PORTRAITS, PAR BESNARD
voilà ceci (et dans sa glace, il considère une barbe épaisse autour des joues naguère si fraîches). Et si j'ai grandi physiquement, est-ce que, intellectuellement, je me suis... développé? Hum!... Ce qui dépendait de moi a peut-être moins bien marché que ce qui dépendait de la nature.... C'est humiliant de se dire cela. Je me suis peut-être laissé vivre trop facilement. Bast..., n'y pensons plus. »
Mais le portrait reste à sa place. Du haut de son cadre, il regarde vivre celui qui lui ressembla comme un frère. Il le voit aller et venir, rentrer et sortir, se coucher et se lever. Et peu à peu l'autre, celui qui a vieilli, prend l'habitude de le considérer comme un camarade d'enfance qui lui parle du passé.
Ce sont les parents, maintenant, qu'il lui rappelle, leurs soins, leurs tendresses, leurs souhaits, leurs ambitions. Et toujours les mêmes comparaisons entre les temps ! Et cette obsession que les années passent, passent, passent!...
Bébé grandit toujours et le voilà qui se marie. Ce sont alors, devant le portrait, de longues stations à deux, pleines de chuchotements tendres, de rires gentils, de paroles d'avenir et d'espérance.
« Dire que c'est toi !...
— Hein! un gamin comme celui-là, chérie? Comme on le dorloterait! » Et le rêve se réalise. Bébé semble descendu de son cadre. Il est là bruyant, babillard, qui chante, qui court.... Devant son Sosie, il s'arrête et s'étonne :
« Ça, papa? Mais non : c'est moi!
— C'est ton papa, mon petit. » Et les comparaisons recommencent entre les parents. « Ceci ressemble.... Cela est différent. C'est toi!... C'est moi!... C'est nous. »
Bébé II grandit et pousse sous les regards de Bébé I. Ils sont grands amis. Ils s'aiment tout plein. Bébé II grimpe sur les meubles pour se rapprocher de Bébé I et doucement, sur la toile, il lui caresse du doigt son nez de blanc d'argent réveillé de jaune et de vermillon.... Quand Bébé II est devenu plus grand que Bébé I, son cœur s'émeut tout à fait. Bébé I devient une image précieuse; il la considère longuement, il n'y touche plus, mais il la révère. Il songe que son père fut ainsi. Et cela l'étonné et l'attendrit. Il aime davantage son père à la pensée qu'il fut, comme lui, un petit garçon faible ayant besoin de soins, de surveillance, de caresses.
Et, à mesure que la vie de Bébé II marche, le portrait de Bébé I passe à l'état de fétiche. La famille défile comme jadis devant la toile. Les réflexions ont bien changé. La peinture n'occupe guère que les spécialistes qui flairent curieusement les jeux de pâte. Les parents, les amis regardent l'enfant; il semble qu'il soit vivant; on en parle comme d'un petit parent bien sage, qui ne fait pas de bruit; et on le donne en exemple aux tout petits, les derniers venus de la famille....
Bébé I est parti, parti on ne sait guère où.... Il y a des Bébé II et III et IV et davantage.
L'image, passée de mains en mains, continue d'éveiller des sourires, d'appeler des sympathies. Elle dit tendrement aux petits :
MEDAILLON, PAR LECHEVREL.
A UJOURD'HUI.
« L'ENVOLÉE, » PAR L. PRINET.
« Je fus un Bébé, il y a longtemps, longtemps, longtemps.... Je t'aurais bien aimé, si je t'avais connu.... »
Et les petits de répondre du fond de leurs petits cœurs :
« Mais nous nous connaissons, puisque te voilà.... Et nous nous aimons bien, n'est-ce pas ? »
Elle dit aux grands : « Cela te surprend de me voir si jeune, ayant été un de tes vieux parents.... C'est que le temps passe, mon ami : ne le gâche pas. »
Un jour arrive où tous les Bébé ont disparu ; la dynastie est éteinte, le dernier est allé retrouver le premier dans le pays inconnu où tout se retrouve. Mais ici-bas demeure l'image de Bébé I, et elle reste de bon conseil aux générations nouvelles. On lui sourit toujours. On dit : « Nous avons trouvé ça dans une vente ou dans un grenier. » On constate que la peinture est en bon état et que le peintre était homme de talent. « Un tel, vous savez : il a quelque chose au Louvre.... Et est-il gentil, ce gamin!... Un petit ancêtre.... »
On s'intéresse à l'inconnu. On se rappelle qu'en son temps il arriva telles et telles choses; on pense : « Il était peut-être ici, peut-être là. Il dut avoir aussi ses joies et ses tourments, le pauvre enfant. »
Il entre dans l'existence de ses hôtes. On l'aime. A mesure que l'on vieillit, on s'attache davantage à cette image. Souriante, accueillante, elle a les qualités des œuvres d'art : elle est facilement de l'avis des gens. Aucun trouble, aucun dissentiment de caractère ou d'intérêt ne vient rompre cette affection idéale. Une vie monotone, une vie d'idole sommeille dans la peinture.
Et de la sorte, le portrait du petit enfant va d'âge en âge, animé d'un souffle vague, mais persistant et sympathique, qui lui conquiert les cœurs, par delà les années, par delà les siècles
Parents, demandez aux peintres, aux sculpteurs, les portraits de vos enfants : vous leur donnerez ici-bas la vie éternelle....