‹ Les portraits de l'enfantChapitre 87 sur 161 · LE MODÈLE · texte numérisé non relu

LE MODÈLE

Sous l'ancien régime, l'enfance n'était assurément pas gâtée. On ne voit de véritables soins qu'autour des fils des rois de France ; et ces soins ne relevaient que de l'étiquette et de la parade; ils étaient absolument étrangers à la médecine et à l'hygiène. Aussitôt après sa naissance, le Dauphin, déposé sur un plat d'argent, était porté dans ses appartements sous la conduite d'une nombreuse escorte commandée par le capitaine des gardes du roi. On le couchait dans son berceau et le noble bébé recevait sa première visite dans la personne du grand maître des cérémonies qui venait déposer sur ses langes les insignes de l'ordre de Saint-Louis. Quelques jours plus tard, une autre cérémonie consistait à passer au nouveau-né sa première chemise.

Pour Louis XIII, ce fut une huguenote, sœur du roi Henri IV, la duchesse de Bar, qui présenta la chemise. Comme il fallait, à ce moment, faire le signe de la croix, la duchesse se pencha vers la « remueuse » et lui dit en souriant :

« Faites donc pour moi le signe de la croix, je ne sais pas le faire. »

A la naissance de Louis XIV, le pape voulut fournir les premières chemises du futur roi de France « pour témoignage qu'ille reconnaît fils aîné de l'Église ». Les langes bénits par le Saint-Père remplissaient trois caisses fermées par des serrures d'argent. Cet usage fut dès lors consacré. A la naissance de chaque Dauphin, le nonce venait en grande cérémonie à Versailles et, reçu par la maison du roi, il se rendait à travers le palais jusqu'au sérénissime berceau sur lequel il étendait les langes que le prince devait toucher de la main.

Une seule nourrice n'étant pas jugée suffisante pour la garde et les soins d'un enfant royal, on lui donnait des nourrices suppléantes, des berceuses ou remueuses", des gouvernantes et des sous-gouvernantes, des femmes de chambre, des maîtres d'hôtel, des valets, des officiers et des chambellans. Charles VIII eut un fils, Charles Orland, qui avait une maison de quatre-vingt-seize personnes. Cette nombreuse garde n'empêcha pas le pauvre petit, né le 8 septembre 1402, de mourir le 16 décembre 1495. Sous Louis XIV, la maison d'un Dauphin disposait d'un moins nombreux domestique. Celle du duc de Bourgogne s'élevait à trente-deux personnes, ce qui n'était pas non plus misérable. Un chapelain, chaque jour, disait la messe dans la chambre du Dauphin. L'armée était appelée aussi à lui fournir une garde d'honneur qui comptait plusieurs régiments se distinguant des autres par leur équipement et leurs drapeaux. Enfin le royal bébé avait ses armes qui étaient d'or, au dauphin d'azur, crêté, oreillé, barbelé de gueules. Il portait les armes de France écartelées avec les siennes. L'écu était

EN FRANCE

entouré des colliers du Saint- Esprit et de Saint-Louis. Quatre dauphins surmontaient la couronne royale et soutenaient une fleur de lis.

FRANÇOIS II EN l5ÔO.

Dessin de François Clouet. (Bibliothèque nationale.)

Quand il atteignait l'âge de sept ans, le jeune prince, qui jusque-là portait des lisières et avait une chambre et des meubles matelassés, passait des mains des femmes entre les mains des hommes. Mme la gouvernante et tout le personnel féminin cédaient la place à M. le gouverneur, à M. le précepteur et à un plus important personnel. Nous lisons dans le Mercure de France de février 171 7, de longs détails sur ce sujet.

« Le 14, le Roy (Louis XV, âgé de sept ans) étant habillé, les officiers de garde-robe demandèrent s'il souhaitait qu'on lui remît ses lisières. Le Roy répondit que non. Mme la duchesse de Ventadour, sa gouvernante, répliqua :

« Le Roy se tient tout droit et marche si sûrement que je n'ai pas dessein qu'on les lui remette. »

Le petit roi s'attendrit, embrassa la duchesse qui allait le quitter, puis se cacha derrière son chapeau afin de ne pas laisser voir ses larmes. Mais il fut bien vite distrait par les cérémonies ordinaires du service des hommes, par les gardes, les officiers, les gentilshommes, les grands seigneurs qui ne cessaient de lui faire cortège, dès son réveil.

Aux enfants que ce beau décorum émerveillerait et rendrait rêveurs, nous dirons qu'une mère tendre et attentive vaut mieux que tout cela.

Comme preuve nous donnerons ce passage du Journal de Barbier (1750) :

« Il y a des heures pour remuer l'enfant, trois ou quatre fois dans la journée. Si l'enfant dort, on le réveille pour le remuer. » (Il faut bien, n'est-ce pas, que la

remueuse fasse son service; en outre, Barbier néglige de dire que le médecin devait être présent quand la remueuse berçait le Dauphin.) « Si, après avoir été changé, il fait dans ses langes, il reste ainsi trois ou quatre heures dans son ordure. » (Quand on a une personne attachée à un service spécial, cette personne ne peut être toujours là. Pour le roi lui-même, deux porte-chaises, chargés de vérifier et de vider l'objet de leurs fonctions, faisaient, chaque matin, leur service en habit de velours et l'épée au côté — charge qui rapportait 20 000 livres par an.) « Si une épingle le pique, la nourrice ne doit pas l'ôter; il faut chercher et attendre une autre femme. L'enfant crie dans tous les cas, il se tourmente et s'échauffe, en sorte que c'est une vraie misère que toutes ces cérémonies. »

Et le bon chroniqueur déclare : « C'est un miracle d'élever un prince et une princesse. » On aurait peine à ne pas être de son avis.

Quand ils sont plus grands, ils ne sont pas plus heureux. Louis XIII enfant s'écriait :

« J'aimerais mieux qu'on ne me fist point tant de révérences et tant d'honneur et qu'on ne me fist point fouetter. »

Héroard, médecin du fils de Henri IV, nous a laissé un journal qui est le

fidèle et naïf relevé des détails les plus insignifiants de l'enfance du Dauphin. On y voit que la peur du fouet poursuivit le pauvre petit jour et nuit. I avait des raisons pour redouter les coups. Henri IV écrivait, le 14 novembre 1607, la lettre suivante à Mme de Montglat, gouvernante du Dauphin :

« Je me plains de vous de ce que vous ne m'avès pas mandé que vous aviès fouetté mon fils; car je veulx et vous recommande de le fouetter toutes les fois qu'il feral'opiniastre ou quelque chose de mal : saichantbien, par mo}rmesme, qu'il n'y a rien au louis xiii enfant. monde qui luy face plus de pro-

Statuette émaillée. École de Bernard Palissy.

(Musée du Louvre.) fict que cela. Ce que je recognois

EN FRANCE

par expérience m'avoir profité, car estant de son aage, j'ay esté fort fouetté; c'est pourquoy je veulx que vous le faciès et le luy faciès entendre. »

Henri IV fut obéi. Le journal d'Héroard serait un insipide galimatias s'il n'était relevé par les amusants contrastes de la vie de cet enfant que l'on voit tour à tour fouetté, proclamé roi par le Parlement, fouetté, couronné à Reims et toujours fouetté. A vrai dire, la France fut, durant quelques années, gouvernée non par un sceptre, mais par un martinet.

Le 3 août 1606 (il était né en 1601), en se couchant, il dit à Mme de Montglat : « Mamanga, me donnez pas le fouet

demain matin. » Elle lui répond : « Monsieur, je vous ai promis que vous ne l'aurez point. — Oh! je sais bien que si; vous me ferez dire mes quadrains des quatrains moraux de Pibrac) et puis vous direz : « Ça, troussons-nous ! »

On avait même de maladroits procédés d'intimidation comme de le faire menacer par un blanchisseur qui parlait « de le mettre dans un sac » ; par un maçon qui faisait mine de l'emporter dans sa hotte; par un serrurier qui, brandissant une tringle, lui criait : « Voilà de quoi j'embroche les opiniâtres! » Ou bien on « abaissait une poignée de verges attachée à une ficelle, sous la cheminée. L'on lui faisait croire que c'était un ange qui les portait du ciel ».

En tout cas, le digne médecin ne dit pas un mot de la fameuse visite de l'ambassadeur d'Espagne à Henri IV; du mot célèbre : « Etes-vous père, monsieur l'ambassadeur? » de la scène de famille qu'Ingres représenta dans son tableau : Henri IV jouant avec ses enfants. La scrupuleuse fidélité d'Héroard ne lui aurait pas laissé négliger cet événement. Il faut donc ne voir là qu'une des nombreuses légendes dont bénéficia la mémoire du roi Henri IV.

Cette éducation à la fois violente et faible eut les résultats qu'elle méritait.

LE DUC DE BOURGOGNE, PETIT-FILS DE LOUIS XIV, ENFANT. Fragment du tableau peint par Mignard. (Musée de Versailles.)

Après avoir été un enfant peureux et battu, Louis XIII devint un homme toujours dominé, chez qui l'habitude de la contrainte était devenue incurable.

Louis XIV fut au contraire tout à fait négligé et il prouva lui-même que cette négligence valait mieux que des soins maladroits.

« Le roi, écrivait Mme de Maintenon, me surprend toujours quand il me parle de son éducation. Ses gouvernantes jouaient tout le jour et le laissaient entre les mains de leurs femmes de chambre, sans se mettre en peine du jeune roi, car vous savez qu'il a régné à trois ans et demi. Il mangeait tout ce qu'il attrapait, sans qu'on fit attention à ce qui pouvait être contraire à sa santé. Si on fricassait une omelette, il en attrapait toujours quelque pièce que Monsieur et lui allaient manger dans quelque coin. Sa compagnie ordinaire était une petite fille de la femme de chambre des femmes de chambre de la Reine. Il l'appelait la reine Marie, parce qu'ils jouaient ensemble à ce qu'on appelait à la madame. Il lui faisait toujours faire le personnage de la reine, lui servait de page ou de valet du pied,... »

La négligence dont était entouré Louis XIV ne venait pas de ce que la faveur de l'éducation par les verges eût cessé. Le fouet et le martinet étaient encore en honneur, puisque la reine Anne d'Autriche voulut un jour en user à l'égard de Philippe, duc d'Anjou, frère du roi, qui pourtant était alors un jeune homme de dix-sept ans. Elle ordonna au maréchal du Plessis-Praslin de lui donner le fouet. Le gouverneur n'osa exécuter cet ordre, et bien lui en prit, car le jeune duc dit à sa mère que s'il avait été touché par le maréchal, il lui aurait « donné de son épée au travers du corps ».

Bien qu'il n'ait pas eu à redouter les corrections, Louis XIV enfant ne fut pas

plus choyé pour cela. Pierre de La Porte, valet de chambre du roi, dit dans ses Mémoires : « La coutume est que l'on donne au Roi tous les ans douze paires de draps et deux robes de chambre, une d'été et l'autre d'hiver; néanmoins je lui ai vu servir six paires de draps trois ans entiers, et une robe de chambre de velours vert doublée de petit-gris servir, hiver et été, pendant le même temps, en sorte que la dernière année elle ne lui venait qu'à la moitié des jambes. Et pour les draps, ils étaient si usés que je l'ai trouvé plusieurs fois les

LOUIS XV ENFANT. MEDAILLE FRAPPÉE A L'OCCASION DE SES FIANÇAILLES AVEC L'iNFANTE D'ESPAGNE.

Louis XIII devint un homme tourainte était devenue incurable.

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La négligence dont était entouré Louis XIV ne venait pas de ce que la faveur de l'éducation par les verges eût cessé. Le fouet et le martinet étaient encore en honneur, puisque la reine Anne d'Autriche voulut un jour en usera l'égard de Philippe, duc d'Anjou, frère du roi, qui pourtant était alors un jeune homme de dix-sept ans. Elle ordonna au maréchal du Plessis-Praslin de lui donner le fouet. Le gouverneur n'osa exécuter cet ordre, et bien lui en prit, car le jeune duc dit à sa mère que s'il avait été touché par le maréchal, ii lui aurait « donné de son épée au travers du corps ». *

Bien qu'il n'ait pas eu à redouter les corrections, Louis XIV enfant ne fut pas

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LOUIS-ALEXANDRE DE BOURBON, COMTE DE TOULOUSE, TROISIÈME FILS DE LOUIS XIV ET DE MADAME DE MONTESPAN, EN HABIT DE NOVICE DU SAINT-ESPRIT. Peinture anonyme de la Galerie de Chantilly.

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jambes passées à travers, à cru sur le matelas. Et toutes les autres choses allaient de la même sorte.... »

N'est-il pas à la fois intéressant et nécessaire d'évoquer cette silhouette du Dauphin, de comparer aux portraits officiels des peintres cette piteuse tournure du futur Louis XIV, tel qu'il apparaissait à ses intimes et à son valet, dans sa robe de chambre verte, râpée, étriquée, trop courte, lui descendant à la moitié des jambes ? Sans l'authenticité de pareils documents, croirait-on

que l'enfant qui avait reçu, à sa LE JEUNE COMTE DE BRIONNE, PAR NATTIER.

, i • Musée du Louvre.

naissance, trois caisses de linge

bénit par le Saint-Père et qui devait finir ses jours dans la pompe de Versailles et de Marly ait, à un moment de son règne, été privé de vêtements et de linge comme le dernier petit gueux de son royaume? Toute la faute en retombe sur Anne d'Autriche et aussi sur Mazarin qu'elle avait nommé surintendant de l'éducation du Dauphin et qui, dit Brienne, « semblait avoir pris à tâche de laisser son esprit sans culture et d'énerver toutes les dispositions généreuses qu'il avait reçues de la nature ».

Après l'éducation violente de Louis XIII, après l'éducation négligée de Louis XIV, nous allons avoir, dans les deux Dauphins fils et petit-fils de Louis XIV, le spectacle unique de deux princes très difficiles à élever, dont l'éducation est confiée à deux hommes tout à fait supérieurs, mais de caractères et de pratiques très différents.

Le fils aîné du Roi, le grand Dauphin, eut pour gouverneur le duc de Montausier et pour précepteur Bossuet. Monsieur Compayré dit1 :

« Bossuet apporta dans sa nouvelle charge ce je ne sais quoi de noble et d'élevé qui le caractérise. On a prétendu qu'il y avait mis précisément trop de grandeur, trop d'élévation, et qu'il n'avait pas su, selon l'expression de Mon-

i. Histoire critique des doctrines de l'éducation en France (Hachette).

taigne, condescendre aux allures puériles de son disciple. C'est dans le même sens que Henri Martin à écrit : « L'austère génie de Bossuet ne savait pas se faire petit avec les petits; l'enseignement fut donné de haut au Dauphin et à distance. Il n'y avait ni familiarité ni intimité entre le maître et le disciple. »

Saint-Simon nous le représente « sans vice ni vertu, sans lumières ni connaissances quelconques, radicalement incapable d'en acquérir, très paresseux, sans imagination ni production, sans goût, sans choix, sans discernement, né pour l'ennui qu'il communiquait aux autres..., absorbé dans sa graisse et dans ses ténèbres ». L'histoire nous apprend qu'on ne lui ménageait pas les punitions les plus violentes, les duretés corporelles. Louis XIV avait officiellement transmis le droit de correction au duc de Montausier, le gouverneur du prince. Investi de ces fonctions par nomination royale, le duc, homme irréprochable, mais dur et brusque à l'excès, prit au sérieux son titre d'exécuteur des hautes œuvres et usa largement de son droit. Bossuet assistait et laissait faire »

Bossuet condamnant le sérénissime Dauphin à être fouetté et assistant à ce spectacle, quel sujet de tableau pour un peintre anecdotique ! En somme, Yorbilianisme — du nom d'Orbilius, maître d'Horace — ne réussit pas mieux avec le Dauphin qu'il n'avait réussi avec son ancêtre Louis XIII.

Le duc de Bourgogne, fils du Dauphin, eut pour gouverneur le duc de Beauvilliers et pour précepteur Fénelon. « Il naquit terrible et sa première jeunesse fit trembler, dit Saint-Simon. Il était fougueux jusqu'à vouloir briser ses pendules lorsqu'elles sonnaient l'heure qui l'appelait à ce qu'il ne voulait pas, et jusqu'à s'emporter de la plus étrange manière contre la pluie quand elle s op-

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