INFLUENCE POLITIQUE DU CALENDRIER
rencontre des jours de Nundines, dont la série se déroulait régulièrement à travers le calendrier, avec les jours comitiaux enlevait à ceux-ci leur privilège (p. 124): des fêtes mobiles ou extraordinaires pouvaient en changer quelques-uns en fériés. Les comices étaient-ils assemblés, ils dépendaient d'un caprice de l'atmosphère ou d'un augure. Jamais peut-être une nation n'a porté aussi longtemps et avec une pareille bonne foi le joug sacerdotal, forgé par la créduUté publique, maintenu et rendu plus pesant par l'accord intéressé des prêtres et de l'aristocratie. L'aristocratie, en effet, avait intérêt à retenir l'élan d'un peuple qui voulait sortir de tutelle et retrouvait dans ses assemblées la conscience de sa force : les Pontifes apportaient dans leur collège les idées d'un monde auquel ils ne cessaient pas d'appartenir et faisaient de la religion l'auxiliaire de leur parti. La lutte des idées démocratiques contre le vieil esprit conservateur, cette lutte qui domine toute l'histoire romaine et qui a transformé peu à peu toutes les institutions, n'a pu laisser le calendrier en dehors de la querelle. L'histoire des modifications peu nombreuses que subit le calendrier n'est donc pas sans intérêt pour l'hisloire générale de la répubUque. Le système des jours fastes et néfastes, tel que nous l'avons exposé, a dû être, sinon élaboré, au moins remanié et définitivement fixé par les Décemvirs, L'ensemble de la législation décemvirale ayant été soumis à Tapprobation pubUque, le calendrier fut sans doute pubUé dans ime des deux Tables supplémentaires, comme Mommsen le conjecture d'après un passage d'une lettre de Cicéron à Atticus^. Mais cette publication ne suffit pas pour familiariser la masse des citoyens avec un ensemble de prescriptions aussi compliqué. Le calendrier rentra dans les archives pontificales, sans que les Pon-»
^h) Cic. Attr VI, ^ . [Th. Mommsen, Rom. Chronol. p. 3« .]
tifes aient fait autre chose que de le laisser oublier : car, si, comme le pense Cicéron, ils cachèrent les Fastes publiés par les Décemvirs, ils ne le firent que grâce à Vindifférence publique.
Rentrés en possession du calendrier, les Pontifes ne pouvaient prétendre qu'à l'honneur de le conserver, car il ne pouvait être modifié qu'en vertu d'un sénatus-consulte. Mais le Sénat et le collège poursuivaient la même idée : restreindre autant que possible la liberté des comices, qui menaçait d'ébranler les vieilles institutions. Déjà, de temps immémorial, les Kalendes, les Nones et les Ides étaient impropres aux comices : les Kalendes et les Nones à cause de la réunion tenue par les Pontifes sur le Capitole ; les Ides parce qu'elles étaient consacrées à Jupiter et fériées *. Les désastres et l'humiliation de Rome en 389 fournirent au collège et au Sénat l'occasion d'imposer à l'activité publique une nouvelle entrave. Comme les comices centuriates, qui représentaient le peuple en armes, s'ouvraient à la façon d'une campagne par un sacrifice, le décret pontifical cité plus haut (p. 429) apportait à leur convocation un obstacle insurmontable, de sorte que ceux d'entre les jours postriduani qui étaient comitiaux, environ 24 ou 25, devinrent, simplement fastes. C'est sans doute celte innovation qui éleva le nombre des jours fastes non comitiaux à 45. L'aristocratie avait donc réussi à enlever aux assemblées populaires les jours qu'elle redoutait le plus, car les Kal., Non., Id. déterminaient une grande afûuence de peuple à Rome, et lorsque les comices étaient indiqués pour le lendemain, les habitants de la campagne restaient pour y assister.
La pubUcation des Fastes par Cn. Flavius, plus conforme à l'esprit de la législation décemvirale qu'aux vœux des Pontifes, ne changea rien aux attributions du collège,
(4) Mac! I, 15, 45. lo. Lyd. Mens. III, 7. IV, 36.
LOIS RBLATrVES kV CALENDRIER. $43
mais elle le blessa dans son orgueil et dans ses prétentions à romnipotence. Cependant Taristocratie remporta sm' ce terrain ime nouvelle victoire, avec l'approbation de ses adversaires eux-mêmes. Les Nundines, elles aussi, attiraient à Rome ime affluence considérable dont les tribuns profitaient pour convoquer les assemblées plébéiennes qui, avec le temps, devinrent les comices par tribus. Supprimer ces comices par la force était impossible depuis le plébiscite dlcilius (492) ; trouver un motif religieux pour défendre les assemblées dans des jours où les citoyens se trouvaient naturellement réunis n'était guère plus facile. L'aristocratie parvint à son but par des concessions : elle reconnut une troisième et dernière fois par la loi Hortensia (287) la valeur légale des plébiscites, et en revanche, les plébéiens consentirent à ne plus tenir lenrs comices les jours de Nundines. Un article de la loi déclara les Nundines fastes, et les enleva aux comices pour les rendre aux affaires (p. 125). Le joug s'appesantissait. La loi Acilia, dont nous avons parlé tout à l'heure, y ajouta l'arbitraire. L'intercalation étant laissée à la discrétion des PontifeS; comme l'était déjà sans doute le caractère des jours intercalaires, dut être souvent dirigée contre la liberté de réunion. La démocratie se lassa enfin de cette contrainte que les lois ^Elia et Fufia (de jure et de tempore magistratuum creandorum et legum rogandarum) avaient encore aggravée (154) ; elle demanda par l'organe du démagogue P. Clodius que les lois restrictives fussent rapportées, et en particulier que tous les jours fastes fussent désormais comitiaux. La loi Clodia (58), votée par une tourbe anarchique, ne fut prise au sérieux par personne et ne fit qu'accroître le désordre sans émanciper la société.
Enfin Césary qui s'était servi de Clodius et des démagogues pour se frayer un chemin vers le pouvoir, devenu conservateur lorsqu'il eut fait accepter sa fortune,
m LIS PONTIFES ET LA TRADITION.
rendit aux Fastes leur autorité . Il se garda bien de ranger les dix jours qu'il ajoutait à Vannée normale parmi les jours comitiaux; il les déclara fastes ^ En même temps, secondé par un sénat complaisant, il commençait à semer à travers le calendrier des fériés destinées à rappeler le souvenir de ses victoires. Ces solennités offraient le double avantage de donner à la dynastie naissante une consécration religieuse et de restreindre encore la liberté politique. Les successeurs de César suivirent son exemple, et si bien qu'au bout de trois quarts de siècle, lo calendrier comptait environ 30 fériés de plus. Claude fit de nombreuses suppressions, et sous Néron C. Cassius supplia le sénat de se montrer moins prodigue du temps des Romains ^. A Tavénement des Flaviens, il fut question de faire des économies de temps et d'argent en rayant des Fastes tous ces coûteux anniversaires inventés par l'adulation ^. Si la commission nommée à cet effet prit sa tâche au sérieux, ses travaux n'aboutirent qu'à déblayer le terrain au profit des empereurs suivants, tout aussi empressés d'inscrire dans les Fastes leurs droits à l'immortalité. Seulement il fut entendu que les fériés ajoutées pouvaient n'être pas éternelles et que les princes se remplaçaient dans le calendrier comme sur le trône.
Mais en imposant l'oisivelé au peuple romain, les empereurs s'obligeaient à le nourrir et à l'amuser. Aussi les jeux de toute espèce se multipljiaient concurremment avec les fériés, et bien que la plupart des jours qui y étaient consacrés ne portassent point le caractère des fériés (tP), on comprend que de toutes les fêtes celles qui ouvraient les théâtres et les cirques étaient les plus religieusement chômées. La république avait légué à
(1) Macr. I, 44, \t. — (î) Dio Cass. LX, 17. Tac. Ami. XIII, 41. — (3) Tac. lîist IV, 40.
MOLTIFLIGATION DES FÉRIÉS. , 245
l'empire 65 jours de jeux ; ce chiffre déjà considérable s'éleva rapidement sous les princes de la n.aison Julia-Ciaudia. Nerva réduisit le nombre des jeux, ce qui n'empêcha pas Hadrien d'en instituer de nouveaux ^ Maro- Aurèle fil la part du feu ; il rései^va 230 jours aux affaires [(lies judiciarii) et abandonna le reste à l'incurable frivoUté d'une société en décadence ^. Après lui, Seplime-Sévère, Macrîn tentèrent quelques réformes ^, mais en général le peuple était insatiable et la complaisance impériale illimitée. Les Fastes de Pbilocalus, rédigés Tan 354 après J. C, montrent les progrès effrayants de l'oisiveté. Sur les 365 jours de l'année, 175 sont consacrés aux jeux ordinaires {stati) répartis en trois catégories, les combats de gladiateurs (10 j.) les jeux du cirque (64 j.) et les jeux scéniques (101 j.). Qu'on y ajoute les solennités extraordinaires, les fêtes votives, les jours de naissance des empereurs, etc., et Ton aura une idée de l'abâtardissement d'un peuple dont la grande affaire était de s'amuser, et qui inscrivait dans ses Fastes le nombre de courses ou de lancés [missus) portés au programme officiel des jeux du cirque.
Depuis que les Fastes étaient devenus un répertoire de souvenirs monarchiques, ils n y avait plus de raison pour les soustraire à la publicité. De nombreux exemplaires furent gravés et exposés dans les lieux publics de Rome et des villes d'Italie. Nous possédons des fragments de 4 9 de ces calendriers tous publiés dans le siècle qui suivit la réforme julienne ^. Celui de Préneste avait été annoté par le docte Verrius Flaccus. Les Fastes de cette époque portent encore l'indication du caractère attribué à chaque jour par la ti^adition religieuse. Mais la suppres-
(1) Dio Cass. LXVIII,?. LXIX, 2. Eckhel.D. N. VI, p. 50î. — (2) Cailolin. Jtf. Anlon. 40. — (3; Capilolin. Peitin n. — (4) Th. Mommsen, G. 1. L. I, p. 294-
pilolin. M. Anton. 40. — (3; Capilolin. Peitin. 15. Dio. Cass.LXXVIll, • "" " - ■ . - "1.295.
sion des comices, achevant ce qu'avait commencé Tabo- Ution des legis actiones, rendit tout à fait inutile la distinction des jours comitiaux, fastes et néfastes. L'absence de documents ne nous permet pas de savoir à quelle époque les Fastes cessèrent de mériter ce nom ; trois siècles séparent les calendriers dont nous avons parlé de ceux de Philocalus (354) et de Polemo Silvius (449) qui ne portent plus les signes sacramentels. Cependant, en voyant Marc-Aurèle traduire ^ardies judiciarii l'antique expression de aies fasli, on est en droit de supposer que ce dernier terme avait déjà cessé d'être intelligible. Enfin, l'influence du christianisme, en faisant disparaître les Nundines, acheva de désorganiser le mécanisme compliqué construit jadis et dirigé si longtemps par la main des Pontifes.