‹ Les portraits du duc de La RochefoucauldChapitre 5 sur 16 · NOÏICK SUR LES PORTRAITS · texte numérisé non relu

NOÏICK SUR LES PORTRAITS

pied, des personnages montés sur des chevaux richement caparaçonnés et des rois de France vêtus en empereurs romains, abandonnant, en un mot, la voie tracée par les Mignard et les Lebrun, que devaient reprendre après lui Largillière et Hyacinthe Rigaud, il voulut représenter la majesté royale ou la puissance d'un premier ministre sur des coffrets, des bonbonnières et des bijoux.

Sans doute, ces petits portraits, malgré leur extrême perfection et finesse, flattèrent moins l'orgueil des homrhés, ces grands vaniteux, qui, en dépit de ce qu'ils en veulent dire, aiment tant à voir dans leur image, non seulement la représentation de leurs traits, mais aussi et avant tout celle de leur grandeur, de leur puissance et de leur gloire. Mais il en devait être autrement pour les femmes. Celles, en effet, dont la préoccupation constante, le soin de chaque jour est de charmer et de plaire, celles qui préfèrent aux grandes peintures exposées à la vue de tous, profanées, allionsnous dire, par les regards indiscrets de la foule, ces portraits précieux, mignards et délicats que le mari ou l'amant emporte avec lui aux armées du roi, ne devaient-elles pas être les clientes assidues de Petitot ?

C'est que rien, mieux que l'émail, ne rend le satiné de la peau, la transparence et le mo-

delé de la chair, la limpidité de Tœil et ne fait ressortir ces mille détails de coquetterie et ces agencements sans nombre de la parure dont les femmes sont si jalouses. Aussi, toutes elles voulurent être peintes par Petitot, toutes, depuis Anne d'Autriche jusqu^i la Montespan et depuis Christine de Suède jusqu'à la gracieuse duchesse d'Ôlonne, qui fournit au maître le modèle de Tun de ses chefsd'œuvre. Et voilà comment celles qui avaient fait la fortune de la Fronde, firent aussi le succès de cette révolution artistique.

C'est à la Cour d'Angleterre que, vers l'année 1640, Petitot commença à s'adonner à la peinture du portrait en émail. Nul mieux que lui n'excellait déjà, dans ce genre qu'il avait créé, à dessiner une tète d'après nature, nul n'attrapait mieux une ressemblance et nul non plus ne savait donner à un portrait cette douceur de coloris et cette vivacité de couleurs qui font de ses émaux autant de bijoux vivants et animés. Mais la Révolution le contraignit bientôt à abandonner Tappartement que Charles I^^' lui avait donné àWhitehall et à quitter un pays où la protection et la muni-

NOTICK SU]t I.KS l-OItTRAITS

ficcnce royales l'eussent sans doute retenu à jamais. C'est à Paris, où les arts et les lettres recevaient d'un grand roi protection et indépendance, que, suivant la fortune des Stuart Petitot transporta son aiguille d'émailleur A quelle époque précise arriva-t-il dans cette ville ? Les historiens ne sont pas d'accord sur ce pomt. Il paraît cependant établi que ce fut antérieurement à l'année 1649, au commencernent de laquelle fut consommé le meurtre ae 1 infortuné Charles I-. Tant est-il que si nous en croyons d'Argenville (,), dès i65i son nom s'était considérablement accru à Pa' ns et que dès ce moment toute la Cour de France voulait déjà être peinte en émail

A cette date, le duc de la Rochefoucauld avait trente-huit ans; la goutte, qui devait briser plus tard sa robuste constitution, n'avait encore fait qu'aiguillonner, pour ainsi dire son organisme par quelques attaques sournoises; il était jeune, il était beau, et, si son livre des Maximes ne l'avait pas déjà désigné comme l'un des plus grands penseurs des temps modernes, au moins la Fronde avaitelle rendu son nom fameux, et l'amant de la belle duchesse de Longueville était-il depuis longtemps connu à la Cour, dans les salons

P-/lTit?;'i:Xtnfe'îîf''''""" ''"■""■« <P- "'Argenvine,.

DK I.A ROCHEFOUCAULD \J

et dans les ruelles. Aussi, fût-ce vraisemblablement à cette époque que Petitot fut chargé de représenter en émail les traits du futur moraliste.

Ainsi que nous le disions au début de cette Notice, les portraits gravés de la Rochefoucauld se divisent en deux types fort distincts, qui, bien que présentant un grand caractère de ressemblance, ne procèdent pas cependant du même modèle. La question se pose donc d'elle-même : Quel est de ces deux types celui peint par Petitot dans les conditions que nous venons de dire? en un mot, faut-il en demander la copie à Moncornet ou à Chollard ?

Question délicate, à la vérité; car si, d'une part, il n'est point douteux que ce dernier ait gravé le portrait de Fauteur des Maxijnes, d'après un émail de Petitot, de l'autre, nous ne pouvons oublier que Moncornet fut le contemporain du célèbre émailleur et partant aussi de la Rochefoucauld, et que ses portraits présentent un cachet d authenticité et un accent de vérité incontestables. D'ailleurs, dans cet ordre d'idées, nous ne faisons autre chose que suivre la voie tracée par M. Reiset, le

i8 NOTICE SUR rj:s portraits

savant administrateur des Musées du Louvre. Car, si dans ses recherches sur les émaux de Petitot (i), pour donner un nom à un portrait, pour confirmer ou pour combattre une attribution, il invoque le témoignage de graveurs tels que Larmessin, Poilly et Nanteuil, il ne se fait pas faute de recourir aussi à Moncornet.

La question était donc telle, lorsque nous l'avons abordée, que nous devions, à premier examen, rejeter comme œuvre de fantaisie ou la gravure de Moncornet ou celle de Choffard.

Il est vrai que depuis quelques années cette question semblait être résolue. En 1862, en effet, parut un ouvrage qui eut, près des amateurs, un assez grand succès, nous voulons parler des Emaux de Petitot^ publiés par M. Blaisot, avec le concours de M. Ceroni, graveur au burin des plus habiles. Cette publication offrait la reproduction de tous les émaux du célèbre peintre conservés au Musée du Louvre, et, autant que possible, de ceux qui se trouvaient dans les collections ou publiques ou privées.

A ce titre, le portrait de la Rochefoucauld

(i) Voyez sa Notice des dessins, cartons', pastels, miniatures et émaux exposés dans les salles du /c et du 2^ étage^ au Musée impérial du Louvre ; Paris, i86g. — Deuxième partie, pages 236 et suivantes.

ne pouvait manquer de figurer dans cette galerie artistique. L'éditeur ayant donc appris que, parmi les joyaux d'une incomparable collection, la reine Sophie des Pays-Bas possédait un émail attribué à Petitot, dans lequel on s'accordait à reconnaître le portrait de l'immortel auteur àosMaximes, annonça que son livre contiendrait la reproduction de cette importante pièce originale. Mais, comme sans doute il ne fut pas possible d'obtenir de la reine la communication de son émail (i), on se borna à faire exécuter un dessin, d'après la gravure de Choffard, en changeant toutefois les proportions et en substituant un manteau à la cuirasse dont le personnage était revêtu.

Au bas du portrait on imprima cette phrase que sa simplicité même devait mettre à Tabri de la critique : <;( D'après Témail appartenant (( à S. M. la Reine des Pays-Bas. » D'ailleurs, l'Avis de l'éditeur et le texte de l'ouvrage luimême contenaient sur cette gravure et sur son authenticité des renseignements rédigés avec une telle habileté, qu'après les avoir lus, il

(i) Fit-on mCmc quelque tentative pour obtenir au moins un dessin de Icmail ? Il est permis d'en douter. Ce qu'il y a de certain, — que l'on veuille bien prendre note de cette affirmation, car elle aura peut-être quelque jour une nouvelle importance, — c'est que jarjiais personne avant nous n'a été autorisé à reproduire cet émail par la gravure. Au moins cela nous a-t-il été déclaré par les personnes compétentes attachées à la cour de Hollande.

20 NOTICK SUR FJ:S PORTRAITS

eût fallu être vraiment bien difficile pour élever des doutes à ce sujet (i).

Or, comme le portrait exécuté par Ceroni ressemblait, à s'y méprendre, surtout après que Ton eut eu le bon esprit de remplacer le manteau par une cuirasse, à celui qu'avait gravé Ghoffard, il resta constant, pour les amateurs, que ces deux artistes avaient travaillé d'après le même modèle et que ce modèle se trouvait à la Haye, dans la collection de la reine de Hollande.

Il est vrai qu'on ne se pique pas de pruderie et qu'on ne pèche pas par excès de sévérité au camp d'iconophilie. Qu'un portrait soit joliment gravé, qu'il se présente dans un gracieux encadrement ou qu'il soit signé du nom d'un artiste connu, cela suffit, en vérité, et peu importe le degré plus ou moins grand de ressemblance du dessin avec le modèle. Les choses en sont même rendues à ce point de fantaisie, que les banales et insipides gravures de mode, éditées au xvii® siècle par les Bonnart, les Trouvain et tutti quanti, sont réputées portraits et seront estimées bientôt à

(i) Voici, en effet, ce qu'on lit, page ii5 àeVAvis de l'Editeur : « Nous devons à l'auguste bienveillance de Sa Majesté la Reine des « Pays-Bas l'autorisation qu'il nous a fallu pour reproduire, d'après l'émail « de Petitot, le portrait de la Rochefoucauld que possède sa collection » royale. » Et dans la note de la page I de l'article qui accompagne le portrait : « L'émail original dont notre gravure est la reproduction fait « partie de la collection particulière de S. M. la Reine des Pays-Bas. »

DE LA ROCHKFOUCAULD 21

l'égal des meilleures pièces signées par les Edelinck ou les Nanteuil.

Est-ce à dire cependant qu'il faille mépriser la gravure en tant que gravure et doit-on dédaigner les produits de cet art charmant, délicieux, admirable, qui, non content de rester interprète et vulgarisateur des productions du génie, devient parfois lui-même créateur ? Non, en vérité. Car, rien n'est plus séduisant qu'une belle estampe. Elle a même un charme, un éclat, et, pour tout dire, une gaieté que n'a pas toujours la peinture. Mais, lorsqu'elle est chargée de reproduire les traits, la physionomie, Tair et la manière d'être des hommes illustres, de ceux qui, à quelque titre que ce soit, se sont fait un nom dans les âges passés, elle doit être, d'abord et avant tout, une pièce historique, un document certain, sincère, inattaquable.

Nous avons dit comment l'éditeur Blaisot, ayant annoncé à ses souscripteurs la reproduction de l'émail de Petitot conservé en Hollande, n'avait donné, en réalité, qu'une copie pure et simple de la gravure de Choffard. Nous arrêterons-nous à qualifier la mystilica-

noticp: sur les portraits

tion dont, par ce fait, il s'est rendu rautcur. Non assurément, car elle est, hélas ! dam usage si fréquent, qu'il est convenu de ne plus s'attarder à en dénoncer les cas. Nous préférons donc passer outre et rétablir la vérité dans ses droits en exposant le résultat de nos recherches.

Depuis la mort de la reine Sophie des Pays- Bas, la célèbre collection d'émaux qu'elle possédait est devenue la propriété de S. A. R. le prince d'Orange, son fils, et a été transportée de la Maison-du-Bois, résidence bien connue des touristes, dans le palais que le prince occupe à la Haye. C'est là, que, le 24 octobre dernier, — précisons les dates et les faits, — il nous fut donné, grâce à l'obligeance du royal possesseur, d'examiner l'émail dont il s'agit. Quelle ne fut pas notre surprise, à nous qui avions encore foi dans l'assertion de l'éditeur Blaisot, de tenir entre nos mains un portrait tout différent de ceux gravés par* Choffard et par Ceroni ! ^

De trois quarts à droite, le regard dirigé vers la gauche, une longue chevelure noire bouclée tombant sur les épaules, le duc y est revêtu de la cuirasse avec brassards en acier à clous dorés et porte un large col rabattu orné de dentelle. La figure, finement traitée, avec carnations chaudement colorées, s'y dé-

tache sur un fond brun (i). D'ailleurs, aucune signature, aucune date. Seul, le nom de la Rochefoucauld, d'une écriture ancienne, figurait autrefois sur le revers et a été effacée depuis.

Mais quel délicieux émail, quelle ravissante peinture, quelle vie, quelle finesse, quel modelé, quel rendu ! Comme Tair vainqueur et précieux du personnage y est habilement reproduit, comme sa mine hautaine, fiére et railleuse y est saisie et, pour ainsi dire, prise sur le fait ! Et cette belle chevelure, comme elle ondule gracieusement et comme elle fait bien songer à celui qui écrivait de lui-même : (( Tay les cheucux noirs, naturellement frisez, (( et auec cela assez épais et assez longs, pour (( pouuoir prétendre en belle teste (2). » Et cet œil, qui regarde de haut, n est-ce pas celui de rhomme habitué à toiser ses semblables?

Au surplus, si ces considérations, si un certain air de ressemblance, de parenté, allions-nous dire, entre ce portrait et celui reproduit par Choffard, si ce je ne sais quoi indé-

(i) Ajoutons, pour compléter cette description, que l'émail est sur or, comme presque tous ceux de Petilot, qui n'employait ordinairement que des métaux précieux; que le revers en est incolore et que le médaillon, de forme ovale, mesure 41 millimètres de hauteur sur 3^ de large.

(2) Voyez le Portrait de M. R. I). (M. de la Rochefoucauld) fait par LUI-MÊME, inséré dans le Recueil des portraits et clo^'^cs en vers et en prose, dcdiè à S. A. R. Mademoiselle (de Montpensierj. Paris, Ch. de Sercy et Cl. Barbin, M. DC. LIX.

24 NOÏICK SUR I.KS l'ORIIMlTS

iinissablc qui permet de reconnaître un même personnage dans deux dessins différents d'attitude, d'époque et de facture, ne nous avaient pas assez indiqué dans cet émail l'effigie de l'auteur ào,?» Maximes, ne nous eût-il pas suffi d'invoquer le témoignage de Moncornet et du portrait qu'il a gravé ? Car c'est bien le môme dessin et il est impossible de s'y méprendre, cette gravure est la copie de l'émail conservé à la Haye : môme pose, môme costume, même physionomie, et, pour tout dire, même air de jeunesse. Cependant, d'autre part, pour fidèle et sincère qu'est le portrait publié par Moncornet, combien, hélas ! la gravure en est fi^oide et privée de sentiment ! Quelle image pâle, décolorée, exsangue !

Suffisait-il donc que nous ayons retrouvé l'original de ce portrait et que nous en ayons signalé l'existence aux amateurs ? Notre rôle ne devait-il pas être plus grand? De cette peinture animée , vivante et particulièrement ressemblante, ne fallait-il pas une interprétation nouvelle, reproduisant exactement, cette fois, non seulement la pose et le costume du personnage, mais encore l'admirable expression de sa physionomie, avec tout son caractère psychologique, pour employer une expression qui rend bien notre pensée?

Le prince, hâtons-nous de le dire, prévint

DK LA ROCHEFOUCAULD 25

lui-même nos désirs et, avec une bonne grâce dont nous ne saurions trop nous louer, nous offrit de faire photographier son précieux émail, afin que nous pussions confier à notre graveur, sinon la pièce originale elle-même, au moins une copie d'une fidélité indiscutable.

Tel est le document qui nous a servi, tel est le procédé que nous avons employé pour faire graver le premier des portraits qui ornent cette modeste étude, et qui, à nos yeux, représente l'image la plus vraie de Fauteur des Maximes.

Que Son Altesse Royale veuille bien agréer ici, avec nos hommages, le tribut de notre respectueuse reconnaissance, pour Fhonneur qu'EUe nous a fait et le service qu'Elle nous a permis de rendre à Thistoire et aux arts.

Mais, dira-t-on, si le portrait gravé par Moncornet, si cet émail, dont vous signalez Texistence à la Haye, présentent Timage véridique du duc de la Rochefoucauld, quel cas ferez- vous du modèle de Chotlard ? Le rejeterez-vous comme une œuvre de fantaisie, comme un document controuvé?

26 NOTICK SUR LKS POKTK MTS

Cependant ChofFard était un artiste sérieux, ne consentant à travailler que d'après des originaux dont l'authenticité lui était démontrée, et il n'est pas admissible que, précisément dans Pexécution de cette pièce importante, traitée par lui avec une attention et une prédilection évidentes, il se soit départi de ses habitudes de sincérité et de loyauté. D'ailleurs, l'émail qui lui a servi de modèle existe, on le connaît et^ bien qu'il ne soit pas dans une collection publique, on a pu comparer la copie à l'original. Ecoutez plutôt: « Le por- (( trait du duc de la Rochefoucauld, Tauteur (( des Maximes^ dit M. le baron Portails, en (( décrivant l'œuvre de ChofFard, est très fin (( et rend bien la préciosité et le joli de l'émail (( de Petitot, d'après lequel il est gravé (i). »

Aussi bien n'avons-nous point Tintention de condamner cette pièce si originale et si précieuse. Loin de là et au contraire, nous y voulons voir un nouveau portrait de moraliste, portrait non moins vrai, non moins authentique que le premier, mais le représentant dans un âge plus avancé.

N'était-ce pas l'habitude, en efFet, et comme la passion favorite du peintre Petitot, soit

(i) Les Graveurs du xyiii" siècle, estampes, vignettes et portraits par MM. le baron Roger Portalis et Henri Beraldi. Paris^ D. Morgand et Ch. Fatout, iS8o.~- Tome I.

DK LA ROCHKFOUCAULD 1']

qu'il exécutât des copies des grandes toiles que signaient Philippe de Champagne et Lebrun, ou qu'il travaillât d'après nature, de représenter les mêmes personnages plusieurs fois, à des âges différents, dans diverses attitudes et sous des costumes variés ? N'est-ce pas ainsi, par exemple, qu il a peint quatre émaux au moins pour représenter Louis XIV, jeune ou dans la force de Fâge, deux pour Anne d'Autriche, trois pour Marie-Thérèse d'Autriche, deux pour Gaston de France, pour la duchesse d'Aiguillon et pour M'"'' de Combalet ? Or, pourquoi Tauteur des Maximes, qui fut, sans contredit, Tun des hommes les plus fêtés, les plus courtisés et les plus adulés de son époque, n'aurait-il pas deux fois tenté la verve artistique du célèbre émailleur ?

Au surplus, comparons les types distincts que présentent les deux émaux de Petitot, mettons un instant en présence, d'un côté, la gravure que nous avons fait exécuter par M. Lalauze et, de l'autre, celle de Choffard.

Dans le premier de ces portraits, le duc a un certain air soldat (i), frondeur, fanfaron, bravache même, car il nous faut tout dire. C'est qu'il est encore tout frais émoulu de

(i) I' Il n'a jamais été guerrier, quoiqu'il fût très soldat. » Portrait du duc de la Rochefoucauld par le cardinal de Relz.

■^ '^"■'■'CK SUR LliS I-OKImiTS

cette triste équipée qui .s'appelle la guerre de

cle carrefours, a ces échauffourées de parti sans, a ces affaires douteuses, où s," ma à

cest qu hier il était encore l'amant delà belle duchesse de Longueville, cette célèbre aven unere qui exerça sur la première période d^ sa vie une SI funeste influence

Dans cet autre portrait, au contraire le duc de la Rochefoucauld a vieilli, son Ji est moins hautain et la paupière en st ph tombée, les joues sont moins pleines, b ef la fierté naturelle à cette physionomie est temp !

iXX" C' 'f ^«--^^'^ -P--sion del .

^ncohe. C est bien évidemment toujours le

IT ^TT'^'^ "^^'^ ^' ^°ldat est devenu philosophe le frondeur s'est fait moraliste e

son^À r ''''''''^- ^^^'à' ^^ t'^"^ dans son hôtel, un cercle littéraire, où tous les

beaux esprits de la cour et de l'Académ e donnent rendez-vous; il a hanté l'hô^ 1 d Rambouillet, il a écrit son portrait chez Ma

^elaF'.l V '^?"^''°'-^^^"'■ de Madame 1. ^^/T^^^ J^ssidu, l'indispensable des salons de Port-Royal de la rue Saint-Jacqu s ou la gracieuse marquise de Sablé tient son

laboratoire de maximes, pour redire le mot que fit Sainte-Beuve. C'est dans ces salons qu'il élabore les Maximes et Réflexions inorales qu'il publiera bientôt chez Claude Barbin ; c'est là que s'engagent de longs débats littéraires et philosophiques et que la causerie se poursuit sans fin, causerie gaie, aimable, spirituelle et railleuse dirigée par la marquise qui, toute dévote et janséniste même qu'elle est à ses heures, est douée d'un rare talent de conversation et excelle à faire jaillir la saillie alerte et vive, à décocher, comme une flèche, le mot piquant, et à provoquer la remarque fine qui, dans son état rudimentaire, est le germe d'une profonde et irréfutable maxime.

Quelle ditlérence entre ces deux époques de la vie de la Rochefoucauld et quel abîme les sépare! Là, c'est la vie tumultueuse et agitée des camps, c'est la fièvre de la guerre civile, ce sont les orages, les intrigues, les révoltes ; ici, par contre, le calme, la réflexion, les soucis littéraires et, avec cela, le commerce aimable, facile, agréable des amis des lettres et de la philosophie.

Qui ne comprendrait maintenant l'énorme différence que doivent présenter ces deux portraits d'un même personnage, exécutés à des époques aussi profondément dissemblables ? N'est-ce pas, en effet, sur la figure que

3o NOTICR SUR LES PORTRAITS DK LA ROCHKFOUCAT.T.D

se reflètent les passions diverses qui agitent le cœur de l'homme et les yeux ne sont-ils plus la porte de Pâme ?

Et cependant, si l'on nous demandait, à nous qui voyons dans le livre des Maximes un des plus fiers monuments de l'esprit humain, et qui, pour cette raison sans doute, devrions chercher à connaître les traits de Fauteur à l'époque même de sa composition, auquel de ces deux portraits il faut accorder la préférence, nous n'hésiterions pas à désigner le premier. C'est que les Maximes ne datent pas, en réalité, de cette époque de calme, mais bien plutôt de celle de la Fronde ; c'est que sans cette triste guerre elles n'eussent jamais paru. N'est-ce pas, en effet, après la lutte que le soldat se retire sous la tente pour panser ses blessures ? Ainsi fit la Rochefoucauld, qui, pour soigner, sinon pour guérir les blessures qu'il avait reçues au cœur, blessures autrement graves que celles du corps, composa sur ce même cœur humain, pétri d'égoïsme et d'amour-propre, les éternelles maximes dont la profondeur, la justesse et la vérité n'ont pu être diminuées par deux siècles de critique.

Page 1