‹ Les pontifes de l'ancienne RomeChapitre 3 sur 117 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

La ôociété romaine^ au moment où elle appannit dans rhistoire, a déjà pris sa forme définitive : son développement ultérieur la modifiera sans la changer. Elle a traversé une période de formation pendant laquelle la famille, l'État; la religion ont réglé leurs rapports mu* tuels et se sont accordés pour placer au centre de la société Tautorité absolue qui, marquée du sceau de cette triple origine, a reçu sa forme de la famille, ga force de rÉtat, sa légitimité de la religion. Cette période avait laissé de. vagues souvenirs dans la tradition qui, incapable d'analyser la lente élaboration d'où est sortie la cité romaine, en condensait les résultats dans une législation imaginaire, divisée en deux parties et attribuée à deux auteurs, Romulus, législateur* politique, et Numa, législateur religieux. Ces récits légendaires, à travers lesquels on ne peut que deviner la vérité, sHmposent

f * ORIGlNEfi.

d*eux*mêmes à celui qui cherche dans les premiers siècles de Rome l'origine et le caractère d'une institution. 11 doit les accepter dans son langage, comme les sciences naturelles acceptent certaines expressions vulgaires sans en méconnaître Vinexactitude, d'autant plus que si la critique les élimine, elle ne peut les remplacer que par des conjectures. Pour nous donc, l'époque à laquelle s'est constitué le culte oflliciel est représentée par le règne de Numa, et le nom du pieux roi sabin sera inscrit en tête de l'histoire des Ponfifes.

La tradition a eu ses raisons pour placer la législation religieuse après Torganisation politique ; elle nous fait remarquer que, si rien dans la constitution politique ne suppose nécessairement la fusion d'éléments hétérogènes au sein de la cité, le culte, au contraire, conserva toujours les traces d'une assimilation imparfaite : elle en a tiré cette conséquence que la forme politique a été fixée à une époque où l'unité nationale n'avait point encore été altérée, et la forme du culte à une époque où un élément nouveau cherchait à se réunir à l'élément primitif sans se confondre avec lui. Ainsi, le culte du dieu de la guerre, appelé Mars par les Latins, Quirinus par les Sabins, resta double : Rome eut un flamine de Mars et un flamine de Quirinus, des Salions du Palatin et des Saliens de la colline Quirinale (Palatini-Collmi); amsila confrérie des frères Arvales demeura exclusivement latine 1, comme celle des Sodales Titii exclusivement Sabine *. Ces institutions religieuses sont évidemment antérieures au rapprochement des deux races. Mais lorsque ce rapprochement eut lieu, il dut se produire une réaction réciproque et une assimilation progressive qui se manifesta par des institutions communes aux deux

(I) Ambrosch, Studienund Andcuiwigen, p. «91. A. 164. — («) Tac. Ann. I.5i. Hist. II. 96.

ORGANlSATtON Dfi l SOaÉTÉ. 3

peuples, BOit qu'elles Rissent de création nouvelle, soit C(a'elles eussent été seulement appropriées àla taille d'une société agrandie. Ce travail d'unification, attribué à Numa, ne laissa subsister de la diversité primitive que tes faibles traces indiquées plus haut; il s'acheva par la création d'un corps de théologiens chargés de conserver la constitution religieuse, et d'ouvrir les sources de la tradition au roi, chef suprême de la religion. Cette institution, qui affirmait Tunité religieuse et en assurait la durée, s'appela à l'époque historique le collège des Pontifes.

Ce ne sont paâ des considérations théoriques qui nous ont amené à considérer le collège des Pontifes comme le couronnement de l'œuvre de Numa. Denys d'Halicarnasse obligé, par son incompétence même, d'emprunter ses renseignements aux sources regardées comme les plus sûres, probablement aux vieux livres connus sous le nom de Commentaires de Numa*, dit expressément : TikevToûo^ S^riv xri^ Nofwc napazd^tcù^ fispiq-pç ùmp tûv kpwv, êv ïkax^ov ci ràv fisyiJTfiv tlapd Pwfxafctç UpoLxiiav nal i^yjGlav expvzîi. O'jtci xatà pév rihv a'ur&v âicû^exTov i(f évcç rwy tpyayv TipdiTZOvcnv , tm(7xeuaÇovTe$ tviv ^vHvnv yétfupaP, II0NTI$IKE2 Tpo^ayoptvùvxoa. 2.

Il est évident qu'à une époque où les Pontifes avaient concentré dans leurs mains toute l'autorité religieuse et dans un pays où la qualification d'antique resta toujours

(I) Mrrcklîn, Ueber die Anordnimg d. R^w. Priesl. (Her. de 5f. Tétersb, tO oct. 485*). — («) Diou.ll, 73.

4 0RIGIHE9.

un éloge, Denys n'a pu présenter leur collège comme une sorte d'appendice à la législation de Numa que sur Tautorité de documents sérieux.

Du reste, la nature même des attributions pontificales confirme ce témoignage. L'essence du sacerdoce, et sa raison d'être, est le devoir d'accomplir, au nom de la société, les actes extérieurs dont se compose le culte. Le paganisme qui, de la pluralité des dieux, avait logiquement déduit la multiplicité des cultes, devait également exiger la division des lonctions sacerdotales, La constitua tion religieuse» si elle avait pu être amenée à sa perfection idéale, aurait donné à chacune des divinités officielles un prêtre spécialement consacré à son service. Mais, à aucune époque de leur existence, les sociétés n'ont offert aux innovations une table rase : leur développement est un enchaînement de causes et d effets qui conserve l'unilé du corps social en rattachant les unes aux autres, par les liens d'une étroite solidarité, les générations qui se succèdent. Ainsi, à Rome, la constitution religieuse ne fut pas, comme les Romains se plaisaient à le croire, une création sortie toute faite du cerveau d'un législateur tout-puissant, mais bien un compromis eatre diverses coutumes, qui, après avoir été particulières à une famille ou à une tribu, furent acceptées successivement par la société entière, et conservèrent plus ou moins fidèlement, avec cette extension nouvelle, leur caractère primitif ^ On y retrouve comme les débris des âges antérieurs. A Vorigine, l'association ne dépassait pas le cercle de la famille qui avait son culte particuUer et son prêtre, le père de famille. Bientôt, les familles se groupèrent en génies au sein desquelles la communauté d'origine était rappelée par des sacrifices communs. Le culte de chaque gens dut être desservi par tous les pères de famille appar-

(1) Th. Mommsoo^ De cotlrgiiset sodilidis lomanorum Kiel. «843.

ORGANISÂTlOir IB LA SOCIÉTÉ. 5

tenant àld^gens; ils y avaient tous un droit égal et ne pouvaient s'en dessaisir que par une fiction représentative qui n'était pas dans les mœurs du temps. Cest ainsi que se formèrent les confréries ou sodalilates : celle des Arvales, que la tradition faisait remonter jusqu'aux fils d'Acca Larentia, conservait même à ses membres le nom ée frères (fratres Arvales). On vit enfin des génies^ rapprochées par l'analogie de leurs cultes, s'associer et combiner pour la première fois des éléments hétérogènes. Rome possédait encore, à l'époque historique, une confrérie double, les {Germajii) Luperci Fabiani et Quinctiliani, composé binaire qui rappelle les premiers essais d'asso-ciation tentés en dehors du domaine purement naturel circonscrit parla consanguinité.

Ce pas une fois franchi, le mouvement qui tendait à organiser la société ne connut plus d'entraves ; l'apparition des curies, groupes compactes de gentes, inaugura une nouvelle ère. Cette fois, les pères de famiHo durent déléguer leurs droits et leurs devoirs reUgieux à un prêtre qui reçut un caractère sacerdotal permanent. Avec les curiones commence le sacerdoce proprement dit. Enfin la tribu apparaît : elle a aussi un culte commun à tous ses membres, mais plus simple, car il ne s'adresse qu'à un petit nombre de divinités universellement reconnues. A chacune de ces divinités est consacré un flaminej le prêtre par excellence, le sacrificateur de profession, dont le soufûe allume la flamme sur les autels. Le sacerdoce avait pris sa forme définitive.* Cette forme devint même exclusive, au point que les confréries et les curies prirent aussi des flamines pour intermédiaires entre elles et la divinité ^.

La société a pourvu aussi bien que possible aux exigences du culte ; les additions postérieures ont pour but

(l)Paul, p. 64.

€ OBIGINSS.

de rattacher la religion à TÉtat par des mstitottons qui apparlierinent à la fois à Tordre religieux et à Tcf dre politique. Ainsi, les actes de la vie publique reçoivent unecouisécration religieuse par le moyen des augures ; le droit dj^s gens est mis par les fétiaùx sous la protection des di^ux» Ces fonctions nouvelles ne furent point conAées à des individus isolés, mais à des collèges, parce qu'elle» touchaient de trop près aux intérêts politiques pqur que les diverses parlées ou tribus de TÉtat roDonçassent 4 se faire représenter d^os de semblables occurrences ; et en outre, parce que la forme collégiale était èminem-î ment propre à assurer la perpétuité et rintégrité de la tradition. Les ai:|gures et les fétiaux furent institués dans un but déterminé, et pour satisfaire un besoin qui dut se faire sentir de bonne heure c\\e^ les Romains, le besoin de recommander toutes leurs entreprises à la bien^r veillante attention des dieu^. Aussi la science augurale passe pour avoir présidé à la fondatiqn de Rome elle-* même. L'institution du collège des Pontifes suppose, au contraire, un esprit d'ordre et de régularité qui n'appar-? tient point aux sociétés naissances. La mission des Pon-f tifes était, en effet, de fixer la tradition religieuse, les cou* tûmes qui tenaient lieu de l^islation, enfin, toutes les habitudes de la société, et de les préserver à la fois des innovations et de Toubli. Dépourvus d'autorité par euxmêmes, ils devaient être les conseillers du roi qui s'obligeait, en acceptant le pouvoir absolu, à reconnaître la •coi^tupqp pour loi suprême. De toutes les dignités sacerdotales, le pontificat est donc celle qui s'éloigne le plus du sacer4qce proprement dit et qui porte le plus visiblement la marque des préoccupations politiques. Aussi les Pontifes sont-ils désignés simplement, dans plus d'un pasgage ^, paf* le ti^e de sacerdoles publicù

^4) Varr.,L. 1. VI, t1.— Cic.,Pro dom. I. — TorluU. De speei., 6.

raSTITUTION DU CÔtLÉOE DES PONIIFES. 7

LatnréÂtion du poïftiA<âit, ^^e ron à justement coin* parée & celle du sêfnat ^, appartient à Une époque où la société était déjà assez fortement coustiluée pour aspirer à Timmutabilité. Dans l'impossibilité où nous som* mes de déterminer avec quelque précision cette époque, nous accepterons le récit traditionnel: NumOy dit ïitelAve *, Pontificem — Numam Marcium M. F. ex patrU bus legitf eique sacra omnia eeoscripta exsignaiaque attri^ buit^ quibus hostiis^ quibus HebuSy ad quœ tempta sacra fièrent y aiqueundè in eos sutnptus pecunia erogaretur. Cœtera quoque omnia publica privataque saa*a Pontificis scitis 5u6* fecit^ ut esset, quo consultum plèbes veniret : ne quid divini îuriSf negligendo patries ritus, peregrinosque adsciscendo^ turbaretur ; nec cœlestes modo cœrimonias^ sed justa quoqne funebria placandosque Mânes ut idem Pontifex edoceret; quoque prodigia^ fulminibus aliove quo visu mi^sa^ ^uscipe^ rentur atque curarentur.

L'interprétation littérale du texte conduirait à admettre que les fonctions pontificales furent à Forigine exercées jwir un individu, et non par un collège ; mais cette induction ne saurait être maintenue en présence des témoignages positifs de Cicéron ^, de Denys d'Hallcamasse *, de Florus ^, de Plutarque ^, et du Chronographe dô 354 ', qui tous attribuent à Numa rinstilution d'uû collège des Pontifes. Du reste, il eét facile de voit que Tite-Live regarde Numa Marcius comme le représentant d'un collège, car à partir de 449 », il parle du P. M* et ées Pontifes, sans faire aucune réflexion ; et Cependant, une innovation qui eût substitué un collège au déposi* taire unique d'une autorité si étendue, valait la peine d'êU*e mentionnée.

(I) Hûllmann, Jus Panl. p. «7. — Huschke, KHt. Jhb. p. âî>9. — Mercklin,Co pr. p. 87. — («) Liv. I, 20. — (3) Cic. De Or t. III, 19- Bep. Il, 44, — Cf. Lact. Inst. I, «1. — (4) Dion. Il, 73. — (5; Flor. I, I. — (6)P|ut,^iw. 9. -^n) CUroûogr. ap. Mamn\s. p. 6*5. -(8) Lit, III, 64.

8 > obightes.

Mais si la forme QoUégiàle est unanimement regardée • comme la forme primitive, ni.lesauteurs ni les critiques .ne s^accordent sur la composition du collège. Toute la discussion roule sur deux faits entre lesquels on a voulu voir une contradiction. Cicéron rapporta que Numa in?slitpa cinq Pontifes : « Sacris e principum numéro pontifices quinque prc^fecit ^, 3> et d'autre part, nous savons par Xite-Live * qu'avant la loi Qgulnia (300), le collège se roinposait de quatre membres. Ces deux textes, qui ont pour nous une égale autorité» peuvent être conciliés de deux manières ; ou bien, en supposant que le P. M. n'est pas compris dans les quatre Pontifes dont parle Tite-Live, ou en admettant que le nombre des Pontifes, fixé à cinq au temps ^es rois, a été réduit à quatre par la république. La première solution, préférée par Niebuhr, Huscbke, Gœttling, Hûllmann ^, est inacceptable pour quiconque préfère à l'hypothèse l'autorité, des auteurs, car de nombreux passages * prouvent surabondamment que le P. M. était toujours pris au sein du collège qui, avant l'élection, comblait le vide laissé par la mort du JP. Jif . précédent en cooptant un nouveau membre. Au contraire, il est conforme à la vraisemblance et à la tradition d'adn^ettre que, sous les rois, la présidence du cpllége appartenait au roi lui-même ?, chef suprême , 4^ la religion, qui pouvait ainsi être compté comme un des membres du collège.

Nous savons que les rois choisissaient les Vestales ^ et le Flamen Dialis ^ ; qu'ils exerçaient sur le corps sapcrdotal une juridiction disciplinsure ®, et veillaient au

(4) Cic. Bep. II, U. — («) Uv. X, «. 8. - (3) Nîebuhr, H. G. I, 336. A. m. — Huschke, Verf. d. SeiV. TuIL p. 63-6i. A. 4î. — CœUling, R. Staatsverf, p. 94. — Hullmaan, GrwndoerA p. 4î4. — (4) Liv. XXV, î. 6 XXXIX, 4H. XL, 42. — (5) Ambrosch, Stud. p: 493. A. 471. — (6) Uv. I, 3. tO. r- Dion. I, TC. 11, 61. — Plut. ÏU>m. 3. Num. \0. — (icil. l, H. —(7; Liv. I, 20. — (8) Dion. 111, lil. lV,t8. - Zonar. Vil, 81

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