COCHIN
CHINOIS
FIJIEN.
TAHITIEN
MAORI
Soleil
yi-to.
mat-bloci ; œil-du-ciel
mata ni siga , siga
râ.
ra, komaru.
Lune
y ue.
blang.
vula.
marama.
marama.
Jour
yi, tien.
ngaï .
siga.
mahana ; ao.
ra, mahana, ao.
Terre
ti.
dia.
vanua; kele, soso.
henua.
wThenua.
Feu
ho.
whoa.
bukawaka.
ahi.
ahi, kora, |
Œil
yen,sching
mat.
mata.
mata.
kanohi, karu.
Tête
tu.
tu.
ulu.
upoo.
upoko . |
Main
shu.
taï.
liga.
rima.
ringaringa.
Pied
tchiau.
tchen .
yava.
vaevae.
waewae.
Firmament .
tien.
tien.
lagi.
raï .
rangi.
Eau
wTaï .
vaï .
waï, katao.
Père
tama.
metua-tane
matu’a-tane.
Mère
tina.
metua-va-
hine.
matu’a-wahine; whae ; koka.
Ne%
ucu.
ihu.
ihu.
Dent
bâti.
niho.
niho. 1
L’Est
tung.
du.
cake.
te hitia o te ra.
rawhiti. ij
L’Ouest
si.
taï.
ra.
te tua o te ra.
hauauru, haua- 1 rahi . !
Le Nord. . .
pi.
pak.
vualiku ; ki na mata; ni vualiku.
apatoa.
nota. Il
Le Midi
nan .
nang.
ceva.
opatoerau.
tonga (v. Sud). 1
Fleur
wha.
wha.
se.
pua.
pua. ji
Chien
kiun .
ku.
koli.
urî.
kuri, kirehe. il
Poisson
en.
ka.
ika.
ia.
ika. |
1826. — Pour R. P. Lesson, les Océaniens formaient le deuxième rameau de la race qu’il appelait indoue-caucasique, et dont les Malais étaient le premier rameau (1) mélangé au sang mongol ; c’est-à-dire que, pour lui aussi, les Polynésiens et les Malais avaient une origine commune. De plus, comme on a vu, il attribuait tout particulièrement au mélange du sang mongol les habitants des îles Carolines, Mariannes, Philippines et de toutes celles intermédiaires jusqu’aux Mulgrave s. Il les regardait comme formant un troisième rameau, appelé par lui Mongol-Pélagien ou Carolin.
En s’appuyant de l’opinion des orientalistes les plus connus, il leur donnait la Tartarie et le royaume d’Ava pour patrie primitive. Cette supposition est inadmissible pour les Polynésiens et les Carolins du moins ; nous savons que les uns et les autres, quoi qu’on en ait dit, ne ressemblent en rien aux Malais.
Il n’accordait du reste lui-même qu’une importance relative au tableau qu’il avait dressé ; voici, en effet, ses paroles (2) : « Sans donner une grande importance au tableau suivant, nous grouperons les divers Océaniens à l’aide de distinctions spécifiques dont les noms, communément adoptés, n’ont d’ailleurs à nos yeux aucune valeur absolue qui puisse répugnera l’intelligence. »
Mais s’il ne cherchait point à préciser davantage la source originelle des Océaniens, et s’il leur en donnait une commune avec les Malais, il était le premier, au contraire, à dire qu’il ne croyait pas à la possibilité cfe la descendance des Polynésiens des Malais (3). Cela est assez remarquable pour que nous n’hésitions pas d’en donner la preuve en citant encore ses paroles :
(1) On sait qu’il n’admettait que trois races en Malaisie et en Polynésie : les races Indoue-caucasique, mongolique et noire.
(2) Le voyage cle la Coquille, ordonné par Louis XVIII, a eu lieu de 1822 à 1825, le texte sur les Polynésiens a paru en 1826 dans le t. I de la Zoologie. — Voir aussi le Voyage médical publié en 1829, qui reproduit ce texte, p. 154 et 158.
(3) Memes ouvrages cités.
« Le rameau malais, dit-il (1), est bien loin d’être à nos yeux, comme le veut l’opinion reçue, la souclie des Tahitiens, des Sandwichois, des Mendocins et des Nouveaux-Zélandais ; et l’on ne reconnaît dans ces peuples ni la même conformation physique, ni la moindre analogie dans la langue, ni la moindre ressemblance dans la tradition, les arts et les usages. Le seul point de rapprochement serait une sorte d’identité de croyance religieuse ; mais, chez ces rameaux distincts et d’une même origine, ce fait n’a rien de remarquable : il indique que tous les deux ont conservé les traditions indiennes. » Ajoutons 'que s’il eût pu connaître à cette époque, aussi bien qu’on le fait aujourd’hui, les idées religieuses des Polynésiens, il n’eût même pas admis ce rapprochement, qui, ainsi que nous le prouverons bientôt, n’existe pas plus que l’identité des caractères physiques et du langage. •
Disons, d’ailleurs, que si R. P. Lesson trouvait que le cachet hindou était imprimé sur les hommes du rameau océanien (polynésien) et que tout indiquait qu’ils étaient partis du golfe de Siam et du Cambodge, il soulevait lui-même l’une des difficultés les plus grandes à cette provenance, car, disait-il avec raison, « il aurait dû rester quelques indices du passage des premiers émigrants indiens sur les îles traversées par eux, et cependant il n’en existe aucun. C’est ici, ajoutait-il, il faut bien l’avouer, que cette théorie est en défaut et que les faits nous abandonnent complètement. » Et il continuait en disant (2): «Peut-être, cependant, les Océaniens pourraient-ils être représentés, dans quelques-unes de ces îles, par cette belle race d’un blanc jaunâtre, mentionnée par des auteurs estimables, et qu’un état permanent d’hostilité a refoulée dans l’intérieur. Cette question est sans contredit bien épineuse ; et, quoique nous ne cherchions nullement à la résoudre, nous soumettons avec confiance le rapprochement qu’il est possible de faire de ce passage du savant docteur Levden, concernant les Dayaks, habitants de l’intérieur de Bornéo : « Les Dayaks ont un extérieur agréa-
(1) Voyage médical , p. 158.
(2) Voyage médical, p. 166.
« ble et sont mieux faits que les Malais ; leur physionomie « est plus délicate ; le nez et le front sont plus élevés ; leurs « cheveux sont long-s, roides et droits. Leurs femmes sont «jolies et gracieuses. Ils ont le corps couvert de dessins « tatoués, etc., etc. » En un mot, ce tableau, peint à grands traits, est entièrement applicable aux Océaniens. »
Nous avons voulu citer ces lignes pour montrer d’où vient l’idée, si généralement adoptée dans ces derniers temps, que les Polynésiens ressemblent plus à certains habitants de l’intérieur des grandes îles malaisiennes qu’aux Malais proprement dits. On va voir d’Urville s’en emparer d’abord et l’appuyer de ses propres observations faites pendant notre relâche, en juillet 1828, à l’île Célèbes ; puis, suivant son habitude, de Rienzi la répéter, et la plupart des ethnologues modernes l’adopter, notamment M. de Quatrefages.
En résumé, R. P. Lesson a avancé le premier que les Polynésiens ne paraissent pas être les descendants des Malais, qui en diffèrent par presque tous les caractères ; et le premier il a fait, entre les Daÿaks et les Polynésiens, le rapprochement que nous allons voir adopter, faute de mieux, par tous ceux qui veulent absolument que les Polynésiens soient venus de l’Asie ou de la Malaisie, sans chercher à déterminer de quelle partie de l’Inde aurait pu provenir une pareille espèce d’hommes.
1826. — A peu près à la même époque que R. P. Lesson, mais après lui, puisqu’il le cite à chaque pas dans ses immenses travaux (1), le savant Balbi attribua l’origine des grandes nations de la Malaisie (archipel indien), au Peuple inconnu qui, d’après Crawfurd, était venu occuper le premier l’île de Java.
Il reconnaissait deux branches principales parmi les nations sorties de ce Peuple inconnu : à la première appartenaient, disait-il, les Javanais et les Malais; à la seconde tous
(1) Adrien Balbi, Introduction à l’atlas ethnographique du globe , in-8°, Paris 1826. — Rey et Gravier, Abrégé de géographie , etc., gr. in-8®5 Paris, 1833.
les autres peuples de l’Océanie. De sorte qu’il admettait, lui aussi, l’origine commune de ces nations, et plus particulièrement la parenté des Javanais et des Polynésiens.
Mais, comme ce n’est que l’opinion de Crawfurd dont nous avons déjà parlé, sans le moindre témoignage nouveau en sa faveur, nous ne nous y arrêterons pas.
Ce que nous ferons seulement remarquer en passant, c’est que Balbi, tout en admettant la communauté d’origine ou de race des Polynésiens, d’une part, et des Javanais et Malais, de l’autre, établissait, le premier, par ses savantes études linguistiques, que c’était à tort qu’on les croyait parler une même langue : « Les assertions vagues de quelques voyageurs, disait-il (1), quelques ressemblances trouvées entre les mots de vocabulaires imparfaits et la plupart inexacts, rassemblés à la hâte par les navigateurs, ont fait adopter aux géographes et aux philologues, même les plus savants, l’opinion banale que tous les nombreux peuples de race malaise parlent, depuis Madagascar jusqu’à l’île de Pâques, des dialectes d’une seule et même langue. L’infatigable Hervaz et le savant Adelung, ont entrepris en vain de détruire cette opinion ; il était réservé aux savants Leyden, Marsden, Raffles et Crawfurd de lever tous les doutes. »
Nous ne saurions dire jusqu’à quel point ces derniers écrivains ont réussi à lever tous les doutes ; mais ce qu’il y a de bien certain, c’est que, malgré leurs efforts, malgré ceux de Balbi, de Rienzi et autres, la plupart des ethnologues modernes persistent dans cette croyance banale, tant il est difficile de se défaire d’une erreur à laquelle on s’est, pour ainsi dire, habitué avec le temps.
1826-1827. — N’oublions pas de dire encore qu’un savant naturaliste, dont on apprécie chaque jour davantage les travaux, Bory-St- Vincent, plaçait les Polynésiens, de même que les Malais et les Papua, dans ce qu’il appelait l’espèce neptunienne : cette espèce, essentiellement riveraine, occupait, depuis Madagascar, les bords occidentaux du
(1) Introduction à l’atlas ethnographique, p. 231.
Nouveau-Monde jusqu’au Chili, et toutes les îles polynésiennes.
La race malaie était, pour lui, la première race de cette espèce ; la deuxième, la race océanique (orientale), était formée par ce qu’on appelle aujourd’hui les Polynésiens ; enfin la race papoue (intermédiaire), formait la troisième.
Il donnait donc une origine commune à ces trois races. Seulement il ajoutait : « La race océanique paraît s’être séparée de la race malaise avant la connaissance des métaux, si toutefois, elle n’eût pas un berceau différent » (1).
Ces dernières lignes nous semblent écrites avec une prescience vraiment surprenante, puisqu’il regarde la Nouvelle- Zélande comme le lieu « d’où sortit cette race, pour s’étendre vers le Nord et dans tous les archipels de l’océan Pacifique que n’occupent pas des Mélaniens, des Papous, ou même des Siniques et des Hindous, qui ont pénétré aussi dans quelques parties de T Océanique » (2).
Les lignes suivantes, que nous citons encore, confirment cette assertion et établissent qu’il plaçait bien à la Nouvelle- Zélande le foyer d’origine des Polynésiens (3) : a II est, au reste, dit-il, assez remarquable qu’en cherchant l’origine des habitants de ce qu’on appelait naguère encore les îles de la mer du Sud, tantôt chez les Indiens, tantôt chez les Chinois, tantôt ailleurs, personne ne l’ait supposée américaine. L’habitude où l’on était de peupler le Nouveau-Monde avec des enfants du patriarche Seth, ne l’a sans doute pas permis. Une telle opinion pourrait cependant se soutenir tout comme une autre. En attendant qu’on nous en prouve la possibilité, nous continuerons à reconnaître le point d’où s’irradia la race océanique dans la Nouvelle-Zélande. »
On a vu précédemment que cette opinion de l’origine américaine des Polynésiens avait elle- même été soutenue déjà par quelques auteurs.
(1) L'homme , vol. I, p. 273.
(2) Ibid , p. 298.
(3) Ibid , p. 314, note.
1829-1830. — Vers cette époque parut la première édition du voyage de Beechey, ouvrage sur lequel, pour la question qui nous occupe, il n’y a que fort peu de chose à dire, parce que le savant navigateur, qui donne de si curieux détails sur les îles de corail, parle à peine de la provenance des Polynésiens.
11 n’agite en effet cette question qu’un instant en disant : (1) « Ça été jusqu’à présent matière à conjecture que de savoir comment des îles, si éloignées de deux grands continents, ont reçu leurs habitants. La grande analogie du langage, du culte religieux, des coutumes, des manières et des traditions des habitants de ces îles, comparés à ceux des Malais, ne laisse pas douter que de fréquentes émigrations ont eu lieu de la Malaisie. Aussi regardons-nous naturellement cette contrée comme le berceau des Polynésiens. Cependant la difficulté d’expliquer comment les migrations ont pu venir de si loin, contre les vents et les courants, sans navires mieux équipés que ceux qu’ils possèdent, a fait douter de lapossibilité de cette provenance, et cette objection a tellement influencé l’esprit de quelques auteurs, qu’ils ont eu recours à la route détournée, à travers la Tartarie, en traversant le détroit de Behring et sur le continent américain, pour faire arriver les émigrants à un point d’où ils pussent être conduits, par le cours des vents ordinaires, aux terres polynésiennes. Mais si cela avait eu lieu il y aurait une plus grande ressemblance entre les Américains et les habitants de la Polynésie. » Et il ajoute : « Tous ont admis que des migrations ont eu lieu entre les îles et qu'elles ont encore lieu, dans quelques circonstances rares, mais qu’elles n’ont eu lieu que dans une direction seulement, et qu’enfin elles ont toujours été favorables à l'opinion que les migrations venaient de l’Est. »
C’est après cela qu’il cherché à démontrer, par un fait bien souvent cité depuis lors, que la direction des vents
(l) Narrative of a voyage to the Pacific and Beering's strait, per formed in His M. Blossorn , under the command of Cap. S. W. Beechey fin the years 182S , 26-27-28. Nouv. édit. 2 vol — London, 183], 1. 1, p. 252.
alisés ne s’oppose nullement à la migration de l’Ouest vers l’Est, attendu que les vents alisés sont remplacés, pendant deux ou trois mois de Tannée, par les vents de la mousson d’Ouest.
Il conclut de cet exemple, sur lequel nous aurons nécessairement à revenir plus tard, que de pareils cas ont dû se présenter souvent, et suffire pour peupler toutes les îles Polynésiennes : il est donc disposé à admettre le peuplement de ces îles par la seule voie des entraînements involontaires.
En somme, le fait observé par Beecliey vient corroborer les observations faites pour la première fois par La Pérouse, et renouvelées si souvent depuis par Dillon, J. Williams, de Bovis, etc., comme on le verra bientôt.
On sait que le Blossom , navire commandé par Beechey, quitta l’Angdeterre en mai 1825, cinquante -cinq jours après le retour de la Coquille en France, et qu’il ne rentra que trois ans et demi après, ayant fait plusieurs découvertes dans les îles Paumotu.
Ainsi que nous le ferons voir, quand nous parlerons de l’île de Pâques, Beecliey, comme d’autres l’avaient fait avant lui, croyait que les statues colossales trouvées dans cette île étaient dues à une race d’hommes, différente de celle qui l’occupe aujourd’hui, race qui aurait disparu à la suite de quelque cataclysme. Mais cela ne tenait probablement qu’à ce qu’il n’avait pas examiné avec assez d’attention la nature de ces statues.
1830-1831. — En 1826, d’après les ordres de l’empereur Alexandre, l’amirauté russe expédia dans la mer du Sud deux corvettes, le Môller et le Seniavine , pour lever le plan de la partie des côtes de l’Asie et de l’Amérique appartenant alors à l’empire russe. L’expédition fut mise sous les ordres du capitaine Lütke, et C. H. Mertens lui fut attaché comme naturaliste.
La traduction de ce voyag*e en français aurait seule été publiée, sur le manuscrit original, par le conseiller d’Etat Boyé, et imprimée chez Didot* frères. C’est ce qui semble
résulter des explications du compilateur de Rienzi, qui en cite de nombreux extraits dans son Océanie (1).
On voit, par ces extraits, que le capitaine Lütke regardait les Carolins comme les descendants des Hindous. Or, comme il trouvait, avec de Chamisso, que les Carolins avaient la plus grande conformité avec les Polynésiens, il donnait donc aux uns et aux autres une même origine, celle de l’Inde. Voici, du reste, ses propres paroles : « Les Carolins descendent d’un peuple chez lequel la civilisation avait déjà fait de grands progrès, d’un pays commerçant et navigateur, et ici, la vraisemblance indique, de nouveau, la race hindoue, passionnée pour les voyages, plutôt que les Chinois et les Japonais, qui ne quittent point leurs foyers. (2) » Mais ce n’était qu’une erreur, qui n’a point échappé à de Rienzi lui-même, comme on Ta vu, quand nous avons cherché à préciser le lieu d’origine des Carolins.
Inutile donc de nous arrêter plus longtemps ici à cette opinion du navigateur russe. Mais ce que nous devons faire remarquer, c’est celle émise par son naturaliste, Mertens, contre la possibilité d’une provenance malaise des Carolins : « On a ordinairement compris, dit-il, les habitants des îles Carolines sous le nom général de race malaise ; mais il ne faut qu’un coup-d’œil pour les distinguer des véritables Malais qui habitent les îles des Indes et les Philippines. (3) »
Ainsi, voilà déjà deux naturalistes compétents, Lesson et Mertens (4), niant la possibilité de la descendance malaise
(1) Océanie , t. II, pages 114, 130, 135, 156, etc. : ouvrage publié en 1833. Des extraits plus nombreux sont cités par d’Urville, dans son Voyage pittoresque : Art. Ualan, Iles Carolines, publié en 1835 : voir t. II, p. 463.
(2) Océanie , t. II, p . 219.
(3) Mémoire sur l'archipel des Iles Carolines , particulièrement sur les îles basses , inséré dans la Bibliothèque universelle , 1834 et 1835. C’est le seul travail que Mertens ait pu donner, sa mort étant survenue le 17 septembre 1830, un an environ après le retour du Môller et du Seniavine en Europe.
(4) Lesson était à Ualan en 1824, Mertens en 1828.
des Polynésiens, et l’on va voir d’Urville la mettre également en doute dans son Mémoire sur les îles du Grand- Océan. Plus tard, on verra un savant missionnaire anglais faire de même, à propos des Nouveaux-Z élan dais.
1829. — Ici, par ordre de date, se présente Ellis, dont les Recherches ont étépubliées, comme on sait, en 1829 (1).
Cet écrivain, si ingénieux et si facile dans les explications qu’il donne du peuplement de la Polynésie, ne se contente pas, en effet, de l’Amérique, il fournit en même temps presque autant de témoignages en faveur d’une origine malaise.
Or, pour lui, qu’ils vinssent de l’Amérique ou de la Malaisie, les ancêtres des Polynésiens étaient d’origine asiatique : un missionnaire ne pouvait guère penser différemment.
Comme nous avons déjà longuement exposé sa collection d’opinions, surtout en parlant de la théorie de la provenance américaine, nous n’insisterons pas davantage sur la manière de voir du savant anglais à ce sujet.
Nous arriverons de suite à l’illustre marin français qui a le mieux fait connaître la Polynésie par ses écrits et par ses nombreux voyages.
1831-1834. — On sait que Dumont d’Urville, imitant ses devanciers, s’est borné à reconnaître deux races en Océanie : Il appelait ainsi l’ensemble des îles, grandes ou petites, éparses sur la surface du Grand-Océan, nommé par différents navigateurs Océan Pacifique.
La première race était formée par ce qu’on a appelé, depuis lui, les Polynésiens (2), c’est-à-dire par des hommes auxquels il donnait une taille moyenne, un teint d’un jaune olivâtre plus ou moins clair, des cheveux lisses, le plus souvent bruns ou noirs, avec des formes assezrégulières, des membres bien proportionnés, offrant du reste presque autant de nuances diverses que la race blanche d’Europe.
La seconde race, par des hommes d’un teint très rembruni, souvent couleur de suie, quelquefois presque aussi noir que celui des Cafres, aux cheveux frisés, crépus, floconneux,
(1) Polynésian rescarches, 2 vol. in-8°. — London 1829.
(2) Mémoire sur les îles du Grand Océan , p. 3.
mais rarement laineux (1), avec des traits désagréables, des formes peu régulières, les extrémités souvent grêles et difformes, offrant enfin dans leur couleur, leurs formes et leurs traits, tout autant de variétés que l’on peut en observer parmi les nombreuses nations qui habitent le continent africain et constituent la race éthiopienne de la plupart des auteurs.
On sait également que l’Océanie a été partagée par lui en quatre divisions principales et fondamentales : 11 a appelé la première, ou Océanie orientale, Polynésie, en limitant l’acception de ce mot aux peuples qui reconnaissent le tapu et parlent une même langue ; le nom de Micronésie est celui qu’il a donné aux populations des îles Carolines, Mariannes etPelew, occupant ce qu’il appelle l’Océanie boréale ; il a laissé à son Océanie occidentale le nom de Malaisie que R. P. Lesson lui avait donné ; et il a enfin formé son Océanie australe par la grande île de la Nouvelle-Hollande, et toutes les terres qui l’environnent, jusqu’aux limites de la Micronésie et de la Polynésie : il lui a donné le nom de Mélanésie, et il a appelé ses habitants Mélanésiens, à l’instar de Bory-St- Vincent qui les avait appelés avant lui Mêlaniens.
Nous ne croyons pas avoir besoin de tracer ici les limites que d’Urville a données à chacune de ces divisions ; on peut les voir dans son « Mémoire sur les îles du Grand Océan. » Nous aurons d’ailleurs plus d’une fois l’occasion de revenir plus tard sur ce sujet.
En somme, d’Urville n’admettait donc que deux races en Océanie. L’une noire, regardée par lui comme la première occupante du sol ; l’autre plus claire, se divisant en deux branches qu’il a appelées Polynésienne et Micronésienne, et dont la première occupait l’Océanie orientale, la deuxième l’Océanie boréale.
La race plus claire n’était, suivant lui, qu’une race de
(1) Après avoir dit, p. 3 « rarement laineux », il dit, p. 4 : «Quelquefois presque laineux, avec un nez épaté, une grande bouche, etc, »
conquérants, provenant de l’Ouest, et, pour mieux préciser, de ce qu’il a appelé l’Océanie occidentale, c’est-à-dire de la Malaisie. C’est ce que prouve la citation suivante (1) : « Nous n’hésitons pas à croire que les Polynésiens sont arrivés de l’Occident et même de l’Asie ; mais nous ne croyons point qu’ils soient des descendants des Hindous. Ils ont eu probablement une origine commune avec eux, mais les deux nations étaient déjà séparées depuis longtemps quand une d’elles alla peupler l’Océanie. » Ce qui ne l’a pas empêché, quelques années plus tard, comme nous l’avons déjà dit, d’adopter l’hypothèse de R. Forster, qui les faisait venir d’un continent submergé, situé dans le Sud-Est de la Polynésie, mais peuplé, il est vrai, par l’Asie, avant sa submersion.
Toutefois, d’Urville n’admettait pas que les Polynésiens fussent une colonie de Malais, comme on le croit généralement, tant il y avait pour lui de différence dans les caractères physiques ; c’est à peine même si, sous le rapport linguistique, il avait pu découvrir cinq mots malais de plus que les 55 déjà rencontrés en Polynésie par Martin, l’auteur du voyage de Mariner. « Sans aucun doute, disait-il (2), ces deux nations ont eu jadis des relations ensemble. De longues recherches ont fait découvrir environ 60 mots (3), qui sont évidemment communs entre les deux langues, et c’en est assez pour attester d’anciennes communications ; mais il y a trop de différence dans les rapports physiques, pour que l’on puisse supposer que les Polynésiens ne soient qu’une colonie mai aise. » Et il ajoute : « Si la langue des
(1) Mémoire sur les îles du Grand Océan, p. 16.
(2) Mémoire , p. 17.
(3) Nous avons déjà montré qu’il n’y a même pas 60 mots d’origine malaie en Polynésie ; et d’Urville reconnaît que Martin en avait d’abord indiqué 55. On sait que ce sont les mots malais trouvés en Polynésie, qui avaient surtout porté le rédacteur du voyage de Marchand à conclure que les Polynésiens étaient de même race que les Malais, qu’ils avaient une même origine et qu’ils avaient eu jadis des communications; mais il ne concluait pas pour cela qu’ils en descendaient, au contraire.
Alfourous de Célèbes présentait pins de rapports avec le Polynésien que le Malai lui-même, je ne balancerais pas à croire que Célèbes a été l’un des berceaux de la race Polynésienne, ou du moins l’une des stations principales dans sa marche de l’Ouest vers l’Est. »
Néanmoins, tout en disant que les Polynésiens différaient trop des Malais pour être leurs descendants, d’Urville trouvait qu’il y avait de grands traits de ressemblance entre les langues polynésienne, malaie etmadécasse (1). C’est ainsi qu’on lit dans le texte du voyage de Y Astrolabe (2), à propos de la languie des Nouveaux-Zélandais : « Il est certain que le Malai nous a paru être la languie la plus rapprochée du Nouveau-Zélandais, et il est incontestable que l’une des languies a reçu de l’autre certains mots par des communications d’une date déjà bien éloignée. Cependant, faisait-il remarquer lui-même, le nombre des mots vraiment communs aux deux langues est beaucoup moindre qu’on ne le pense généralement. Sur plus de 1500 mots cités dans la grammaire anglaise de M. Kendall et Lee, je n’ai guère pu en trouver plus de cinquante qui appartiennent réellement au Malai : or, c’est à peine 1 sur 30. »
Et c’est après cela qu’il ajoutait (3) : « De fortes présomptions donnent lieu de croire que des îles malaises sortirent primitivement les hardis navigateurs qui prirent possession des deux premières divisions de l’Océanie : Polynésie et Micronésie. »
11 n’y a donc pas à en douter, c’était, dans son Mémoire du moins, à la Malaisie qu’il attribuait l’origine des Polynésiens, et il disait, en parlant des Micronésiens : « Suivant nos conjectures, ce serait aux habitants des Philippines qu’ils pourraient se rapporter, et leur première patrie doit être dans les îles Luçon et Mindanao. » Mais nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit à ce sujet, en parlant des îles Carolines.
(1) Philologie , 2e vol., p. 263.
(3) Mémoire , p. 6.
« Les hommes d’une teinte : plus claire appartiennent, disait-il encore (1), à une race de conquérants qui, provenant de l’Ouest, se répandit peu à peu sur les îles de l’Océanie et y fonda des colonies plus ou moins considérables. Souvent elle expulsa ou détruisit complètement les premiers possesseurs du sol. D’autrefois les deux races vécurent ensemble en bonne intelligence et leurs postérités se confondirent par des unions multipliées. Enfin il put arriver que les étrangers trouvèrent la place encore vacante. De là cette foule de nuances diverses qui caractérisent les habitants de chaque archipel, sans compter celles qui ont eu pour cause les climats, les habitudes, le régime alimentaire, en un mot les circonstances dues aux localités. »
Quant à la race noire, d’Urville lui donnait pour berceau la Nouvelle-Hollande et toutes les terres qu’il a appelées Mélanésie ; c’est cette race, avons-nous dit, qu'il considérait comme la première occupante.
Voici ses propres paroles (2) : « Nous devons déclarer que nous considérons la race noire comme celle des véritables indigènes, au moins de ceux qui ont occupé les premiers le sol de l’Océanie. » Et, plus loin, il répète : a Nous devons ajouter qu’à notre avis la race mélanésienne dût occuper dans le principe la plupart des îles de l’Océanie. »
C’est à cette occasion qu’il dit : « On observe encore aujourd’hui à Taïti, dans les basses classes, des individus qui, pour la couleur, les formes et les traits du visage, se rapprochent beaucoup du type mélanésien. Cook trouva même à Taïti une tradition qui constatait qu’une tribu entière de noirs très féroces vivait dans les montagnes de l’île, peu de temps avant son arrivée. C’était probablement les tristes débris des primitifs possesseurs du sol, et ces hommes du peuple, dont nous venons de parler, sont des métis issus du mélange des vaincus avec la race conquérante. » Ailleurs nous ferons voir que cela n’est g'uère qu’un conte.
En parlant des habitants de plusieurs îles des Paumotu :
(1) Mémoire , p. 3.
(2) Mémoire , p. 3 et 15
« Ils ne paraissent être, disait-il encore, qu’une race mixte due à un semblable mélange. »
Enfin, le même observateur soupçonnait que les Papous de Dorey, à la Nouvelle-Guinée, étaient arrivés récemment des régions occidentales, et peut-être, disait-il, des îles Andaman, de Ceylan, ou même de Madagascar.
Il résumait ainsi son opinion : (1) « Il est facile devoir que je n’admets point cette multitude de races adoptée par quelques auteurs modernes. Revenant au système simple et lucide de l’immortel Forster, si bien continué par Chamisso, je ne reconnais que deux races vraiment distinctes dans l’Océanie, savoir : la race mélanésienne, qui n’est elle-même qu’un embranchement de la race noire d’Afrique, et a race polynésienne, basanée ou cuivrée, qui n’est qu’un rameau de la race jaune, originaire d’Asie.
a Et qu’on me permette d’observer, en passant, que je ne vois sur toute la surface du globe, dans l’espèce humaine, que trois divisions ou coupes qui me paraissent mériter le titre de races vraiment distinctes : la première est la race blanche, plus ou moins colorée en incarnat, qu’on suppose originaire des environs du Caucase, et qui occupa bientôt toute l’Europe, d’où elle s’est ensuite répandue sur toutes les parties du globe. La seconde est la race jaune, susceptible de prendre diverses teintes cuivrées ou bronzées : on la suppose originaire du plateau central de l’Asie, et elle se répandit de proche en proche sur toutes les terres de ce continent, sur les îles voisines, sur celles de l’Océanie, et même sur les terres d’Amérique, en passant par le détroit de Behring. La troisième est la race noire, qu’on suppose originaire de l’Afrique, qu’elle occupe dans sa majeure partie, et qui se répandit aussi sur les côtes méridionales de l’Asie, sur les îles de la mer des Indes, sur celles de la Malaisie et de l’Océanie. »
En résumé, comme presque tous les ethnologues, d’Urville ne reconnaissait donc que deux grandes races en Océanie, la jaune et la noire. Que les émigrants allant peu-
(l) Mémoire , p. 18.
pler l’Océanie fussent de race noire ou de race jaune, c’était toujours de l’Asie qu’il les disait sortis, c’est-à-dire de l’Ouest (1). Par conséquent il admettait alors les migrations d’Ouest en Est, avec Forster et tous les partisans de cette opinion que nous avons cités ; mais le seul témoignage qu’il apportait à l’appui de ce qu’il dit, c’est que « les hommes habitant l’intérieur de l’île Célèbes lui ont paru être ceux qui ont le plus de rapport avec la race polynésienne, dans la Malaisie. » Ce fait est véritablement bien remarquable, et il avait déjà été remarqué, ainsi qu’on l’a vu, par R. P. Lesson, à l’occasion des Dayaks de Bornéo.
La race noire était, pour d’Urville, la première occupante de toutes les îles, et la race jaune une race de conquérants, produisant, à Tahiti et aux Paumotu particulièrement, par son mélange avec la première, une race mixte ou de métis.
Pas plus, du reste, que R. P. Lesson et Moërenhoüt ne l’avaient fait, il ne croyait que les Polynésiens fussent des Malais, mais il était tout disposé à les considérer comme des Malaisiens de Célèbes, surtout si l’on venait à reconnaître que la langue des Alfourous de Célèbes ressemble plus au Polynésien qu’au Malai lui-même.
Si nous avons tenu à donner in-extenso les opinions de d’Urville à ce sujet, c’est qu’elles sont celles qui, en raison de son autorité, ont été adoptées par presque tous les ethnologues modernes. Mais nous avons, dans notre chapitre relatif aux populations malaisiennes, fourni assez de données pour que le lecteur puisse juger lui-même notre propre appréciation. Nous ne reviendrons donc pas ici sur ce que nous avons dit alors (2).
Comme on le voit, c’est à d’Urville, après La Pérouse, que revient l’idée que les Polynésiens étaient une race de conquérants, idée qui a été généralement adoptée, quoi® qu’elle ne soit guère démontrée, ainsi que nous le prouve-
(1) On a vu pourtant qu’il avait fini par adopter la croyance d’un continent submergé dans l’Est.
(2) Voy. 1er vol., ch. III, p. 249, 255, 259, 268, etc.
rons quand nous parlerons des habitants des îles Fiji. C’est à lui aussi qu’est due l’opinion que tous les Mélanésiens ne sont que des Australiens, puisqu’il donne la Nouvelle- Hollande pour berceau à toute la race noire. Cette assertion, nous le savons, n’est pas admissible. La chevelure des Australiens diffère de celle des autres Mélanésiens ; elle est généralement lisse, au lieu d’être crépue ou laineuse comme celle de ces derniers, et nous avons montré que, aujourd’hui du moins, il y a plus d’une espèce d’hommes en Australie, contrairement à l’opinion soutenue par la plupart des écrivains et particulièrement par le continuateur de Péron, le savant commandant de Y Uranie, Louis de Freycinet, qui, l’un des premiers., a observé avec soin les habitants de l’Australie.
Quant à la croyance de Forster, adoptée par d’Urville, que la race mélanésienne a été la première occupante de la plupart des îles de l’Océanie, on verra plus tard que rien n’est moins démontré pour la Polynésie proprement dite, et que quelques autres assertions de d’Urville, telle, par exemple, que le métissage des Polynésiens, n’ont pas plus de fondement.
Ajoutons que, dans une note qui termine son Mémoire sur les îles du Grand-Océan , et destinée à appuyer les grandes divisions de l’espèce humaine admises par G. Cuvier, Dumont d’Urville dit, — ce qui prouve peut-être un peu qu’il n’avait pas lu, avec autant d’attention qu’il l’avance, l’ouvrage de Bory-St-Vincent: — « Après avoir composé cet écrit, j’ai relu avec attention l’article publié en 1825 par M. Bory-St-Vincent sur Y1 Homme, et, pour la première fois, j’ai vu que M. Cuvier ne reconnaissait que trois variétés dans l’espèce humaine, auxquelles il donne les noms de caucasique ou blanche, mongolique ou jaune, éthiopique ou nègre. Il est assez remarquable que douze années d’études et d’observations, et près de soixante mille lieues parcourues sur la surface du globe, m’aient ramené aux opinions que le célèbre physiologiste avait adoptées depuis longtemps, sans que j’eusse connaissance des écrits où il les avait consignées. Seulement si, comme l’avance M. Bory, M. Cuvier ne sait
LES FOLYNÉSIENS.
à laquelle des trois races rapporter les Malais, les Américains et les Papous, je ne balancerai pas un moment à rapporter les deux premiers peuples à la race jaune, et les Papous à la race noire. »
1834.— Après d’Urville, et presque dans le même moment, l’origine asiatique des Polynésiens fut soutenue par le missionnaire écossais Dunmore Lang (1) : non-seulement il admit que les migrations s’étaient effectuées del’O. versl’E., mais de plus, comme on l’a déjà vu, que l’Amérique ellemême avait reçu ses premiers habitants de la Polynésie, d’abord peuplée par les Malais. « Je connais, disait-il (2), toutes sortes de raisons pour croire que la population américaine est tenue originairement de l’Asie, non, comme on le croit communément, par la route des îles Aleutiennes et le détroit de Behring, mais par les îles de la mer du Sud, et à travers la vaste étendue de l’Océan Pacifique. » Nous avons précédemment montré que les raisons invoquées par le docteur Lang, pour soutenir sa thèse, n’avaient pas l’importance qu’on leur avait attribuée ; nous nous bornerons donc ici à cette courte citation, qui suffit d’ailleurs à prouver que le missionnaire écossais était d’un avis tout-à- fait opposé à celui du missionnaire Ellis, défenseur de l’origine américaine des Polynésiens, et qu’il devait être nécessairement un chaud partisan de l’origine asiatique.
Le R. Lang se basait, pour démontrer cette origine des Polynésiens : sur l’analogie existant entre les Malais et les Polynésiens, quoiqu’il n’y eût cependant, disait-il, qu’une trentaine de mots semblables dans leur langue; sur la similitude d’un grand nombre d’usages entre les Polynésiens et les Asiatiques ; et particulièrement sur la ressemblance des idoles polynésiennes avec celles de l’empire Birman. Ces rapprochements sont assez maigres, comme on le voit, et comme on le verra encore mieux quand nous établirons qu’il n’y a de ressemblances ni dans les caractères
(1) View of the origin and migrations of the Polynésian, etc., by Dunmore Lang. — London, 1834.
(2) Quvr. cité, p. 86.
physiques, ni dans le lançage et les usages de deux peuples, ni dans leurs croyances religieuses, etc.
Après avoir admis l’origine malaise ou asiatique, le Dr Lang, finissant par trouver, comme Marsden Pavait déjà fait, qu’il aurait été impossible aux Polynésiens de franchir la barrière malaise pour se rendre en Océanie, sans y laisser une plus profonde trace de leur passage, crut préférable d’admettre que les Polynésiens provenaient de la Tartarie Chinoise (1). Sur quoi s’appuyait-il pour
(1) Nous croyons devoir citer ici l’opinion émise plus récemment par l’amiral Jurien de la Gravière. (Voyage de la corvette la Bayonnaise, t. I, p. 396, note. 3e édit. 1872).
« On s’est beaucoup préoccupé, il y a quelques années, de l’origine des premiers émigrants qui formèrent le noyau des populations indigènes de l’Océanie. Des systèmes diamétralement opposés se trouvèrent en présence. On supposa donc que, partis des bords du continent américain, ils avaient été successivement portés d’île en île par les vents alisés jusqu’aux extrêmes rivages des Philippines ; mais diverses considérations puisées dans une observation plus exacte des coutumes, du langage, considérations que M. Dunmore Lang sut présenter avec beaucoup d’habileté, ont fait abandonner définitivement cette hypothèse. Fondant son opi nion sur quelques phrases échappées à La Peyrouse et sur les perturbations auxquelles sont soumis les vents alisés dans le voisinage de l’équateur, M. Eunmore Lang voulut établir la possibilité d’une colonisation qui se serait avancée graduellement de l’Ouest vers l’Est, des rivages de la Malaisie aux côtes de l’Amérique. En notre qualité de marin, nous ne pouvons admettre une hypothèse, appuyée sans doute de raisons très savantes et très ingénieuses, mais contre laquelle proteste notre expérience personnelle. Cinq fois, dans le cours de notre campagne et dans des saisons très différentes, nous avons navigué non loin de l’équateur, entre le 110* et le 160e degré de longitude. Nous croyons pouvoir affirmer que cette navigation eut été complètement impraticable pour les navigateurs primitifs, qui, suivant M. Dunmore Lang, l’auraient accomplie jadis dans leurs frêles pirogues. 11 nous semble que si les îles de la Polynésie n’ont point été, comme on l’avait pensé d’abord, peuplées par des émigrations fortuites, s’avançant dans les mers intertropicales, de l’Est à l'Ouest, elles ont dû l’être par des barques isolées ou des flottilles que les tempêtes des mers boréales avaient entraînées vers l’Orient ou vers le Sud. Car il est, suivant nous, de toute impossibilité que le mouvement de colonisation ait eu lieu sous Féquateurde l’Ouest
cela ? Sur ce qu’il existe, disait-il, un langage de cérémonie dans l’Indo-Chine, la Malaisie et la Polynésie, et qu’il y a des analogies grammaticales entre le Chinois et le Polynésien. Or ces analogies grammaticales se bornent, d’après lui-même, aux mots identiques 'long et Tonga , qui signifient respectivement l’Est en Chinois et en Polynésien. On sait en effet que le mot Tung , en Chinois, signifie l’Est ; mais le mot Tonga est-il chinois comme il l’avance ? nous l’ignorons ; ce que nous savons seulement, c’est, comme nous le montrerons, qu’on ne s’accorde pas sur sa signification à la Nouvelle-Zélande, où il est plus spécialement employé comme nom de vent. M. Lang, du reste, aurait pu ajouter que l’on trouve en Chine plusieurs autres mots identiques à ceux des Polynésiens, tels que Tn, tète, m/ia, fleur, etc. ; de même qu’en Cochinchine où le mot Ku est le nom donné au chien qui, en Polynésie, ou mieux à la Nouvelle-Zélande, est appelé Kuri .
Ces analogies sont évidemment peu nombreuses ; il serait
à l’Est. On ne saurait oublier d’ailleurs que plusieurs fois des bateaux japonais, emportés loin des côtes par les ouragans qui désolent les rivages de Matsmaï, de Niphon ou des Kouriles, sont venus atterrir, tantôt aux Philippines, tantôt au Kamtschatka, quelquefois même aux îles Sandwich. Nous inclinerions à croire que les peuples de l'Océanie, que ceux même du continent américain, ont eu pour ancêtres quelques-uns de ces membres égarés de la famille mongole, et c’est dans les steppes fécondes de l’Asie centrale, plutôt que dans les piaines de l’Hindoustan, que nous serions tenté de placer leur berceau. »
Il avait dit ailleurs dans son texte : « On serait tenté de reconnaître dans les îles Mariannes, ainsi échelonnées du 13e au 20e degré vers le Nord, autant de degrés naturels par lesquels ont dû descendre les émigrations japonaises ou mongoles, des bords de l’Asie septentrionale jusqu’aux groupes occidentaux de l’Océanie. Il est certain que le régime des vents qui régnent dans l’Océan Pacifique rapproche les îles Mariannes des côtes du Japon, tandis que ces mêmes vents les placent, pour ainsi dire, hors de la portée des naturels de la Malaisie. »
On a vu quelle était à ce sujet l’opinion de R. P. Lesson, touchant plus particulièrement les Carolins, et nous nous bornerons à y renvoyer le lecteur.
certainement plus logique, pour le mot tonga du moins, s’il n’est pas chinois, de l’attribuer à l'entraînement de quelque canot polynésien jusque dans ces contrées. Aux orientalistes seuls, du reste, appartient la solution de cette question ; mais, en attendant, ce que l’on sait, c’est que Marsden dit, dans son dernier ouvrage, publié en 1834 (1), qu’il est impossible de trouver un arrangement grammatical entre le Polynésien et aucune languie des continents les plus rapprochés. Aussi regarde-t-il le Polynésien comme original, en ce sens que son origine est dans cet état d’obscurité au-delà duquel on ne peut tracer aucune ligne de dérivation ou de connexion. C’est ce qui a fait dire par M. Jules Garnier (2), avec raison, quoiqu’il n’en ait guère tenu compte plus tard, que « cette assertion catégorique de Marsden semble montrer que le peuple polynésien, protégé de tous côtés par d’infranchissables barrières naturelles, n’a jamais pu, aux temps anciens, être envahi par d’autres peuples, pendant que lui, au contraire, s’écoulait peu à peu vers l’Occident, semblable à un ruisseau que les eaux de la mer ne peuvent remonter, mais qui descend constamment vers elles. » On verra plus tard combien ce mot « descendre » était juste. Nous ferons voir, en effet, que le peuple polynésien, d’après les traditions elles-mêmes, au lieu de venir de l’Ouest ou de l’Est directs, s’est dirigé, ou est descendu, comme le disent les traditions, du Sud vers le Nord, ou mieux du Sud-Ouest vers le Nord-Est. Ici, il doit suffire défaire cette remarque qui, à notre avis, est de laplus haute importance pour la question que nous cherchons à résoudre.
Après cela, inutile sans doute de dire que l’analogie trouvée par M. Lang dans les langages cérémoniels de l’Indo- Chine, de la Malaisie et de la Polynésie, n’existe qu’incomplétement, ou pour mieux dire, n’existe pas du tout dans la dernière contrée comparée aux deux premières ; car s’il a existé, il a tout- à-fait disparu aujourd’hui, et il semble
(1) Miscellaneous Works , p. 5.
(2) Mémoire sur les Migrations polynésiennes , p. 39.
résulter de nos recherches que ce langage, compris seulement par les prêtres et les chefs, n’était que l’ancien langage des ancêtres ou premiers émigrants partant de l’Hawahiki. Nous essaierons de démontrer ultérieurement que ce langage n’était bien probablement que la langue maori ancienne.
En somme, on peut dire que, comme tous ses confrères, le missionnaire Lang appuie surtout sa croyance en une origine asiatique des Polynésiens et des Américains, sur les traditions bibliques, et que les autres raisons, données par lui pour étayer cette croyance, ont peut-être moins d’importance encore que toutes celles de ses devanciers. Il en est pour ainsi dire de même, comme on l’a vu, des raisons ■qu’il a invoquées pour soutenir que l’Amérique a été peuplée par l’Asie et par des émigrants traversant la Polynésie, au lieu de passer, comme le dit Ellis, par le détroit de Behring.
1836. — En 1836, parut la compilation de Rienzi, intitulée Océanie pittoresque , dans laquelle on voit que l’auteur était partisan, lui aussi, de l’origine malaisienne des Polynésiens (1).
De Rienzi, au lieu des deux racés admises par tous ses prédécesseurs, en comptait quatre bien distinctes en Océanie : La Malaise, la Polynésienne ou Daya, PEndamène et la Papoua. Toutes, suivant lui, avaient eu pour berceau l’île de Bornéo.
Pour lui, les Polynésiens n’étaient donc que des Dayaks, et, comme d’Urville, c’est avec les Bouguis de Célèbes qu’il leur trouvait le plus de ressemblance. Cette opinion, on l’a déjà vu, était celle de R. P. Lesson pour les Dayaks euxmêmes (2). En outre des habitants de Célèbes, de Rienzi
(1) Univers Pittoresque. Océanie , 3 vol. par Domeny de Rienzi, 1836, Firmin Didot. — p. 303 et suiv.
Nous avons vu précédemment que de Rienzi avait, dès le 17 décembre 1831, lu à la Société de géographie le mémoire où il établissait les nouvelles divisions de l’Océanie, tandis que celui de d’Urville, daté du 27 décembre 1831, ne parut que quelques jours plus tard, le 5 janvier 1832.
(2) A la page 27 de sa Mastologie méthodique , il dit, en parlant
regardait ceux des Philippines, et même ceux des Palaos, comme appartenant aussi à la race daya.
C’était, d’après lui, la race noire endamène qui avait « vraisemblablement » formé la population primitive de l’Océanie (1). Il pensait qu’elle avait été chassée de Bornéo par la race papua et que celle-ci, à son tour, avait elle-même été chassée par la race malaise.
Pour lui, la Nouvelle-Guinée avait été le foyer des Mélanésiens, quoique cette race fût venue primitivement, disaitil, de Bornéo, de même que toutes les autres races. On a déjà vu précédemment que Forster plaçait aussi le foyer de la race noire océanienne dans l’ile de la Nouvelle-Guinée. Il disait enfin qu’après avoir été chassée de la Nouvelle- Guinée par les Papua, la race endamène s'était réfugiée à la Nouvelle-Hollande (2).
En somme, pour de Rienzi, c’étaient ces quatre races qui, par leur croisement, avaient donné naissance à un certain nombre de variétés ; mais toutes avaient eu Bornéo pour foyer primitif. C’est de cette île, regardée par lui comme Yofficina gentium de l’Océanie, qu’étaient sortis la langue et les peuples polynésiens, les langues et les peuples de l’Océame occidentale et australe.
Ce qui prouvait, disait-il, que le Daya était la langue mère du Polynésien, c’est qu’il y avait trouvé une centaine de mots polynésiens : pour appuyer son opinion, il renvoyait à un tableau de 21 langues de l’Océanie dressé par lui. Or, que démontre ce tableau ? Que c’est surtout par les noms de la numération que les Dayaks, comme les Battaks, les Bouguis les Tagaîs, etc., se rapprochent des Hawaiiens, des Tahitiens, des Maori et autres Polynésiens, mais que, excepté un certain nombre d’autres mots, évidemment polynésiens, tous les autres, au contraire, diffè-
de la famille Dayak qu’elle fut « très-certainement souche de la race océanienne.
(1) Tome I, p. 19.
(2) De Rienzi regardait les habitants de Vanikoro comme des Endamènes ou Australiens.
fent complètement de ceux de la Polynésie, et ne sont que des mots malais ou javanais. Ainsi, à part les mots suivants de la numération à .Mindanao, d’après Forrest : isa un ; daaa , deux; te lu, trois ; «pat, quatre ; lima , cinq ; anom, six ; petie, sept ; walu , huit ; sean, neuf ; sampulu ou puru , dix, nous n’avons trouvé, sur 800 mots environ recueillis par lui dans cette île, à laquelle d’Urville attribuait la provenance des Micronésiens, que les quelques mots suivants se rapprochant du Polynésien : ka , à ; atte, foie ; alema , main ; walle, maison ; matta, œil ; ang'inn , vent ; ina , mère ; watu , pierre ; élong , nez ; wZo, tête (1).
Le fait que cite de Rienzi est néanmoins de la plus grande importance, puisqu’il établit, entre les Polynésiens et les Dayaks, une parfaite identité de langage pour un certain nombre de mots. On comprend parfaitement après cela que, retrouvant, d’autre part, chez eux, tous les caractères physiques, les coutumes, etc., des Polynésiens, il en ait conclu que leDaya était la langue mère de la langue polynésienne : il est vrai que, pour les mêmes raisons, il eût pu tout aussi bien conclure le contraire.
Nous avons déjà traité suffisamment ce sujet et nous avons montré que ces ressemblances n’existent pas seulement pour les Dayaks, mais qu’on les a observées aussi chez les Battaks, les Bouguis, les Alfourous, et même chez lés Javanais et les Malais. Il n’est donc pas nécessaire de nous y arrêter davantage.
« En admettant, disait de Rienzi (2), que le foyer primitif des Polynésiens a été dans l’île de Bornéo et chez les Daya, et particulièrement les Daya-Idaans qui habitent le Nord de cette grande terre, la grande difficulté d’origine disparaît : la langue et les peuples polynésiens, ainsi que la langue et les peuples de l’Océanie occidentale et australe, seraient venus de ce point central. Déjà j’ai considéré les Dayers et les Ygolotes de Bornéo comme leurs sources. Ainsi, ajoutait-il, une langue et un grand peuple océanien se seraient
(1) Yoy. les tableaux linguistiques placés à la fin du chapitre.
(2) Oavr. cite, t. T, p. 70.
répandus de Bornéo à Madagascar, c’est-à-dire à 1400 lieues à l’Ouest, et de Bornéo à Waïhu ou Pâques, 2520 lieues à l’Est ; enfin de Formoseet d’Hawaii au Nord, jusqu’à l’extrémité de la Nouvelle - Zélande au Sud, environ 1800 lieues. »
Ce qui ne l’a pas empêché de dire ailleurs, et nous croyons devoir citer encore ce passage pour montrer quelle confiance il faut accorder aux énonciations de Rienzi : « C’est à tort que les géographes et les philologues ont répété que tous les peuples de race malaise parlent, depuis Madagascar jusqu’à Pâques des dialectes d’une seule et même langue, et que cette langue est le Malayou ; cette erreur, tant de fois répétée, n’en est pas moins une erreur. » C’est, comme on voit, la paraphrase écourtée de l’observation déjà présentée à ce sujet par Balbi, et qui est si vraie, comme nous aurons tant d’occasions de l’établir»
Du reste, tout en reconnaissant, dans la langue polynésienne, le système du Malayou dans sa plus grande simplicité, de Rienzi disait encore : « Cependant le Polynésien ressemble moins au Malayou qu’au Malakassou, et le Tonga ressemble plus au Tagal qu’au Malayou (1). » Ce qui prouve bien, dirons -nous ici en passant, qu’il n’avait qu’une connaissance incomplète du Polynésien, puisque ce langage ne ressemble davantage au Malakassou que par sa numération, et que le Tonga ressemble plus au Maori qu’au Tagal, ainsi que nous l’avons déjà fait voir (2).
En résumé, de Rienzi ne voyait dans les Polynésiens que des émigrants delà Malaisie, et pour lui, la race polynésienne était la même que la race daya. Aussi l’a-t-il appelée race daya ou polynésienne.
1838. — Parmi les partisans de la théorie asiatique, il en est un surtout qui doit nous arrêter quelque temps, en rai-
(1) Ce n’est point en effet le Malai seulement, comme on le croit généralement, qui a été retrouvé à Madagascar, dans la numération, mais bien le Polynésien ; aux Philippines ce n’est pas non plus le Malayou.
(2) Voir préface des vocabulaires Maori et Tahitien, traduits par nous, et encore inédits.
son des faits et des raisonnements qu’il apporte à l’appui de l’origine malaise des Polynésiens, et de l’autorité qu’on lui accorde généralement. Cet écrivain est le missionnaire anglais John Williams, qui a résidé plus de dix-huit ans en Océanie, et qui a publié le récit des entreprises des missionnaires dans les îles de la mer du Sud (1).
J. Williams, comme presque tous ses prédécesseurs, n’admettait que deux races distinctes et d’origine différente, dans les îles du Pacifique. Il appelait l’une la race polynésienne nègre ou occidentale, et l’autre la race polynésienne orientale : celle-ci est, dit-il, de couleur de cuivre clair et a lamine malaise. Il trouvait que cette dernière était évidemment d’origine asiatique par son caractère général, par sa contenance malaise, et, comme preuves surabondantes, il citait : l’affinité presque complète qu’il trouvait entre la caste de l’Inde et le tapu des îles de la mer du Sud ; la ressemblance des opinions et des procédés à l’égard des femmes, en Polynésie et au Bengale plus particulièrement ; la pratique commune de ne pas manger certains aliments ; la conduite barbare des deux contrées pour les malades ; le sacrifice des veuves aux funérailles de leurs maris ; enfin, un grand nombre de jeux et d’usages (2).
Pour lui, tous ces rapprochements indiquaient clairement l’origine asiatique des Polynésiens ; mais c’était surtout la correspondance des langages qui, à l’entendre, appuyait le plus son opinion. C’est ainsi qu’il trouvait que beaucoup de mots étaient les mêmes dans tous les dialectes des îles de la mer du Sud, et qu’il citait à l’appui les quelques mots suivants, si connus et si peu nombreux, pris dans les dialectes rarotongan et malai :
Œil, mata , mata ; — mort, mate, mate ; — nourriture, manga , makann ; — oiseau, manu, manu et burong ; — uoisson, ika , ikann ; — eau, vaï, vaï et ayer-aer ; etc.
(1) A Narrative of missionnary enter pris es in the South Sea Islands , by John Williams. — ■ London, 1837.
(2) Nous avons précédemment établi le peu d’importance de la plupart de ces rapprochements.
Il signalait particulièrement l’emploi que les Polynésiens font de la numération malaise, avec peu de différence, disait* il, quoiqu’il y en ait une plus grande qu’avec celles de toutes les autres tribus malaisiennes, comme on a pu s’en assurer par la comparaison que nous en avons faite. Enfin il trouvait que c’était la langue des indigènes de Samoa, dans laquelle le s et le l sont fréquemment employés, qui ressemblait le plus à la langue malaie. Il concluait que ces circonstances devaient faire regarder les Polynésiens, couleur de cuivre, et les diverses tribus habitant l’archipel Indien, comme ayant la même origine.
Il ne disait d’ailleurs rien de bien satisfaisant sur la race qu’il appelait polynésienne-nègre; il se contentait d’exprimer l’espérance que, lorsqu’on aurait obtenu quelque connaissance du langage et des traditions de cette race, une partie de l’obscurité qui enveloppe son origine disparaîtrait. En attendant, il ne lui répugnait pas de la croire partie des îles asiatiques, en suivant la même route, et de la regarder comme ayant habité toutes les îles avant l’arrivée des Malais-Polynésiens, qui l’auraient chassée de beaucoup de ces îles, mais non pas de toutes.
En somme, au sujet, de cette dernière race surtout, ce n'était que l’opinion de Forster, adoptée sans commentaire et sans la moindre preuve ; c’est pourquoi nous ne nous y arrêterons pas plus longtemps. Nous ajouterons seulement que ce fut au moment où il cherchait à répandre le Christianisme dans l’île Erromango, l’une des Nouvelles- Hébrides de Cook, et alors qu’il était à même de pouvoir observer lui-même la race mélanésienne, c’est-à-dire sa race polynésienne-nègre, que le malheureux missionnaire fut tué par les indigènes en 1839.
Yoici comment J. Williams réfutait les objections faites à son opinion de l’origine malaise des Polynésiens. Nous croyons utile de transcrire ici la traduction du texte de l’auteur, à cause de son importance et malgré la longueur de cette citation (I).
(l) A Narrative, etc., p. 504, ch. XXIX.
« Trois objections principales, disait-il, ont été faites à cette opinion et ont été considérées comme formidables : 1° La distance qui sépare la côte malaie de Tahiti ; 2° la permanence des vents alisés entre les Tropiques ; 3° l’incapacité des pirogues indigènes pour de longs voyages. Mai's je puis montrer que ces difficultés ont été exagérées.
« Examinons la première, c’est-à-dire la distance qui existe entre la côte malaie et Tahiti, les Sandwich et autres îles. '
« Cette distance est d’environ 100 degrés ou7C00 milles (1), et Ton pense qu’il est impossible à des sauvages d’avoir fait un pareil voyage avec leurs pirogues et leur connaissance imparfaite de la navigation. Sans doute, s’il n’y avait pas d’îles sur la route, j’admettrais moi-même la force de cette objection, et je l’admets même si l’on a voulu dire qu’ils sont allés directement de la côte malaie aux îles les plus à l’Est. Mais, si nous pouvons démontrer qu’un pareil voyage s’est accompli à l’aide de très-courtes étapes, cette difficulté n’en sera plus une.... Supposons, par exemple, que les ancêtres des insulaires actuels sont partis de la côte malaie, et nous allons voir quelle aurait été leur route.
« En avançant de cinq degrés, ou 300 milles, ils auraient atteint Bornéo ; de là, traversant le détroit de Macassar, qui n’a que deux cents milles de largeur (2), ils seraient arrivés à Célèbes, île qui est à 8 degrés de la Nouvelle-Guinée, mais ayant pour intermédiaires les grandes îles Belley
(1) Pour lui, tous les degrés étaient, paraît-il, de 24 lieues environ ou 72 milles. Cependant plus loin il les fait de 20 lieues.
(2) Du cap Kanioungan ou Mangkalihat, sur Bornéo, à la côte ferme de Célèbes, la largeur n’est que de un degré et dix minutes. A ce point, près de la côte de Célèbes, se^ trouve le groupe des sept îles Pangalassian, dont la plus éloignée, appelée par les Hollandais Noordwachter (gardienne du Nord), n’est qu’à 55 minutes de distance du cap Kanioungan. Le passage de Bornéo à Célèbes, et vice versa, q st donc des plus faciles, puis que ces deux terres ne sont, en cet endroit, distantes que d’une vingtaine de lieues. La partie méridionale du détroit de Macassar est, au contraire, assèz large. (Renseignements fournis par M. Meyners d’Estrey.)
et Céram. La distance de 1a, Nouvelle-Guinée aux Hébrides est de 1200 milles ou 20 degrés ; mais les îles intermédiaires sont si nombreuses que le voyage aurait pu se faire à l’aide d’étapes courtes et commodes : cinq cents milles séparent les Nouvelles-Hébrides des Fiji, et, trois cents milles environ plus loin, on trouve les îles des Amis. Par une autre étape de 500 milles, on est porté' aux îles des Navigateurs, et, entre ces deux derniers points, on rencontre trois autres groupes. Enfin, des îles des Navigateurs aux îles Hervey, la distance est d’environ 700 milles (230° Long. E.), et, de là au groupe de la Société, il y a environ 400 milles de plus, ou 130 lieues.
« Ainsi s’évanouit, je pense, chaque difficulté, car l’étape la plus longue, dans le voyage de Sumatra à Tahiti, serait celle des îles des. Navigateurs au groupe Hervey, environ 700 milles, et les habitants de Rarotonga disent que leur ancêtre Karika venait de là (1).
a Indiquons les deux points extrêmes : les îles Sandwich et la Nouvelle-Zélande. Les premières îles sont à environ 2500 milles au Nord de Tahiti ; mais, en partant des Marquises, le voyage serait facile, puisque la distance est moindre de 6 à 800 milles, et que les vents alisés pousseraient rapidement les voyageurs. Les traditions indigènes s’accordent d’ailleurs avec cette hypothèse ; et l’une d’elles rapporte, qu’après la formation de l’île par la rupture d’un œuf, un immense oiseau avait déposé sur l’eau un homme et une femme, avec un porc, un chien et une paire de poules ; ils arrivèrent dans un canot qui venait des îles de la Société, et ce furent eux qui devinrent les ancêtres des habitants actuels. Dans une autre, il est dit qu’un certain nombre de personnes vinrent de Tahiti, dans un canot, et que, s’apercevant que les îles Sandwich n’étaient habitées que par des dieux ou des esprits, elles se fixèrent à Oahu (2).
(1) On verra plus tard que cette assertion est très probablement inexacte, et que la tradition a été mal interprétée par M. Williams.
(2) Nous aurons plus tard à revenir sur ces traditions des Sandwich, que nous chercherons alors à expliquer.
De pareilles traditions, en l’absence de preuves évidentes du contraire, doivent être admises pour confirmer la théorie que je soutiens.
a En partant de Tongatabou ou des Fiji, pour atteindre la Nouvelle-Zélande, il y aurait comparativement peu de difficultés. La distance, en effet, est d’environ 1200 milles ; mais si le vent se met à souffler du N.-E., ce qui arrive fréquemment, le voyage peut être fait en peu de jours.
« Ainsi donc est détruite, je crois, la première objection faite à ma théorie. »
C’est avec raison, et nous le prouverons surabondamment plus tard, que J. Williams soutient que la distance n’aurait pas été un obstacle pour des émigrants de la Malaisie se rendant en Polynésie : non-seulement, comme il l’avance, les canots de cette époque étaient peut-être autrement grands que ceux rencontrés par les premiers navigateurs européens, — et pourtant ces canots l’étaient déjà suffisamment, — mais, à notre avis, les migrations auraient pu avoir lieu avec les pirogues que possèdent encore les Polynésiens pour leurs grands voyages, tant ils étaient bons marins et navigateurs entreprenants, surtout autrefois : c’est ce que prouvent toutes leurs traditions et les connaissances géographiques qu’elles constatent. De nombreux exemples, assez récents, montrent d’ailleurs que les pirogues actuelles peuvent être entraînées à des distances considérables de leur point de départ. Nous aurons à y revenir longuement quand nous nous occuperons des migrations, et surtout des traditions qui tracent l’itinéraire des Polynésiens, depuis leur départ du pays d’origine.
Comme le dit J. Williams, les nombreuses îles jetées sur la route auraient pu leur servir d’étapes, et leur permettre d’atteindre ainsi, successivement, les îles les plus orientales de la Polynésie. Quand on jette les yeux sur la carte, on ne peut même avoir d’autre opinion que la sienne, car c’est bien par là que les émigrants auraient eu à passer, en partant de la Malaisie pour se rendre en Polynésie. Mais rien ne prouve, avons-nous déjà dit, et nous le ferons voir en temps opportun, que les îles intermédiaires,, qu’on regarde
comme peuplées d’abord par la race noire» aient jamais reçu la visite d’une autre race» soit en passant, soit pour s’y fixer, car la langue de cette race noire ne présente quelque vestige de la langue polynésienne que dans les îles les plus proches de la Polynésie. Il est bien certain, d’un autre côté, que les émigrants n’auraient pu suivre exactement la route indiquée par J. Williams et franchir sans hésitation 500 ou 700 milles» s’ils n’avaient eu une connaissance antérieure des îles qui se trouvaient à cette distance les unes des autres ; or il est difficile d’admettre une pareille connaissance ; tout au plus pourrait-on supposer qu’ils y sont arrivés involontairement.
Mais toujours est-il, répéterons-nous, que s’il n’y avait eu d’autre obstacle que la distance, les Malais auraient certainement pu se répandre dans toute la Polynésie.
« Je vais maintenant» dit J. Williams, examiner la deuxième objection: L’existence des vents alisés.
« Cette objection est celle que beaucoup d’auteurs ont considérée comme un argument puissant contre l’origine asiatique des insulaires de la mer du Sud ; mais je ne puis y attacher tant d'importance.
« Il est certain que les vents alisés régnent généralement, et que les canots indigènes ne peuvent lutter contre eux ; mais après avoir observé, j’ai acquis la conviction que les vents n’ont pas une direction tellement uniforme qu’elle soit capable d’empêcher les Malais d’atteindre les divers groupes et les îles dans lesquels leurs descendants sont aujourd’hui répandus.
« Tous les deux mois au moins» il y a, pendant quelques jours, des vents frais de l’Ouest, et il arrive en février ce que les indigènes appellent les jumeaux de l’Ouest» c’est-àdire un vent d’ Ouest qui souffle pendant plusieurs jours de suite ; il fait alors le tour du compas et revient dans les 24 heures au même point. J’ai souvent vu qu’il continuait pendant huit à dix jours, et, une fois, je l’ai vu durer pendant plus de quinze : de sorte que la prétendue difficulté présentée par la persistance des vents d’Est est parfaitement imaginaire.
a Ayant déjà dit que la plus longue étape, en allant de Sumatra à Tahiti, serait de 700 milles, j’ajouterai que j’ai, moi-même, dans mon premier voyage aux îles des Navigateurs,fait, en peu de jours, 1600 milles directement à l’Est.»
On a vu que l’existence de ces vents alisés a porté Queiros à supposer l’existence d’un continent méridional, pour expliquer le peuplement des îles polynésiennes, peuplement qui, avec eux, lui paraissait impossible par l’Asie, et que son opinion a été partagée surtout par Claret de Fleurieu, de Chamisso, et plus particulièrement encore par Forster, Moërenhoüt et Dumont -d’Urville. On a vu aussi que c’est l’existence des mêmes vents qui a fait placer par Zuniga le berceau des Polynésiens en Amérique, tant ces vents étaient pour lui un obstacle insurmontable à la provenance asiatique ou seulement malaise des Polynésiens. Mais on a vu également que La Pérouse a été le premier à démontrer qu'ils n’étaient pas un obstacle, puisqu’ils étaient remplacés, dans le cours de l’année, par des vents tout-à-fait contraires. L’expérience de J. Williams, vient donc corroborer l’assertion, si longtemps restée inconnue, du grand navigateur français. Quand nous parlerons des migrations et des vents avec lesquels elles se sont opérées, nous démontrerons par de nombreux exemples, fournis par les Kotzebüe, les Beechey, les Dillon, etc., que la direction des vents alisés ne s’opposait pas aux voyages de l’Ouest vers l’Est, puisque ces exemples ne pouvaient être produits que par des vents soufflant de la partie de l’Ouest.
Du reste, disons-le de suite, on s’accorde à reconnaître que l’argument tiré de la direction des vents alisés, si sérieux alors qu’on ignorait le renversement des vents à certaines époques de l’année, n’a aujourd’hui aucune valeur. C’est ce que savaient certainements tous les marins de l’Océan Pacifique, avant que Maury (1) et Kerhallet (2) n’en
(1) Maury, Géographie physique de la mer , et travaux résumés par M. Julien, officier de marine, sous ce titre : Courants et révolutions de V atmosphère de la mer , 1849.
(2) Considérations générales sur VOcéan Pacifique , par M. Cli. Philippe de Kerhallet, capitaine de vaisseau, 1856.
eussent réuni les preuves scientifiques, car il n’est peut-être pas un navigateur de la Polynésie qui n’y ait éprouvé quelque coup de vent du N. -O. au S. -O., ainsi que cela résulte du récit de leurs voyages (1). Si donc il n’y avait eu que cet obstacle, les Polynésiens auraient, en effet, fort bien pu franchir toutes les distances pour se rendre dans les îles qu’ils occupent (2).
Enfin J. Williams réfute en ces termes la troisième objection faite à sa théorie :
« La troisième objection, tirée de la construction des canots indigènes, paraîtra sans doute aussi peu fondée que les autres, d’après les courtes considérations qui vont suivre.
« Dans l’histoire de Sumatra, de Marsden, différents faits sont rapportés qui prouvent que, longtemps avant la visite des Européens, les peuples de Sumatra étaient allés fonder, clans l’archipel de l’Est, des états maritimes puissants et étendus. En 1573, le roi d’Achian se montra avec une flotte qui couvrait, dit-on, le détroit de Malacca; il ordonna d’attaquer trois frégates portugaises qui étaient dans la rade pour protéger les navires de commercent l’attaque fut exécutée avec une telle décharge d’artillerie, que les navires portugais furent détruits avec leurs équipages. En 1615, le même roi attaqua de nouveau l’établissement avec une flotte de 500 voiles et de 6,000 hommes, etc. Dès lors, où trouver l’empêchement à reconnaître qu'une population, si avancée dans l’art de la navigation, pouvait aisément faire des voyages dans tous les points de l’Océan Pacifique ?
« Un écrivain moderne nous apprend que la côte de la Nouvelle-Hollande était connue depuis bien longtemps par les Malais. Chaque année une flotte de pros, au nombre de 200, quitte Macassar pour y aller pêcher. Cette flotte part
(1) Yoy. Cook et Vancouver, édit, en 5 vol. trad. d’Henry, t. I, p. 107, 151.
(2) Consulter, à ce sujet, les voyages de Beechey, Dillon, et autres marins modernes, et particulièrement le 2e chapitre de l’ouvrage de M. de Quatrefages sur les Polynésiens , où il expose, avec son talent ordinaire, tous les témoignages favorables à la possibilité des migrations malaisiennes.
en janvier, pendant la mousson d’Ouest, et va d’île en île jusqu’à ce qu’elle soit arrivée au N.-E. de Timor ; puis elle gouverne alors au S.-E. et S.S.E, ce qui la porte à lacôte de la Nouvelle-Hollande. De 15, le corps de la flotte fait route à l'Est, laissant çà et là une division de quinze à seize pros sous le commandement d’un rajali, dont le pros est le seul qui possède une boussole. Après avoir pêché le long de la côte, vers l’Est, jusqu’à la fin de la mousson d’Ouest, tous alors retournent. Chaque portion détachée de la flotte se met en route, vers la fin de mai, sans attendre les autres. On gouverne au N. -O. pour retourner, et cette route conduit sur quelque point de Timor : une fois là, le chemin est facile à retrouver pour arriver à Macassar, où les trafiquants chinois qui attendent, achètent les diverses cargaisons.
« Cela dit, il est sans doute inutile de faire remarquer que les ancêtres des insulaires de la mer du Sud ne durent pas émigrer dans les chétifs canots que leurs descendants emploient aujourd’hui dans beaucoup d’endroits, mais bien dans des navires pareils à ceux dans lesquels ils étaient, quand ils attaquèrent et coulèrent à fond les frégates portugaises, et assaillirent l’établissement de Malacca. En outre, nous avons des preuves qu’anciennement les Tahitiens et les insulaires des îles de la Société avaient des canots bien supérieurs à ceux qu’ils emploient aujourd’hui, et avec lesquels ils accomplissaient des voyages extraordinaires. L’une de leurs traditions rapporte même que l’un de leurs ancêtres visita toutes les îles des Amis , et même Rotuma, qui est à 2,000 milles à l’Ouest de Tahiti, et qu’il apporta de cette île le fameux vieux siège appelé Reua.
« Je pense donc, après cela, que toute difficulté a disparu, et qu'on n’a pas besoin de recourir à la théorie mise en avant par quelques écrivains, et soutenue avec une certaine force par M. Ellis : que les insulaires polynésiens sont venus de l’Amérique du Sud (1).
(1) Ellis, Polynesian researches , vol. I, p. 122, et Tour through Hawaii t p. 443.
« J’aimerais plutôt dire en raison de la conformité physique, de la conformité de structure du langage, et des autres circonstances qui établissent l’identité des Polynésiens et des aborigènes de l’ Amérique (1), que ces derniers gagnèrent le continent à travers les îles du Pacifique. Mais ceci, bien qu’intéressant, est un sujet dans lequel je ne puis entrer. Je dirai seulement encore que je suis si bien convaincu de la possibilité d’accomplir le voyage de Sumatra à Tahiti, dans l’un des grands canots des naturels, que, s’il pouvait en résulter quelque chose d’utile, je n’hésiterais pas d’entreprendre un pareil voyage. »
Quanta cette troisième objection, John Williams nous semble la réfuter avec d’autant plus de raison, en apparence, qu’il finit par partager notre manière de voir, c’est-à-dire par admettre que les émigrants auraient pu se transporter jusqu’aux îles les plus orientales, même avec les canots qu’on a trouvés en leur prossession lors de la découverte, A plus forte raison ils auraient pu le faire à l’aide de canots beaucoup plus grands, tels que ceux trouvés autrefois en Polynésie, et que nous y avons encore vus lors de notre voyage avec V Astrolabe: ces embarcations, comme on verra, étaient plutôt de véritables petits navires, par le tonnage et le nombre des hommes composant leur équipage, que de simples bateaux, ainsi que pourrait le faire supposer cette appellation de canots, employée par les écrivains.
En somme, il résulte bien encore une fois de la réfutation, faite par John Williams de ces trois objections, que les Malais auraient certainement pu se transporter en Polynésie ; mais, comme il le dit lui-même, cela ne fait pas disparaître toute difficulté et n’explique pas, parculièrement, pourquoi les Polynésiens parlent un langage qui diffère foncièrement de celui des Malais ; pourquoi leurs usages, leurs coutumes, leurs croyances religieuses, les noms de leurs animaux, de leurs plantes alimentaires, etc., diffèrent également : toutes choses qui trouveront nécessairement leur explication dans le cours de notre travail.
(1) Nous avons précédemment réfuté cette assertion.
Certes, dirons-nous en terminant, personne plus que John Williams, par son long* séjour en Océanie, ses voyages dans les principaux archipels, ses études consciencieuses, n’était à même de traiter une pareille question; s’il ne Tapas résolue d’une manière tout-à-fait satisfaisante, cela a tenu, d’abord à ce qu'il lui manquait une foule de données qui n’ont été acquises que plus tard, et qu’il s’était trouvé réduit à ses propres observations, si importantes d’ailleurs ; puis, qu’on nous permette de le dire, à ce qu’il était missionnaire. Il est bien évident, en effet, qu’il ne pouvait chercher à soutenir, par écrit, que l’origine asiatique des Polynésiens.
1843. — On peut se demander s’il faut placer Dieffenbach, l’auteur d’un ouvrage intéressant sur la Nouvelle-Zélande (1), parmi les partisans d’une origine asiatique des Polynésiens.:On a déjà vu précédemment qu’il a émis, comme d’Urville et Ellis, les opinions les plus contradictoires; mais, de ses propres réflexions, il est peut-être permis de supposer qu’il doutait de la possibilité d’une pareille origine. Voici en effet ce qu’on lit dans son ouvrage (2) :
« La tradition que nous avons trouvée généralement admise à la Nouvelle-Zélande : que les ancêtres des Nouveaux- Zélandais venaient de l’Est et non de l’Ouest, comme on l’assure pour appuyer la théorie de leur émigration d’Asie, soulève d’importantes remarques.
a La vraie race polynésienne est séparée de l’Asie par les nègTes austraux et les Malais, races qui, étant inférieures à la fois par la force physique et les capacités intellectuelles aux Polynésiens, ne peuvent être regardées comme les ayant chassés vers l’Est. Je n’ai nullement l’intention d’établir une théorie nouvelle ; mais si nous nous laissons guider par la tradition, par le langage et par la distribution géographique des vrais Polynésiens, il est évident que, s’ils sont venus de la péninsule de Malacca, ou de Java, ou de Bornéo, la migration aurait eu lieu dans les temps tout-àfait primitifs, et alors que la langue mère des Malais et des
(1) Travels in New-Zealand , etc., 2 vol. — London, 1843*
(2) T. II, cln 6, p. 98.
Polynésiens n’avait pas éprouvé d’altération. Il est évident aussi qu’ils ne peuvent avoir cheminé graduellement à travers la chaîne d’îles qui s’étend depuis Java jusqu’aux îles Viti, car s’ils l’eussent fait, on trouverait beaucoup de ces îles habitées par la race polynésienne, et non par la race des nègres austraux. »
Et Dieffenbach ajoute : (1) « D’un autre côté, la belle mine ordinaire, des Nouveaux-Zélandais, l’expression juive de leurs traits, la couleur très claire de leur peau, et toutes leurs coutumes, nous rappellent fortement cette civilisation asiatico-africaine primitive, qui s’éleva à son plus haut degué sous les empires phénicien, tyrien et carthaginois, et attestent que les Polynésiens ont des rapports plus intimes avec les nations qui ont l’Asie pour lieu d’origine, mais desquelles ils sont séparés aujourd’hui par les tribus noires. Le baptême des naturels, les lois du Tapu , le cachet monothéiste des croyances religieuses, tout, en un mot, nous rappelle fortement les nations asiatiques. »
On voit, par ces deux citations, qu’il n?étaît pas bien fixé lui-même sur le lieu d’origine des Polynésiens.
Après cela, inutile sans doute de dire que Dieffenbach n’admet que les deux grandes variétés de race, déjà tant de fois signalées: la noire, et celle qui est plus claire; mais, ce qu’il importe d’ajouter, afin de surprendre sa véritable opinion, c’est qu’il divise la race plus claire en trois groupes. Le premier, pour lui, se compose des vrais Polynésiens; il est caractérisé parles mythes de Maui, l’usagée religieux du Tapu, celui du Kawa, mais surtout par la ressemblance des dialectes. Le deuxième groupe occupe les îles au Nord et à l’Est des précédentes : les populations sont, dit-il, généralement plus noires, n’ont pas l’usage duKawa, qu’elles remplacent par le Bétel , et possèdent des traditions distinctes ; leur langage a beaucoup de points de ressemblance, mais il forme plusieurs dialectes séparés, qui sont appelés Tagal, Bissaya, Kawi, Kingsmill, Gilbert, etc. Enfin le troisième
(1) Loc. cit., p. 99.
groupe comprend les vrais Malais, et c’est à cette division qu’appartiennent, suivant lui, les Nouveaux-Zélandais.
Cette fois, il n’y a plus de doute à avoir. Pour Dieffenbach, les Nouveaux-Zélandais et les Malais avaient au moins une origine commune. C’est, comme nous avons dit, l’opinion de beaucoup de ses prédécesseurs, et en cela, Dieffenbach laisse voir qu’il n’en avait qu’une d’emprunt, puisqu’il se contente de l’exprimer sans l’appuyer d’aucunes considérations nouvelles.
Mais il n’est pas moins vrai que, parmi ses doutes, on voit figurer l’une des difficultés les plus fortes qu’on puisse opposer à la provenance asiatique : l’absence de toute population polynésienne dans quelques-unes des îles occupées par la race des nègres austraux. Bien qu’elle ait été présentée déjà par Moërenhoüt et quelques autres, on ne peut qu’être frappé de cette remarque judicieuse. Cette absence est certainement l’une des difficultés qui s’opposeraient le plus à l’admission de migrations provenant de la Malaisie, s’il n’était pas impossible, par une foule d’autres raisons, que nous exposerons plus tard, qu’elles aient pu s’opérer de cette contrée.
Ajoutons que, tout en admettant l’origine commune des Malais et des Nouveaux-Zélandais, Dieffenbach était disposé à croire à une différence entre les langues malaie et polynésienne, car il dit, dans sa grammaire delà Nouvelle-Zélande (1) : « La langue malaise a été regardée comme la langue mère du Polynésien; mais quoiqu’elle soit la plus répandue, nous ne croyons pas pouvoir la regarder comme la source de toutes les autres. Peut-être seulement le Malai est-il une langue sœur des autres dialectes polynésiens. » Et il ajoute, quelques pages plus loin (2) : « Le langage polynésien, dans sa construction et sa formation, est beaucoup plus primitif que le Malai et les langues javano-tagales. »
(1) Ouvr. cité, t. II, p. 297.
(2) Ibid., p. 299.
Nous avons déjà traité cette question quand nous avons comparé le Malai et le Polynésien entre eux (1).
1846. — Ici, par ordre de daté, se présente un auteur dont les travaux, dans ces dernières années, ont trop pesé sur les croyances des ethnologues modernes, pour que nous ne disions pas, au moins, pourquoi nous ne nous en occuperons que lorsque nous essaierons de préciser la situation véritable du lieu d’origine des Polynésiens. Cet auteur est le savant américain Horatio Haie, le compagnon de Wilkes, dans son voyage en Polynésie et au pôle Sud. Haie place le bercean des Polynésiens dans Bourou, l’une des îles Moluques.
A l’entendre, rien de plus clair que la marche des émigrants : il les fait partir en une colonne qui, après avoir remonté au Nord, pour doubler la Nouvelle -Guinée, redescend au Sud le long des îles Salomon, et se divise en deux branches, en approchant de la Polynésie. L’une de ces branches s’arrête aux Fiji, déjà peuplées par une autre race, et l’autre atteint les îles Samoa, d’où elle envoie une portion d’elle-même aux Tunga. Après cela, sans tenir le moindre compte de la longueur d’un pareil voyage, ni de l’absence de tout indice du passage d’émigrants, venant de l’Ouest, dans les îles mélanésiennes, ni du silence des traditions, M. Haie, en s’appuyant seulement sur la linguistique, fait chasser par les indigènes la branche qui s’était arrêtée aux Fiji, et la fait se porter aux Tunga où elle soumet, à son tour, la portion de même race qui y était arrivée en venant des Samoa (2).
Nous espérons démontrer plus tard que rien, et pas même la linguistique, quoique ce soit sur elle que Haie s’appuie le plus, ne vient en aide à son opinion, qui n’est pas moins, il faut bien le reconnaître, la seule généralement admise aujourd’hui. Mais, c’est justement parce que nous ne pouvons pas aborder incidemment une opinion si auto-;
(1) Voy. 1er vol. p. 142, 154, 162, 403, etc.
(2) Horatio Haie. — United State" s exploring expédition narrative (1838*42) publié en 1844. — On Ethnography and Philology of the United State" s expédition under Ch. Wilkes, 1846.
risée, que nous jugeons convenable d’en réserver l’examen pour le moment où nous aurons toutes les données prélijminaires indispensables. Du reste nous allons pouvoir bientôt commencer cet examen, puisque M. de Quatrefa- I ges a adopté et soutenu l’opinion de Haie.
1853. «— Après M. Haie vient M. Gaussin, l’auteur d’un ou- I, vrage sur la langue polynésienne, qui a remporté le prix de linguistique en 1852 (1).
M. Gaussin est partisan, lui aussi, de l’origine asiatique des Polynésiens ; ce qui le prouve, ce sont les lignes suivantes de son ouvrage (2) : « Nous pensons, dit-il, comme la plupart de nos devanciers, que les migrations ont dû se faire de l’Ouest à l’Est. Cette direction étant contraire à celle des vents alisés, quelques auteurs regardent comme impossible que les Polynésiens aient réussi à remonter contre le vent et à gagner les îles de l’Est ; nous reconnaissons que, avec les moyens qu’ils ont aujourd’hui, de semblables voyages ont dû être, en effet, très difficiles ; mais il suffit que sur cent expéditions une seule ait réussi. C’est ce qui a pu arriver lorsqu’une des pirogues doubles, montées par des marins habiles et entreprenants, aura profité des vents d’Ouest qui, dans l’océan Pacifique, soufflent quelquefois avec persistance. »
Le changement des vents, à certaines époques, étant démontré, il n’y a point à s’arrêter à la difficulté de remonter contre les vents alisés.
M. Gaussin dit encore (3) : « La marche générale des migrations ayant eu lieu dans le sens de l’Ouest à l’Est, il est naturel de supposer que les îles Samoa ont elles-mêmes été peuplées par des colons venus de l’Ouest. Depuis longtemps déjà les ethnologues ont, en effet, rattaché les Polynésiens aux habitants de l’archipel de l’Asie : c’est ce que démon-
(1) Du dialecte de Tahiti , de celui des Marquises et en général de la race polynésienne , par P. L. J. B. Gaussin, ingénieurhydrographe de la marine, in-8°. — - Paris, 1853.
trent les rapports des langues parlées par les deux groupes de peuples. Il serait certainement prématuré, et probablement inexact, de faire dériver toutes ces langues d’une seule d’entre elles. Nous devons seulement les considérer comme appartenant à une même famille, divisée en plusieurs rameaux. D’ailleurs, avant toute comparaison générale, il faudrait étudier séparément chacun de ces rameaux. On arriverait par là à établir qu’il y a eu plusieurs migrations dans l’archipel d’Asie, et, sous plusieurs rapports, celle des Malais paraît s’être effectuée la dernière. Nous pouvons ajouter que nous avons été frappé de la ressemblance beaucoup plus grande du Polynésien avec les langues des environs de Timor, qu’avec le Malai et le Tagal. Quelques-uns des points communs portent sur des mots qui, en Polynésien, sont composés de deux racines ; mais l’imperfection des vocabulaires que nous avons pu nous procurer nous interdit d’être plus explicite à cet égard. »
A quoi nous nous contenterons de répondre ici : il n’existe de grands rapports ni entre les langues de ces deux groupes, ni entre les caractères physiques de leurs habitants.
Nous ne pouvons toutefois nous dispenser de faire remarquer, en passant, la ressemblance plus grande que M. Gaussin trouve entre le Polynésien et les langues des environs de Timor, qu’entre le Polynésien et les langues malaie et tagale. Cette observation est peu favorable aux partisans de l’origine malaise pure, mais elle n’a pas la moindre importance quant au lieu d’origine réel des Polynésiens, puisque les dialectes parlés à Timor et dans les environs ne sont, presque certainement, que des dialectes mélanésiens, qui n’ont pu former la langue polynésienne, mais seulement la corrompre quand ils s’y sont mêlés, ce qui a été fort rare.
Nous montrerons plus loin que ce n’est pas le Polynésien qui offre quelque ressemblance avec les langues des environs de Timor, mais bien le Fijien. Déjà, du reste, on a vu qu’il n’y a pas plus d’une soixantaine de mots malais dans le Polynésien, et qu’il y en a fort peu, s’il y en a, appartenant à la langue tagale. Les dernières lignes citées ne
peuvent donc s’appliquer absolument qu’au langage des habitants des îles Fiji.
C’était, en somme, en s’appuyant sur les rapports qu’il trouvait exister entre les langues parlées en Polynésie et en Malaisie, que M. Gaussin se montrait disposé à accepter l’origine asiatique des Polynésiens, déjà admise par beaucoup d’ethnologues. Or nous ferons voir bientôt que ces rapports sont loin d’être aussi grands qu’on l’a cru.
A cette occasion, qu’on nous permette une observation.
Déjà, en 1865, dans un mémoire qui avait pour but d’établir l’impossibilité d’une provenance malaise et de déterminer la véritable situation du lieu d’origine des Polynésiens, en réponse aux articles publiés dans la Revue des Deux- Mondes par M. de Quatrefages, nous nous appuyions nonseulement sur les caractères anthropologiques qui séparent les deux peuples, mais encore sur les traditions et même sur la linguistique qui, suivant nous, ne les sépare pas moins, contrairement à l’opinion généralement reçue. Ce mémoire fut adressé à la Société d’Anthropologie de Paris, qui en accusa réception dans la séance du 7 décembre, et ce fut justement M. Gaussin qu’on en nomma rapporteur. Il est évident que c’est l’opinion, déjà arrêtée chez lui, d’une origine primaire asiatique, qui lui a fait rejeter notre système, — il n’eût pas pu l’accepter sans se déjuger, — et qui nous a valu la fin de non recevoir par laquelle il a répondu à nos arguments, dans son rapport lu seulement le 18 juillet 1867. Il eût fallu, en effet, qu’il fournît les preuves contraires et qu’il soutînt de nouveau son opinion.
1853. — Nous devons signaler, en passant, un ouvrage publié, dans la même année que celui de M. Gaussin, par M. W. Earl, anglais qui avait résidé assez longtemps en Malaisie (1). Cet ouvrage doit d’autant mieux être cité que
(i) The Native races of the Indian Archipelago. by W. Earl. — London, 1853.
Nous ferons remarquer ici que le nom de cet écrivain a été à tort orthographié Earle. L’auteur des Native racestiest pas le voyageur qui a publié, en un volume in-8°, ses voyages aventureux. Ce dernier, dont le nom s’écrivait Earle, était un artiste; nous lui avons entendu raconter à M. de Sainson, peintre de l’expédition de
c’est à lui, depuis quelques années, que les ethnologues ont emprunté un certain nombre de passages pour étayer l'opinion que, non-seulement les Polynésiens ont une grande resssemblance avec certains habitants de la Malaisie, mais qu’ils en sont probablement lés descendants. Nous avons déjà montré que cette ressemblance est, en effet, fort grande, mais qu’elle ne suffit pas à prouver que ces habitants sont les ancêtres des Polynésiens, et qu’une foule de considérations semblent plutôt indiquer le contraire.
Devant d’ailleurs examiner bientôt l’opinion de M. de Quatrefages sur l’origine des Polynésiens, opinion que le
V Astrolabe, l’un des épisodes de’ sa vie aventureuse, qu’on peut lire, p. 45, 1er vol du Voyage pittoresque de d’Urville. Abandonné par son navire à Tristan d’Acunha, où déjà en 1798 s’était égaré le botaniste Dupetit-Thouars, il avait dû y passer 14 mois, avant de trouver une occasion d’en sortir.
Ce M. Earle est le même dont parle en termes si avantageux de Rienzi, ( Océanie , 3e vol., p. 231). : « Vrai type, dit-il, de ces hommes aux désirs ardents, au vouloir tout puissant, qui passent, inébranlables, à travers une vie errante, semée d’aventures et de périls, pour arriver à leur but ». De Rienzi apprend que de Tristan il se rendit à la terre de Van-Diemen, puis à la Nouvelle-Galles du Sud, puis à la Nouvelle-Zélande. De retour à Sydney, il repartit pour visiter les îles Carolines, les Mariannes et les Philippines, Singapour, Poulo-Pinang, Madras, Pondichéry, et rentra en Angleterre pour repartir encore une fois sur le Beagle.
A en juger par les extraits de son séjour à la Nouvelle-Zélande, que donne de Rienzi, nous ferons l’aveu que nous sommes plutôt porté à croire à son exagération, ou à son goût pour les faits exceptionnels, à son imagination en un mot, qu’à une observation vraie, exacte et surtout scientifique. (Voir Océanie pittoresque , t. III, p. 231 à 243.)
C’est lui, du reste, qui dit que les formes des Zélandais ont « tellement de perfection dans l’enfance, qu’ils pourraient poser pour Hercule enfant. Les hommes faits, ajoute-t-il, sont remarquablement taillés et musclés. Les femmes présentent à l’œil les plus harmonieux contours, et tous ont un regard éloquent, de beaux cheveux soyeux et bouclés ; hommes et femmes ont enfin une telle supériorité intellectuelle, une telle soif d’apprendre, une énergie si infatigable et un amour si prononcé pour certains arts cultivés chez eux, qu’il est imnossible de les comparer aux Australiens. »
savant français étaie particulièrement de plusieurs passages de Earl, nous croyons devoir nous abstenir de donner ici le texte de ces passages, qui seront mieux placés alors, et qui ne seraient, pour le moment, qu’une citation inutile.
1854. — Parmi ceux qui regardent les Polynésiens comme des descendants de Malais, nous devons citer encore le Dr Shortland (1).
Comme la plupart de ses devanciers, il les fait partir des îles asiatiques : Sumatra, Java, Célèbes, etc., en chassant devant eux les peuplades noires qui occupaient d’abord les îles se trouvant sur la route des Philippines. Il les envoie à la recherche des terres vers l’Est : ils peuplent d’abord les Carolines et les Ladrones, opinion qui n’était que celle de Forster, puis de là ils se rendent aux îles Sandwich. Yoici, en effet, ses paroles (2) :
« Il est probable que le voyage des émigrants vers la Polynésie proprement dite s’est surtout opéré par la route indirecte des îles Sandwich, parce qu’il eût été impossible à la race brune (polynésienne) de passer à l’Est, par la route plus directe de la Nouvelle-Guinée et de la chaîne des îles qui l’unissent à la Polynésie, sans rencontrer une race hostile qu’elle n’aurait pu vaincre que partiellement ; et, parce qu’ après avoir quitté les îles des Larrons, en suivant le Nord jusqu’à ce qu’ils tombassent dans les vents d’Ouest, les émigrants auraient atteint les Sandwich, et de là les Marquises ou les îles delà Société, tout aussi facilement que s’ils eussent suivi une route directe contre les vents alisés.»
Ainsi, c’est parce qu’il voyait un obstacle insurmontable dans l’existence des populations noires primitives, qu’il faisait suivre aux émigrants une voie indirecte. Mais, quand on sait que les vents changent à certaine époque de l’année, on ne voit vraiment pas de quelle nécessité aurait été le long détour qu’il fait faire, et qui n’était certainement
(1) Traditions and Superstitions of the New-Zealanders, with illustrations of their manners and customs, b y Edward Shortland. — London, 1854; 2e édit., 1850.
(2) Ch. II, p. 43.
pas aussi facile, pour des canots sans boussole, qu’il le suppose ; on comprend très bien, au contraire, que les migrations, si elles eussent pu venir de la Malaisie, se seraient plutôt faites directement, comme le soutient, ainsi que nous allons le voir, un autre écrivain anglais, Thompson.
Inutile de dire ici que, pour soutenir son hypothèse, Shortland s’appuie surtout, lui aussi, sur l’identité de langage qu’il dit exister (1) entre le Polynésien et le Malai ?
' Identité que nous avons démontrée être tout à fait nulle, à part quelques ressemblances grammaticales.
1855. — Nous devons citer également M. de Bovis, officier de marine qui, après avoir observé en même temps que nous l’Océanie, y est retourné une seconde fois, et a publié, dans la Revue coloniale, un travail intéressant, résumé de plus de dix ans de recherches, sur la Société Tahitienne (2).
M. de Bovis admet le peuplement des îles polynésiennes par voie de migrations venant de l’Ouest, à l’aide des vents d’Ouest, et il fait partir ces migrations de la Malaisie ; mais il ne s’appuie pas toujours,* il est vrai, sur des faits bien exacts, comme quelques extraits de son travail suffiront à le prouver.
« Malgré, dit-il, la première opinion qui s’est présentée aux navigateurs relativement à l’origine de ces peuples, et qui les faisait tout naturellement descendre de l’Est avec lés vents généraux, plaçant ainsi leur berceau dans l’Amérique du Sud, on arrivera, avec quelques réflexions, à adopter un avis contraire. En effet, quel est le marin qui voudra accepter que des pirogues, quelque perfectionnées qu’elles fussent sous les rapports nautiques, aient pu franchir des distances de cinq ou six cents lieues et plus, sans but, sans moyen de diriger leur route, autres que la course assez variable des vents généraux et la marche du soleil qui, selon les épo-
(1) a La preuve la plus convaincante, dit-il, de cette provenance asiatique, c’est l’analogie qui existe dans les langages qui sont construits d’après les mêmes principes grammaticaux, et qui offrent plusieurs points de contact sous d’autres rapports. » [Traditions et superstitions, p. 43.)
(2) Mémoire sur la Société Tahitienne, in Revue coloniale, muée 1855.
ques de l’année, donnent des rumbs de vent assez distants l’un de l’autre ? Comment auraient-ils pu réunir assez de vivres dans ces pirogues, pour passer simplement quinze jours à la mer ? Et, à supposer que la force du vent les ait poussés au large et les ait à jamais éloignés de la côte, comment peut-on croire qu’une telle éventualité les ait surpris justement munis d’une quantité de vivres et d’eau suffisante, pour entreprendre un pareil voyage ?
« Mais il n’en a pas été ainsi : une connaissance plus exacte de ces mers a appris qu’à certaines époques de l’année, les vents d’Ouest y régnaient transitoirement, par séries qui vont de trois à quinze jours. Ces venjs amènent quelquefois un temps magnifique. Ils ont, dans ce cas-là, un nom particulier : Arueroa, et les naturels de la partie sous le vent des archipels s’en servent encore aujourd’hui pour les remonter dans de véritables coques de noix. N’est-il pas plus simple de penser que ces vents-là ont toujours emporté l’émigration sur leurs ailes, lors même qu’on n’aurait pas encore l’exemple récent de l’archipel des Paumotu, presque tout entier soumis à l’île de la Chaîne, dont les habitants ont, de temps immémorial, et par des expéditions successives, dont la dernière ne remonte pas à beaucoup d’années, vaincu et mangé tous les rois chefs, qui n’ont pas reconnu leur autorité dans les autres îles ?
« Ils partaient, par un beau temps de vent d’Ouest, pour aller à la recherche de contrées connues ou inconnues, sachant bien que les vents d’Est leur permettraient, tôt ou tard, le retour dans leur île.
« L’émigration vient donc de l’Ouest, et il faudrait déjà l’accepter pour telle, si on n’avait pas d’autres preuves. »
Plus loin, il ajoute : a II y a une autre raison qui confirme cette opinion, c’est la dégradation insensible des cheveux crépus, des membres grêles et nerveux, qui sont le caractère de la race malaise ; caractère encore fréquent à Tong*atabou, mais qu’on ne rencontre dans l’archipel de la Société que par accident, et plus rarement encore dans l’archipel des Paumotu, si toutefois on l’y rencontre.
« Ce mélange de race malaise, aussi bien qu’un mélange
évident de langage, dont on pourrait comparer la dégradation à celle que nous avons indiquée pour les cheveux crépus. paraissent indiquer une émigration postérieure, qui a dû suivre la même route que la première, et qui s’est mêlée aux autochthones sous la forme ordinaire des conquérants, laissant des traces d’autant plus profondes et d’autant plus durables, que les lieux étaient plus voisins du point de départ.»
Ces longues citations étaient, à notre avis, indispensables pour bien établir que M. de Bovis faisait, des Polynésiens, des Malais perdant leurs caractères primitifs, au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient de l’Ouest pour se rapprocher de l’Est et du Sud-Est.
Tout d’abord donc, M. de Bovis vient appuyer l’opinion de La Pérouse, Beechey, Williams et autres, que des vents, complètement opposés aux vents généraux, remplacent ces derniers, h certaines époques de l’année, et pendant un temps plus ou moins long ; mais, plus explicite que Claret de Fleurieu, il nie la possibilité des longs voyages des Polynésiens à l’aide des moyens en leur possession, et, suivant lui, il y aurait eu impossibilité matérielle d’une provenance américaine, ce qui ne l’empêche pourtant pas de dire presque aussitôt : « L’île de Pâques donnerait peutêtre, par la langue, des moyens de reconnaître quel degré de parenté réel existe entre la Polynésie et l’Amérique, et ferait peut-être voir que les Peaux-Rouges de ce dernier pays ne sont pas autre chose que l’avant-garde de la migration aborigène de la Polynésie, dans laquelle aucun mélange malais n’a altéré les traits caractéristiques primitifs, tels que les cheveux noirs et plats, les contours charnus, le buste fortement développé, etc. »
De sorte que M. de Bovis, qui ne croit pas à la possibilité des voyages de l’Amérique aux îles polynésiennes, se montre disposé à regarder comme possibles ceux de la Polynésie vers l’Amérique (1). Il ignorait alors sans doute que Forster, Cook et La Pérouse avaient depuis longtemps ré-
(1) On a vu que J. Williams l’admettait, de meme que Molina, Crozet, etc.
solu cette question, en montrant que le langage de File de Pâques est le même que celui du reste de la Polynésie, et que celui de l’Amérique en diffère complètement.
D’un autre côté, en le voyant supposer cette avant-garde, sans le moindre mélange malais, il faut se demander par quelle race il la croyait formée. C’était sans doute par la race mélanésienne, ainsi que le pensaient tous ses prédécesseurs ; mais alors, comment cette avant-garde aurait-elle pu avoir les elieveux plats, le buste développé, etc. ? Tous les ethnologues savent que les Mélanésiens, ou ce que beaucoup, parmi eux, appellent la race noire océanienne, n’ont absolument rien de ces caractères.
Nous en conclurons que M. de Bovis n’avait pas d’idée bien arrêtée sur le lieu d’origine des premiers occupants des îles orientales de l’Océan Pacifique.
Nous ferons remarquer que ce qu’il dit particulièrement des caractères anthropologiques des habitants de Tongatabou est surtout inexact ; car, après avoir observé de près et pendant assez longtemps ces insulaires, nous pouvons assurer qu’ils forment une espèce aussi belle et même plus belle que celle des Paumotu, et qu’ils n’ont point les membres grêles et les cheveux crépus qui, suivant M. de Bovis, seraient les caractères distinctifs de la race malaise.
En résumé, il semble ressortir du texte de M. de Bovis, qu’il regardait les populations polynésiennes, du moins les plus occidentales, comme des métis de Malais et d’une race première occupante, qu’on doit supposer être la race mélanésienne, quoiqu’il 11e le dise pas. Ce ne serait dès lors que l’opinion de la plupart des écrivains qui l’ont précédé, présentée seulement sous une forme moins nette.
1855. — Nous citerons de même encore l’ancien gouverneur de la Nouvelle-Zélande, Sir G. Grey, qui a publié sur cette contrée, en 1855, un livre appelé à rendre les plus grands services aux ethnologues dans leur recherche du véritable pays d’origine des Polynésiens (1).
(1) Polynesian mythology and ancient iraâitional history of the Neto-Zealand Race , by Sir George Grey. — London, 1855.
Comme nous devons entrer dans l’examen de ce livre, quand nous essaierons de préciser la position de ce lieu, et que nous nous appuierons surtout sur lui, de même que sur celui du missionnaire Taylor, pour arriver à cette, découverte, nous nous bornerons ici à le signaler aux philologues comme celui qui, avec les ouvrages des anglais Shortland, White, Dieffenbach, Brown, etc., et surtout Taylor, a le plus contribué à porter un peu de lumière dans ce qui touche l’ancienneté et le lieu d’origine des Nouveaux-Zélandais en particulier.
On verra que Sir Grey s’occupe d’ailleurs très peu de la provenance des Nouveaux-Zélandais, et encore moins de celle des habitants des îles polynésiennes proprement dites, mais qu’il donne une antiquité d’au moins plusieurs milliers d’années aux Polynésiens.
1856. —Un savant missionnaire anglais, le Rév. Taylor (1), qui a publié un ouvrage si intéressant sur la Nouvelle-Zélande, doit être cité aussi parmi les partisans de l’origine asiatique.
Bornant, il est vrai, ses recherches aux Maori, il ne par» tage pas l’opinion de ceux qui les font descendre des Malais, et il est porté plutôt à les considérer comme des descendants des Hindous ou même des Juifs.
Voici en effet ses paroles (2) : « On a généralement supposé que les Malais sont les ancêtres des Maori ; mais je ne puis voir sur quel fondement, au delà de la similitude de quelques mots. L’affinité entre le Maori et le Sanskrit est bien plus g’rande, et il en est de même des coutumes. »
Et plus loin (3) : « Il y a encore plus de ressemblance entre les Nouveaux-Zélandais et les insulaires des îles de la Société et des îles Sandwich, qu’entre les premiers et les Malais, et peut-être, de toutes ces îles, est-ce l’île de Pâques qui offre la ressemblance la plus complète. »
(1) Te Ika a Maui , or New-Zealand and îts inhabiîants , by the Rev. Taylor, 1 vol. — London, 1856.
Enfin, il ajoute (1) : « La race polynésienne est un débris des anciennes tribus perdues d’Israël. Pendant que celles de Babylone restaient peut-être, certains juifs noirs s’enfuyaient dans l’Inde, et d’autres allaient peupler les îles de l’Inde, tels que les Malais.
« Les premières populations et les plus civilisées des Amériques, paraissent avoir passé, par les îles Àleutiennes, au continent ; d’autres, entraînées par les courants, ont atteint les Sandwich, et, de là, sont allées même jusqu’à l’île de Pâques. » Ce seraient ces dernières qui, suivant lui, auraient peuplé la Nouvelle-Zélande.
Nous ne nous arrêterons pas ici à réfuter ces dernières suppositions, qui ne sont guère que l'opinion du missionnaire Ellis à ce sujet, opinion que nous avons examinée longuement ailleurs. Toujours est-il que M. Taylor était partisan, lui aussi, de la provenance asiatique des Polynésiens ; mais, de même que R. P. Lesson, d’Urville, et tant d’autres, dans ces dernières années, il ne croyait pas qu’on pût regarder les Malais comme les ancêtres des Polynésiens, et particulièrement des Nouveaux-Zélandais.
1859. — Enfin, plus récemment, un écrivain anglais, M. Thompson, dans un livre écrit sur la Nouvelle-Zélande (2), est venu soutenir que les Polynésiens ont une origine asiatique ; comme il a tracé un itinéraire nouveau de la marche des émigrants vers la Polynésie, nous ne pouvons nous dispenser de nous arrêter assez longuement sur cette hypothèse, qui, semble-t-il, aurait dû être l’une des premières admises par les partisans d’une origine occidentale, tant elle est simple et surtout commode.
De même que Forster, d’Urville, et presque tous les ethnologues, Thompson n’admet que deux races en Océanie : la race brune, qui occupe les îles de la Polynésie et qui n’est, par conséquent, que la race polynésienne des autres écrivains ; et la race noire, c’est-à-dire la race mélanésienne, peuplant les îles qui s'étendent des Fiji jusqu’à la Nou*
(?) The S tory of the New Zcaland, 2 vol. 1859.
velle-Guinée inclusivement. Il adopte, du reste, les divisions de d’Urville : Mélanésie et Polynésie, et comme lui, il subdivise les habitants de cette dernière en vrais Polynésiens et en Micronosiens, différant, entre eux « autant qu’un Danois diffère d’un Anglais. » Il trouve d’ailleurs que tous les ethnologues, et particulièrement Guillaume de Humbodt (1), ont nettement établi que les Polynésiens proprement dits sont sortis de la famille malaise, qui sort ellemême, dit-il, de Sumatra.
C’est donc de cette île qu’il fait partir les Polynésiens pour les conduire, comme Haie, jusqu’aux Samoa, d’où ils se rendent ensuite dans toutes les autres îles polynésiennes, et même à la Nouvelle-Zélande. De sorte, en résumé, que son hypothèse, quoique se rapprochant de celle du savant naturaliste américain, en diffère : d’abord en ce que, au lieu de Bourou, il donne aux Polynésiens Sumatra pour lieu d’origine, et qu’ensuite il leur fait suivre un itinéraire tout différent, pour arriver premièrement aux îles Samoa, et en dernier lieu à la Nouvelle-Zélande. -
On voit, qu’en adoptant une pareille hypothèse, Thompson n’a d’autre but que de remédier aux difficultés présentées par celle de Haie, qui commence par faire remonter les émigrants vers le Nord, pour qu’ils puissent doubler la Nouvelle-Guinée, avant de se diriger vers les Samoa et les Fiji. Par son itinéraire, en effet, on arrive à ces îles presque directement, et par conséquent par un chemin beaucoup plus court. Il est vraiment surprenant que les partisans de l’origine asiatique n’y aient pas songé plus tôt. Voici, du reste, la traduction du texte de Thompson (2) :
« Les ethnologues ont nettement établi que les vrais Polynésiens sont sortis de la famille de la race malaise (3).
« Il est facile de comprendre comment les Malais se sont portés d'une île à une autre dans l’archipel indien ; mais
(1) Dissertation sur la langue de Java.
(2) The Slory, etc., p. 52.
(3) Humboldt, Dissertation sur la langue de Java.
leur migration aux îles les plus éloignées des Navigateurs semble pleine de difficultés matérielles, difficultés qui s’évanouissent cependant, quand on les examine attentivement.
« Sumatra était le lieu d’origine des Malais, et, maintenant, ils vivent partout sur les îles de l’archipel indien, mais rarement sur le continent d’Asie.
« Partout les Malais sont connus comme formant une race hardie, ayant le g*oût de la piraterie, navignant bien, et ayant l’instinct du commerce. Ils sortirent de Sumatra en 1160 et fondèrent Singiiapoura, et, un siècle plus tard, Malacca (1).
« Les migrations eurent lieu à l’aide de navires comme les Malais en possédaient à cette époque en grand nombre (2).
« Autrefois les flottes malaies se transportaient en Australie, et aujourd’hui encore, suivant le capitaine Ring*, 200 pros fréquentent tous les ans les côtes Nord de ce continent pour y pêcher. Dans ces expéditions, les Malais, qui sont accompagnés parleurs femmes et leurs enfants, sont préparés pour rester, en permanence ou temporairement, dans le lieu qui leur paraît favorable.
« Que l’esprit se reporte vers l’île tropicale de Sumatra et s’imagine une centaine de pros malais, partant au commencement de la mousson d’Ouest, pour aller pêcher ou pour émigrer. Il y a dans la flotte des femmes et des enfants, des vivres pour le voyag-e, et des graines pour semer dans chaque contrée où l’on s’arrêtera. Des chiens, ces compagnons de l’homme dans toutes les parties du monde, ont sauté à bord, et des rats se sont log*és dans les pros sans permission. Peu de jours après, la flotte arrive à Bornéo ou à quelque endroit de Java. De Java à Timor, sur la côte Nord de l’Australie, la traversée est facile, et de Timor aux îles des Navigateurs, la distance est de 3000 milles, presque dans une direction directe à TEst, avec plusieurs lieux de relâche sur la route. »
(lj Life of Sir Stamford Rafles ; Crawfurd, ïndian archîpelago. (2) Marsderds history of Sumatra.
Comme on' va le voir, il est impossible de partager cette opinion ; mais il faut bien le reconnaître, dès qu’on admet la possibilité d’une provenance asiatique, rien n’est plus simple que la marche des émigrants jusqu’en Polynésie, tracée par Thompson sur la carte que l’on trouve à la page 50 du premier volume de son Histoire de ta Nouvelle-Zélande.
D’après cet itinéraire, ils partent de Sumatra, longent le côté Nord des îles Java, Sumbava, Timor, en se dirigeant toujours vers l’Est ; puis, de la pointe Sud de cette dernière île, ils atteignent le détroit de Torrès, s’y avancent en côtoyant la Nouvelle-Guinée, le franchissent, et, continuant de faire route à l’Est, ils arrivent, en évitant les Hébrides et les Fiji, aux îles Samoa, d’où, plus tard, s’éloignent les colonies qui vont peupler le reste de la Polynésie et même la Nouvelle-Zélande. Seulement ici, l’auteur les fait passer d’abord par les îles Hervey, afin, comme il le dit, d’éviter à dessein les îles Fiji et Tunga.
Thompson appuie d’ailleurs son hypothèse : 1° sur le fait emprunté par tous les ethnologues a Marsden, qui le tenait du capitaine King, que de nombreux pros malais se rendaient annuellement, autrefois, de Sumatra jusque sur les côtes Nord de l’Australie, dans le détroit de Torrès, pour y pêcher ; 2° sur cet autre fait que, d’octobre en avril, les vents de N, -O. soufflent depuis le 15e deg’ré de latitude, en s’étendant parfois dans l’Océan Pacifique ; 3° enfin, sur cette habitude qu’ont les Polynésiens, comme tous les peuples navigateurs sans boussole, de s’éloigner de leurs îles en prenant une direction, qu’ils n’ont qu’à suivre en sens inverse pour retourner chez eux (1).
(1) On sait que John Williams a observé cette manière de faire aux îles Manaia. Pendant qu’il se trouvait à Atiu, ayant demandé où gisait Rarotonga, on s’empressa de lui dire que cette île n’était qu’à un jour et une nuit de distance ; mais Tun lui montra une direction, un autre une direction différente* Cela nous fut aussitôt expliqué, dit M. Williams, car les indigènes, quand ils entreprennent un voyage, ne peuvent pas partir comme nous le faisons du premier point venu, et ils ont constamment recours à ce qu’on
Il est parfaitement exact qu’une flotte de canots, partant de Sumatra, peut arriver en quelques jours à Bornéo ou à Java, et que, de Java à Timor, la traversée peut être facilement faite, surtout d’octobre à avril, à l’aide des vents de N. -O. Il ne l’est pas moins que, de Timor, les pros pouvaient atteindre facilement le détroit de Torrès, et qu’une fois là, c’est-à-dire presque à moitié chemin, plus d’un était probablement entraîné à de très grandes distances, et, si l’on veut, jusqu’aux Samoa. Mais il y a loin de là, on en conviendra, à aller chercher tout spécialement les îles Samoa, comme le suppose Thompson, et surtout à s’y rendre, comme il le dit, « en évitant les îles à populations mélanésiennes, » jetées comme en travers sur la route. Pour que les Malais eussent pu le faire, il aurait fallu qu’ils connussent ces îles, et Thompson dit lui-même qu’elles leur étaient inconnues. Il est donc bien évident que ce n’est de sa part. qu’une pure supposition pour mieux faire accepter son hypothèse, si simple en apparence, mais qui ne s’appuie que sur des données inexactes, comme nous allons le montrer.
Il suffit, en effet, de jeter les yeux sur la carte, pour reconnaître que la voie directe, de l’Ouest vers l’Est, ne peut être suivie depuis Sumatra, ou seulement depuis Timor, jusqu’aux îles Samoa, puisque les latitudes de ces divers lieux sont différentes. Thompson s’en est si bien aperçu , qu’ après avoir montré l’obstacle présenté par la pointe sud delà Nouvelle-Guinée, et l’avoir fait long*er jusqu’au cap de laLouisiade ou de la Délivrance de Boug*ainville, il dit que les éinigTants ont repris « là, la route à l’Est qu’ils s’étaient d’abord tracée, et que cette pointe avait interrompue. » Ce qui veut dire, sans doute, qu’ils ont regagné la même latitude que celle du dernier point de départ, avant d’entrer dans le détroit de Torrès. Or quel est ce dernier
peut appeler des points de départ. Dans ces points ils ont certaines marques, d’après lesquelles ils gouvernent jusqu’à ce que les étoiles soient visibles ; et ils calculent leurs départs de manière à avoir ces guides des cieux avant que les marques de terre aient disparu. ÇA Narrative, etc., p. 96.)
point de départ ? Timor, qui gît par 10°, tandis que le cap de la Louisiade est à 12°50, et que les Samoa se trouvent situées par 14°, c’est-à-dire à un degré .et demi de ce dernier, ou 4 degrés plus au Sud que Timor. Il est évident que si l’on eût fait la route directe à l’Est, indiquée par Thompson, soit' en partant de 12°50, soit en partant de 10° on ne serait point arrivé aux Samoa, car si les émigrants avaient pu les apercevoir à un degré et demi de distance, il leur eût été certainement impossible de le faire à la distance de quatre degrés.
Après cela, il est bien certain que, par une pareille route, il eût été facile d’éviter les Hébrides, puisqu’on les aurait doublées à assez grande distance dans le Nord, en passant à peu près sur la position de Tukopia ou de Yanikoro, et qu’on eût évité, à plus forte raison, comme le dit Thompson, les îles Fiji les plus Nord, qui se trouvent par environ 16 degrés. Il est bien certain aussi que, depuis l’île Rossel, la route vers l’Est est la plus dégagée de ces parages. Mais tout cela ne rend pas la supposition d’une pareille route plus acceptable. En effet, même en ne prenant pour dernier point de départ de la route directe, que le cap de la Délivrance, il eût fallu que les équipages des pros entraînés fissent, pour se rapprocher du 14e degré, des calculs qu’on ne doit guère supposer, et qui sont d'autant moins supposables, que les courants, comme on sait, portent naturellement vers l’Occident, de même que les vents le plus ordinairement régnants, et tendent par conséquent à en éloigmer.
Ainsi, rien qu’en s’appuyant sur la manière de voyager qu’on attribue aux Polynésiens, on peut mettre en doute la marche indiquée par Thompson, car il leur eût été impossible d’atteindre ainsi les Samoa, à moins de le faire par hasard, puisque ces îles ne sont pas par la même latitude que les points de départ. Si donc on voit sur la carte une ligne directe, depuis la Louisiade jusqu’aux Samoa, c’est, croyons-nous, une pure supposition, qui ne repose que sur le raisonnement et non sur l’observation.
Disons, du reste, que le même écrivain, pour soutenir
l’ origine malaisienne des Polynésiens, et surtout l’ancienneté de l’émigration de ces derniers, invoque particulièrement l’absence, en Polynésie, d’un alphabet pareil à celui de la Malaisie, et l’habitude qu’ont, dit-il, les Malais et les Polynésiens de donner aux lieux nouveaux, découverts par eux, les noms du pays d’origine. Voici, en effet, ce qu’il écrit à ce sujet (1) :
« La date de la migration des Malais en Polynésie n’est pas complètement tombée dans l’oubli. Des restes de quelques coutumes hindoues et juives parmi les Nouveaux- Zélandais, branche de la race polynésienne, et de l’absence complète de quelque chose de semblable aux coutumes mahométanes, on doit inférer que la migration malaie, de l’archipel indien en Polynésie, s’est faite après que l’influence hindoue eût prévalu, et avant l’arrivée des marchands et résidents mahométans venant d’Arabie. Des colonies indiennes s’établirent à Java dans le 1er siècle après le Christ (2). Suivant les annales javanaises, la première arrivée des Hindous, de l’Inde occidentale dans l’archipel indien, eut lieu vers a. d. 800 (3), et la migration mahométane dans l’archipel commença en a. d. 1278. La date de la dernière migration est probablement exacte, mais celle des Hindous, étant plus ancienne, est incertaine. On peut inférer de ces deux événements que les ancêtres malais des Polynésiens ont quitté l’archipel indien aussitôt après le commencement de l’ère chrétienne, et certainement avant a. d.
« La grande différence qui existe entre les langages malai et polynésien permettrait de conclure qu’une séparation de plus de 10 à 12 siècles a eu lieu ; mais le Malai moderne diffère beaucoup du Malai ancien, par suite de l’introduction, par les Mahométans parmi les Malais, de l’alphabet arabe et de plusieurs mots nouveaux. Cette in*
(1) History of New-Zeeland , t. I, p. 56.
(2) Wilson, Journal Soc. Asiatique , vol. Y.
(3) Sir Raffles, Mémoires , vol. I, p. 261.
troduction d’un alphabet a une haute importance pour ce sujet puisque les colons malais fixés en Polynésie devaient l'ignorer complètement ; car pas une race polynésienne, en jugeant du passé par le présent, n’aurait oublié l’art d’écrire, si elle l’eût jamais possédé. Que les émigrants malais en Polynésie aient été privés d’un alphabet, cela est appuyé par le fait que la plus haute antiquité assignée à quelque ouvrage malai. est la venue des Mahométans dans l’archipel ; et Sir James Brooke a trouvé les Malais de Bornéo complètement privés d’alphabet.
« La conversion des Javanais au Mahométisme eut lieu dans le 13e siècle, et l’ancienne religion fut abolie en 1478. (1) »
Nous ferons remarquer d’abord la grande différence que Thompson avoue lui-même exister entre le langage malai et le langage polynésien, différence qu’il explique, il est vrai, en disant que le Malai moderne diffère beaucoup du Malai ancien. Son observation est certainement exacte quant au Malai vulgaire, qui n’est* aujourd’hui qu’une sorte de langue franque ; mais est-elle aussi juste quant au Malai parlé par les hautes classes ? Nous ne le croyons pas, et nous avons fait voir pourquoi ailleurs.
Toujours est-il qu’il fait, de l’absence de l’alphabet en Polynésie, un argument favorable au peuplement de cette contrée par les Malais, tant il est vrai qu’en pareille matière, il est possible de faire parler les faits, comme tant d’écrivains font parler les chiffres dant leurs statistiques. Cette absence de l’alphabet malai en Polynésie tient à une cause beaucoup plus simple, puisqu’elle n’est due qu’à la provenance des Polynésiens d’une contrée toute autre que la Malaisie.
Nous ne nous arrêterons non plus ici à la date reculée que Thompson donne à l’émigration malaise vers la Polynésie, car pour nous, cette émigration n’a pu avoir lieu. Nous ferons seulement remarquer qu’il nous paraît être le premier à avancer que la date des migrations n’est pas complète-
(1) Crawfurd, History of the Indian archipelago.
ment tombée dans l’oubli. Elle l’est si bien, que pas une des nombreuses traditions qu’on possède aujourd’hui n’y fait allusion et n’aide en quoi que ce soit à la découvrir. On verra plus tard que certaines de ces traditions font même suivre aux émigrants une route toute autre que celle qu’ils auraient eu à parcourir en venant de la Malaisie. Toutes d’ailleurs s’accordent à montrer que c’est par voie de migrations que les îles polynésiennes se sont peuplées.
Ajoutons que si Thompson ne s’appuyait que sur quelques restes de coutumes hindoues et juives, pour considérer les Nouveaux-Zélandais comme des descendants de Malais, il semblerait, jusqu’à un certain point, avoir raison, car le nombre des coutumes juives surtout, est vraiment considérable à la Nouvelle-Zélande et dans tout le reste de la Polynésie : on y trouve particulièrement l’usage des ablutions, de la circoncision, de l’année lunaire, des villes de refuge, etc. Mais la plupart de ces usages ne sont pas ceux des Malais, et l’on sait d’ailleurs que quelques coutumes, fussent-elles même assez nombreuses, ne suffisent pas à prouver une origine commune ou une même descendance. Autrement on pourrait tout aussi bien attribuer l’origine des Polynésiens à des peuples qui, presque certainement, n’y sont pour rien, tels que les Arméniens, les Abyssiniens, les Péruviens, les Chinois, et même les Grecs, comme nous le ferons voir à la fin de cet ouvrage. On verra du reste, quand nous nous occuperons de la Nouvelle-Zélande, que Taylor avait exprimé cette opinion avant Thompson, et que c’est aussi celle de beaucoup d’autres missionnaires anglais.
Il faudrait donc admettre, si l’on acceptait l’interprétation de Thompson, que la migration malaise, partie avec une langue toute faite, aurait changé presque complètement cette langue, puisque celle de la Polynésie n’a pas plus d’une soixantaine de mots que l’on puisse rapporter au Malai, et quelques-uns à peine au Sanskrit. Or rien ne le prouve, et il est même certain que la langue polynésienne, que Thompson dit lui-même différer considérablement du Malai, n’a éprouvé que très peu de modifications depuis la découverte ; d’où il est permis d’inférer
qu’elle en avait subi encore moins, alors que les émigrants vivaient dans l’isolement. On sait, en effet, que lorsqu’une colonie se détache de la mère patrie avec sa languie toute formée, et qu’elle vit isolée, la languie du nouvel établissement n’éprouve, même à la suite d’un grand nombre d’années, que des modifications provenant de l’action toujours lente des causes locales et physiques, sur 1’organisation de la postérité des premiers colons : ces modifications sont toujours légères ; elles se bornent à des changements sans importance, n’affectant que quelques sons, quelques lettres, tels que ceux qui ont été constatés dans la languie polynésienne. Mais ce n’est point ici le lieu d’en parler plus longuement ; nous nous bornerons à renvoyer au savant travail de M. Gaussin sur les langues polynésiennes, aux vocabulaires de la Nouvelle-Zélande et de Tahiti, que nous avons traduits, et surtout aux travaux des missionnaires anglais W. Williams, John et Thomas Williams, Orsmond, Maunsell, ainsi qu’à l’ouvrage du médecin naturaliste de la Compagnie de la Nouvelle-Zélande, le Dr Dieffenbach.
En résumé, il est bien certain que c’est avec les Malais proprement dits, malgré la croyance contraire, si généralement admise, que les Polynésiens ont le moins d’analogies, puisqu’ils en diffèrent par ce qu’il y a de plus caractéristique : ils n’ont guère, avec eux, d’autres analogies que la construction de grands bâtiments communs destinés à loger les étrangers et adonner des fêtes ; la coutume si singulière, et qui existe à Sumatra, par laquelle un fils, en naissant, déshérite son père ; celle d’empoisonner l’eau avec une certaine plante pour pêcher le poisson, et quelques autres encore. Ces analogies ne sont certes pas suffisantes pour qu’on puisse y voir une preuve sérieuse de la descendance malaisienne des Polynésiens ; nous avons déjà montré qu’elles n’appartiennent qu’à une sorte de fonds commun des peuples, de même que certains usages, certaines croyances, etc. (1).
Quant au témoignage en faveur du peuplement de la Polynésie par les Malais, que Thompson trouve dans
(1) Yoy. ci-dessus, 1er vol., p. 449 et suiv.
l’habitude qu’ont les Malais et les Polynésiens de donner aux lieux nouveaux, découverts par eux (1), les noms anciens qui leur sont familiers dans leurs pays d’origine, nous dirons que ce témoignage prouve, au contraire, d’une manière presque certaine, que les noms n’ont pas été donnés par des émigrants malais.
C’est ainsi que Thompson cite, entre autres, comme analogues aux mots polynésiens Samoa et Savaii , les mots de l’archipel indien : Sama , Samoa , Sammow , le premier malais, et les deux autres, appartenant à une petite île située à l’extrémité sud de Timor.
Il est même frappé de l’analogie des noms Sumbava, Java et autres, de même que de celle présentée par le nom de Sumatra , nom dont l’origine, dit -il, est inconnue.
Pour nous, qui avons passé tant d’années en Polynésie, et qui avons vu la plupart des peuplades des îles dont il donne les noms, nous ferons l’aveu, qu’excepté le mot Samoa qui serait, d’après lui, le nom d’une petite île près de Timor (2), nous ne voyons pas que les autres aient la moindre ressemblance avec ceux des Polynésiens. Il est certain, du moins, que, malgré notre attention, nous n’avons jamais rencontré de mots parfaitement analogues, pas plus, du reste, que nous n’avons trouvé les analogies que Thompson, comme tant d’autres, dit exister entre le Malayou et le Polynésien, bien qu’il reconnaisse, ainsi qu’on vient de le voir, « qu’il y a une grande différence entre les deux langages. »
Mais, si nous n’avons pas rencontré, en Polynésie, des mots qu’on pourrait considérer comme les analogues de ceux qu’il cite dans l’archipel indien, nous croyons avoir découvert, par contre, que ces mots ne pouvaient y être qu’excessivement rares, puisqu’ils appartiennent, non à la race
(1) On lit, p. 55 : « Cette coutume des Malais et des Polynésiens de donner aux lieux nouveaux des noms semblables à ceux de la contrée d’où ils venaient, est la preuve que la route vers la Polynésie, que nous venons de tracer, est la seule exacte. »
(2) Probablement Si mao : l’erreur serait donc de lui.
polynésienne, mais bien à la race mélanésienne qui, à en juger seulement par lés noms de localités, a du être la première occupante de Timor, et a dû fournir les populations habitant aujourd’hui les îles Fiji, sur les limites occidentales de la Polynésie. Le mot Sumatra , lui-même, ne semble pas faire exception.
En effet, que l’on jette les yeux sur les mots cités dans le consciencieux travail de Freycinet (1), et l’on verra que ces mots ne sont ni Bouguis, ni Macassarais, ni Alfourous, ni Javanais, ni même Malais. Beaucoup d’entre eux, au contraire, existent dans la langue des Fiji, particulièrement les noms de lieux qui, comme on le sait, ne disparaissent pas et conservent le souvenir de la population qui les a imposés. Tels sont les noms des montagnes : Fatoumé , Fateleou , Bolerata , Korrara ; les noms des rivières : Koupang , Chamarro ; ceux des baies et des anses : Bolerata , Binino , Seterama, Mena ; ceux des provinces : Bello , Vaïquenos , etc. Or tous ces mots se retrouvent dans le langage des îles Fiji, pourvu toutefois que, le plus souvent, on les décompose.
Il en est de même pour les noms timoriens des capitales du pays : Balïbo , Barike , Bebiko , Bibilouta , Bibisoussou , Dakolo , Damara , Dilé, Kaïkassa , Kaïlako , Kaïmoau , Koutoubava , etc.
Nous pourrions, en outre, extraire de l’ouvrage de Freycinet une foule d’autres mots qu’il donne comme timoriens, et qui se retrouvent identiquement semblables dans le langage fijien : laga , leki, luka , sarosaro , suaï , hacanassi , sika, saou, delà, baca , lobe , fce/ca, taZaï, kama, etc. (2). Mais il est inutile de nous étendre plus longuement sur ces recherches linguistiques.
Nous allons, du reste, prouver notre assertion, en montrant que les mots cités par Thompson, qui, pour la plupart
(1) Voyage de VUranie , t. II, p. 553.
(2) Voir, pour la signification de ces mots, le Dictionnaire Fi jien-Anglais du Rév. missionnaire anglais Hazlewood, imprimé aux Fiji en 1850.
n’appartiennent pas au Malai moderne, se retrouvent dans le langage des îles Fiji.
Si, en effet, sama est bien un mot malais signifiant : comme, semblable ; si sama-sama, signifie, en Malayou, ensemble ; nous voyons aussi qu’en Fijien :
Sama , signifie : balayer, sarcler, nettoyer, élaguer ; tailler, frotter avec la main ;
Sa, signe du temps actuel, compagnon, ami, chevron de maison ;
Mo , signe du mode impersonnel ;
A , signe du temps passé, article, etc.
Moa , n’existe pas, mais bien mua , extrémité d’une chose ;
Samoa , semble ne pas exister non plus en un seul mot, mais on trouve ce mot joint à un autre dans Samo samoa , boueux.
Samu , frapper, généralement avec un gros bâton ;
Samuta , même signification ;
Somu , la sèche, (mollusque),
Sommow, mot cité par Thompson, n’est, ni ne peut être malai, polynésien ou fijien.
Su, en Fijien, signifie sorte de panier, filet à ouverture étroite pour prendre le poisson, éteindre le feu ;
Bava , plat-bord d’une embarcation. Si l’on remarque que les Fijiens placent, dans la conversation, un m devant le 6, on a le mot Sumbava complet.
Java , ne peut guère être trouvé, aux Fiji, que dans les mots suivants, quoique le dialecte des îles du vent emploie le j, qui ne l’est que là :
Ja , oui, conjonction,, faire, être fait ;
Va , quatre ;
Yava , subst. : le pied ; adject. : stérile comme la femme.
Sumatra , n’est pas fijien sous cette forme ; nous venons de voir la signification de Su ; mais ma et matra n’existent pas aux Fiji. On y trouve au contraire
madra qui veut dire vieux, usé, en parlant surtout des vêtements. Or, on sait que ce mot est souvent écrit Sumadra et Samoudra (1).
En résumé, si telle n’est pas la véritable étymologie de ces différents mots, il faut du moins reconnaître que ceux cités par Thompson sont loin d’être polynésiens.
Ce serait donc la confusion faite par Thompson entre le langage malai et celui de la Polynésie vraie, qui lui aurait fait regarder à tort, comme un témoignage favorable à son opinion, les quelques mots analogues cités par lui.
Après cela, il est bien certain que les Malais, comme les Polynésiens, et comme la plupart des peuples, avaient l’habitude de donner les noms de leur pays aux contrées qu’ils découvraient ou qu’ils occupaient. Tous les ethnologues savent que les Polynésiens ont procédé de cette façon pour un certain nombre d’îles, habitées ou non par une autre race ; mais ils ne leur ont appliqué que des noms purement polynésiens, quoique quelques-unes, sinon toutes, dussent être déjà dénommées par- les habitants primitifs : C’est ainsi qu’ils ont donné les noms de Tukopia , Anuta , Fataka , etc., à des îles qui étaient probablement désertes à leur arrivée, et qu’ils ont appelé Mare , Lifu, Uvea , Futuna , etc,, d’autres îles qui étaient déjà occupées et presque certainement dénommées par la race mélanésienne. Futuna est l’île Erronàn, l’une des Hébrides les plus Sud, l’une des îles Horn découvertes par Lemaire et Schouten, ainsi que l’une des îles Tunga ; Mare, Lifu et Uvea, sont les îles Loyalty, séparées de la Nouvelle-Calédonie par un canal qui n’a guère
(1) Sumatra, d’après un texte malais traduit par M. L. de Rosny, ( Notice sur les îles de l’Asie Orientale, extraits d’ouvrages chinois et japonais. Impr. impér., 1861, p. 75.), aurait été fondée par un pêcheur nommé Marah-Silou, devenu roi de Pasey, avec le titre de Melek-el-Saleh. Marah-Silou, ayant été un jour à la chasse, avec son chien Si-Passey, arriva sur une butte de terre où il aperçut une fourmi grande comme un chat. Il vit là un présage l’engageant à s’établir dans cet endroit. Il y bâtit donc son palais, et, en mémoire de la fourmi qu’il avait vue, il nomma la localité Samoudra , mot qui signifie a. la grande fourmi. »
plus de vingt-cinq lieues. On sait que les colons polynésiens venant se fixer dans ces îles, étaient partis de l’île Wallis (Uvea),et on rapporte généralement ce fait à près d’un siècle. Mais toujours est-il que ces noms, excepté Lifu, sont purement polynésiens, et n’ont rien de malais. Ainsi :
Anuta : — anu, ,froid ; ta v. subs. pron. etc.
Tu-ko~pia : — tu, il y a, être ; ko, préfixe devant les choses, bêclier ; pia exsudation gommeuse.
Fataka : — fata , en Tahitien, autel, empiler du bois pour le feu ; ka , brûler ; particule, préfixe.
Mare : — toux, tousser, à la Nouvelle-Zélande et à Tahiti.
Uvea : — Tu, arriver par eau, être ferme ; wera, chaud, être chaud; ueha, appui, support.
Futuna : — hu , silencieux, marais, boue ; tuna, anguille.
On a dit que le mot lifu, était fijien; mais il ne l’est pas plus que polynésien, car les Fijiens ne se servent pas de la lettre f. Il ne pourrait guère être d’ailleurs que le mot liku des Fiji, lequel est le nom donné à une certaine manière de se coiffer chez les femmes fijiennes ; ou bien encore le mot levu, qui y signifie grand, mais qui aurait été transformé par l’euphonie polynésienne. Dans ce cas, le mot d’origine première aurait, jusqu’à un certain point, été conservé.
Nous pourrions citer encore quelques autres noms de localités appliqués par les émigrants polynésiens en souvenir de leur pays, tels que Rotuma , Lefuka, Uporu, etc. Mais il est inutile d* insister davantage sur ce sujet.
Nous venons de montrer que les mots cités par Thompson sont plutôt des mots fijiens que des mots polynésiens. Nous ajouterons ici (qu’il existe une analogie assez grande entre plusieurs mots des îles Sumbava et Fiji ; que cette analogue est beaucoup moins apparente entre un certain nombre de mots de Mindanao comparés à ceux des îles Fiji ; qu’il existe des différences et des analogies dans les langues Malaie, Tagalog, Fijienne et Maori. Il suffira, pour s’en convaincre, de se reporter aux tableaux comparatifs que nous avons insérés à la fin de ce chapitre.
On remarquera que la numération de Sumbava est entiè-
renient malaise, tandis que celle de Mindanao se rapproche davantage de la numération des Fiji, qui a la plus grande analogie avec la numération polynésienne. Celle des Tagals est pour ainsi dire toute malaise.
Enfin la comparaison de plusieurs mots papous, fijiens et de Mindanao montrera quelques analogies, mais un bien plus grand nombre de différences.
1864-1866. — Après M. Thompson, et en s’aidant de son témoignage, un des maîtres de la science en France, a, lui aussi, soutenu l’origine malaisienne des Polynésiens. Quoiqu’il n’ait pu émettre que des idées théoriques, l’importance de ses travaux à ce sujet est telle, que nous ne croyons pas pouvoir nous dispenser de nous arrêter longuement à l’examen de ses assertions. Les laisser passer inaperçues serait, à notre avis, contribuer à entretenir des opinions erronées.
Ce savant est M. de Quatrefages qui, en 1864, a d’abord publié dans la Revue des Deux-Mondes un premier travail sur les Polynésiens (1), et qui, après l’avoir augmenté, l’a fait paraître en un volume in-4° à la fin de l’année 1866 (2).
Pour M. de Quatrefages il ne semble exister, dans l’humanité toute entière, que trois types fondamentaux : le type blanc, le type noir et le type jaune ; et le savant professeur n’admet qu’un seul lieu de création et qu’un seul berceau de l’espèce humaine, l’Asie central e, patrie générique, admise aussi par les écrivains religieux, les savants, les poètes, et même les historiens.
Il admet également, ainsi que nous l’avons déjà vu quand nous nous sommes occupé particulièrement des Malais, que les habitants de la Malaisie forment deux familles : la première, qu’il appelle famille ou race malaisienne ; la deuxième, famille ou race polynésienne. Ces familles sont formées des mêmes éléments, dans des proportions un
(1) Revue des Deux-Mondes, février 1864 .
(2) Les Polynésiens et leurs migrations . — Paris, Arthur Ëertrand;
Yoir aussi : Comptes-rendus de V Académie des sciences, vol. LXIII,
p. 813 à 816 ; — Séance de l’Institut du 12 novembre 1866 ; ~ Avenir National du 27 novembre 1866, etc.
peu différentes, et c’est de la première qu’il fait descendre la dernière.
Or, pour lui, la race polynésienne n’est qu’une race mixte, c’est-à-dire une race qui ne se rattache directement à aucun des trois grands types fondamentaux.
Tout indique, en outre, dit-il que la race polynésienne est une race métisse, c’est-à-dire formée par voie de croisement entre des populations fort différentes par leurs caractères physiques.
Enfin il trouve que l’ensemble des faits montre, dans cette race, le produit d’éléments empruntés aux trois types fondamentaux : blanc, nègre et jaune (1).
Résumant son étude, M. de Quatrefages dit : « La race polynésienne présente un ensemble de caractères tenant à la fois du blanc, du jaune- et du noir ; mais la part qui revient à ces éléments ethnologiques est très différente. L’élément jaune ne s’accuse guère que par la couleur : il semble influer assez peu sur les traits. L’élément noir agit sur les traits, sans doute aussi sur la forme du crâne ; quelquefois il ressort presque à l’état de pureté, comme dans le Néo-Zélandais, dont Hamilton Smith a reproduit le portrait fait à Londres. C’est encore à lui qu’il faut probablement attribuer la disposition à friser que présente la chevelure. Toutefois l’élément qui domine de beaucoup, au moins dans une partie de cette population, c’est l’élément blanc. Pour s’en convaincre, il suffit de parcourir les atlas de voyages, et en particulier ceux qui complètent les ouvrages de d’Urville et de ses compagnons. »
Puis il ajoute : « Ce mélange de caractères, cette fusion d’éléments anthropologiques chez les Polynésiens, ne les rattachent pas uniquement aux populations blanches, jaunes ou noires pures, qui ont fourni ces éléments, mais les rapprochent, surtout par les traits généraux, d’une grande formation ethnologique, dont la nature ne paraît pas avoir
(1) On sait que M. Vivien de St-Martin a été l’un des premiers à émettre l’idée qu’une race blanche s’établit anciennement dans les îles de l’Océanie : cette opinion a eu un écho au sein de la Société de géographie de Paris. (V. Bull, de février 1872.)
été justement appréciée par la plupart des anthropologistes: je veux parler des populations malaises, étendues, on le sait, depuis Madagascar jusqu’à l’extrémité des archipels indiens. »
C’est donc, comme on voit, aux populations malaisiennes qu’il rattache les Polynésiens : ce qui le prouve, c’est que, avec Haie, il fait partir ces populations de l’île Bourou, dans les Moluques, d’où elles se rendent dans les îles polynésiennes. Nous n’examinerons point ici cette opinion, puisque nous devons forcément y revenir quand nous passerons en revue toutes celles émises sur la marche des migrations ; nous l’indiquons seulement, en passant, parce qu’elle met hors de doute la croyance de l’auteur à la venue des Polynésiens de la Malaisie.
Mais ce n’est point aux Malais proprement dits que M. de Quatrefages attribue l’origine des Polynésiens. C’est, comme on a vu, à ce qu’il appelle, avec quelques ethnologues, les Malaisiens : cette désignation, inventée par ceux qui n’avaient pas une idée bien nette de la variété des populations de la Malaisie, est, du moins, on ne peut plus élastique, car elle s'applique aussi bien aux Bouguis, aux Touradjas, aux Battaks et aux Dayaks, qu’aux Alfourous de la plupart des îles malaisiennes, et aux Malais eux-mêmes.
Si M. de Quatrefages ne dit pas nettement à laquelle de ces populations est plus spécialement dû, selon lui, le peuplement de la Polynésie, il est, toutefois, permis de conjecturer, d’après les autorités qu’il invoque le plus souvent, que c’est aux Bouguis, ou tout au moins aux Touradjas, habitants de Célèbes, comme d’Urville était disposé à l’admettre ; ou bien aux Alfourous de Bourou, puisqu’il adopte, d’un autre côté, l’opinion de Haie qui fait de cette dernière île le lieu d’origine première des Polynésiens. Nous savons déjà que quelques-unes de ces populations ont, en effet, de grands traits de ressemblance avec les Polynésiens ; mais nous avons montré, en même temps, qu’un pareil fait prouve plutôt le contraire de ce qu’on en a conclu.
Toujours est-il que, pour soutenir ses prémisses et dé-
ii. 8.
montrer que les Polynésiens sont des émigrants de la Malaisie, se transportant dans toute l’Océanie et jusqu’à la Nouvelle-Zélande, M. de Quatrefages s’appuie à la fois sur les caractères physiques, et particulièrement sur ceux fournis par les os, sur les mœurs, sur les coutumes, la religion, les traditions, et sur la linguistique elle-même. Mais, comme M. Haie, c’est surtout en se servant de l’analogie du langage qu’il établit la parenté des deux peuples. Aussi, avance-t-il avec lui, qu’une seule et même langue est parlée depuis Madagascar jusqu’à l’îlede Pâques (1), et qu’elle forme une seule famille linguistique qu’il appelle, avec les Bopp, les Balbi, Haie et autres, la famille des langues malayo-polynésiennes. Cette famille, dit-il, se partage, à son tour, en deux groupes naturels, celui des langues malaises et celui des langues polynésiennes, parlés, le premier de Madagascar aux Philippines, l’autre dans toutes les îles de la mer du Sud (2).
On sait, aujourd’hui, que c’est une erreur, signalée depuis longtemps par les ethnologues et qui l’a même été, redirons-nous, par l’un des écrivains que M. de Quatrefages cite le plus souvent, par de Rienzi. Ce dernier dit textuellement, en paraphrasant, suivant son habitude et sans indiquer la source, une partie des paroles de Balbi (3) : a Plusieurs géographes et philosophes ont répété que tous les peuples de race malaise parlent, depuis Madagascar jusqu'à l’île Waïhu, des dialectes d’une seule et même langue, et que cette langue est le Malayou ; mais cette erreur, tant de fois répétée, n’en est pas moins une erreur. » On a vu que c’était l’opinion de Balbi, Lesson, etc.
(1) Ouvr. cité, p. 18 ; Revue des Deux-Mondes , février Î864, p. 529, et l’ Espèce humaine , p. 321.
(2) Ainsi on lit en note : « Cette identité de la langue malaise et des dialectes parlés dans toutes les îles du grand Océan Equinoxial n’a échappé à aucun des voyageurs modernes accoutumés à observer et à comparer. » Et ailleurs, Revue des Deux-Mondes , p. 531, il appelle ce fait un « fait capital. »
(3) Langues Océaniennes , p. 231.
Pour étayer son opinion, M. de Quatrefages fait d’ailleurs remarquer, comme l’avait fait Thompson, (1) que, comme toujours, c’est surtout la grammaire, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus fondamental dans le langage, qui établit, entre ces deux groupes de langues, des relations intimes, et que le vocabulaire n’y entre que pour une très faible part : ce qui, d’après lui, a fait parfois tirer des conclusions évidemment inexactes. A cette occasion, il cite Crawfurd qui, n’ayant trouvé que 85 motsmalais sur 5254 motsmaori, et 74 mots malais ou javanais, sur 6123 mots des Marquises et des Sandwich, eut, dit-il, le tort de tirer de ce petit nombre un argument pour nier le rapprochement généralement admis.
Il indique ensuite, mais inexactement, comme nous le ferons voir ailleurs, le nombre des lettres composant l’alphabet polynésien, et il conclut enfin que « l’étude de la linguistique, d’accord avec les résultats que fournit l’observation des caractères physiques, conduit à ne voir, dans l’ensemble de ces populations, qu’une grande formation anthropologique. »En un mot, lalinguistique et les caractères physiques lui démontrent la réalité des rapports ethnologiques qu’il trouve exister entre les Malais et les Polynésiens.
Yoici, en effet, ce qu’il a dit à ce sujet (2) : « Les caractètères physiques et linguistiques relient évidemment ces| deux races. C’est là un fait sur lequel Haie a insisté avec toute l’autorité que donnent à sa parole ses immenses travaux. Envisageant la question surtout au point de vue phi- ! lologique, il a montré la langue polynésienne se décompo- I sant au fur et à mesure qu’on s’éloigne des régions occi- : dentales et qu’on s’avance vers l’Est* Dans l’ouvrage /
(1) Thompson, partisan, comme on a vu, de l’origine malaisienne, dit, en effet, p. 79 : « L'identité des mots du dialecte polynésien et la construction grammaticale prouvent l’origine malaie des langues polynésiennes, bien que plusieurs écrivains, qui regardent plus aux mots qu’à leur structure, lé nient et oublient, en raisonnant à ce sujet, que le langage malai moderne est très différent du Malai que parlaient les émigrants qui ont colonisé Shingapoura et la Polynésie. »
(2) Les Polynésiens^ te., p. 81.
remarquable qu’un de nos compatriotes, M. Gaussin, a consacré à la langue polynésienne, ce résultat est pleinement confirmé. En outre, certains traits de mœurs, certaines coutumes, qu’on trouve seulement en germe dans les archipels les plus occidentaux, se développent de l’Ouest à l’Est, de manière à accuser une marche analogue des populations. »
Pour établir la parenté des Malaisiens et des Polynésiens, M. de Quatrefages ne se borne pas aux divers témoignages précédemment indiqués, il invoque encore à l’appui ceux de plusieurs voyageurs et particulièrement de M . Earl, qui a longtemps résidé dans ces contrées. Ces témoignages ont pour lui une grande importance.
11 cite d’abord, de ce dernier auteur, le passage suivant : a Quant aux Dayaks de Bornéo, dès nos premiers rapports avec eux, je n’ai pas douté qu’ils ne soient Polynésiens ; malheureusement, lorsque j’eus reconnu que le dialecte des Dayaks était décidément polynésien, je ne me donnai pas la peine d’en recueillir un vocabulaire. »
Dans le deuxième passage cité par M. de Quatrefages, Earl dit, en pariant des Timoriens, et tout en faisant des réserves relativement au mélangée de certaines tribus avec la race nègre (papoue) : « C’est évidemment une race polynésienne pure, ressemblant extrêmement à la race brune des îles de la mer du Sud par les coutumes, le langage et les caractères personnels (1). »
Dans le troisième passage cité, Earl ajoute : « Dans tout l’archipel, les tribus montagnardes de la race polynésienne ont le teint plus clair que les tribus de la plaine. Ainsi, tandis que les Dayaks de la plaine ressemblent aux Malais et aux Bouguis par leur aspect physique, ceux de l’intérieur ont une ressemblance frappante avec les tribus montagnardes de Manado et de Célèbes (Touradjas), avec les tribus de Bencoolen, dans l’ile de Sumatra, avec les na-
(1) On sait que les Anglais appellent race brune, brovvn , la race polynésienne ; le nom de black, noire, étant donné par eux à la race mélanésienne.
turels de Nias et des îles Poggi, et enfin avec les Timoriens les plus clairs. »
Pour montrer enfin que l’étude des mœurs et des usages conduit toujours à la même conclusion, M. de Quatrefages invoque jusqu’à de Eienzi, « l’homme, dit-il, qui a vu luimême la plupart des contrées dont il s’agit. » Il en cite le passage suivant : (1) « Nous ne finirons pas ce chapitre sur Timor, sans faire remarquer une conformité frappante entre plusieurs usages des indigènes et ceux de diverses races polynésiennes, et peut-être de quelques tribus de P Australie. Les plus extraordinaires sont le tatouage par incision, le salut par l’attouchement du nez, l’échange des noms avec l’étranger dont on veut faire son ami, le massage comme remède médical, les bracelets de coquilles, l’aplatissement du nez des enfants, la manie de teindre les cheveux en couleur rousse et d’autres usages, (2) »
En résumé, tout en ne prétendant pas confondre ou identifier les races malaisienne et polynésienne, M. de Quatrefages ne les compose pas moins des mêmes éléments, en proportions différentes, il est vrai, et il attribue l’homogénéité et les caractères propres des Polynésiens aux circonstances spéciales dans lesquelles ils se sont trouvés, et aux conditions générales presque identiques de leur existence, pendant que les Malais étaient modifiés par une foule de causes. Pour lui, en un mot, les Polynésiens ne sont que des Malaisiens se transportant en Polynésie et s’y fixant.
Telles sont donc les idées de M. de Quatrefages à ce sujet : nous dirons de suite qu’elles ne reposent, en partie, que sur des caractères et des rapports inexactement observés, et sur des témoignages qui sont, pour ainsi dire, sans valeur, ou qui, parfois même, en ont une toute opposée à celle qu’on leur donne.
En effet, les caractères physiques que M. de Quatrefages donne aux Polynésiens, non-seulement ne sont pas exactement ceux de la race polynésienne, mais ces caractè-
(1) Les Polynésiens, p. 20.
(2) Océanie pittoresque, p. 209, t. I.
res diffèrent beaucoup de ceux des Malais et de ceux des populations javanaises. En outre, tous les ethnologues connaissent aujourd’hui les différences crâniennes qui séparent les Polynésiens des Malais et des Javanais. Il en est de même des coutumes et des usages. Enfin ces diverses populations diffèrent également par le langage, contrairement à ce qu’on ne cesse de dire, puisqu’il n’y a de rapports qu’entre quelques mots réciproquement adoptés, ainsi que nous l’avons fait voir. S’il y a quelque ressemblance entre les Polynésiens et quelques autres populations de la Malaisie, ce n’est absolument qu’avec celles que M. de Quatrefages appelle malaisiennes, et cette ressemblance prouve plutôt elle-même que ces dernières sont les descendantes des premiers.
Nous avons précédemment fourni les preuves de ces assertions : nous nous bornerons donc ici à quelques observations qui aideront elles-mêmes à confirmer encore l’opinion du lecteur.
Certainement, ainsi que le dit M. de Quatrefages, on regarde généralement la grammaire comme ce qu’il y a de plus fondamental dans les langues, et la grammaire des Polynésiens se rapproche, par plusieurs points, de celle des Malais. Mais il n’est pas moins vrai que, pour juger de l’analogie des languies, il ne faut pas se borner à comparer leurs grammaires, mais étendre la comparaison à leurs vocabulaires ; il faut surtout que ces moyens soient employés ensemble, car, pris isolément, ils donnent parfois les résultats les plus erronés. C’est ainsi, par exemple, comme le dit Balbi (1), qu’en ne regardant que la grammaire seule, on trouve que le Russe a plus d’analogie avec le Latin que l’Italien ; que le Chinois en a plus avec l’Hébreu que l’Hébreu avec l’Arabe ; etc. Aussi ce philologue a-t-il donné la préférence aux mots, qui sont incontestablement la partie essentielle d’une langue, celle d’après laquelle on doit la classer. C’était l’avis du savant Klaproth, qui disait (2) :
(1) OuYf. cité, p. 19.
(2) Asia polyglotta , Paris 1823 (Vocabulaire;.
« Les racines et les mots sont l’étoffe des langues, qui reçoit la forme de la grammaire. Mais ceux-ci restent toujours ce qu’ils sont, comme le diamant, soit qu’on le taille d’une manière ou d’une autre. » Enfin c’était aussi, comme on a vu, l’opinion de Crawfurd. Nous croyons qu’il est impossible de ne pas partager la manière de voir de ces linguistes, malgré l’opinion contraire de Thompson, adoptée par M. de Quatrefages.
Comment, en effet, pouvoir admettre que la langue polynésienne, où Crawfurd n’a trouvé qu’un si petit nombre de mots usités par les Malais, puisse, sous le nom de langue malayopolynésienne, former une seule etmême famille linguistique avec la langue malaise qui diffère de la première par tous les autres mots ? Nous venons de voir que les mots pareils se réduisent à 74 ou 85, et nous avons déjà montré précédemment qu’ils ont été exagérés par l’auteur. Mais dès lors, n’estce pas avec raison que le savant anglais s’est servi de ce petit nombre de mots, à titre d’argument, pour nier le rapprochement qu’admet M. de Quatrefages avec beaucoup d’autres ethnologues ? Cela, pour nous, ne fait pas le moindre doute, et les derniers mots ajoutés par M. de Quatrefages viennent eux-mêmes appuyer l’opinion de Crawfurd. . Après avoir dit, avec raison, que les mots laïki, pifa, etc., (1) cités par lui, d’après Crawfurd, sont des mots étrangers que les Polynésiens ont modifiés ou transformés par suite des nécessités delà langue, il ajoute: « il a du en être de même pour un certain nombre de noms malais ou javanais, lorsque le Polynésien manquait des articulations nécessaires pour les reproduire. » Mais n’est-ce pas la preuve évidente que les deux langues ne forment point une seule famille? Conçoit-on, disions-nous déjà dans l’un des mémoires envoyés par nous à la Société d' Anthropologie de Paris, mémoire qui était l’appréciation des articles de la Revue des Deux-Mondes publiés par M. de Quatrefages sur les Polynésiens, conçoit-on que des Malaisiens, puisqu’on fait venir les
(1) Ces mots sont la traduction des mots rice, beef, etc. (Voir Revue des Deux-Mondes , février 1864, p. 530).
Polynésiens de la Malaisie, soient incapables, une fois en Polynésie, de reproduire les mots de leur pays ? Nous nous contenterons de répéter ici ce que nous disions alors : « vraiment c’est se contenter trop facilement de la première explication venue. » Du reste, nous avons suffisamment fait voir ailleurs que, s’il y a de grandes analogies dans la grammaire des Polynésiens et dans celle des Malais, ces analogies ne s’étendent pas à toute la grammaire, et que, excepté un certain nombre de mots analogues, très-restreints en Polynésie et plus nombreux en Malaisie, tous les autres mots diffèrent. On a vu également alors que la langue polynésienne se sert de quelques lettres qui ne sont point employées par les Malaisiens, et que ceux-ci, par conséquent, ne pouvaient les leur avoir transmises. On a vu, enfin, que les mots polynésiens ont été trouvés, en Malaisie, en plus grand nombre que les mots malais en Polynésie, et que ce fait prouve tout le contraire de ce qu’on en a conclu.
Après cela, si Haie a insisté, autant qu’il l’a fait, sur l'intimité des rapports des deux races, il doit, croyons-nous, s’être trompé et, pour nous, il se trompe certainement, quand il avance que la langue polynésienne se décompose au fur et à mesure qu’on s’éloigne des régions occidentales et qu’on avance vers l’Est : c’est tout le contraire qu’il faut dire, car c’est en se rapprochant de l’Ouest qu’elle perd de son homogénéité, et c’est en s’éloignant directement de la Nouvelle-Zélande vers le Nord-Est et l’Est, qu’elle se montre plus pure. M. Gaussin, en confirmant le résultat qu’admet M. de Quatrefages, n’a fait lui-même que répéter une erreur : ce qui le prouve, c’est que, tout en ne voulant voir dans la langue Maori qu’un dialecte porté à la Nouvelle-Zélande par des émigrants polynésiens, il n’en prend pas moins les mots maori pour types de ce qu’il appelle la langue polynésienne fondamentale.
Il résulte donc, de ce qui précède, qu’il n’existe, entre les Polynésiens et les Malais, ni analogies physiques, ni analogies linguistiques.
Quant à l’assertion que les émigrants venaient de la Malaisie, dont M. de Quatrefages trouve la preuve dans cer-
tains usages, certaines coutumes et certains traits de mœurs, qui, suivant lui, ne sont qu’en germe dans les archipels les plus occidentaux, tandis qu’il sont très développés dans les archipels les plus orientaux, elle est absolument sans valeur : les témoignages empruntés à de Rienzi prouvent plutôt le contraire. C’est moins le germe, que la dégénérescence de certaines coutumes et de certains traits de mœurs, que l’on a rencontrés dans la Malaisie et dans les archipels les plus occidentaux.
En effet, le tatouage par incisions, que de Rienzi dit exister à Timor, appartient tout particulièrement à la race mélanésienne ; il en est de même de l’usage des bracelets de coquilles, usage qui a été retrouvé, on le sait, dans les îles Fiji. Ce fait mérite d’autant plus d’être remarqué que le langage des Fijiens a la plus grande analogie, comme nous l’avons déjà dit, avec celui des premiers occupants de Timor. Il est bien vrai que quelques autres traits sont communs aux deux races, notamment la manie de teindre la chevelure en couleur rousse et noire; mais, par cela même, on n’en peut rien conclure. Ajoutons aussi que de Rienzi n’avait point vu autant de contrées qu’on paraît le croire, et qu’il n’était jamais allé aux Sandwich, à la Nouvelle-Zélande, à la Nouvelle-Irlande, et encore moins dans les îles de la vraie Polynésie ; mais seulement dans quelques-unes des Carolines, et la plupart des îles Malaisiennes. Il n’avait même probablement pas visité Timor, ainsi qu’on peut le conclure en lisant ses articles sur cette île (1), empruntés en entier aux savants Péron et Lesueur, de Freycinet et Gaimard.
Les témoignages fournis par M. Earl, témoignages qui font dire à M. de Quatrefages que « tout doute doit disparaître à leur lecture, » sont donc les seuls qui soient favorables à l’opinion soutenue par le savant anthropologiste. Mais ceux-là même ont-ils donc toute l’importance qu’on leur accorde ? Nous ne le croyons pas.
Que résulte -t-il, en effet, de la première citation de Earl ? Que les Dayaks sont des Polynésiens et qu’ils parlent
(1) Tome I, p. 209.
un dialecte polynésien. Comme lui, nous pensons qu’ils sont les descendants des Polynésiens, ce que nous avons déjà tâché de démontrer; mais nous ne croyons pas, avec lui, que leur langage, actuel du moins, soit polynésien. Tout ce qu’on sait de cette langue prouve, au contraire, qu’elle est plus malaie que polynésienne, et c’est ce que Balbi particulièrement a établi dans son immense travail ethnographique (1). Tous les mots cités par lui montrent, en effet, que le plus grand nombre a plus d’analogie avec le Malayou qu’avec le Polynésien, et que la langue dayaque, comme beaucoup d’autres de la Malaisie, n’a surtout d’analogie avec le Polynésien que par les mots de la numération (2). De Rienzi, on l’a vu, n’a porté le nombre des mots polynésiens trouvés dans la langue des Dayaks qu’à une centaine, bien qu’il regardât le Daya comme la langue mère du Polynésien et que, pour lui aussi, les Polynésiens fussent les descendants des Dayaks originaires de Bornéo. Les quelques mots suivants, s’ils appartiennent réellement à la langue dayaque (3), montreront les analogies et les différences existant entre cette langue et le Polynésien, le Fijien et le Basa-Krama,