‹ Les portraits de l'enfantChapitre 125 sur 161 · HÉLÈNE M.-V., PAR CH. MORE AU-VAUTHIER · texte numérisé non relu

HÉLÈNE M.-V., PAR CH. MORE AU-VAUTHIER

Renaissance italienne a daigné

voler jusqu'à nous, et nous le retrouverons, toujours vivace, gracieux et plein de rires, dans l'œuvre exquise et admirable de Baudry.

En revanche, un défaut a gagné la peinture française. Les petits maîtres du siècle dernier qui avaient le tort de viser à l'esprit ont été dépassés, et l'enfant a été entraîné dans un genre littéraire où l'on a exploité en lui une source de sentimentalisme banal et d'antithèse facile. Gomme les gens de mauvais goût sont plus nombreux que les autres, cette peinture a été applaudie. Nous n'en parlerons pas davantage.

Si l'esprit est mauvais en peinture, c'est surtout parce qu'il est toujours un appui auquel recourt le mauvais peintre. Il n'en est pas de même pour un genre nouveau qui découvrirait peut-être ses précurseurs chez les Abraham Bosse ou chez les Hogarth : c'est l'illustration, que l'on appelle parfois improprement la caricature.

Les illustrateurs sont des improvisateurs; ils voient et traduisent vivement, mais aussi avec pénétration. Ayant la ressource du texte, ils en usent, et non sans verve. Les défauts des enfants ne pouvaient leur échapper; ils nous montrent sans pitié les désagréments du régime nouveau, de la faiblesse des parents, de la puissance des enfants. A les croire, ce pouvoir est tyrannique et Gavarni a

tracé la définitive image de V Enfant terrible. Il a, par malheur, trop souvent raison; mais il faut nous dire que ce genre ne vivant que de critiques, est porté à voir le mal et à le voir partout.

L'enfant terrible n'est en somme qu'un écho naïf de nos faiblesses. 11 n'est terrible que parce que nous sommes coupables; il nous trahit avec candeur. Il est vrai que l'enfant terrible est souvent un enfant gâté. Le mot gâté nous éclaire de lui-même sur la gravité du mal : nous rendons nos enfants inférieurs, et parfois irrémédiablement et pour la vie, en nous montrant trop faibles avec eux. La langue française a créé des mots magiques qui, avec le simple secours de quelques lettres, sont des avis féconds, des renseignements définitifs. En même temps qu'elle nous révèle le danger d'être faible en nous rappelant que nous gâtons nos enfants, la langue française nous apprend que notre devoir est d'élever nos enfants. Et ce mot dit tout. Notre vie auprès d'eux doit être une perpétuelle aspiration vers les beautés supérieures, vers celles qui sont idéales et vers celles qui sont réelles. Et par un retour admirable, les parents, comme nous l'avons vu, s'élèvent eux-mêmes en élevant leurs enfants; de sorte que par

ce rayonnement de grâce s'affirme une fois de plus cette loi éternelle que l'enfant est l'image de la Divinité sur la terre.

Au point de vue de l'exécution matérielle, jamais la peinture n'a présenté une variété aussi grande que de nos jours. Depuis cent ans, nous avons vu mettre en pratique toutes les formules imaginables parmi celles qui touchent la couleur comme parmi celles qui concernent le dessin ou qui regardent plus particulièrement la

MEDAILLON, PAR DAGONET.

facture. La mode a été tour à tour de voir rouge, de voir blanc, de voir bleu, de voir jaune et même de ne pas voir du tout; on a empâté, on a frotté, on a visé à l'habileté, on a recherché la maladresse; les uns ont rêvé d'une matière homogène, d'autres ont, par touches longues et hachées, imité le canevas des tapisseries; plusieurs ont barbouillé leurs sujets d'embu et de fumée. Nous avons eu les pointillistes, même les tachistes; la peinture a été claire et pâle, elle tendrait à devenir, depuis peu, sombre jusqu'aux ténèbres. Les portraits d'enfants ont traversé ces aurores et ces crépuscules.

Il est même arrivé cette singularité que les enfants en personne se sont vu

AUJOURD'HUI. 32i

traiter en artistes. Par lassitude des formules connues, par horreur de tout ce qui dénote une instruction quelconque, un amateur, M. Toulouse Lautrec, a fait une collection de dessins d'enfants.

Cette idée de collection est typique ; elle mérite de nous arrêter un instant. De nos jours, l'instruction d'art est médiocre; un jeune artiste passe quelques mois dans un atelier d'élèves où il n'apprend pas grand'chose et

quand il en sort il se croit capable . - - - —

de produire. Sentant néanmoins buste d'enfant, par daupt.

-, , , Collection de M. X.

son ignorance, il s attache —

comme pour se défendre soi-même — aux œuvres maladroites, admire la naïveté et finit à ce genre d'enthousiasme dont l'expression la plus significative est la collection susdite.... Ceux-là disent que la naïveté est précieuse, que l'instruction la déflore et la gâte, que plus on est instinctif, plus on est capable d'œuvres distinguées. L'erreur est énorme. Il en est du développement d'un talent comme du développement d'un être humain; après les grâces naïves de l'enfance, il y a les fanfaronnades exagérées de l'âge ingrat, qui en art est le « chic ». Mais si le développement se poursuit normalement, si le talent est assez robuste pour atteindre à sa complète croissance, le bel épanouissement de la maturité arrive, et, avec lui, se présentent les manifestations saines, vigoureuses et durables.... Et, il n'y a pas à dire, cela vaut mieux que les gaucheries du jeune âge.

En somme, ces recherches, ces essais, ces révolutions ont donné de curieux résultats, et nous ne nous plaignons pas de la variété du spectacle. Mais est-ce que tout cela est bien sérieux? Sommes-nous en progrès sur les vieux maîtres? Est-ce que nous avons de plus beaux portraits d'enfants que les Espagnols, que les Flamands, même que les Anglais du xvme siècle? Assurément non! Nos grands maîtres du siècle, Ingres et Delacroix, se sont peu occupés de l'Enfant. Nous ne pouvons mettre en avant que des portraits de maîtres de moindre rang. Et dans ce cas, Baudry est le plus brillant, le plus ému, le plus moderne, le plus original de nos derniers peintres d'enfants. Sa facture, avec une exquise

fraîcheur, a toute la nervosité d'une époque agitée, inquiète, où l'enfant précoce voit et comprend avant l'âge.

Il est aussi notre dernier et charmant traducteur du putto italien. Dans ses décorations de l'Opéra, il a bien exprimé le caractère de notre art moderne. Voyez les yeux de ces enfants, vous n'en verrez pas de semblables chez les petits génies des âges antérieurs; ils annoncent une âme très ouverte, qui regarde en avant avec passion, qui veut savoir et connaître, qui, convaincue de la puissance

de ses ressources, se lance éperdument dans toutes les fantaisies, toutes les recherches, toutes les ambitions : enfant très éveillé, mais enfant de civilisation excessive. La marche était fatale, il fallait arriver là, c'était le développement normal des arts.

De fâcheux préjugés éloignent en général le public de la sculpture comme art du portrait. On lui reproche sa monochromie, sa tristesse, la faiblesse de ses ressources devant les chairs roses, devant les cheveux blonds.

Quelques-uns ont tenté de

I \ [ répondre en polychromant la

la lecture, par GAVARNi. statuaire. Ils nous paraissent

(Lithographie de la série des Études d'Enfants.) ' .

s'être égarés. Ils ont fait la double erreur de donner aux critiques plus de poids en les prenant au sérieux et de diminuer un art qui peut se suffire à soi-même et n'a besoin d'aucun secours étranger. Ceux qui disent que les Grecs coloraient leurs statues, que les Gothiques peignaient leurs bustes ne prouvent rien. Les Gothiques, les Grecs eux-mêmes ont pu se tromper. Et puis les raisons des Grecs pour peindre leurs statues ont pu être tout à fait dépourvues d'intentions esthétiques: ils ont pu simplement vouloir atténuer la crudité du marbre au soleil. Paul de Saint-Victor leur attribuait le désir d'impressionner davantage les foules en donnant aux statues des dieux et des déesses plus d'apparence réelle, et il appelait cet usage un truc de sacristie. En tout cas, une statue monochrome

A UJOURD'HUI.

aura plus de distinction et de supériorité artistique dans sa pâleur uniforme que si un coloriage donne un ton de chair à ses chairs, de vêtement à ses vêtements. Atteindre l'illusion n'est pas le but de l'art.

Nous voudrions pouvoir présenter un beau buste d'enfant à ceux qui refusent à la statuaire les qualités iconographiques. Nous commencerions par leur faire remarquer les ressources inépuisables de cette forme en relief.

Le peintre vous a présenté le reflet de votre enfant de face ou de trois quarts, peut-être de profil, et puis C est tOUt. \ Oyez Ce génies musiciens, par paul baudrï (foyer de l'opéraj.

que le sculpteur vous promet.

Après avoir examiné la face, tournez autour de ce visage, considérez ce profil qui se transforme à mesure que vous vous déplacez. Le peintre pourrait-il vous donner, dans leur réjouissante gentillesse, tous les aspects de ce joli rebondissement du front et de la joue entre lesquels le petit nez s'efface peu à peu? Vous dites la sculpture froide! N'est-ce pas plutôt la peinture qui est froide quand elle fixe et fige cette joue irrémédiable de profil, de trois quarts ou de face. Le sculpteur la modèle toute vive et palpitante; vous en appréciez la belle ampleur à votre gré, de face, de profil, en dessus, en dessous.... Est-il plus amusant, plus original, plus varié tableau! Tournez encore, atteignez le profil perdu où la joue demeure énorme et le petit nez pointe, lointain, près de disparaître, au-dessous de l'œil qui fuit. Rien n'est charmant comme un profil perdu d'enfant dont la grâce, en laissant deviner ce qu'elle cache, a la séduction piquante des choses qui se dérobent.... Malgré tout, est-ce que jamais un peintre daignera entreprendre spécialement le profil perdu de votre enfant?... Vous l'obtiendrez du sculpteur, pour ainsi dire par-dessus le marché.... Et cette générosité ne s'arrête encore point. Vous aurez aussi la silhouette du crâne de l'enfant tout cahoté de bosses curieuses et drôles, et les bourrelets mignons de son cou....

Le sculpteur, entendez-vous bien, est aussi généreux que « le Bon Dieu » :

il reproduira votre enfant tout rond, tout plein, dodu, bien en chair. Et vous pourrez le prendre, et vous pourrez le bercer entre vos bras.

Ne riez pas : c'est un vrai plaisir. Et écoutez.

Dans nos appartements modernes, le jour arrive droit sur les joues, comme un soumet; les visages sont moitié lumière et moitié ombre. La sculpture s'éclaire fâcheusement. Mais prenez un petit buste d'enfant, approchez-le de la fenêtre, et, le penchant à droite, le penchant à gauche, le couchant, le redressant, le retournant, variez la caresse de la lumière, accentuez les

Page 1