‹ Les populations dangereuses et les misères socialesChapitre 10 sur 59 · LES ALIENES ET LES IDIOTS · texte numérisé non relu

LES ALIENES ET LES IDIOTS

Noiii})!.^; ^gg aliénés, des idiots., des goitreux. — Les femmes '•û^rnissent plus d'aliénés, les hommes plus d'idiots. — Les ^^libataires sont plus atteints que le» gens mariés par ces '^^ladies. — Professions fournissant le plus grand nombre ^ aliénés. — Organisation des asiles destinés aux maladies '^ octales. —Traitement des aliénés furieux. — Incarcération ^^s aliénés. — Système belge. — Les aliénés en liberté dans ^^«f familles.

^es maladies mentales sont malheureusement de ^Hes qui, sans affecter les organes essentiels à la ^^^, sont peu guérissables et laissent le malade à la ^Wge de sa famille ou de la société.

Il était donc naturel qu'on se débarrassât de ces malheureux en les enfermant dans des hospices spéciaux; c'est ce qui arrive au plus grand nombre d'entre eux. En 1866, le dernier recensement gé-

néral constatait l'existence de 50,726 aliénés pour toute la France; 18,734 étaient conservés dans leur famille, et 31,992 habitaient les différents asiles qui leur sont réservés. Les idiots et les crétins comptaient au nombre de 39,958, et comme cette catégorie est moins dangereuse, comme certains d'entre eux peuvent remplir quelques petits services équi* valents à la dépense de leur entretien, 35^973 étaient conservés au domicile de leurs parents^ et 3,985 seulement étaient dans les asiles ; on voit que si la grande majorité des aliénés est concentrée dans les établissements, le plus grand nombre des idiots est, en revanche, gardé dans la famille.

Les aliénés hommes sont au nombre de 24,190, les idiots de 22,736; les femmes comptent 26,536 aliénées et 17,217 idiotes; il y a donc plus d'aliénés parmi les femmes et un plus grand nombre d'idiots parmi les hommes.

L'accroissement de ces deux infirmités est continu; par 100,000 habitants, il j a pour les enfants mâles 8 aliénés et 64 idiots et crélins, pour les jeunes filles, 8 aliénées, 52 idiotes; les hommes célibataires fournissent 135 aliénés et 369 crétins, les célibataires femmes 119 aliénées et 250 idiotes; les hommes mariés ont 27 aliénés, 16 crétins; les femmes mariées 35 aliénées, et 14 crétines; les veufs 64 aliénés, 32 crétins, les veuves 7 aliénés, 23 idiotes.

Le plus grand nombre des aliénés se trouve dans la catégorie des célibataires adultes ou dans celle des veufs; le plus petit nombre^ parmi les mariés

et surtout parmi les enfaiitt»; les maladies mentales sont extrêmement rares aux premiers âges de la vie.

Il n'en est malheureusement pas de même de Tidiotisme, cette triste maladie sévit avec intensité surTenfance.

On compte peu d*idiots parmi les gens mariés, mais les veufs, en revanche, paient un large tribut à cette infirmité.

Les départements qui fournissent le plus grand nombre d'aliénés, par rapport au chiffre de leur population, sont ceux de Seine-et-Oise, d'Indre-et- Loire, de la Seine, de la Loire-Inférieure et de la Sarthe; au contraire, le Cher, la Charente, les Basses-Pyrénées, les Landes et les Hautes-Pyrénées sont ceux qui en fournissent le moins grand nombre. Ce sont les personnes qui exercent les professions libérales et les individus qui n'en ont aucune, tels que les vagabonds, les filles publiques, qui composent la majorité des aliénés ; pour éviter la maladie mentale, il vaut mieux labourer la terre ou manœuvrer le marteau que d'écrire, de penser et de faire de la littérature.

L'idiotisme uni au crétinisme existe dans tous les pays où le goitre domine, les Hautes- Alpes, la Savoie, les Alpes-Maritimes, la Haute-Savoie.

Le recensement de 1866 a constaté 38,808 goitreux, dont 7,504 étaient en même temps crétins. Ce sont surtout les femmes qui sont atteintes de cette horrible infirmité. Rare dans l'enfance, le goitre se manifeste à l'âge adulte; il n'est pas un

obstacle au mariage et il y a autant de goitreuses mariées que de célibataires.

Le goitre n'est commun que dans les pays de montagne, on l'attribue à la qualité des eaux potables.

Les conditions normales de la statistique sur l'aliénation ont été complètement modifiées en 1870 et 1871.

Ordinairement l'aliénation est plus fréquente chez les femmes que chez les hommes; la proportion est renversée depuis ces deux dernières années; les hommes atteints d'aliénation mentale à la suite des événements politiques ont été beaucoup plus nombreux et leur nombre, à Paris, principalement, a notablement dépassé celui des femmes.

On doit à l'administration de M. Haussmann une refonte complète du service des aliénés et des idiots, et c'est sur ces nouvelles bases qu'il fonctionne actuellement encore.

Les individus atteints d'aliénation sont conduits au dépôt de la préfecture de police, où leur état est l'objet d'un premier examen; ils sont ensuite transportés en voiture à l'asile central de Sainte- Anne où ils sont examinés plus attentivement, et c'est delà qu'ils sont en suite dirigés sur Charenton, si les ressources de la famille permettent de les y entretenir, soit à la Salpêtrière ou à Bicétre s'ils sont considérés comme très-malàdes, soit enfin dans les colonies spéciales de Ville-Ëvrard et de Vaucluse, toutes deux en Seine-et-Oise, et où les

aliénés et les idiots valides sont employés à des travaux agricoles.

La maison principale de Charenton^ administrée sous la surveillance directe du ministère de Tinté- Tieur, ne reçoit que des aliénés payant une pension de 900 à 1^500 francs par an, le vestiaire du malade en plus. Il y a des boursiers nommés par le ministre.

Bicétre possède 740 lits pour les aliénés hommes. Xa Salpêtrière en réserve 962 aux femmes. Ce sont des hospices dans lesquels des lits sont réservés aux aliénés.

Sainte-Anne est une maison de dépôt et d'examen, asile départemental ayant pour annexes Vaucluseet Ville-Évrard, grands domaines appartenant au département de la Seine et dans lesquels les aliénés peuvent être utilisés aux travaux agricoles.

Il y a en outre, sans compter les maisons de santé spéciales qui retiennent les aliénés susceptibles de payer un prix de séjour considérable, une quarantaine d'asiles publics d'aliénés qui sont exploités, soit en régie, soit pour le compte des départements, soit par des particuliers qui dirigent ces asiles, à leurs risques et périls.

On sait que la discipline, dans le plus grand nombre de ces établissements, est très-sévère, et c'est par la crainte, celle de la répression par la force, que les administrations obtiennent l'obéissance de la part de leurs pensionnaires.

Pour les insubordonnés^ pour les fous furieux, les cabanons, les camisoles de force analogues à

celles dont sont revêtus les condamnés à mort; enfin un autre genre de supplice très-douloureux pour le patient et qui inspire la plus grande terreur aux aliénés les plus exaltés, celui de la baignoire de force.

C'est une baignoire ordinaire en bois, on y place le malade; un couvercle, à jtravers lequel passe le col, est assujetti sur la baignoire; il est percé d'une quantité considérable de trous de vrille ; l'aliéné a été placé dans la baignoire entièrement vide, un seau d'eau est jeté sur le couvercle, l'eau tombe goutte à goutte et par dix mille points différents; il parait que la sensation est très-douleureuse, le patient pousse des cris épouvantables; il supplie qu'on suspende le versement de nouveaux seaux d'eau ; il promet tout ce qu'on lui demande pour éviter la continuation de ce traitement qui peut être une médication, mais qui est assurément un supplice.

La crainte de se voir de nouveau exposé au bain, maintient le plus grand nombre des malheureux aliénés dans Tobéissance et le respect envers leurs gardiens.

Il reste une question très-grave à étudier, celle de savoir s'il ne vaudrait pas mieux confier les aliénés à des familles plutôt que de les enfermer dans des asiles clos.

En Belgique on a fait, en ce sens, des expériences qui méritent d'être connues.

La loi de 18 juin 1850 a autorisé la garde et le traitement des aliénés dans la famille. Nul, toute-

fois, ne peut être séquestré même dans sa famille, si son état d'aliénation mentale n'est pas constaté par des médecins désignés, Tun par les parents du malade, l'autre par le juge de paix, qui doit luimême personnellement s'assurer de l'état de Taliéné et renouveler ses constatations au moins une fois 1;ous les trois mois.

Indépendamment de ses visites personnelles, le

juge de paix doit se faire remettre semestrielle*

naent un certificat de la famille aussi longtemps que

dure la séquestration, et il fait visiter le malade

par tel médecin qu'il juge utile d'envoyer.

Les établissements d'aliénés autorisés sont visités à des jours indéterminés, une fois au moins tous les six mois, par le bourgmestre, tous les trois mois par le procureur du roi, tous les ans, par le gouverneur de la province ou un membre du grand conseil.

Il y a, en outre, un comité d'inspection permanent à côté de chaque établissement.

A la tête des maisons d'aliénés, il faut citer la colonie de Gheel qui n'a d'analogue dans aucun autre pays, et qui comptait, en 1860^ plus de 800 pensionnaires. A Gheel les aliénés sont laissés en liberté et confiés à des nourriciers qui en prennent soin.

C'est un comité permanent de surveillance qui pourvoit au placement des pensionnaires.

Il choisit le nourricier sur une liste dressée sévèrement chaque année par les soins du comité luimôme. Les personnes autorisées à recevoir des

aliénés sont divisées en deux catégories : les hôtes et les nourriciers; on entend par hôtes les habitants de la commune qui ont obtenu l'autorisation de recevoir chez eux, en pension, des aliénés payant au moins 25 francs de plus que le minimum fixé pour les indigents.

On entend par nourriciers les habitants de la commune autorisés à recevoir des aliénés au prix minimum de la pension.

Les parents, les tuteurs ou les administrations charitables qui veulent placer leurs malades ne payant que le minimum de la pension, sont tenus de laisser le choix du nourricier au comité permanent, lequel, dans ce cas, assume la responsabilité du régime auquel sera soumis le pensionnaire ; les nouveaux arrivés sont autant que possible placés en suivant le tour de rôle d'inscription dans le classement général.

. Il est établi à Gheel une infirmerie pour les hommes et une autre pour les femmes, auxquelles sont annexées un certain nombre de cellules d'observation et de traitement. Avant d*être confié au nourricier, l'aliéné est mis en observation à l'infirmerie, et visité par les médecins, qui fixent la durée de la quarantaine, et qui peuvent même en dispenser le malade chaque fois que la mesure est possible.

Le gouvernement belge arrête chaque année le taux de la journée d'entretien des pensionnaires des établissements d'aliénés. Pour ceux qui ne sont pas indigents, le prix de la pension reste déterminé librement entre les intéressés.

Pour les indigents, le taux de la journée a été fixé de 65 centimes à 1 francs 40 centimes suivant les établissements.

Gheei est toujours Tétablissentent modèle qui est, en Belgique, désigné comme exemple à suivre.

On a à peu près généralement abondonné les moyens de coercition barbares qu'on employait jusqu'alors contre les aliénés. L'expérience a démontré qu'il est possible de respecter la liberté d'infortunés presque toujours inoffensifs. La commune de Gheel, située à peu de distance de Bruxelles, comprend une petite ville d'environ 3^000 âmes et dix'sept hameaux disséminés dans les campagnes. Là, depuis un temps immémorial, s'est établi chez les habitants la coutume de recevoir en pension des aliénés qui vivent au sein des familles, en plein état de liberté.

En ce moment, on en compte plusieurs centaines; environ 800, dont près d'un tiers, les plus aisés et les plus tranquilles, habitent la ville, et dont le reste est disséminé dans la campagne.

Il y a quatre catégories de malades qui ne peuvent être admis à Gheel: les monomanes de suicide, d'assassinat, d'incendie et ceux dont les manies troubleraient la décence publique. Le prix ordinaire de la pension annuelle est de 240 à 275 irancs.Toutefois, le prix peut être de beaucoup plus considérable si le malade exige un ordinaire particulier et des soins exceptionnels. Les fous pensionnaires sont admis à la table de leurs nourriciers et vivent dans l'intimité de la familld. Il est interdit

de les forcer à travailler; mais, pour la plupart, ils se livrent au jardinage, à la culture, exercent le métier qu'ils connaissent, de sorte que les sept huitièmes environ sont occupés utilement. Enfin, ils prennent part aux distractions, aux fêtes publiques, sans que personne éprouve vis-à-vis d'eux ni répulsion, ni crainte. Comme ils jouissent d'une liberté réelle, comme ils ne trouvent devant eux ni obstacles, ni murailles pour les empêcher de fuir, ils ont rarement Tidée de conquérir une liberté plus étendue par la fuite. Quand Tun d'eux a tenté de s'évader, on se borne à lui mettre aux pieds de légères entraves^ des chaînettes de trente centimètres de Iqng, qui ne l'empêchent pas de circuler librement. En un mot, Taliéné. mène dans cette colonie une existence douce, calme, entourée de soins affectueux et bienveillants, ce qui a fait surnommer Gheel le Paradis des fous.

En général, en Belgique, on envoie les fous à Gheel, comme dans un dépôt d'incurables, lorsqu'on a épuisé vis-à-vis d'eux les ressources de l'art de guérir. C'est ce qui explique pourquoi la proportion des guérisons n'y est pas de beaucoup supérieure à celle qu'on constate dans les asiles fermés. Quant à la mortalité, elle est beaucoup moindre. Ainsi, à Gheel, elle est de 5 à 8 pour 100, tandis qu'à Charenton, elle est de 15 pour 100; à la Salpêtrière et à Bicêtre, de 18 à 20 pour 100. Un service médical, composé d'un médecin-inspecteur et de quatre médecins, est attaché à k colonie, OÙ se trouve également une infirmerie dans laquelle

Ton transporte les malades qui ont besoin de bains, de douches, de soins particuliers.

Ce système décolonisation pour les aliénés, dont

les heureux résultats sont incontestables, a été

intronisé à New -York par le D^ Parigot; en

Espagne, par le D' Pujadas; en Autriche , par le

D'Mundy. En 1832, le D' Labitte a tenté de Fin-

troduire en France. Il a fondé près de Glermont

(Oise) un asile privé qui comptait^ en 1861,

1,227 malades. Dans cet asile les malades sont

soumis à un stage, après lequel on les envoie aux

champs ou dans des ateliers. La colonid de Fitz-

James est uQe sorte d'exploitation agricole, non

murée, où les aliénés agissent librement sous la

surveillance de gardiens attentifs et intelligents.

C'est évidemment l'exemple de la Belgique et le succès de Gheel qui ont déterminé Tadministratiou française à organiser l'établissement de Sainte-Anne à Paris, et à acheter les vastes domaines de Ville- Kvrard et de Vaucluse, dont les dépendances sont très-vastes et sur lesquelles un très-grand nombre d'aliénés pourront être employés à des travaux agricoles. Ce que devrait, d'ailleurs, faire partout^ en France, l'autorité administrative, ce serait des efforts persistants pour que les aliénés non agressifs et les idiots calmes restassent dans leurs familles et dans leurs communes, dût-on indemniser les parents pauvres qui conserveraient leurs proches; l'attribution de secours aux filles mères a été une excellente amélioration ; celle de secours aux pa-^ rents des aliénés et idiots indigents qui conserve-

raient leurs malades serait à la fois une bonne mesure au point de vue sodal et une économie pour le budget des départem^its.

On a parlé d'exemples importants d'individus enfermés dans des asiles d'aliénés sans qu'ils fussent aucunement atteints d'aliénation mentale. Nous n'avons pas besoin de répéter les noms, ils sont dans la mémoire de tous; mais de pareils faits deviendraient impossibles, si au lieu d'asiles d'aliénés enlièrement clos, nous adoptions le système de la Belgique, celui de la mise dans des colonies libres de tous les aliénés, et celui de la surveillance permanente des maires, des procureurs de la République et des comités permanents, s'occupant des aliénés, et surtout si on imposait au juge de paix l'obligation de visiter personnellement, au moins quatre fois par an, tous les aliénés domiciliés dans son ressort.

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