‹ Les portraits de l'enfantChapitre 43 sur 161 · X 1 1 X PHILIPPE II ET DON JUAN D AUTRICHE, FILS DE CHARLES-QUINT · texte numérisé non relu

X 1 1 X PHILIPPE II ET DON JUAN D AUTRICHE, FILS DE CHARLES-QUINT

tableau commandé par les Baffi par le titien.

. Rome, — Galerie Corsinî.

pour l'église des franciscains

d'Urbin, le Santi copie de nouveau son fils, alors âgé de trois ans, et lui fait tenir le personnage de l'un des anges du tableau. A neuf ans, Raphaël, une fois de plus, inspire son père et devient le petit Saint Jean qui accompagne la Vierge glorieuse du musée de Berlin.

Enfin, le Santi exécute, à Cagli, une peinture dans la chapelle de Pietro Tisani où le petit Raphaël représente l'ange de gauche qui, dans cette fresque, se tient aux pieds de la Vierge. C'est la dernière fois que le père recourt à son fils. Toutes ces traditions ont pour nous un double intérêt ; elles nous montrent, comme nous l'avons dit, le futur peintre chrétien vivant déjà dans le monde divin qu'il doit transformer. Elles nous montrent aussi combien nous avons le droit de considérer le petit peuple des anges et des Jésus comme une copie de l'enfance contemporaine, à peine idéalisée.

L'iconographie du maître ne s'arrête pas là. Elle suit la marche historique, normale, celle que nous voyons suivre à l'image de l'Enfant. Après avoir été élevé au type général, pour ainsi dire impersonnel, des petits anges, du petit Saint Jean, du petit Jésus, Raphaël a l'honneur d'être étudié dans son individualité propre. La galerie Borghèse, à Rome, possède un portrait d'enfant attribué à

Timoteo Vitti, qui serait celui de Raphaël vers l'âge de dix ans, à l'époque où il perdit son père. Il va devenir à son tour un artiste, un peintre, et c'est à luimême que nous devons le dernier portrait qui le représente dans sa jeunesse. Ce dessin, tracé au crayon noir rehaussé de blanc, est conduit avec élégance et modelé avec délicatesse : il nous montre un jeune homme de seize ans et paraît authentique.

Maintenant, Raphaël est préparé pour son œuvre ; il lui suffira de s'inspirer de son passé pour parfaire son avenir. Quand il voudra représenter Jésus, il n'aura qu'à se reporter vers sa jeunesse et se voir petit enfant, posant pour son père et jouant avec innocence le rôle divin du fils de Marie. Il se rappellera sa mère qui le berçait dans ses bras comme la Madone, son père attentif et s'appliquant à l'exécution d'une œuvre qui allait donner du pain à sa famille.... Et ces souvenirs lui suggéreront une traduction plus humaine de la Sainte Famille.

Pourquoi n'aurait-il pas, en effet, obéi à l'image qui hantait sa mémoire, encore plus qu'à la volonté réfléchie d'exprimer une idée nouvelle, de rendre Jésus plus accessible à tous? Il arrive si souvent à l'homme supérieur d'être entraîné par son œuvre plus loin qu'il n'avait d'abord voulu Raphaël a peutêtre été, comme la frégate, cet oiseau que ses ailes énormes élèvent très haut, si haut, qu'il n'a plus qu'à les étendre et, immobile, à se laisser emporter par le vent.

Le nouveau-né, dans les tableaux des maîtres antérieurs à Raphaël, avait été plus pétri d'infini et de mystère. L'Innocent y paraît si frêle, si pur, que la Vierge elle-même tremble de l'approcher et l'adore de loin, à genoux. Ces maîtres le montrent, à peine né, encore tout près des limbes. A mesure que l'art progresse et s'élève, l'artiste descend sur la terre; Filippo Lippi, Filippino, son fils, nous présentent l'enfant plus fort, plus précis. Dans l'Adoration des Anges, il est charmant. Mais le Pérugin est peut-être celui qui devrait satisfaire les âmes pieuses. Son Bambino est à la fois idéal et humain ; il est moins vague que chez ses prédécesseurs et moins précis que chez Raphaël. C'est bien le « divin poupon », comme l'appellera saint François de Sales. Chez Raphaël, après une courte imitation du Pérugin, la transformation est complète.

Les prédécesseurs de Raphaël aspiraient surtout à l'idéal religieux ; ils étaient encore plus soucieux de sentiment divin que de beauté physique, mais leur conscience d'art était extrême, de sorte qu'il leur arrivait de présenter le surprenant ensemble d'une image à la fois très réelle et tout à fait céleste. Leur Vierge et leur Bambino, très richement vêtus, trônent isolés dans des milieux imagi-

EN ITALIE

FRAGMENT DU TABLEAU « LES DISCIPLES d'eMMAUS », PAR P. VÉRONÈSE. Musée du Louvre.

naires, en dehors de l'humanité; chez les derniers venus, la mère s'attendrit pourtant, mais elle reste encore lointaine, figée dans une pose de rêverie hiératique.

Devant ces images luxueuses, Savonarole s'écriait :

« Je dis qu'elle était vêtue simplement, comme une pauvre femme. »

Raphaël vint. Il rejeta le riche décor qui affirmait trop lourdement leur essence divine et les éloignait de nous. Il les plaça dans un intérieur humble, presque pauvre, mais nullement misérable. Il fit de la Vierge une mère, du Bambino un enfant, et auprès de l'enfant qui joue, de la mère active et affectueuse, il plaça le père attentif, qui veille. Il les surprit dans l'intimité familiale. Il exagéra leur simplicité : la Vierge à la chaise porte un costume de paysanne, et la Vierge Aldobrandini est vêtue en bohémienne. Ils sont vivants, accessibles à tous; ils sont vraiment descendus sur la terre.

Mais par le style de son exécution, l'âme qu'il souffle à son oeuvre, il fit de ce groupe une magistrale création. Ils furent moins divins, mais s'élevant par delà les siècles au-dessus de toutes les œuvres humaines, ils devinrent l'adorable et éternelle image de la Famille, le portrait de l'Homme dans sa jeunesse, la définitive et suprême effigie de l'Enfant. Et le christianisme a la gloire d'avoir

inspiré cette représentation de ce qu'il y a de plus précieux, de plus durable et de plus sûr dans l'humanité : la famille ; de plus pur dans la vie de l'homme, son enfance.

Dans la suite de cette étude, nous rencontrerons des artistes qui nous confieront, avec précision, le type exact des enfants de leurs contemporains, mais nous ne retrouverons plus un tel degré d'élévation. L'enfant de Raphaël plane au-dessus de tous les âges, dans une auréole de charme ineffable. Nulle image plus féconde, plus capable d'exalter et de rassurer les hommes ; elle inspire de radieuses pensées.

L'homme naît : il est dieu ! Il est dieu par son mystère, par sa grâce et par sa pureté. En chaque enfant se renouvelle la venue de Jésus sur la terre. Devant cette faiblesse, le père défaille et tombe à genoux. Il tremble ; il se souvient.... Il se souvient qu'il fut enfant, qu'il fut fragile, qu'il fut divin. Il regrette son innocence, il a honte de lui-même, il se reconnaît sauvage et barbare!... Mais il se souvient aussi qu'il fut accueilli de même, qu'il fut reçu par un père tremblant, par une mère ravie. Et son cœur s'illumine d'une lueur soudaine.... Il comprend l'insondable amour qui recueillit son petit corps vagissant ; il reconnaît, il voit la splendeur radieuse de cette beauté : l'amour paternel. Au feu qui le brûle, à l'ivresse qui le transporte, il devine ce que dut être l'invisible réseau

fait d'affection et de tendresse qui entoura sa venue, son enfance Et il se

dresse, transporté d'un fervent et sublime espoir; et il se dit : « Je suis un frêle, un petit enfant. Le Créateur est mon père.... Il est éternel: sa bonté doit être infinie !... »

Mais cet enfant n'inspire pas seulement l'espoir en l'au-delà. Il est le conseiller terrestre, le principal personnage de cette apothéose de la famille qui, dans son intime communion, attribuait à chacun sa place, ses devoirs.

Auprès de l'enfant, Raphaël mit d'abord la mère, puis, au second plan, le

père : la mère qui soigne et qui élève, le père qui veille aux contingences extérieures, à la sûreté, au repos de tous. Mais, avant tout, il présenta l'être frêle et divin qui, venu des limbes, apporte ici-bas un reflet de Dieu. Il montra que non seulement l'enfant est l'homme futur, et qu'en cela il commande le respect et l'attention, il montra qu'il est aussi le lien, qu'il est le noyau de l'humanité, que c'est à se pencher sur cette pure image de l'au-

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