‹ Les pontifes de l'ancienne RomeChapitre 59 sur 117 · CARACTÈRE DES ANNALES · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DES ANNALES

individus y cachent les événements, et l'attention est attirée par des noms qui s'approprient la gloire due aux efforts de tout un peuple. Nul souci de l'histoire intérieure, de ce travail incessant qui transforme les sociétés, mais dont le progrès échappe aux esprits vulgaires. C4es défauts avaient déjà frappé dans Tantiquité un esprit sérieux, Sempronius Asellio, qui disait en parlant des chroniques composées sur le modèle des Annales pontificales : (^ Hcribere.. . bellum initum quo consule et quo confectum sitet quis trtumphans introierit et eo libro quae in bello gesta sint itei^are, non praedicare aut interea quid senatus decreverit aut quae lex rogatione lata sit neque quitus consiliis ea gesta sint ; id fa-bulas pueris est narrare^ non historias scribere. d Nous nous sommes permis de faire retomber sa critique sur les chroniques des Pontifes qui devaient être plus sèches et plus superficielles encore que les ouvrages spéciaux auxquels Asellio fait allusion. Les quelques passages cités comme appartenant aux Annales soit publiques, soit particuUères, ne peuvent que confirmer cette opinion. 11 n'est pas étonnant que Caton, toujours prêt à sacrifier Thidividu à l'Etat, que Sempronius Asellio et en général les démocrates qui craignaient pour la chose pubUque les ambitions particulières, aient désapprouvé cette manière à la fois puérile et partiale d'écrire l'histoire.

Cependant, malgré ses défauts et ses lacunes, la chronique pontificale, dont la véracité était garantie par l'approbation pubUque, dut être pour les historiens une source précieuse, si les documents mis à leur disposition étaient nombreux et authentiques. Malheureusement, l'authenticité des Annales et les services qu'elles ont rendus à l'histoire sont fort contestables et le débat soulevé sur cette question par la critique semble terminé, comme il arrive toujours en ces sortes de questions, à l'avantage des sceptiques. Que les Annales aient été réguliè)*ement et authentiquement rédigées à une certaine époque, c'est ce

qui ne fait l'objet d'aucun doute : mais les Pontifes n'ontils pas cédé à la tentation de reculer dans le passé l'origine d'un usage relativement récent, et de compléter la collection en y ajoutant après coup un commencement rédigé d'après les traditions les plus probables ? Peut-on déterminer l'époque à partir de laquelle les Annales ont eu réellement le caractère d'une chronique officielle, rédigée sous les yeux d\\ public?

Tite-Live ne paraît pas les avoir eues pour guides au milieu des ténèbres qui couvrent les origines de Rome, Arrivé à Tan 389 et jetant un coup d'œil sur le chemin qu'il a parcouru, il déclare qu'il n'a pu fixer en traits plus précis les formes vagues entrevues dans le lointain des . âges, ce Res obscur ae quod parvqfi et rarae per eadem tèm" pora litterae fuere, una custodia fidelis memoriae rerum gcstarum *. y> L'incendie de Rome par les Gaulois a, selon lui, presque complètement effacé les vestiges du passé. Plus loin, à la date de l'an 360, il regarde le clou enfoncé dans la paroi de la cella de Jupiter comme un moyen de supputer les années, à la portée de ces générations ignorantes : a: eum clavum, quia rarae per ea lempora litterae erantj notam numeri annorum fuisse ferunt. H Quarante ans plus tard, au milieu de la première guerre du Samnium, il ne sait si le dictateur A. Cornélius Arvina eut mission de faire la guerre ou de présider aux jeux : a nec quisquam aequalis temporibus illis scriptor exstat, quo satis certo auctore stetur^. y> Denys d'Halicarnasse, parlant des traditions indigènes, s'exprime à peu près de la même manière : d 7ra).accç |xèv ovv cvrt <n^yypa(fe\Ji cvre loycypdicfoi èari ' Pwjiatwv cùiè dç ^. 3) Il connaît, il est vrai, quelques renseignements conservés dans les tablettes sacrées (èv tepatç déirotç), mais rien n'autorise à regarder ces tablettes comme des Annales dont l'archéologue eût parlé avec moins d'indifférence.

(4)Liv.VI,i. — (2)Liv. VU, 3.--(^) Liv. VIII, 40. - (4) Dion. I, 73.

COMMENCEMENT DES ANNAÏ.ES OFFICIEI.LRS. 255

Ces témoignages semblent prouver suffisamment que la critique cependant peu sévère de Tite-Live et de Denys ne connaissait point de monuments authentiques d'après lesquels on pût esquisser avec quelque certitude l'histoire des premiers siècles. Le désordre de la chronologie de l'époque royale, le tour quelque peu légendaire des exploits républicains du premier siècle confirment cette induction. Le premier événement que l'on trouve cité comme consigné dans les. Annales pontificales est l'éclipsé de soleil du 5 juin 403 ou plus exactement du 20 juin 400. € Alque hac in re, dit Cicéron, tanla inest ratio atqxie solertia, ut ex hoc die^ quem apud Enniu7n et in Maximis Annalibus consignatum videmus, superiores salis defectiones reputatae sint, usque ad illam quae nonis quintilibus fuit, régnante Roniulo i. Ce texte, pris dans son sens naturel, comme l'entendent Niebuhr, Schwegleret Mommsen, ne permet pas de douter que Cicéron n'ait considéré cette éclipse comme la première dont la date soit établie avec certitude et comme un point de départ au moyen duquel la science astronomique a pu assigner des dates précises à des faits analogues dont la tradition avait conservé un vague souvenir. Gerlach, qui croit les Annales aussi anciennes, ou peu s'en faut, que Rome elle-même, ne voit dans ce calcul rétrospectif dont parle Cicéron, qu'une vérification de la chronologie des Annales, mais il n'apporte, à Tappui de son opinion, aucun argument sérieux.

La rédaction des Annales aurait donc commencé vers le quatrième siècle de Rome. L'incendie allumé par les Gaulois et qui, au rapport de Tite-Live, détaiisit la majeure partie des archives pontificales, n'aurait consumé que les premiers essais des annalistes sacerdotaux. Du reste, il n'est même pas nécessaire de croire que la collection commencée périt à celte occasion : le feu parait

(4)Cic. Rep. l, 46.

Ô56 I-ES K)NTrFBS ET LA TRADITION.

avoir épargné des documents que nous retrouvons plus tard, tels que les lois royales et décemvirales dont les tribuns militaires de 389 ordonnent la publication, le traité avec les Latins conservé dans le temple de Diane, le traité avec Gabies, et le traité de commerce conclu avec Car- Ihage^.

Quelque insuffisantes qu'aient été les Annales, au point de vue historique, il dut y avoir un progrès dans leur composition. Elles n'étaient auf début qu'un appendice non officiel des Fastes, et ne contenaient guère que les observations qui pouvaient aider les Pontifes à régler le calendrier lui-même ; plus tard, vers le commencement du IV' siècle de Rome, s'y ajoutèrent les chiffres des recensements et la nécrologie des corps sacerdotaux, qui apparaît à cette époque dans l'ouvrage de Tite-Live; dans la seconde moitié du V® siècle, les condamnations prononcées par les comices judiciaires et la liste détaillée des prodiges. A partir de ce moment, les Annales furent publiées régulièrement dans leur forme définitive jusqu'au pontificat de P. Mucius Scaevola qui jugea inutile de poursuivre une chronique sans valeur à côté de l'histoire que Polybe et Caton avaient acclimatée en Italie. Ce fut probablement ce docte Pontife qui publia en LXXX livres l'œuvre de ses devanciers.

Ainsi, le témoignage des historiens, le caractère légendaire de l'histoire des premiers siècles de Rome , prouvent que la rédaction des Annales a commencé à une époque relativement récente : l'observation de l'éclipsé de 403 nous permet de fixer à peu près la date de cette innovation, et les données statistiques de plus en plus précises qui se trouvent dans les historiens, accusent le développement progressif des Annales auxquels ils ont dû emprunter ces renseignements. .

(1) Liv. VI, \. Dion. IV, 26. Hor. Ep. II, 44, «5. Polyb. III, 26.

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