’est certainement pas de terre qui semble mieux faite que la Nouvelle-Zélande pour être le berceau des Polynésiens : non-seulement elle est grande, populeuse; mais de plus, les vents qui y règ-nent sont ceux qui poussent avec force vers la Polynésie ; c’était ce que d’Urville lui-même avait bien remarqué, quoiqu’il se soit arrêté à l'opinion contraire. Pour nous, nous sommes surpris qu’en raison de son étendue, de sa situation, sous un climat tempéré, mais exposé aux grands vents, en raison du grand nombre de ses habitants, de leur vig-ueur, et de leur courag-e bien connus, de leurs coutumes et de leurs idées religieuses, enfin de leur langage, ce groupe n’ait pas fixé, plus qu’il ne l’a fait, l’attention des ethnologues, et que quelques-uns d’entre eux, au moins, parmi les modernes, n’aient point été amenés à supposer que là pouvait, ou devait se trouver la patrie première des Polynésiens en général, et des Tongans en particulier.
Cela tient surtout à ce qu’on a toujours voulu sauver la Bible et le Monogénisme. On n’a sans doute pas remarqué, ou Ton n’a pas voulu voir que les caractères physiques , moraux et intellectuels des Polynésiens en font une race distincte, tout-à-fait à part, qui diffère véritablement trop
des races malaise et américaine, pour que, désormais, on persiste à faire descendre les Polynésiens de l’une ou de l’autre de ces races.
On a bien reconnu bétonnante similitude qui existe entre les Polynésiens et les Nouveaux-Zélandais, et l’on en a conclu, avec raison, que les uns et les autres provenaient d’une même source. Mais naturellement, on s’est contenté de supposer que c’étaient plutôt les Polynésiens qui avaient peuplé la Nouvelle-Zélande, que la Nouvelle-Zélande la Polynésie : car c’était l’opinion émise par Forster, et il n’était galère possible, en effet, d’en avoir une autre, en voyant qu’elle était la seule soutenue par Haie, Dieffenbach, Thompson et d'Urville lui-même.
Cependant, c’était une erreur, ainsi que nous allons le démontrer ; erreur due surtout, avons-nous dit, à ce qu’on confondait deux races parfaitement distinctes : la race malaise et la race polynésienne.
Les développements dans lesquels nous aurons à entrer devant être fort longs, les témoignages qu’il nous faudra fournir devant être fort étendus, nous renvoyons à un autre chapitre l’étude de cette question, à notre avis si importante. En effet, il sera nécessaire de présenter, sur la Nouvelle-Zélande, des considérations préliminaires, destinées à faire comprendre la possibilité d’une pareille provenance, et qui ne peuvent être présentées qu’a part.
Nous commencerons donc, avant tout, par bien établir ce que l’on doit entendre par Nouvelle-Zélande. Puis, successivement, nous rechercherons quels sont les véritables noms indigènes des principales îles et quelle est leur étymologie ; nous indiquerons, avec le plus grand soin, quels sont les vents régnants, dont la direction aide si bien à comprendre celle des migrations ; nous rechercherons quel est le chiffre de la population ; quels sont ses caractères physiques et à quelle race elle appartient ; nous réfuterons surtout les assertions erronées qui , depuis Crozet, ont cours dans la science à ce sujet : cette réfutation est indispensable pour qu’on puisse comprendre, pins tard, comment l’Ile-Nord, que nous regardons comme la contrée
ayant peuplé la Polynésie a pu être peuplée elle -même par une contrée encore plus à l’Ouest qu’elle.
Nous avons pu nous procurer les renseignements les plus variés et les plus récents qui aient été publiés sur la Nouvelle-Zélande ; nous avons traduit la plupart des ouvrages anglais qui les ont fournis, et nous espérons que les ethnologues nous pardonneront l’étendue des développements dans lesquels nous serons forcé d’entrer, en raison de l’intérêt présenté par quelques-uns.
L’opinion que nous avons adoptée, tout opposée qu’elle soit aux idées généralement reçues, n’est cependant pas nouvelle : il y a déjà bien longtemps, et, pour ainsi dire, dès le début des premiers voyages en Polynésie, c’était celle dé Banks, le compagnon de Cook, et de Crozet, le lieutenant de Marion ; c’était également celle de l’érudit comte Carli, et du savant Bory de Saint-Vincent. Tous, il est vrai, ne l’appuyaient que sur des témoignages insuffisants, puisque, fait bien remarquable d’ailleurs pour l’époque, ils ne l’appuyaient que sur l’analogie de langage reconnue par eux entre le Tahitien et le Maori.. Mais tous les autres écrivains ont, au contraire, combattu cette opinion ; tous ont cherché, par les faits et les raisonnements, à démontrer l’impossibilité du peuplement de la Polynésie par la Nouvelle-Zélande. Parmi eux, d’Urville est celui qui a fait le plus d’objections à une pareille provenance, et, comme ce sont, en même temps, les objections les plus sérieuses, il nous suffira de les réfuter, pour que toutes celles faites par les autres écrivains le soient également.
Ce ne sera qu'après cela que nous accumulerons les témoignages et les déductions qui, à notre avis, démontrent l’origine Néo-Zélandaise des Tongans et des autres Polynésiens.