CALENDRIER ASTRONOMIQUE
Les Romains des premiers siècles paraissent avoir eu sur la mesure du temps des idées et des traditionsL différentes de celles de la Grèce, et cependant, sous la pression irrésistible d'une civilisation supérieure, avoir accepté, en les dénaturant, les principes de l'astronomie hellénique. Ainsi, l'année romaine primitive aurait été une année solaire dans laquelle s'introduisit postérieurement la division en mois lunaires qui formait la base du calendrier grec. Mais, tandis que les mois grecs étaient alternativement de 29 et de 30 jours, les mois romains furent fixés aux chiffres inexplicables de 29 et 31 jours, moins peut-être par l'effet de l'ignorance que sous l'influence de la croyance pythagoricienne à Texcellence des nombres impairs, superstition dont on ne trouve point de trace dans les divisions décimales et duodécimales familières aux. Romains, et qui, si on la fait dériver du pythagorisme, a dû être importée à Rome vers l'époque de Servius TuUius.
Le calendrier primitif, basé sur un cycle de 1475 jours divisé en quatre années alternativement de d 2 et ^e 43 mois (955 + 982 + 355 + 383) ne tarda pas à se trouver en désaccord complet avec Tannée naturelle ; car
(0 Th. Mommsen, Die rômische Chronologie ^ ouf Ckieiar. 4859. Boem. Gesch. 4« éd. l, p, UO sqq.
L*ANMÉB ROMAINE AVANT CtSAR, i8<
rignorance pontificale ne savait comment corriger la différence de plus de fjrois jours qui existait entre Tannée tropique et Tannée moyenne du cycle officiel. La religion en souffrait plus que le commerce qui avait adopté pour les transactions une année invariable de dix mois, et que Tagriculture pour laquelle Tobservation limitait les erreurs de la routine. Les fêtes d'un culte qui rappelait les usages de la vie rustique devaient avoir un caractère étrange et ridicule quand elles étaient célébrées hors de leur saison. Le peuple essaya de remédier au désordre en réglementant par une loi (472) Tintercalation du treizième mois*. Enfin, il fallut recourir à la science grecque/ Lorsque la société romaine chargea les Décemvirs de lui donner une constitution définitive en combinant les usages romains avec les idées grecques, les Pontifes abdiquèrent aussi et remirent aux législateurs le soin de donner une forme nouvelle au calendrier (451).
A cette époque, Toctaétéride attique, qui avait pour base une année de 354 jours et contenait 90 jours intercalaires, permettait d'arriver à une estimation presque exacte de Tannée naturelle, car Tannée moyenne de Toctaétéride (365 jours 1/4) ne surpassait Tannée tropique que de 11'. Les Décemvirs auraient pu adopter ce cycle, mais ils préférèrent garder Tancien en le corrigeant. Il fallait pour cela le réduire de 1475 à 1461 jours, et le moyen le plus simple d'arriver à ce résultat était de retrancher 7 jours à chacune des deux années intercalaires de manière à avoir une série de 955 + 375 -f- 355 + 376 jours. Mais les réformateurs pensèrent que, leur cycle quadriennal étanf la moitié d'une octaétéride-, ils le régleraient en fixant à 45, moitié de 90, le nombre des jours intercalaires. Comme en môme temps, par respect pour le nombre iùipair, ils conser-
(4)Maor. L43,I4,
valent Tannée traditionnelle de 355 jours au lieu de Tannée lunaire de 354 jours adoptée en Grèce, il en résulta que Tannée moyenne se trouva être de 366 jours 4/4 ou trop» longue d'un jour. Ainsi, le cycle quadriennal fixé à 1465 jours se décomposa en années de 355, 377, 355, 378 jours.
Le mode d'intercalation adopté par les Décemvirs ne fut pas moins bizarre. Au lieu de conserver , aux mois ordinaires leur durée normale et de donner au mois MercedoniuSy intercalé tous les deux ans, tantôt 22, tantôt tantôt 23 jours, ils préférèrent donner à ce mois une durée invariable de 27 jours en le complétant avec 4 ou 5 jours pris sur le mois de février. Ainsi, dans les années intercalaires, février eut tantôt 23 tantôt 24 jours, et les jours supprimés étaient reportés, avec les observances religieuses qui y étaient attachées, à la fin dû mois intercalaire, de manière que mars vînt immédiatement, selon Tusage, après le dernier jour de février. Peut-être la crainte de déplacer la fête du dieu Terme (23 fév.) futelle la cause qui empêcha les Décemvirs de retrancher à février deux jours de plus dans les années intercalaires et de ramener ainsi le cycle à 1461 jours.
Les défauts de Tœuvre des Décemvirs ne tardèrent pas à se faire sentir. Il eût suffi d'un siècle de fidélité à ce système pour déplacer complètement les saisons. Les Pontifes, rentrés en possession du calendrier, le corrigèrent d'une manière relativement assez satisfaisante, cai' TécUpse de soleil, relatée à la date du 5 juin 403 ^, eut réellement lieu dans le mois de juin (21 juin 400), d'après les calculs astronomiques 2. Au bout d'un demi-siècle, le calendrier officiel avait un retard de 16 jours; e1 ce calendrier resta encore en usage pendant deux siècles sans que le gouvernement prit aucune mesure pour atténuer
(1) Cic. Rcp. ï, 46.— (2) Zech, Astronom. Untermchungeti . 4853.
l'année romaine avant césak. 233
les erreurs croissantes de la supputation du temps. Les Pontifes pouvaient en décliner la responsabilité, car le calendrier était devenu une institution légale qui ne pouvait être modifiée qu'en vertu d'une loi.
Enfin, le désordre devint tel qu'il fallut songer au remède. Les Pontifes qui, à défaut de science» avaient de l'ambition, comprirent le parti qu'ils pouvaient tirer de la situation et exigèrent, pour travailler à la réforme du calendrier, des pouvoirs absolus. La question fut soumise au peuple par le consul M. Acilius Glabrio, et la loi Acilia (191) donna aux Pontifes le droit, non pas précisément de fixer à leur gré la durée de l'année, mais de faire les intercalations habituelles dans telle année qu'ils jugeraient à propos, tandis que jusque-là les années étaient alternativement ordinaires et intercalaires. La décision pontificale devait être appliquée par sénatus-consulte^.
Nous ne savons quçls étaient les plans de réforme des Pontifes, mais il est à croire que, tout en se gardant de mettre le public dans le secret de leurs calculs, ils cherchèrent à créer un cycle qui contînt un nombre exact d'années naturelles et qui conciliât la science avec la coutume en acceptant les chiffres traditionnels de 355, 377, 378. Le problème ainsi posé pouvait recevoir deux solutions.
1** Un cycle de vingt années, composé de 11 années de 355 jours + 7 années <le 378 jours + 2 années de 377 jours, donnait un total de 7305 jours équivalant à 20 années de 365 jours 4/4.
2"* Un cycle de vingt-quatre ans, composé de 13 années de 355 jours + 4 années de 378 jours, + 7 années de 377' jours, donnait un total de 8766 jours, égal à 24 années de 365 jours 1/4. Ce dernier cycle, moins simple que le premier au point de vue mathématique,
0)Macr. I, 13, 21. Censorio. 0, d. n. 20. Cic. Dfo. VIII, 6, 5,
permettait de conserver les habitudes de Tancien cycle quadriennal en remplaçant seulement, dans Tespace de 24 ans, une année de 378 j. par une année de 355, et une autre de 378 j. par une année de 377. Ces deux solutions furent trouvées, car Tite-Live parle d'un cycle de 20 années que, probablement sur la foi des Pontifes, il attribue à Numa, et Macrobe rapporte qu'on remédia aux erreurs du calendrier décemviral en retranchant 24 jours intercalaires sur 24 ans ^.
Quoi qu'il en soif, les Pontifes obéirent en pratique à d'autres inspirations qu'à celles de la science. Les auteurs sont unanimes à signaler Tincurie ou la mauvaise foi du collège 2. € La plupart (des Pontifes), dit Censorinus^ guidés par la malveillance ou la faveur, dans le but de diminuer ou de prolonger pour un magistrat la durée de sa charge, de faire perdre ou gagner les fermiers publics sur la longueur de Tannée, intercalèrent à leur fantaisie et désorganisèrent à dessein le calendrier qu'on les avait chargés de corriger. j> Us surprenaient leurs concitoyens par l'imprévu de leurs décrets : au lieu d'annoncer les intercalations au commencen;ient de l'année, ils ne les faisaient connaître qu'aux Nones de février, quelques jours avant le commencement du mois intercalaire. Enfin, l'intercalation étant devenue une manœuvre, politique, fut plus d'une fois discutée et débattue par les partis au sein du Sénat. Les Romains ne pouvaient pas s'habituer à confier le calendrier aux savants, et le faisaient dépendre, soit de la religion, soit de la politique. Ces abus introduisirent dans la supputation du temps des erreurs telles que les fêtes de la moisson ne tombaient plus en été ni celles des vendanges en automne, et ce désarroi était d'autant plus intolérable que l'on ne gardait
(4) Li?. 1, 19^(ed. W. Weissenborn). Macr. I, 43, 13 . — (i) Cic. Iccj. II, 4f . Censorin. 80. Macr. |, 44, 4 , Amui. Marc. XXVI, 4, 42.