‹ Les pontons anglaisChapitre 1 sur 23 · DÉSERT[ON MYSTÉRIEUSE · texte numérisé non relu

DÉSERT[ON MYSTÉRIEUSE

C'étail par une nuit obscure du printemps de 1803^ dernière année du €k)nsulat. Le port de Boulogne offrait un coup d'œii étrange, presque fantastique. Minuit ve* naît de sonner; la mer était basse; des centaines de soldats et de marins travaillaient à convertir en un bassin propre à recevoir les bâtiments dé la flottille le côté ouest duv port, qui n'avait présenté jusque-là que des terrains fangeux, recouverts par les eaux h chaque retour deia marée. À voir, du haut delà falaise que do-, minent les restes de la Tour û* Ordre ou de Caligula, cette fourmilière d'hommes bizarrement éclairés par les torches rouges de la nuit profonde , il eût semblé que '^ quelque puissance surnaturelle, quelque collaboration infernale vînt aider au héros qui préparait là Tasservissemetit de l'Angleterre. Les uns transportaient d'énormes madriers , ou poussaient des brouettes pleines de pierres; les autres faisaient glisser des blocs sur des rouleaux grinçants; d'adtres excitaient les chevaux à traîner leur fardeau sur des pentes ardues; des batail-

ons entiers armés de pelles creusaient le terrain, raf*

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fermissaicnt les talus, macadamisaient les sentiers. Desfourneaux plantés sur des liges de fer, et dans lesquels brûlait tiu bois goudronné, contribuaient, avec des torches do résine, à distribuer sur les innombrables groupes en labeur les accidents de lumière et d*ombre les plus bizarres, les plus heurtés. Les bruits- multiples^ singuliers, in analysables, qui s'élevaient de ces fouilles, où la marée faisait momentanément place aux travailleurs, étaient un composé confus du choc des béliers sur la tête ferrée des pilotis, des marteaux cadencés desforgerons sur l'enclume sonpre et des mille grincements des instruments de travail. Les cris, les ordres croisés,, les chants, les rires, mille harmonies sauvages enfin , auxquelles servaient de base le grave mugissement de la mer sur les rocliers d'une plage qu'on ne voyait pas, tout, dans ce puissant labeur nocturne, contribuait à frapper, soit par les yeux, soit par les oreilles, l'imagination abusée du spectateur. La pensée du grand homme qui ordoi»nait ces gigantesques travaux^ était même comme un prestige de plus qui exaltait Toeil contemplant ce désordre apparent, si plein d'ordre pourtant U"*^ Et quqlle pensée que celle-là, qui communiquait si électriquement à tous cette ardeur fougueuse par laquelle tant d'œuvres incroyables, titanesques,*se trouvèrent réalisées t Les travaux accomplis alors en quelques mois à Boulogne et sur les côtes furent tels, que Je philosophe qui médite aujourd'hui sur ces époques de gloire cl d'illustres revers, so demande ce qu'avait donc en lui de surnaturel CQi homme, qui, à l'audace de rêver de telles choses, joignit Tinconcevable puissance de les faire exécuter comme par magie!

Et tandis que les ingénieurs, les ofOciers de toutes sortes dirigeaient dans Tentr'acte de la marée ces travaux dont s'alarmait l'Anglais, on voyait circuler, dans l'ombre des côtes et des falaises, de petites lumières rouges balancées à la main des caporaux do l'infanterie

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de marine et des étjuj pages des camps. Celaient les roDdes de nuit, qui allaient voir, do point en point, comment chaque poste faisait la garde devant Pennemi, dont les vaisseaux et les bâtknents légers louvoyaient et rôdaient sans cesse sur la rade de Boulogne, dans (e but d'empêcher nos communications avec les autres ports du littoral. .

La veille, une frégate anglaise avait jeté quelques obus sur la côte, sans toutefois causer d'accident. Une barque audacieuse s'était aussi détachée des louvoyours, et était venue couper toutes les cordes qui servaient à chasser les pilotis d'un fort en construction sur la plage. L'épaisseur de la nuit était si profonde, qu'il y avait lieu de prévoir quelque nouveau coup de main de l'ennemi; aussi l'amiral Bruix, q,ui commandait la flottille^ iivaît-il, le soir, donné les ordres les plus sévères relativement à la surveillance des I^qs. T1 avait, do plus, été convenu ^te les autorités supérieures, qu'à une heure de WT huit, un coup de canon serait tiré aux pièces de 24 du fort de VHeurtqm venait d'être terminé, afin de répandre dans les camps une fausse alarme qui permît déjuger si tout lo monde, marins, soldats et ofiiciers, était à son poste et faisait son devoir.

Vers minuit et demi, donc, une rondo d'officier supérieur partit d'dn corps de garde du port, pour aller inspecter les postes de la falaise jusqu'au fort de Terlincthum. Cette rondo, formée de douze hommes commandés par un sergent, enveloppait un capitaine de frégate qui marchait Tépée nue à la main, et un aspirant qui tenait un porte-voix et une longue- vue de nuit.

La ronde approchait d'un poste avancé de la falaise qui, par sa position, dominait une assez grande étendue do rade, lorsque le coup de canon d'alarme retentit au fort de l'Heurt, ainsi qu'il avait été réçlé la veille par ordre de l'amiral. Mais ce qui n'était point une fausse

alerle, ce fut un second coup, parti d'une pièce de 18 au fort Ghatillon, voisin du point appelé Musoir. et qui alarma d^aulant plus Taulorilé, que l'endroit sur lequel il signalait la présence du danger était plus rapproché du lieu où des milliers d'hommes étaient en ce moment rassemblés dans leur actif travail nocturne. En effet, quel ravage n'eût po|nt causé une bombe éclatant au milieu des travaux ! Et ne suffisait-il pas, pour faire redouter pareil désastre, que les Anglais aperçussent les feux 'des travailleurs, que cachait par bonheur à la rade la petite montagne du Ghatillon, celle-là même d'où venait de retentir le véritable. canon d'alarme?

Le capitaine de frégate qui commandait la ronde supérieure dont nous avons signalé la marche, comprit sur-le-cfhamp tout le danger qui pouvait résulter de l'incident; aussi fît-il doubler le pas vers le poste qu'il allait inspecter :

— Qui vive I cria la sentinelle avancée du poste.

— Lauriers et grenades ! répondit le sergent qui avait le mot d'ordre général.

— Qui passe ? reprit la sentinelle,

— Ronde supérieure !

— Passez I *

' Cette première sentinelle franchie, la ronde avança vers le poste devant lequel se tenaient déjàles marins, l'arme en joue dans l'ombre, ayant le fanal du sergent pour point de mire.

Un contre-maître s'avança seul. La ronde s'arrêta : il s'en détacha l'aspirant qui accompagnait l'officier, et qui échangea le second mot d'ordre avec le contremaître. Après quoi celui-ci cria : Laissez aller ! — alors cinq ou six lanternes sortirent du poste, et l'officier de marine s'avança pour inspecter le peloton sous les armes. ' -

— Où est renseigne? demanda d'une voix brève le

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capitaine de frégate^ en voyant qu'il n'y avait qu'un contre-maître en tête du peloton.

Personne ne répondit.

— L'enseigne î l'enseigne ! renseigne ! répéta lentement, par trois fois, et de façon à être entendu à cent pas à la ronde, Toflicier supérieur.

Nulle réponse.

— Ça devient grave ! murmurèrent soldats et marins, tout impressionnés par le double canon d'alarme.

— Reposez armes I croisez les rangs! reprit |e commandant. Contre-maître à Tordre I

Le marin suivit Tofûcier supérieur et l'aspirant dans l'intérieur du poste.

— Oïl est l'enseigne? demanda le capitaine de frégate.

— Mon commandant!... balbutia le marin avec angoisse.

— Allons, réponds sûr-le-champ, ou je t'envoie pour huit jours au fort ! repWt le chef d'un ton sévère.

— Il est... il esL.. parti... mais...

— Il a déserté?

— Oh ! non ! mon commandant... Il n'y a pas une heure qu'il est absent... et il m'avait dit qu'il retiendrait avant une heure... Ah ! le pauvre monsieur Marins ! Est-ce que c'est grave, mon commandant?

— Hum 1 fit Taspirant, tu n'as donc pas entendu lo canon ?

— ^Voyons le livre des rapports! reprit l'officier supérieur.

Le marin présenta le registre du poste.

— La première ronde est passée h dix heures... se dit le chef, il y était, car je ne vois rien à la colonne des observations... Le malheureux ! quelle faute! abandonner ainsi son poste devant l'ennemi !'

Un second coup de «anon partit du fort Chatillon...

— Allons! lo sort en est jeté... ce pauvre jeune

homme est perdu... Monsieur! reprii le capilaiiio de frégate en s'adressanl à l'aspirant, asseyez-vous là, et écri- ^ vez mon rapport sur le livre du poste!

Cinq ou six faces inquiètes rôdaient auprès de la porte^ pour tâcher de saisir ce qui se passait de grave dans la casemate. Le contre-maître se tenait là immobile, pâle, l'œil humide.

— Ronde d'officier supérieur, dicta le chef, une heure et trois quarts après^ minuit, temps sombre, brise faible du N,'N,'0, Les forts de V Heurt et du Musoir viennent de donner le signal de quelque coup de main tenté par la division anglaise sur la côte en amont du port,,. L'enseigne Marius de la Morinie absent de son poste. .

Ces lignes dictées, le capitaine de frégate les lut:., sortit un moment hors de la casemate, comme pour fouiller l'ombre, dans Tcspoir d'y voir apparaître Timprudent offlcier... mais le fort tira un troisième coup do canon... alors le chef rentra, prit la plume avec émotion, et signa le fatal rapport...

— Monsieur I dit-il ensuite à Faspirant, vous l'esterez ici jusqu'au retour de ce malheureux; dès qu'il paraîtra, vous lui demanderez son épée, et, au petit jour, vous le ferez escorter par six fusilliers au château de la haute ville, puis vous m'apporterez le mandat de dépôt à Famiraulé... Je vous confie, je le sais, des fonctions pénibles... mais nous sommes devant l'ennemi, le devoir parle haut, vous obéirez !

Ayant dit, l'officier supérieur rassembla ses hommes qui chuchotaient sur ce grave accident, ^t reprit dans l'ombre de la falaise le cours de sa ronde

Il y avait à peine un quart d'heure que la scène que nous venons de raconter avait eu lieu, lorsque le contremaître, qui s'était furtivement éloigné du poste, aborda brusquement dans l'ombre une personne qu'il rencontra à cent pas des vigies :

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— Alî*r(e, iieufenaiit! dît le marin. La ronde est passée, le commandant a fait son rapport... Si vous avan** •cez, vous êtes perdu!

— Elle est sauvée! répondit Marius; qu^importe pour moi ?

— Comment, qu'importe? exclama le contre maître, on barrant le passage au jeune enseigne; vous ne penses ^ionc pas, lieutenant, qu'on a tiré le canon d'alarme... que nous sommes devant l'ennemi... que votre absence est comme qui dirait une désertion! Il n'en sera "ni plus ni moins maintenant, monsieur Marius, sauvez-vous pour tout à fait ! Amurez vos basses voiles et courez une autre bordée!

— Tu es fou, mon vieux Roch! fuir, moi, je retourne h mon poste... il en sera ce qu'il pourra!

— Mais vous courez à votre perte!... il y a là un aspirant qui vous attend pour vous demander votre épée... il a ordre... Ah! monsieur Marius, si elle savait pe que vous avez fait !

— Qui vive! cria la sentinelle, qui avait saisi le vague bruit de la discussion.

— Pour l'amour de... de qui vous savez, monsieur Marius..., reprit le matelot suppliant, je vous demande <\e fuir... il en est temps encore... dix pas de plus, ot vous êtes prisonnier !

— Qui vive! qui vive! cria de nouveau la sentinelle inquiète.

On entendit le bruit de pas précipités et le bruit sec 4le fusils qu'on armait.

— Si je me laissais tuer?... pensa Marius.

— Holà ! les amis., ne tirez pas! cria enfln le contremaître. C'est moi, moi... et... et...

— Et votre officier! ajouta l'enseigne. iMuriers e$ grenades i

-^ Saules pleureurs et cyprès plutôt! dit Roch. Àb! imonsieur Marius, quelle diable d'embardée vOus faites

là!.,, et dire^qu'il serait encore temps... Lofez/ mon officier, lofez et courez le cap sur la turne de la Cornu où personne ne vous ira chercher... Je dirai aux amis que je parlais tout seul l

Mais l'aspirant que le commandant Bertiol avait laissé au poste avait déjà fait mettre les hommes sous les armes; les fanaux éclairèrent presque aussitôt4*enseigne, qui n'avait plus que quelques pas à franchir pour se trouver prisonnier de ses propres marins. Le pauvre contre- maître n'essayait plus de le retenir.

— Portez armes! préparez armes! Enjoué... commanda l'aspirant. Puis, s'avançant vers l'enseigne :

— Monsieur, j'ai ordre de vous demander voire épée..

— La voici! dit Marius, avec un accont de fermeté triste, j'aime mieux vous la rendre qu'à l'ennemi!

— Lieutenant! reprit l'élève, j*ai maintenant le regret de vous dire que vous êtes mon prisonnier et qu'au petit jour je dois vous conduire au château...

— Je l'ai mérité, répondit simplement Marius. L'aspirant, une fois son rôle de discipline fini, aurait

voulu, par quelques consolations, adoucir la première heure de cette position accablante; mais le jeune marin coupa court à tout par ces mots, prononcés avec une résignation sentie, plus triste peut-être que n'eût été l'explosion du désespoir :

— Ce qui m'arrive était à peu près prévu. En quittant mon poste, je savais que je risquais ma tête.i. Je ne regrette rien... Je ne voudrais certes pas racheter ma vie au prix de celle que j'ai sauvée... Quand vous l'exigerez, monsieur, je serai prêt à vous suivre où vous avez ordre de me conduire! Et cela dit, l'enseigne s'enveloppa dans un manteau et se jeta sur le lit de camp, où il resta cinq ou six heures, endormi ou absorbé et gardé par une inutile sentinelle.

Le lendemain des incidents nocturnes que nous venons de rapporter, vers midi, le commandant Bertiôl,

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chargé par Tamiral Bruix d'instruire contre renseigne de vaisseau Marius pour sa prochaine comparution devant le conseil de guerre, entra dans la prison où le déserteur avait été conduit de grand matin, vers la partie sud du château militaire bâti en 1231 par le comte Philippe, sur le rempart de la haute ville de Boulogne.

Marius reçut le capitaine de frégate avec une contenance calme et résignée

— Malheureux jeune homme! dit le bon commandant, est-ce un tel rapport que ma main devait signer sur vous? Le fils d'un brave officier mort sur son tillac , l'épée à la main, devait-il déshonorer son nom et sa ville par un acte aussi incompréhensible... aussi coupable... aussi extravagant!

— On a le droit de me croire coupable, mon commandabt... Je ne songe pas à me disculper.

— Serait-il possible que vous n'eussiez pas quelque moyen de vous recommander à l'indulgence c^e vos juges?

— Mon commandant, ce que j'ai fait pourrait à peine s'expliquer... Le justifier est donc impossible...

— Me refuserez-vous des éclaircissements?

— Ils seraient inutiles au capitaine-rapporteur...

— C'est bien ! reprit le commandant d'un ton grave. Il appela un greffier qui attendait dehors, et lui fit écrire l'interrogatoire suivant :

— Vos noms?

— Mariu§ do la Morinie.

— Votre âge ?

— Vingt-trois ans.

— Le lieu de votre naissance?

— Boulogne-sur-Mer... Mon nom l'indique.

— Votre état ?

— Enseigne de vaisseau entretenu, en ce moment détaché de la flotte et lieutenant dans l'infanterie de

marine.

iO LES PONTONS ANGLAIS

— Lieutenant Marins de ia Morinie, avouez-vous que dans ia nuit du 6 au 7 juin 1803, de onze heures à une heure de relevée, vous avez abandonné le poste que l'amiral vous avait confié sur la falaise, près de la Tour d'Ordre, alors que les navires ennemis, louvoyant dans la rade, tentaient un coup de main sur la plage au S.-O. du port?

— J'avoue...

— Avez-vous à dire quelque chose pour votre justification?

— Rien.

— Vou!? consentez à signer?

— Oui.

L'interrogatoire terminé, le commandant le parapha et congédia le greffier.

L'officier supérieur était en grande tenue de capitaine de frégate, et portait la croix de membre de Tordre de la Légion d'honneur, qui avait été institué un an auparavant. Marius se trouvait en uniforme d'enseigne, moins l'épaulelte et Tépée. La prison recevait du jour et de l'air par une fenôlre garnie d'une forte grille de fer, qui donnait sur la campagne extérieure ; quelques vagues parfums déjeune verdure planaient entre ces quatre murs d'un gris verdâtre, garnis pour tout mobilier d'une couchette massive avec sa paillasse, et d'un escabeau. On avait apporté une chaise pour le commandant, La prison s'était refermée sur le greffier, sorti en emportant l'interrogatoire.

— A présent ce n'est plus à votre supérieur, à l'offi • cier chargé de la triste mission de vous interroger, que vous avez affaire... dit enfin le commandant Bertiol au prisonnier, mais bien à l'ami de votre pauvre père... à un homme qui sait que vous êtes un noble cœur, un loyal marin, et qui ne comprend rien à ce que vous avez fait! Si vous dédaignez de vous justifier devant le juge, vous ne refuserez certainement pas, mon pauvre Ma-

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Tins, de vous confier à l'ami... Allons ! ouvrez^moi votre <MBur comme si j'étais votre frère I... S'il vous faut des consolations, je vous les donnerai; si c'est une confe&» sion que vous avez à faire à un homme d'honneur, vous savez que je suis digne de l'entendre... et j'ose espérer que , sachant toute la vérité, je pourrai aussi vous ab* spudre!

— Eh bien... commandant... répondit Marins, comme triomphant des scrupules de sa conscience, et jetantsur l'ami de son père un regard attendri, puisque c'est à de tels titres que vous me demandez de m'entendre... je ne résiste plus! Ce que j'ai h dire, non pour me justifier, mais pour expliquer ma conduite, n'eût certainement rencontré qu'incrédulité chez le juge, et je n'eusse pas voulu, au prix même de la liberté, compromettre d'aussi délicates révélations , des aveux dans lesquels le sentiment est tout, devant le scepticisme du magistrat inslruoteur^del'ofticier fait loi, qui nedoit croire qu'à des faits. Mais maintenant qu'à cette heure presque suprême, vous me demandez de verser dans votre sein d'ami le secret de cette nuit fatale... j'obéis, persuadé, puisque vous me reconnaissez de la loyauté et de l'honneur, que vous ne douterez point de mes paroles... et... que vous ne vous moquerez point de mes révélations, lesquelles, je le sais , sont d'un ordre bizarre, suspect, et pres(|ue incroyable I...

— Pariez, pauvre jeune homme! dit le commandant surpris du tour que prenait la confidence, ouvrez-moi votre conscience... si vous ne me demandez pas de douter de l'honneur, je ferai tout mon possible pour vous croire I

— Eh bien! reprit Marius, je vais vous parler comme je le ferais à mon excellent père , si Dieu n'avait pas voulu qu'un biscaïen anglais vfht le jeter sanglant sur le pont de sa corvette... d'où on le releva mort... Écoutez-moi bien, et surtout... croyez-moi!

ii les' PONTONS ANGLAIS

Hier doDC> vers dix heures du soir, après avoir donné les consignes et reçu la première ronde de nuit, je m'enveloppai de mon manteau et je me jetai sur le lit de camp , plaçant momentanément le poste sous la surveillance d*un contre-maître nommé Roch, en lequel j'ai toute confiance , et lui laissant ordre de m'éveiller au plus léger incident.

Vous avez su, commandant, ce qui a eu lieu l'avanldernière nnit au fort en bois, et sur la partie nord de la plage. J'avais été obligé de passer sur pied une partie de cette même nuit pour mon service, et j'étais trèsfatigué. Aussitôt jeté sur le lit de camp, les tentatives des Anglais me revinrent bien à l'esprit.,, mais pourtant, la lassitude fit que je ne tardai pas à m'endormir. Bientôt je me réveillai en sursaut, demandant à haute voix ce qu'il y avait... Nul no répondit; Roch était dehors avec une partie de ses hommes ; d'autres dormaient non loin de moi... je compris que j'avais été dupe d'une illusion, d'une erreur, et je ne tardai pas* à retomber dans un sommeil fiévreux.

Ce fut alors que j'eus un songe... Ah I commandant, une révélation , dois-je plutôt dire. Écoutez-moi bien 1

Je rêvai qu'il faisait une nuit sombre^ sans étoiles, au milieu de laquelle on distinguait à peine de loin en loin quelques petites lueurs rougeâtres de vigies, de corps de garde et de rondes militaires. Mon esprit, en s'ouvrant sur ce rêve, retrouvait les choses telles que les avaient laissées dans la nature réelle les yeux dé ma chair en se fermant de fatigue; Bien plus... et c'était étrange ! mon rêve me représentait comme j'étais véritablement , c'est-à-dire de garde sur la falaise, tandis que... Gabriel, ce jeune aspirant que beaucoup croient mon frère, à la tendresse qui nous unit, se trouvait commander un petit poste de six hommes dans une baraque de douaniers à une encablure au S.dO. du fort Chatillon» Or, commandant , ce que me retraçait mon

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rêve était encore sur ce point la vérité, car j'avais quitté Gabriel à six heures du soir, se rendant, pour la Buit^ à l'endroit dont je vous parle !

— C'est singulier! dit l'ofûcier supérieur en redoublant d'attention.

— Ce que je savais éveillé , je le retrouvai donc dans mon sommeil. Puis bientôt j'y vis, que, comme moi, mon ami^ mon frère, s'était abandonné au repos , au milieu de ceux des marins qui n'étaient point de garde. Dehors, deux factionnaires veillaient l'arme au bras, en croisant leur promenade, limitée à l'étendue qu'offrait leplateau de rochers, au bas duquel venaient expirer les lames, dont on ne distinguait même pas la blanche écume, tant la nuit était noire. On eût dit que mon esprit, que mon âme prît plaisir à glaner ainsi sur ce lieu, où reposait de ses travaux d'homme cet enfant aimé. Il me semblait, dans ce raisonnement des songes, si privée déraison, que je faisais ainsi et à la fois son devoir et le mien, et que, mon corps ici, mon esprit là, je protégeais au moins son repos , faute de pouvoir prendre ses fatigues.

Mais tout à coup un bruit sourd... circonspect, si je puis dire, et que l'oreille subtile du marin sait 'deviner plutôt qu'ouïr, résonna dans les parois des rochers/ C'étaient des péniches anglaises qui, détachées d'une corvette restée en panne au milieu des ombres de la nuit, s'avançaient avec précaution vers. la plage! En même temps que je les sentais venir, mon esprit, doué de facultés perceptives ou divinatrices dont je ne puis que vous raconter les effets, vit à la fois plusieurs scènes successives du drame qu'enveloppait l'ombre, c'est-àdire les deux sentinelles surprises au détour du roc et égorgées sans pouvoir donner l'alarme, et un grand officier anglais levant ^ur la poitrine de Gabriel endormi un long poignard indien, taillant d'un c^té, sciant do l'autre, effrayant à voir!...

Ce fut tout. Je poussai un cri terrible... Les marinsqui dormaient près de moi se réveillèrent en sursaut, criant ^ux armes ! Le contre-maîlre se précipita dans le corps de garde ses pistolets h la main... J'étais )à^ stupéfait, délirant, ne comprenant tout d'abord rien à ce que je voyais, et cherchant à ressaisir ma raison qui s'abîmait entre la réalité et le songe.

— Qu'avez-vous, lieutenant? demanda Roch, en ne voyant autour de moi rien d'alarmant qui justifiât l'a- Jerte.

Je le regardai d'un air hagard qui le frappa.

— Le lieutenant dormait! dirent les marins que mon cri avait réveillés.

— Allons I quelque mauvais rêve! reprit le contremaître, en désarmant ses pistolets.-

— Un rêve... un rêve? ra'écriai-je. Et je m'élançai iiors du poste. La nuit était toujours aussi noire. -En regardant au hasard dans l'ombre, il me sembla voir, vers les espaces où ne pouvait pas être la terre, une lumière qui soudain disparut... Était-ce réalité, délire? '

— Mon vieux Roch ! dis je en appelant brusquement le contre-maître et l'entraînant à l'écart , je quitte le .j)0st'3 pour une heure... pas de réflexions, tout serait inutile! Il y a une voix qui m'appelle là-bas dans l'ombre... notre Gabriel court un danger... priez pour nous! Je reviendrai dans une heure... si je ne suis pas mort!

En arrachant de la ceinture du marin stupéfait ses pistolets que je plaçai sous mon bras avec mon sabre, je m'élançai vers le talus de la falaise, et disparus dans 'l'ombre, avant que le pauvre hommaeût pu articuler un mot pour me retenir.

Sans perdre mon temps à chercher les sentiers de la falaise, je me lançai au hasard dans la pente, au milieu des éboulements de terre, des ronces et des pointes de rochers, comme si des ailes d'aigle m'avaient soutenu ^u milieu des accidents de cette déclivité dangereuse* Je

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DC saurais expliquer comment j'arrivai en quelques minâtes sur le sable de la. plage, dont la marée basse pro- JoDgeait au loin Thumide développement. Arrivé au chenal du port, j*eus l'eau presque à la ceinture; je le franchis néanmoins sans encombre, tenant en Tair mes pistolets pour en préserver les amorces. Arrivé de l'autre boni, je repris ma course à travers sable, vers la pointe du Musoir. Je n'avais pas fait deux cents pas, qu'un éclair enflamma la nuit^ et un coup de canon partit du fort de THeurt. Je pensai que peut-être le était le danger, et que Gabriel était sauf... mais je n'en ralentis point pour cela ma course éperdue. Je vous assure, commandant, que je ne mis pas un quart d'beure à franchir la distance qui sépare la Tour d'Ordre et le Chatillon ! Bientôt bondissant de rocher en rocher avec le bonheur d'un somnambule en excursion, j'arrivai à cent pas du poste des douaniers où était mon frère. Je m'arrêtai un moment, non pour reprendre haleine, mais pour disposer mes armes, et écouter... car il y avait, me semblait-il, dans Fair d'autres rumeurs que celles du brisement de la mer répercuté par les parois sonores des rochers... un coup de fusil partit soudain... Ahl mon cœur, m'écriai- je, lu me disais donc vrai ?

— Quel récit I exclama le commandant, dont le visage offrait, dans son paroxysme, l'expression de l'injtérôt.

— En dix bonds, je suis sur le plateau, reprit Marins. Mes pieds heurtent un cadavre... c'était celui d'une des sentinelles. Je m'élance dans la maisonnette à travers des groupes bataillant à Parme blanche et je vois... un officier anglais diaboliquement éclairé par le fanal pendu au plafond, qui tenait le pauvre Gabriel sous le genou, ot levait sur son sehi cet affreux poignard de mon rêve... Je le vise de mes deux pistolets à la fois, et lui casse la tète avant jque son bras ne soit retombé : un affreux jurement me dit que le lâche rendait au diable soc âme infernale !

Mais au dehors^ les Anglais avaient déjà pris l'alarme; au coup de feu qui m'avait signalé la réalité du danger^ avait presque aussitôt répondu un coup de canon tiré du fort voisin. L'ennemi n'avait que des armes blanches, pomme il convient dans toute expédition où il ne faut pas donner l'éveil par des détonations. En voyant Jeur chef tomber, ils crurent sans^doute le poste secouru, et pour éviter les balles, ils disparurent dans Tombre. Deux ou trois blessés remplissaient l'air de leurs crîs ; les marins du poste qui avaient échappé à cette surprise audacieuse commencèrent peu à peu à se reconnaître.

— Marins! s'écria Gabriel, c'est donc toi qui m'as sauvé la vie ?

Nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre.

— Mais comment es-tu ici ? me demanda ce pauvre enfant qui avait si bien failli passer du sommeil à la mort.

Comment je me trouvais là ?... Je n'osai le lui dire... Je balbutiai un conte : que j'avais été chargé d'apporter des ordres au fort Cbaiillon, et qu'en regardant la plage, j'avais vu des lueurs suspectes qui m'avaient fait accourir ! Çncore tout étourdi de cette scène, il me crut. Un second coup de canon partit du fort. Sans doute, on avait aperçu le rembarquement des Anglais; on allait venir avec main- for te...

— Adieu! dis-je à cet être aimé. Tu ne cours plus; aucun danger... Mon devoir maintenant est ailleurs.

Il me regarda en pleurant; il était tout couvert du sang de l'Anglais, dont le cadavre pendait d'une façon hideuse au bord du lit de camp.

— A demain, mon Marius'I me dit l'enfant.

Je l'embrassai sans répondre, ef'm'élançai hors du théâtre sanglant de ce drame singulier. Je mis plus d'une heure à parcourir ce chemin que mon ardeur fiévreuse venait de me faire franchir en quelques minutes. Près-

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que arrivé au poste, je trouvai le bon Roch dans un trouble extrême,; il m'apprit qu^une ronde supérieure était passée pendant mon absence... que j'étais perdu et D'avais plus qu'à fuir. Dans son affection, dans sa compassion pour moi, ce brave homme oubliait qu'un mili* taire déshonoré par une telle faute se réhabilite parfois en sachant noblement se soumettre au châtiment. Jo laissai le marin se lamenter ; j*échappai à son étreinte et vins rendre mon épéo à l'aspirant qui m'attendait... Maintenant, quant au reste^ commandant, vous le saurez mieux que moi !

Un assez long silence suivit cette confession étrange. Vivement impressionné, le commandant subissait cette lutte intérieure entre les sentiments et la raison, qui anime tous les hommeâ chez lesquels la rigueur voulue du métier^ les impérieuses exigences de la discipline, D*ont pas étouffé les insurrections que tente enc<>ré leur bonne nature originelle. Sans doute un tel récit lui eût été fait dans d'autres conditions, par quelque conteur cherchant à abréger les heures d'un quart de nuit... il ^'j eût pas voulu croire, car alors les sentiments n'étant pour rien dans l'affaire, sa raison se fût refusée de prendre au sérieux des extravagances romanesques. Mais là^ dans cette prison... devant ce jeune homme tout ému encore de cette nuit étrange... en entendant ces accents persuadés, cette voix du cœur qui ne saurait mentir comme celle de Tesprit... il fallait croire !

— Vous voyez bien que j'avais raison en disant qu'un tel récit n'était point fait pour des oreilles de juges... reprit Marins d'une voix à peine remise des émotions que lui avait causées sa confession. Il est des confidences pour lesquelles il faut des cœurs choisis...

— Étrange !... inexplicable !... murmurait le vieil officier. Mais y a-t-il là une base assez solide pour la défense?... Je verrai l'amiral. Dites-moi! reprit-il, est-cola première fois que vous subissez raction de ce surprenant

<ft LES PONTONS ANGLAIS

phénomène de la^econde vue-., delà divinalion^ pourrail-OD dire?

— La première fois... non ! Sous des formes, par des pressentiments différents, j'ai déjà éprouvé la ma^e de ces avertissements secrets qui annonçaient que quelque grave événement se passait dans la région de mesaflfections. La première fois, ce fut lorsque j'étais tout enfant encore, è la campagne, où, par mon immaîtrisable ob- Mination, j'empêchai ma mère de passer la nuit dans une ferme où le feu prit quelques heures après, et où périrent plusieurs personnes... Une dernière fois, enfin, il y a deux, ans à peine... ^'éprouvai un accablement d'esprit, une oppression de cœur, sans motif connu, et je passai tout un jour à verser des pleurs involontaires...

— Il y a deux ans?... Je devine... Votre bon père...

— lÈtait tué sur une canonnière en défendant la ligne d'embossage contre l'escadrilie de Nelson... Ce jour-là, je devenais orphelin !,

— C'est un triste don que Dieu vous a fait là, pauvre Marins I Une telle perception d'organes, une pareille spontanéité de pressentiments sont les indices d'une nature d'élite, faite pour beaucoup souffrir ici-bas...

— Oh! exclama l'enseigne avec un amer sourire, je n'aurai plus à souffrir longtemps.

— Ce n'est au reste pas la première fois, reprit vivement le commandant Bertiol, comme pour changer le cours des idées du jeune homme, que j'entends parler de cet étrange phénomène... Mais j'avais toujours considéré les anecdotes qui y étaient relatives contoie des singularités physiologiques bonnes à faire rêver un moment... et j'étais loin de soupçonner qu'un jour je me trouverais si tristement mêle à des faits résultant de cette translucidité des organes.,.

. — Je bénis le ciel qui m'en a doué. Ne m'a-t-elle pas •déjà servi à détourner de grands malheurs?

ou LE MORT VIVANT f^

— Écoutez, Marius, jo vais de ce pas rontlre complc à l'amiral du résultat, non pas de votre interrogatoire, t]U) se limite aux quelques mots que vous avez répondu à l'oftlcier instructeur... mais bien de la confidence que vous avez faite ensuite à Tami de votre père... J'ose espérer que tout n'est pas perdu pour votre cause, et que votre épée pourra vous être rendue... Je vous avoue que je compte beaucoup sur le résultat du rapport que i'âspirant Gabriel aura nécessairement fait ce matin, et que le service que vous avez rendu à la marine du côté (iu fort Ghatillon sera admis comme compensation h la faute commise par l'abandon momentané d'un aulire poste... Allons, Marins, espérez! ayez courage.

— En manqué-je, commandant ? Oh ! celte vie que j'ai sauvée adoucirait ma mort !

— Ne parlez pas ainsi... Chassez des idées si sombres... Vos chefs vous estimaient... Espérez en eux pour détourner de votre jeunesse le coup de la terrible Iqî de guerre... Adieu, pauvre jeune homme, vous me reverrez avant le soir.. . Je vais, en sortant, donner des ordres pour qu'on laisse arriver jusqu'à vous quiconque pourrail se présenter. Ce brave contre-maître... et... et...

— Oh non! s*écria l'enseigne, dont le courage faiblit h ridée de voir dans sa prison Têtre qu'il avait si étrangement, si passionnément sauvé de la mort. De grâce, commandant, ne donnez pas un pareil ordre!... Peutêtre plus tard me retrouveriez -vous assez lâche pour redouter le châtiment qui peut m'atleindre... Je ne dois revoir ceux j'aime que libre... ou jamais!

Le brave <^ffîcier n'osa rien ajouter. Il pressa la main du noble jeune homme, et sortit plus ému qu'il n'avait souvenir de l'avoir jamais été. En passant devant le guichet, il dit à l'ofQcier de garde que s'il se présentait quelqu'un pour voirie prisonnier Marius, et que celui-ci consentît à recevoir, on laissât entrer.

20 LES PONTOltS ANGLAIS

A ces époques, comme du reste en tous temps^ lors* qu'on est devant l'ennemi, les procès du genre de celui dont il est ici question ne traînent guère. Le déserteur était jugé prévôtalement, comme Fespion, dans les vingt-quatre heures^ si même le cas n'autorisait pas le chef dansle ressort duquel le délit avait été commis à faire sur-le-champ passer le coupable* par les armes. Il arriva donc qu'au moment où le commandant. Bertiol se présenta pour parler à Tamiral Bruix^ celui-ci^ ayant lu l'interrogatoire de l'enseigne Marins , que le grefûer avait apporté à Tamirauté, venait de fixer la réunion du conseil de guerre pour deux heures après midi. Mais une circonstance que le capitaine de frégate n'apprit qu'alors dans les bureaux (l'amiral, accablé d'affaires, n'ava;it pu le recevoir, et lui avait donné rendez-vous "au conseil de guerre), c'est que l'aspirant Gabriel avait aussi été arrêté le matin même à la réception de son rapport, et qu'il allait avoir à s'expliquer devant le même tribunal sur les événements de la nuit...

A l'heure indiquée, le conseil s'assembla dans une des salles de la préfecture maritime. Ce conseil était composé du commandant Bertiol, rapporteur, d'un capitaine de vaisseau, d'un capitaine de frégate, de deux lieutenants de vaisseau et de deux simples maîtres d'équipage^ tous ceux-ci comme juges; l'amiral présidait.

— Je déplore, amiral, de n'avoir pu obtenir l'honneur d'un momçnî d'entretien avant la séance, dit le commandant Bertiol au président, au moment où les juges se disposaient à prendre place; j'avais à vous faire sur le compte de Taccusé des révélations.

— Qu'auriez-vous pu me dire, mon cher commandant? interrompit Bruix, distrait par la lecture de dépêches qu'il tenait encore à la main, et qui lui avaient appris que le premier consul arriverait à Boulogne soiis. peu de jours, pour inspecter les travaux du port. Ce malheureux ira-t-il pas tout avoue? N'a-l-il pas lui-

même, par cet aveu, signé sa sentence? Qu'y faire? Noos ne bous assemblons ici que pour appliquer la loi !

— Il est vrai, amiral, que ce pauvre jeune homme a mis ane fausse dignité à ne pas vouloir exposer les rai-> sons qui pouvaient...

— Sommes-nous en nombre, messieurs ? interrompit l'amiral, qui^ pendant que Bertiol lui parlait, avait feuilleté avec préoccupation les importantes dépêches quMl tenait en main.

— Oui, monsieur le président ! dit le greffier.

— Pardon, commandant... ce que vous vouliez me dire il y a une heure, dites -le au conseil, on appréciera...

— Mais, amiral, je ne suis pas le défenseur de Taccusé^ je remplis au contraire les pénibles fonctions de ministère public !...

-*- Eh bienf... il parlera lui-même... La loi ne lui accorde point d'avocat, puisqu*il a avoué, mais je lui donnerai la parole pour s'expliquer... Messieurs! dit, en s'interrompant et en gravissant les trois marches de Teslrade, Tofficier général , la séance est. ouverte... Qu'on introduise l'accusé !

Marins entra par une petite porte latérale ; il portait son uniforme, mais sau^ les insignes particuliers de ^Q grade. Sa contenance était à la fois modeste et assurée; deux soldats d'infanterie de marine Tescortaient ; on l'amena droit devant le tribunal; l'officier rapporteur était à droite, lo greffier secrétaire du conseil à gauche ; ces sortes d'affaires se jugeaient à huis clos.

L'amiral, ayant déposé sur le bureau les papiers dont la lecture l'absorbait tant, avait enfin pris les pièces, P<^u nombreuses , du procès.

— Diable ! fit-il, en se penchant vers l'officier supélyéheur qui était à sa droite, est-ce que ce jeune homme serait le fils du commandant de )a Morinie que nous avons perdu il y a deux ans d'une façon si glorieuse?

— Oui, amiral...

-^ Pardieu, j'en suis fâché!.,. Irès-f'âché... Hum... que fnireî il s'est perdu lui-même... Greffier, lisez l'acte! reprit à haute voix le président^ en portant des yeux pleins d'intérêt sur l'enseigne.

Le greffier lut les rapports écrits durant la nuit précédente sur le journal du poste qu'avait abandonné Marius, puis Tinterrogatoire do la prison. Ce fut bientôt fait.

— La parole est au commandant rapporteur, dit l'amiral, quand le greffier eut fini.

— Gomme accusateur de l'inculpé, je n'ai rien à dire^ articula Bertiol d'une voix émue, la loi le prive d'un défenseur dès qu^il a adhéré h Tatcusation... Mais j'inroque le pouvoir discrétionnaire de Bl. l'amiral président pour qn'il veuille bien autoriser l'enseigne Marins à présenter lui-même quelques explications sur les faits étranges de cette cause...

— Accusé, ditvl'amiral, qu'avez-vous à objecter à la lecture que vous venez d'entendre?

— Je reconnais, dit Marins, la faute que j'ai commise... Mais les motifs qui m'y ont entraîné n'étant pas de nature à obtenir crédit dans cette enceinte, je n'ai plus qu'à prier mes juges de vouloir bien apprécier que, d'une part, mon absence momentanée du poste qui m'était confié n'a eu sur ce point aucune influence fâcheuse... et que, do l'autre, ma présence sur les lieux où je me suis rendu a sauvé la vie de plusieurs de nos marins, en faisant peut-être avorter de la part de l'ennemi quelque coup de main sérieux... A ces considérations doit se borner toute ma défense^ ajouta le jeune officier dont la pâleur s'était légèrement animée en articulant d un son de voix doux mais pourtant assuré ces simples paroles.

Les juges se parlèrent entre eux. Il y avait évidemment dans le tribunal une grande tendance à céder à l'intérêt qu'inspirait l'accusé. Ce qu'il venait de dire avait quelque chose do si formel, qu il semblait presque

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que sa faute s'effaçait sous Téclat de i*acUoD qui tu avait été la conséquence.

— Je demande au tribunal, dit i'officier rapporteur, que i'âceusé soit éloigné pour que le conseil puisse délibérer.

L'amiral prononça les formules nécessaires, Marius fut emmené. Le commandant Bertiol, voulant profiter de rébranlement des juges, s*émpressa de dire au [M^dent que s'il vou4ait bien lever peur quelques instants la séance, dépouillant ainsi son caractère judiciaire, il pourrait offrir à ses collègues les éclaircissements qui étaient venus à sa connaissance sur les mystères de cette Quit d'incidents. Bruix, qui était un ofûcier plein de cœur, plein de sentiments nobles et élevés, s'empressa de se rendre à ce désir. Alors le commandant Bertiol raconta sa visite du matin au prisonnier et les aveux qu'il en avait obtenus. Ce récit étrange, qui, il faut bien le dire, amena sur 1rs lèvres de plusieurs auditeurs le sourire de Hncrédulité, fit par bonheur une réelle impression surTesprit de Tamiral. Doué d'une complexion ardente et passionnée, Bruix était naturellement accessible aux impressions que devait faire naître une semblable révélation; aussi ne chcrcha-t-il nullement h dissimuler ce qu'il éprouvait.

•— Ma foi, messieurs, dit-il, je voudrais de tout mon coeur qiK le code nous offrit quelque biais qui nous permît de sauver ce pauvre jeune bommje... Voyons, commandant Bertiol, lisez-nous les articles applicables à l'espèce.

Mais, c'est une ebose triste à dire, certains codes sont ainsi faits, que souvent le juge, faute d'y trouver une peine proportionnée au délit, se voit contraint soit de frapper trop fort, soit d'absoudre. Dans lexas dont nous parlons, le conseil de guerre n'avait plus même cette dernier ressource, car en avouant la désertion devant l'ennemi, le Jeune officier avait lui-même en quelque

façon requis la loi. Vainement chercha-t-on quelque faux- fuyant qui permît d'éluder cette lettre impitoyable, si souvent en désaccord avec Veêprit; on ne put rien trouver.

— Eh bien^ messieurs, dit l'amiral, nous appliquerons la loi... mais nous signerons une supplique en grâce pour le premier consul qui^ j*ai le plaisir de vous l'annoncer, sera sous peu dé jours dans nos murs... je viens d'en recevoir l'avis du ministre. Je rouvre la séance^ qu'on ramène l'accusé I

— Marins de la Morinie^ dit le président, la loi vous condamne à être fusillé... mais le tribunal^ s'intéressant à votre sort, tentera le seul moyen qui soit de vous saaver... Ott'on emmène le condamné! Messieurs, la séance est levée

Marins fut reconduit daus sa prison.

l'exécution. .

Boulogne ofiraity dans ce temps-là, un spectacle que nul port de mer n'avait jamais présenté. Centre des opérations contre l'Angleterre, ce pays attirait alors l'attention de toute l'Europe. Depuis un mois à peine, les hostilités, un moment interrompues par le traité d'Amiens^ avaient semblé .devoir reprendre avec une vigueur nouvelle. On sait que les contestations suscitées par l'affaire des indemnités pour les princes d'Allemagne, ainsi que le refus de la part de l'Angleterre de remettre, suivant qu'elle s'y était engagée par traité, llle de Malte, furent lés causes principales qui rallumèrent les discordes qui avaient déjà coûté tant de sang aux deux

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nations rivales, et qui devait en faire répandre tant encore. Malgré le désir qu'avait la France do maintenir la paix européenne, il lui fallut répondre aux nouvelles provocations de rennemi» et le 16 mai 1803, Tambassadeur d'Angleterre à Paris, lord Whitworth, se rembarquait à Calais, tandis que le représentant de la France à Londres, le général Àndréossy, n'arriva sur notre sol que deux jours après la déclaration de guerre.

De chaque côté du détroit^ le désfr de combattre do nouveau était extrême. Notre côte fut bientôt le théâtre d'une activité sans- exemple. Partout on armait, on construisait jdes forts, sans s'inquiéter des Anglais, qui , ayant repris leurs stations d'observation au large ^e nos rades, essayaient, comme on Fa vu dans l'épisode rapporté, d'inquiéter nos travaux par toutes sortes de taquineries, il faut le dire, peu honorables et peu dignes. Les Anglais, que la reprise des hostilités si brusquement prononcée par leur gouvernement avait surpris daçs nos villes, furent contraints de se rendre prisonniers à Verdun ;* mais cette violation du droit des gens était une faible représaille aux déprédations que les escadres anglaises avaient exercées sur mer contre notre marine marchande, bien avant même que la guerre fût do nouveau déclarée.

Le gouvernement français avait compris que la position géographique de l'Angleterre ne laissait d'autre espérance d'atteindre définitivement cet ennemi turbulent, qu'en l'attaquant dans les retranchements naturels qui Tenveloppaient. Pour obtenir un résultat pareil, il fallait à la France une flotte nombreuse, et elle ne possédait qu'une marine faible et dispersée. Mais la voix du patriotisme ne résonne jamais en vain chez une généreuse nation, et de louables, d'efficaces efforts furent lentes pour venir au secours de notre insuffisance. C'est ainsi que le commerce de Paris, qui se trouvait si particulièrement lésé dans cette nouvelle guerre, fournil un

vaisseau de lâQcanons, initiative immédiatement imitée par le sénat. Toutes les villes, et jusqu*aux moindres hameaux du pays, s'associèrent à ce noble dévouement. L'École polytechnique offrit ses services et arma une canonnière^ les lycées, les administrations do toutes sortes suivirent cet exemple, et le gouvernement se hâta de régulariser cet élan national. Bientôt tous les ports, les rivages des côtes, des fleuves, et les bords de la Seine môme, furent, com'me par magie, couverts d'ateliers, de chantiers de construction. La canonnière qu'offrirent les habitants de Boulogne s'appelait îa Boulonnaise, Par toute la France enfin, les bras s'agitaient au service de la patrie nécessiteuse, en môme temps que les cœurs, pleids d'enthousiasme, débordaient en manifestations de haine contre cet ennemi éternel qu'on brûlait d'abaisser. Il n'y eut pas jusqu'aux évoques qui, dans leurs chaires, s'accordèrent à exalter le patriotisme français, en préchant une croisade, une guerre sainte dont le but était la conquête de la paix européenne. Il faut dire aussi que la conduite des Anglais, soit avant, soit depuis la reprise des hostilités, était bien de nature à augmenter vivement notre désir do nous mesurer avec la seule puissance que sa position géographique eût jusque-là préscrvéedu courroux des armées françaises. C'est ainsi, par exemple, que nos voisins, outre, comme on l'a dit, qu'ils saisirent, au mépris du droit des nations, nos navires commerciaux avant toute^ nouvelle déclaration de guerre, abjurèrent assez toute grandeur militaire pour brûler, couler, saccager de pauvres bateaux pécheurs désarmés, inoffensifs, et ne songeant qu'à gagner laborieusement de quoi nourrir leur pauvre famille.

Ces faits que nous citons rapidement, sans raconter ce qu'ils eurent de barbare et d'indigne d'un peuple civilisé, exaltèrent les esprits, et répandirent parmi les Boulonnais surtout le plus vif désir d'en venir aux mains. Dès lors nos braves corsaires reprirent activement leurs

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courses, el nous vengèrent avec éclat de la félon i*î britannique.

C'est au milieu de ce aiouvement général des esprits et des choses, que le premier consul se décida à Visiter les départements maritimes du nord, afin d*y accélérer les travaux nécessaires à la réussite de la grande expédition qu'il préparait. Ce voyage devait être une véritable marche triomphale. Jamais, peut-être, souverain ne fut plus harangué, complimenté, adulé, obsédé que ne le fut le premier magistrat de la république. L'enthousiasme qu*inspirait alors le héros de l'Italie et de l'Egypte était enfin monté à un tel paroxysme, que dans sa harangue, le préfet du Pas-de-Calais ne craignit point d'être trouvé ridicule en terminant par celle phrase : « Pour humilier les audacieux perturbateurs du repos des deux mondes et fixer enfin la paix sur la terre. Dieu créa Bonaparte et se reposa! Dieu no fît rien de plus après les six jours employés à créer le monde I »

C'était l'annonce de ce voyage improvisé par les circonstances que Famiral Bruix avait reçue quelques instants avant rassemblée du conseil de guerre qui devait juger JMarius, et ce sont les préoccupations importantes qui fuVent ia conséquence d'un nouvel avis , annonçant que le premier consul devait arriver à Boulogne le lendemain môme, qui firent oublier l'aspirant Gabriel mis aux arrêts depuis le matin, et qu'on ne songea guère à interroger, au milieu de la nouvelle qui préoccupait toutes les têtes. Pourtant, Bertiol n'avait pas oublié la motion de l'amiral, relativement au pourvoi en grâce en faveur de Marins , et par ses soins , dans l'après-midi même, cette pièce avait été signée par tous les juges qui avaient dû plier sous l'inflexible loi de la guerre, et prononcer à regret la peine capitale contre le jeune officier.

Une garde d'honneur, formée de l'élite de la jeunesse

boulounaise, partit vers le soir pour attendre le premier consul aux conûns de l'arrondissement. Déjà toute la ville était en Tair; partout on préparait des illuminations, des fleurs, des drapeaux. A la nuit, les premiers courriers commencèrent à arriver, et peu après, le célèbre chimiste Chaptal, alors ministre de Tintérieur, accompagné d'aides de camp, d'oiQciers d'ordonnance et d'équipages précurseurs. Vers onze heures du soir, enûn, Marins put entendre de sa prison les volées de toutes les cloches et les détonations de Tarlillerie des forts qui annonçaient que Bonaparte pénétrait dans la ville, et venait loger non loin de sa prison, c'est-à-dire sur la place d'armes de la haute ville^ chez l'ancien maire de Boulogne, M. de Menneville, où une somptueuse hospitalité avait été préparée au héros.

Le premier consul reçut les autorités, travailla avec Decrès, ce ministre de la marine qu'il honora plus tard du titre de ministre honnête hommes et auquel on vient tardivement, au moment où nous traçons ces lignes, d'ériger un buste à Chaumont, sa patrie. A trois heures du malin, Bonaparte était déjà en route pour le port, accompagné des généraux Soult et Lauriston, et du garde d'honneur Berthe. Il portait l'uniforme vert, à garniture orange, de colonel des chasseurs de ses guides , régiment dont son beau-fils Eugène Beauharnais était lieutenant-colonel. Sur le port, après avoir fait l'espièglerie (il les aimait de cette nature) de sauter brusquement à bord d'un caïque dont il éveilla les matelots bien surpris et bien intimidés, il s'en fut visiter les travaux nocturnes dont nous avons dit quelques mots au début de notre récit. Là, il se trouva reçu par Tàmiral, qu'accompagnait, comme aide de camp, le commandant Bertiol.

Quinze cents ouvriers environ travaillaient alors à creuser le port et le bassin. Le premier consul piétina sans souci dans la boue et la vase, parlant aux ingé-

ou LE MORT VIVANT . Î9

nieuTSy aux ouvriers, encoorageaDt tout le. monde à s'employer activement pour précipiter la conclusion de ces travaux. Puis, son escorte étant arrivée, il monta à cheval, visita encore plusieurs points des travaux , et arriva vers le jour au fort Chatillon, d*oii il voulait voir lancer des boulets rouges sur un point de mire, afin de juger la portéo de rartillerie. Content du tir, et apprenant que.ce fort servait de lieu d'arrêt à quelques officiers subalternes, il se retourna vers Bruix et lui dit :

— Amiral, permettez-moi de rendre leur épée à ces messieurs," car bientôt ils en auront besoin I

Bruix s'inclina, et leva les arrêts de deux enseignes et de cinq ou six aspirants, parmi lesquels se trouvait Gabriel. .. :

— Amiral î dit Berliol , en approchant du célèbre marin, le premier consul paraît en Irain d'accorder des grâces... J'ai dans ma poche la supplique en faveur du pauvre Marins...

— C'est bien, commandant I dit rexcollent amiral, donnez...

— Citoyen premier consul, reprit Bruix, en s'approchanl respectueusement de Bonaparte, qui montrait alors au générai Soult. quelques voiles anglaises qui blanchissaient sur le bandeau grisâtre de la côte enne • mie, permellez-moi d'invoquer cette clémence à laquelle vous êtes si bien disposé, en faveur d'un pauvre enseigne que nous avons jugé hier, et à propos duquel nous . avons osé, dans la pensée de vous la soumettre, rédiger la demande en grâce que voici!... C'est le fils...

— Quelle est sa faute? interrompit Bonaparte, en prenant le papier que lui présentait Bruix.

— Hélas !... sa faute est un crime, eu égard au temps où nous sommes... une absence du poste qu'il commandait...

— Une désertion, monsieur l'amiral! dit brusquement

le héros, sans lire la feuille qu'il tenait déployée. Je ne puis rien !

— Si le citoyen premier consul permettait qu'on lui offrît quelques éclaircissements...' hasarda de dire le commandant Bertiol, auquel son bon cœur avait donné le courage de prendre la parole dans cet instant décisif.

— Messieurs, reprit Bonaparte, vous ignorez ou oubliez qu'il n'y a qu'une tête couronnée qui ait le droit d'entraver l'action de la loi, dans une question de peino capitale... Je ne suis pas empereur.

— Vous le serez bientôt... murmura Bruix, sans être entendu du premier consul.

Comme personne n'osait rien ajouter:

— C'est formel, messieurs, je ne puis rien, et dès que vous vous intéressez à ce malheureux, je regrette que la loi soit plus forte que moi... Tenez, amiral, pour ne pas ajouter à mes regrets, je ne veux rien savoir de plus, ajouta-t-ii en rendant le pli sans le lire. Mais surtout que le sang français ne coule pas pendant les heures que je passe ici l

Ces derniers mots du premier consul furent suivis d'un cri étouffé que poussa un des aspirants dont les arrêts venaient d'être levés : c'était Gabriel.

— Qu'y a-t-il? demanda Bonaparte.

— C'est le frère du condamné qui se trouve mal ! dit quelqu'un de l'escorte.

1,0 premier consul se détourna brusquement et flt signe qu'on lui amenât son cheval.

Bientôt à la tête de son escorte, il gravit la côte de l'ouest,. et alla visiter cette plaine, d'Outreau, où devait s'aligner bientôt le camp de gauche de la grande armée. Vers dix heures, il rentra en ville, et dit aux autorités qui l'entouraient :

—-Messieurs! Boulogne est destinée à devenir le théâtre de grands événements !

ou LE MORT VIVANT 31.

L'or de r Angleterre effrayée devait, quelques années plus tard, empêcher cette prédiction de s*accotnplir dans tout ce que sa pensée avait de gigantesque. Boulogne ne fut que le théâtre de préparatifs immenses; mais il ne s*en fallut guère que, de cette ville néanmoins, restée célèbre, s'élançassent les foudres qui eussent probablement changé la face du monde !

Le premier consul employa le reste du jour à passer des revues, à expédier des ordres, à approuver dos plans; le lendemain, de grand matin, il avait quitté Boulogne. Partout, dans Tinspection qu'il poursuivit, il déploya cette activité infatigable qui le consumait, voulant tout voir, tout surprendre, tout juger par lui-même, ne s'en rapportant pas même aux ministres pour le plus mince détail. Dans ses courses sur les côtes qu'il voulait et qu'il parvint à rendre redoutables, il ne reculait devant aucune difflculté de terrain, pour obéir à son amour pour la ligne droite, et il entraînait à travers fossés, champs, ravins, monticules et rivières, ses officiers qu'il mettait sur les dents. Il visita ainsi Ambleteuse, ce port que Vauban avait conseillé à Louis XIV de rétablir, la baie de Wissant, qui semblait n'attendre que d'être animée par la guerre, et continua sa route infatigable, dormant peu, ne mangeant guère, jusqu'à Calais, point où il s'éloigne trop du centre de notre récit pour que nous ne revenions point sur nos pas, en attendant qu'un second voyage à Boulogne nous montre de nouveau cet homme extraordinaire, désormais maître <iu droit de faire grâce^ et à l'œuvre dans ses gigantesques desseins.

La journée qui suivit la comparution de Marins devant le conseil de guerre s'étant donc écoulée sans que çeVui-ci apprît rien du résultat de la démarche que ses juges avaient décidé de faire en sa faveur auprès du premier consul, vers dix heures du soir, il s'était endormi sur le méchant grabat de sa prison, faiblement

éclairée par un mince rayon de lune filtrant à travers les découpures treniblantes de quelques branches qui ombrageaient sa haute fenêtre. Tout à coup le grincement des verroux le réveille en sursaut! La lourde porte tourne sur ses gonds, et deux personnes pénètrent dans sa cellule ; l'une se jette ardemment dans ses bras : c'est Gabriel; l'autre les contemple tous deux aveCémotion, n'articulant que ces mots :

— Lieutenant! lieutenant! — C'est Roch, le contremaître!

— Je sais tout! s'écria l'aspirant en étreignant le condamné; ce que. mon digne Roch m'avait caché, un hasard me l'a fait apprendre!... J'ai moi-même entendu le premier consul dire à l'amiral qu'il ne dépendait pas de lui de te faire grâce... et... lorsqu'il a ajouté qu'il ne voulait pas que le sang français coulât pendant son séjour à Boulogae, j'ai enfin compris quel.sort t'attendait, mon Marins!...

— Alors... pourquoi venir ici, cruel ! répondit l'enseigne, doublement ému et par cette vérité inattendue et par l'affreuse nouvelle que, dans son ignorance de l'espoir qu'avait conservé le prisonnier, Timprudenl enfant lui avait si brusquement apportée.

— Nous sommes venus pour vous sauver, lieutenant... dit Roch. Ça valait bien la peine de venir vous importuner... Je m'en flatte !

— Oui! au lever du soleil, Marins, tu seras loin d'ici... loin de la terre... tu vivras.

— Me sauver, exclama le condamné. Mes amis... que venez- vous me dire?...

— Oui, te sauver, reprit Gabriel. Méchant! veux- tu donc mourir ?

— Lieutenant! mon lieutenant l murmura le contremaître.

C'est là toute l'éloquence de son cœur attendri. Cet homme, qui, dans sa faconde matelotesque et patrio-

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tique^ s'était fait surnommer l'orateur, à bord des navires, où il pérorait à Theuraconlre l'Anglais, ne trouvait pas en ce moment quelque bonne raison à donner au jeune officier qu'il aimait, pour le décider à fuir la mort qui l'attendait sdus peu d'heures.

— Mes amisî... éloignez-vous... quittez-moi 1 reprit Marius. On vous a trompé en vous disant que tout était perdu... Je vous assure qu'il y a encore de l'espoir... Sans cela, est-ce que je serais si tranquille? Vous voyez bien que je ne puis pas suivre votre conseil... Demain, j'en suis sûr, on reconnaîtra qu'on peut casser ce jugement...

-7 Demain... demain, dis-tu, Marius! interrompit l'aspirant, en s'atlachant au condamné, comme s'il eût craint qu'il ne lui échappât dans l'ombre. Mais tu es fou d'espérer I Ne t'ai-je pas dit que le premier consul luimême ne peut rien pour toi! Ah! si l'on m'avait interrogé hier matin avant de rassembler le conseil de guerre!...

— Malheureux! dit Marius d'un accent indéfinissable, s'ils a vaient-sur pris notre secret! s'ils avaient deviné... reconnu...

— Tais-toi ! tais- toi ! interrompit l'aspirant en embrassant son ami comme pour étouffer sa voix.

— Qu'auraient ils. pensé alors du motif qui m'a fait quitter mon poste? En ce moment, j'en suis sûr, il est au moins quelques-uns de ceux. qui me connaissent qui s'intéressent à moi... tandis qu'alors... ,

— Écoute! interrompit l'aspirant que la douleur exâl" tait. Nous laissons échapper un temps précieux! Je te le répète, il faut fuir... tu n'as pas une heure à perdre, tout est prêt...

— Mais, malheureux enfant, tu ne songes donc pas que c'est pour le coup que je me déshonorerais! Que penserait de moi ce bon commandant? L'amiral lui-

mèmr, qui le premier eut Tidée de recourir pour moi à la clémence du premier consul ?

— Eb bien, Marius, reprit Tenfanl avec véhémence, si le commandant approuvait ta fuite? Si lui-môme nous avait fourni les moyens de l'accomplir?...

— Je n'ose croire... articula Marins avec l'arx^nl de l'anxiété.

— Eh bien, c'est pourtant vrai ! Oiîi, oui. Marins, c'est le commandant qui te dit de fuir une mort obscure, ténébreuse, pour te conserver à cette pairie au service de laquelle on meurt du moins avec éclat! Écoute! tu vas mettre mon aiguillette, mon chapeau... Avec ton uniforme, on te prendra pour l'aspirant qu'on a à peine regardé entrer... Roch sera à tes côtés... il te conduira à Tavanl^port où un corsaire s'apprête à partir pour la croisière... Je sais qu'il lui manque des volontaires, l'État prend tous les marins ! On t'acceptera donc sur-lechamp... d'ailleurs Roch connaît le capitaine,. avec lequel il a servi... tout s'arrangera... au jour naissant, tu seras en mer! Tu feras ainsi queFques campagnes incognito sur les corsaires, tu changeras de port s*il le faut... le temps passera, et comme on dit que bientôt le premier consul sera empereur... alors il aura le droit de casser ton jugement... On lui dira comme tu t'es bien battu... La gloire du coursier réhabilitera l'enseigne... Tu vois donc que tout ira bien ? Le temps presse, pars, pars, Marins! Mais Roch! persuadez-le donc de fuir vite!

— Lieutenant! mon lieutenant! dit le contre-maître, auquel son éloquence ordinaire de gaillard d'avant fai sait absolument défaut.

— Mais, toi, que feras-tu si je cède? demanda le condamné, ébranlé par le plan qui lui était soumis sous la responsabilité du conimandant BertioU .

— Que veux-tu que je fasse ? reprit Gabriel en souriant de son mieux. Mon Dieu, c'est bien simple! j'attendrai ici qu'il fasse jour... et... et alors le commandant

ou LK MORT VIVANT S^

m*a dit qu'il viendrait ine délivrer! reprit Fenfant avec ]a vivacité que^ dans une situation embarrassante,on met à émettre une idée qui vient de vous secourir.

— C'est donc vraiment le commandant qui t'a envoyé, Gabriel? reprit le prisonnier ébranlé.

— Sans^ doute ! Allons 1 agrafe cette aiguillette... prends mon chapeau... Vous voilà descendu en grade, monsieur renseigne t Bah ! dans un an Bonaparte sera empereur, et toi lieutenant de vaisseau! Roch, boutonnez-Iu ison uniforme... Tu tâcheras de te faire petit, en passant devant le guichet... je ne suis pas si bel homme que toi !

— Le commandant Ta dit, Gabriel ? reprit Marins, semblant prêt à céder.

— Sans doute, et tu dois lui obéir, car c'est ton supérieur!

— Mais si je pars, quand nous reverrons-nous?

— Bien plu s tôt que si tu restais I

— Mais... que feras-tu ici jus^^u'au malin ? demanda renseigne, qui réfugiait 6a conscience dans renfantillagc des prétextes.

'— Moi ! je m'y ennuierai moins que tu ne l'eusses fait en y restant !... Je suis sûr, le jour venu, d'avoir la clef des champs !

— Tu es sûr de cela? balbutia Marins, vaincu par Vidée que cette évasion ne pouvait avoÎF rien de déshonorant, dès que le brave commandant la conseillait.

— Mon officier! cria une voix rude du corridor, voilà la dernière ronde qui va passer, il faut sortir!

— C'est bien... ouvrez! répondit le Qontre-maître, qui dans le péril redevenait lui-même.

^ Sans plus prononcer un mot, Gabriel se jeta dans les bras de Marius; ils s'étreignirent avec délire... puis, la porte de la prison ayant été ouverte, l'aspirant s'arracha à cet embrassement douloureux avec cette fermeté que les cœurs les plus tendres savent parfois puiser dans

le danger même, pour s'élever à régal des plus déterminés.

— Adieu t adieu 1 murmura-t-il, en se jetant dans l'ombre de la prison. Marius chercha encore une fois la main de Gabriel et ne la trouva plus. Le contre-maître lui mit sur la tète le chapeau jeté sur le grabat... et l'entraîna.

Cette prison, qui ne servait guère que de loin en loin à recevoir quelques officiers aux arrêts, ou des marins indisciplinés» n'avait pas une consigne bien rigoureuse. Marius et Roch partirent donc sans encombre, s'abstenant toutefois d'aller réclamer au poste le sabre que l'aspirant avait dû y déposer en entrant. Ils franchirent à grands pas la haute ville, gagnèrent la grande rue qui * relie celle-ci à la ville inférieure; en vingt minutes ils furent à la maison qu*une tante de Roch habitait sur la petite place des Victoires, toute voisine du port.

Marius et Gabriel avaient leurs chambres sous ce toit.

Le contre-maître, on l'a vu, était leur ami à tous deux. La vieille tante de celui-ci leur préparait la nouriture qu'ils prenaient en commun lorsque le leur permettaient les besoins du service.

— Attendez-moi, ici, lieutenant! dit Roch, vous prendrez de mes bardes pour changer, car en uniforme... ça serait compromettant. Pendant ce temps-là, je vais voir ce qui se passe sur le corsaire, et arranger tout pour votre embarquement... Allons, monsieur Marius! comment ça va-t-il? ça va bien î au petit jour vous serez au large, car la brise est bonne, et qui sait? peut-être bord à bord avec un Anglais... tapez rude dessus de ma part!

L'enseigne s'habilla en matelot. Il passa ensuite dans la chambre de Gabriel, et fy resta enfermé jusqu'au retour du digne contre-maître. Lorsque celui-ci l'appela, le jeune marin prit sur un meuble une petite vierge en ivoire sculplé, sorte d'amulrite en vogue dans le pays, la serra dans sa poitrine, et descendit.

ou LE MORT VIVANT 37

— Tout est prêt, tout est convenu I dit le contremaître. Le capitaine a dit que vous lui expliqueriez vos raisons en mer... si l'Anglais vous en laisse le temps. Vous pouvez vous embarquer sur-le-ctamp... au soleil levant vous serez au large... Ah! lieutenant... quoi ange que... mais ne parlons pas de ça Voilà qu'il va être minuit, je prends la garde au poste de la jetée... je vous mets sur votre corsaire, et je me rends à mon devoir. Mon premier coup de longue-vue, au petit jour, sera... pardon, hein, lieutenant^ sera pour le plaisir de ne pas vous voir!

— Mon bon matelot! dit Marins, en serrant la main du contre-maître , un jour j'espère

— Oh! pour ça, lieutenant, je m'en flatte! disait Roch, au momjent où ils arrivèrent en lace du corsaire, dont les voiles dérabantées n'attendaient plus que rarrivéc de quelques pieds d'eau dans le chenal, pour entraîner au loin vers l'Anglais la coque aventureuse.

Les deux marins s'embrassèrent avec effusion.

— Asix heures du matin, je quitte le poste, ditle contremaître, et tout aussitôt je lofe vers le château tenir compagnie à... à monsieur Gabriel, en attendant que le commandant vienne le faire sortir...

-^ Adieu encore I fit Marins en serrant de nouveau la main calleuse du marin, prie Dieu pour moi... dis-lui...

— Qui vive I crià-t-on.

C'était une patrouille qui s'avançait dans la direction du port. Dans l'embarras de répondre, Marins n'eut que le temps de sauter dans les haubans du corsaire qui se dressaient à une petite distance du quai ; Roch 'alla se faire reconnaître : c'étaient justement les hommes qui allaient au poste de la jetée prendre le quart de minuit. ...••....,.-..••.•••*

Quelques pâles lueursavant-courrièresdu jour se montraient à peine à l'orient brumeux; la nuit était fraîche.

38 LES PaNTONS ANGLAIS

Une brise assez vive du N.-E. s'élait levée avec la marée montante; il était quatre heures du matin. Un mouvement inaccoutumé avait lieu dans fiutérieur du château de la haute ville : un peloton de dix hommes d'infanterie de marine venaient d'y entrer sous le commandement d'un sergent-major, accompagné d'un chirurgien qu'on avait été, par ordre supérieur, chercher à bord d'une canonnière. Ce monde s'arrêta sous un portique qui donnait sur la cour principale. Alors le chef du peloton donna au concierge de la prison un papier qu'ii avait au fond de son schako, et fit charger à balles les fusils de ses hommes.Presque en même temps on entendit le bruit €l*un caisson d'artillerie dont les roues résonnaient bruyamment sur le pavé retentissant des passages voûtés, et peu après l'équipage s'arrêta au milieu de la cour. Par-ci par-là on voyait passer un fanal qm édamiila faee de quelque employé du château* Bientôt celte agitation momentanée cessa peu à peu., et tout rentra dans le silence jusqu'au petit jour.

Et tandis que ces préparatifs avaient lieu au dehors, une scène d'un autre genre se passait dans Fintérieur. Un geôlier était entré dans la prison oîi s'éfait accomplie, pendant la nuit, la substitution de prisonniers. .

— Lieutenant! dit l'homme-clé d'une voix où l'intention doucereuse luttait avec la rudesse de sa nature, f a me fait bien de la peine... mais je dois vous dire de vous préparer à... à la chose!

— Que voulez- vous? demanda l'aspirant, qui s'était endormi sur sa bonne action.

— Je veux, lieutenant... qu'ilne vous reste qu'un quart d'heure pour ce que vous savez bien... J'espère que vous n'avez pas eu à vous plaindre de moi, que j'ai eu des procédés... Cette nuit encore j'ai laissé ici le plus tard possible cet aspirant qui est venu vous dire adieu... Aussi, lieutenant, j'ose bien compter que vous ne donnerez pas à d'autres votre frac, vos bottes, votre argent.

ou LB MORT VIVANT U)

si vouseo avez^.. et même, lieulenanL.. c[u*est-ce que ra vous ferait de me donner tout ça mainleoant, avant que... avant la fusillade enfin? Au moins è présent je serais sûr d'en profiter, et vous, de votre côté, vous pourriez compter sur une messe que je ferais dire en votre intentioD, mon généreux lieutenant... (andisqu'une fois la chose faite, je n'ai plus aucun droit sur vous... C'est les autres, les ensevelisseurs, Tofûcier de santé, les croque>morts qui empoignent tout. En ce moment, vous m'appartenez encore, mon officier... Je n'aimes petits droits et mes légitimes espérances qu'avec les vivants, moi... Je suis donc bien certain qu'un aussi respectable condamné ne voudrait pas faire tort à un brave père de famille dece qui lui est dû... N'est-ce pas, lieutenant, que vous êtes trop magnia... manal.. mananime ponr me voler en filant avec ce qui m'appartient.

Le geôlier aurait pu parler un quart d'heure de plus, que Gabriel n'eût guère songé à l'interrompre... Dès les premiers mots, l'aspirant avait compris de quoi il s'agissait, et nn affreux .serrement de cœur, une sorte d'éblouissement , de veriige, avait été pour lui la dette payée à la débile humanité , dont la vie est le premier instiocl. Mais bientôt le courage, la fermeté, les nobles mouvements de l'âme, avaient repris leur empire sur des sens trop délicats pour en être la digne enveloppe. Gabriel, la première impression subie et maîtrisée, redevint donc bien vite lui-môme, c'est-à-dire un cœur incomparable ! Ce cœur était si plein d'abnégation et dr. grandeur, qu'il ne songea même point à réclamer contnî l'erreur dont sa personne était en ce moment l'objel. Sans doute, si l'aspirant eût eu la certitude que son ami était loin du port et de tout danger, il n'eût pas manqué de signaler la substitution de l'innocent au condamné, et bien que le commandai^t Bertiol n'eût pas eu la moindre part dans les incidents accomplis durant la nuit avec l'appui de son nom, Gabriel, en donnant l'ordre à Rocli

d*aller dans la matinée tout dévoiler âîi capitaine de frégate , savait bien que le danger serait immédiatement détourné de lui. Mais le jeune marin n'avait pas prévu, n'avait pu prévoir que les ordres donnés pour obéir à l'inflexible loi. de- guerre fixassent l'exécution du condamné à la fin même de la nuit où l'affection vigilante le sauvait. Or, parler en ce moment, n'était-ce pas risquer de livrer aux bailles la véritable victime que leur jetait la loi? Il y avait à peine quatre ou cinq heures que Marins avait quitté la prison... Pouvait-on supposer que déjà il fût hors de tout danger, que, l'éveil donné sur son évasion, on ne parviendrait pas bien vile à le découvrir, dans une ville régie avec la précision rigoureuse d'un état de siège?... Parler, réclamer contre la fatale erreur, c'était donc livrer Marius au supplice... Voilà ce que pensait, ce que sentait Gabriel, tandis que le geôlier lui demandait l'escompte de son héritage de supplicié. Entendit-il cette burlesque et odieuse requête? On ne sait î Toujours est-il qu'il n'y répondit point, non plus qu'aux tentatives répétées que fit T homme- verr^ju pour obtenir ce qu'il prétendait être son droit.

— Ah çà, lieutenant, est-ce que vous ne m'entendez pas? reprit enfin le geôlier en quittant son ton pleurard d'emprunt pour la voix grossière et rude qui lui était naturelle. Allons, allons! faut en finir! que j'aille me recoucher une heure, car vous m'avez fait rester debout cette nuit pour le roi de Prusse ! Suivez-moi, condamné... on vous attend en bas! Il faudra pourtant que vous retiriez votre uniforme! ça ne peut passefairp sans ça... et dire que vous pouvez me le donner ici... et que vous ne le voulez pas ! Dame ! ce n'est pas ma faute, à moi, si on vous fusille... Vous ne devriez pas vous en venger sur moi. . ça n'est pas délicat! Allons, voyons , lieutenant... ça y est-il? Je vous prêterai mu capote pour descendre... et d'ailleurs, vous n'aurez pas le temps d'avoir froid !

ou LE MORT VIVANT 41

— Savez-vous^ demanda Gat>riel tout à ses idées, s'il est sorti cette nuit quelque navire du port?

— Moi, je ne sais rien!... de% navires? est-ce que ça me regarde? parlons d'ici. Ainsi donc, il paratt que vous me refusez, mon condamne! En ce cas, il va falloir descendre sur-le-champ...

— Il ne peut être parti, se dit l'aspirant. Qu'on fasse de moi ce qu'on voudra I reprit-il à haute voix. Je suis prêt !

L'exécution n'avait été fixée que pour cinq heures; si )c geôlier était monté plus tôt chez ^ le prisonnier, ce n'avait été que pour effectuer son ifçnoble négociation. L'infâme, dans sa déception, pensa à se venger en avançant le moment du supplice.

— Suivez-moi, dit-il brutalement.

Gabriel quitta machinalement la prisot , et suivit le geôlier dans les corridors vaguement éclairés par le fanal fumeux que portait cet homme. Gomme condamné militaire à propos d'un délit qui n'entraînait rien d'infamant, il n*dvait point de liens.

— Ohé! à Tordre! cria Tabject personnage en arrivant dans la cour.

Le sergent-major s'avança.

— Il n'est pas encore l'heure, dit-il.

— Qu'est-ce que ça vous fait? répondit le geôlier en entraînant à l'écart le sous-officier. Le condamné demande qu'on en finisse.... Ça l'embête d'attendre !

— Mais le prêtre î

— Vous voyez bien qu'il n'en veut pas, puisqu'il m'a dil: Je suis prêt !

Le crépuscule ne descendait que faiblement encore dans cetta cour .enceinte de hauts bâtiments. Les soldats d'infanterie de marine croyaient avoir affaire à l*enseigne Marius. Si Ton eût attendu l'heure fixée, il eût fait assez clair pour qu'on reconnût la substitution de la victime, ce qui eût immanquablement amené un sursis à l'exé-

43 LES POyrONS ANGLAIS

cution. Peut-être i'infâme gè6lier ospér«it-il pouvoir, à la faveur de l'obscurité, dépouiller le supplicié. Le sergent-major avait rejoint ses hommes, et ordonnait les derniers préparatifs.

— Pauvre jeune homme t dit le soldat de marino. C'est un brave ! il âouffre trop à attendre, et il en veut finir au plus tôt I

— Vilaine corvée que nous faisons là^ répondit un des fusiliers.

-^ Qui m'eût dit que je rendrais un si damné service au contre-maître Roch ! dit un autfe.

Le chirurgien se tenait tristement à l'écart. ' — Quand vous voudrez ! cria le sous-officier.

— Marchons ! répondit l'aspirant, qui souffrait horriblement de ces préparatifs, et qui redoutait anxieusement de sentir sa frêle nature l'emporter, par quelque crise, sur sa résolution et sur son courage.

Le geôlier prit le jeune marin par le bras, et l'entraîna au fond de la cour, vers un petit tertre auprès duquel s'était avancé le caisson d'artillerie destiné à servir de corbillard.

— Habit bas, condamné I dit triomphalement le geôlier, en déposant derrière Gabriel le fanal qui devait, vu l'insuffisance du jour, éclairer le point de mire des exécuteurs.

L'aspirant mit un genou en terre et ne répondit pas. Le geôlier, encore désappointé, dut s'éloigner.

— Garde à vous! commanda le sergent-major à ses hommes qui s'étaient mis en ligne à vingt pas de la victime, dont la silhouette se découpait en noir sur le fond vaguement éclairé par les projections rougeâtres du fanal et les blafardes lueurs d'un jour brumeux. Préparez armes ! En joue. .. Feu î

Dix détonations se firent entendre... L'aspirant tomba la face contre terre... Le chirurgien courut au supplicié pour s'assurer de sa mort. Le geôlier aussi s'approcha.

ou LE MOllT VlTAIiT 43

— Arrière, canaille t dit le ehiniiigien^ ou je fais mon rapport... Vous n'avez plus ri^i à faire ici, il n'y a que les rivants qui doivent passer entre vos griffes !

Le geôlier s'éloigna en jurant. Le chirurgien prit le fanal et se mit h examiner celui qu'il croyait mort... A son grand étonnement, il ne vit nulle trace de sang, ni sur la terre^ ni sur les vêtements du jeune marin.

— C'est extraordinaire t dil-il.

il n'y ffvait^pourtant là rien de si extraordinaire : les dix soldats de marine avaient visé à deux pieds au-dessus de la tête de la victime : nul n'avait voulu avoir à se reprocher la mort de l'enseigne Marins... et pourtant, ils ne s'étaient rien dit l'un è l'autre; sublime accord 1 Le chirurgien, ne voyant sur les vêlements ni sang ni trace de blessure, déboutonna l'uniformedu supplicié... Alors s'offrit à ses regards étonnés un sein de femme. La pauvre Gahrielle n'était qu'évanouie 1

MARI us ET GABRIEL.

Vingt ans environ avant l'époque où commence notre récit, un jeune Anglais qui depuis quelque temps parcourait le nord de la France, vint se fixer pour un an à Boulogne. Il paraît que des pertes considérables qu'il avait faites au jeu avaient décidé sa famille à l'exiler des clubs de Londres; on ne le connaissait alors que sous le nom de sir Meurioe. C'était un gentleman de manières élégantes, et assez joli homme, quoique un peu bellâtre. Habitué, depuis son entrée dans le monde fashionable, à la vie dissipatrice de Londres, et désormais privé de ses chevaux , de ses mattresses et de ses chiens, il périssait d'enimi et de désœuvrement; la

Ai LES POÏ^TONS ANGLAIS

pension dont il jouissait sur le continent était du reste assez modique , et quelques dettes qu*il avait d'a(;>ord faites à Calais n'ayant point été reconnues par le banquier qui lui remettait des fonds, on se Tétait dit, et notre insulaire s'était vu privé de la ressource de chercher des distractions dans des dissipations nouvelles. Sir Meurice, tout jeune qu'il fût alors, était déjà un modèle de vanité, d'égoïsme et de corruption. Il offrait, non point ce type affaibli dont notre langue a presque fait un adjectif, en empruntant à un roman fameux son héros aux proportions amoindries par les à peu près des traductions et des imitations,., mais bien le véritable Lovelace anglais, c'est-à-dire un honnme n'ayant que des sens et de l'esprit ; un homme qui, ayant choisi sa victime, la poursuit avec calme, persévérance, et un froid calcul des moyens ; apparences dangereuses qui cachent des désirs ardents et altérés, que devront suivre le mépris sec, l'oubli implacable pour la malheureuse dont l'inexpérience a subi leur, horrible fascination... Au moment dont nous parlons, sir Meurice logeait dans un assez modeste appartement de cette môme maison do la place des Victoires où nous avons vu Marins entrer pendant la nuit de son évasion, c'està-dire chez la tante de Roch, Madeleine Cornu, propriétaire de cette petite maison. La Cornu était une vieille fille intéressée , qui louait tout ce qu'elle pouvait de son logis, et qui logeait aussi, moyennant finance, son neveu Rqch, lorsqu'il revenait au port, et la sœur du marin, orpheline comme lui, une belle tille nommée Jeanne.

A Pépoque où sir Meurice vint demeurer chez la Cornu, Roch, alors âgé d'environ vingt ans, faisait dans l'Inde sa. première campagne au long cours. Jeanne avait dix-huit ans et en paraissait vingt-quatre. C'était une belle matelote, grande , bien découplée , éclatante de fraîcheur, aux 'yeurnoirs, aux dents blanches, aux

ou LE MORT VIVANT 45

cheveux châtains^ au port la^if comme celui d*unc Dymphe marine. Lorsque le dimanche elle accompagnait sa tante à la grand'messe à Saint-Nicolas, ^revêtue du pittoresque costume des matelotes du temps, les jeunes gens se rangeaient pour l'attendre et la voir passer... et alors bien des cœurs lui faisaient cortège. C'est que nulle fille de la Beurrière, ce quartier favori des marins boulonnais, ne portait plus fièrement qu'elle le bonnet coquet garni de dentelles, le long corset d'étamine ou de perse à grands fleurages, dont les manches d'étoôe dorée étaient retroussées è mi-bras ; ni le fichu de mousseline brodée, dessinant un fier corsage. Une danseuse espagnole eût seule donné à sa basquine cet agaçant mouvement de hanche que la belle jeune fille imprimait à la jupe de fine écarlate qui formait draperie sur une autre jupe de drap gros bleu, bordée d'un ruban tranchant, et ses jambes de Diane chasseresse, voluptueusement dessinées par des bas de coton blanc bien tirés, trottaient par la tête des soupirants qui , attirés en nombre par tant de charmes , étaient d'ailleurs repoussés, intimidés par les allures dédaigneuses, un peu méprisantes même, de la fière matelote. Il paraît que les jours de fête surtout, lorsqu'elle arborait le costume qu'on vient de décrire, et qui s'enrichissait d'un large crochet d'argent placé à sa ceinture, comme pour tenir des ciseaux à ses lourdes chaînettes, de boucles d'oreilles en forme de clocher, d'une large croix et d'un cœur volumineux, le tout en or le plus fin, espèce de filigrane travaillé en pointes mates et polies, tous objets que scîn frère lui avait achetés de ses épargnes ; il paraît, disions-nous, qu'ainsi sous les armes, Jeanne imposait tellement, que bien souvent elle revenait des guinguettes des Tintelleries, sans qu'aucun jeune marin eût osé l'engager à danser et faire concurrence aux bourgeois. 11 est bien entendu que cette Impéria marilime était cordialement détestée denses compagnes pour

40 LES POINTONS ANGLAIS

ses airs et sa beauté, et qu'elle devenait souvent le texte de chaudes disputes dans les familles, entre les sœurs envieuses et les frères fascinés, lesquels, tout en redoutant presque l'imposant bonheur de rapprocher, n'en subissaient peut*être que plus immaîtrisa blement le pouvoir de ses charmes.

Or il arriva que cette fière créature, si difficile à amariner^ comme disaient les jeunes marins qui naviguaient timidement dans ses eaux^ se laissa peu à peu toucher au cœur par le premier homme distingué qui l'approcha, c''est-à-dire sir Meurice, Thôle de sa tante, celui auprès duquel rappelaient dix fois par jour ces incessantes obligations d'une communauté de logis. La Cornu n'était guère attentive qu'à contenter son Anglaisx dont les deux guinées mensuelles était une reàte que nul autre locataire ne lui eût fournie; et d'ailleurs, sachant de quels airs de tigresse Jeanne accueillait les amoureux quotitidiens, la tante n'avait garde de se défier d'une séduction intérieure. C'était pourtant là qu'était tout le danger; et la pauvre matelote y succomba... il en devait être ainsi ; rarement ces cœurs plus hauts que leur condition résistent à l'attrait qu'a pour eux la distinction du rang et des manières ; surtout lorsque, comme dans le cas que nous rapportons, le séducteur est désœuvré, ennuyé, et profondément habile. Il y avait donc cinq ou six mois que durait cette intrigue entre le gentilhomme anglais et la sœur du marin, et déjà il devenait difficile d'en dissimuler les conséquences aux yeux de ses compagnes plus perspicaces que la Cornu... lorsque sir Meurice fut brusquement rappelé par sa famille.

L'Anglais feignit de partir seulement pour une excursion à Londres, mais sachant dans le fait qu'il ne reviendrait pas. En effet, quelques semaines après son départ, le banquier de sir Meurice fit réclamer ce qui restait chez la Cornu des effets de l'insulaire... Jeanne comprit alors la double étendue de son malheur!

ou LE MORT VIVANT 47

Peu de temps après Roch arriva de sa campagne de rinde. Sa sœur lui confessa tout. Ces deux orphelins versèrent ensemble bien des larmes seorèles. Lo roçrin tenta diverses déniarcbes pour connaître les traces du séducteur, mais n'y put réussir. Pour comble de malheur^ la grossesse de Jeanne cessa bientôt d*être un mystère, et les investigations de la haine ayant fait découvrir à qui elle avait fait le sacrifice de son altière vertu, le rang de celui-ci fut une arme de plus dont les jeunes filles se servirent pour rire des adorateurs mystifiés par l'imposante beauté. Ceux-ci, furieux du fait, et non moins futieux des quolibets de leurs sœurs, auxquels ils'ue savaient plus quoi répondre, prirent parti contre la perfide, si bien qu'en peu de temps ce fut dans la population maritime du port un <o//e général qui vint retentir, en toute occasion, dans la maisonnette où la Cornu se lamentait par-dessus tout de la perte de son ADgl8is% Peutêtre bien Tavare fille se consola-t-elle du chagrin que dut lui causer la faute de sa nièce, par l'espoir que celte liaison ramènerait l'insulaire auprès de son amante...; dans tous les cas ce fut une erreur. Lorsqu'on .sut au port (lue l'Anglais ne revenait pas, les plus méchants se réjouirent, et ladouleur de Jeanne s'augmenta d'autant. Roch se battit deax ou trois fois avec des plaisants dont les quolibets, les propos mal sonnants lui échauffèrent les oreilles ; mais les coups de poing donnés et reçus n'amélioraient point les choses. Au lieu de repartir pour un voyage au long cours, le brave garçon se décida à mettre pour un an son ancre à terre, afin de venir en aide à sa sœur ; il se mit sur un bateau de pèche, de façon à ne plus quitter le port au delà de quelques hdures. La Cornu prit son parti sur les événements, soigna sa nièce et cherclla un locataire.

Enfin quelques mois s'écoulèrent, et Jeanne mit au monde une petite fille qui , née le jour de sainte Gabriello, reçut ce nom* Roch alla trouver le banquier de

43 LES PONTOXS ANGLAIS

sir Meurice, lui raconta les choses, et lui demanda le moyen d'arriver sur les traces du père de Tenfant. Le banquier répondit qu'x)n n'avait qu'à mettre dans les journaux, de Londres un avis avec réticence, ainsi que cela se faisait souvent en Angleterre dans des circonstances analogues, et que sûrement le jeune Anglais donnerait signe de vie. S'étant, à la prière du marin , chargé de cette insertion, on lut, une semaine après, dans plusieurs feuilles de Londres, Tavis suivant :

« Sir M**% qui a habité Boulogne, est informée qu'on a, place des Victoires, n» ...,des nouvelles intéressantes à lui communiquer; il est prié d'envoyer son adresse. »

Les couches de Jeanne furent fort laborieuso5/Il lui avait été impossible de ne pas savoir les mauvaises dispositions des gens du port et de la Beurrière à son égard, et elle s'y était montrée extrêmement sensible, ainsi qu'il devait en être de son amour-propre blessé par l'abandon de son amant aristocratique, et des armes que cet abandon fournissait à ses ennemis. Eu se voyant mère, elle avait espéré que la nouvelle de cette paternité lui ramènerait, pour un temps au moins, sir Meurice, de sorte qu'une forte fièvre de lait qu'elle subit fut tout agitée de celte espérance, dont la réalisation devait la venger des humiliations de sa position de fille séduite et abandonnée par l'homme qu'elle avait eu l'orgueil de choisir, en dédaignant les adorateurs vulgaires, ses égaux. La réponse de son amant était donc l'objet de toutes ses 4)ensées comme de tous ses songes, au milieu des crises de son état. Le malheur voulut que Roch fut obligé de prendre la mer pour un jour, afin de ne pas perdre son tour de pêche, lorsque le banquier reçut pour ^ ia place des Victoires un pli qui prouvait que l'avis des journaux avait été lu. Ce pli fut envoyé à la Cornu qui, ne sachant pas lire, le porta imprudemment à sa nièce.

ou LE MORT VIVANT 49

supposant sdus doute que, puisqu'il y avait réponse, c'é-. tait bon signe. La pauvre Jeanne avait eu une nuit fort pénible et tout agitée de délire; la vue du papier plus espéré que redouté lui causa une sensation très-vive. Elle l'ouvrit avec peine et y lut ce qui suit :

(( Sir M*** ne peut apprendre aucune nouvelle de la place des Victoires, no...; au reste, il part demain pour les Indes. »

A cette affreuse lecture, Jeanne ne pleura point... Elle laissa tomber la lettre fatale, prit son enfant, qu'elle embrassa, et dit seulement ces mots: — Je suis perdue U.. —Un moment elle resta fixe, regardant sans voir, pâle comme son linge, et pensant sans doute à toutes les conséquences de cet abandon. Sa tante voulut Tinlerroger..i Alors elle revint ;au sentiment physique un moment subjugué dans le tourbillon des douleurs morales; elle poussa un grand cri et s'évanouit. Lorsque , le soir, Roch rentra au port, il trouva [sa sœur dans un état désespéré. Le malheureux marin remplit la maison de ses cris, jurant, dans un désespoir trop touchant pour être risible, qu'il mettrait le feu à VAngleterre,.. Deux médecins furent toute la nuit au chevet de la moribonde, qui, brisée plus encore peut-être par la douleur morale que par le mal physique, expira au point du jour.

Le commandant Frank la Morinie , ou plutôt de la Morinie, était né à Boulogne en 1764, c'çst -à-dire Ta»ïiée où mourut en celte ville (qui a aussi vu mourir l'auteur de Gil-Blas] le poëte Churchill, celui qu'on a appelé le Juvénal anglais. La famille de la Morinie était, comme l'indique son nom, des plus anciennes du pays, puisqu'elle portait le nom de cette partie de la Gaule Celtique autrefois habitée par les, Morins (du mot cel-.

&é) LES PONTONS ANGLAIS

tique fiior, qui signiûe mer.) Unique rejeton de cette ancienne famille, le Jeune Franck, protégé par îe dernier gouverneur du Boulonnais, Louis à'Aumont, duc de Viilequier, était entré dans le service de la marine parmi les premiers volontaires de cette liberté nouvelle que la jeune noblesse d'alors, déjà imbue de principes philosophiques et libéraux, embrassait avec enthousiasme sur les traces du Jeune La/ayelte.

Il avait pris une pari glorieuse aux luttes navales de la république, lorsqu'en Tan IX l'amiral Latouche-Trévilie^ qui commandait Torganisalion de la flottille^ le nomma son chef d'élat-raajor.

Il trouva, par suite, la mort dans une des attaques

acharnées que Nelson dirigea contre la ligne d'embos-*

sage établie devant Boulogne. Il laissait orphelin un fils

unique nommé Marins, enseigne de première classe sur

un brick en croisière dans la Manche.

On louchait alors à de graves événements. Un changement qui eut lieu dans le ministère anglais fut le signal des premières négociations de la paix, qui fut enfin déûnilivement conclue au congrès d'Amiens, entre les plénipotentiaires, lord Cornwalliset Joseph Bonaparte. Dans le même temps, la^ France, comme une reine européenne, après avoir vaincu toutes les nations coalisées contre elle, traitait à Lunéville avec TEmpire, à Florence avec le roi deNaples, à Paris avec la Russie et la Porte Ottomane, et à Madrid avec le Portugal, imposant à tous sa suprême volonté de pacifier le monde et die se reposer enfin de ses fatigues triomphales, dans les vastes limites qu'elle s'était données, de l'Océan au sommet (les Alpes et des Pyrénées aux rives du Rhin.

Marins revint à Boulogne et alla prier sur le tombeau que l'amiral avait fait ériger au malheureux capitaine de frégate. Là, l'orphelin jura de venger cette mort pré-

ou LB MORT VIVANT 51

matarée. Puis, la paix du moment ayant fajt rentrer au fourreau l'épée des ofQciers^ \\ demanda et obtint un congfé de quelques mois, pour ^ller voir à Ârras un vieil oncle retiré là^ et le seul parent qui lui restât sur cetto terre, où Dieu le laissait si jeune et sans appui.

Ce fut là, h Ârras, que Marins rencontra pour la première fois Roch, lequel avait été élevé au grade de quartier-maître, h la suite de l'affaire qui lui avait valu la hache d'armes d'honneur.

On se souvient que, pour ainsi dire assassinée par la méprisable, l'odieuse réponse de sir Meurice à la notification détournée de la naissance de son enfant, la malheureuse Jeanne, surprise par cette déception au milieu des crises de couches laborieuses, avait payé de sa vie les fautes de son orgueil et de son inexpérience. Roch, après avoir fait contre l'Anglais en particulier et l'Angleterre en général les serments les plus énergiques que lui offrissent le vocabulaire des gens de mer, considéra la petite Gabrielle comme un héritage d'obligations que lui léguait sa malheureuse sœur. Il ajouta donc un serment à tous ceux qu'il avait déjà faits... Mais celuilà fut de remplir envers le petit être que lui envoyait le sort les devoirs d'un tendre père. Son premier soin fut de chercher une nourrice de campagne, chez laquelle l'enfant pût être allaitée et soignée loin des investigations curieuses des gens dont l'hostilité était la cause indirecte de la mort de la fière et trop humiliée Jeanne. Il parvint à trouver la femme qui lui convenait dans te petit boufg de Desvres, à quelques milles seulement de Boulogne, de sorte que chaque fois que son service ou son retour au port le lui permettait, il pouvait faire vers le berceau de la petite Gabrielle une escapade dont il revenait toujours charmé et attendri. N'ayant qu'une confiance médiocre dans les qualités de cœur de sa tante Cornu, Roch ne lui déléguait quelque surveillance sur la petite que lorsqu'il se trouvait en-

traîné pour quelques mois hors du pays par une campagae au long cours.

L'enfant mena jusqu'à Tâge de dix ans une vie de campagnarde qui contribua beaucoup à la douer d'une excellente constitution. Ce fut alors qu'une nuit, rentrant au port, après upe croisière sur les côtes d'Espagne, Roch, en serrant une voile, perdit l'équilibre, par la rupture d'une manœuvre, et se cassa un bras en tomban,t sur le pont. Il demanda et obtint un congé qu'il alla passer auprès de la petite Gabrielle, et resta près d'un an à Desvres, pour faire, dit-il à la Cornu, l'éducation de sa nièce.— Quel malheur, Gabriclle, que tu ne sois pas un neveu! disait-il à l'enfant. Comme je t'aurais dressé à courir sus à l'Anglais! à faire de jolis nœuds de cordage, à bien rabanter une brigantine^ et à vider proprement un bougarou de genièvre 1

Elt Gabrielle, sans trop apprécier ce qu'elle perdait à n'être pas Gabriel, cherchait à consoler 'son oncle en lui ' offrant d'apprendre tout ce qu'il voudrait, la question du gin pourtant exceptée. La petite fille ne savait du reste rien de sa naissance malheureuse; elle croyait vaguement avoir perdu son père et sa mère étant toute petite, et sa jeune intelligence n'exigeait pas d'autres / éclaircissements. Roch avait eu soin de lui répéter souvent qu'après son amour en Dieu, son premier devoir, avant môme de l'aimer, lui, son oncle, c'était de haïr les Anglais qui étaient damnés, disait-il. L'enfant s'imagina longtemps que l'Angleterre était cet enfer dont parle la religion; de sorte qu'il lui arriva plus d'une fois de prier Dieu de lui pardonner ses petits péchés et de ne pas l'envoyer brûler en Angleterre,.,

L'année que Roch passa à Desvres fut activement employée par le quartier -maître en congé à enraciner foi;tement dans ce- jeune cœur cette haine par laquelle lui-même vivait depuis l'infamiede sir Meurice, comme d'autres vivent d'un amour. 11 essaya parfois de' tromper

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ses regrets sur le sexe de Gabrielle, en lui faisant revêtir un petit costume de mousse qu'il lui avait apporté, et à l'aide duquel 11 la conduisit deux ou trois fois à Boulogne pour lui montrer des navires, et tout ce qu'elle avait perdu à ne pas naître Gabriel. La petitet que sa constiiulion robuste et les instincts de fierté qu'elle tenait de sa mère ne disposaient pas à la pusillanimité si pardonnable de son sexe, finit par se laisser si bien exalter aux doléances du marin, qu'elle s^associa sincèrement à ses regrets. D'ailleurs, en ce temps-là, temps de guerres continuelles, la femme était bien plus que de nos jours en butte aux dédains des usages et des lois; la plus belle moitié du genre humain n'en était pas alors la plus utile. Ce qu'il fallait, c'étaient des hommes! La république accordant une pension à la mère qui comptait douze garçons, les filles qui naissaient étaient considérées comme des déceptions pour la patrie et la famille. Gabrielle avait été élevée au milieu de ces idées qui parcouraient les campagnes, et l'on comprend bien que son oncle ne pouvait que les lui exagérer encore par ses regrets parfois grotesques :

— Ah ! si c'était un garçon ! se disait-il souvent à luimême, à la première paix, je lui remettrais ces objets que sa mère m'a laissés, et je l'enverrais en Angleterre à la chasse de son père... Mais une fille! maudites jupes! je ne veux plus lui en voir !

Si bien que chaque fois que revenaitson oncle, l'enfant, pour lui plaire, s'habillait en marin...

Deux ou trois ans plus tard, Gabrielle, qui recevait quelque éducation d'un vieux capitaine de la république retiré à Desvres, mit le comble à la joie de Roch, en hii disant que s'il pouvait lui procurer un embarquement sorlable, elle ferait volontiers une petite campagne avec lui, pour voir un peu ce qu'elle avait perdu à n'être pas garçon, et si la mer avait des douceurs si irrésisisbles !

Roch délira de joie. Le père Moleux, ce vieux triton

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jeté à sec, qui avail appris à Gabrielle à lire, compter, écrire et détester l'Angleterre,' approuvait Tessai; il n'y eut donc plus qu'à chercher un poste convenable pour la fille de la fière Jeanne. Notre quartier-maître ayant appris qu'on préparait à Cherbourg l'armement d'une corvette de charge, qui devait venir sous peu prendre à Boulogne un chargement d'obus et de munitions pour l'équipement d'une division destinée aux Antilles, parvint à obtenir d'un lieutenant de vaisseau qui devait monter à Boulogne sur cette corvette, comme officier chargé du détail, qu'il prendrait le neveu Gabriel en qualité de secrétaire; il est bien entendu que lui aussi, l'a»-glophole, serait du voyage. Tout alla à souhait, et tellement même, que sa mission à Cherbourg terminée, la corvette dut aller dans la Méditerranée porter des troupes, puis revenir à Brest pour prendre un changement pour la Martinique... Si bien que Gabriel. ..le tint la mer pendant quatorze ou quinze mois. Malheureusement ce fut sans rencontrer l'Anglais à combattre, et malheureusement disons-nous pour Roch... c^r nous n'oserions croire déjà que le secrétaire du lieutenant en fût aussi fâché! Quoi qu'il en soit, durant cette campagne, l'éducation nautique de Gabriel avait fait de grands progrès, car outre cette pratique spéciale qui s'apprend forcément, à vivre sur un navire, l'officier, qui avait pris son scribe en affection, lui avait enseigné des calculs maritimes, l'art de prendre la hauteur du soleil avec l'octant, etc. Roch était dans le ravissement, et commentait à espérer qu'il ne lui serait pas impossible de voir sonneveu aller conquérir son père, à l'aide des faibles mais cependant précieux indices qu'offrait le dépôt qu'en mourant la pauvre leanne avait fait entre ses mains, en lui disant que c'était tout l'héritage et tout l'avenir de son 'enfant. Or, ces objets, disons-le dès à présent, étaient : une petite croix en onyx, garnie en or, que sir Meurice avait donnée à Jeanne un soir qu'elle lui annonça la certitude

ou LE MORT VIVANT 55

de sa grossesse, plus une miniature représentant le même sir Meurice, que la jeune fille lui avait dérobétN croyant pouvoir la lui rendre sous peu, le jour où il partit, feignant une simple excursion... et enfin, la fa* taie lettre qui avait donné à la pauvre matelote le coup de la mort. En remettant ces objets à son frère, quelques instants avant d'expirer, Jeanne lui avait dit que si son infant vivait^ il devrait, à Taide'du portrait, chercher à découvrir son père, et lui aller présenter la petite croix et la lettre...

Mais il faut abréger ces récits du passé, tout initiateurs qu'ils soient de ceux de l'avenir. Gabrielle, par la bizarre éducation qu'elle reçut, non moins que par des prédispositions naturelles qui en faisaient une lille ardente et passionnée, s'habitua à sa nouvelle et scabreuse existence, si bien que l'idée de reprendre sa vifi de bergerie et l'attirail de son sexe lui fut insupportable. Elle entreprit une nouvelle campagne, et fut bientôt en état de passer l'examen, au reste peu exigeant alors, du grade d'aspirant de seconde classe. Le vieux républicain de Desvres, le père Moleux, vint patroner son élève, et les choses, à sa grande joie comme à celle du quartiermaître, allèrent au mieux ! À seize ans, Gabriel, qui en paraissait bien dix-huit par son air martial, endossa le frac à boutons dorés, à Tépaule duquel pendait une aiguillette de soie et d'or. Les deux complices de cette fraude singulière rirent comme des fous lorsque l'aspirant se coiffa pour la première fois du claque mutin à ganse d'or, et ils invoquèrent l'un le privilège de l'âge, l'autre celui de la parenté pour l'embrasser en plein bois, comme dit Roch, c'est-à-dire sur la joue. Gabrielle fit dans son nouveau grade (qui, par le milieu où il allait vivre, diminuait, pour un temps au moins, les chances de son sexe découvert) la campagne de Hollande, et reçut pour la première fois, sans pâlir, le baptême du feu devant Flessingue. Elle ou il eut la joie de trans-

mettre aux canonniers le commandement de feu qu'ordonnait le capitaine, dans une rencontre où un brick anglais (un anglais!) amena son pavillon.

A la paix d'Amiens, Gabriel alla retrouver son vieux professeur pour être mis en état de se présenter, l'occasion venue, à l'examen d'aspirant de première classe. Mais le père Moleujt s'en était allé habiter Arras, où Roch et Gabriel allèrent le rejoindre. Ce fut vers ce temps que Marins arriva dans cette ville, pour chercher auprès de son unique parent des consolations à la perte cruelle qu'il venait de faire. Dans cette ville d'intérieur, nos divers marins ne tardèrent naturellement pas à se rencontrer. Roch, qui avait servi sous le brave commandant de la Morinie, manqua peut-être de prudence en rapprochant l'aspirant de première classe et celui-de seconde. Le fait est qu à la suite de deux ou trois promenades ou conversations, dui;ant lesquelles Marius ressentit les plus vives douceurs de la part que son jeune collègue prenait à ses chagrins, il découvrit Tétrànge supercherie. Le vieux républicain en rit! Roch, d'abord contrarié, se consola, et Gabriel... pensa comme devait penser Gahrielle. Au bout d'un mois ils s'aimaient; au bout de deux mois ils se l'étaient dit; toute la sollicitude de Roch consistait à veiller h ce qu'ils ne se le prouvassent point à la manière qui avait perdu la pauvre Jeanne, et qui pouvait ruiner tout Tavenir maritime de l'aspirant, avenir que le digne quartier-maître limitait, toutefois, à l'époque venue où les circonstances permettraient à Gabriel.de recevoir la confidence du secret de sa naissance, et à aller en Angleterre à la découverte du rebelle auteur de ses jours.

Mais il ne fallut que peu de temps au père Moleux et à Roch pour reconnaître que Marius avait toutes Içs délicatesses, toutes les nobles réserves d'un premier amour.

— Je l'aime comme une tendre sœur, op comme un frère, plutôt! avait-il dit, pour l'intérêt qu'elle a lémoi-

ou LE MORT VlVAî^T 57

goéàmcs malheurs. Je ne raimerai comme amante que

lorsque je la verrai s'offrir à mes yeux comme une belle

jeune fille...

Et souvent Marius, durant celte année qu'ils passèrent

ensemble, lui demanda de mettre fin à cette bizarrerie^ à cette sorte d'hermaphrodisme militaire, qui donnait une, teinte d'extravagance à l'amour, en en faisant souvent expirer les expressions sur les lèvres.

— Ainfie-moi toujours comn^e ton frère, mon Mariusl répondait le charmant espiègle. Mon brave oncle dit qu'il faut que je porte cette épée jusqu'à ce que le moment soit venu de me révéler un important secret; j'attends... attendons, ami, et.^. espérons!

Gabrielle avait le^enre de beauté de sa mère, c'est-àdire tenant plus de la Diane que de la Vénus, plus do la nymphe que de la madone. Sa douceur était plutôt dans sa physionomie que dans ses traits, et sa grâce avait une certaine fierté à laquelle il suffisait du costume pour devenir martiale. Son enfance passée dans la vie libre des champs; les idées un peu excentriques dans lesquelles Roch l'avait élevée; plus tard, la vie de bord, et cette comédie masculine (^u'il lui avait fallu jouer; tout enfin, sans compter ce qu'il y avait d'orijfinairement décidé dans son caractère, contribua à propager Terreur autour d'elle, surtout eh raison de la vie si occupée de ces temps-là, où les marins, sans défiance sur un pareil subterfuge, n'avaient guère ni l'idée ni le loisir de faire des observations autour d'eux, et conséquemment de remarquer si un aspirant avait la peau un peu plus fine, le pied un peu plus mince, la poitrine un peu plus large que le commun des officiers agrafés dans ces uniformes dont, dans ce temps-là, la coupe était un peu^ample.D'ailleurs Roch embarquait toujours son coffre sur le même navire que... son neveu, et grâce à sa présence, la découverte du sexe de notre gentil aspirant n'eût entraîné aucune circonstance embarrassante.

r.« LES PONTONS ANGLAIS

Leurs congés e3Cpirés, nos marins, nos amànls re- Tinrent à Boulogne. Marius loua chez la Cornu la chambre qu'avait autrefois occupée sir Meurice, et la vieille fille céda la sienne à Gabrielle qui, bien entendu, payait pension. Roch occupait un coin dans les galetas avec le filleul de là Cornu, employé aux vivres dans les magasins de la flottille. Cet homme, que la chronique de la Beurrière signalait comme étant quelque chose do plus que le tilleul de sa marraine, avait du reste tous les instincts avides de la Cornu. Il puisait dans la pusillanimité de son caractère les raisons qui, dans ces époques où tout bras d'homme naissait pour ainsi dfrearmé, l'avaient porté à se fourrer parmi les non'Comhattants.ïié^ fugié là, il obéissait à la fois à son éloignement pour la .manœuvre du canon ou du sabre, et à son extrême penchant pour le lucre, nous dirons presque la rapine. Il y avait du juif dans cette nature à l'enveloppe chétive et malingre; la vieille fille avait du reste nécessairement dû se rapprocher autrefois des gens dont el'e avait les goûts. Jean Cornu entassait sou par sou dans sa paillasse^ à la faveur de son métier de mesureur de rations; le digne Roch le détestait à l'égal d'un Anglais, ce qui est l image superlative de la haine dont il était capable. Il regrettait souvent de voir le secret de l'aspirant Gabriel à la disposition de cet avorton de trente ans ; mais s'il ne se fiait, guère à la discrétion du Riz-pain-seU en tant que cette discrétion n'eût eu d'autre sauve-ganiu que la délicatesse de ce grapilleur de cambuse, le quartier-maître faisait un peu plus de fond sur ses ressources d'intimidation. Aussi ^ n'épargnait-il pas au quidam les gare à toi! et les prends bien garde I et chaque injonction était ordinairement accompagnée de quelque échantillon de ce que les larges mains du marin, sauraient faire en cas d'indiscrétion de ce corps nabot. Le Jean Cornu, par effroi de ce poignet de fer goudronné, sinon par vertu discrète, ne soufflait mot du mystère, et

ou LB MOKl VIVANT li)

se contentait de iorgner'la belle jeune fille du coin do son petit œil jaunâtre, en poussant de comiques soupirs dont sa... naarraine avait seule le secret.

Au port, on croyait que la Cornu logeait deux as(Hrants; les uns disaient des frères, les autres deux amis... et comme chacun alors avait sa surcharge d'aiTaires et d'intérêts personnels^ on u*j regardait pas plus loin.

Le lecteur ainsi mis à jour avec l'ensemble du passé, revenons au présent, en lui rappelant que nous avons laissé, d'une part Marius s'ejmbarquant sur un corsaire, et de l'autre Gabriel évanoui dans la cour de la prison où venait d'avoir lieu l'étrange exécution qui donnait force à la loi de guerre.

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