ANNALES
L'étude sommaire que nous venons de faire nous a montré comment les exigences du culte public et Timperfection même d'un calendrier qui avait besoin de corrections perpétuelles, avaient fait confier au collège des Pon* tifes le soin de mesurer le temps. Le jour où les Pontifes eurent Tidée d'annoter leur calendrier et d'y inscrire à leur date les événements marquants de l'année, ce jour-là les Fastes engendrèrent les Annales.
A l'exemple des prêtres d'Egypte, de Judée, d'Argos, les dépositaires de la tradition religieuse à Rome se préoccupèrent de conserver la mémoire du passé afin d'avoir le droit de parler au nom de Texpérience, Il est possible que, dans le principe, les Pontifes aient travaillé pour euxmêmes et enfoui leurs notes dans le secret de leurs archives, mais leurs chroniques ne prirent un caractère officiel et n'offrirent de garanties d'authenticité qu'à partir du moment oîi ils les soumirent au contrôle de la publicité. ha autem Annales conficiebantur : tabulam dealbatam quolannis PontifexMaximushabuitin qua^praescriptis consulum nominibus et alim^um magistratuum, dignamemoratunotare consueverat domi militiaeque terra manque gesta per singulos dies.Cujus diligentiae annuos commentarios inLXXX libros
(1 1 J. V. Le Clerc, /)es journaux chez les Romains^ 1838. A. Schwegler, Rom. Gesch. I, p. 7-33. P. D. Gerlacli, Hist, Studien,in. p. U5-19t. G.I. Huilenian, Disputatio criticade Annalibus mf^ximis. 4855. E. Uiibner, Bie Anfiales maximi der Hômer (JJb. fur klass. Philologie, 1H59, p. 404-4U).
GARAGTÉRK DIS ANNALES. 254
veteres retulerunty eosqtie a Pontifkibus Macoimis^ a quibus fiebantj Annales Maanmos appellanmt ^. Ces documents rangés par ordre chronologique formèrent les premières assises de l'histoire romaine.
Il ne faut pas toutefois s'exagérer la valeur historique des Annales. Le temps, en les détruisant, a beaucoup fait pour leur réputation; déjà Servius se les représentait comme un résumé complet de ce qui s'était fait de plus remarquable en temps de paix et en temps de guerre, sur terre et sur mer: et aujourd'hui que la critique a déchiré le tissu légendaire jeté sur les lacunes de la tradition, nous sommes tentés de regretter outre mesure la perte des chroniques pontificales, dont il ne reste plus de fragments authentiques, et que l'on trouve citées si rarement par les auteurs anciens 2. MaisCaton, qui les connaissait, et qui comprenait la mission de l'histoire, déclarait dans son livre des Origines^ qu'il n'entendait pas s'occuper, comme l'album pontifical,. de la cherté des vivres et des éclipses 3. Caton partage un peu trop le dédain des historiens grecs pour les petites choses, mais le tour ironique de sa phrase montre le désappointement d'un homme qui a vainement cherché dans les Annales les éléments de l'histoire.
Deux préoccupations constantes, la superstition religieuse et le souci des intérêts de Taristocratie ont dû présider à la rédaction des Annales. La superstition dominante des Romains était de voir dans les accidents les plus ordinaires l'intervention de la divinité, et nous savons si les prodiges étaient chose indifférente pour les Pontifes. C'est évidemment à titre de prodiges que les éclipses figuraient dans les Annales ; les pestes, les famines y étaient signalées comme desinarques de la colère divine. Les be-
(DServ. £n, h 373. Cf. Macr. II[, 2, 17. Cic. De Orot II, n. Paul.p.426.— (DDion.l, 74. Vopisc. TaHt. i, Cic. Hep. ï, 16.11,15. Geli. IV, 5. - (3) Geil. II, 28.
i53 LES PONTIFES KT LA TRADITION.
soins de la science des expiations devaient amener spontanément les Pontifes à insérer dans leurs Annales une liste de prodiges, mais une circonstance parliculière paraît leur avoir fait un devoir d'en dresser un catalogue exact à partir de Tan 249 av. J.-C. Cette année, marquée par la célébration des premiers jeux séculaires, avait été signalée par de nombreux prodiges conime l'aurore d'un nouveau siècle dont la fin devait être annoncée par le retour de prodiges semblables. Les Pontifes, convertis à la théorie étrusque des siMes ou étapes des générations humaines ^, notèrent dès lors avec soin tous les signes par lesquels pouvait se manifester la volonté des dieux, de peur de laisser passer inaperçu le moment de la rénovation périodique 2. Cette conjecture très-vraisemblable explique pourquoi les prodiges sont si rares dans la première décade de Tite-Live, et reviennent périodiquement avec une régularité fastidieuse dans le reste de l'ouvrage : elle nous explique surtout le titre de l'opuscule d'Obsequens : € Julii Obsequentis ah anno U. C. DV prodigiorum liber {imperfeC" tus). ]f)Le compilateur, qui relevait dans Tite Live les prodiges officiellement constatés, a évidemment été averti par l'historien que la chronique authentique des prodiges commençait cette année-là, au consulat de. P. ClauMius Pulcher et de L. Junius PuUus. Les Annales pontificales, en rapprochant des événements et des phénomènes inexpliqués, ont contribué à entretenir dans le peuple romain cette croyance à l'intervention divine dans ses affaires, croyance qui effrayait son imagination, mais en flattant son orgueil, car il était fier de penser que les dieux ne pouvaient rester indifférents à la fortune de Rome.
Ce que nous savons des Annales nous permet encore d'y surprendre les sympathies aristocratiques des Pontifes. Les
(1) Censorin. M, — (î) V. J. Bernàys, Vergleichung der Wunder in denrômischen Annalen (Kb. Mus. XII, p. 436). Th. Moramsen, Episl. in Lif. perioch. p. XX.