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PEUPLEMENT: DES ILES SAMOA

Les Samoans viennent-ils de l’Est ? — Examen de l’hypothèse de Pritchard. — Légendes relatives à la création de l’homme aux Samoa. — Les premiers habitants des îles Samoa n’ont pas eu une provenance orientale. — Viennent-ils du N.-O. ? — Traditions rapportées par Mariner. — Bulotu. — Réfutation de l’hypothèse de Haie et de ses partisans. — Les Samoans ne viennent pas du N.-O. — Viennent-ils de l’Ouest ? — Marche des émigrants d’après Haie et de Quatrefages. — Le peuplement des Samoa par l’Ouest est impossible. — » Les îles Samoa n’ont pu être peuplées par l’O.-S.-O., ou l’Australie. — Leurs premiers habitants viennent du S. -O., c’est-à-dire des îles Tunga. — Preuves à l’appui de cette assertion. — Traditions relatives à ce sujet.

Les traditions des Sandwich, des Marquises, des Mangareva, de Tahiti, etc., que nous avons citées, nous ont toutes montré que les îles Samoa n’ont pas dû recevoir leurs premiers habitants d’îles placées au Nord, au Nord-Est ou à l’Est d’elles-mêmes et, à plus forte raison, d’îles placées au Sud. Ces traditions, de même que tous les faits que nous avons examinés jusqu’ici, semblent prouver, au contraire, que les îles situées dans ces diverses directions ont reçu leurs populations des archipels Samoa et Tung*a. Tous les

ethnologues, d’ailleurs, s’accordent sur ce sujet et, jusqu’à ces derniers temps, pas un seul d’entre eux, à l’exception toutefois des partisans si rares d’un continent submergé, n’avait eu l’idée que les Samoa eussent pu être peuplées par l’Est.

Il y a une quinzaine d’années pourtant, un écrivain anglais des plus compétents, a émis l’opinion que les Samoans ont une origine orientale. Nous commencerons donc par réfuter son assertion, avant de rechercher quel a été le véritable lieu d’origine des habitants de ces îles.

M. Pritchard, qui a avancé cette opinion, est le fils du fameux consul dont le nom eut tant de retentissement en France, lors de la prise de possession de Tahiti par l’amiral Dupetit-Thouars. Il est né en Océanie ; il en a parlé la langue dès son enfance ; puis il devint consul aux îles Samoa et plus tard aux îles Fiji. Il crut trouver dans une tradition samoanô la preuve que les habitants de ces îles avaient une provenance orientale, et il la fit connaître! en 1866 dans ses Réminiscences polynésiennes (1), livre plein de faits, mais qui, malheureusement, n’entraînent pas toujours la conviction, à en juger du moins par celui qu’il cite pour étayer son opinion. Il nous suffira, en effet, d’examiner le fragment de texte sur lequel il s’appuie, pour montrer que cette opinion n’a pas toute la certitude désirable.

C’est dans une tradition sur la création de l’homme, que se trouvent les paroles qui, suivant M. Pritchard, attestent que la première demeure des hommes était située à l’Est des îles Samoa. Ces paroles, les seules qu’il ait cru devoir citer textuellement, sont : i le mata o le Toelau) qu’il a traduites par * dans l’œil des vents alisés. »

A première vue, on peut croire en effet que cette citation tronquée est suffisante pour appuyer son opinion, puisque, d’après le dictionnaire samoan du missionnaire Pratt, qui a si longtemps résidé dans l’archipel Samoa, le mot Toe lau signifie bien « vent alisé », mais vent alisé du Nord-

Ci) Polynesian réminiscences , or Life in the South Pacific , by, W.'E. Pritchard, 1 vol. in-8°. — London 1866.

Est seulement. Pourtant, quand on réfléchit qu’on ne trouve dans la direction du Nord-Est, par rapport aux Samoa, aucune terre capable d’avoir pu leur fournir des émigrants, et qu’il faudrait aller jusqu’aux Marquises, seul groupe un peu étendu d’où ils auraient pu partir ; quand on sait que les habitants de ce groupe, au lieu d’expédier des émigrants vers le Sud et le Sud-Ouest, croient eux-mêmes, comme on l’a vu, que leurs ancêtres provenaient de ces directions ; enfin, quand on remarque surtout que l’archipel Samoa est le seul de tous les archipels de la Polynésie qui appelle le vent du Nord-Est Toclau; il nous semble difficile d’admettre que l’interprétation du mot Toelau , par Pritchard, soit suffisante pour démontrer, ainsi qu’il le soutient, la provenance orientale des Samoans.

Qu’on le remarque, en effet : dans tous les autres archipels de la Polynésie, les mots équivalents au mot Toelau des Samoa, ont une signification différente ; ainsi :

Aux Marquises, sous la forme Tokoau, ce n’est plus au vent de Nord-Est, mais bien au vent d’Ouest qu’est donné ce nom ; à Futuna, sous la forme Tokélau , il signifie : vent de Nord, côte du Nord ; aux Sandwich, Nord se rend par Kolau.

Enfin, à Tahiti, le mot Toerau , n’a d’autre signification que vent d’Ouest ou de Nord-Ouest. Or, Toerau , comme on sait, est absolument le même mot que Toelau , le r des îles de la Société et autres groupes ayant été remplacé par le /, dans les trois seuls groupes Tunga, Samoa et Hawaii.

Ajoutons qu’on ne s’accorde même pas, aux Samoa, sur la signification exacte du mot Toelau ; car si le missionnaire anglais Pratt le traduit par vent du Nord-Est, le P. Violette, missionnaire français, le rend par vent d’Est, E.-E.-N. (1).

Il est bien à regretter que Pritchard n’ait rapporté textuellement que cette seule phrase de la légende : l’ensemble eût peut-être permis de découvrir quelle était la vérita-

(1) Il y a évidemment ici une faute d’impression, et il faut probablement lire E.-N. E.

ble position qu’elle donnait à cette demeure première de Samoans.

Voici, du reste, cette légende, telle que la rapporte Pritcliard (1).

« Les Samoans, dit-il, ont une tradition qui fait connaître leurs idées sur la création de l’homme, et qui implique une ancienne émigration venant de l’Est.

« Le dieu Tangaloa envoya, du ciel, sa fille, sous la forme d’un pluvier ( Tuli ), pour chercher un lieu de halte dans les basses régions, où tout était eau sans terre.

« Dans le cours de son voyage, elle trouva un rocher, dont la surface s’élevait au-dessus de la mer. Etant retournée vers son père, elle lui fit part de sa découverte.

« Plusieurs fois le dieu l’envoya visiter le rocher solitaire ; elle remarqua qu’à chaque visite, il devenait plus grand et plus haut, tout en restant nu et stérile.

« Un jour, Tangaloa lui donna un fue (2) et un peu de terre pour le faire croître.

« Etant allée visiter son rocher quelque temps après, elle vit que cette plante rampante commençait déjà à le couvrir de verdure.

« Y étant retournée de nouveau, pour obéir aux ordres du dieu son père, elle trouva alors le rocher complètement vert ; mais, fait surprenant, la plante rampante, d’abord si bien venue et si verdoyante, s’était desséchée sur place ; et, quand la fille de Tangaloa retourna au rocher, les feuilles sèches s’étaient changées en vers. Elle y revint enfin une autre fois, et elle trouva que les vers étaient devenus des hommes et des femmes.

« Ce rocher, le lieu de repos de la fille du dieu Tangaloa, la première demeure de l’homme, n’a pas de nom.

« La tradition, ajoute qu’il est situé à l’Est des Samoa, i le mata o le Toelau « dans l’œil du vent alisé. »

« Un fragment de légende, dit Pritchard, en terminant,

(1) Ouvrage cité, p. 396.

(2) Le fue est le pohue des autres îles : Convolvulus peltatus ( nob .)

établit que les ancêtres des Samoans atteignirent les Samoa en faisant voiles devant les vents alisés « toelau » de l’Est. Ils venaient d’une très belle île où le sable était très blanc, et où les cocotiers croissaient en épaisses forêts.

« Dans cette légende, le nom de l’île est également perdu ; mais les naturels ne doutent pas que ce soit la même île dont il est parlé dans la légende de la création de l’homme. »

L’interprétation de Pritcliard, nous le répétons, ne nous semble pas assez explicite pour qu’on la préfère à la croyance générale des Polynésiens qu’ils venaient de l’Ouest.

Or, comme on vient de le voir, il n’y a, dans le Nord-Est des Samoa, que les Marquises, dont les traditions ne parlent pas d’émigrants envoyés par elles vers les Samoa ; elles semblent plutôt dire qu’elles ont reçu leurs premiers habitants de ce côté. Mais dans l’Est, il est vrai, en tirant un peu vers le Sud, se trouvent les îles de la Société et les îles Paumotu, qui, pour la plupart, ont de belles plages de sable blanc, des forêts de cocotiers ; quelques-unes même auraient certainement pu, ainsi que le dit la légende, être le lieu d’origine des Samoans. On sait que quelques écrivains ont fait sortir les Polynésiens de Tahiti, longtemps avant que Pritcliard ne fît connaître la légende qui nous occupe. Mais on a vu aussi que la croyance des îles de la Société, de même que celle des autres archipels, est qu’elles ont été peuplées par des émigrants venant de l’Occident. Il ne suffît donc pas, à notre avis, d’une légende comme celle qui est rapportée par M. Pritchard, pour détruire la croyance, pour ainsi dire générale, de?s habitants de la Polynésie.

En ne tenant compte que de la signification des mots Tokélau, à Futuna, et Kolau aux Sandwich, peut-être seraitil préférable de croire que les premiers habitants des Samoa sont venus du Nord, c’est-à-dire des îles Hawaii. Cette opinion a même été soutenue par un plus grand nombre d’écrivains que la première, et particulièrement par Dieffenbach, d’Urville, etc. Mais on a vu aussi, par tout ce que nous avons dit précédemment, que les Hawaiiens semblent attribuer leur origine aux îles mêmes auxquelles, d’après

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cette interprétation , ils auraient fourni leurs premiers habitants.

Nous croyons donc qu’il faudrait s’en rapporter plutôt à la signification des mots Tokoau aux Marquises, et Toerau aux îles de la Société, et qu’au lieu de traduire : i le mata o le Toelau (1), par « dans l’œil ou la face du vent alisé de N.-E., » il serait préférable de le traduire par « dans l’œil ou la face des vents de N. -N .-O. ou Ouest : » cela du moins s’accorderait avec la croyance générale des Polynésiens, qu’ils sont venus de l’Occident.

Mais, quel que soit le choix que l’on fasse, il est certain que la légende rapportée par Pritchard, en ne s’appuyant que sur un seul mot, est loin d’apporter la conviction dans l’esprit, et qu’elle aurait besoin, à notre avis, de témoignages plus convaincants pour être acceptée.

Nous ferons remarquer, en passant, que Mariner, dans son vocabulaire Tongan, a dit au mot matangi , vent, que matta le matangi signifie to windward. Or ce mot veut dire, en anglais « vers ou contre le vent, le côté du vent ». To get to windward , » gagner au vent, monter contre le vent. » Ne pourrait-on pas voir là une preuve qu’au lieu de venir du Nord-Est, les premiers émigrants aux Samoa y seraient plutôt arrivés en remontant contre ce vent ? Quand nous indiquerons avec quels vents principaux se sont faites les migrations vers l’Océanie, on sera peut-être de cet avis.

Plus loin d’ailleurs, on verra qu’en traduisant de la même manière une légende des Tunga sur la création de l’homme, Pritchard répète la même erreur, sur la provenance orientale des premiers habitants de ces îles, et qu’il les fait venir d’une île de sable, nommée Bulotu, placée, elle aussi, d’après lui, dans l’œil des vents alisés, alors que des légendes antérieures la placent dans le Nord-Ouest.

Il est du reste fort probable que Pritchard a confondu des légendes différentes, car nous possédons, depuis un grand

(1) Il faut, croyons-nous, préférer « face » à « œil » ; car, aux Fiji, on rend vent du Nord ou le Nord par vualiku : na-mata ni vualiku signifie : « la face du vent de Nord, du Nord. »

nombre d’années, la légende samoane sur la création de l’homme, et, quoiqu’elle soit plus complète que celle qu’il rapporte dans ses Réminiscences , elle ne fait pas la moindre allusion à la situation relative du rocher peuplé par Tangaloa ; elle dit seulement qu’il a été créé par le dieu, sur la demande de l’oiseau Tuii qu’animait sa fille Sina, mais sans indiquer dans quelle direction.

Notre légende possède un tel cachet de vérité, ou mieux de simplicité ; elle donne, à notre avis, une idée si exacte des croyances samoanes, que nous n’hésitons pas à la faire connaître, malgré son étendue. Toutefois, pour qu’elle soit mieux comprise, pour qu’on saisisse mieux les rapports qui unissent les Polynésiens entre eux, nous ajouterons encore que nous avons rencontré absolument les mêmes légendes dans les îles de la Société, aux Marquises, à la Nouvelle-Zélande.

Ellis cite la légende tahitienne d’après laquelle le premier homme fut créé par Taaroa avec l’Araea, c’est-à-dire avec de la terre ou du sable rouge (1) . Nous avons précédemment relaté la légende des îles Marquises. Quant à celle qui concerne la Nouvelle-Zélande, on lit, dans Taylor (2) . que l’homme passe pour y avoir été créé par Tiki avec de l’argile rouge, que le dieu malaxa d’abord et anima ensuite. Une autre légende néo-zélandaise dit également que l’homme a été fait avec de l’argile et de l’eau ocreuse des marais. Enfin il existe encore une légende, d’après laquelle, à la Nouvelle-Zélande, la première femme a été formée de terre par Arohirohi (3), ou la chaleur frissonnante du Soleil et de l’Echo. La femme de Tiki se nommait Marikoriko (4) et leur fille Kauatata (5).

Voici la légende relative à la création des îles Samoa et

(1) Ouvr. cité, t. IL p. 38. Eilis écrit à tort areau.

(2) Ouvr. cité, p . 23.

(3) Arohirohi , tourbillon, tourbillonner, tourner en rond.

(4) Marikoriko, crépuscule.

(5) Kaua , non, ne, pas ; tata, proche, escope pour vider l’eau.

de l’homme, telle que nous l’avons recueillie sur les lieux mêmes.

Création des îles Samoa et de l’Homme. — L’oiseau appelé Tuli, qui était animé par Sina, la fille de Tang*aloa, venait, suivant son habitude, de remonter au ciel après avoir erré tout le jour et s’être bien fatigué. Il demanda alors à Tangaloa, le dieu du ciel, de lui procurer sur la mer un lieu où il pourrait se reposer pendant le jour. Le dieu lui répondit : « Va-t-en : tu trouveras demain ce que tu demandes. »

Tuli s’en alla. Le lendemain il trouva une île sablonneuse où il pouvait se reposer.

Un soir qu’il était remonté au ciel, Tangaloa lui demanda s’il avait trouvé ce qu’il désirait. — « Oui, répondit l’oiseau, mais il n’y a que du sable. » - « Que voudrais-tu donc ? » lui dit le dieu ? — « Je voudrais, répartit Tuli, qu’il y eût des montagnes couvertes d’arbres et qu’on pût trouver toutes les choses nécessaires à la vie. » — « Retourne donc, reprit Tangaloa ; demain tu trouveras tout ce que tu demandes. »

Quand, le soir, Tuli remonta au ciel, Tangaloa lui renou» vêla sa demande : « J’ai trouvé tout ce que j’ai demandé, dit Tuli ; mais il manque encore quelque chose : Il faudrait quelqu’un pour gouverner l’île. » — « Que veux-tu ? » dit Tangaloa ? — • « Je veux, répondit l’oiseau, un homme comme vous. »

Tangaloa, pour le satisfaire, prit un morceau de blanc, et traça sur une planche l’homme demandé. Quand il eut terminé, il dit a Tuli : « Tiens, voilà ton homme. »

L’oiseau insatiable lui répondit : « C’est bien son image, mais cela ne suffit pas : il faut d’abord lui donner un nom. » « Eh bien, dit Tangaloa, appelons -le Tamaloa (i) ; nous nommerons sa tête Ulu. » — « Oui, dit Tuli, et nous appellerons le derrière de sa tête Tuli-Ulu, par ce qu’il ne faut pas m’oublier. » — « Accordé, » dit le dieu. — « Comment ap-

(1) A Tahiti, Tamaroa signifie garçon, mâle.

pellerons-nous le corps ?» — « Tino, » dit Tangaloa. — «C’estcela, et comment nommerons-nous le dos ?» — « Tuli- Tua. » — « Les bras ?» — « Lima. » — « Les coudes ? » — «Tuli-Lima. » — « Les jambes ? » — « Vaevae. » — « Les genoux ?» — « Tuli- Yae. » « Et les pieds enfin? » — » « Tapu- Yae. »

En un instant, toutes les parties du corps eurent leiiï nom.

« Cela ne suffit pas, dit l’oiseau ; il faut lui donner une femme. »

Tang-aloa se mit aussitôt à l’œuvre : il prit Tbomme, et il l’anima instantanément en lui soufflant dans une ouverture qui est destinée aujourd’hui, parmi nous, à recevoir autre chose que le souffle d’un dieu.

Cela fait, Tangaloa dit à l’homme ainsi animé : « Descends avec Tuli, tu trouveras une femme qui sera ta compagne, et une île où sera réuni tout ce qu’il faut pour vivre ; il te manquera pourtant une chose : du feu ; tu n’en auras que plus tard ; en attendant, tout ce que tu mangeras sera cru. »

L’homme descendit sur la terre ; il y trouva la femme et il eut d’elle plusieurs enfants.

Comment avait été créée cette femme ? d’où provenait» elle ? la légende ne le dit pas. A nos questions, le narrateur se borna à répondre : « Elle venait du ciel. » Tangaloa, qui avait pu si facilement animer un homme, avait également eu la puissance de créer tout aussi aisément un être inférieur à lui. La légende rapportée par Pritchard est plus explicite, puisqu’elle montre comment les feuilles pourries du fue se transformèrent en vers, et comment de ceux-ci naquirent des hommes et des femmes.

La légende est muette également sur ce qui survint dans ce nouvel Eden au couple primitif : on le perd complètement de vue, jusqu’à Tiitii, fils du petit-fils de Tamaloa,qui, ainsi que nous l’avons vu plus haut, se procura le taro et le feu.

En résumé, bien qu’elle ait été émise par un homme qui

devait être, plus qu’un autre, habitué aux dialectes polynésiens, cette opinion en une provenance orientale des premiers habitants des îles Samoa, est évidemment sans fondement, et les expressions invoquées en sa faveur, prouvent plutôt que le lieu d’origine se trouvait situé vers le couchant.

Il faut donc absolument chercher le point de départ des premiers émigrants vers les Samoa, dans les terres situées entre le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, autrement dit, dans le quartier du globe qui constitue l’Occident. C’est là, en effet, qu’existent les plus grandes terres, et que se trouvent particulièrement celles que presque tous les ethnologues ont regardées comme le berceau des Polynésiens, c’est-à-dire les îles de la Malaisie. 11 est bien certain, comme nous l’avons déjà dit plusieurs fois, que les vents n’auraient pu être un obstacle à cette provenance, puisqu’il est démontré aujourd’hui que, dans le cours de l’année, ils changent à peu près complètement de directions, et parfois, pendant une période assez longue. C’est ce que, entres autres, ont démontré La Pérouse et Dillon, ainsi que M. de Bovis qui, dans son mémoire sur Y Etat de ta Société takitienne , dit textuellement : « Une connaissance plus exacte de ces mers a appris qu’à certaines époques de l’année, les vents d’Ouest régnent transitoirement par séries qui vont de trois à quinze jours, lesquels amènent quelquefois un temps magnifique et sont, dans ce cas, appelés Arueroa. » C’est enfin ce qui a été soutenu plus récemment par M. Philippe de Kerhallet, dans ses Considérations générâtes sur V Océan Pacifique.

Nous allons donc rechercher de quel point, situé entre le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, ont pu partir les premières colonies polynésiennes qui ont été peupler les îles Samoa.

Il faudrait admettre la provenance du Nord-Ouest, si Mariner a été exact quand, en relatant la légende qui donne Bolotou pour lieu d’origine des Tongans et des Samo an s, il place cette île, résidence ordinaire des dieux, dans le N. -O. des Tunga.

On sait que, depuis la publication des observations de Mariner par le D1' Martin, la conjecture adoptée par près-

que tous les ethnologues est que les premiers émigrants vers les Samoa sont partis d’une île Bolotou. Mais ce que n’ont pas remarqué ou n’ont pas voulu remarquer les ethnologues, c’est que cette île Bolotou était placée, par la légende, autrement que celle qu’ils regardent comme le point de départ en Malaisie.

En effet, Mariner dit formellement que l’île à laquelle la lég*ende donne le nom de Bolotou, légende que d’Urville appelle imaginaire, était située dans le Nord-Ouest de Tongatabou, c’est-à-dire dans un point qui ne pouvait être celui où les ethnologues ont cru la retrouver en Malaisie. En outre, ce point ne pouvait être, à la fois, le même lieu pour les Tunga et les Samoa, puisque ces dernières îles ne sont ni par la même latitude, ni par la même longitude que les îles Tunga: c’est déjà un motif de douter que les émigrants aient pu provenir d’un pareil lieu; et l’on peut en conclure que l’on a, à tort, placé, pour les besoins de la cause, l’île Bolotou dans une autre direction que celle qui lui est assignée par la légende.

11 n’existe, dans le Nord-Ouest des Samoa, en poussant jusqu’au Japon, que les groupes d’iles formés par les Carolines et les Mariannes : il n’est guère probable que l’un de ces groupes ait pu être la « grande île » dont parle la légende. C’est seulement dans le Nord-Ouest de Tungatapu et d’une partie des îles Tunga ou Hapaï, qu’on trouve quelques grandes terres, telles que les Fiji, les Nouvelles - Hébrides, les Salomon ; mais ces terres sont peuplées par une race différente qui n’a pu donner naissance à la race polynésienne des îles Tunga et Samoa.

C’est évidemment la difficulté de trouver, dans le Nord- Ouest des Samoa et des Tunga, le lieu nommé Bolotou par la légende, ainsi que l’impossibilité de placer ce lieu dans l’une des îles à populations mélanésiennes, qui ont fait délaisser par les ethnologues une indication qui contrariait si fort leurs idées préconçues. Ils ont donc cherché ce lieu dans une direction que n’indique pas la légende, mais qu’ils ont été habitués, pour ainsi dire, à considérer comme la direction constamment suivie par les migrations.

Tous, en effet, ont trouvé en Malaisie, dans FO. 1/4 N.-Q. des Samoa et FO. -N. -O. des Tung*a, la grande île Bolotou, source première des Samoans et des Tong*ans, que Mariner avait, d’après la légende, placée dans le Nord- Ouest.

Parmi les écrivains modernes, c’est le savant américain Horatio Haie qui, le premier, précisa le point de départ des émigrants. S’appuyant surtout sur la linguistique, il crut pouvoir désigner la Bolotou de la légende, et il en fit File Bourou des Moluques. Cette île, par rapport aux Tunga et aux Samoa, ne se trouve nullement située dans la direction indiquée par la légende : n’importe. Il n’y a maintenant, pour ainsi dire, plus d’autre opinion dans la science, surtout depuis que M. de Quatrefages est venu lui apporter la sanction de sa haute autorité. De même que le savant américain, le savant français croit que les traditions permettent de désigner cette île « avec une certaine probabilité, » et lui-même s’appuie surtout sur les recherches linguistiques de son devancier.

Ces recherches nous semblent inexactes : nous allons donc, pour le prouver, combattre à la fois l’opinion des deux savants. Nous tâcherons de montrer que les analogies trouvées par M. Haie ne consistent que dans une similitude de son, présentée par des mots n’ayant ni la signification ni l’origine qu'on leur a supposées, et que, par conséquent, Bourou, au point de vue .linguistique, n’a pu être le Bolotou de la légende. Puis nous chercherons à établir que cette croyance des Samoans et des Tongans n’était probablement qu’un mythe, emprunté à la race mélanésienne voisine, mais qui n’aide en rien à fixer le point de départ des premiers habitants des deux archipels polynésiens.

Yoici le texte de M. de Quatrefages : (1) «Lorsqu’on interroge les habitants des Samoa et des Tonga, ils répondent par des traditions d’où il résulte que leurs ancêtres vinrent, dans l’origine, d’une grande île située encore plus à l’Ouest. Cette indication, à elle seule, nous transporte bien loin des

(1) Revue des Deux-Mondes , année 1864, T. XLIX, p. 889.

limites de la Polynésie et nous rejette évidemment jusque dans les archinels indiens, car il ne peut être question de chercher des ancêtres aux pêuples qui nous occupent chez les nègres, plus immédiatement à côté d’eux dans cette direction.

« Les traditions dont il s’agit permettent de désigner, avec une certaine probabilité, le point des archipels indiens d’où sortirent jadis les émigrants qui, les premiers, posèrent le pied sur le seuil de la Polynésie.

« Les Tonga et les Samoa désignent également cette île par le nom de Bourotou. Or, la dernière syllabe de ce nom tou , n’est, paraît-il, d’après M. Haie, qu’une sorte de particule exprimantl’idée sainte. Si bien que Bourotou, pourrait se traduire par Bouro-la-Sainte. S’il en est ainsi, il ne reste plus qu’à chercher une île Bouro dans la Malaisie orientale et là, en effet, nous en trouvons une qui porte un nom à peu près identique : c’est Fîle Bourou des géographes, grande terre placée à l’Ouest de Cérarn et à une centaine de lieues à l’Est des Célèbes. »

Ainsi, d’après cette citation, M. Haie admettait que la première syllabe Bouro (1) était le nom de l’une des Moluques et que la seconde, tou , n’était qu’un qualificatif, une sorte de particule exprimant l’idée de sainte, divine, sacrée. Il en concluait que Bourotou voulait dire Bouro-la-sainte, la sacrée, comme on dit Tongatapu la Tunga sacrée. Pour nous, cette étymologie est inadmissible, et voici pourquoi.

Bourotou, on l’a vu, était placé, d’après la légende ellemême, dans le Nord-Ouest des Tunga ; par conséquent, le mot Bouro, obtenu en décomposant Bourotou, ne pouvait s’appliquer à l’île Bourou des Moluques, puisque cette île se trouve seulement dans l’O. 1/4 N. -O., ou tout au plus l’O.- N.-O des îles Tunga,

D’un autre côté, le mot tou n’est pas un mot malaisien. lise trouve, il est vrai, dans le Sanskrit, qui auraitpu le faire connaître à la Malaisie ; mais, en réalité, c’est un mot toutà-fait polynésien, ainsi que njien. Peut-être même pour-

(1) Bourou , dérive de Bouroung , oiseau, en Malai. Stavorinus écrit Boero, le œ hollandais se prononçant ou.

r ait- on, d’après sa signification aux Fiji, supposer qu’il est encore plus fijien que polynésien (1). Quoiqu’il en soit, il ne pouvait pas, comme on l’a dit, signifier sainte, ni sacrée, puisque ces mots se rendent par tahu aux Fiji et tapu dans toutes les îles à populations polynésiennes, et que les Malais n’emploient ni l’un ni l’autre.

Nous croyons donc pouvoir conclure que, bien probablement, M. Haie n’a été conduit à cette interprétation que par l’analogie des mots ; c’est à tort qu’on s’en contenterait.

On s’est encore appuyé sur l’éloignement des deux terres, pour retrouver le Bourotou de la légende dans l’île Bourou : sous ce rapport, il y a, en effet, une certaine analogie ; car si la distance est grande pour Bourou, elle semble être vraiment prodigieuse pour l’île Bourotou, d’après une légende citéepar Mariner, et que nous allonsfaire connaître. Mais cette analogie n’est elle-même qu’apparente : en effet, d’après une autre tradition de Mariner, complétant la première, le Bourotou ou Bolotou, dont il est parlé, ne pouvait être aussi éloigné, puisqu’il suffisait de deux journées pour aller de ce lieu aux îles Samoa. Cela seul suffit pour détruire la possibilité d’un éloignement aussi grand que celui qui existe entre les îles Samoa et l’île Bourou des Moluques.

Voici le récit de Mariner : (2) a Les habitants des Tonga croient positivement qu’il existe, dans la direction du Nord- Ouest, une grande île, à une distance considérable des leurs, et que cette île est la résidence des dieux et des âmes des nobles et des Mataboule (3). Ils la disent beaucoup plus grande que leurs îles réunies ; on y trouve toutes les plantes,

(1) En Sanscrit, tu signifie, injurier, léser, frapper. En Fijien, tu signifie rester, être debout. Il remplace est après le verbe ; placé après le nom, il semble indiquer augmentation, importance. Enfin c’est une expression très-employée par les enfants parlant à leur père. Tout paraît donc dénoter son origine fijienne.

(2) Histoire des îles Tonga ou des Amis, etc. Traduction de Faucompret, t. II, p. 171.

(3) Les Mataboule sont les ministres descliefs et des grands; ils sont souvent nobles eux-mêmes.

tous les arbres chargés des meilleurs fruits et couverts des plus belles fleurs qui, comme toutes choses, animaux, oiseaux, etc., y sont immortels.

« Suivant eux, cette île est si éloignée, qu’il serait dangereux pour leurs pirogues d’essayer de s’y rendre, et même quand ils y arriveraient, ils ne pourraient pas, disent -ils, y aborder, parce que les dieux ne le leur permettraient pas. Ils sont même persuadés qu’ils ne l’apercevraient pas, à moins que ce ne fût par la volonté des dieux. »

Et il ajoute : « Ils conservent cependant une autre tradition qui dit qu’un canot des îles Tonga, en revenant des Yiti, il y a bien longtemps, fût entraîné par les vents à Bolotou.

« IJs disent que les insulaires qui montaient ce canot, ignorant où ils se trouvaient, et manquant de provisions, abordèrent dans cette île en la voyant couverte de toutes sortes de fruits. Ils voulurent y cueillir des fruits à pain; mais, à leur étonnement inexprimable, ils ne purent pas plus les toucher que s’ils n’en eussent été que l’ombre. Le tronc des arbres n’arrêtait pas leur marche, et les murs des maisons, qui étaient construites comme celles des Tonga, ne leur opposaient aucune résistance. Les dieux leur commandèrent de partir immédiatement, attendu qu’ils n’avaient pas à leur donner de nourriture qui pût leur convenir ; ils leur promirent un vent favorable et un prompt retour dans leur pays.

« Us se mirent donc en mer, et leur canot voguant avec une vitesse prodigieuse, ils arrivèrent en deux jours à H amoa, où ils avaient besoin de relâcher avant de retourner à Tonga. Etant restés deux à trois jours aux Samoa, ils retournèrent dans leur île. Mais peu de jours après qu’ils y furent arrivés, ils moururent tous, non pas par punition d’avoir été à Bolotou, mais par suite naturelle du séjour qu’ils y avaient fait, l’air qu’il avaient respiré dans cette île étant mortel pour les hommes . »

U est bien évident, dirons-nous, que s’il n’a fallu que deux jours pour arriver de Bolotou aux îles Samoa, cette île Bolotou ne pouvait pas être l’île Bourou des Moluques

on tout autre île de la Malaisie : un pareil voyage eût certainement été plus merveilleux que le récit même de la légende. Deux jours auraient, au contraire, parfaitement suffi pour aller des Fiji principales aux îles Samoa, ou même de tout autre point placé vers l’Ouest, mais non aussi éloigné que Bourou. Nous qui savons, après Bavoir expérimenté dans plusieurs îles Mélanésiennes, et notamment à Vanikoro, que la plupart de celles qui se trouvent dans cette direction sont excessivement malsaines (1), nous ne pouvons que faire remarquer les dernières lignes de la tradition : elles semblent prouver que ce ne pouvait être qu’une de ces îles, ou seulement la Grande Fiji, qui, par ses criques à palétuviers et sa température humide, n’est pas plus saine, à certaines époques, et sur plusieurs points, que ne le sont les îles Hébrides et Salomon. Mais que ce soit l’une où l’autre, il est bien certain qu’il est impossible de revenir en deux jours de l’île Bourou aux Samoa ; c’est, par conséquent, à tort que l’on s’est appuyé sur cette légende pour soutenir cette provenance.

Bien mieux, on n’a même pas remarqué que cette légende ne donne pas le récit de l’arrivée des premiers émigrants, ainsi qu’on l:a cru, mais qu’elle donne tout simplement le récit du voyage merveilleux, fait involontairement à Bolotou, par une pirogue des Tunga, qui, revenant des Fiji, se trouva entraînée jusque-là, puis en revint. Les premières traditions zélandaises, données à Cook, rapportent des faits semblables : on y voit que des pirogues sont revenues, après avoir été entraînées fort loin, jusqu’à Ulimarao.

Cette légende n’est, en résumé, qu’une tradition des temps fabuleux; tout ce qu’on peut en inférer, puisque l’île abordée par le canot tongan était beaucoup plus grande que les Tunga réunies, c’est que cette assertion s’applique à l’une ou l’autre des grandes îles Fiji, ou même à quelque île des Hébrides ou des Salomon, plutôt qu’à Bourou qui, par toutes les raisons que nous avons données, ne peut pas être

(1) Nous avons vu les Tukopiens refuser, pour ce seul motif, de nous accompagner à Yanikoro.

regardée comme ayant envoyé les premières colonies qui sont arrivés aux Samoa. Il ne s’agissait probablement pas de la Nouvelle-Calédonie, qui gît directement dans l’Ouest des Tunga, et qui possède l’arbre à pain parmi ses plantes alimentaires ; car en partant de l’île, que la légende appelle Bolotou, le canot, pour arriver aux Samoa, aurait eu à traverser les Fiji, et s’y serait sans doute arrêté de préférence. D’un autre côté, il est à peu près certain qu’il ne pouvait s’agir de la Nouvelle-Hollande, puisque cette terre n’a pas les fruits qu’indique la tradition, et qu’elle est encore plus éloignée. A plus forte raison, il s’agissait encore moins de la Nouvelle-Guinée, de la Nouvelle-Irlande et de la Nouvelle-Bretagne, qui gisent bien, comme le faisait le Bolotou de la légende, dans le Nord-Ouest des Tunga, mais à une telle distance qu’il est impossible d’admettre que le trajet ait pu en être fait en deux jours.

Ensomme, comme dans le Nord-Ouest direct, et justement à une distance qui peut être franchie en deux jours, il n’y a que la grande Fiji, nous pensons que la légende a probablement voulu parler de cette île plutôt que de toute autre.

Sans doute, ainsi qu’on s’accorde à le dire, on ne peut pas chercher les ancêtres des Samoans et des Tongans dans les îles à populations mélanésiennes, autrement dit dans les Fiji ; mais ici il ne s’agit pas d’origine : il s’agit tout simplement d’un voyage fait à Bolotou. Or, quand on remarque que cette croyance en une pareille île est absolument la même dans les trois archipels ; quand on remarque que le nom est tout fijien, et que la tradition semble avoir pris naissance dans les Fiji ; il nous semble qu’il est bien permis de supposer, sans trop conjecturer, que la légende n’a voulu parler que des îles Fiji. Celles-ci, en effet, sont placées dans le Nord-Ouest de Tongatabou, et exactement à une distance qui ne demande que deux jourspour aller d’un point à l’autre, que l’on parte de Vanua ou de Viti-Levu.

On a vu que Viti-Levu n’a pas moins de 90 milles de l’Est à l’Ouest, sur 54 du Nord au Sud, avec 50,000 habitants, et que Vanua a 115 milles del’E.-N.-E h l’O.-S.-O, sur 25 milles de largeur, avec une population de 31,000 habitants. Pourquoi

donc ne serait-ce pas vers l’une de ces îles, et plus probablement à Na Yiti Levu, que les Tong'ans, à une époque fort reculée, remontant au début de leurs rapports avec les Fijiens, auraient été entraînés, comme nous avons vu qu’ils l’ont été, à diverses époques, et qu’ils l’étaient encore il y a peu d’années ? Plus tard, avec le temps, et le merveilleux aidant, ils auront fini par voir des dieux dans les habitants du pays, qui leur ont refusé de la nourriture et leur ont ordonné de s’éloigner. Si donc ils sont arrivés en deux jours aux îles Samoa, c’est, nous le répéterons, parce qu’ils étaient partis d’une île qui ne pouvait pas être plus éloignée que ne l’est Viti-Levu, et parce que les vents qui les avaient poussés étaient presque certainement des vents venant de la partie de l’Ouest et soufflant probablement du Nord- Ouest.

Une autre preuve encore vient d’ailleurs appuyer cette supposition. Nous savons, en effet, que la croyance en un lieu appelé Bulotu, résidence des dieux, et où se rendent les âmes des morts, a été plus particulière aux îles Fiji. Nous avons vu que les Fijiens appellent également ce lieu Burotu et qu’ils le prononcent Mburotu. Or, puisque, aux îles Tunga et Samoa, le r se change en Z, comme cela, du reste, a lieu aussi aux Sandwich, puisque les Polynésiens remplacent d’ordinaire le b par le p (1), il est évident que le Burotu des Fijiens est le même mot que les Tongans rendent par Bulotu, les Samoans par Pulotu, et non Bo-lotou, ainsi que Mariner avait cru l’entendre et quil a estropié, comme tous ceux qu’il a fait connaître. Nous voilà bien loin, on le voit, du Bourou de la Malaisie.

Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit, dans le chapitre précédent, sur la croyance commune des trois groupes en un Bulotu, ni sur les raisons qui ont conduit les Tongans, et peut-être les Samoans, à employer peu à peu ce mot dans le sens de patrie, tandis que, dans tous les archipels polynésiens, la patrie première se nomme Havaïki. Mais nous répéterons encore que les habitants des Samoa

(1) Nous avons vu plus haut que les Tongans ont, par exception conservé le b dans le mot bulotu.

n’ont pu venir d’un Bulotu placé dans le Nord-Ouest, puisqu’il n’existe pas, dans cette direction, de grandes îles capables de fournir des populations polynésiennes. Par conséquent, c’est ailleurs qu’il faut chercher leur lieu d’origine.

Non seulement, en effet, les Samoans ne peuvent être venus de ce côté, ainsi que Forster était porté à le croire, mais ce sont eux, au contraire, qui ont dû fournir les populations polynésiennes que l’on rencontre quand on se dirige vers le Nord-Ouest. Nous avons suffisamment traité cette question, quand nous avons étudié le peuplement des îles Carolines et Mariannes , il est donc inutile d’y revenir.

Nous allons maintenant examiner si les Samoans ne proviendraient pas de l’Ouest.

Et d’abord, répétons que par Ouest, autant pour simplifier l’exposé que pour répondre aux exigences géographiques, nous entendons les trois directions O. -N. -O., O. 1/4 N.-O. et Ouest direct.

Or, presque tous les ethnologues, en s’appuyant sur une légende qui, ainsi qu’on vient de le voir, indique une direction différente, soutiennent que les Samoans sont venus de l’une de ces directions, en partant de Bourou ou de toute autre île Malaisienne. Il est certain que, depuis Haie surtout, il n’y a guère d’autre opinion, et qu’on s’accorde généralement à faire venir les Polynésiens de la Malaisie, qui est dans l’Ouest des Samoa et des Tunga, en suivant une route directe ou indirecte.

Thompson soutient que la route directe passait par le détroit de Torrès : de la sorte, en effet, il eût été facile d’éviter tous les obstacles, puisqu’on n’aurait pas eu besoin de traverser les Hébrides et les Fiji. Haie, de son côté, pense que cette route directe passait parle Nord de la Nouvelle- Guinée, de la Nouvelle-Bretagne, de la Nouvelle-Irlande, et des îles Salomon. De là, avec moins de difficultés encore, les émigrants seraient arrivés aux îles Samoa. Cette hypothèse est celle qui est à peu près généralement admise.

La route indirecte aurait passé d’abord des îles asiatiques en Amérique ; de là aux Sandwich, et même à l’île de

Pâques, pour se répandre ensuite, avec les vents alisés, dans toutes les autres îles Polynésiennes. C’est particulièrement ce que croyait Ellis. Cette dernière opinion étant toute conjecturale, nous ne nous y arrêterons pas.

Quand nous nous sommes occupé de l’origine asiatique des Polynésiens, nous avons montré qu’il était impossible que les migrations eussent pu partir des îles Malaisiennes. Nous pourrions donc nous borner ici à renvoyer aux raisons que nous avons données à cette occasion, ainsi qu’à celles que nous venons de présenter, dans les pages précédentes, contre le peuplement des îles Samoa par une provenance du Nord-Ouest. Cela seul suffirait, croyons-nous, pour qu’on fût convaincu que ces îles n’ont pu recevoir leurs premiers habitants de l’une des trois directions que nous comprenons sous le nom d’Ouest.

Comme cette opinion est générale, comme c’est celle qui a été soutenue par Haie, nous ne pouvons guère nous dispenser de peser au moins, à notre tour, les témoignages sur lesquels s’est appuyé le savant américain, témoignages qui ne sont d’ailleurs, comme les précédents, que ceux fournis par Mariner.

Haie, avons-nous dit, a placé la route directe par les îles Salomon : sans tenir compte de l’assertion positive de Mariner : que Bulotu était dans le N.-O. D’après la légende, il croyait avoir retrouvé ce Bulotu dans l’île Bourou des Moluques, qui gît seulement dans l’O. 1/4 N.-O. des Samoa. Prenant là les émigrants, il les fait passer d’abord au Nord de la Nouvelle-Guinée, en une seule colonne ; puis une fois les îles Salomon doublées, par le Nord aussi, il suppose que cette première colonne se partage en deux colonnes secondaires, qui vont peupler directement : l’une les îles Samoa, où elle se divise pour envoyer une colonie aux Tunga ; l’autre les îles Tunga encore, mais après s’être arrêtée aux Fiji pendant un temps plus ou moins long. C’est du moins ce qui résulte du texte des traducteurs du compagnon de Wilkes, et particulièrement du travail de M. de Quatrefages, publié en 1864, dans la Revue des Deux-Mondes.

Aussi allons-nous, de préférence, emprunter encore ici, à l’illustre professeur français, une citation qui a le double avantage de faire si bien connaitre son opinion, en même temps que celle qui a généralement cours dans la science.

Après avoir expliqué l’origine du mot Bolotou, dont nous nous sommes occupé si longuement, M. de Quatrefages dit (1) s a Or, nous voyons l’émigration se scinder dès le début, soit que le même dot d’ émigrants se soit partagé en deux courants après avoir dépassé les îles Salomon, soit que deux colonies contemporaines, ou se suivant de très près, se soient portées dans deux directions différentes au delà de ces îles. L’une est allée directement à l’archipel des Navigateurs ou Samoa et s’est étendue jusque dans celui de Tonga ; l’autre a gagné les îles Fiji ou Viti. Là, elle a trouvé le sol en partie occupé déjà par des populations nègres. Les deux races ont assez longtemps vécu côte à côte l’une de l’autre ; mais à un certain moment la guerre des couleurs a éclaté. Les blancs ont été vaincus et chassés. Or, soit que pendant leur séjour, ils se soient alliés aux noirs, soit qu’ après leur défaite, ils aient laissé aux mains de leurs adversaires un assez grand nombre d’individus, et surtout des femmes, toujours est-il que la race nègre des Fiji a été profondément modifiée par des croisements dont on reconnaît encore aujourd’hui les traces irrécusables (2). En même temps ils emportaient avec eux, dans leur langage, dans leurs mœurs, un certain nombre de traits spéciaux emprun»

(1) Revue des Deux-Mondes (1864), t. XLIX, p. 839.

(2) Dans son ouvrage sur les Polynésiens et leurs migrations , publié deux ans plus tard, M. de Quatrefages ajoute, après ce mot « irrécusable » : « Ces insulaires sont manifestement des métis de Nègres et de Polynésiens : sous le rapport du teint et de la chevelure, des caractères intellectuels et moraux, ils se rattachent à la fois aux deux races. C’est un point sur lequel s’accordent tous les voyageurs. Les Fijiens sont entre autres de hardis et habiles navigateurs, contrairement à tous les autres habitants de la Mélanésie. Enfin Haie a reconnu que la langue présentait des caractères en harmonie avec tout le reste ; un cinquième des mots en est décidément polynésien. »

Nous avons assez dit précédemment que les métis n'occupent

tés à leurs vainqueurs, et qui, de nos jours encore, distin* guent leurs descendants de toutes les autres tribus polynésiennes.

« Les Malaisiens, chassés des Viti, durent naturellement gagner l’archipel des Tonga, le plus voisin, et dont sans doute ils avaient déjà eu connaissance. Là ils trouvèrent la place prise par les colons venus des Samoa. Ces deux peuples de même race durent en venir aux mains, et, cette fois, la victoire se déclara en faveur des fugitifs. Ils surent en user comme l’ont fait en Europe les conquérants du moyenâge : au lieu d’expulser ou d’exterminer les vaincus, ils les forcèrent d’exploiter à leur profit le sol conquis et les attachèrent à la glèbe. Ainsi s’explique l’existence, aux îles Tonga, du servage proprement dit, institution qui n’existe nulle part ailleurs dans la Polynésie ; ainsi se trouvèrent constituées, à l’extrémité occidentale de la mer du Sud, deux colonies, quelque peu différentes l’une de l’autre, à certains égards, quoique composées toutes deux d’éléments malaisiens (1) plus ou moins purs. Ce sont elles qui ont peuplé la Polynésie ; mais le rôle qu’elles ont joué a été fort inégal. Samoa, l’Hawaïki des Maoris, l’Havaii des Tahitiens, a fourni la presque totalité des émigrations. C’est à elle que se rattache, directement ou indirectement, l’immense majorité des populations insulaires et à ce titre, elle mérite vraiment la qualification que lui attribuait Tupaia. »

Certes, nul récit ne peut être plus clair, plus positif ; il semble vraiment, en le lisant, qu’on assiste à la marche des

que quelques-unes des Fiji et ne sont pas la population foncière de ces îles. Il est donc inutile de répéter que le mélange, qu’on a cru si général, se borne aux îles qui avoisinent le plus les Tunga, et que les populations des îles les plus occidentales ont conservé le type mélanésien pur.

(1) Par Malaisiens, M. de Quatrefages n’entend pas les Malais proprement dits, mais une des populations qui, tout en tenant de ces derniers, se rapprochent plus qu’eux du type blanc ; et il semble dire que ces populations avaient eu Timor pour ori-

émigrants, depuis les îles Salomon, et l’on peut dire que si ce n’est pas un roman, il en a du moins tout le charme. Si un pareil récit était exact, il est évident que les Samoans auraient pu provenir de la Malaisie ; car, on l’a vu, les populations appelées malaisiennes, c’est-à-dire les Battaks, Dayaks, etc., ressemblent aux Polynésiens par beaucoup de mots de leur langage, qui est aujourd’hui foncièrement malai, et par les caractères physiques, là où elles sont restées pures ; mais on a déjà vu aussi que ces mêmes populations, d’après Crawfurd, Moërenhoüt et autres, proviennent ellesmêmes plutôt de la Polynésie.

Où sont d’ailleurs les témoignages qui pourraient aider à admettre que les Samoans proviennent de la Malaisie ? Il n’en existe aucun dans les traditions de toutes les îles polynésiennes ; aucun vestige important n’en a été rencontré dans les îles mélanésiennes. Dès lors, où M. Haie a-t-il pu trouver les matériaux de son récit ? Qui a pu lui apprendre que les Fiji particulièrement n’étaient qu’en partie occupées à l’arrivée des Malaisiens ? Que ces mêmes Malaisiens blancs, chassés des Fiji, sont allés battre et soumettre à la glèbe la colonie des Samoa qui, la première, s’était fixée dans les îles Tung-a ?

Pas un des voyageurs qui l’ont précédé en Océanie, même parmi ceux qui y ont séjourné longtemps, n’en a parlé ; aucun des missionnaires anglais, qui ont si bien étudié les Fiji, n’a vu rien de pareil, rien rencontré non plus dans les traditions de ces îles, qui put le lui faire croire. Tous, au contraire, et particulièrement Th. Williams, ont vu, dans les traditions, que les Fiji sont restées longtemps sans relation avec les archipels voisins, et que leurs habitants semblent croire que leurs ancêtres étaient autochthones. Ils reconnaissent, il est vrai, que leurs voisins les Tongans et les Samoans ont été fréquemment entraînés chez eux, mais cela ne dit pas du tout que les premiers arrivants blancs, pour nous servir de l’expression employée, venaient de la Malaisie. Bien mieux, le fait d’entraînement rapporté, prouve que ce ne pouvait être d’un lieu de provenance si éloigné.

Enfin, les traditions des Tung*a et des Samoa elles-mêmes, ne font aucune allusion au fait capital de la venue de la Malaisie , bien qu’elles aient conservé le souvenir de faits beaucoup moins importants. Tout ce qu’elles disent à ce sujet se rapporte seulement à Fentraînemeiit de quelques canots et aux rapports des ancêtres Samoans et Tongans avec les îles Fiji. Celles des Samoa signalent particulièrement les attaques de ces îles, par les Tongans et les Fijiens.

Plus loin, on verra que l’argument tiré du servage aux îles Tunga, dans le but d’appuyer cette hypothèse, est à peu près sans valeur, puisque, contrairement à ce qui est avancé, le servage a existé dans tous les archipels de la Polynésie, notamment à la Nouvelle-Zélande et dans les îles de la Société.

Comme on voit, tout cela ne témoigne guère en faveur de l’origine malaisienne des Samoans, et de leur venue de l’Ouest. Si M. de Quatrefages a cru pouvoir dire , en commentant l’assertion de M. Haie, que « deux colonies quelque peu différentes, quoique composées toutes deux d’éléments malaisiens plus ou moins purs, se sont trouvées ainsi constituées à l’extrémité occidentale de la mer du Sud, » nous craignons bien que cola ne soit encore ici uniquement pour les besoins de la cause : bientôt nous essaierons de le démontrer.

En attendant, nous regardons comme impossible le peuplement des îles Samoa par des émigrants venus par cette voie. Quant à l’assertion de M. de Quatrefages, que les îles Samoa ont fourni la presque totalité des migrations secondaires, nous pourrions demander sur quels témoignages elle s’appuie. Sur celui de Tupaia, d’après lequel Savaii était la mère des autres îles ? Mais nous montrerons bientôt que Tupaia n’a voulu et n’a pu parler que des îles qu’il connaissait plus à l’Est que les Samoa, et non de celles plus occidentales, telle que la Nouvelle-Zélande. Nous montrerons aussi que Samoa n’est pas plus l’Hawahiki des Maori qu’eLe n’est l'Havaï des Tahitiens.

On va voir également que la tradition sur laquelle s’ap-

puie M. de Quatrefages, pour soutenir le départ des « blancs » des îles Fiji, chassés par la population mélanésienne, montre d’une manière certaine qu’elle ne s’applique qu’à un départ des îles Tung*a.

A notre avis, il n’y a donc qu’une conclusion non douteuse à tirer du récit précédent : c’est que les Fiji étaient habitées lors des premières visites des Polynésiens dans ces îles ; mais cela ne dit pas du tout que les Polynésiens n’auraient pas pu être depuis longtemps fixés dans les leurs, et surtout, cela ne dit pas qu’ils fussent venus de la Malaisie.

Nous relèverons, en passant, les expressions « de nègres » et de « blancs » qui reviennent plusieurs fois dans le récit précédent : les Fijiens ne sont pas des nègres, dans l’acception ordinaire de ce mot ; ils ne sont pas semblables à des Africains, et les Polynésiens ne sont pas des blancs non plus. Ces mots étant opposés, n’ont été évidemment employés que pour indiquer la différence des couleurs ; mais cette manière de parler n’en est pas moins capable d’induire les ethnologues en erreur.

Sans nous arrêter à rechercher pourquoi les « blancs » , chassés par les « nègres » fijiens, auraient « surtout laissé des femmes, » qui, suivant M. de Quatrefages, expliquent le métissage des Fijiens, nous nous bornerons à répéter que ces métis, qui n’existent que dans quatre ou cinq îles, ressemblent plus aux Fijiens qu’aux Tongans, et que cela tient à ce qu’ils ont presque tous des mères fijiennes : les femmes polynésiennes n’aiment pas généralement s’allier aux Fijiens et elles ne le font que par exception.

Nous pourrions aussi demander à M. de Quatrefages dans quelleîle polynésienne les « blancs» chassésdes Fiji auraient « emporté avec eux, dans leur langage, dans leur mœurs, Un certain nombre de traits spéciaux, empruntés à leurs vainqueurs, traits qui, de nos jours encore, distinguent leurs descendants de toutes les autres tribus polynésiennes. » C’est aux Tunga surtout qu’on devrait trouver ces traits : or, après avoir vu les habitants de Tongatabou, ainsi que tous les autres Polynésiens, nous pouvons attester qu’ils

n'existaient pas en 1827 dans cette île. D’Urville, avec lequel nous nous trouvions, signale même, comme un fait digne de remarque, qu’aux îles Tunga, la race polynésienne semble offrir moins de mélange avec la race noire océanienne ou mélanésienne, qu’à Tahiti ou à la Nouvelle-Zélande (1).

Les Tongans ressemblent complètement à tous les autres Polynésiens, et si l’on trouve des mots fijiens parmi les leurs, ils se bornent à un petit nombre : car tous ceux cités par Mariner sont inexacts, cest-à-dire ou mal entendus, ou mal orthographiés (2).

Enfin le récit de M. de Quatrefages passe sous silence ce qu'il y aurait eu de plus important à connaître, c’est-à-dire la marche depuis le point de départ, depuis Bourou jusqu’aux ’ îles Salomon. On conviendra qu’il est difficile de comprendre qu’on ait commencé par faire longtemps route au Nord, pour revenir au Sud, au lieu de prendre d’emblée la route directe par le détroit de Torrès.

Si ce n’est d’aucune des directions précédentes, ni du N. -O., ni de l’O.-N.-O, ni de PO., serait-ce donc de l’O. -S. -O, -autrement dit de l’Australie ? Pas davantage, et même encore moins, puisque l’Australie possède une population qui ne peut avoir donné naissance à la belle race polynésienne.

On a pu le supposer tant qu’on a ignoré les différences typiques des Australiens et des Polynésiens, et cette opinion était d’autant plus séduisante, que la Nouvelle-Hollande est un véritable continent, peu éloigné des terres polynésiennes. Aujourd’hui il n’est plus permis de le faire. Cook, Crozet et d’Urville, sont les navigateurs qui ont le plus donné lieu à cette conjecture par leurs assertions sans fondement. En effet, le premier a dit que, quelques années avant son arrivée à Tahiti, cette île avait encore des habitants plus noirs que le reste de la population et vivant à

(1) « Ce fait, ajoute-t-il, est d’autant plus remarquable, que les îles Tonga sont immédiatement suivies, à l’Ouest, par les îles Viti qui sont demeurées au pouvoir de la race noire. » (V. p. 225. Tome IVe, Ire partie.)

(2) V. Dict. corrigé par nous, 2e vol. de l’éditior anglaise. London, 1817. Lettre J, entre autres.

l’écart, dans l’intérieur ; or nous avons montré que ce récit avait été mal compris et que ces hommes n’étaient pas d’une autre race, mais seulement des sauvages, relativement aux autres Polynésiens.

Crozet prétend avoir vu trois espèces d’hommes à la Nouvelle-Zélande : ce n’était qu’une erreur d’observation, comme nous le ferons voir bientôt ; ce qu’il avance lui-même suffît à le prouver, puisqu’il dit que ces trois espèces d'hommes sont beaux, bien faits , qu’ils ont tous de grands yeux et le nez aquilin. Aurait-il donné une semblable description, s’il avait eu sous les yeux des descendants des nègres de l’Australie, transplantés, comme il le suppose, à la Nouvelle-Zélande ?

D’Urville, enfin, n’a fait qu’appuyer cettedernière opinion, mais en la mitigeant, car il ne reconnaissait que deux espèces au lieu des trois de Crozet : lui aussi n’a pas moins contribué par son autorité à induire presque tous les ethnologues en erreur, malgré les assertions contraires de Moërenhoüt et de quelques autres écrivains.

On s’accorde, du reste, aujourd’hui, à considérer les Australiens comme n’ayant pu aider au peuplement des îles Polynésiennes, car ils ne sont nullement navigateurs.

Si les Samoans n’ont pu venir ni do l’Est, ni de l’Ouest, ni du N. -O ou de l’O.-N-O, ni aeTO.-S.-O, ils n’ont donc pu, afin de ne pas sortir des limites du couchant, où toutes les traditions s’accordent à placer leur poin de départ, venir tout simplement que du Sud-Ouest, c’est-à-dire des îles Tunga.

C’est, en effet, dans le Sud-Ouest des îles Samoa que se trouvent les îles Tunga, et cest de ces dernières îles que, contrairement à ce que Ton a cru jusqu’à ce jour, les Samoa ont reçu leurs premiers habitants. Il est facile de le prouver.

Il est surprenant que l’on ne se soit pas aperçu plutôt de cette provenance : cela tient, sans doute, à ce que les ethnologues, non moins jnoutonniers que les anciens navigateurs, se sont bornés à accepter une opinion toute faite, qui cadrait

si bien avec leur croyance préconçue en une origine malaisienne ou asiatique des Polynésiens.

On vient de le voir, il n’y a dans la science d’autre opinion que celle-là : pour tous, les Tunga ont été peuplées par des colonies venant, en second lieu, des îles Samoa et des îles Fiji, ou même directement, comme le veut M. de Qua trefages, delà contrée d’origine première, qui est généralement placée, quel que soit le nom qu’on lui donne, dans les**îles Malaisiennes. Nous répétons qu'il n’y a qu’une seule opinion, parce que si, plus récemment, M. Pritchard a cru trouver, dans une tradition, la preuve que les habitants des Tunga sont arrivés dans leurs îles en venant de l’Est, ce témoignage n’a pas l’importance qu’on pourrait être disposé à lui accorder, ainsi que nous le montrerons un peu plus loin.

Il n’y a donc qu’une seule croyance parmi les ethnologues, c’est que non-seulement les émigrants sont partis des îles Malaisiennes, mais que, de plus, ils ne sont arrivés aux Tunga, qu’après une étape dans les Samoa et les Fiji. En effet, puisqu’on supposait qu’ils avaient commencé par s’arrêter à Savaii et aux Fiji, il était tout naturel qu’on ne les fît arriver que consécutivement aux Tunga, de même, comme on le verra, qu’il était aussi naturel qu’inexact d’attribuer le peuplement de l’île du Milieu à l’Ile Nord de la Nouvelle- Zélande. Pourtant, en se basant surtout, pour soutenir cette opinion, sur la ressemblance des caractères physiques et du langage des deux archipels polynésiens, il eût été tout aussi naturel et tout aussi logique de supposer que c’étaient les Samoans qui provenaient des îles Tunga, plutôt que les Tongans des îles Samoa. Si on n’y a jamais songé, c’est Tue l’on s’est borné, en la paraphrasant tout au plus, à accepter l’hypothèse toute faite de Haie. Nous avons déjà dit que cette hypothèse, de même que l’origine malaise des Polynésiens, ne repose sur aucune base solide ; elle n’est que la suite d’une erreur anthropologique. Quant à l’hypothèse du peuplement des Tunga par les Samoa, elle a contre elle une tradition qui dit que les îles Samoa ont été peuplées par les îles Tunga.

G’est cette croyance, devenue générale depuis le savant américain, qui, seule, a empêché, jusqu’à ce jour, de donner une explication vraie du peuplement des Samoa. Dès qu’on voulait absolument que les Polynésiens fussent venus de la Malaisie, qu’ils fussent en un mot des Malaisiens, il était impossible qu’on expliquât le peuplement des Tunga autre» ment qu’on ne l’a fait.

Au surplus, la tradition, qui indique nettement le peuplement d’Upolu, l’une des Samoa, par les Tunga, n’est pas seule favorable à l’arrivée des premiers habitants des Samoa du Sud-Ouest, autrement dit des Tunga : cette provenance est encore mieux démontrée par la position des îles. Tunga.

Les Tunga, en effet, sont à la fois et plus Sud et plus Ouest que les Samoa , c’est-à-dire qu’elles sont mieux placées que ces dernières, pour recevoir sans difficulté des émigrants d’une grande partie de l’Occident, d’où, on le sait, tous les Polynésiens s’accordent à faire venir leurs ancêtres. Aucun obstacle n’existe, pour ainsi dire , sur la route : on n’a qu’à jeter les yeux sur la carte pour s’en convaincre. En outre, si l’on consulte les traditions des Tunga, on voit qu’elles placent lé lieu d’origine de leurs habitants dans un point, qui n’est pas du tout dans la direction des Samoa : bien qu’elles soient plus Ouest que ces dernières, elles le disent placé encore plus à l’Ouest qu’elles-mêmes.

D’un autre côté, ainsi que nous l’avons déjà dit, aucune des traditions des Samoa ne parle de l’envoi que ces îles auraient fait aux îles Tungxi ; toutes, au contraire, montrent qu’à une époque éloignée, les Tongans allaient fréquemment guerroyer contre les Samoans, et que ces guerres ne semblent avoir cessé, momentanément du moins, qu’après le mariage des enfants des chefs d’Upolu et de Tongatabou. Nous avons rapporté une de ces traditions, d’après laquelle les Fijiens faisaient de même, et étaient peut-être plus redoutés encore que les Tongans ; enfin, on sait qu’on trouve encore, dans l’intérieur d’Upolu, des restes de fortifications, qui paraissent avoir été élevées pour résister aux attaques de ces derniers.

La tradition la plus importante pour la thèse que nous soutenons, est celle qui dit nettement que l’île Upolu a été colonisée par les Tongans. Cette tradition, si favorable à une provenance tongane des Samoans, est rapportée par Pritchard, et, en raison de son importance, nous croyons devoir la donner in-extenso.

a L’île Upolu, dit-il, (1) est divisée en trois grands districts : L’un de ces districts occupe l’extrémité orientale de l’île et est appelé Atua;un second occupe le milieu de l’île et porte le nom de Le Tua Masaga, ou Masanga ; enfin, le troisième occupe l’extrémité Ouest et est appelé Àana. »

« L’une des plus anciennes traditions des Samoa, ajoutet-il plus loin (2), rapporte les aventures de deux sœurs, Ana et Tua, et de leur frère Sagana ou Sangana, qui firent voile de Tonga pour les Samoa, et allèrent atterrir à l’extrémité Ouest (3) d’Upolu, File australe du groupe. Aujourd’hui encore, c’est par ces trois noms que les districts politiques d’Upolu sont désignés.

a Ana, la sœur aînée, s’arrêta à l’extrémité Ouest, qui est toujours appelée Aana, et elle lui donna la massue et la lance pour emblèmes.

« Tua, la plus jeune sœur, alla jusqu’à l’extrémité Est et s’y fixa : le district porte toujours son nom, A- tua, et il possède pour emblème FOso ou pieu à planter, qu’elle lui avait assigné.

« Enfin le frère s’établit dans le district intermédiaire, qui porte toujours son nom, Sagana (4) ; il a pour marque distinctive le fue (5) ou émouchoir de l’orateur, qu’il lui avait donné.

(1) Réminiscences, p. 51.

(2) Ibid . p. 390.

(3) Çet atterrissement était tout naturel, puisqu’ils venaient d’un point encore plus occidental.

(4) Ce mot sagana ou sangana n’est bien probablement que le mot maori hangana. Il semble, du reste, y avoir une erreur dans le texte, puisque plus haut ce district a été nommé Le Tua Masaga ou Masanga0

(5) Le fue était le signe distinctif d’une famille princière ; il consistait en une baguette artistement ornementée, surmontée de

« Réunis, disent les indigènes, (1) ces trois emblèmes sont pleins de force : la massue et la lance protègent le plantoir ou bâton à planter, et le plantoir nourrit la massue et la lance. Séparés, au contraire, ils sont faibles et impuissants : le plantoir est brisé, parce que la massue et la lance ne sont pas là pour le protéger ; la massue et la lance sont affamées' et affaiblies, parce que le plantoir n’est pas là pour les nourrir. »

Cette tradition fait mieux que montrer l’ancienneté des rapports établis entre les Samoa et les Tunga : elle prouve surtout, à notre avis, que ce sont les Tongans qui ont été peupler l’île Upolu ; elle prouve, par conséquent, le contraire de ce qu’on a cru jusqu’à présent, c’est-à-dire que les Tunga, au lieu d’avoir été peuplées par les Samoa, ont peuplé au moins une des principales îles des Samoa, si, ce qui pour nous est fort probable, elles ne les ont pas peuplé toutes.

Nous pourrions encore invoquer, à l’appui de cette assertion, un autre fait, cité également par Pritchard, (2) c’est qu’un chef Samoan, nommé Pulepule, descendait d’ancêtres Tong'ans qui, quelques générations avant, étaient venus se fixer dans les Samoa. Ce chef avait encore les caractères du mélange Tunga-Fiji.

Le vice-amiral Jurien de la Gravière cite un chant Tongan, qui vient également corroborer la thèse que nous soutenons (3):

« Taïti était la Lesbos et non la Sparte de l’Océanie : elle avait plus de chants d’amour que de chants de guerre. Les îles Sandwich, les îles Viti, préféraient l’épopée à l’idylle

touffes de plumes, et manœuvrée par des esclaves qui chassaien ainsi les mouches. La conclusion morale qui découle de cette légende, c’est que les deux sœurs étaient chargées de défendre et de nourrir leur frère.

(1) Ibid, p. 68.

(2) Ibid 9 p. 379.

(3) Voyage de la corvette la Bayonnaise dans les mers de Chine. Paris, 1872, t. II, p. 354.

Les îles Tonga redisaient, sur un mode attendri, les plaintes maternelles de leur reine Fiti-Mau-Fologa, dont le fils fut emporté par les vents, loin de son île natale. Sa pirogue, longtemps errante sur les flots inconnus, aborda enfin aux rivages de Samoa.

« Un songe avait rassuré la reine, mais n’avait pas consolé sa douleur. Chaque matin, elle venait s’asseoir sur la plage, et, les yeux tournés vers le Nord, elle donnait un libre cours à son affliction.

« Regardez, disait-elle: le nuage du matin se lève. — Où repose ce nuage vermeil ? — Est-ce sur la baie d’Oneata ? Cette baie où est à présent mon fils ? — - Mon fils chéri est loin de ma maison ! — Que mes larmes soient un océan ! — Mon fils est allé jusqu’à Samoa. — On dit qu’il joue aux boules sur le bord de la mer. — C’était un enfant qui gagnait tous les cœurs ; il était comme le Tiare (1), — dont le parfum, apporté par les vents, — réjouit au loin le voyageur qui passe. »

Enfin, si l’on remarque que, de tout temps, les habitants des Samoa ont tenu, comme ils tiennent encore aujourd’hui, les habitants des Tungaen grande considération, considération qui, chez les peuples à demi-sauvages, ne s’accorde guère qu’aux ancêtres ou à ceux qui ont été les plus forts et les ont tenu en sujétion pendant plus ou moins longtemps ; si Ton remarque que les migrations n’ont du s’opérer, d’une manière générale, que suivant une route qui s’éloignait du couchant et avec des vents qui, ainsi que nous le démontrerons bientôt, poussaient vers l’Orient ; si enfin, on remarque que les Tongans sont des navigateurs hardis et entreprenants, qu’ils sont allés de tous côtés faire des visites ou établir des colonies, tout cela, certes, est bien suffisant pour faire supposer que ce sont plutôt les Samoa qui ont reçu des colonies des îles Tunga, que les Tunga des îles Samoa.

Les Tongans, du reste, tiennent également les Samoans

(1) Le Tiare est le Gardénia florida , que les Polynésiens placent dans leurs cheveux, à cause de son odeur suave.

en grande estime : c’est aux Samoa que les princes et les fils de famille allaient séjourner plusieurs années, pour compléter leur éducation. Il semble que, pour eux, ces îles étaient ce qu’étaient, pour les Romains, la Grèce antique et surtout Athènes : car ils y recherchaient principalement le beau langage et les belles manières.

On s’accorde généralement à reconnaître aujourd’hui que la marche des migrations s’est faite du Couchant vers le Levant. C’est déjà une présomption pour que les îles Samoa aient été peuplées de la même manière, c’est-à-dire pour qu’elles aient reçu leurs premiers habitants d’îles plus occidentales qu’elles-mêmes. Or, on vient de le voir, c’est ce que dit formellement la tradition qui fait peupler l’île Upolu par le frère et les deux sœurs, et nous sommes convaincu que les autres îles Samoa n’ont pas été peuplées différemment»

On verra bientôt que les migrations vers l’Ile Nord de la Nouvelle-Zélande ne se sont pas faites autrement non plus, malgré tout ce qu’on a dit de leur départ des îles Samoa.

En résumé, nous croyons pouvoir conclure, de tout ce qui précède, qu’au lieu d’être les ancêtres des Tongans, comme on le dit généralement, les insulaires des Samoa sont plutôt leurs descendants ; en un mot, que les îles Samoa ont été peuplées par les îles Tunga. •

Mais une pareille hypothèse ne fait que reculer la difficulté sans la résoudre. Nous allons donc, dans les pages suivantes, essayer d’indiquer d’où provenaient les premiers émigrants qui se sont établis dans l’archipel des îles Tunga.

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