EXPLICATIONS RÉTROSPECTIVES
Si l'on nous demandait quelle est la création la plus extraordinaire et la plus complète du génie hu-
main, nous répondrions sur-lercbamp ; un vaisseau de guerre.
En effets qui n'a point vu, qui n'a point attentivement visité une de ees formidabies et multiples machines, ne pourrait en rien se la figurer, et l'on ne saurait accepter pour un esprit sérieux, pour une intettigenee active, celui qui, allant faire des voyages de fashion à l'étranger, court après des monuments, des merveilles parfois contestables, et dédaigne ou oublie de visiter un grand port de mer.
Avec cette masse de bois et de fer, où tout est si bien combiné, coordonné, arrimé, qu'il semble incroyable de dire ce qui la forme et ce qu'elle contient, et qui, jetée dans une plaine, occuperait plus d'un mille carré d'espace...
Avec cette machine immense, œuvre de toutes les sciences perfectionnées et de tous les arts, un homme, un chef capable qui CQmmande à cinq cents marins disciplinés et confiants, va défier les quatre éléments qui tour à tour forment et détruisent tout te qui est, tout ce qui a la forme ou la vie !
Ueau... Il la parcourt en tout sens, passant d'un océan à l'autre, visitant les pôles^ coupant Téquateur et les tropiques; vainqueur du courroux des lames qui, soit qu'elles se creusent pour essayer de lui ouvrir leura abîmes, soit qu'elles se soulèvent pour l'écraser, de leur poids, ne témoigneront que de leurs efforts impuissants contre ce grand corps où préside celte âme active qui est son capitaine I
Uair,., Il se condensera en brises agiles, et le vaisseau se jouera de son souffle pour franchir l'étendue des mers. S'il s'emporte en ouragan, en tempêtes furieuses, le vaisseau lui résistera, of^a^m à ses rages, à ses efforts éperdus, mille combinaisons habiies> jusqu'à o&
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que la (ompête impuissante s'affaisse dans le calme autour du vaisseau triomphant.
Le feu... Il le brave au milieu des combats^ en le vomissant lui-même autour de lui par les gueules gorgées de poudre et de fer de ses cent canons ! Sans cesse allumé dans ses flancs, dans ses mâts par les efforts de Tennemi^ il en triontphe mille fois, Tétouffe, l'anéantit^ l'éteint, combattant un élément par l'autre et sortant vainqueur de tous deux.
La terre enfin... Il évite les périls qu'elle loi dresse sous ses ondes : bancs, brisants, rochers sous-marins ; souvent Tair avec ses tempêtes, l'eau avec ses vagues, l'y poussent comme vers une complice qui doit achever sa destruction sur ses flancs inexorables... et le vaisseau, machine intelligente et brave, triomphe de tous ces périls combinés, et évite le naufrage I
Le plus grand danger qui soit pour lui, au milieu de tous ces éléments qui se le disputent comme une proie, c'est la rencontre d'un de ses pareils...
O le gigantesque, le subhme duel que celui de ces deux rois de la mer aux cent voix de bronze, aux. mille bras armés qui, sous leurs drapeaux vaillamment déployés, obéissent à une seule volonté comme des coursiers dociles, et font du combat de ces mille hommes et de ces deux cents canons tonnants, comme un duel entre les deux capitaines qui en sont maîtres après Dieu.., comme un duel chevaleresque entre les deux nations qui les poussent l'un vers l'autre. '
Pour moi, si je ne connaissais, pas en tous points le vaisseau, pour lui avoir plus d'une fois insoucieusement confié ma vie, je tiendrais cent foia^ plus à le visiter ea artiste, en philosophe, en simple curieux même, qu'à aller gravir ces monts alpestres qu'a pétris cette main de pieu, salis limites dans ses audacieuses beautés.
J'ai vu ritalie et l'Orient, j'ai posé ma lente de tourisle au pied de la plupart des merveilles les plus renommées de la-nature; j'ai consciencieusement appliqué ce que le ciel m'a donné d'intelligence à rexamen des plus belles œuvres des hommes ; mon âme, amoureuse des nobles émotions que donne l'art, s'est souvent délectée au milieu de ce que les contrées les plus favorisées par les grands siècles éteints offrent encore de chefs-d'œuvre surprenants; et aujourd'hui que dra longs séjours au milieu de toutes ces splendeurs m'ont presque blasé sur les impressions qu'on en reçoit dans le cœur et dans la pensée, il me semble que nulle de ces impressions ne pourrait l'emporter sur ce que j'éprouveraisi soit comme penseur, soit comme homme de sensation, si je pouvais en être encore à voir pour la première fois un vaisseau.
Aujourd'hui que j'ai changé l'épéé de mes vingt ans contre cette modeste plume... aujourd'hui qu'une douzaine d'années orageuses me séparent de l'époque de ces généreuses étourderies, où notre vie n'est encore nécessaire à personne, je reste prêt toujours à ce marché impossible... je ^me sens encore si disposé à me jeter dans ce combat d'un noble vaisseau, que mon cœur bat, à cette heure même, rien qu'en y pensant, car c'est que je voudrais alors choisir l'ennemi... et les blessures d'autrefois, dont souffre aujourd'hui la vieillesse fatiguée des combats de mon honorable père, m'inspireraient dans ce choix des sentiments d'accord avec mon patriotisme...
En voyant couler le vaisseau qu'il avait si vaillamment contribué à défendre contre des forces écrasantes qui l'avaient accablé, Marius, de nouveau prisonnier de cette implacable et heureuse Angleterre, s'abandonna à la plus douloureuse mélancolie.
Ce noble débris, imbibé du sang de cinq cents braves,
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descendit majestueusement . sous [es flots, emportant dans l'abîme le pavillon que lui avait confié Tempereur.
Submersion sublime, où, comme si souvent pour nos armes, le vaincu rayonne d*une telle gloire qu'il fait envie au vainqueur lui-même.
Non... FAngle terre n*a point dans ses annales de ces héroïques défaites dont l'immortel Vengeur est l'exemple, et ses victoires, œuvres le plus souvent de la ruse déloyalp, de la" félonie ou de la brutalité du nombre, si elles ont raffermi sa puissance ébranlée, ont laissé au front sanglant du vaincu l'auréole d'un glorieux martyre.
Il est des triomphes dont une noble nation ne voudrait point, s'il les lui fallait payer du prix de tout ce que, pour les conquérir, a trop souvent abdiqué TAngleterre I
Le Victory, ce sépulcre flottant de Nelson, reçut les débris mutilés de l'héroïque équipage du Redoutable.
Luqas, épuisé par une blessure qui n'était pas sans gravité, fut, de la part des officiers anglais, un objet d'égards et de respects.
Le Commodore Hardy, qui, comme capitaine de pavillon de l'amiral tué, avait pris le commandement du Victory, lui témoigna toute son admiration pour une valeur digne d'un sort plus beau.
Marins avait aussi une légère blessure : un biscaïen, en ricochant, lui avait frappé l'os frontal de façon à y marquer d'une façon indélébile la date funèbre du 21 octobre 1805.
Plusieurs des marins recueillis sur les débris du vaisseau coulant moururent dans les premiers jours de la pénible traversée qu'entreprit le vaisseau amiral pour rejoindre l'Angleterre, avec le reste de l'escadre; grandement affaiblie par sa chanceuse victoire.
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Le 27 du mois suivant seulement, c'est-à-dire après une navigation aussi longtie que périlleuse, le Victory mouilla dans cette rade de Plymouth que commandait raoiiral DuckwiMrtb.
Mais te vaisseau ne prit que le temps de déposer sur les pontons les vaincus deTrafalgar; il remit immédiatement à la voîle pour Londres. Villeneuve fut envoyé à Alresford, dans le Devonshire ; Lucas devait, par les soins de Napoléon lui-même, être bientôt échangé, car l'empereur avait hâte de le voir, de le récompenser de son héroïque conduite.
Il se fit, en effet, présenter plus tard les commandants Lucas et Infernet (de Vlntrépide, l'un des plus glorieux vaincus de Trafalgar], et leur dit :
« Messieurs, si tous les capitaines s'étaient conduits comme vous, la victoire n'eût pas été un instant indécise. Monsieur Lucas, je vous fais contre-amiral; et vous, monsieur Infernet, je vous nomme commandeur de la Légion d'honneur , en attendant les autres récompenses que vous mériterez sans doute. »
Marius remonta sur une de ces horribles prisons-ships, dont il s'était si merveilleusement évadé.
Mais pour cette fois, il n'y devait pas faire un Jong séjour, car l'empereur ayant rapidement négocié avec le cabinet de Saint-James l'échange des officiers français et espagnols faits prisonniers dans la journée de Trafalgar, Lucas qui, on Ta dit, avait perdu tout son état-major, renversé à ses côtés sur le pont sanglant du Redoutable, désigna Marius pour l'accompagner en France^ voulant ainsi donner une première ré<x>mpense à ce jeune corsaire fortuiianent j^ sur son vaisseau, et qui s'y était si vaillamment conduit en s'élançant le premier à l'abordage du Victory.
L'amiral Duckworth qui, comme gouverneur de Ply-
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fnouih, avait accordé à l'intrépide Lucas une hospitalité honorable, s'étant tout natarellement trouvé diargé par l'amirauté de la relaxation des prisonniers échangés, reçut de son hôte le nom du seul officier que le commandant du Redoutable eût à désigner, et envoya ce nom au ministère parmi ceux des autres marins français rendus à leur patrie.
Or, il arriva que, lorsque lord Saint-Vincent parcourut la liste des prisonniers sur le point d'être rendus, il trouva à la suite du nom de l'héroïque Lucas celui de Joseph Altazin... c'est-à-dire le même nom que portait l'offîcier prisonnier à Chatam, condamné pour une évasion à main armée, et dans le dossier duquel , ainsi qu'i> a été expliqué précédemment, il avait trouvé des points d'analogie avec ce qu'on savait de Marins.
C'étaient, comme on Ta dit, ces analogies qui avaient déterminé l'amirai-lord à mettre le prisonnier du Kent h ia disposition de sir Lionel Parkett, à la suite de la disparition du faux aspirant Gabriel.
On se souvient comment, au nom de Parkett prononcé par son garde, Marius, redoutant d'être de nouveau livré aux haines de sir Richard, avait réu^i à s'échapper, à gagner Portsmouth sous le déguisement d*un charbonnier, et enân à se trouver si merveilleusement compris dans cette évasion préparée par Cîabrielle pour elle* même, et dont les prisonniers dirigés par le Grand-* Guillaume et maître Cartahu avaient été les seuls bénéficiaires.
fin lisant ce nom qui témoignait de la présence du personnage tant désiré de sir Lk)nelà Plymouth, lord Saint-Vincent fut aussi surpris qu'enchanJé.
Il s'empressa de foire avertir le père d'Arabelia, qui accourut aussitôt à l'amiiauté avec le marquis de Brachet.
. Le vieil émigré avait d'abord voulu prévenir Gabrielle qui se trouvait de nouveau à Hanover-Square, cette fois sous les habits de son sexe, et par suite d'incidents qui vont être expliqués. Mais sir Lionel avait dissuadé son ami de faire à la jeune fille cette communication qui pouvait fort bien, après tout, reposer sur une erreur.
C'est qu'en effet Tétat de Gabrielle méritait bien cette précaution. Depuis son retour à Londres elle était fort souffrante.
Les alternatives bizarres par lesquelles elle avait passé depuis quelques mois, les émotions qui en avaient été la conséquence, les espérances ardentes, sans cesse suivies «de déceptions, tout enfin avait contribué à frapper son imagination à un point qu'il eût été imprudent de lui causer de nouvelles et inutiles secousses.
Sir Lionel qui, mieux que le marquis, avait pu étudier à toute heure les symptômes de cette fragilité de la double santé physique et mentale de Gabrielle, en avait conçu des inquiétudes vagues qu'il s'était abstenu de formuler, et que le vieil étourdi de Brachet, cœur excellent, mais tête frivole, n'avait pas su pressentir..
L'amiral-lord se trouva du reste assez embarrassé lorsque ayant pris connaissance des termes dans lesquels le cartel d'échange sur lequel figurait Altazin était conçu, il reconnut que l'affaire avait été traitée au nom direct de l'empereur Napoléon, et non, comme d'ordinaire, par une simple initiative ministérielle.
Retenir le prisonnier qui accompagnait Lucas, le faire venir à Londres lorsque sa volonté, libre désormais dans ses vœux, l'appelait sans doute au plus vite dans sa patrie, c'était chose impossible.
Sanp. doute le but de cette atteinte au droit des gens en eût complètement justifié la rigueur, mais on pouvait se tromper; les conjectures sur lesquelles on avait cru
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pouvoir espérer une identité de personnes pouvaient s'être égarées dans le hasard des apparences; Joseph Altazin pouvait fort bien être une individualité toute différente de celle de Tofficier Marius de l'exécution duquel on doutait. .
Dans cette situation des choses, lord Saint-Vincent conseilla à son ami Parkett d'envoyer sur-le-champ à Plymouth une personne sûre, chargée de voir et d'interroger le prisonnier, si déjà l'amiral Duckworth ne l'avait pas mis en mer.
D'abord sir Lionel pensa à partir^sur-Ie-champ luimême... Mais le vieil émigré lui offrit de le suppléer, et retenu à Hanover-Square par des sentiments daus lesquels il nous sera bientôt donné de pénétrer, il accepta l'offre du marquis, lequel partit le soir même, muni d'une lettre de l'amiral Saint-Vincent pour son collègue Duckworth.
Mais le vieillard n'eut pas la satisfaction de pouvoir accomplir la mission qu'il avait cherchée et qu'il remplissait avec tant d'élan. Voici ce qui était arrivé et qui arriva.
Dès que Lucas eut désigné l'officier du Redoutable qui devait être ravi à la captivité, l'amiral du port s'empressa de donner des ordres pour que cet officier fût sur-le-champ amené, du ponton oh il avait été provisoirement déposé, à l'hôtel du gouvernement, où, comme on l'a dit, Duckworth avait donné l'hospitalité à Lucas.
Là, Marius s'ouvrit franchement à son supérieur, et lui révéla la fausse position dans laquelle il se trouvait.
Il lui fit le récit loyal de la crise étrange qui avait entraîné le marin privé de ses épaulettes à se faire corsaire sous un nouveau nom, le sien étant légalement
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resté sous les balles où la toi était censée avoir reçu son exécution.
Mais ayant conduit son récit jusqu'au jour où l'équipage du Brttlegueule se vit contraint de monter sur la flotte franco-espagnole, à Cadix , Marius, par une modestie, une pudeur qui était si ïÀen de son caractère^ raconta trop brièvement celles de ses actions qui honoraient tant son courage pour que Lucas en pût apprécier toute la gloire et, par conséquent, pour qu'il fût en état de reconnaître combien était avancée dé|\ cette réhabilitation militaire qui était le rêve de notre héros.
Pourtant le commandant du Redtmtëi^le, qui se con* naissait si bien en valeur, avait vu Marius à Tœuvre à Trafalgar, et la façon dont il se croyait consciencieusement fondé à le recommander À Decrès lui donnait lieu d'espérer qu'une révision, en quelque façon posthume, du procès qu'on avait cru dénoué dansia cour du château fort de Boulogne, permettrait, par son issue, de révéler Tenreur de rexécuUon.
Mais Marius ne crut pas avoir encore assez fait pour braver pareille chance.
Dans sa juste dignité d'homme de cœur^ dans son âme fière, il ne voulait pas que sa réhabilitation fût l'œuvre de la brigue, d'efforts combattus, d'hésitations, d'alternatives favorables et contraires chez ceux qui auraient à prononcer sur lui.
Il aspirait, le plus ardemment qu'on puisse dire, à reprendre son nom et son épauiette sous le noble drapeau de la patrie ; mais il voulait <car^ dans sa conscience rigide, pouvait-il se trouver coupable?), il voulait que son retour avoué sur la flotte française fût une œuvre d'initiative ministérielle, et qu'on l'y appelât comme digne, (^ de propria motu,,.
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En conséquence, Bteriix:^ tcmt en témoignant à son illustre commandant la profonde reoonnaissaficedont il était pénétré pour l'intérêt témoigné à une situation si bizarre et si déplorable, annonça la ferme résolution où il était de ne pas s'exposer à être renvoyé au bourreau.
Lucas, après avoir vainement essayé de combattre cette résolution, finit par la respecter, tout en se proo&eiUint intérieurement de conférer avec le commandant Bertiol sur la possibilité d'une communication intime de cette étrange affaire au ministre Decrès, lequel, s'il lui semblait impossible de rendre à la marine fran* çaise un de ses plus braves et plus intelligents officiers, en serait quitte pour ne rien savoir officiellement.
Hais... c'est à nous de le dire, bien que les raisons sur lesquelles Marius avait appuyé son refus k Lucas fussent loyalement celles qu'il puisait dans la délicatesse et la fierté de sa conscience, on ne saurait douter qu'à son insu ces raisons ji'eussent puisé une partie de leur obstination dans ce 'que notre héros savait de la présence de son amie sur cette terre dont on lui offrait de fuir.
On se rappelle qu'au point où Gabrielle terminait le manuscrit qu'elle avait confié aux échappés du CwWoeien^, et que Marius avait lu sur la plage de Bréhat avant la merveilleuse affaire du Brûlegueule et de YÂlarmy la jeune fille racontait comment, pour échapper aux obsessions assommantes de Romsey, son hôte, elle pensait, si toute évasion était impossible, à retourner se placer sous la protection de sir Lionel à Hanover-Square, démarche du reste d'autant plus praticable qu'elle était d'accord avec le projet de mystification que sir Richard avait ourdi, avant sa capture, pour se venger des dédains d'Ârabella.
Or, lorsque Marius se vit sous le toit de ce même
amiral Duckworlh, qui avait assisté au coup de théâtre révélant une femme dans le prisonnier de Romsey- Gastle, et qui plus tard Favait reçue dans sa villégiature do l'île de Wight^ il songea naturellement à essayer prudemment d'apprendre ce que sa bien-aimée était devenue depuis le jour où elle avait si déplorablement manqué l'évasion qui avait failli les réunir inopinément.
Nous disons « prudemment, » parce que notre héros ne sachant rien de la façon dont l'amiral jugeait la passion de son neveu pour Gabrielle, il ne fallait pas livrer étourdiment à des gens, ses ennemis , celui qui, par l'amour qu'il inspirait à la jeune étrangère, faisait obstacle aux désirs du jeune lord Romsey.
Au reste, il sufût de quelques heures à Marins pour s'assurer que ce dernier, bien qu'aide de camp de son oncle, n'était pas dans le pays, ce qui le porta à supposer qu'il se trouvait là où Gabrielle était elle-même.
Une heureuse inspiration lui vint, ce fut d'écrire à Henri Botte, si dévoué à son amie.
La lettre trouva l'intendant à Romsey-Castle. Il était libre de son temps ; il s'empressa d'accourir à Plymôulh, où il arriva la veille du jour où le brick parlementaire qui devait emmener Lucas en France vint se mettre aux ordres de Tamiral.
Ces deux hommes eurent ensemble de longues explications; il en résulta que, pour sa part, Marius apprit que Gabrielle était retournée à Londres.
Nul doute qu'à cette heure elle ne fût à Hanover- Square, faute d'avoir pu effectuer une seconde tentative d'évasion pour la France.
Il est probable qu'à part les diverses raisons qu'on sait de ce retour, Gabrielle, en l'accomplissant, avait aussi en vue de rentrer en possession du précieux dépôt conlié
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au marquis de Brachet au moment du duel avec Millofilowers.
Quoi qu'il en soit, le soir même, à la table de l'amiral, notre héros assista avec une émotion qu'on appréciera au récit que Duckworth fit à Lucas de la singulière aventure de la jeune Française qu*il déclarait être oun diable, et qui amusa d'autant plus le brave marin français qu'il savait^ par les confidences de Marins, combien un pareil récit, récit si piquant dans la circonstance, devait intéresser son second auditeur.
— Ainsi lord Romsey est épris de cette irritante jeune lille ? demanda Lucas, qui jugea que Marins n'osait parler, par crainte de se trahir.
— Il en est épris passionnément! dit l'amiral.
— Mais... ponsez-vous qu'il songe à l'épouser?...
— C'est bien probable!...
— Ma foi î... il est indépendant et riche, et j'avoue que M^^® Brachet, comme il l'appelle, a tout ce qu'il faut pour devenir une parfaite lady...Le fait est que tous ceux qui en approchent en raffolent, et il n'y a pas jusqu'à sa nièce, miss Sabina, qui ne se soit coiffée de l'étrangère... Au reste, en ce moment, la chose doit être décidée, car, en l'accompagnant à Londres, Davy avait pour but d'essayer de se faire jour dans le mystère qui enveloppe la' prisonnière, et lui offrir sur-le-champ sa main, dans le cas où les antécédents de la jeune personne fussent honorables, comme on doit le supposer.
Cette connaissance des dispositions de lord Romsey à l'égard de Gabrielle ne put inspirer que plus vivenlentà notre héros le fougueux désir de la rejoindre. Seulement il crut que les circonstances lui imposaient, en tous points, d'avoir recours à la ruse.
Si Marius avait su la part que sir Richard, son ennemi personnel, avait dans les mystères de tant d'événements
successifs, il eût sans doute jugé les choses sous un tout
autre point de vue.
Mais son impatience, coïncidant au reste avec le départ, désormais fixé au lendemain, du parlementaire <]ui devait emmener les prisonniers rendus, fît qu*il se décida à quitter mystérieusement Plymouth dans la nuit même, d'aocord en cela avec ceux qui avaient re^^u ses confidences militaires et amoureuses.
Or, ce fut quelques heures seulement après Fappareiliage du parlementaire qui emportait les prisonniers privilégiés de T;rafalgar que le marquis de Brachet jirriva à Plymouth avec la lettre de lord Saint-Vincent àl'amiral Duckworth.
En ce moment, celui que poursuivait le bon émigré, se dirigeant vers Londres où rappelaient des intérêts si <;hers, faisait une halte à Romsey-Castle, avide de visiter celte belle chambre du temps de la reine Anne, où sa bien-aimée avait reposé, et heureux de parcourir pour quelques instants ces ombrages frais et parfumés du parc où, dans son manuscrit, Gabrielle disait qu'il lui eût §té si doux de se promener appuyée au bras de son amant.
Mais, quelque bonheur qu'il y trouvât, cette halte ne fut pas longue, et Timptience remit bientôt Marins sur la route de Londres, en compagnie de l'intendant Henri, qui, pour aider ses compatriotes, s'était créé un prétexte d'aller rejoindre le maître qu'il servait à regret.
Or il convient que nous laissions pendant quelques moments notre héros se dirigeant vers le théâtre d'événements nouveaux, ponr revenir un peu sur le passé, «t expliquer, d'une part, ce qui signala la réapparition inattendue de Gabrielle à Hanover-Square, et de l'autre, ce qui arriva à sir Richard chez la Cornu, la rapaee et coriace prétendue de la Main maudite..
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 Gabriêlle d'abord, pour suivre la chronologie des faits, qui amène les déductions et les effets des causes.
On se souvient que plein de joie, de confiance et de bonne humeur, en découvrant enfin le sexe de l'être qu'il avait longtemps supposé son rival heureux auprès de la fantasque Arabella, le commodore Richard Parkett avait supplié son ami Davy Romsey de se. prêter à la mystification vengeresse qu'il méditait contre les habitants de Hanover-Square, aux dépens desquels il désirait faire rire toute la haute société de Londres, aux yeux de laquelle il avait été si profondément humilié par ses échecs chez lady Motherly et ailleurs, ainsi que par la scène scandaleuse de Hyde-Park.
Romsey, n'ayant rien tant à cœur que d'obtenir les renseignements qui lui permettraient d'épouser sa prisonnière, avait consenti au voyage, fixé au retour de sir Richard à Portsmouth.
Mais on a vu comment l'jltorm était inopinément devenue la proie du petit Brûlegueule et de quelle façon Marins avait emmené le haineux commodore à Boulogne, dans une série de mystifications qui avaient commencé au temps du Cackalot, de la fièvre jaune, du marchand de gomme sénégalais, etc.
Sir Richard, entraîné par son vainqueur Marius, manqua donc au rendez-vous qu'il avait donné à son ami Romsey, et lorsque celui-ci apprit l'étrange, la honteuse capture de VÀlarm^ il se décida à faire au profit de ses intérêts de cœur un voyage auquel il n'avait d'abord semblé consentir qu'à titre de concession.
Quant à Gabriêlle, désespérée d'avoir manqué l'évasion dont elle avait favorisé le plan au profit des prisonniers du CuUodetiy et conservant peu d'espoir, au milieu des assiduités dont elle était l'objet, de pouvoir se créer quelque nouvelle chance de fuite, elle s'était volontiers déci-
déeà retourner à Londres, où elle croyait d'autant plus devoir compter sur la bienveillance déjà éprouvée de sir Lionel, qu'en avouant formellement son sexe, elle coupait court à toutes les exti*avagances d'Arabella^
Nous avons aussi parlé de Textréme désir qu'elle éprouvait de rentrer en possession du portrait et du bijou laissés au vieil émigré, sur Taffection ou l'intérêt duquel elle croyait aussi pouvoir compter pour la protéger contre les obsessions devenues%éritablement insupportables de lord Davy. iL
Ajoutons encore que, malgré Ténergie souvent prouvée de son caractère, et peut-être même précisément à cause de cette énergie dont les ressorts fatigués par une longue lutte devaient avoir le désespoir et l'abattement pour réaction, Gabrielle se sentait un extrême besoin de repos d'esprit, loin des intrigues et des comédies incessantes qu'elle devait jouer sur cette terre ennemie.
Elle voulait se reposer un moment datis les douces rêveries, dans les aspirations de son cœur amoureux, comme si, en dépouillant l'uniforme de l'officier de marine, c'est-à-dire le costume d'un rôle qui commençait à la fatiguer peut-être, elle eût aussi déposé les passions militaires, l'active énergie de l'aspirant prisonnier, pour reprendre, avec les vêtements de son sexe^ les propensions plus douces et toutes sentimentales qui en sont ordinairement l'apanage.
Elle quitta donc, dans ces dispositions, le théâtre de ses involontaires succès de jeune fille, dans l'espoir de trouver à Hanover-Square un refuge contre son accablant adorateur.
L'amiral Duckworlh retourna à son gouvernement maritime de Plymouth, et la chaise do lord Romsey emporta Gabrielle et miss Sabina.
.A Londres, on descendit dans un hôtel que possédait
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cette dernière, et où, par cet esprit de convenances qui, il est juste derie dire, est si bien dansies mœurs anglaises, Davy ne logea point.
Comme les Romsey no connaissaient pas la branche aînée des Parkett, et que sir Richard manquait pour opérer le rapprochement, Tamoureux dut employer quelques jours à chercher des tiers intermédiaires.
Or, pendant ce temps, Gabrielle fit appeler le marquis de Rrachet, qui accourut avec toute Timpétuosité que ses désirs d'être utile et son compatriotisme purent infiltrer dans ses soixante-quinze ans. La première entrevue fut telle, qu'on eût dit des parents se retrouvant après mille traverses.
Le vieil émigré raconta à sa jeune amie comment sa disparilion mystérieuse, à la suite du duel de Fulham, avait entraîné l'ouverture du paquet qui révélait le secret de son sexe, secret, au reste, loyalement gardé par le vieux gentilhomme, car, en ce moment même, sir Lionel ignorait encore que l'aspirant Gabriel a eût deux L à son nom, comme il était digne d'en avoir à ses épaules ! )> dit le galant voltigeur de Louis XV en compromettant son esprit par ce fade et séraphique calem* bour.
Il fut convenu que le marquis préviendrait sir Lionel de la vérité des choses, que miss Ârabella serait aussi instruite de son erreur avec les ménagements nécessaires, et que tout serait combiné pour le retour de la jeune fille à Hanover-Square, seul séjour où elle pût désormais goûter cette tranquillité devenue indispensable, à la suite des longues émotions de son esprit et des vives agitations de sa vie.
Le marquis avait ses rjaisons de savoir avec quelle joie lord Parkett apprendrait ce secret, et combien il mettrait d'empressement à voler au-devant du désir de
rétrangère. Et en effet , ce fut ainsi que marchèrent les choses*
Un matin> comme lord Romsey était absent, sir Lionel parut à rhôtel, eut d'abord une assez longue entrevue avec miss Sabina ; puis, sans qu'on sût ce qui s'était dit entre eux, il rejoignit le vieil émigré qui l'attendait chez Gabrielle... Il pressa paternellement la jeune ûlle sur son cœur...
Une heure après elle était installée dans un charmant appartement de Hanover-Square, oh Arabella eut le tact parfait et l'adresse prudente de venir la trouver jsur-lechamp, l'accueillant comme une sœur, riant franchechement du passé, et cachant peut-être sous la comédie habile d'une étourderie fantasque la blessure que son erreur causait à son amour-propre.
En s'immolant ainsi tout d'abord d'elle-même, elle étouffait dans leur germe les moqueries mondaines et laissait planer sur le passé une sorte d'incompris qui devait réduire à néant la malignité dévoyée.
Il ne fut pas difficile à sir Lionel d'obtenir de lord Saint- Vincent, charmé de cette transformation des choses, qu'en sa qualité de premier lord de l'amirauté, il renvoyât le lieutenant Romsey à son poste de Plymouth.
Celui-ci n'obéit qu'en adressant à sir Lionel et au marquis de Brachet^ faute de savoir à qui mieux l'adresser , une demande en mariage qui, soumise à Gabrielle, provoqua de sa part les plus complètes exphcations sur sa position de cœur, ce qui ne put que confirmer ses pro* tecteurs dans la quasi-certitude qu'ils avaient déjà acquise, que le corsaire Joseph Àltazin n'était autre que l'officier Marins qui passait pour fusillé à Boulogne, et s'était échappé de l'agent de sir Uonei qui venait de le retirer de l'odieux ponton de Ghatam , croyant tomber entre les mains de son ennemi le commodora.
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Cette nouvelle akemative, qui replongeait son âme dans toutes les angoisses de Tincertiiude, fit une profonde impression sur notre héroïne.
Elle ouvrit les yeux sur ce qu'avait eu de conséquences passées la haine vindicative dont son ami était l'objet de la part flu personnage si étrangement jeté par trois fois dans sa vie pour inquiéter et alarmer son esprit dans les impressions mystérieuses, inanalysables, et elle se demandait ce dont cette haine ne serait point capable aussi pour Tavenir.
Elle se représentait Marins fugitif, errant, traqué par eette haine déloyale que , malgré tout son courage, il s'était décidé à fuir, et sa douleur s'exaltant à mesure qu'elle pénétrait plus avant dans les événements accomplis et jusque-là cachés à son cœur, elle unit par tomber dans une sorte de langueur morne que favorisaient sans doute l'extrême lassitude physique que la jeune fille avait accumulée durant son long rôle d'homme, et les crises de toutes sortes qui en avaient été la conséquence.
Bref, quelques semaines après son retQur à Londres, l'état où tomba leur jeune protégée inspira assez d'inquiétude à sir Lionel et à son ami Brachet pour qu'ils crussent à propos d'essayer de ranimer son moral, fatigué sous tant d'énervantes secousses, par une mesure qu'ils eussent préféré n'avoir à accomplir qu'au moment encore indéterminé où certaines démanges, certaines négociations en auraient permis l'initiative à celui de de la part duquel pareille mesure effacerait tous les maux du passé en rassérénant complètement l'avenir.
Or, tandis que lord Saint-Vincent faisait plus que jamais activer les recherches de ses agents, dans le but de rendre le calme et la santé à la protégée de sir Lionel, et aussi dans l'espoir de lever les derniers doutes qui pouvaient rester à celui-ci sur les titres que Gabrielle
possédait réellement à cet intérêt qu'il lui avait dévolu d'instinct (on supposait Marins possesseur des secrets que représentaient portrait et bijou), notre héros, ayant, comme on Ta vu, réussi à s'échapper sur le yacht Forcia, prenait la part la plus active que lui permit son rang modeste à la mémorable journée de Trafalgar.
Las de recherches infructueuses au sujet de celui dont la seule présence semblait devoir ranimer les esprits abattus de la jeune étrangère , sir Lionel et l'émigré avaient de nouveau poussé leurs tentatives vers Roch, en faisant agir à Boulogne l'ancien banquier du nabab, avec lequel lord Parkett avait conservé quelques relations.
Le résultat de ces tentatives nouvelles ramena l'espoir à Hanover-Square, et Gabrielle se réveilla un moment de son marasme en apprenant que son oncle Roch, libre sur la terre de France, venait de répondre de Cherbourg, oîi il ^*était trouvé envoyé avec un convoi , par suite du désarmement de la flottille, que sous peu il retournait à Boulogne, et qu'aussitôt là, il adresserait à lord Parkett un long rapport sur ce qu'il savait concernant la naissance de Gabrielle, en y joignant des pièces d'une autorité incontestable, que par malheur il n'avait pas en ce moment près de lui...
Mais il convient, à ce point de nos éclaircissements touchant les incidents accomplis à Londres, que nous traversions encore une fois ce détroit si souvent franchi, pour aller rejoindre à Boulogne certains personnages dont il est indispensable que les nouveaux actes soient connus, pour que le lecteur apprécie mieux le coup de théâtre qui devait signaler l'arrivéie à Londres de notre héros, que nous avons laissé en chemin, à la suite du départ du commandant Lucas pour la côte de France.
Nous avons vu précédemment Jean Cornu et Nicolas
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Thibaud pactisant ensemble dans un but d*avidité dont la richesse garantie de la vieille Cornu devait faire les frais, pacte d^ns lequel là Main maudite semblait devoir trouver le désavantage , puisque, en fin de compte , la coriace créature lui resterait.
Nous avons vu également comment, à Tépoqjie même oîi le plan ourdi par les deux quidams était en voie d'exécution , celle qui devait en être la victime , dans son avarice, louait à sir Richard Parkett, prisonnier sur parole dans la ville, la chambre dont Roch avait cru empêcher l'occupation, la profanation, pensait-il môme, par un sacrifice mensuel sur sa paye de maître d'équipage entretenu, son nouveau grade.
Or, il arriva que , Roch parti pour Cherbourg sur un transport où Tavait embarqué l'amiral Lacrosse, la Cornu, impatiente de toucher les guinées du lord, avait fait prévenir celui-ci que la maison était vide^et à ses ordres.
Mais contre son attente, l'insulaire, au lieu de s'installer dans la petite chambre où Gabrielle était née, où Jeanne était morte , se contenta d'y venir tous les deux ou trois jours passer quelques heures, sur l'emploi desquelles la vieille exerça vainement toute la vigilance d'une curiosité indiscrète.
Mais comme, en résumé, le lord avait payé un mois d'avance, et que cette manière d'occuper les lieux lui avait permis, à cette vieille carcasse émue, de recevoir comme par le passé les visites de plus en plus pressantes de l'aimable Nicolas Thibaud, elle finit par en être d'autant plus satisfaite qu'elle rêvait peut-être un troisième locataire pour le même et seul gîte.
Qut)i qu'il en soit, il y avait un mois à peine que Jean Cornu avait amené son terrible ami Nicolas dans la petite boutique de la place des Victoires, lorsqu'un soir
qu'il descendait de son grenier^ sa chandelle à la main, il surprit dans rarnère-boutique, restée sombre par économie sans doute, sa tante et le galant dsgas un tête-àtête que rage et Textérieiir de la Cornu rendaient par trop burlesque, et qui ne pourrait que nous donner lieu de constater plus positivement que jamais ce courage véritable que nous n*avons jamais dénié à Thirbaud.
^ Jean l murmura la vieille fille toute rouge et fort troublée, apprenez que M. Tbibaud m'épouse...
— En ce mopient ! répondit malicieusement le nabot.
La Cornu> tout éperdue , ne comprit pas.
Il était évident que sans cet incident qu*eile avait peutêtre inconsidérément cru réparer par sa déclaration immédiate, Thibaud eût pu attendre encore fort longtemps le consentement de sa presqiœ sexagénaire amante.
Le fait est que Tavare créature avait fini par se décider à essayer de se soustraire aux charges de l'entretien du mari^ en se gratifiant des avantages inhérents à l'amant.
Un moment de honte, une surprise, peut-être calculée par les deux complices... était venue tout déjouer : il. fallait donc absolument devenir M"® Thibaud.
Le mariage eut lieu dans les trois jours» Thibaud et Jean Cornu firent si hmn la garde autour de la fiancée, que le vieux bas fut sauvé de toute soustraction dont on soupçonnait la prudente avarice de la vieille.
. Il y eut un festin pour les voisins; Jean fournit le vin, formé sans doute de tous Les pouc&s voLés aux rations des pauvres matelots.
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Le soir, quand les époux furent seuls, Nicolas Thibaud, bien autrement préoccupé des jaanets promis que du soin de dénouer la ceinture de Vénus, satsh au passage un trousseau de clefs que sa femme, en se couchant^ cherchait à fourrer sous, la paillasse.».
En ce HMHnent la Cornu put entrevoir avec effroi Fabtme d^imi^iidence dans lequel ses vieux sens l'avaient égarée...
Car le bas sur l'existence duquel avait reposé toute celte intrigue n'était point une chimère... il existait, plein et rebcHidi, dessinant une grosse jambe engorgée d'or \
Durant la nuit môme de ses noces, et tandis que sa trop confiante épouse dormait d'un épais sommeil auquel le genièvre perfide, à trompeuse couleur d'eau, n'était point étranger, Thibaud fut palper ce bas, cette jambe de guinées, et il le fit avec plus de volupté que n'en mit certainement don Juan en caressant le mollet de Juanita. Pourtant, avide de connaître à combien s'élevait la somme, le chenapan, troublé par un soupir sorti du lit, lÂcha l'ouverture du sac, et toutes les pièces tombèrent et roulèrent par la chambre.
A ce bruit qui lui retentit au cœur, la Cornu se réveilla , vit le coup, saula du lit en chemise, et disputa éperdue son or à Tépoux trop pressé.
Là réclamation n'eut pas précisément lieu de gré à gré... et il resta bien quelques cheveux sur le carreau rougi du sang de mainte égratignure !
Jean, en vedette à son hublot, vit toute la bataille d(mt le. bruit l'avait réveillé, et il s'applaudit de la victoire, de Nicolas^ constatée par le désespoir: de. M"*® Thibaud.
Le cambusier se rendormit comme avec des piles de guinées sur le» paupières^ De grand matin il attira scm
associé hors du logis, pour réclamer Tcxécution des clauses de leur accord. Personne n'est méûaut comme un coquin. Le Thibaud accueillit la requête avec une cordialité dont le nabot fut presque surpris.
Il fut établi qu'on irait le soir même^ dans un certain cabaret reculé de l'arrière-port, faire les comptes, après un bon souper. Jean trouva Nicolas si droit dans ses intentions, qu'il n*osa pas insister pour que le partage eût lieu sur-le-champ^ et n'importe où.
Le fait est que la journée fut très-aigre au logis, entre les nouveaux époux, et que mylord, qui vint passer deux heures dans sa chambre, en contemplations mystérieuses, entendit et écouta de singulières choses, dont bientôt nous dirons l'effet.
Finissons-en avec l'affaire du vieux bas. Le soir, Thibaud et le cambusier se rejoignirent au rendez - vous dit. Le souper commandé était en retard et l'auberge encore encombrée ; Nicolas proposa une petite promenade sur le bord des bassins.
On causa de choses et d'autres, le farouche corsaire se montra charmant. Cornu n'en revenait pas, de n'être point invectivé; ce n'étaient que des c<mon ami » par ci, des c( mon cher » par là I La moitié du bas en perspective au bout de tout cela... là, vraiment, c'était par . trop !
La nuit était venue ; on regagnait l'auberge dont la cloche du port devait avoir éloigné tous les importuns. Nicolas Thibaud , pour abréger la route , prit un petit pont de bois, fort étroit et pas trop commode, tout en parlant à son compagnon des jours aimables qu'il voulait lui faire couler, comme oncle affectionné et prévenant.
— Tu vois bien, mon gaillard, disait-il, à présent que j'ai la niche et la pâtée assurées pour tout le reste de la
ou LE MORT VIVANT 315
traversée de ma vie , je veux que le diable m'élinguc si
je ne suis pas du haut en bas le meilleur enfant qui soit
dans la boussole I J'entremêlerai mes jours de pipes et
de petits verres que je remplirai et viderai souvent...
avec toi. Écoule-moi bien, fiston : avec ta part du bas,
je te conseille d'établir une buvette; ça rapporte ferme...
J'irai souvent te voir. Maintenant, mon brave Jean, que
je connais ton caractère à terre , je vois que nous nous
entendrons comme la moque et le bidon. Mais prends
garde à toi^ neveu ! le pont est étroit en diable... passe
le premier, mon ami. Voilà la fenêtre de notre souper
qui flambe là au bout; sitôt le festin cbiqué... up l attrape
à faire nos comptes I Tu dis donc que ça doit être les
guinées du père de la fille ?
Jean Cornu n*eut pas le temps de répondre : tout d'un coup une main vigoureuse le saisit par la nuque, une autre par le fond de sa culotte , et un instant balancé en l'air, il disparut dans l'ombre qui enveloppait les pilotis du. pont! Seulement on entendit un rire féroce en haut, et en bas le bruit d'une masse qui tombe dans la vase.
— Ohé ! Jean Cornu ! qu'est-ce qui t'arrive donc, mon neveu? Un faux pas sur le pont, cher ami ! Faut-il t'envoyer ta ration?
Nulle voix, nul bruit ne répondit à cette horrible moquerie de l'infâme Thibaud. Le malheureux cambusier était tombé la face dans la vase puante et molle, et il s'y engluait... la mer, qui montait, couvrirait bientôt son sépulcre...
Thibaud, s'étant assuré que personne n'avait vule coup, gagna rapidement le port^ s'en fut souper dans une autre auberge^ et rentra place des Victoires, ivre de bière et de genièvre, ces deux boissons anglaises que notre littoral a empruntées à l'Angleterre.
SI 4 t£S PONTONS ANGLAIS
Il avait dès le matin eaehé le fameux bas, quelque peu allégé.déjà, et, soit stupidité d'homme ivre^ soit que le trésor eût véritablemeHt disparu cle sacaehette, il ne put alors le retrouver. De là» avec la Cornu, W^ Thibaud , une scètte ignoble que nous évitons àe raconter.
Dans sa déception et dans son avidité , fe chenapan commit la très-grave imprudence d'aller fouiller dans la paillasse où le cambusier cachait le fruit de ses rapines et de ses usures, efiProotwrie qui suT{Mrit singulièrement la Cornu, renrersée sur une ckMiise avec cinq ou six solides coups de poiD>g dans la face. Le reste de la nuit se passa en disputes et en batailles entre ces deux époux de la reiUe, dont la lune de miel se constellsfît par des horions.
De grand malin Thibaud recommença à bouleverser la maison pour retrouver le bas, et mit vah^ement tout sens dessus dessous.
La Cornu avait eu la mah'ce de deviner, de surprendre où son époux avait caché le trésor, et l'ayant déniché tandis que le gredin allait se défaire de l'associé qui réclamait le partage, elle l'avait porté en lieu de sûreté, et il n'y avait ni injures ni taloches qui pussent le lui faire rendre.
Furieux do s'être laissé jouer, Thibaud se vengea provisoirement de sa femme en lui déclarant des plus nettement qu'il ne l'avait épousée que pour le bas et la case, ce à quoi la Cornu, outrageusement blessée dans son amour-propre, répondit que le bas était à l'abri de ses griffes, et que pour ce qui était de la maison, elle ne la possédait qu'en dépdt, attendu qu'un jour elle aurait à en rendre compte à la dot de sa propriétaire légitime.
L'exaspération dans laquelle cette révélation lança le chenapan fut telle, que la Cornu dut véritablement craindre pour sa peau.
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il y eut un combat de chaises, de chaBdeliers, de bouteilles, de plats et autres projectiles de ménage, qui coûta à la vieille coriace deux dents sur ses quatre dernières, la moitié de son restant de cheveux gris, partie dans le bonnet, et un pouce horriblement mutilé; elle eut en outre la douleur presque aussi grande de s'enlendre appeler carcasse, macaque, poufiasse, autruche, momie, vadrouille et guenon.
Les voisins accourus au bruit jetèrent une couverture prise dans la boutique sur le mari pour le réduire et un seau d'eau sur l*épouse pour ia calmer.
Bref, Thibaud se sauva, laissant sur le champ de bataille une de ses oreilles tranchée par un débris de carafe lancé par madame*
Le scandale de cette scène, la seconde ou la troisième depuis le moment de la t>énédictioii nuptiale, fît d'autant plus d*éclat, que ce singulier mariage avait excité l'hilarité de tout le quartier.
Les commères prodiguèrent néanmoins tous leurs soins à la malheureuse ^ousée qui, en proie à une sorte de fièvre, de délire, ne savait que répéter, témoignant ainsi combien les blessures de son Ame l'emportaient sur celles de son ncorps :
— Pouôas£fel moi; guenon 1 moi; vadrouille et carcasse... Ah I j'en nK)urrai !...
A midi, heiu*e du retrait de la marée, il se fit grande rumeur sur la place des Victoires. Les commères allèrent voir : c'était le corps de Jean Cornu que les douaniers avaient reconnu et qu'on apportait.
— Jean 1 Jean î mon Jean ! ÀA I mon pauvre fils I s'éona la malheureuse M»« ïhibaud, oubliant pour un moment que depuis traite ans elle avait passé l'éponge sur les assiduités d'un certain chapeau dbinois du régiment du Rof^-Êperon^ en faisant du Jean un simple neveu...
— On Fa trouvé dans rarrière-port, dit un matelot. Hier au soir, on Ta vu se promener par là avec la Main maudite^ autrement dit Nicolas Thibaud... Hum ! c'est louche.
— Ali ! le scélérat... cette nuit il a pillé la paillasse de ce pauvre enfant... C'est donc lui qui l'a tué!... — Et accablée par tant d'émotions, la Cornu s*évanouit en murmurant: Mon Jean... moi, vadrouille et momie! ahl...
On sait combien le Nicolas Thibaud était détesté. Le propos que lo désespoir avait arraché aux sens troublés .de la Cornu fui sur-le-champ porté à l'autorité et le chenapan frappé de prise de corps.
On le trouva ivre-mort dans un cabaret du quartier reculé des Tintelleries; il fut traîné en prison.
Cette fois la Main maudite n'en devait sortir que pour recevoir la punition finale et suprême de son odieuse vie !
Une des premières personnes qui se trouvèrent au chevet de la Cornu, dès qu'elle put parler, fut sir Richard Parkett.
Il avait malgré lui assisté, quelques jours auparavant, à travers sa porte, à une dispute des deux nouveaux époux, dispute montée à un diapason des plus aigres, et ce qu'il avait entendu, relativement au fameux bas que Nicolas avait chipé dans la nuit, lui avait donné à réfléchir.
Le fait est que le lendemain il était revenu dans sa chambre, et ayant ouvert son vieux secrétaire mal fermé, il avait aperçu dans un tiroir un portefeuille dont il s'était emparé avec des arrière-pensées qui motivaient du moins, si elles ne l'excusaient pas, cette indiscrétion...
Or, ce que sir Richard trouva dans ce portefeuille, ce furent les pièces suivantes, à la lecture desquelles son émotion, il faut le dire, égala presque sa surprise :
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<( Copie d'une note publiée dans les journaux de Londres aux dates du... et du...: Sir M...^ qui a habité Boulogne, est informé qu'on a, place des Victoires, n<>..., des nouvelles intéressantes à lui communiquer; il est prié d'envoyer son adresse. »
Un second pli était attaché au premier par une éping^le. On y lisait :
« Sir M... ne peut apprendre aucune nouvelle intéressante de la place des Victoires, n*...; au reste, il part demain pour les Indes. »
Et dans ces lignes odieuses, sir Richard, que les motifs assez fâcheux de son exil d'alors avaient contraint à prendre le nom do Meurice^ reconnut sa propre écriture.
Il resta un moment confondu, abîmé dans ses réflexions. Mais le portefeuille contenait un troisième papier plus ample que les autres; il finit par le déployer, et lut :
« Ce jourd'hui... du mois de... de Tannée... par-devant nous, maître Jacques Simon, notaire impérial à Boulogne-sur-Mer, sont comparus les nommés :
» Pierre-Félicien David ;
«Mathieu Roch;
j) Le premier médecin -accoucheur;
» Le second, frère de la nommée Jeanne-Sylvie Roch, fille mineure, etc., etc.;
» Et la nommée Ostrebeth-Gunégonde-Dorothée-Rose Cornu, tille majeure, etc., etc., tante maternelle de la susnommée Jeanne-Sylvie;
» Lesquels ont déclaré :
» Qu'au jour... etc«, était passée ée vie à trépas, au domicile de la susdite Ostrebeth (etc.) Goniu la susd^ Jeanne-Sylvie Rocb, à peine accouchée d'un enfant du sexe féminin auquel ont été donnés les^noms de Julie- Hortense-Flore-Gabrielle.
» Et que, dans le but de suppléer au silence de registres tant de l'état civil que de la sacristie de la paroisse de Saint-NicolaSyOÙ l'enfant a été baptisé, relativement à la paternité naturelle de Julie-Hortense-Gabrielle, ils déclarent ici sur rhonneur, sur le salut de leur oorps en ce monde, et sur celui de leur âme dans l'antre, que leur conviction profonde est que cet enfant est le fruit de la séduction opérée sur la malheureuse Jeanne- Sylvie par un Anglais se faisant appeler sir Mevrice, âgé de vingt-cinq ans environ , né à Londres, ayant succèssivemen t habité Calais, Amiens et Arras, et en dernier lieu fixé à Boulogne, dans le logis de la susdite Ostrebeth (etc.) Cornu, d'où il a subitement rejoint l'Angleterre, sans donner de lui d'autres nouvelles que le billet ciannexé, en réponse à un avis publié dans les journaux de Londres sur l'annonce de sa paternité.
» Les soussignés déclarent, en outre, en toute religion, que leur même conviction profonde est que la malheureuse Jeanne-Sylvie est morte frappée par le désespoir que lui a causé, au milieu des crises de ses couches, la lecture de la brutale réponse faite à l'appel adressé par elle en Angleterre au père de son enfant.
» En foi de quoi et d'un commun accord, pour servir au besoin à ce que de raison, les soussignés se sont réunis, par-devant moi, notaire impérial, pour rédiger la présente déclaration, etc., etc. »
Suivaient les dates et signatures. ^ Mais la lecture de cette troisième pièce détruisit en grande partie, chez sir Richard, les bons sentim^its
où LE MOXT TITAlSrr St9
qu'avaient remués les premières : Torgueil du patricien, la susceptibilité e4 la morgue anglicanes furent blessés par l'expression du blâme offensant dont cette pièce faisait foi contre lui, et le présomptueux commodore se sentit humilié, et pourtant furieux, de voir que ces gens de rien avaient fait protester aussi -légalement que cela était en leur pouvoir contre sa conduite.
C'était unde ces hommes dont Torgueilest plus grand même que l'honneur, et qui, s'ils sont parfois capables de faire le bien de leur propre initiative, y renoncent aussitôt que l'obligation leur en semble dictée.
Rapprochant ce que le hasard venait de lui faire lire de certains propos saisis la veille dans la rixe des époux Thibaud, il sortit pour chercher cet ancien banquier de son vieux père, qui lui avait si souvent compté et refusé de Targent, vingt ans auparavant, au temps de son exil de joueur dépaysé.
Le banquier était toujours à son poste, et il accueillit parfaitement, dans le commodore Richard Parkett actuel, le sir Meurice d'autrefois. Interrogé sur ce qu'il pouvait savoir de l'affaire qui occupait en ce moment l'insulaire, le banquier répondit par le récit de la part qu'il avait été obligé d'y prendre, et le prisonnier de guerre se trouva confirmé dans les soupçons qu'avait fait naître en lui la dispute des Thibaud relativement aux guinées du vieux bas.
Il comprit comment son vieux père avait essayé de réparer avec de l'or la faute du moins aimé de ses deux fils, récemment expédié dans l'Inde, où le nabab avait gagné. ses trésors.
Cet ensemble de mesures prises contre lui, tant par les signataires de l'acte trouvé que par son père, étant une critique et un essai formel de réparation contre ses procédés, il s'en sentit si profondément blessé dans son
orgueil, que les vagues velléités nées d'un sentiment louable, et qui Tavaient amené à se plonger avec quelque plaisir au milieu des souvenirs recherchés dans ce logement, autrefois témoin de sa séduction, s'envoie- . rent en désordre, et l'irritation de l'orgueil prit la place de ce retour passager à de louables impressions de jeunesse.
Le Commodore retourna donc sur-le-champ à la place des Victoires, s'empara du portefeuille que Roch avait cru mettre en sûreté dans cette chambre dont il avait une clef, et s'en alla , décidé à ne plus reparaître chez la Cornu-Thibaud.