‹ Les pontons anglaisChapitre 2 sur 23 · RUSES DE CORSAIRE · texte numérisé non relu

RUSES DE CORSAIRE

Le chirurgien s'élant assuré que l'évanouissement de la personne dont un si formidable hasard lui livrait le secret, était assez profond pour qu'il eût le temps diî suivre l'élan de'son inspiration, il l'enveloppa dans son manteau et appela les deux soldats qui gardaient le caisson d'artillerie.

— Camarades, leur dit-il, vous avez ordre do porter ce cadavre dans la grande fosse?

— Oui, sirugien... et que ça nous déplaît diantrement de changer notre caisson en corbillard, et de voir des braves artilleurs faire les croque-morts...

— Eh bien, mes amis, j'ai à vous ftiire uho proposition qui vous abrégera la moitié de la besogne, et qui vous vaudra en plus' de quoi boire quelques bouteilles pour le repos de l'âme du pauvre fusillé...

-— Ça nous va ! dit rarlilleur. Comment enlondez-vous la chose, mon sirugien ?

— Vous allez mettre ce cadavre délicatement dans votre caisson, en tâchant de ne pas le faire trop saigner dans mon manteau... et puis, au lieu de le porter au cimetière, à la fosse des suppliciés et des hérétiques... vousie déposerez, en chemin, à un endroit qut je vou§ montrerai... Vous comprenez, mes braves, que j'ai tout bonnement envie de faire sur ce corps des études d*anatomie... Je voudrais me rendre compte comment les dix balles frappant les unes dans Yahdomen, celle-ci dans le thorax, cette autre dans...

— Libre à vous, mon magor! c'est marché fait! Étudiez, étudiez I et ça puisse-t-il vous servir à sauver quelque brave à la prochaine rencontre avec l'Anglais 1

L'aspirant, toujours évanoui, fut donc placé dans le caisson qui se mit sur-le-champ en route par la porte de Calais.

Mais comme la boîte n'était pas suspendue, les rudes secousses qu'elle subit au trot des chevaux sur le pavé secouèrent tellement Gabrielle, qu'elle sortit de son évanouissement. Empêtrée dans le manteau, l'instinct vital la porta à chercher à s'en dégager... Elle étendit les bras et trouva autour d'elle les étroites planches du caisson. Alors le souvenir revint dans sa pensée engourdie... Elle se rappela l'exécution... la détonation au milieu de laquelle elle était tombée... elle se crut percée de balles. Elle comprit qu'on l'avait ensevelie, et qu'on l'emportait dans un cercueil pour la mettre en terre... Une inexprimable frayeur, un transport, un délire d'épouvante s'empara d'elle... Une sueur froide, qu'elle prit pour son sang déjà fîgé, l'inonda... Elle fit un effort surhumain pour crier... mais sa langue resta attachée à son palais. Alors, ayant vainement essayé de se débattre, l'horrible pensée qu'elle allait être enterrée vivante se fit jour à

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travers son délire, et elle retomba dans un évanouissement plus profond encore que celui que sa nature féniinine, moins forte que le courage de son âme^ avait déterminé au moment où les exécuteurs avaient déctiargé leurs armes au-dessus d'elle. ..

Mais^ par bonheur, la course du caisson ne fut pas longue; arrivé au premier carrefour des chemins, à un petit endroit bizarrement appelé le Dernier SaUy le chirurgien fit arrêter. Là demeurait, chez des paysans, un marin, leur fils, qu'il avait sauvé d'une amputation imminente; ces braves gens lui étaient tous dévoués. Le jour se faisait rapidement, les paysans étalent déjà sur pied. Il fit déposer dans la chaumière le corps auquel révanouissement donnait toute l'apparence d'un cadavre, puis congédia au plus vite les artilleurs en leur donnant un louis d'or.

Seul avec Gabrielle , le chirurgien la développa à la hâte du manteau dans lequel elle était encore à demi empaquetée, puis lui fit respirer un fort vinaigre dont il s'était muni avec sa trousse. La jeune fille, placée près d'une fenêtre par laquelle entrait Tair frais du matin, donna bientôt signe de vie... et reprit peu à peu ses sens. Dès qu'elle ouvrit les yeux : ■

— Oîi suis-je ? murmura-t-elle.

— Chez de braves gens... mad...emoiselle. Votre secret sera gardé, je vous le jure sur mon épée ! -

— Je vis donc? reprit la jeune fille, en tirant sur sa poitrine en désordre les plis du manteau sur lequel elle était étendue. Mais Marius? oh ln\ est sauvé, n'est-ce pas?

Le chirurgien ne savait qui était Marius. Mais ayant appris que c'était un jeune officier qu'on fusillait pour un crime de discipline, il supposa que sa femme ou sa maîlresse avait réussi à prendre sa place, et que les soldais gagnés n'avaient tiré qu'à poudre.

— fignoro de qui vous voulez parler, répondit-il,

mais ce que je puis .tous assurer, c'est qu'aux yeux do Fautorité Texécution du condamné est chose accomplie, et qu'avant une beure l'amiral aura, de la main du chef de l'escouade, le procès-verbal de la mise à mort...

— Mais Marius? itfariusT reprit Gabrielle, qui brûlait de savoir si son ami «tvait enfin pu quitter le port. Ah ! j*ai cru... j'ai rêvé, je ne sais! qu'on m'enterrait toute vive... Mais comment suis-je vivante? N'ai-je pas e&suvé le feu de ces armes t

— Je ne puis vous donner aucun éclaircissement... il faut attendre... Votre état, du reste, exige des ménagements... il faudrait consentir à vous reposer quelques heures... pendant ce temps j'irai aux informations où il vous plaira de m'ordonner...

— Ah ! monsieur! reprit Gabrielle, je ne vous rennercierai de m'avoir sauvé la vie que lorsque je saurai que celle de Marius est hors de danger !

On fil un lit pour la malade, le chirurgien lui composa une potion somnifère à l'aide de drogues qui se trouvaient dans la chaumière pour Tusage du blessé. Gabrielle ayant indiqué la demeure de Roch^ le bon chirurgien, dès qu'il vit l'inconnue, endormie, se dirigea vers la basse ville pour accomplir près du contre-maître la commission dont il s'était chargé.

Au moment où l'homme de l'art arrivait à la maisonnette de la place des Victoires, Roch y entrait de son côté, venant de quitter le quart du port qu'il avait, comme on Ta vu, pris à minuit. Le chirurgien, s'étant assuré de l'identité du marin^ le prit à part, et lui raconta les événements arrivés au château. Roch les entendit avec la plus vive émotion, et sans révéler au chirurgien que la femme qu'il avait secourue dans des conjectures si bizarres et si dramatiques était l'aspirant Gabriel, il se jeta à son cou, ne songeant guère à s'excuser de cette familiarité. Ce fut en vain que le chirurgien lui représenta que la malade avait l'absolu besoin

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de quelques heures de repos... il voulut aller sur lechamp à la chaumière dû Dernier Sou.

— Laissez-moi, mou' major! je ne veux que la regarder dormir. .. Je vous conjure, par les tripes des ÀDglais^ que je n'interromprai pas vos drogues!

Quelques heures plus tard Gabrielle, rassurée sur le sort de son ami^ que ie corsaire qu'il montait avait emporté en mer au petit jour, c'est-à-dire vers l'heure de l'exécution, Gabrielle, disons-nous, revenait, dans une voiture dont s'était muni Roch, à sa chambrette chez la Cornu, à laquelle on laissa croire, comme au reste du pays, que Marins avai\ subi sa condamnation. Jean Cornu, qui avait compris la liaison do cœur qui unissait l'enseigne et la nièce de Roch, songea que désormais il pourrait regarder la jeune ûUe plus à son aise, et il espéra lui voir quitter son déguisement maritime, et passer désormais ses jours à la maison... Ce Quasimodo d'entrepont osait-il rêver à la survivance du supplicié? Nous verrons bien!

Tandis que Gabrielle, que, l'énergie de son amené pouvait empêcher, en ces graves circonstances, de payer sa dette physique à la débile humanité, recevait les soins combinés de son oncle et du fidèle chirurgien, Marins, qui désormais n'existait plus ni aux yeux de la loi, ni à ceux de tout le pays, trois personnes exceptées, Marlu3, disons-nous, voguait au large, abjurant son identité pour conserver sa vie, si précieuse à celle qu'il aimait, comme on aime d'un premier amour ardemment partagé.

Mettons-nous do&c en mer sur les traces de notre hé- ^ros, et suivons-le dans son aventureuse croisière, puisque l'enseigne de la marine impériale d'hier est <jtésormais un corsaire !

El. d'abord, entendons-nous bien avec le lecteur au sujet de ce mot corsaire, qu'on confond assez généralement avec celui de forban ou de pirate.

Un corsaire est un navire armé en guerre par un ou

plusieurs particuliers^ pour courir sus aux ennemis^ les combattre et s'en emparer, si fiiire se peut, à leur profit, moyennant quelque redevance à TÉlat qui a autorisé leur armement. Ou donne également le nom de corsaires aux marins qui montent ces navires aventuriers. Cest dans cette dernière acception que le plus souvent on fausse la véritable signification de ce mot (comme l'ont fait Byron et d'autres poêles), en l'assimilant à celui de pirate, avec lequel il n'a nulle synonymie, puisque le pirate,le forban (ces deux-ci sont bien synonymes), sont des brigands, des assassins : en un mot, les voleurs de grands chemins de la mer. Les corsaires guerroient à la poursuite du butin, mais seulement contre la nation qui se trouve en guerre avec leur nation ; tandis que les autres bandits nautiques pillent et saccagent en temps de paix comme en temps d'hostilités, et leurs nationaux aussi bien que les étrangers. Sans doute le genre d'ex- >pédition des corsaires n'est pas aussi chevaleresque que celui des marins de l'État. Mais il n'en contribue pas moins au service de la patrie, en portant un grand préjudice au commerce ennemi ; c'est le guérillas de la met. Le courage des corsaires est par-dessus tout proverbial, et leurs combats offrent des traits d'éclat que le gouvernement récompense souvent comme ceux de la marine militaire, bien qu'à tout considérer, l'intérêt particulier dans lequel agit !« corsaire soit la récompense cherchée de son succès. Les corsaires enfin obéissent à des lois internationales, et leurs actes subissent contrôle. Ils- sont couverts par un pavillon reconnu, et si le sort des combats les rend prisonniers de guerre, ils sont traités comme les marins de l'État, et sujets comme ceux-ci à échange. Enfin, les plus honnêtes gens se font corsaires, sans rien abjurer de leur honneur.

Gomme quiconque se fait corsaire doit se sentir un indomptable courage, en même temps qu'il cède à une pensée d'avidité, il arrive naturellement que les mate-

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lots de ces sortes de navires ne sont pas préciséméiit de moeurs traitables^ fables et virginales. Il faut une main de fer pour conduire ces hommes à l'humeur vagabonde, aux goûts aventureux, aux ardentes passions, dont le caractère se moule sur le saute^qui-peut d'une existence de continuels dangers. Gomme chaque lendemain, chaque heure future apporte pour eux une question de mort ou de captivité, ils cherchent autant qu'ils peuvent à s'étourdir sur cet avenir gros de succès et de périls. A terre, le matelot corsaire offre le type fantasque de Textravagance, par ses prodigalités proverbiales*! Les officiers exceptés (et encore !...), il n'en est guère qui songent à. mettre en réserve le fruit d'une expédition, d'une course heureuse, pour un bien-être à venir. Le corsaire, qui est rarement marié, qui ne tient à rien, et auquel rien ne tient, songe, non sans quelque raison, que s'il est tué dans une nouvelle rencontre, il faut au moins qu'il jouisse du produit des périls qu'il a courus ; or, comment faire pour gaspiller en quelques semaines, parfois môme en quelques jours, les sacs d'or que lui vaut sa part de prise ? Ne pouvant faire nulle acquisition de quelque valeur, puisqu'il lui faut une jouissance immédiate et concentrée au temps qu'il passe à terre, sa prodigalité devient nécessairement de l'extravagance, et à la veille d'un départ, on en a vu, ne sachant plus que faire pour épuiser leur reste, allumer leur pipe avec des billets de banque. D'autres (ceci est arrivé à Boulogne) ont fait frire dans la poêle du cabaret des pièces d'or et d'argent, et les ont jetées à la foule, trouvant leur joie h voir se brûler les doigts les pauvres diables qui se débattaient à la conquête de cette nouvelle pluie... sans parler des nombreuses Daphnés avec lesquelles nos matelots avaient tranché du Jupiter.

Le corsaire sur lequel Marins s'était embarqué à l'improviste, quelques heures avant son départ, s'appelait le Cachalot. C'était un lougre, c'est-à-dire un petit bâti-

meot leste et coquet, planté d*un grand mât, d'un mât d3 misaine et d'un tape-cul (petit joâtereau placé à Textrémo arrière), avec un beaupré^très-court et horizontal. Tous les mâts dé cette sorte d'embarcation ont^ vers, l'arrière', une pente très-prononcée, et portent des basses voiles et des huniers^ rarement autre chose. Le Cachalot était une des plus sveites et des plus rapides coques de celte espèce qu'eussent armées nos ports de la Manche, et ses qualités nautiques, reffronterie parfaite avec laquelle il se faufilait dans les lames, et pas» sait en quelque sorte sous celles qui étaient trop grosses pour qu'il pût les franchir, faisaient que son nom de Cachalot équivalait à celui de Cache-à-Veau.

Au moment où ce mutin petit lougre avait mis à la mer, 11 était arrivé au bout du por( une scène qui, tout en peignant les mœurs de messieurs les corsaires, avait failli devenir fatale à celui qui s'y était réfugié...

Parmi les matelots de notre aventurier, il s'en trouvait un qui^ plus prodigue ou plus besogneux que ses camarades, avait emprunté à Jean Cornu quelques écus qu'il devait rendre, avec intérêts, bien entendu (et queb intérêts!], le jouroii les avances seraient distribuées à l'équipage. Ces avances, on le saura déjà sans doute> sont une somme versée à chaque homme, avant le départ, dans le but de lui fournir les moyens de se pourvoir de vêtements ou d'autres objets nécessaires pour la campagne. C'est une anticipation de confiance sur la quote-part de ce qui pourra revenir plus tard à chacun,, si la course est productive. Si l'entreprise échoue, ou si la somme ne se trouve qu'en partie gagnée par suite d*un médiocre succès dans l'opération, les marins ne sont pas tenus au remboursement de ces avances, seul profit qu'ils auront tiré de leurs travaux, souvent plus pénibles en raison de l'insuccès.

Or donc, notre corsaire, qui devait rembouser le rizpain^sel SUT le montant de ces avances, avait, paràtt-il.

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obligé ou oublié la chose. Jean Cornu était, op l'aura entrevu, une de ces organisations judaïques qui, également pleines d'oubli pour payer, sont tout mémoire lorsqu'il s'agit de recevoir. Aussi le filleul de la tante de Roch s'étant avisé que le Cachalot filerait à la marée du matio, et emporterait son débiteur qui pouvait fort bien, grâce aux pontons, ne pas revenir de longtemps, ou même; grâce aux boulets anglais^ ne pas revenir du tout, s'était-it levé avant l'aube pour aller survèjller ses intérêts en péril sur le port. Il trouva le lougre en appareillage, disposant ses voiles et n'attendant plus que ce qu'il lui fallait d'eau sous le ventre pour s'élanciT au large à la poursuite de la fortune. Le débiteur, qui avait espéré échapper à son créancier par cette fuite nocturne, ne put esquiver la rencontre de celui-ci sur le pont du lougre où le soin de ses rentrées l'avait amejié si matin. Or, comme nôtre corsaire n'avait ni argent, ni même envie d'en donner, ce qui toutefois n'eût pas suffi au Cornu, il jugea qu'il n'y avait pas d'autre moyen de se soustraire à des reproches ennuyeux ou humiliants^ que de gagner du temps, et de lanterner son homme jusqu'à la mise sous voiles, moment où il faudrait absolument que l'employé aux vivres du magasin général remît pied à terre, s'il ne voulait pas entreprendre une campagne forcée si peu dans ses goûts, si peu dans ses mœurs même, pourrait-on dire!

— Je viens, sans vous déranger de votre noble service, dit cauleleusement Jean Cornu au matelot, vous réclamer le petit montant de notre petit compte, que sans doute vous aurez oublié de me rembourser au moment des avances!

— Combien donc que c'est que je vous dois? répondit le corsaire, en hélant sur une corde d^un air fort occupé.

— Voici, mon honnête matelot, votre petite note, capital et intérêts raisonnables, se montant...

— Je ne sais pas plus lire qu'un marsouin en bas âge, interrompit le marin en tirant plus fort que jamais sur sa corde.

— Mais votre chère mémoire vous rappellera que c'est 66 francs 17 sous, tout compris, même rintérêt...

— Je ne me rappelle pas de ça, dit le corsaire , mais ce que je sais fort bien , c'est que je vous dois autant d'écus de trois livres qu il y a de bagues à cette voile que vous voyez là... On va la hisser tout à l'heure pour la faire sécher y et nous compterons ensemble les bagues; si le nombre en est , comme je n'en doute pas , égal aux écus que réclame votre compte, je vous payerai surle-champ. Ainsi, patientez encore un peu,eten attendant, laissez -moi tranquille, car le capitaine me reluque comme un souffleur qui veille une sardine!

— D'accord , mon estimable corsaire ! répondit Jean Cornu satisfait. Je vais regarder, plein de conûance dans votre bonne foi et dans l'honnêteté de mes prétentions.

Or, en attendant , notre magasinier erra sur le pont, sans toutefois perdre de vue son débiteur , dont la bonne foi le surprenait un peu. Tout à coup, il se trouve face à face avec un hpmme qui , à sa vue , fait un leste détour et disparaît dans l'entrepont ! Le jour se lève, Jean Cornu a cru reconnaître , malgré son changement de tenue, l'enseigne Marins, l'hôte de sa... marraine ! mais il sait que depuis deux jours, celui dont ses prétentions secrètes lui fait un rival, et un rival heureux, est prisonnier au château, d'où l'on dit qu'il ne doit sortir que pour être fusillé... Comment comprendre alors qtie celui (fu'il a entrevu , et qui a si brusquement semblé le fuir, en le reconnaissant sans doute, soit...

— Bah I se dit le nabot, ce sera quelque autre débiteur que je ne sais pas ici... Je suis si obligeant! j'ai rendu service à tant de marins, soit en leur achetant à l'avance toutes leurs rations du mois, soit en faisant crédit à quelque gosier sec qui désirait s'humecter au delà de ses

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droits... Ce Marius? impossible ! On dit que cette nuit même il a dû servir de cible à un peloton de grenadiers... Ah! ah! belle mijaurée en aiguillettes! cotillon d'aspirant, nous allons donc nous trouver seul à seul à présent chez ma marraine !... Mais où diable est mon matelot aux soixante-six francs. -

Jean Cornu se mit à chercher son homme, et l'aperçut virant au cabestan sur un grelin qui faisait déraper le lougre du fond vaseux et l'avançait Vers la jetée. Bientôt la voix du capitaine se fait entendre:

— Hisse la misaine! Hisse le foc! — Le foc était la voile que le corsaire avait désignée à son créancier...

— Ah ! voilà le moment !

— Oui.., c'est le moment... dit le corsaire qui s'était rapproché de son homme, comptez bien les bagues...

Jeau Cornu suit de son petit œil jaune (jaune comme le reflet d'une pièce d'or ! ) le déploiement de la voile dans son ascension rapide.

— Vingt... vingt et un... et vingt-deux! s'écria-l-iL Vingt^eux écus, soixante-six francs... C'est mon compte ! mon respectable... mon valeureux...

Et s'étant retourné^ l'homme aux vivres ne vit plus le marin; jetant partout. des regards pleins d'anxiété , il finit par l'apercevoir grimpant dans les haubans du grand mât pour dérabanler une voile.

— C'est mon compte! c'est mon compte I cria-t-il, mon brave matelot. Payez-moi les soixante-six francs... j'abandonne les dix-sept sous! C'est mon compte !

— Alors, puisque tu as ton compte, file à terre, et lestenrient I dit au criard un officier qui se trouvait là, ou bien si tu tardes seulement deux minutes, tu feras campagne avec nous... Tu n'es pas grand, tu me semble un failli-chien I Mais, cet égal, tu seras toujours assez bon pour écumer la marmite aux gôurganes !

— Mais il Part sans me payer, ce scélérat! glapit Jean Cornu en fureur.

— Eh bien, viens en course I ça fait que tu ne le perdras pas de vue !

— Partir ! moi aller me battre ! Ah ! le gueux I le flibustier t l'assassin ! J abandonne les dix-sept sous, mon respectable commandant... J'abandonne le capital... les intérêts, veux-je dire... Justice, mon amiral ! Ne me laissez pas dépouiller, pour l'honneur de voire navire I

Mais pour toute réponse aux glapissements de Jean Cornu, l'ofûcier fit un signe à deux matelots, qui empoignèrent le gueulard, l'un par les pieds, l'autre par lesépaules, et, comme le-navire était déjà écarté du quai, le jetèrent dans l'eau par-dessus le bord... Mais le petit lougre n'était pas très-haut sur l'eau, de sorte que lachute dans ce bain forcé et un peu frais fut sans autre inconvénient pour le pauvre avorton, que le rhumo de cerveau qu'il en eut, et la crise de jubilation que la baignade fit éclater dans l'équipage et sur le quai, où Roch était venu, au milieu des curieux, voir appareiller le lougre qui emportait Marins.

Le créancier déçu grimpa tout suintant aux échellesdu port, et se sauva dans l'état piteux qu'on devine, berné par la foule au milieu de laquelle il eut la mortification de reconnaître, parmi les plus divertis, le contre-maître^ son camarade de galetas.

— Maudit mateluche ! murmura-t-il, abouiïant et gagnant au plus vite sa niche. Si jamais je peux pincer le moyon de te rendrtî, sans danger pour moi, tes rires, tes moqueries et tes airs de fier-à-bras... tu peux compter sur capital et intérêts ! . . . C'est lui qui aura fait signe à ces forbans de me jeter à l'eau I ... Le lâche, il me traite ainsi pai'ce qu'il sait que je suis poltron ! mais que la chance m'arrive quelque jour de lui rendre son dû... je lui promets double et triple ration, le scélérat ! . . . Brrrrrrau... quel frisson ! Voilà une fatrfle journée. « encore un peu et je pouvais me noyer... et le pire, mes

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soixante-six francs sont partis afi diable... Dieu sait s'ils reviendront!

Et tandis que Jean Cornu, le rogneur de rations, grommelait de cette sorte en regagnant son grenier, où il se •consola un peu de sa mésaventure en lâtant l'argent •caché dans sa paillasse, et qu'augmentait chaque jour le produit de ses exactions et de ses rapines, nous prierons le lecteur cle nous suivre sur le Cachalot^ ayant absolument besoin de faire campagne avec l'ex-enseigne, avec celui qui n'avait plus le droit dVrrv, et dont l'individualité légale avait, par un mystère singulier, fait place à une nouvelle existence frauduleuse, pourrait-on dire... 'Le petit tougre, d'une capacité de soixante-dix tonneaux environ, était monté par trente hommes d'équipage, état-major compris. Ce n'était pas trop pour son genre de mission, car les corsaires, dont en général l'artillerie ne brille pas, ont le plus souvent possible recours à Tabordage, genre de combat où leur valeur impétueuse a si souvent triomphé d'ennemis dont la batterie les eût aisément écrasés, si le combat fût resté de navire à navire, au lieu do devenir d'homme à homme. On a dit que l'abordage était le pas de charge du marin français... et c*est qu'en effet, tout combat qui, en règle générale^ commence par une canonnade, se termine par un abordage, lorsque l'un des deux combattants est français. Dans toutes les guerres maritimes que nous avons soutenues contre notre plus fidèle enncAiie, l'Angleterre, on remarque que si l'avantage a plus souvent penché pour cette nation dans les combats à distance, l'abordage présenté par nos marins, malgré le$ efforts de TAnglais pour l'éviter, a presque constamment eu pour issue, même au milieu de disproportions notables, la défaite de l'ennemi. Aussi est-ce là que s'effaçait glorieusement, dans ces dernières guerres dont il est ici question, la supériorité stratégique que nos révolutions et l'abandon de notre marine sous Louis XV

et Louis XYI avaient }nomentanément laissée à la marine anglaise. C'est que dans Vabordage, l'homme de mer est livré à son propre courage, à son adresse, au soin de sa propre gloire ; il n*est plus^ comme dans le combat à distance, le passif instrument d'une volonté supérieure qui peut faillir ou errer... Lofsque le commandant, après avoir ordonnéila manoeuvre la plus décisive pour déterminer, malgré Tennemi, qui le plus souvent voudrait l'éviter, un contact habilement ménagé entre les deux bâtiments, jette à son équipage bouillant d'impatience ce cri retentissant : A Vàbordaqe ! chacun s'élance par la voie la plus courte; l'arme à feu est abandonnée dès qu'elle est déchargée; c'est la haché à la main, le sabre entre les dents, que de tous les points saillants à l'extérieur du navire le marin s'élancd' sur le pont ennemi, qui devient un champ de carnage où se reconnaissent à grand'peine ceux qui défen<lent l'honneur du même pavillon. Le feu a cessé, car il frapperait désormais indistinctement amis ou ennemis, dans celle affreuse mêlée où, le sabre au poing, l'injure à la bouche, les marins abordeurs se font jour dans les rangs des assiégés, pour gagner les parties importantes du bâtiment, c'est-à-dire ce gaillard d'arrière qui est comme l'hôtel de ville d'une révolution de cité... Les ofliciers et les matelots, tout se confond donc dans une seule et énergique volonté, puisque c'est à l'arrière du bâtiment abordé qu'il faut parvenir, car c'est là que flotte le pavillon dont la chute sera le signal de la victoire... Aussi les derniers efforts de l'ennemi se concentrent-ils sur ce point. Combien de fois est-il mémo arrivé que l'étamine rouge des enseignes anglaises pendit en lambeaux, amenée sur le couronnement du navire, que le duel multiple, général, furieqx, rugissait encore sur dix points du mouvant champ de bataille que jonchaient plusieurs lits de cadavres amoncelés, et bientôt,ensevelis dans les flots par la main du .'vainqueur !

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Un grand nombre d'abordages sont restés célèbres dans les annales de la marine française. Les vieux ma* Tins des ports de Dunkerque, Calais, Boulogne, Salnt- Yalery, Granville, Saint-Malo, etc., en conservent dans leur mémoire des exemples éclatants. Les plus mémorables sont CEUX de notre corvette la Batfonnaise contre la frégate anglaise VEmhuscade^ qu'elle prit ; ceux de nos glorieux abordeurs la Perle^ PÀmphUrUe, le Trinque» malay, et de ce lougre VAffronteury commandé par Duloya... Merveilleux combats qui, avec bien d'autres moins connus par malbeur, ont laissé un souvenir où l'admiration se confond avec les impressions pénibles qu'il inspire. — Revenons à notre Cachalot.

C'était donc sur les chances désespérées de l'abordage que ce lougre mutin comptait le plus; non pas que son équipage fût aussi nombreux qu'il l'eût fallu, si les armements militaires du port de Boulogne n'avaient point rendu assez rares alors les courtiers, comme on disait de ceux qui faisaient la course ou le métier Je corsaire. ]tfais cet équipage suppléait à son infériorité numérique par la furie du désir de se distinguer, de prendre l'Anglais à la gorge. C'étaient des hommes qu'animait, non pas seulement l'intérêt que leur promettaient les captures^ mais aussi un bouillant patriotisme encore surar nimé par Tinqualifiable conduite de l'ennemi sur nos côtes, et le récent massacre d'inoffensifs pêcheurs dont la mort avait laissé dans le désespoir et la misère des familles de veuves sans avenir et d'orphelins sans pain.. Le capitaine du Cachalot était un marin d'une résolulion et d'une bravoure extrêmes, qui allait demander aux arrivages du commerce anglais \h somme qu'il lui fallait pour épouser une jeune fille pauvre comme lui, et qu'il aimait aussi passionnément qu'il en était aimé. Il avait sur-le-cbamp accepté l'admission de Marins dans un équipage plus déterminé que nombreux, et cela, sans

s'inquiéter ni qui était ce volontaire, ni d'où il verait, ni

pourquoi cet embarquement m eœtremis; ce lemps-là n'était d'ailleurs pas c^'îui des formules et des régularisations. Il lui avait suffi que le contre-maîlre, qu'il connaissait, lui eût garanti la bravoure de llnconnu, pour qu'il l'admît sur l'heure, promettant d'en faire au besoin un capitaine de prise, c'est-àr-dire un officier chargé de conduire dans un port désigné le navire ennemi capturé, tandis que le corsaire reste en mer h attendre d'autres rencontres, d'autres combats, d'autres aventures qui auront peut-être pour conséquence de l'entraîner à son tour prisonnier, tandis que sa fortune sauvée touchera au port de sa -patrie I

Le lendemain, dans la matinée, nos corsaires se trouvaient par le travers de Dieppe. Ils coupèrent sur la côte anglaise, et ne furent pas longtemps sans apercevoir une voilQ venant du large. Le capitaine monta en vigie, muni de sa longue vue, et ne tarda pas à crier qu'il «Toyait que l'arrivant était un vaisseau de la Compagnie des Indes. Celte déclaration fut accueillie avec un transport extrême, car ces sortes de bâtiments, toujours richement chargés et faibles d'équipage, malgré leur tonnage élevé, étaient de ceux que les corsaires espéraient, désiraient le plus vivement rencontrer. Aussi chacun prépara^l-il joyeusement ses armes; le petit mousse luimême^ gagné par cet enthousiasme électrique, ne pensa [)lus guère aux misères de sa condition, que pour s'enorgueillir de ce que qu'il allait jouer un rôle lors de la rencontre du riche galion indien !

Comme les deux navires, le petit et le gros, couraient i\ contre-bord, c'est-à-dire à ta rencontre l'un de l'autre, ils s'approchèrent rapidement... trop rapidement peutêtre, car Marius, qui était monté dans les haubans rejoindre le capitaine, put bientôt tirer de ses observations sur l'ennemi quelques doutes inquiétants. Bref, il ne tarda pas à être reconnu que le vaisseau de la Compa-gnie éiàii une grosse corvette anglaisée batterie masquée.

ou tE MORT VIVANT 7 5

c*est-à-dire cachant griffes et ongles dans de grosses mitaiues; loup tout prêt à jeter au courant sa peau d'agneau.

La partie n'était pas acceptable; il eût suffit d'une bordée bien pointée de ces canons dont la gorgée de "mitraille était sournoisement cachée derrière une large bande de toile noire masquant les sabords, pour faire voler le pauvre petit lougre en mille morceaux et envoyer aux requins son équipage ! Il n'y avait doue pas à hésiter, il fallait prendre chasse! filer en double le long des boutiques... comme dit un matelot.

Les corsaires, avertis de Terreur, firent d'horribles grimaces et lâchèrent d'affreux jurons. 11 n'en fallut pas moins changer l'allure du Cachalot et mettre le cap au plus vite vers la côte de France. La corvette ennemie^ se voyant reconnue pour ce qu'elle était, malgré le domino innocent dont elle avait masqué sa mine rébarbative, orienta comme le lougre, et se mit à le poursuivre. Par malheur pour celui-ci, avec le soir la brise devint un vent ronflant qui enleva à un si frêle navire les avantages de rapidité qui tournèrent dès lors pour le chasseur, peu soucieux des lames qui se gonflaient contre sa grosse carène. Notre svelte mais fragile corsaire escarpinait la mer en s'éclaboussant jusqu'à ml-votles, et s'essoufflait au milieu des lames grossies, qui n'ailaient pas à la cheville de l'Anglais. Le malheureux fuyard, aux oreilles duquel cette fatale brise murmurait: Panron»/ pmtom de Portsmouik! se couvrit d'une voilure extravagante qui Gt pousser aux mâts surchargés des gémissements lamentables et aux cordages tendus avec eicès de maussades grognements de contre-basse. Les poulies grinçaient comme des désespérées; la flamme tricolore claquait au haut du mât comme un fouet imprudent qui agace encore des chevaux éperdus.

— Ça ne peut pas durer comme ra! dit un matelot, toute la mâture va tomber dans le sac!...

:(j LES PONTONS ANGLAIS

— Je donne ma part de prise pour une chiqlic! dit un autre.

— Demain nous goûterons le gin anglais!

— Hardî, mon hrsiye Cache-à-V eau! SI tunous^ires de là, je te taille une belle girouette dans le jupon d*écarlate de mes amours! reprit le mauvais débiteur de Jean Cornu.

Un coup de canon retentit, un boulet passa à travers ta misaine du pauvre Cachalot.

— Aïe! voilà le brutal qui parle!

— Quelle prune I

— Ohé! Fami au toupet carotte, c'est comme ça que lu craches?

Un second boulet ronfla dans la mâture ; la corvette faisait ainsi feu de se« deux canons de chasse, dont on commençait à voir briller les amorces dansTombre qui venait de ToriënL

— Que pensez-vous de ça? demanda le capitaine à Marius, qui, appuyé sur le pavois, observait TAnglais avec ce sang-froid triste qui était de sa nature.

— Ma foi! je pense que si la nuit ne nous vient pas bien vite en aide, pour nous glisser inaperçus dans quoique coin, nous goûterons du biscuit anglais...

— Ou du fer, quoique ce soit plus indigeste... Abordons-le?

— Abordons! répliqua Marius, en souriant à cette parole extravagante du capitaine, qui avait sans doute un moment oublié, pour affronter ainsi une mort presque certaine, qu'il était amoureux, et qu'il croisait à la poursuite d'une dot pour sa gentille fiancée.

La corvette avançait et tirait toujours, bien que l'obscurité commençât à rendre son tir moins précis. Le petit lougre faisait toujours des etforts désespérés pour franchir les lames qu'il tranchait de son mieux avec son taille-mer effilé. La nuit faite, une nuit passablement obscure, l'Anglais se trouva si près du corsaire, qu'encore

ou LE MORT VIVANT 77

quelques élans du premier» et le malheureux iougre recevait quelques bordées d'enfilade qui raseraient son pont de tous ses hommes et de tous ses mâts.

Tout à coup Marius s'avance yers le capitaine et lut parle assez bas :

— Parbleu! l'idée est.'..

Un boulet passe à travers bord, et enlève la fin de la réponse, avec la tête de celui qui la faisait. Pauvre fille, quiatiendaif là bas son fiancé et sa dot de guinées anglaises !

— A moi le commandement pour un quart d'heure î s'écria Marius à l'équipage assemblé au pied du grand mât, et nous sommes sauvés !

— Commandez I répondit une seule voix^ celle de tous. Les autres marins gradés, qui savaient ce qu'est l'inspiration de rhomme de mer dans le danger, n'osèrent réclamer les droits que leur donnait la brusque mort du

chef.

— Qu'on hisse un fanal à la corne à côté du pavillon ! Tout le monde sur les drisses des voiles hautes et basses!... Attention au commandement!

Oq obéit aveuglément, comme souvent en mer. Il suit un moment de silence solennel, où ne régnent que le ronflement de la brise et le mugissement des lames vaincues, qu'on entend se briser contre la coque résistante de la corvette.

— Amène le fanal et le pavillon î crie enfin Marius, qui avait évidemment fait hisser cette lumière à la corne, afiQ que l'ennemi vît descendre dans l'obscurité les trois coijleurs qui semblaient se rendre.

— Nous trahit-il? dit le second capitaine, en prenant un pistolet à sa ceinture. i

— Largue les drisses, hâle bas les voiles, amène partout !

— Lâche! tu nous trahis! s'écrie le corsaire, en cher-

chant la poitrino de Aiarius pour y ajuster io canon de son pistolet...

— Je vous sauve î répond le jeune homine, en écartant froidement l'arme déjà appuyée sur son sein... Timonier .. la barre au vent!

Les voiles amenées^ le lougre obéit â Timpuision sur son aire; tout aussitôt la corvette, qui veillait sa proie, et qui a vu, grâce au fanal, descendre le pavillon en signe de reddition, mit en panne et cessa son feu.

— Ah çà... sommes-nous cuits, frits, confits? dit un matelot.

— Est-ce pour faire ce beau coup-là^que vous m'avez soufflé le commandement? s'écria> l'œil en feu et la main pressant le pommeau de cuivre de son pistolet d'abordage, le second du Cachalot.

— Range tout le monde sur les drisses des voiles ! commanda Marins, sans répondre à son compétiteur. Si vous ne voulez pas aller pourrir sur les pontons, nries nmis, attention à bien exécuter la manœuvre que je vais commander!

La corvette avait mis à la mer son grand canot, dans lequel descendirent douze hommes et un officier, pour amariner le corsaire rendu en apparence. Cétail là que Ta ttendait Marins. Le lougre, privé de voiles, se trouvait h peu près stationnaire ; mais la mer. était assez grosse pour rendre fort difficile l'approche de l'embarcation... Elle s'avance pourtant peu à peu vers le fanal que, par une complaisance perfide, on lui montre sur le pavois. Enfin, les Anglais vont aborder... Encore quelques coups de rames, et ils touchent la carène cuivrée du petit diable de lougre...

— Hisse partout ! hurle Marins. Timonier,, le cap au sudl

El comme depuis un moment les corsaires ont deviné l'inspiration de leur nouveau chef, ils agissent avec un tel élan, avec une telle ardeur, qu'en un clin d'œil les

ou LE MORT VIVANT Î9

voiles se déploient Tune sur l'aulre, s'orientent, s'étar- <^ueiit... Et l'agile petit navire qui, cette fois, reçoit le vent dans un angle conforme à celui du cours des lames, loin de les avoir pour obstacle h vaincre dans sa course, en est au contraire aidé. Chacune d'elles vient le pousser vers cette côte de France où il cherche un abri contre ces marchands de boulets, ces marchands de mort subite, comme disent les matelots, qui ne sont pas le gibier qu'ils chassent. Les Anglais stupéfaits, mysUGés, abasourdis par cette manœuvre audacieuse, sont restés là; dans leur canot ballotté des lames, au moment où <îbacun d'eux croyait mettre la griffe sur le maudit petit fuyard... Bientôt ils crient, ils jurent, ils trépignent de fureur... et le lougre n'en file que de plus belle I La corvette qui, malgré l'obscurité, a enfin compris, deviné ce qui se passe, jure de son côté et songe à sauver ce frêle canot que la ruse du corsaire a laissé si inci vilement patauger au milieu des lames et de la nuit profonde... Le Commodore ordonne bien de lancer au hasard quelques boulets dans la direction où l'obscurité vient d'estomper les grandes voiles noires du lougre... Mais il ne pense plus qu'à sauver ses gens et l'officier qui les commande, manœuvre périlleuse, difficile, qui exige du temps et des soins...,-— Cherche, fils d'Albion! ramasse tes matelots mystifiés ! Le lougre est perdu dans la nuit, et au milieu .de leur, joie d'échapper à tes odiçux pontons, les corsaires déclarent à Marius que c'est à lui soûl désormais qu'ils obéiront comme capitaine !

— Ah çà, diles donc, monsieur l'inconnu? dit brutalement le second à notre héros, lorsque celui-ci eut ordonné quelques manœuvres qui prouvaient qu'il acceptait la promotion dont il venait d'être l'objet, au milieu de cette espèce de république en mer ; est-ce que c'est pour de bon que vous acceptez le commandement que ce tas de garnements se permet de vous remettre? Et moi donc?... Est-ce que vous croyez que quand on

consent à se faire^ second sur un corsaires ce n'est pas dans Tespoir d'en devenir capitaine ?

— Il paraît pourtant, répondit froidement Marius, en surveillant la marche du lougre sur la boussole, que vous ne le deviendrez que si quelque nouve»au boulet à mon adresse laissevremploi vacant !

— Eh bien, moi, Nicolas Thibaud, je vous dis que pour devenir capitaine du Cachalot^ il faut passer sur lo corps du second autrement que par signe de rhétorique, comme on dit. Vous comprenez donc qu'il faut ici montrer le numéro de son sac... et s'estafi 1er avec celui qui n'est pas votre serviteur !

— Nous parlerons de cela à terre, répondit Marius. En mer, on ne se bat que contre l'ennemi.

— Eh bien I est-ce que vous n'êtes pas mon ennemi, vous? reprit le corsaire, que le ton tranquille de notre héros animait de plus en plus. Allons, allons l au petit jour, vous grimperez au bout de la vergue de misaine, et moi à la grande vergue... chacun un pistolet à la main... et au premier goéland qui passe, paf ! nous tirons ensemble... le blessé, s'il n'est pas mort, tombe à l'eau, et... bonsoir! Les requins se chargent du cercueil: c'est entendu, n'est-ce pas ?

— Nous nous battrons plus commodément sur la prochaine terre où nous toucherons.. . ici notre sang ne nous appartient pas, car il est à nos camarades... à l'armateur du lougre... à la patrie enfin!...

— Je savais que vous étiez un intrigant, dit Nicolas Thibaud. Maintenant je vois que vous êtes aussi un lâche!...

— Misérable! s'écria Marius, en saisissant une des haches placées dans de$ taquets du pavois.

Le second recula de quelques pas et s'empara d'un sabre au même arsenal placé sous la main.

— A la bonne heure donc! dit le drôle. Voilà que

ou LE MORT VIVANT 81

VOUS sentez voire gonvernail!... Une, deux, j'y suis! A la merle blessé... commande qui survit!

— Ohé! ohé! camarades! cria le timonier. Arrivez en double ! Vçilà la Main maudite qui veut tuer le capitaine !

Nous n'avons point encore dit que Nicolas Thibaud avait sur la paume de la main une croix rouge indélébile, autour de laquelle la peau tannée par le travail et le goudron dessinait un liseré livide.

Quelques matelots qui faisaient leur quart en rôdant au pied du grand mât avaient compris qu*il s'était élevé une discussion entre le brutal et leur élu; mais, n'étant pas requis, la discipline les avaient retenus h distance. Au cri de l'homme qui gouvernait à la boussole, ils accoururent sur le théâtre de la rixe,qu'éclairait faiblement la lampe encapuchonnée de l'habitacle. Trois ou quatre marins saisirent le second exaspéré, qui avait déjà eu le temps de porter à son adversaire un coup de sabre que eelui-ci avait paré avec son manchot, sans riposter.

— Ah! maudite main! s'écria le débiteur de Jean Cornu, tu veux donc recommencer tes frasques? Il paraît que la leçon de V Aimable Zélie n'a pas suffi... Cette fois ce sera le poignet qui sautera, si les camarades veulent m'en croire l

— Gredins! forbans ! faillis chiens ! voulez- vous me lâcher 1 hurla le second furieux.

— Capitaine! dit le maître d'équipage, en s'avançant vers Marins, vous ne connaissez pas le second... c'est un sacripan qui navigue toujours en ralingue,,, y ne mord pas aux bonnes raisons... faut le coincer, le chouquer ferme, ou autrement ça sera tous les jours des branle-bas nouveaux!

— Vous resterez aux arrôts dans votre chambre, dit Marins au second. Si l'on rencontre un Anglais, vous viendrez combattre... Pour le reste, nous nous arrangerons à la première terre.

— Ça n'est pas assez que les arrêts 1 dit une voix, faut îe mettre aux fers \

— Lâchez cet homme! reprit Marius.

Les marins, subjuguas par ce ton calme de commandement qu*on ne puise guère que dans la marine mil!taire, où Tobéi^ance est aveugle et en quelque sorte inepte, lâchèrent ie garnement, qui était déjà désarmé.

— Aux arrêts, monsieur^ dit sérèrementrex-enselgne.

— Moi, aux arrêts par ton ordre, muscadin! blanc-bec î s'écria ie second. J'aime mieux aller voir si Neptune caresse Anxphitrite...

El le corsaire chercha à gagner la lisse, sans doute pour se jeter à l'eau... mais les matelots le saisirent de nouveau..*

— Aux fers ! aux fers î crièrent-ils.

-T- Il le faut, capitaine î dit le maître d'équipage.

— Aux fers, soit ! reprit Marius. — Maître, vous remplirez les fonctions de second... Et toi... comment t'appelles-tu 3

— Garolîn Grimbot, capitaine ! répondit le débiteur aux bagues de foc.

— Eh bienl Grimbot, passe provisoirement maître d'équipage.

— Hourra ! firent les matelots, Carolin nous fera donner double ration, le soifeur !

On emmena le second dans l'entrepont, au milieu d'une résistance plus modérée qu'on iie s'y fût peutêtre attendu : sans doute le misérable avait déjà pris son parti et fait ses réserves.

— Pourvu qu'on me délivre quand on se cognera 1 s'écria-t-il, je m'en bats l'œil ! Tout ou rieni iSi je ne suis pas capitaine, j'aime mieux être au croc... Nous verrons plus tard ce que dira l'armateur ! ^

Cetie scène terminée, Marius demanda au nouveau second quelques renseignements sur cet extravagant personnage.

— On voit bien que mon capitaine n'a jamais narigaé <ur les corsaires, pour ne pas connaître Nicolas Thibaud ! répondît le marin en rajustant sa chique dérangée par l'agitation qu'il venait de se donner ; Nicolas Thibaud^ id Main maudite I

— Eh bleu ! mon brave, racontez-moi ce que je ne sais pas... et pourquoi cet étrange surnom.

— Casera bientôt fait, capitaine... Faut donc vous dire que ce marsouin-là est si connu dans tout Boulogne [ il ii*est pas Boulonnais, par bonheur I ) pour un chenapan^ pour un mal envergué et un rude h vivre, que,^ bien qu'on ne boude pas... l'Anglais le sait ! ou'^y regarde en deux fois avant d'embarquer son coffre sur le même bord que lui ! Il ne parle que par tonnerre et enfer ; les matelots pour lui ne sont que des ci et des là... il ne va que par giffles et taloches, coups d'anspect et de portevoix! Le gredin a déjà tué trois hommes pour des riens... mais le troisième lui a coûté cher ! Voilà la chose : C'était à bord du corsaire r Aimable Zélie ; mon fier-à-bras était de quart, en plein midi, et rôdait sur le gaillard d'arrière. L'homme qui.était à la barre du gouvernail laisse venir le cap trop au vent, et voilà la misaine qui fasie un peu... Vlan ! mon gueusard décoche au pauvre timonier un coup de son porte-voix de cuivre qui lui met la frimousse en marmelade et lui casse trois dents. Bon ! l'équipage grogne... il entend ça et dit: Est-ce que vous n'ôtea pas contents, tas de rossaiUes î — Non, que nous ne sommes pas contents ! — Qui est-ce le failli gars qui dit qu'il n*est pas content ? — Moi donc! vous avez déralingué la figure à mon frère, et ça n'est pas la manière, entendez-vous? — Pataflan ! la v'ià, la manière I... — Et en môme temps le scélérat attrape une barre de cabestan, et en massacre un tel coup sur la tête du pauvre matelot, qu'il tombe comme un paquet de cordes les jambes et les bras par ci et par là. Bon I que redit l'équipage. Deux heures après, le sirugien a beau

faire, le matelot lui crève entre les mains. — Bon ! bon! yià qu'au quart du soir on se rassemble sur le gaillard d'avant et qu'on complote. —Y faut V tuer! qu*j en a qui disent.— V faut T noyer! —Y faut l'amurer qu'il s'en souvienne ! — Minute 1 le tuer, on nous le rendrait une fois à terre... et d'ailleurs noussommes en course, nous avons besoin de lui! — Ça ne peut pourtant pas se passer comme ça? — Enfants ! j'ai mon idée ! que dit celui qui faisait Tarmurier du bord... Et il conte son idée. — Fameux ! fameux 1 que crient les matelots. Bon! L'armurier s'en va, il soude, il lime, ilajuste du fer, il montre ce qu'il a fait, on lui dit: C'est bien... fameux! fameux 1 — Voilà qu'à minuit le scélérat s'en va se coucher,son quart fini, comme s'il n'avaU pas eu la mort toute fraîche d'un Français sur la conscience. On attend une heure... Legredin ronfle... Qui est-ce qui y va ? dit l'armurier : est-ce moi ? — Non, moi ! — Moi ! — Moi ! que tout le monde dit. Le-seconc( dormait dans sa cabane, ronflant comme une brise carabinée... Deux matelots sont là... un lui prend délicatement le bras ; l'autre, qui veille au grain, choisit sa belle, et tout d'un coup lui colle solidement dans le creux de lamaiû le for en forme de croix, rougi bien ardent à la cuisine...

Je vous soustrais la bordée de jurements que notre gueusard vociféra en sentant la terrible brûlure ! D'un coup de revers de bras un des matelots avait éteint la lampe pour ne pas être reconnu ; tous deux, la terrible punition infligée, grimpèrent lestement sur le pont... L'instrument du supplice est jeté par-dessus le bord ; on file à l'avant. L'armurier chante une petite romance sur le bossoir:

N'y a pas faraud Gomme un matelot Qu'a lavé sa gueule Dans cinq ou six eaux !

ou LE MORT VIVANT U5

Enûn chacun a l'air de comme si rien n'était. On s'attendait à voir le tigre bondir sur le pont en rugissant... mais il n'en fut rien. Il paraît qu'il s'était évanoui... de rage encore plus que de douleur. Bref, mon capitaine, la main qui avait déjà tué trois hommes, trois pauvres diables d'innocents, était punie... et signalée à tout un chacun ! Le gueusard a été obligé de changer de porl, car on le suivait dans les rues de Boulogne pour voir sa main stigmatisée. Vous pensez bien qu'il n'a pas osé se plaindre à la justice... Il y aurait eu cent témoins pour parler des trois meurtres qui lui avaient valu ce signe de mort imprimé à jamais dans sa main coupable ! Il s'en fut naviguer quelque temps è Saint-Malo ; mais je ne sais quelle diable de marée Ta ramené chez nous. Enfin, les coursiers étant rares, il paraît que l'armateur a été obligé de le prendre, car, après tout, le gredin est furieux quand il s'agit de<;rocher l'Anglais à l'abordage! Sa main de malheur tape.dure et longtemps...

— Mais comment votre capitaine, qui semblait un brave jeune homme, pensait-il s'entendre avec un pareil homme?^ demanda Marius au maître d'équipage.

— C'est que, voyez-vous, mon capitaine... comnre vous savez, les coursiers manquaient, au moment où nous avons armé... L'Etat embarque tous les marins, quoi! pour lors on à été obligé d'enrôler un peu ce qu'on trouvait, c'est vous dire qu'il y a ici des chiens de mer qui ont la peau dure à tanner. Alors, comme on savait le capitaine bon enfant, on a pensé que la terrible réputation de Nicolas Main maudite suffirait pour tenir ces turbulents en respect... Après tout, l'équipage est meilleur qu'on ne l'espérait, vous en avez déjà eu la preuve... ils etiment à rire, ils aiment à boire... mais ra n'est pas défendu. Maintenant que cette figure de vent de bout est à l'ombre, vous verrez, mon capitaine, que vousn*aurez aflTaire qu'à un troupeau d'agneaux... à moins que nous n'accrochions quelque Anglais pourtant.

m LES PONTONS ANGLAIS

K3ar alors, si c'est votre première campagne de corsaire, vous saurez me dire comment vous trouvez ce numéro-là I X

Ainsi renseigné, Marius se le tint pour dit. Il abjura la répugnance qu*it avait un moment éprouvée à mettre Nicolas Thibaud aux fers, et ne song'ea plus qu'à s'acquiter dignement des fonctions qui lui étaient échues si h l'improviste. Il fit gouverner de façon à rapprocher le lougre du passage des navires anglais, lorsqu'il eut reconnu que quatre^ ou cinq heures de course vers la -côte de France ne lui laissaient plus rien à redouter de la corvette si audacieusement mystiflée au commencement de la nuit. /

Au petit jour, il monta dans la mâture, pour consulter l'horizon si rarement vide dans ces parages, et aperçut une voile dans le sud-est. Bientôt il reconnut un brick courant vers le détroit du Pas-de*Calais. Rendu prudent par la grave erreur que le pauvre capitaine avait la veille payée de. sa vie, Marius se fit apporter sa longue-vue, pour bien examiner l'arrivant. Les marins ont pour reconnaître en mer l'espèce, la nationalité et le ^enre de classement d'un navire, un tact qu'on s'imaginerait difficilement. Les malheurs arrivés en temps de guerre pour s'en être laissé imposer par un loup déguisé en agneau sont rares, et Marius sortait d'une trop rude épreuve pour s'y laisser facilement prendre. Il se mit donc à examiner attentivement le brick, et ne douta point qu'il fût de l'espèce de ceux dont le lougre pouvait se risquer d'aller chatouiller les flânes. Mais comme le jour se faisait de plus en plus, le nouveau capitaine du Cachalot vit blanchir au même horizon deux, trois, quatre, cinq et enfin jusqu'à dix ou douze voiles que le soleil levant teinta de [sa lumière rosée, comme pour les lui faire compter. Parmi ces voiles, une mâture se distinguait par des proportions plus amples : c'était •un convoi marchand avec son convoyeur guerrier I

ou LE MORT VIVANT • 87

— DiaWe! diabie !fit l'officier! Voilà le moment venu de montrer de l'initiative ! Pourrai-je ici gagner mes éperons, ou plutôt mes chevrons de corsaire? L'envie ne m'en manque pas, pour toutes sortes de raisons^ dont l'intérôl, ce premier mobile du coursier, est chez moi le deroier^ bien qœ pourtant quelques milliers de guinées mises à part ne seraient pas si embarrassantes pour le temps où.:. Mais ce n'est pas le plus pressé !• Voyons ce que pensera mon second de la rencontre! Oh! d'en bds!

— Holà! capitaine!

— Dites au second de monter ici!

— Me voici à Tordre, commandant !

— L'ex-maître d'équipage grimpa rejoindre Marins au haut du mât, et là s'ouvrit un conseil. aérien entre les deux chefs, il s'agissait d'aviser aux moyens de soustraire au convoi un de ses meilleurs navires, c'est-à-dire une coque asez pesamment enfoncée dans l'eau pour Tévé\eT un chargement complet de.,, n'importe quoi! Tout se vend, et ce que ees navires s'étaient donné la peine d'aller chercher au loin ne pouvait manquer d'en valoir la peine. Ainsi donc, quoi que œ fût, on en vouraill

Mais comment, en plein soleil, songer è enlever un de ces navires au ventre rebondi, et cela à la barbe d'une gaillarde veillative et peu accommodante comme le devait être la frégate qui convoyait ces marchands? Hum ! ce n'était pas précisément l'A B G du métier, et comme b force n'avait rien è prétendre dans le cas, il fallait diablement de ruse, furieusement de rouerie, merveilleusement d'adresse et de l'audace plus encore que tout ^eta. Mais à quoi songerait-on de s'embarquer dans de telles aventures, si l'on ne se sentait pas dans la tête et <lans le cœur un arsenal complet de toutes les qualités ^"ïpérleases pour le métier de l'homme de mer, et du

corsaire, qui est ce dernier poussé à la dernière équation?

Vous alfôz voir si Marius étail un marin d'esprit et d'audace, comme vous avez déjà reconnu, sans doute, qu'il était un homme de cœur.

Son plan soumis à' son conseiller, et adopté par celuici, nos marins redescendirent sur le pont pour se mettre à l'œuvre.

La mer avait pendant la nuit perdu, avec la force du vent, cette agitation qui avait si fort compromis la veille le petit lougre chassé par la corvette. Marius fit hardiment diriger le cap de façon à ce que le convoi vînt passer autour de lui. Puis, pour se laisser gagner et réaliser son plan rusé, il fit mettre à la tratne le maîtro-câble (tu lougre, afin d'enrayer sa marche auparavant trop rapide, pour être soit gagné, soit dépassé par les dix ou douze Anglais. Il eut aussi soin, dans le même but, do faire répandre quelque désordre dans sa voilure, filant des amures et des écoules, lâchant un peu les drisses dos voiles, de façon à donner de la mollesse à leur action, on rétrécissant leur surface. Le timonier eut ordre do gouverner négligemment, de faire tribord et bâbord dos embardées qui, s'éloignant de la rive droite, ralentissaient d'autant la marche du bâtiment. Puis, par les soins de Garolin Grimbot, quatre hommes de l'équipage se barbouillèrent lo visage, le cou et les bras avec une petite infusion de safran pris au sac des drogues, et si) coiffèrent de mauvais mouchoirs mal ajustés. Le second s'arrangea de la même façon. Les barbes négligées do nos corsaires, leurs chevelures en désordre, et le teint qu'ils s'étaient donné, leur firent une mine épouvantablemcnt sinistre, d'autant plus que la mascarade s'était appliquée aux figures les mieux propres à en seconder l'effet...

Pendant que les'uns se grimaient ainsi, Icsautres chargeaient à mitraille les quatre petits canons des gaillar>|c,

ou LE MORT VIVANT Î\J

qui furent rentrés des sabords et cachés sous de vieilles voiles; des faisceaux de pistolets, de haches, de sabres et de piques furent placés a portée de main, à Tabri des pavois...

Nous oublions de dire qu'un vieux pavillon anglais avait été hissé au mâtereau d'arrière. Tous ces préparatifs terminés, les corsaires qui n'étaient point de la comédie descendirent dans Fcntrepont , pour ne paraître que dans le drame.. Marins lui-même se retrancha dans le capot de la chambre, prêt à disparaître, mais de façon pourtant à surveiller ce qui allait se passer.

Une heure après, le premier brick du convoi arriva dans les eaux du lougre, et, le gagnant peu à peu, lui passa à deux encablures par tribord, et le dépassa. Bientôt un second... puis un troisième, lui filant d'un côté ou d'autre, le laissèrent à l'arrière, en raison des divers obstacles que le lougre subissait dans sa marche. Bientôt notre corsaire se trouva en plein par le milieu du convoi, navires en avant, en arrière, par ici, parla; la frégate convoyeuse arrivant majestueusement les ailes étendues, comme une vigilante volaille au milieu de sa couvée piaillant et trottinant sur un chenrin...

Marins >avait eu soin de faire gouverner de façon à ce que l'Anglaise lui passât du côté opposé au bord par lequel était tilé le câble a la mer. Quand il se vit à peu près atteint, il dit à son second :

— Faites!

Alors le vieux maître d'équipage, qui maniait parfaitement la langue anglaise, monta sur le couronnement du lougre, emboucha le porte-voix, et cria dans un idiome que nous traduirons:

— Salut au Commodore de la frégate... Npus sommes des malheureux qu'a décimés la fièvre jaune... Sur vingtcinq hommes, équipage et passagers, voilà ce qui reste !... (les quatre matelots safranés, et piteusement accoutrés, se vautraient sur le pont, où, par son élévation, pion-

t)t) LBS PONTONS ÀNGLAiS

gcait la frégate). Nous venons de Cayenne, tt nous nous rendons comme nous pouvons dans la Tamise... mais nous sommes hors d'élat de manœuvrer ie navire... les bras sont de vraies loques, et je ne sais pas si moi, qui suis le mieux portant, je pourrai aller jusqu'à Margate!..,. Venez h notre secours, commodore, prôlez-nous une douzaine de matelots et un ofûcier... ou donnez-nous H remorque !

El, comme s'il était ëpuisé d'avoir tant parlé, le second sembla chercher un point d*appui et se laissa choir k demi sur la lisse...

Le commodore anglais ne se soucia probablement pas beaucoup do se rendre à ce qu'on lui demandait, car à peine eut-il entendu la déclaration du faux moribond, (]u*il Qt faire à ëa frégate, qui avait déjà dépassé le lou*^ gre, une embardée sur tribord, de façon à s'écarter bien vite du pestiféré, sur lequel le vent passait d'une façon inquiétante, pour venir gonfler ses voiles... Tous les curieux qui étaient grimpés sur les bastingages disparurent comme par enchantement.

» Ça va bien l dit le second à Marins, qui assistait à <*/0tte scène bizarre, retranché, comme on Ta dit, dans le capot de chambre.

La frégate,. que les avantages de sa marche firent bien vite dépasser le lougre attardé, ne s'amusa point à demander d'autres informations; jugeant sans doute en savoir assez pour décider qu'il fallait faire néant à la roquâte, le commodore fil monter sur le banc de quart un officier qui bredouilla dans son porte- voix des phrases inintelligibles... et ayant fait avec la main une sorte de salut, comme pour clore l'audience et souhaiter bon voyagea la contagion, il disparut... et, presque aussitôt, la frégate largua sa misaine et ses perroquets cargués, sans doute afin do proportionner sa marche à celle des traînards I et prit un air plus rapide» comme pour gaguér la tête du convoi.

00 LE MORT VIVANT Oî

—C'est fditi dit fei-inattrc d*équipagc à Harius.

— Cest bien 1 laissons culer comme ça jusqu'au der* nier du convoi, et alors... à bas la fièvre jaune! Ce nigaud de Commodore comprendra comme it pourra !

Tout le convoi courait vent arrière. A la queue se troavaient un petit trois-mâts et un brick queTinfériorilé de leur marche refoulait à Tarri^re-garde. Mais le désordre que M^ius avait habilement fait répandre dans l^i voilure du lougre, et surtout ce long câble qu'il traînait à la remorque, ralentissaient tellement sa marche, qu'une petite heure s*était à peine écoulée, et le Cachalot se vitrattrapé par les traînards. Alors la frégate, qui avait, comme on Va dit, augmenté sa voilure, se trouvait tout à fait en tête du convoi, où sans doute elle ne craignait plus les émanations contagieuses portées sur l'aile du vent. De c^itte façon» le corsaire se voyait è plus de deux milles au vent du convoyeur, c'est-à-dire dans une position où il était pour ainsi dire impossible que celui-ci pût Tatteindre ; car pour cela il eût fallu louvoyer de longues heures pour regagner peu à peu dans le lit du vent, et conséquemment abandonner le reste du convoi... et d'ailleurs le commodore Parkelt (rappelez-vous ce nom et la circmistance où il entre en scène) n'aimait pas la fièvre jaune!

Marius crut donc que la partie dramatique de la pièce qu'il avait, imaginée de jouer aux dépens des Anglais aurait un dénoûment plus aisé et tout aussi heureux que le premier acte, Texposition qui avait été du domaine' <ie la comédie.

La mauvaise loque d'étamine rouge qui flotaillait au ïnâlereau du lougre, sous prétexte de pavillon britannique, fut amenée*., et un bel et bon pavillon tricolore fut frappé à la drisse, tout prêt à être hissé ; car Marius n'eût pas voulu, môme comnie ruse de guerre, combattre sous d'autres couleurs que celles de sa patrie. Les fiévreux se débarbouillèrent; les matelots, restés dans

la coulisse pour la première farce, enlrèrcDt en scène ; les canons furent remis aux sabords, pour servir au besoin, et chaque corsaire garnit sa ceinture d'abordage. Lorsque tout fut prêt, le capitaine appela Carolin Grim— but j le nouveau iriaître d'équipage :

— Va-t*en dire à l'ancien second du corsaire qu'on va se battre... et guo si le cœur lui en dit, je le ferai mettre en liberté pour Faction, après qi^oi.., nous verrons !

Nicolas Thibaud accepta et les fers lui furent retirés. Il parut sur le pont moins fanfaron qu'on ne l'aurait cru, tout on jetant pourtant en dessous de mauvais regards. Il alla de lui- môme s'armer parmi les matelots, car il avait été momentanément dégradé. La Main maudiie choisit le plus lourd bachot qui se trouva là ; il accrocha deux pistolets à sa ceinture...

Lo moment de la crise était imminent : le brick avait déjà dépassé notre sournois par la hanche de bâbord ; il ne restait plus à la traîne du convoi que le petit troismûts, que sa cargaison accablait tellement qu'il prenait do l'eau jusqu'à ses porte- haubans. C'était bon signe, et on sVxpliquait aisément pourquoi ce pauvre diable, barbottant d'un air si pousssif dans cette mer, se trouvait' à . Iq queue du convoi, comme l'âne de la fable portant Targent de la gabelle, et que pillèrent si bien les voleurs qu'on sait.

L'Anglais s'avançait donc presque droit dans les eaux du lougro mystificateur; bientôt il se trouva par son travers, c'est-à-dire s'avançant parallèlement à lui. C'est ce moment que Marius attendait...

— Coupe le câble à la remorque! cria-t-il.

D'un coup de hache Grimbot laisse à la dérive l'obstacle principal qui enrayait la marche du petit traître.

— Timonier, la barre à tribord!.. Feu des deux canons en plein tillac!.,. Tout le monde aux pavois de bâbord pour sauter à l'abordage!

ou LE MORT VIVANT 95

Le pauvre marchand de gonune (il venait du Sénégal), qui avait vu le lougre au beau milieu du convoi, parlant à la frégate» ne s*éteit défié' de rien... il ne comprit do quoi il s'agissait que lorsqu'il essuya en plein pont la volée de mitraille qui lui tua deux hommes et en blessa trois... et qu'il vit grimper lestement à la vergue de son voisin le pavillon tricolore.

On sous-entend ici les nombreux et énergiques blasphèmes et jurons par lesquels nos insulaires accueillirent cette agression inouïe 1 Les pauvres diables d*Ânglais n'étaient pas encore revenus de leur surprise, que déjà le damné corsaire était bord à bord, et q«e vingt-cinq gaillards armés jusqu'aux dents (ils y tenaient leur sabre!) bondirent sur le tillac, et entourèrent de pointes, de tranchants et de dards de toutes sortes les poitrines émues des sept ou huit marins qui complétaient l'équipage déjà entamé par la mitraille. Marins, le premier grimpé, bien entendu, était allé droit au capitaine marchand, et, le chapeau d*une main, le pistolet de Tautre, il lui avait déclaré avec un mélange de courtoisie (chapeau bas) et dMntimidation (pistolet haut), qu'il était son prisonnier. L'Anglais, stupéfait de tant d'audace, ne savait que s'écrier : /« it possihie?.*, ù it possible?

— Extrêmement possible, monsieur le capitaine! Veuillez jeter à la mer ce vieux .sabre que vous tenez, et dire à vos gens que le mieux qu'ils ont à faire est de filer doux, car ils sont là au milieu d'un tas.d'endiablés qui n'y vont pas de main morte quand on leur résiste... Allons! consolez-vous! votre destination change de Londres pour Dieppe... et les Français ne mettent pas leurs prisonniers sur des pontons!

— /« U possible? répétait le malheureux capitaine,

qui avait toutes les peines du monde à se figurer qu'il

ét|ut si lestement, si témérairement capturé, en 'plein

Jour, et par un navire mêlé au convoi.

« Mais hfltons-nous de dire que la victoire n*avait pas

94 LES PONTOKS ANGLAIS

été un seul insiant disputée par l'équipage du pauvre trois-mâts assailli de cette rude façon. Nulle arme de corsaire ne se rougit de satig; les matelots furent seulement terrassés et tenus en respect un genou sur la poi- "Irine, jusqu'à ce quMIs se soient expliqués sur leurs intentions... Tout le monde était rendu au bout de quelques minutes! Quand le capitaine anglais passa, à la tête de ses gens^ sur le lougre si audacteusement mais si aisément vainqueur, le pauvre prisonnier répétait encore ses : Is it possible !

LES PONTONS D'ANGLETERBE.

Un ponton proprement dit est un gros bâtinient presque carré, à fond plat , espèce de coffre gigantesque construit avec une solidité cyclotaéenne, portant un robuste mât et trois ou quatre puissants cabestans. Ces pontons sont multipliés dans les grands ports^ où ils rendent d'imporlants services; mouillés dans les endroits les plus profonds 9 retenus par quatre fOTtt»s chaînes, déôant ainsi la force des courants et la violence du vent, ils sont comme des quais flottants le long desquels les plus gros vaisseaux s'amarrent avec sécurité, y reçoivent, au besoin, toutes sortes de réparations, y abattent en carène, et y complètent leur armement. Mais les mêmes services peuvent être rendus par de vieux vaisseaux cassés, incapables de tout service de mer, vétérans de la flotte qui , réduits à la condition des machines ci-dessus expliquées, en prennent ke nom. On détruit tous leurs aménagements supérieurs, on r^se parfois leurs batteries , en sorte que du vaisseaiijAdia si beau, si imposant^ si formidable et si fier, il ne resta».

ou LE MORT VIVANT 95

plus que le fond taut de fois meurtri par les lames et ks boulets : le noble guerrier est devenu cul-de-jatte î

Ce tronc de navire, rouillé, goudronné, oxydé, démantelé, flotte encore péniblement dans l'eau sale des bassins, heureux dans son malheur d'être entouré de ce miroir troublé où il aurait honte de se voir. C'est là ce que les Anglais nommaient prison-'shipsj littéralement: misseauX'prisonSy et que nos marins ont appelé pontons.

Ces pontons furent, pendant les dernières guerres, l^s bastilles flottantes oîi le gouvernement qui se dit le plus philanthrope et le plus libéral du monde entassait les prisonniers français que de nobles défaites mettaient en son pouvoir... Mais Tinfernale pensée qui érigea ces carcasses délétères en prisons de guerre a stigmatisé la" nation britannique d'un éternel opprobre aux yeux de l'humanité et aux yeux de la civilisation, l'a refoulée au rang des grossiers sauvages I

On doit ignorer encore, dans l'état actuel des renseignements publiés, quel était le vrai but du gouvernement anglais par l'usage des pontons, c'est-à-dire s'il visait^ à rendre les évasions plus périlleuses , ou s'il obéissait avant tout à un sentiment de cruauté. Quoi qu'il en puisse être, la peinture, même extérieure, d'un ponton anglais, sufûrait pour faire comprendre toutes les privations qui peuvent assaillir l'humanité. Ces sépulcres flottants avaient un aspect d'une tristesse hideuse. Le vaisseau d'autrefois , dépouillé de tout ce qui faisait sa parure martiale, forme ou couleur, n'était plus qu'un grand corps putréfié, pourrait-on dire, un cadavre déshonoré. Si noble chose qu'un vaisseau de guerre ne pouvait être plus ignominieusement dégradée, avilie. Ses belles ceintures blanches, que le pinceau renouvelait à chaque fête, c'est-à-dire à chaque Combat, sont efl'acéessous un goudron gluant. Ses flancs jadis noirs et lustrés, qu'ont caressé, léché tant de lames

9G LES POiNTONS ANGLAIS

folles ou attaqué tant de vagues terribles, offrent aujourd'hui une teinte sans nom, zébrée du passage de toutes les immondices qui sortent de ses ponts. Partout cette coque, autrefois soignée, baignée comme le corps d'une femme élégante , est écorchée, grattée, maculée... La pourriture, celte gangrène du bois,. s'est mise à ronger des blessures abandonnées du charpentier, ce chirurgien du navire. Le tillac a vu tomber sous une hache stupideles bastingages à hauteur d'homme et à épreuve dé balles qui le circonscrivaient; les dunettes, les aménagements d'un vert riant et frais ont fait place à d'affreuses casemates, à de grossières guérites, à un amalgame de huttes à la Robinson, poussées comme de hideuses verrues sur ce beau corps profané. A ces larges sabords, où ne se montrait jadis que l'œil de fer des canons aveuglés de poudre et de mitraille, on voit maintenant se croiser d'énormes barreaux de fer, et au lieu du bras empressé du chargeur refoulant la gargousse, on n'aperçoit plus que le visage hâve, exténué, d'un pauvre prisonnier qui cherche un peu d'air ! Des cris de douleur s'élancent seuls de ces valeureuses ouvertures, d'où partaient autrefois de ronflants boulets. Là où se gonflaient naguère, sous la pression dés brises, de blanches voiles carguées en festons sur leurs vergues, ou tombant en bannières, si souvent dorées ourougies par le soleil des tropiques, un mâtereau sans haubans fait flotter dans l'air brumeux la pauvre lessive du prisonnier, de vieilles bardes déchiquetées que supporte une corde pourrie, des guenilles comme Murillo n'en a point rêvées !

Et pourtant, sur les saillies extérieures, sur le pont, les galeries, on voit briller la baïonnette du soldat vêtu de rouge, qui fait garde vigilante.

Qu'on s'imagine maintenant douze ou quinze cents prisonniers entassés sur les ponts et dans leur cale profonde. Pour faire comprendre ce qu'ils devaient y souf-

ou LE MORT VIVANT 07

frir, ii suftirait de rappeler celle phrase que Napoléon adressail à ses soldats, dans ta proclamatipn qui précéda la bataille de Waterloo : « Demandez à ceux de vos ca- B marades qui ont été prisonniers des Anglais, de vous » raconter leurs horribles souffrances des pontons! »

Pour nous borner è ne citer que des faits notoires, nous rappellerons que dans nos deux dernières guerres, le système suivi par le transport-office a coûté à la nation française un plus grand nombre de ses enfants que les batailles navales ! Dans la première guerre, trente mille hommes sont morts d'inanition en cinq mois... On montre hNormati'CroBs un coin de terre ou quatre mille hommes sont enfouis, sut sept mille qui formaient ce dépôt...

Veut-on une rapide esquisse du traitement qui entraînait une mortalité si effrayante, tandis que les archives du temps prouvent qu'il n*est pas mort cinq hommes par centaines, des prisonniers anglais gardés en France!

Voici quelle était la nourriture distribuée sur les pontons, en quantité tout à fait insuffisante d'abord, et de qualités si détériorées, si malfaisantes, que les résultais qu'entraînait leur usage ne pouvait être qu'un calcul...

Quatre fois par semaine on distribuait pour chaque homme quelques onces de biscuit de mer tout plein de vers, du poisson sec avarié et de la viande salée en voie cle putréfaction. C'étaient pour la plupart des vivres du dernier rebut, ayant accompli une ou deux campagnes dans l'Inde, et qu'avaient fait fermenter les latitudes lorndes. Trois fois par semaine le biscuit était remplacé pur un pain noir mal cuit, confectionné avec des farines gâtées et du blé'noir ; pour légumes, on distribuait des haricots singuliers, qu'il était impossible de faire cuire. Après quelques jours d'un pareil ordinaire, le prisonnier était saisi de fièvres constantes, de diarrhées, de rougeurs à la peau, de douleurs de tètè lancinantes, de vertiges enfin. Aussi la France perdait-elle là par chaque iouT des crntaines d'hommes, que terrassaient soit Tina-

DitioD, soit cet cmpoisoDnemeDt déguisé. Geox qui ne mourraient pas devenaient graduellement si faibles qu'ils ne digéraient plus.

L'état-major d*un ponton anglais était généralement formé d'un lieutenant de marine^ qui le commandait, d'un master, ou maître d^équipage, faisant les fonctions de second^ et de quelques contre-maîtres et mishipmen, ou aspirants. Un fort détachement de soldats servait è la garde et à la police du vaisseau, une trentaine de matelots faisait le service des embarcations et des commnnicatiol3s du debors. Il est pénible de dire que loin de prévenir ou de corriger les fautes des prisonniers, la barbare discipline en usage avait pour conséquence de les augmenter. Au resle^ Phoifime est partout le même^ une nombreuse agglomération d'hommes offrira toujours l'assemblage de tous ic^ vices, comme de toutes les vertus. Et c'est surtout Iprsque cette société n'est plus contenue par les lois, les mœurs, la religion ou la présence d'un chef qui impose, que les vertus y apparaissent avec plusd*écîat, et que les vices s'y montrent plus effroyables. L'hypocrisie sociale ne servant plus' à rien , chacun se révèle tel qu'il est. C'est ainsi que la vie des pontons offrit un mélange de tableaux hideux et sublimes^ attendrissants ou burlesques, tableaux dont le récit semblerail romanesque et extravagant. Les passions qu'on y voyait particulièrement dominer étaient l'égoïsme, l'avarice, les jalousies, et parmi les instincts nobles, l'exagération du point d'honneur et une fausse application de l'orgueil. *

Nous aurons bientôt occasion de voir ces diverses passions en jeu, nous en franchirons donc la physiologie en ce qu'elle offrirait de particulier à ces cloaques de réclusion. • . . • .

Un soir, les Français entassés sur le ponton the Smt, vieux vaisseau mouillé devant Chatam, beau port de la

ou lE MORT VIVANT 99

Tamise, virent louvoyer dans la baie une frégate qui ?eDai( d'abandonner, à la pointe de Sheerness, une dizaine de navires du commerce qu'elle convoyait, et qui, désormais à l*abri de toute agression de la part de l'ennemi, poursuivaient leur route vers Londres. Lorsqu'elle eut gQgné l'extrémité nord des fortifications imposantes commencées en 1667 pour préserver la ville de Tinva- §ion des Hollandais, cette frégate mit en panne et bientût il s'en détacha un canot qui porta son Commodore à terre. Gecommodore, c^était lord Parkett; il allait s'entendre avec l'autorité maritime du port pour le débarquement d'une douzaine de prisonniers français qu'il avait faits l'avant-veille, et qui lui coûtaient cher, c'està-dire un des bâtiments convoyés et une vingtaine de ses propres marins, sans compter que le corsaire que montaient les prisonniers lui avait, comme on dit, éclaté dans les mains. Le chef du port ayant déclaré que le ponton the Kmine contenait qu'environ quatre cents prisonniers de plus que sa capacité raisonnable eût pert&is d'y en loger, trouva que le commandant de la frégate ne pouvait rien faire de mieux que de diriger ïà les gens qu'il amenait. Aussi, une heure après, une grosse chaloupe quitta-t-elle la convoyeuse pour venir déposer SUT le ponton les douze Français qu'avait trahis leur courage et la fortune de guerre...

Ces douze Français étaient : Marius, Garolin Grimbot, Nicolas Thibaut [la Main maudite), huit matelots et un mousse.

Lorsque les corsaires montèrent sur l^Kent^ les douze cents prisonniers qu'il contenait étaient déjà enfermés dans les entreponts, bien qu'il ne ùt pas encore complètement nuit Ils furent reçus au haut de l'échelle par le ^«iatter qui, avant pris une feuille que lui' donna Taspifaut qui amenait la chaloupe, compta les survenants et leur fit à chacun un grand numéro au milieu du dos, avec un pain de craie mélangé de suif. Après quoi il

laissa nos hommes sous la gardé provisoire des facUon-^ naires du pont, et s'en fut trouver, dans une des casemates plantées à l'arrière, l'officier qui commandait le ponton. Ses ordres reçus, il revint, donna au mishipman le récépissé des prisonniers en bon état; l'aspirant redescendit dans sa chaloupe en sifflant :

First love is a pretty romance!

Un quart d'heure après il avait rejoint la frégate, qui fit immédiatement voilo hors de la baie pour remonter la Tamise.

Le master fit ouvrir un petit panneau sur Tavant du tillac et appela d'un geste les prisonniers en leur faisant signe d'y descendre.

— Ah (.à! est-ce que nous sommes en pénitence, qu'on nous envoie coucher sans souper? dit Carolin Grimbot, qui était de cette nature de gens qui ont toujours, comme disent les marins, un boyau vide et la pépie.

Mais ïe master était un personnage silencieux par organisation ou par système ; il ne répondit rien, et se contenta de faire un signe aux soldats qui poussèrent les corsaires vers le panneau. Marius, qui voulait éviter que ses gens, et surtout Nicolas Main maudite, mauvaise tête s'il en fut, débutassent par quelque altercation sur ce bord, donna l'exemple et descendit le premier dans le panneau...

Or, ce panneau donnait dans lo premier pont, alors si noir, si complètement obscur, que malgré son pied marin, le capitaine du pauvre Cachalot ne s'affalait qu'avec précaution. A mesure que ses gens le suivaient, on les comptait de nouveau, en leur approchant un fanal du dos. Ces gens-là n'existaient pas par leur visage, mais bien par leur numéro...

— Pouah ! fit, Carolin, matelot fanfan s'il en fut, c'està-dire faisant parfois le délicat et le susceptible. Oà

ou LE MORT VIVANT 401

diable sommes-nous affalés? Quelle odeur de vieille charogne? Si j'étais mon adorée qu'esl là-bas à m*attendre, je m*évanouiUeraig l

U est vrai de dire qu'au moment où les soldats avaient refermé le panneau sur Iç dernier descendu, une odeur acre, sûre, nauséabonde avait saisi les survenants à la gorge. Marius comprit bientôt par quoi elle était occasionnée^ car aux premiers pas qu'il fit à tâtons e^ les bras en avant, il heurta du pied quelque chose de mou et du front un objet vacillant : au même instant un ju-* ron partit d'en bas et un blasphème d'en haut. Il changea de direction , et la même chose lui arriva^ comme du reste à ses compagnons, car on entendit instantanément s'élever de plusieurs points d'énergiques réclamations articulées par des gens couchés à terre ou dans des hamacs suspendus.

— Ah ben! ah bon ! c'est donc comme ça qu'on fai les honneurs de FÂngleterre à des étrangers qui viennent juger du pays! reprit Carolin Grimbot, qui s'était heurté la tête contre un barreau; ah çà^ ehl les amis ! vous êtes Français, nous sommes Français... est-ce qu'il n'y a pas un verre de riquigui dans votre établissement? J*ai le dedans tout chose !

— Au bout d'une gaffe ! dit une voix.

- — Ici le riquiqui se boit avec une fourchette, m'siou ! Si vous voyagez pour votre instruction , voilà nos mœurs! Écrivez-le à vos aimables parents !

— Silence les bavards! hurla une autre voix.

— C'est des arrivants !

— (7/ pour les arrivanislje rêvais que j'étais chez nous et que je mangeais de la galette !

— Ah çà ! reprit un des corsaires, si on ne lampe pas la goutte, ousce qu'on dort? Sur son pouce ?

— Sur le paratonnerre du ponton l

— Sur une couche do lis et de roses!

— Pardon, mes amis! interrompit Marius. Je suis le

iOJ LES PONTONS ANGLAIS

cjpitaine d'an corsaire qui a sauté entre les paUes des Anglais; uous sommes le douze qui avons échappé aux fusillades, à la noyade, à touti et nous nous sentons morts de fatigue... Sans badiner , dites-nous comment faire pour se reposer^ au milieii de cet encombrement et de cette obscurité ?

— Capitaine ! répondit une yoix sortant d'un hamac voisin, il n y a pas de lits... Faites comme vous pourrez pour cette nuil« accroupissez-vous là où v<his êtes, comme un Chinois, et tâchez de dormir... Il n'y a pas d'autre moyen , car nous sommes ici quatre cents en travers les uns sur les autres, et il n'y aurait de place raisonnable que pour deux cent cinquante.

— En Chinois! en Chinois! Faudra*t-y tenir les doigts en Tair, comme sur les paravents? murmura Carolin Grimbot qui, ayant fait un pas de trop, marcha sur un des hommes couchés à terre.

— Eh ! hé i l'ami ! esi-ae que tu prends les matelots pour des matelas? dit le foulé.

— Ah çèi... Allez-vous vous taire, ta& de racailles! cria enûn une voix de stentor. On n'a qu'un moment de bon temps... quand on peut dormir.., et ces merles-là vous le siffleraient, si on les laissait faire! Allons! ûehez-vous-là à plat ventre sur le dos et laissez-nous tranquiliesl

— Faudrait-y pas aller leur faire un lit?... Ohé ! vous autres? Qu'est-ce qu'a de la plume de trop pour faire un édredon à ces messieurs ?

— Hold your tongueî cria brusquement une voix venue du pont supérieur.

A cette brusque injonction , dont sans doute les prisonniers connaissaient toute la portée , le silence le plus absolu se répandit dans la partie de Fentrepont qu'avait un moment troublée la venue et l'embarras des survenants; nos corsaires se couchèrent comme ils purent , se servant d'oreiller les uns aux autres, et quelques-uns,

ou LE MORT VIVANT 405

dontHarittSf sur réchelle de i*éooutille où kl chaleur et ia puanteur étaient un peu conjurées par Tair qui filtrait par le panneau mal joint... La nuit se passa ainsi , toute remplie pour le pauvre Marius d'élans désespérés vers celle dont un si étrange é?énenient l'avait arraché, et de laquelle de nouvelles aventures semblaient devoir le séparer pour longtemps encore. Dans cette longue insomnie que ne purent vaincre ses fiitigues decorsaire, notre héros se demandait s'il n*y aurait pas quelque danger pour le secret laissé dans la prison du château, à livrer son nom aux registres du ponton, et il se décida de se substituer plutôt au vrai capitaine du Cachalot^ si malheureusement tué le lendemain du départ... se promettant d'informer prudemment ses gens de cette détermination dès que le retour du jour lui permettrait do communiquer avec eux tous.;

Lors(|ue la lumière matinale commença à filtrer à travers les épais t>arreaux de fer qui masquaient les sabords, nos corsaires purent comprendre la difficulté qu'ils avaient éprouvée, la veille au soir, à se faire un gîte. En eifet, la batterie du vieux vaisseau dégradé semblait, si i*on peut dire, un champ de bataille... de dormeurs. Bn haut, tes hamacs étaient si pressés, qu'on ne comprenait pas comment leurs hôtes pouvaient y grimper et en descendre. Mais ceux--là, c'étaient des aristocrates, les bien lotis, les heureux. L'abomination de la* désolation était en bas, sur les planches, où la confusion était telle, qu'il n'y avait guère un homme étendu tout de son long, aussi à son aise qu'on le pourrait être sur des planches humides, avec quelques bardes pour oreiller. Bt encore ces bardes, de si peu de prix, devaient-efles être rassemblées en' un paquet que le donneur s'attachait autour du cou, pour qu'on ne les lui volât point dans l'obscurité. G^étaient, pendant les premières heures de cette réclusion nocturne, des combats ^l des lattes souvent tragiques, pour la conquête de trois

i04 LES PONTONS ANGLAIS

ou quatre pieds d'espace pour dormir, et les coudes saillants, les genoux proéminents, les jambes inattentives allant tracasser le voisin, ramenaient à tout moments de nouveaux sujets de querelle. Une fois endormi, on était souvent réveillé brusquement par un pied de rêveur agité> qui vou^ tombait en plein visage... ou à demi écrasé par la chute d'un hamac en mauvais état, laissant crouler l'endormi hébété, il y avait des prisonniers (tant là souffrance aigrit et pousse les caractères aux extrêmes) qui ne se couchaient que le couteau à la main, prévenant qu'ils larderaient impitoyablement tout membre égaré qui viendrait troubler leur sommeil.

Dès que les prisonniers furent sur le tillac supérieur, un grand nombre entoura les nouveaux pour savoir l'histoire de leur capture, et avoir des nouvelles de France. Ce fut Garolin Grimbot qui se chargea de répondre à la première interrogation, tandis que] Marius, entouré par des curieux d'une autre espèce» satisfaisait la seconde. Nous écouterons Grimbot, puisque nous aussi avons quelque chose à apprendre dans son récit.

Après avoir raconté le départ du lougre, la ruse noclurne qui l'avait sauvé de la corvette, et la capture si hardie du petit trois-mâts en plein convoi, Garolin continua ainsi :

— Je vous disais donc que TEnglish n'en revenait pas de se voir comme ça amariné en plein soleil, par un gaillard de lougre qu'il avait vu faire lu causette avec le convoyeur, et naviguer une demi-journée en plein convoi, la loque rouge à son artimon. Quand il eut fini de marronner et de repéter ses 1$ it possible I le capitaine, qui savait bien que ce n'était paâ le moment tle s'endormir, lui dit comme ça : Mon Anglais, prenez vos cliques et vos claques, et apprêtez- vous à aller goûter jsi l'air de Dieppe convient à votre tempérament... N'ayez pas peur, nion insulaire! chez nous Français, gens.de

ou LE MORT VIVANT 405

cœur, onnemis loyaux, n'y a pas de pontons... Vous aurez pour prison une ville... vous serez comn^e un poisson rouge dans un bocal.

Y s'agissait donc d'expédier la prise, qu'était chargée dégomme abara... araba... arabique et de sucre en sacs. C'était fameux, et pas cher. Le capitaine nomma six hommes pour conduire la prise... pas de tabac, Dieu vous bénisse! On renvoyait à Dieppe, parce que Boulogne est trop surveillée des Eiiglishmen, à cause de toutes ces petites coquilles de noix que le premier consul a entassées là pour apporter ici les soldats qui viendront bienlôt nous, délivrer, c'e^st moi, Carolin Grimbot, ou grimpe-hauty nez aquilin et.à Boulogne, qui vous le promets... notez bien ça !

Bref! v'ià l'ancien second du lougre, que le capitaine Marius avait nommé matelot comme les autres, qui demande à-conduire le petit trois-mâls au port, au lieu du maîlre d'équipage. Le capitaine lui dit que non I lui dit que oui ! L'autre que non 1 et lui encore r^oui. Ils avaient eu entre eux des affaires qui ne vous regardent pas, si bien que chacun gouvernait ses idées à un air de vent différent. (Nous devons dire que Nicolas Thibaud, la Main maudite, n'écoutait pas ce récit, et que, de la plus sombre humeur depuis l'arrivée sur le ponton, il s'était, aussitiM levé, installé dans l'embrasure d'un sabord d'où il regardait le large.) Le second est violent comme une brise carabinée de S.-O... mais le capitaine,.avec son petit air monsieur, est une barre de fer, je vous en iiche mon billet! de sorte que, comme il avait tlécidé que ça serait au maîlre d*équipage qu'il confierait (sans vinaigre I) la prise (aaaat... tchi 1), le second a dû ravaler sa chique, bisquant comme un marsouin qui a la colique. Je comprends qu'étant dégommé de son grade, il aurait bien voulu conduire un chargement de gomme. Mais peut-être que le capitaine ne s'y fiait pas plus que nous. Bref! continua le narrateur, chez lequel cet adverbe souvent évo-

lOe LES PONTONS ANGLAIS

que était un grand désaccord avec sa prolixité; bref ! le second n*a plus rien réclamé^ maiâ roulait des yeux à fairtî sauter la sainte-barbe... la mienne est un peu longue... n'y faites pas attention.. Une fois le petit troismâts parti pour Dieppe (et à Piieure qu'il est^ c'est une consolation de penser que nous avons là chacun son petit saint-frusquin I), notre Cachalot s'est mis à flâner par-ci par-là comme un mer^o en congé, en se disaot que la journée n'était pas mauvaise, car notre capture ne nous avait pas coulé une égratignure... ça rime. Bref! le jour se passa et la nuit vint, comme c'est rordinaire. Chacun avait eu double ration, on était donc parfaitement lesté, content d'être au monde, et chantant les plus tendres romances :

Bouton d*amour qui règne sur mon Ame !

Ou bien : i

Gré nom d*un canon 1 *

Rends-moi ma Suzon, Ou y te déralingue En valdringue 1 etc.

Enfin, nous étions heureux comme des btddns pleins de genièvre, quoil excepté le second qui, rancuneux comme' un âne gris, méchant comme un âne rouge, se tenait à part, appuyé au bossoir, vexé de même qu un roquin à qui on aurait arraché les dents. (Grimbot penchait pour les comparaisons zoologiques...) Pour tors donc enfin, on était de bonne humeur, un peu entre le zist et le zest... le lougre flânaùt sur ses huniers dans le noir des onze heures ou minuit, et le capitaine se promenant machinalement... -

— Oh! oh! machinalement! interrompit un prisonnier. Pour une langue si bien pendue, voilà une fameuse

ou LB MORT VIVAIirr 10)

aute^ mon gaillard ! Vous ne* comuitssez pas la granh maire, mon cher 1

— Votre cher? dit Caro)in blessé. Voyons^ comment s'appelait votre grand'mère?

— Je dis que vous n'êtes pas fort sur la syntaxe. *

^ Chez nous on he connaît pas cette saînte-Ià... J'ai dit que le capitaine se promenait machina îement...

— Eh bien! là est votre erreur. Je suis maître de langue sur le ponton, et je vous dit que le mot machine est, du genre féminin... donc> on doit dire: Machine atlêmande,..

Et tous les auditeurs de rire f

— Ah! qu'est-ce qu'il vient m'embéter eelui-lè avec sa grand'mère et ses machines ! Me prend-il pour un mousse que 06 connaît ni tribord ni bâbord? Je dis que le capitaine flânait sur le pont sans se douter de rien d'autre, quand v'ià que tout d'un coup il crie:

— Tout le monde sur le pont! Un homme à chaque màt en yigie ! Ouvre Tœil sur l'avant!

Je saute sur les premières enfiéchures des haubans et je vois... une grosse masse noire qui nous vient à con. ire-bord..»

— Diable, diable! que je me dis. Voilà une vilaine apparition, si ça n'est pas un tricolore !

Bref, voulez-vous savoir ce que c'était? Eh bien t c'était fa frégate du convoi, qui avait vu de loin la capture du petit trois-mâts sans y rien comprendre, parce qu'elle pensait toujours à cette satanée farceuse de fièvre jaune, et qu'elle s'imaginait que nous n'avions accosté le marchand de gomme que pour lui faire la même demande qu'à elle... Mais un peu plus lard elle avait su de quoi il retournait par un des voisins dnJs U paisible? ei vexée comme une morue qu'a perdu sa blague à tabac, pour s'être si coeassèment laissé mystifier, elle s'était mise à louvoyer bord sur bord, secondée par la marér^ si bien...

108 LES POMONS ANGLAIS

si mal, plutôt! que c^élait elle qui allait nous coincer à notre tour. Je nous plains... comme un œuf 1

Bref, nos feux d^tiabitade nous avaient trahis. L'Anglaise nous vint droit par le travers, masque son gn^and hunier, et.. vMan ! toute la bordée de tribord dans les côtés du pauvre Cuchaiotl Aïe! aïe! qu'on crie de ci et de là. Cinq hommes hors de combat ! un tombe à côté de moi on faisant œntcl il avait un boulet dans le bas ventre... quelle colique! Êtes-vous debout^ capitaine? que je crie. Debout par les deux bouts, mes enfants ! En bas les vigies...nous voyons de quoi il retourne... pas de mollasses! Grimbot... feu aux deux canons, mon garçon/ et pointe-mol ça sur son gaillard d'arrière pour lui descendre un officier! J'obéis. Voilà les deux petits canons qui vous étemuent chacun un coup de mitraille sur ce gros colosse de frégate... que c'était risiblel Patatra! pifî pouf! bomibl une seconde bordée... mais trop haute cette fois, mes mylords... ça nous passe dans la mâture, fa déranlingue voiles et cordages, et attrape en passant un des matelots qui descondaient de vigie, et qui ne croyait pas arriver si vile en bas ! Sur trente hommes, six envoyés avec la prise, siï de tués, reste dix-huit...

Foi de Grimbot que c'est mon nom, c'était effrayant^dc voir cette énorme masse de frégate s'affalant sur nous...; sa batterie illuminée, et formant un carré rouge à chaque sabord, sen^iblaitlune grande mâchoire sanglate prête à nous dévorer. . Hum ! fit le capitaine. Crochons-nous à l'abordage, garçons!

— Si nous faisons ça, les six qui sont à Dieppe auront tout pour eux ! que dit un matelot.

— Mais les pontons, enfants?

— Les pontons, on revient... quelquefois! dit un autre, tandis que là oîisco que l'Anglais nous enverra, si nous le crochons.

Pendant ce temps-là il nous arrivait toujours des coups do fusil ; il tombait do nos gens à chaque instant. Pour

ou LE MORT VIVANT 100

nsoi, je jurais comme un chien de mer qui a cassé ?à pipe...

— Ëh bien... que reprit ie capitaine, en faisant cx)mme un effort, va pour les pontons... CarolinGpImbot! (c'est moi^ prisonniers!) tâche de leur faire comprendre que ooas Dous rendons à douze que nous sommes à ses quatre cents hommes... pendant ce temps-là, moi je vais leur préparer un petit tour de ma façon ! En me disant ça, le capitaine s'affale dans Tentre-pont...

Bref^ une heure après, nous étions tous les douze aux fers dans la batterie de la frégate, qui faisait voile pour rejoindre le convoi resté en panne par le travers de Brighton, lorsque tout à coup, hrrrrrrri hounhl nous sommes aveuglés comme si nous étions tombés le nez dans le feu... La nuit est si enflammée qu'on voit la côte, le convoi, et tout... Qu'est-ce que c'était? C'était le petit tour de la façon du capitaine : le lougre sautait à dixsept cent mille pieds en l'air^ et en trente-six milliards de milliasses de morceaux. La mèche soufrée que le capitaine... ce jeune châtain frisé que vous voyez là qui cause si aimablement avec les autres^ avait allumée dans la soute aux poudres, et qui, suivant son calcul^ avait mis deux heures à amener Texplosion. Bon I fU le capitaine, ils n'auront pas notre Cachalot !

Les £tt^iw^ jurèrent comme des turbots qui ont bu du vinaigre au lieu de boi|[e la goutte I Ça n'est pas étonnant, ils avaient dix hommes et un officier gigotant par .les airs... l'équipage qu'ils avaient mis sur le lougre, quoi! On crut sans doute que c'était tm malheur arrivé par accident. Bref, quand il fît jour, le commodore de la frégate se fit amener le capitaine dans sa dunette.». Et ma foi, j'ignore ce qui s'est passé entre eux. Je sais que l'insulaire était vexé comme un thon mort, du tour que notre jeune marin lui avait joué avec sa fièvre jaune, et qu'il lui dit qu'il allait le recommander au prône... c'est-à-dire au iransport'-office»,. qui est le bureau des

prisons. Je ne sais pas comment TAnglais entend la i^e- Gommandation... nous verrons ça. Bref, les amis^salul et fraternitél bien que j'aie ma part de gomme qui m'attend à Dieppe, je ne vous ai pas fait de colles!

Les prisonniers félicitèrent Garolin sur la clarté et la rhétorique de son récit.

— Vous êtes des braves ! dit Tun d*«ux, et ça nous fait de la peine de vous voir trahis comme nous par la fortune... Votre capitaine, avec son air un peu miriiiloret ses cheveux bouclés, est, à ce qui paraît, un gaillard qui n'a pas froid aux yeux... il a mon estime, ô Garolin Grioibot! ça lui servira et à vous aussi, car je vois que vous troussez lestement l'Anglais... Nous reparlerons, mon poulot! Je nfi*appelle Delpierre, nous sommes pays.

^— C'est un fameux! dit un autre prisonnier à l'oreille du corsaire, il s'a déjà ensauvé deux fois de prison... S'il vous prend dessur sa protection, avant quinze jours vous croquerez votre gomme !... rien de meilleur pour l'estomac!

En ce moment un roulement de tambour annonça rappel du matin. Chacun se rendit vers son escouade pour répondre à son nom prononcé ou plutôt écorebé par un sergent de la façon la plus grotesque. Après quoi eut lieu la distribution du déjeuner, dont on coonaît le menu trop menu... et chacun fut libre jusqu'au dîner de faire ce que bon lui semblait, pourvu qu'il n'enfreignît aucun des nombreux articles du règlement affiché partout. On désigna aux douze corsaires leur gamelle ; quant au coucher, on n'en parla point, c*étdit è eux de se pourvoir ! Marius, ayant subi un interrogatoire du commandant du ponton, déclara prudemment se nommer Joseph Altazin, du nom de ce pauvre diable de capitaine tué au début de la campagne. 11 réclama le traitement d'officier, mais on ne fit nul cas de sa réclamation; il insista, et l'Anglais, qui semblait avoir à son propos des instructions sévères, le congédia sans vouloir

ou lE MORT VIVANT IH

Teniendre plus looglemps. Sans aocon douto te commoàore ParkeU avait sor le ccrar €eUe fièvre jaune qui l'avait si audacieusemeut mystiûé, et le navire soustrait en plein jour à son convoi..^

Le ponton prit bientôt sa physionomie multiple^etoe fui pour les arrivants un spectacle nouveau, il faut dire qu'il n'y avait guère de prisonnicT qui ne cherchât à suppléer à l'insuffisance de la maigre ration que lui distribuait la noble Angleterre, en s'appliquent à quelque travail propre à lui faire gagner quelques pennys. Ainsi, uD grand nombre tressaient de la paille pour faire de grossiers chapeaux; d'autres fabriquaient des chaussons de lisière, de la dentelle, des boutons d'os, de petits navires d'ivoire, avec le oiéme os, des bottes, des vases et des t)aque$ en coco, une industrie de bagne, en un mot. Ou confiait tous ces objets aux soldats anglais qui allaient à t^re, et qui vendaient à la bart>e de la douane ces marchandises de fabrique française, en gardant pour OUI le plus que possible du produit. Si, pour prix de tout un jour de travail obstiné, le prisonnier obtenait le soir un pain, un saucisson, un morceau de fromage... il était content. Quant aux liqueurs, c'était de la plus formelle contrebande; les soldats n'en apportaient que... pleiii leur estomac. ,

A côté des ouvriers, le ponton avait ses savants, puis ses artistes, et on pourrait même ajouter ses poètes*..

Les savants donnaient des leçons de n'importe quoi, et de tout ce qu'ils savaient ou même ne savaient pas. ! Le plus curieux exemple d'audace applicable au dernier cas nous sera fourni plus tard par un de nos héros !) Les matières le plus généralement professées étaient pourtant la lecture, l'écriture et le calcul s'élevant parfois jusqu'aux mathématiques composées. Que de matelots qui depuis sont devenus quelque chose, qui s'escrimèrent là pour la première fois sur l'alphabet l Nous savons pour notre part un marin attaché aujourd'hui à

la place du Havre, qui, entré matelot de corsaire sur un ponton de Piymouth, en sortit prêta passer les examens de capitaine au long cours. Un très-grand nombre apprenaient l'anglais, ou professaient le français à leurs gardiens ou à leurs enfants.

Les artistes enseignaient le dessin^ la musique, la danse, J'escrime : l'escrime à l'aide de baguettes, te sabre avec des lattes, le bâton avec des rondins. La danse allait d'elle-même à la voix du maître chantonnant les motifs des figures ; la musique à l'aide de mauvais violons défoncés, de flûtes fêlées, de flageolets lézardés eu de trompettes bosselées que les gardiens du ponton louaient tant par heure aux dilettantes en état (c'était le plus petit nombre !) de s'accorder un pareil luxe de passe-temps. Quant au dessin, c'était la spécialité qui ofiî'ait les plus singuliers cas d'application. Les trois classes ou catégories principales de ce professorat, ou de son industrie, étaient le portrait, la marine et le dessin-gravure sur peau hunàine,

Carolin Grimbot eut la bêtise d'être accessible aux séductions dont l'entourèrent, comme tous les nouveaux venus, les peintres-graveurs sur peau humaine. 11 avait caché dans ses bas quelques écus échappés à Jean Cornu, et il se fit dessiner sur la poitçne, à l'endroit du cœur, le portrait quelque peu apocryphe de son amoureuso. * Nous verrons ce qu'il lui en coiÛa plus tard.

Marins était entré en conversation avec quelques officiers qui se trouvaient conft)ndus parmi les matelots sur ce ponton encombré. Ces officiers avalent pourtant le droit d'être placés sur un ponton spécial, affecté aussi aux non-combattants, c'est-à-dire les chirurgiens, commissaires, employés aux vivres, etc. Mais d'ignobles vengeances de la part des coramodores qui ne leur avaient . arraché la victoire qu'après une résistance désespérée, les poursuivant dans leur malheur, les privaient souvent de ces adoucissements de position accordés à ceux qui

ou LE MORT VIVANT 415

s'étaient rendus avec moins de gloire. On conrïprend blen^que Marius (désormais Joseph Âltazin aux yeux de l'aulorilé) portait la peine de sa bravoure, de son audace et de sa ruse de corsaire. Sa position expliquée à ses compagnons d'infortune et d'injustice, il fut convenu qu'il s'associerait à une pétition que Içs officiers opprimés rédigeaient en ce moment pDur la faire remettre à Tamirai qui commandait alors le port de Gbatam, ce point si important alors de l'entrée dans la Tamise.

Marius, que le secret de sa position en France eût rendu asscz^ philosophe dans son malheur, s'il n'eût été^ tourmenté par les inquiétudes qui naissaient de son amour pour Gabrielle, chercha à s'étourdir, durant les premiers jours de sa captivité, par la nouveauté du bizarre spectacle dont il était entouré. Plus d'une fois sa mélancolie dut céder à Texamen des ,scènes singulières qu'offrait le ponton, durant ces longs jours d'été où chaque prisonnier se vouait à son industrie, dans le double but de tuer le temps et de gagner quelques pennys pour suppléer aux dégoûtants aliments qui formaient la ration ordinaire.

Nos corsaires, tout frais pris, avaient quelque argent qui les préserva d'abord des misères et d'une partie des souffrances dont ils étaient entourés. Marius acheta le droit de dormir dans un hamac, et Grimbot fut si leste chaque soir à s'affaler sous le pont, qu'il sut le plus souvent conquérir trois ou quatre pieds carrés d'espace pour se pelotonner et dormir, c'est-à-dire moins de place que n'en tient un mort dans un cimetière. Nul des arrivants ne donna de leçons; deux ou trois apprirent à lire. Chaque matin, à la garde montante, des femmes de soldats venaient de Chatam pour vendre aux prisonniers quelques vivres et de menus objets d'utilité. Une aiguillée de fil valait un demi-penny; pour la même somme on avait trois prises de tabac. On montra à Marius un joli garçon auquel une de ces modernes Epo-

4'V LES POr<TaXS ANGLAIS

nines avait fait crédit de cinq mois de tabac à fumer, ntoyennaat ud total de quarante guinées... ^

— Il est bien beureoi l disait-on. Cette vieille, pourêtre payée» ie fora évader et passer en France !

Il y avait une quinzaine de jours que nos corsaires étaient sur !e ponton, et (a pétition des officiers pour obtenir un meilleur g!lo semblait restée sans réponse, lorsqu'un jour les soldats de la nouvelle garde répandirent le bruit qu'on allait transporter des prisonniers ailleurs. Nos pétitionnaires ne doutèrent pas qu'il s'agît d'eux et se livrèrent à la joie. Mais au moment où Marias recevait les félicitations de quelques pauvres diables qu'il avait souvent obligés, il fut brusquement interpellé par Nicolas Thibaud, qui vint lui frapper sur l'épaule, lui disant :

— Monsieur le capitaine.., un mot l

Le mauvais drôle, depuis l'arrivée des corsaires sur les pontons, ne s'était pas approché de notre héros. Il avait promptement trouvé à se lier avec la racaille du bord, justi6ant ce proverbe d'une si commune application : Qui se ressemble s'assemble. Marius fut étonné do cette interpellation du chenapan, mais toutefois se rendit à sa demande, en s'écartant de quelques pas du groupe étonné. La Main maudite roulait en dessous de mauvais regards.

— Que voulez-vous? dit Mariusd'un ton sec et ferme.

— Je veux que nous nous accommodions ensemble... Vous savez comment... c'est promis. Vous allez filer, à ce qu'il paraît. Le diable sait quand je vous repincerai ! Il faut, avant d'aller prendre mon poste à la prison des officiers, comme vous me l'avez chipé sur lô lougre, que nous nous déralinguions un peu ensemble !

. — Ici ? dit l'officier, avec un geste de dégoût, à la pensée d'avoir un tel adversaire.

— Et où donc ? est-ce que ça vous incommoderait, commandant ? Il y a déjà eu deux doels depuis que nous

ou LE MORT YlVANt ii5

sommes à bord... Y a là près de .la poulaine un endroit trè$-(;pmmode, où Ton s*estaQle avec le même charme que de boire un verre de lafia, à la santé l'un de l'autre... Cava4-U?

Il paraissait que Marius se sentit assez fort d'une bravoure reconnue et vantée par ses gens, pour désirer de remettre à un autre temps une rencontre aussi intempestive; mais le brutal personnage, qui devina ces hésitations, y coupa court, en prenant une attitude menaçante, et ajoutant de façon à êlrç entendu :

— Ah çà ! est-ce que vous bouderiez, illustre commandant ? est-ce que vous ne mordez pas à vous aligner un peu entre qualre-z-yeux, vous qui êtes si leste à souffler aux autres leur poste? Minute! ra ne se passera pas en paroles, et s'il faut, pour vous décider, vous insulter un p^u par devant témoins, vous connaissez ma patte à présent? je...

— Tais-toi, misérable! dit Marius, avec le ton du plus grand dégoût ! Tu sais que je n'aurais qu'un mot à dire ici, pour qu'à l'inspection de ta main stigmatisée par le meurtre, cent voix s'élevassent pour empêcher ce duel... Mais je ne veux pas partir sans essayer de te donner une loran (jui devra pourtant être perdue chez un garnement de ton espèce... Choisis un témoin parmi tes nouveaux amis, et envoie-le à mon maître d'équipage... on réglera tout... et aujourd'hui même...

— Allons donc, muscadin ! c'est bien heureux qu'on vous empêche de virer de bord !... Ah çà, c'est tout de suite, eh!.. . pas de retard!... vous seriez capable de filer!

Marius jeta sur Nicolas Thibaud un froid regard de mépris, et se mit à chercher Carolin pour le prévenir, pendant que la Main maudite rejoignait ses dignes acolytes, qui ricanaient en regardant l'officier, dont l'extérieur délicat et la nature élégante, même à travers son

lia LES PONTONS ANGIAIS

grossier costume, leur faisaient supposer un adversaire peu redoutable pour leur protégé. ,

Nous rav;ûns dit, parmi les passions et les instincts que les pontons ont fait fleurir avec une exubérance de serre chaude, le point d'honneur était surtout remarquable par son exagération souvent barbare, et les déplorables conflits auxquels il donnait lieu. Les Anglais ne mettaient aucun obstacle à ces rencontres, qui se terminaient presque toujours par la mort de Fun des adversaires, qu'on en était quitte pour jeter à Teau, un boulet attaché aux pieds. Aussi était-il rare qu'une semaine se passât sans que quelque combat eût lieu parmi ces esprits aigris par l'infortune, au milieu de ces caractères dont la souffrance exagérait la susceptibilité. Tl faut dire pourtant, à la louange de ces aggloméralions d'hommes de toutes sortes, que Tignoble rixe a coups de poing, la boxe enfin, ce pugilat du peuple anglais cultivé par plus d'un lord, n'avait point eu d'accès dans les pontons, où l'honneur fPanrais ne se croyait dignement sauvegardé que par la voie des armes. Or, la soif du sang était ingénieuse à s'en créer, au milieu des pénuries de toutes sortes de cette vie étrange et horrible à la fois. Tous les duels avaient lieu a l'arme blanche, c'est-à-dire qu'on tirait les ciseaux, l'aiguille, le couteau, i'alène ou le rasoir. On assujettissait à l'extrémité d'une paire de bâtons deux moitiés de ciseaux, deux grosses aiguilles à voile ou entin quelques autres instruments à pointes, et cela représentait des épées. Les couteaux et les rasoirs, pareillement emmanchés, se tiraient comme le sabre.

Carolin Grimbot ayant vainement voulu empêcher le combat, en parlant de révéler aux prisonniers certains antécédents de la Main maudite, sur Tordre de son capitaine qui lui déclara que c'était chose décidée, il se mit en quête des armes nécessaires. On trouva à louer ( que ne louait-on pas sur les pontons!) une paire d'épées

ou LE MORT VIVANT !l7

toutes neuves... représentées par deux rondins gros comme le pouce et long de trois pieds, au bout desquels étaient solidement fi?cées deux pointes de compas...

— Ça vous va-t-il, ces.rapièrps-là, mon capitaine ? demanda le maître d*équipago.

— Très-bien ! Vois si ce chenapan en veut... et finissons-en vite ! répondit Marius, qui se sentait dans cotte petite fièvre d'irritation qui est une excellente disposition pour le duel.

Carolin revint au bout do quelques instans, disant que le Thibaud avait d'abord insisté pour tirer le rasoir, mais que ses amis l'-avaient décidé à en passer par le compas, disant que ça valait mieux entre officiers, parce que c'était un duel mathématique...

— C'est égal! reprit le marin, s'il vous arrive malheur, capitaine... consolez-vous en pensant que Carolin Grirabot essayera après vous de faire une barbe à ce gredin-là, puisqu'il aime le rasoir!... Mais si c'est vous qui lui percez un écubier... j'en- serai aussi content qu'un turbot qui a retrouvé son épissoirl -

L'endroit où Ton se battait se trouvait sur l'avant, dans un vide que laissaient les casemates et les guérites des gardiens et des factionnaires, qui, de jour, exerçaient leur surveillance ailleurs. La nouvelle du duel s'étaut répandue, une foule de prisonniers se trouvaient réunis sur le terrain consacré, de sorte que les adversaires se virent cent témoins pour un, entassés, accrochés, grimpés, fourrés partout. Carolin Grimbot fit faire place pour le passage de son capitaine et du loueur d'épées qui venait lui-même confier et surveiller les objets de son commerce. Nicolas Thibaud était déjà là parmi ses partisans. Les deux adversaires s'avancèrent daûs l'espace resté vide... un des prisonniers fit autour du cercle trop rétréci un moulinet de recul, comme un escamoteur sur une place publique pour faire ranger les

gamins. Marius, auquel toute cette mise en scène déplaisait extrêmement, avait hâte d'en finir :

— Eh bien?.,, et les armes? demanda-t-il.

— Les voici y les armes! et de fameuses; vous m'en direz des nouvelles, mon combattant! dit en s'avançant l'industriel propriétaire. Mais, minute! on paye d'avance... car après, qui sait ce qu'on trouverait dans les poches du... vaincu. C'est quinze sous pour chaque!

— En voilà cent I et va-t en boire le reste l dit Marius, en jetant au prisonnier une pièce d'argent. Allons, en avant deux !

Carolin Grimbot avait pris les bâtons que leur détenteur avait lâchés pour courir après l'écu, el il les présenta aux adversaires, à bout de bras, en croix, avec des simagrées de salie d'armes. Le contras.te qu'offraient les personnes des deux combattants dut alors frapper tout le monde et inspirer aux moins perspicaces des inquiétudes pour Marius. Enteffet, il était impossible que deux natures physiques exprimassent aussi bien le désaccord complet qui existait entre ces deux organisations morales. L'ex-enseîgne avait de longs cheveux bruns sur un teint aussi blanc que le peut avoir un marin; ses yeux étaient bleu foncé, ses traits fins et doués d'une expression dont la douceur n'excluait pas une sorte de tierté martiale. Nicolas Thibaud, lui, avait une grosse tête crépue et rouge^ une carnation enflammée, des yeux de faïence, un gros nez épaté, une sorte de face de nègre blanc, ou plutôt rouge. Marius était de taille moyenne, souple» élégante; en uniforme, c'était non pas un bel mais un charmant officier. Le Thibaud était trapu, énorme d'épaules et de torse sur des jambes de pélican. Tous deux, et c'était là leur seul point deres* semblance, avaient ce courage français qui ik>us vient en naissant comme les dents et les cheveux. Mais encore ce courage différait-il chez ces deux hommes, en ce qu'il était impétueux, aveugle, forcené chez l'un, tandis que

ou LE-MORt VIVANT 119

/ l'autre Tavail frçjd, calme, judicieux, soumis enfin à ces md&iGcdlions heureuses que l'éducation, le don de la réfleiion et le savoir-vivre apportent à nos instincts naturels. Marias, dans le danger, savait le péril qu*il affrontait ; Nicolas ne voyait que sa joie de battre et de verser le sang. Le premier refrénait son courage originel par la réflexion sur son emploi logique; le second exaltait le sien par ses passions. Dans le monde, Marius eût pu être un -duelliste dangereux; Nicolas Thibaud, le cas donné, fût devenu assassin féroce. Revenons à notre scène.

— Allons, muscadin ! dit la brute en ricanant d'une façon un peu forcée, montrez vos grâces et pensez pour la dernière fois à votre Dulcinée, si vous en avez une...

— A bas le gant! à bas la mitaine! crièrent les prisonniers, voyant que Marius se mettait en garde la main nue, tandis que son adversaire tenait son arme avec nne espèce de chiffon cachant en partie celte main stigmatisée qu'il avait dérobée avec soin aux regards de tous, depuis son arrivée sur le ponton.

— Qu'il mette ce qu'il voudra aussi, lui ! dit le chenapan contrarié... Je ne peux pas tenir l'allumette sans ça I

Pour toute réponse à l'observation de la galerie étonnée et à l'avertissement de son adversaire un peu humilié, Marius se mit en garde et lui présenta l'arme singulière qu'on sait. La générosité de ce mouvement, que chacun appréciait, car ce bâton, tenu la main nue, était d'un maniement fort incommode, on le savait , rattitude calme et noble de notre héros firent le plus grand effet sur les nombreux témoins du duel, et mirent sur-le-champ les indifférents de son côté.

— Finissons-en, dit-il, sans laisser échapper contre son grossier adversaire un seul de ces mots insultants que le métier et la situation comportent, mais qui dé-

gradenl plus la 'bouche qui [s'abaisse h les prononcer, qu'elle ne -peut injurier un tel adversaire.

— Si les requins de la baie aiment la chair de blancboc, ils n'ont qu'à préparer leurs cure-dents! dit Nicolas Thibaud en se mettant lourdement en garde.

Marins croisa le bâton, et aux premières passes il comprit qu'il fallait en finir vite, car une telle arme était d'un maniement qui eût exigé quelque pratique. Son adversaire eut-il instinctivement la même pensée? Toujours est-il qu'il ne tarda pas à changer son jeu, et, cessant, comme on dit, de tâter son partenaire, il s'avança dessus, la pointe à l'estomac emmanchée dans son bras herculéen. Menacé d'un coup droit, qui /d'un tel homme, lui eût pu enfoncer non-seulement la pointe, mais aussi le bâton effilé dans le corps, Marins essaya de changer l'attitude, en ramassant de son mieux quelques contres... Mais Thibaud, restant le bras droit et ferme, se fendit sur notre héros au moment où la pointe du compas de celui-ci, voltigeant autour du coup droit, se trouva devant sa garde... L'arme de Marins traversa de part en part la main maudite et la cloua sur le bâton, tandis que la pointe ennemie, arrêtée en chemin, restait à un pied de sa poitrine menacée!

Nicolas Thibaud poussa un cri de douleur et de rage : il avait les deux armes pendues à sa fatale main, l'une servant de clou pour la fixer sur l'autre.

— Hourra ! crièrent presque tous les témoins.

— Nous recommencerons plus tard, gringalet ! dit le blessé, dont la position était des plus ridicules et des plus bizarres... mais déjà les siens l'entouraient.

— Nous recommencerons... si, quand on aura vu la main que j'ai punie, on me dit que je peux encore le faire ! répondit Marins, en s'éloignant au milieu des félicitations des gens raisonnables du ponton.

— Ah ! mon capitaine ! le joli coup que vous lui avez lardé dans sa viande de porc? Le bon endroit! Dieu de

b ou LE MORT VIVANT Hi

Dieu I je suis plus content qu'un merlan qui casse des noisettes !

Un quart d'heure après, tout le ponton savait que Nicolas Thibaud avait au fond de la main, de cette main que la pointe du compas avait percée d'outre en outre, une croix imprimée avec un fer chaud... et partout on priait les corsaires de raconter les raisons de celle étrange et sinistre flétrissure !

Le lieutenant anglais^qui commandait le ponton avait reçu le matin même Tordre de faire embarquer, pour qu'ils fussent déposés ailleurs, suivant les droits de leurs grades, les officiers pétitionnaires. Mais, ayant su par SCS espions que Marins, l'un de ces officiers, allait se battre, il avait voulu attendre Taceom plissement du duel avantque d'ordonner le transbordement des prisonniers. Son instinct de geôlier lui avait fait deviner que Tissuo do ce combat pourrait lui fournir Toccasion de servir de nouveau la vengeance du commodore Parkett. En effet, Marins tué, tout était dit ; Marins vainqueur, on le punissait pour s'être battu... De toute façon c'était donc profit pour la haine I

Ayant su comment les choses s'étaient terminées, le lieutefianl-geôlier fit comparaître le vainqueur devant lui, et lui tint à peu près ce langage :

— Vo havé blassé oune prechionière^ vo irez pas da le prison* "Schip de ouf fichiers.,, vo été oun méséréhlel

Marius tourna les talons sans répondre. Lorsqu'il reparut parmi les prisonniers, l'un d'eux le prit à part et lui dit :

-^ Capitaine... vous êtes un gaillard qui , sans que ça paraisse d'abord, n'a pas froid aux yeux... Je m'appelle Delpicrre et ça suffit., Si je suis ici^ c'est que ces chiens d'Anglais m'ont trouvé blessé et évanoui sur mon corssire... sans ça, nom d'un dromadaire à quinze bosses! on ne m'aurait pas amariné vivant ..ça suffit! Écoutez! i*ai un plan d'évasion... Je vous dirai ça plus tard... On

vous fait une injustice ignoble, eh bien ! on leur fera ça ! dit le corsaire en mettant son pouce au bout de son nez, et en faisant jouer les doigts de sa main éiendue. Je vous estime, et je vous emmène... Avant huit jours nous serons à Boulogne... Pour le moment ça suffit! à revoir! Filons chacun par notre bord, et qu'on ne nous voie pas trop causer... Je m'appelle Delpierre... à plus tard I

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