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CONCLUSION INATTENDUE

Or, il est temps de dire que l'étonnante capture de VÀlarm^ en vue de Portsea, par le petit cotre dont on ne pouvait s'imaginer les ruses infernales, avait causé en Angleterre une surprise mêlée de scandale.

Lord Saint-Vincent, qu'on savait le protecteur de sir Richard Parkett, fut aussi affligé qu'irrité de cette capture, et il crut so devoir à lui-même, comme premier lord de l'amirauté, en même temps que c'était une satisfaction bonne à donner à Topinioti publique, de décréter le commandant de la corvetJi^ rAlarm justiciable d'un conseil de guerre immédiat. > ^

II fit donc aussitôt traiter de l'échange du prisonnier, ou, à défaut de l'obtenir dans un bref délai, il fit demander le retour momentané du commodore sur le sol anglais, pour sa comparution devant ses juges, de même que Villeneuve l'obtint lui-même après la fatale journée de Trafalgar.

ou LE MORT VIVANT 321

On sait que Tamiral Villeneuve, prisonnier des Anglais apr<!)$ Trafalgar, obtint (mais non sans des longueurs et des peines innnies)do venir passer trois mois en France pour rendre compte do sa conduite II débarqua à Morlaix et se rendit à Rennes, oîi il s'arrêta^ en proie aux doubles douleurs physiques et morales d'un esprit accablé sous Tadvèrsité de son dé.sastre militaire et d'une blessure qui ne se fermait point. Le blàmo sévère que, dans sa première et juste fureur, Napoléon avait formulé contre cet homme de mer, l'écrasait comme une malédiction nationale. Ce fut sans doute la conséquence de cette douloureuse disposition d'esprit qui porta cet amiral à se donner la mort dans une nuit d'exaltation cérébrale.

On se souvient qu'au moment où le corsaire amarinait la corvetle, sir Richard avait demandé à Marius d'envoyer une lettre àPortsmouth, h l'aide d'un caboteur, et que notre héros y avait consenti, à condition que celte lettre, que Marius avait bien deviné être adressée à lord Romsoy, porterait que YÀlarm avait été capturé par le rival de Jean Cornu,

Mais lord Romsey se trouvant seul, comme on va l'expliquer, au moment où le patron du bateau lui remit cette lettre, il put compléter cette étonnante lecture pax des interrogations à ce caboteur, qui avait en partie été témoin de cotte capture inouïe, de sorte que Davy négligea do lire au salon la missive et se contenta d'annoncer le fait étrange qu'il venait d'apprendre.

C'est ainsi que la* phrase qui devait causer tant de joie à Gabrielle en lui apprenant que le vainqueur était son ami et qu'il était libre sur les mers, ne fut point lue, et à peine sa singularité fut-elle remarquée do lord Romsey, absorbé tout entier par la désastreuse nouvelle dont le pli était porteur.

Lord Romsey, qui, d'habitude, obsédait notre héroïne

328 LES PONTOltS Al^GLÀlS

de sa présence assidue^ se trouvait donc loin d'elle au moment où lui fut remise la lettre de sir Richard. Il avait entendu crier son chien favori qu'un valet avait frappé pour un vol à l'office, et étant sorti pour voir ce qu'avait l'animal, il avait rencontré son valet de chambre qui lui apportait au salon la missive du capturé. Trouvant le marin dans l'antichambre, Davy l'avait interrogé là...

Et voici comment ce fut un os de poulet dérobé par un chien qui causa les grands événements dont se forme ta conclusion de cette histoire; car Gabrielle, au lieu de tomber dans le déplorable marasme que la réaction de tant de secousses <3ausa bientôt chez elle, eût ravivé son âme par la confiance et l'espérance.

Mais, on l'a fait entrevoir déjà, en parlant des inquiétudes de sir Lionel et du vieux marquis, dès son retour à Londres, Gabrielle fut atteinte de cette fièvre lente dont les sourds ravages prirent bientôt un effrayant caractère ; elle avait des nuits afireuses, où les douloureuses anxiétés de sa pensée en^ammaîent son cerveau jusqu'au délire. Marius était le texte continu de ses aberrations cérébrales.

Taiatôt elle se croyait encore dans cette sinistre nuit éa fort de Chatillon, où la désertion inspirée de Marius avait à opportunément détourné de son sein le poignard qu^allait y placer lamafn traîtresse d'un ennemi surprenant son sofOduei)...

Plus tard, c'était au château fort de Boulogne que les pénibles évocations de son délire la ramenaient, et elle répétait les prières tendres et persuasives à Taide desqn^les, dévouant à son tour sa vie pour sauver celui qui s'était perdu pour elle, elle avait réussi à le faire fuir de cette prison où s'apprêtait le supplice du ^condamné.

Puis lui revenaient aussi ses impressions lorsque,

ou LK MORT VIVANT 323

quelques heures plus tard, entraînée par l'odieux ^ôlier, elle marcha d'un pas résigné à la mort.

Sir Lionel, le marquis et Arabella, qui ce soir-là se trouvaient attardés par la plus compatissante euriosité auprès du lit de la malade, apprirent ainsi, par les providentielles révélations du délire, ces secrets que la prudente modestie de la jeune ûlle n'eût jamais trahis dans sa raison lucide, et qui, cette fois, servirent à confirmer ses amis dans les soupçons au milieu desquels on cherchait à croire aux futures possibilités de son bonheur.

Ce fut ainsi qu'en écoutant avec une sorte d'effroi avide de savoir, mais douloureux pourtant, le récit presque somnambulique de cette exécution nocturne, ok Gabrielle avait vu lever sur elle, à un commandem^it sinistre, dix canons de fusil lourds de leurs balles, les témoins de ce phénomène cérébral apprirent queMarius vivait et pouvait peut-être encore être rendu à tant de dévouement et d'amour.

L'état de notre héroïne avait peu à peu pris ce caractère alarmant, lorsque sir Parkett, que lord Saint- Vincent avait réussi à faire échanger, arriva de Boulogne à Londres pour se présenter à ses juges.

Dans la profonde blessure qu'éprouvait son orgueil d'homme et son amour-propre d'officier, il se retira dans un quartier reculé de la ville, vers les docks, chez \m ancien ami de l'Inde, et ne voulut voir personne que le défenseur désigné par le conseil de guerre.

Vainement son frère, Thonorable sir Lionel lai-môme, entraîné par la gravité qu'offraient plusieurs faces de» circonstances, se décida enfin, dans un élan généreux^ à se présenter dans la retraite du commodore... Celui-ci refusa obstinément sa porte.

Sir Richard était à la fois aviU et furieux. L'idée qu'il devait sa honte éclatante à ce petit corsaire sur lequel il

avait déjà eu à se venger des premières mystifications du Cachalot, le transportait, l'exaspérait; voilà pour le militaire. Son orgueil d*homme était d'ailleurs révolté de ces condamnations depuis longtemps prononcées, de ces leçons parties^ soit du nabab^ soit de ces gens si bas placés; leçons 'qui avaient eu pour objet dose prémunir non-seulement contre ses torts passés à l'égard de la pauvre Jeanne, mais aussi contre ceux dont ils l'avaient supposé capable pour l'avenir.

Tiraillé en sens contraires, et par sa conscience, qui parlait bas, mais qui pourtant murmurait, et par son orgueil, qui parlait haut, il était à cet égard dans une de ces positions bizarres et honteuses de l'esprit humain, malheureusement trop jcommunes, où les torts que nous ne pouvons arriver à nous nier augmentent à ce point notre fureur contre ceux qui les ont signalés et commandés, que, dans upe présomption déplorable, nous croyons nous venger de ces personnes en persistant, en nous entêtant dans le mal.

Ainsi s'étaient vues annulées chez cette mauvaise nature les capricieuses velléités sentimentales, ou peut-être rien que curieuses, qui avaient amené le désoeuvrement du prisonnier de guerre, place des Victoires, dans la chambre fatale de ses amours et d'un déplorable trépas I

Et de son côté, notre cher Marins, noble cœur, belle intelligence, âme ardente et loyale, arrivait à Londres, plein d'espoir et d'amour. Il courut chez le digne émigré que le manuscrit de Gabrielle lui avait signalé comme tout dévoué et en situation de rendre ce dévouement profitable. ^

— C'est moi, Marins, celui que depuis longtemps vous cherchez partout, par mer et par terre, sous son nom et sous d'autres noms... Je ne suis pas fusillé, je vis, je l'aime^

ou LE MORT VIVANT S25

nous aspirons l'un vers l'autre, réunissez*nous I s'écriet-j], sans s*arrèter à de vaines préfaces.

L'étonnement du bon marquis égala sa joie^ à celte soudaine irruption dans son logis de celui à la recherche duquel s'était épuisée l'amirauté elle-même. Il fallut que notre héros racontât de nouveau son histoire > dont certains épisodes coïncidèrent complètement avec les révélations du délire fiévreux de la pauvre Gabrielle.

Le vieil émigré l'admira et l'aima par une sorte d'improvisation dont les âmes nobles ont la faculté.

II apprit de MaVius tout ce que celui-ci savait touchant le secret du portrait et de cette croix d'onyx que sir Lionel^ avait reconnue comme ayant appartenu à sa mère... et il lui révéla par contre toutes les espérances et les craintes qui animaient les hôtes de Hanover-Square au sujet do ce même secret.

Jusque-là Marins, qui entrevoyait un coin du ciel azuré et rayonnant, à travers les n\iées orageuses qui, depuis quelqu.es années, assombrissaient sa vie; Marins, disonsnous, sembla transporté par ce bonheur imprévu et cet espoir qui éclairait une situation inespérée.

Mais lorsqu'il voulut combler sa félicité en pressant sa courageuse amie dans ses bras, le marquis, en l'informant, bien qu'avec ménagement, de la situation mentale de la pauvre fille, replongea dans les ténèbres du doute et de la souffrance morale cette âme qui déployait ses ailes dans ces zones de Tespérance qui sont presque toujours, malgré leur cortège d'erreurs et de déc^eptions, le seul bien de la pauvre humanité.

Marins apprit enfin que son amie était dans un tel étal, que peut-être en le voyant, au contraire de lui-même, elle prendrait une réalité trop douce, trop inespérée, pour un rêve...

Sir Lionel, prévenu de l'arivée de Marins et deséclair-

326 LES PONTOKS ANGLAIS

cissements que rofBcier jetait dans- le vague de œ secret qui enveloppaità demi Gabrielle dans les pénombres du doute; sir Lionel, disons-nous, conçut une telle joie de cet événement, qu'il augura bien de la crise que la vue de son bien-aimé pourrait causer sur la pauvre malade.

Arabella, qui ne quittait guère celle qu'elle enveloppait désormais d'un sentiment plus profond que l'ancien, par cela même qu'il était moins passionnel, était aussi d'avis qu'on tentât sur son amie ré{»:euve de cette entrevue.

Le marquis fut donc battu dans sa prudente opposition^ 'et Marins, trop amoureux, trop impatient pour se rendre compte des dangers que pouvait entraîner cette crise, si elle n'était pas complètement heureuse, accepta avec élan l'offre que lui fit sir Lionel de venir le soir même à Hanover-Square.

Arabella, on l'appréciera, était mue à l'égard de Marins d'une immaîtrisable curiosité. Ce qu'elle savait de sa vie^ de ses souffrances, de son courage, le romanesque et irritant mystère qui planait depuis longtemps sur le mort vivant, tout la rendait avide de voir cet homme tant aimé et, paraissait-il, si digne de l'être.

Il faut avouer que pour elle la situation était bizarre, piquante, et telle qu'elle offrirait une donnée assez neuve au théâtre, et un ample point de départe un roman à scènes étranges et dramatiques.

La vie réelle voit éclore dans l'ombre ignorée des familles, dans les accidents cachés de la passion, des drames et des romans bien autrement singuliers, profonds ou étranges que tout ce que s'efforcent de créer nos imaginations d'écrivain.

Pour le romancier qui a beaucoup vécu et qui a mûrement observé, inventer est insuffisant; mieux vaut se souvenir.

au lu: mort yivamt 527

Marius, arrivant chez sir Lionel au milieu de cette espèce de double mise en scène matérielle et morale qui Ty attendait, produisit donc sur Arabelia une sensation fort vive, et que, dans son inexpérience du cœur humain et surtout du sien propre, Taimable et fantasque beauté attribua toute h l'intérêt puissant qu'elle prenait à la situation de sa dolente amie qui semblait kn appartenir de plus près encore.

Oabrlelle fut du mieux possible préparée à cette entrevue d'un zèle irréfléchi chez ceux qui l'avaient accordée à l'amant mal éclairé sur l'état de la malade.

Ce fut un soir. Gabrielle était posée à demi couchée dans un grand fauteuil de lam pas bleu sombre; la lampe avait, sous la gaze, des lueurs amorties. Sir Lionel, de Brachet et Arabelia étaient assis autour de la pauvre fille qui, les yeux fixés à terre, les mains cramponnées aux coussins soyeux, avait cette attitude qu'affectent presque uniformément les êtres consumés par un mal moral.

— Gabrielle ! dit doucement sir Lionel, nous avonsenfin des nouvelles de Marins... Il n'est pas impossible que nous le voyions bientôt ici...

Un imperceptible mouvement des sourcils témoigna seul que la malade avait entendu...nous n'oserions dire compris, car tout aussitôt son visage et toute sa personne retombèrent dans leur immobilité en quelque façon cataleptique...

— Seriez-vous heureuse, Gabrielle, de voir votre ami ici, au milieu de nous ?

Et comme la jeune fille ne jsembla ni comprendre ni entendre^ sir Lionel répéta sa phrase avec un mot, c'està-dire un nom de plus:

— Seriez-vous heureuse, Gabrielle, de voir votre ami Marins ici au milieu de nous ?

Ce mot, ce nom était comme ces sons qui, au diapason sympathique d*une corde de harpe^ la font tressaillir et vibrer... Gabrielle murmura:

— Marins?... Plus de Marlus !

— Je vous assure pourtant que vous le reverrez ! reprit Texcellent lord. Oui, Marius reviendra vers nous... Il vous aime toujours... vous serez heureuse,..

La malade ne répondit plus. Seulement sa physionomie amaigrie s'était animée^ un léger carmin se répandit sur lajoue encore hâlée de l'aspirant; ses mains s'enfouirent plus profondément dans les coussins en les près* sant... mais son regard resta fixé à terre.

Plusieurs autres tentatives pour arriver à l'intelligence endormie de la malade restèrent sans résultat.

Alors sir Lionel emmena le marquis dans une autre chambre^ ils échangèrent quelques mots^ après quoi le père d'Arabella rentra et abaissa la lampe jusqu'à ne lui laisser qu'une lueur ; au bout de quelques instants le vieil émigré rentra avec... Marius.

Le jeune homme ému, respirant à peine, s'arrêla près de la porte^ saisissant à peine, à travers les larmes qui inondèrent tout à coup ses yeux, la forme blanche et allongée du corps de son amie.

JWais à peine celui-ci eut-il franchi le seuil de la chambre, que la malade sentit comme une oppression sur son sein, son pâle visage s'enflamma dans l'ombre qui régnait autour d'elle ; elle releva bientôt brusquement la tête, et ses faibles bras, qui la veille ne pouvaient soutenir le poids d'un breuvage, se roidissant tout à coup sur la soie où ses mains étaient cramponnées^ tout son corps se dressa comme soulevé par un puissant ressort... Elle poussa un grand cri :

— Mon Marius ! 1 1

ou LE MORT VIVANT 529

Et ia malade s*élança éperdument vers son bien-aimé, que pourtant elle n'avait pu voir, qui n'avait rien dit encore, mais dont son cœur lui avait mystérieusement et brusquement révélé la présence à quelques pas d'elle...

— 0 mon doux ange, s'écria à son tour Marins, en recevant dans ses bras celle qu* y jetait un élan qui devait la briser... réunis... réunis à jamais 1 dit-il, croyant plonger dans le ciel ouvert...

Le marquis rendit la lumière à cette scène pathétique. Mais presque aussitôt Marius retomba des zones éthérées du bonheur dans la plus inquiétante réalité de fa terre: il ne tenait dans ses bras qu'une ombre.

Cette belle tôte expressive, penchée sur son épaule, ressemblait à ces fleurs dont un orage a rompu la tige. Lo malade évanouie fut replacée dans son fauteuil ; Marius éperdu à ses genoux l'appelait, l'implorait des plus doux noms, des plus amoureuses parole^... mais en vain, hélas !

— La secousse a été trop forte... murmura le marquis. Si dans quelques Instants elle n'est pas toute à son bonheur et transfigurée dans une sorte de résurrection... elle est perdue I

Le médecin fut appelé. Il trouva le cas des plus graves. Les secousses de la divination avaient, par un choc trop brusque, brisé cette nature de sensitive.

Le seul espoir qui restât était donc la prolongation de l'état d'insensibilité où elle devait rentrer après son évanouissement, car alors on pourrait peu à peu, avec des précautions infinies, agir sur une organisation qui venait de révéler sa mesure impressionnable dans ce coup de foudre.

Marius, par raison, dut s'arracher à cette présence si chère... Brachet l'emmena.

Ce n'est point le moment de dire qu'il emporta avec

lui tonte Fâme impétueuse d'une autre femme qu'il n'avait point rue <kins son trouble, et dont l'amour, en prenant plus tard, à trarers Texcitant des obstacles, des proportions effrénées, devait un jour jouer un rôle si profond dans son avenir..* Mais revenons!

Pendant plusieurs jours, Tétat de la malade resta le même : une sorte d'insensibilité physique et morale qui résistait à tout, excepté au nom du bien-aimé, qu'on prononçait parfois près d'elle, comme épreuve ou pierre de touche.

Quant à la présence de celui-ci, les médecins déclarèrent qu'elle amènerait une crise magnétique, une révolution qui , cette fois, plongeraient la patiente non pas dans un évanouissement, mais plutôt dans la mort. Marins, malgré sa force d'âme, se montrait accablé, inconsolable !

Pour le distraire, l'éloigner du théâtre de quelque imprudence, autant que pour servir ses nobles projets, sir Lionel, rayant persuadé que nul danger imminent ne menaçait Gabrielle, lui demanda comme un immense service d'aller à Boulogne chercher auprès de Roch ces papiers qui contenaient le dernier mot d'un secret que la vue du portrait et du bijou d'onyx révélait déjà au delà des plus fortes présomptions.

L'excellent lord, pour décider le jeune homme et lui rendre l'énergie nécessaire, lui confia qu'à Taide de ces papiers qui donneraient la légalité nécessaire à ses projets, il aviserait à régulariser sur-le-champ la position de son amie, en s'en armant contre sir Richard pour obtenir la reconnaissance légale de son enfant- Car, il y a longtemps sans doute que le lecteur l'a deviné, sir Meurice, le séducteur de ïa pauvre Jeanne, n'était autre que celui qui devint plus tard le Commodore Richard Parkett.

ou LE MOKT YIVÂRT 53!

Au reste, noble, bon^ généreux en tout, sir Lionel déclarait qu'en échange du nom que son fr^e serait appelé à donner à sa fille, lui sir Lionel, coupant court au scandale de son procès, rendrait à sir Richard la moitié de la fortune laissée par le nabab pour lui seul, et ferait tous ses efforts pour épargner l'amour- propre du Commodore, en faisant de ce partage considérable le prétexte de la dot d'Arabella épousant son oncle...

Il allait sans dire que^ dans ces combinaisons apportant l'union et le bonbeur dans uue famille déplorablement divisée, Marius recevait la main de Gabrielle, au bonheur de laquelle il était aussi nécessaire qu'elle Tétait elle-même au sien.

Lord Saint-A^iocent, mis au fait de tous ces incidents nouveaux, voulut voir ce jeune officier qui depuis si longtemps jouait dans ce drame domestique un rôle mystérieux et fatal.

Désirant contribuer de tout son pouvoir au bonbeur de ceux qu'il aimait, il facilita à notre héros les moyens d'aller passer, dans l'incognito exigé par sa position étrange, une nuit à Boulogne, pour demander à Roch les papiers attendus et depuis si longtemps poursuivis.

Un aviso emporta donc notre héros, dont l'âme se réfugiait dans l'espoir d'un meilleur avenir.

La station d'observation qui gardait nos côtes le reçut un soir, et le jeta dans l'ombre sur cette plage où la dispersion de la flottille avait refroidi une vigilante surveillance. Marius courut au logis du brave commandant Bertiol, qui, attaché au service du port, était toujours à Boulogne.

Nous fVanchirons le tableau de Fétonnement qu'éprouva l'excellent capitaine de frégate à cette visite inattendue. Marius le mit au courant de tout, et lui demanda des nouvelles de Roch»

Roch était de retour h Boulogne et réinstallé place des Victoires, dans cette chambre que la Cornu avait fait payer à tous ceux qu'elle avait pu.

Bertiol envoya chercher le digne maître d'équipage, qui arriva déjà prévenu, par un mot du commandant^ de la rencontre imprévue qu'il allait faire.

Les deux amis se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, pleurèrent sur certains récils, et surtout sur l'abandon imposé des espérances qui depuis longtemps avaient, dans mainte occasion , fait comme partie de leur courage.

Roch raconta à son ami que ces papiers précieux, que l'oncle de Gahrielle, le noble sir Lionel, envoyait chercher pour poser sur le front de Gahrielle une couronne de vicomtesse... il ne les avait plus.

Un homme s'était introduit dans la maison, dans la chambre où sa prudence les avait crus à l'abri, cet homme avait ouvert le secrétaire de Jeanne, avait volé le portefeuille qui y était caché, et, s'étant emparé de ces papiers, avait fui...

Or cet homme, que l'ignoble Cornu avait introduit dans cette chambre dont Roch croyait emporter la clef unique dans ses voyages, c'était le sir Meurice d'autrefois...

La vieille , à demi étranglée par Roch délirant de fureur, avouait l'avoir reconnu... et le banquier avait déclaré que sir Meurice n'était autre que ce commandant si honteusement capturé sur VAlarm et ayant la ville pour prison...

-T- Ah î toujours cet homme, partout cet homme exécrable I exclama Marius.

Et aussitôt il déôlara qu'il partait sur l'heure pour retourner à Londres, où le haïssable et haineux commo-

ou LE MORT VIVANT 335

Tlore se trouvait à attendre un conseil de guerre qui devait le flétrir,

— Demain je serai devant lui 1 s'écria le bouillant jeune homme. Je le somme de restituer son vol... je lui crache au visage... je fais retentir tout Londres de la révélation de son infamie ! Déshonoré comme Commodore, il faut qu'il le soit aussi comme homme privé !...

Bertiol eut toutes les peines du monde è calmer cette exaltation généreuse. Il avait à tenter de détourner son jeune ami de ce retour sur la terre ennemie, car il prévoyait... mais le moment n'est pas venu encore de dire par quelles raisons secrètes le capitaine de frégate était mû^ en cherchant à détourner notre héros de ce voyage.

Au reste, Marins ne voulut rien entendre. Il ne faisait pas jour encore, qu'après avoir embrassé ses amis, il retournait à la plage, emportant toutefois la consolation d'apprendre que deux de ses ennemis étaient désormais hors d'état de lui nuire.

Nicolas Thibaud, dont la main maudite lança le cambusier dans la vase du port, avait, en raison de ses odieux antécédents, payé de sa vie un crime que les juges avaient trouvé suffisamment établi.

II ne restait donc plus que sir Richard... mais sir Richard était le père de Gabrielie I

Reconduit à Londres par l'aviso auquel le premier lord de l'amirauté avait confié cette mission inte^rlope, Marius eut la douleur d'en révéler la non-réussite à ses nouveaux amis.

Lorsqu'il apprit que les papiers tant désirés étaient tombés, par un concours de circonstances inouïes, entre les mains du commodore, sir Lionel né sut s'il devait craindre ou espérer.

5M LBS POIVTœiS ANGLAIS

Emporté» par sa juste haine et par son impatience. Marins fit dans un jour trois ou quatre tentatives^ toutes inihictueuses , pour être introduit devant sir Richard. Il se décida, eu désespoir de cause» à lui écrire.

Mais notre héros ignorait que ce jour-ià même le Commodore paraissait devant le conseil de guerre ^ où il lui eût été si facile^ en se faisant produire comme témoin à charge, de renverser tout le système de la défense et d*entratner quelque honteuse condamnation contre son ennemi, rien que par le simple exposé de la yérité.

Mais on comprend bien qu'il ne fut question de rien de pareil, car une âme loyale et haute^ si même elle peut être assez passionnée par la haine pour désirer la mort de son ennemi, n'en arrive jamais jusqu'à souhaiter son déshonneur.

De pareils vœux nous déshonorent nous-mêmes, car il n'y a rien de digne ni de flatteur pour Tamopr-propre à tenir pour son ennemi un homme flétri...

Ces sentiments étaient si lûen ceux de Marins, qu*il ne s'était jamais senti de haine pour Nicolas Thibaud, mais seulement du mépris.

En apprenant que les juges avaient rayé le chenapan du nombre des vivants, il n'avait éprouvé d'autre satisfaction que celle de penser que désormais il aurait une hostilité de moins à combattre dans sa vie.

Quant au cpmmodore, qu'on peut, sans craindre d'injîH^tice, supposer animé de sentiments beaucoup moins nobles à l'égard de celui que , comme homme privé et comme offlder, il jugeait être son ennemi, quant au Commodore, disons*nous> il ignorait encore que dans son vainqueur ioaaritime, dans son mystificateur plusieurs fois heureux^ il y avait aussi un homme vivement

ou LE MOR'K YITÂNT 335

intéressera Irkmiphe de la cause à laquelle s'attacbaieut les papiers Tolés à Boulogne» et que, pour cette cause cent fois plus cbère, celui-ci était prêt à faire au moins les mêmes efforts que pour la cause sacrée de la patrie...

Or la lettre que Marius lui écrivit lui dévoilait ce que sa haine de vaincu ignorait encore.

On comprend de reste que sir Richard ne soupçonnait pas encore le vif intérêt que son frère prenait à Fenfant de la pauvre Jeanne, et qu'il était loin de se douter que la mystérieuse jeune fille qu'il avait trouvée à rîle de Wight, comme transformation de l'aspirant, son rival présumé auprès d'Arabella et son adversaire d*Hyde-Park, fût précisément cet enfant que les hasards, les accidents d'une carrière aventureuse avaient ainsi Cait presque entrer dans sa famille...

Voici, au reste, ce que Marius écrivit à sir Richard lorsqu'il reconnut qu'il fallait renoncer au dessein de l'approcher personnellement:

<x Mylord,

» Dans un intérêt dont on n*ose approfondir la cause, vous vous êtes emparé à Boulogne de papiers déposés par leur propriétaire dans un meuble que vous n'eussiez pas dû ouvrir si vous aviez eu dans l'âme la délicatesse d'un véritable homme d'épée. Je viens de la part de ceux qu'ils intéressent vous réclamer ces papiers ; il me les faut. Si chez vous l'homme privé était capable d'un r&^ fus indigne, j'espère encore que le militaire ne pourrait se dispenser de demander satisfaction à celui qui vous déclarerait un voleur et un infâme.

» t.'BX -CAPITAINE dos corsaircs le Cachalot et le Brûlegueule. d

Cette lettre, écrite avec cet élan insultent qui est le propre des flmeschez lesquelles rindignjitlon donne parfois à la bravoure les formes de la véhémence, ne pouvait manquer son effet chez un homme que Marins savait un marin courageux, un homme d'épée.

Toutefois) sir Richard ne la reçut ou ne la lut qu'à sa sortie du conseil de guerre, et sous Timpre^sion aggravante d*une comparution dont les formes, les considérants et l'attitude des juges ses pairs l'avaient singulièrement humilié. Ce fut donc avec une sorte de joie que le brutal et passionné commodore trouva, en rentrant chez lui, un prétexte à l'expansion de sa fureur.

— Encore ce Français dans celte affaire I s'écria-t-il l'œil en feu. Allons 1 l'enfer me sert... je pourrai donc punir de ma main impatiente et vengeresse celui auquel je dois l'affront que ces débats viennent de m'infligcr devant tout le corps de la marine britannique !... Ah ! ce damné personnage se môle Sussi de se joindre aux critiques, aux redresseurs de ma conduite privée!... Par saint Georges, il tombe bien, et à propos surtout! '

Et emporté par une sorte d'élan furieux, sir Bichard prit une plume et écrivit ces simples mots au dos d'une de ses cartes de visite.

i( A Fulham, six heures du soir, au pistolet. »

Et il envoya ce cartel à l'adresse que Marins avait indiquée, dans l'espoir d'une réponse, celle-là ou une autre.

Il était deux heures à peine lorsque notre héros la reçut.

Il venait de quitter sir Lionel, duquel il avait à grand'péine obtenu de pouvoir contempler un moment Gabrielle, désormais entièrement alitée, à travers les glaces d'une porte assombrie.

Marius était alors sous le coup des impressions les plus pénibles, les plus tristes, les plus accablantes.

ou LE MORT VIVANT S57

Il s'était euûn éclairé sur ce que Tétat de son amie avait de grave> de désespéré presque.

Les médecius n*osaient plus compter que sur la crise, sur la révolution que pourrait causer en elle une scène de famille^ où son père viendrait la serrer sur son cœur et la donner librement à celui qu'elle aimait.

La science espérait encore qu'un mariage in eœtremis, l'appareil d'une famille^ toutes les manifestutions de la tendresse, enfin, pourraient faire retourner vers la vie ce corps et celte Âme qui s'en allaient à la mort.

Marins rentrait donc chez lui dans des dispositions d'attendrissement tout autres que celles qui lui avaient fait écrire au commodore son insultante épître.

En se moment il ne voyait plus en lui que le père de sa Gabrielle, c'est-à-dire celui dont l'intervention pouvait peut-être la sauver.

II lut donc le cartel avec une sorte de regret amer, voisin du désespoir.

Pourtant il ne sq laissa point entraîner dans aucun excès.

Si sir Richard eût écrit une lettre qui offrît matière à une réplique, une lettre qui présentât le prétexte d'une intervention quelconque, Marins eût envoyé le marquis de Rrachet s'entendre avec son adversaire, et il y eût eu lîeu d'espérer que l'intermédiaire pût devenir un négociateur heureux pour la cause qui dominait toute la situation aux yeux de notre ami Marins; mais l'officier anglais ayant répondu par le cartel le plus positif et le ' plus laconique, l'officier ne put obtenir de l'amant des raisons suffisantes pour empêcher le capitaine du Brûle' gueule de rendre satisfaction au capitaine de YAlarm,

Pourtant, disons-le, Marins, en se déterminant à aller au rendez'Vous que, du reste, dans son indignation, il avait bien provoqué, avait encore l'espérance de voir

53a LBS poirroKs akglais

naître entre son second et celui du commodore quelqu'une de ces explications amenant des arrangements et qui lui épargnât ce qu'il j avait de pénible à avoir face à face, pour adversaire, le père de son amante, de sa fiancée presque, quelque indice et méprisable que fût ce père...

Il s'en fût donc sur-le-champ trouver le marquis, dont il comptait faire son second, et le mit au fait de tout.

Chose étrange I le yieit émigré se montra plus intraitable devant les considérations qui désolaient Marins^ que ne l'était celui-là même qui eût été si excusable d'oublier un moment sir Meurice pour ne voir alors que son ennemi de longue date, celui qui sur le £011^ l'avait poursuivi d'une si déloyale et si basse animosité. Marins enfin ne voyait plus qu'à regret, et sous l'influence de ce qu'il venait de découvrir sur la vraie position de Gabrielle, cette rencontre, que quelques heures auparavant son indignation désirait avec tant d'ardeur.

— Après tout, c'est le père de celle que j'aime ! répétait-il avec cette expression d'attendrissement si touchante chez les hommes d'un grand courage physique.

— Cette considération n'existe plus> dès que le vil personnage étoutfe les {preuves écrites de sa paternité, objectait le vieil émigré, une lame sous le règne des mousquetaires.

Marins ne savait que dire.

— Nous nous battrons donc l reprît-il... sans achever toute sa pensée.

Notre héros retourna à Hanover-Square^ heureux, malgré tant de sujets de chagrin, d'être encore sous le toit où reposait celle qu'il idolâtrait.

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Quant à Gabiietle, son mal avait son cours mystérieux et désespérant, exempt de ces symptômes qui donnent réveil à la science.

C'était une fièvre ardente compliquée de délire, avec d'énervantes langueurs pour intermittences.

Elle maigrissait ou se fondait, pour mieux dire, comme une statue de cire exposée à un soleil torride, et ne parlait plus que dans les phases de l'exaltation mentale.

Alors ses discours trahissaient les causes de vieille date déjà auxquelles elle succombait ; elle subissait de déchirants délires.

Les médecins (et sir Lionel appela les plus renommés qui fussent à Londres) avaient déclaré qu*il n'y avait pas de temps à perdre pour trouver encore quelque chance de succès dans le reste de forces de la malade, en tentant le coup de théâtre dont nous avons parlé.

Le pauvre Marius passa, dans la chambre voisine de celle où dépérissait son amie sous les atteintes d'une sorte de mystérieuse nostalgie, les longues heures qui le séparaient de celle de la crise dans laquelle le marquis devait le seconder.

Sir Lionel ne savait rien, non plus qu'Arabella, qui, malgré le vif intérêt qu'elle prenait à la douce malade, papillonnait sans remords dans la chambre oti le bel officier, absorbé dans ses anxieuses pensées, attendait le moment que l'amant redoutait presque autant que le désirait le corsaire...

Tout à coup, il était cinq heures environ, un grand bruit se fit entendre dans l'bôtel, et l'on vint brusquement appeler le marquis de Brachet qui se tenait auprès de Marius. Celui-ci rentra presque aussitôt et entraîna notre héros sur une terrasse. Voici la terrible nouvelle qu'on venait d'apprendre à sir Lionel :

Sir Richard, après les débats du conseil de guerre» avait été renvoyé chez lui en attendant la délibération des juges, qui prend parfois quelques jours, dans les circonstances graves, attendu que l'amirauté, le roi luimême doivent être consultés sur Tapplication de la peine, si Taccusé est condamné.

C'était donc en rentrant chez lui, et lorsqu'il attendait rissue des débats, que le commodore avait trouvé la lettre de Marins.

Dans la fureur de voir quelle inquiétante tournure prenait sa cause, et se voyant à partie l'ennemi qui lui valait ce mal, il avait répondu ce qu'on sait.

Vers quatre heures donc, sir Richard venait de demander ses armes à son valet de chambre, et les visitant, il allait les apprêter pour son duel, lorsqu'on vint brusquement lui remettre un message du lord grand justicier.

La délibération des juges avait eu une unanimité dont la conséquence s'était trouvée de raccourcir de beaucoup les délais ordinaires, et ce qu'on apportait au commodore, c'était sa sentence.

Le commandant de VÀlarm, pour avoir rendu sa corvette, sans tirer un seul coup de canon, à un bâtiment six fois plus faible que lui, était a suspendu de ses fonctions pour un an, et renvoyé à la fin de la catégorie des officiers de son grade, pour toute chance d'avancement ultérieur...»

A cette lecture, l'orgueilleux officiçr, écrasé d'humiliation, ne fut pas maître de son désespoir, et ayant sous sa main un des pistolets chargés d'ancienne date, et qu'il allait préparer pour son duel, il s'était fait sauter la cervelle î

C'était la nouvelle de cette catastrophe qui venait d'être apportée à Hanover-Square.

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Sir Lionel, hors de lui, partit pour le quartier des docks^ où venait de s'accomplir ce brusque suicide ; le marquis voulut raccompagner pour faire intervenir sbn sang-froid dans cette émouvante «onjoncture, et il entraîna aussi Marins.

Arabeila, qui s'était évanouie au premier moment, venait de reprendre ses sens et de se rendre auprès de... Torpheline...

Sir Richard était bien mort : la balle que Tofâcier de marine avait autrefois poussée dans Tarme pour abattre quelque ennemi avait traversé son propre crâne, dont elle avait lancé les sanglants débris au plafond.

Sur la table, à côté de la boîte aux armes, on vit de nombreux papiers que le marquis examina; parmi eux se trouvèrent ceux que sir Richard avait enlevés de la cachette de Roch, et que, sans doute, il avait dessein d'emporter avec lui dans son duel, on ne pouvait dire dans quel but... car on n'oserait avancer que ce fût dans une intention bien tardivement honorable...

Sir Lionel fut entraîné hors de cette chambre du suicide, où sa présence était désormais inutile.

Il avait pieusement déposé le pardon sur le cadavre ensanglanté de son coupable frère. .......

La pauvre Gabrielle, minée, dévorée par un mal auquel des alternatives d*exaltation cérébrale et de prostration extrême ne permettaient pas d'appliquer le remède moral qui pouvait la sauver , semblait condamnée à ignorer que son oncle, le noble lord Parkett, l'adoptait comme une autre fille, comme une égale sœur d'Arabella, et que rien ne s'opposait plus autour d'elle, la pauvre victime de tant d'émotions poignantes, à ce qu'elle donnât sa main et une immense fortune à celui avec lequel elle avait fait le généreux échange de sa vie...

La troisiënie Dait qui suivit le suicide du père de son amie, Manus, qui accablait sir Lionel de sollicitations passionnées» ob^t enfin de pouvoir pénétrer dans la chambre fatale où s'éteignait cette sympathique existence.

Maisc^est qa*alors le dernier espoir de la science impuissante s'était éclipsé.

A minuit, l'âme courageuse et tendre de la pauvre fille s'envola, effleurant d'un souffle insaisissable la petite croix d'onyx qui avait appartenu à la mère de sir Lionel, et que l'excellent homme avait pieusement placée sur les lèvres de Pagonisante.

Nous clorons là ce tableau funèbre, sans essayer de peindre le désespoir tantôt morne, tantôt furieux, de Marius éperdu I . , . • . , •

Un mois après ces événements, on lisait dans le Journal de rEûipive cette note placée dans la partie officielle : '

« Sur l'ordre de S. M. l'empereur et roi, le procès du sieur Marius de la Marinie, enseigne de vaisseau sur la flottille de Boulogne, condamné contumace à la peine de mort, le..., pour absence de son poste devant l'ennemi , crime qualifié de désertion, a été révisé et cassé dans son jugement, par arrêt du... dernier. »

Le même journal offrait plus bas, dans sa partienon officielle, l'article suivant :

et L'ofBcier de la marine impériale qui, par des motifs désormaissuffisamment appréciés,avait mystérieusement pris service parmi les corsaires de Boulogne, sous le nom de Joseph Âltazin, M. Marius de la Morinie enfin, vient d'être doublement récompensé de ses exploits pseudo-

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symes sur les navires le Cachalot et le BrùUgueule. . Ces divers faits d'armes avaient causé une trop vive sensation dan^ l'opinion des ports pour ne pas attirer l'attention du ministère sur un ofâcier aussi remarquablement barave qu'intelligent. L'amiral Decrès, ayant signalé cet oflQcier à la bienveillance de.Sa Majesté, M. de ]a Morinie a été nommé au grade de lieutenant de vaisseau. Ajoutons aussi que^ sur le rapport de l'héroïque commandant Lucas» du Redoutable^ qui a rendu compte à l'empereur de la belle conduite du même ofûcier dans la journée de Trafalgar, M. le lieutenant de vaisseau Marins de la Morinie a été créé chevalier de la Légion d'honneur. >

C'est la connaissance qu'avait le commandant Bertiol de ces négociations entamées par le brave et généreux Lucas, confident de Marins à Plymouth, qui avait motivé les instances qu'il avait faites auprès de notre héros, durant la nuit de son apparition récente à Boulogne, pour le dissuader de quitter de nouveau une terre où il allait se voir libre et honoré.

Peu de jours après le déplorable trépas de Hanover- Square, Marius, en proiQ à la plus profonde douleur qu'on imagine, se vit compris dans le cartel d'échange qui rendait à leur patrie tous les marins, tous les héros, pourrait-on dire, qui montaient l'immortel Redoutable à Trafalgar.

Quelques semaines plus tard, le lieutenant de vaisseau Marius fut prié par Carolin Grimbot, un de nos braves amis des pontons et de mainte bataille, de lui faire l'honneur de signer à son contrat de mariage. '*

Grimbot , après s'être itérativement convaincu de la parfaite et non fabuleuse existence de certain vieuœ bas, ot après être préalablement bien convenu avec la définitive propriétaire d'icelui que la bonne grosse jambe

d'or qu'il contenait serait employée à l'acquisition du Brûlegueule, sur lequel il voulait se remettre à courir sus aux Anglais, le brave marin, disons-nous, se précipita tête baisse dans le mariage, comme un courageux matelot qu'il était, en concédant à la dame Ostrebeth- Rose Cornu, v^uve Thibaud, son nom vulgaire, mais honorable.

L'union s'effectua le jour précis de l'expiration des délais imposés par la loi, délais à coup sûr inutiles, eu égard à la pensée qui les a dictés, à propos d'une veuve sexagénaire...

On assure que Carolin s'obstina à passer toutes les nuits qui séparèrent son mariage de la mise en mer du Brûlegueule^ dans un cabaret du port où le digne Roch avait mouillé son ancre.

Pourtant son épouse s'exécuta loyalement relativement à la destination promise du contenu du vieux bas^ et c'est ainsi que l'or destiné par le vieux nabab à pallier autant que possible les torts de sir Meurice-Richard Parkelt à l'égard de la pauvre Jeanile, échappant à celle-ci, vu sa mort prématurée, soustrait aux risibles et présomptueuses espérances du riz-pain'Sel, comme dot de notre chère Gabrielle, glissa aussi entre les doigts de l'ignoble Main maudite^ pour finir par payer l'acquisition d'une coque d'effronté navire, appelée par le Carolin Grimbot à poursuivre contre l'Anglais une vengeance à coup sûr fort légitimée par les nombreux épisodes de ce récit qui expire. Qui aurait jamais pensé que les guinées du nabab eussent une telle fin ? Quant à Roch...

Lorsque les premières explosions d'extrême désespoir qu'il ressentit de la fin déplorable de sa chère Gabrielle eurent fait place à une douleur plus calme, sinon moins sentie, il replia tout entières ses forces d'affection ac-

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crues sur le bien-aimé de la pauvre morte, sur notre ami Marius.

Quelques mois après la conclusion qu'on vient de lire des événements encadrés dans l'une de nos plus intéressantes phases d'histoire maritime, Marius etRoch, l'un comme lieutenant de vaisseau, l'autre cornm^ premier maître de manœuvre, se trouvèrent sur la même frégate, le long de ces fatales côtes d'Espagne, où nos actifs et courageux marins ont eu de nouveau leurs victimes et leurs martyrs, soit sur les pontons de Cadix, soit sur nie tombeau de Cabrera , pendant les années qui suivirent la grande et fatale journée de Trafalgar.

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