‹ Les portraits de l'enfantChapitre 148 sur 161 · M. ALEXANDRE ET MADEMOISELLE ELSE GRANT, PAR F. HUMBERT · texte numérisé non relu

M. ALEXANDRE ET MADEMOISELLE ELSE GRANT, PAR F. HUMBERT

peintre peut parvenir a un résultat, à force de patience, de ruses et d'habileté : il lui faut surtout une grande agilité de pinceau et un coup d'œil capable de surprendre la forme et de s'en souvenir. Mais quand l'enfant est assez grand pour se rendre compte de ce qu'on désire et qu'il n'est pourtant pas assez grand pour être un peu « raisonnable », en pareil cas, des scènes curieuses se jouent autour du petit patient qui met toute sa malice à remuer, à grimacer, à rendre la tâche impossible. Les parents s'ingénient, usent de caresses, de menaces, de promesses; on assiste tour à tour à des scènes de drame et à des scènes de comédie. Le peintre, en apparence impassible, est le plus malheureux de tous. Ce qu'il a de mieux à faire est de tracer de nombreux croquis, quelques pochades peintes, et de se servir ensuite de ces renseignements de couleur et de forme pour exécuter tranquillement le portrait en ne recourant à son jeune modèle qu'à la fin, pour les dernières touches.

Un de nos meilleurs peintres d'enfants, Jacques Blanche, nous a conté com- * ment il vint à bout de son premier portrait d'enfant. Il s'agissait d'une fillette charmante, mais choyée, dorlotée, entourée de mille soins, de mille gâteries, et

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qu'une gouvernante ne quittait ni jour, ni nuit. Les parents accablaient Jacques Blanche d'interminables recommandations. Il dut promettre de ne pas fatiguer son jeune modèle et de suspendre la séance à la moindre plainte de sa part. « Elle est si délicate, si sensible! elle exige tant de ménagements! » répétaient à tour de rôle le papa et la maman. Jacques Blanche promit tout ce qu'on voulut.

La gouvernante lui amena l'enfant; il y eut une première séance, il y eut une seconde séance : la gamine avait une tenue de girouette par un vent d'orage, et les douces paroles de la gouvernante, ses observations, ses prières restaient sans effet. Le portrait n'avançait pas. Cependant le peintre, furieux de perdre son temps, s'énervait chaque jour davantage. A la troisième séance, il résolut de changer de méthode; il pria la gouvernante de se retirer sur le balcon de l'atelier : il estimait que sa présence distrayait la petite, l'empêchait de rester immobile. La gouvernante commença par refuser : elle avait ordre de ne jamais s'éloigner. Jacques Blanche insista : la porte restant ouverte, pastel, par marcel bàschet.

elle entendrait le moindre appel;

et puis n'avait-il pas lui-même promis de gâter la mignonne, d'obéir à tous ses caprices. Elle était si gentille!... La gouvernante céda, se retira.... Jacques Blanche se tournait vers la fillette pour lui dire quelque bonne parole; mais, à la pensée qu'il était seul avec ce petit être qui le narguait impunément depuis si longtemps, il oublia toutes ses promesses, il ne sut pas résister davantage à son impatience. Au risque de faire hurler l'enfant d'épouvante, il la saisit par les épaules et la regardant de près avec des yeux furibonds, il lui dit en bégayant de colère :

« Si tu remues, si seulement tu bronches..., je te... je te tue!.. Entends-tu bien,... je te tue !... »

Terrifiée, elle obéit : elle ne broncha plus; et quand Jacques Blanche appela

la gouvernante, celle-ci eut une exclamation de surprise à la vue du portrait. Il était fini.

Quand il est fini, l'auteur n'a plus que la tâche ardue de satisfaire les parents. Il y a des peintres qui, pour avoir la paix, travaillent sans laisser voir leur ouvrage ; et lorsqu'ils sont enfin satisfaits, ils poussent leur chevalet devant la famille : Voilà.

Quelques-uns font entendre que c'est à prendre ou à laisser.

« Ce n'est peut-être pas ressemblant, répond habituellement X..., mais vous avez une toile de moi, c'est-à-dire une œuvre d'art. »

D'autres demandent l'opinion des « clients », cèdent aux observations, retouchent, repiquent, « pignochent ».... Sur ce terrain, la pente est rapide. Et elle est dangereuse pour tout le monde, pour le peintre et pour les parents. Jamais ceux-ci n'obtiennent ce qu'ils veulent, parce que jamais le peintre — même avec la meilleure volonté — ne parvient à le comprendre. Et, sous les caresses du pinceau, le portrait risque de perdre ses qualités d'exécution, sans rien gagner comme ressemblance. Car c'est toujours la ressemblance qui est la pierre d'achoppement. Or, la ressemblance n'est pas seulement dans l'exactitude des traits, elle réside aussi dans l'expression de la physionomie. Et la physionomie de l'enfant est tellement mobile qu'à moins de bien connaître son modèle, l'artiste risque de lui donner une mine qui n'est pas sa mine habituelle.

Les parents emportent donc très souvent un portrait dont ils sont mécontents. Arrivés chez eux, ils le pendent dans un coin, parce qu'il le faut bien : ils en ont tant parlé! Et puis, c'est d'Un tel : ça vaut quelque chose, après tout.

La famille défile : grands-parents, oncle, tante, neveux, nièces, un défilé de sacristie..,. C'est alors que les bêtises viennent déferler en mots sonores contre la pauvre effigie de Bébé. Lui-même trouve souvent à dire son mot qui, naturellement, fait fortune....

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Après les parents, ce sont les amis. Ceux-ci, moins passionnés déjà, voient quelquefois plus clair. Us sont, en outre, très sensibles à la signature. Si le nom est connu, ils s'inclinent et servent à 'point le cliché consacré au talent de l'artiste.... Si c'est un nom inconnu, ils se tàtent, hum! s'étonnent gentiment, font la moue, se réservent : ce n'est pas mal.... Bref, il y a progrès.

Le calme renaît autour de la pauvre peinture; on l'oublie peu à peu. De

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