‹ Les portraits du duc de La Rochefoucauld, auteur des Maximes;Chapitre 2 sur 13 · SUR LES · texte numérisé non relu

SUR LES

L semble que tout soit dit au sujet du portrait de l'auteur des Maximes, dès que Ton a cité l'émail de Petitot et les reproductions exé-

cutées par Choffard, Gaucher et les autres graveurs qui ont travaillé d'après eux. En un mot, le type vulgarisé par ces gravures est resté, auprès des amateurs, comme l'effigie authentique et officielle du duc de la Rochefoucauld.

Vouloir prétendre que la question n'est pas aussi simple est peut-être une présomption de notre part. Que l'on veuille cependant considérer que deux siècles nous séparent de l'époque à laquelle vivait le célèbre moraliste et

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que, parmi les nombreux portraits qui existent de lui, deux types très distincts, sinon différents, se font aisément remarquer, l'un représenté par les gravures des Moncornet, des Odieuvre et des Duponchel, et l'autre consacré, comme nous venons de le dire, par Choffard, Gaucher, Roger, Bertonnier et Hopwood, pour ne citer que les principaux artistes qui se sont inspirés du même modèle. Que l'on se souvienne aussi, puisqu'une tradition séculaire, à défaut de documents certains, veut que Petitot ait peint l'auteur des Maximes, que ce célèbre artiste ne signait jamais ses émaux, qu'il ne les datait pas davantage et qu'aucune de ses précieuses peintures ne porte l'indication positive du personnage qu'elle représente, et l'on reconnaîtra peut-être qu'il y a ici, nous ne voulons pas dire une grosse question artistique et historique, mais au moins un de ces points de critique de la nature de ceux que notre époque curieuse et fureteuse aime à étudier et à élucider.

Nous ne sachons pas, d'ailleurs, que semblable question ait été posée jusqu'à ce jour et que l'on se soit jamais préoccupé sérieusement de rechercher quelle est la véritable image, le portrait sincère, authentique de François VI, duc de la Rochefoucauld.

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Ce fut, en vérité, une bonne fortune pour la Rochefoucauld que d'avoir été le contemporain de l'inestimable émailleur Petitot ! Quel autre eût pu, en effet, d'une main plus sûre et plus délicate, avec un talent plus personnel et à l'aide d'un procédé plus gracieux, peindre l'auteur des Maximes, avec son air semi-chagrin et semi-vainqueur, avec l'expression hautaine et railleuse de sa physionomie, et, pour tout dire, avec cette préciosité qui le caractérise?

D'ailleurs, il nous plaît à l'extrême de voir le frondeur, le camarade la Franchise, comme on disait au camp de Condé, portraituré par un peintre frondeur lui-même, ou novateur, si l'on aime mieux, car c'est tout Un. Que Fon ne croie pas cependant que nous voulions parler du protestant, huguenot renforcé dont l'obstination ne put être vaincue ni par les menaces de Louis XIV, ni par l'éloquence de Bossuet. En art, — car c'est de l'artiste seul qu'il est ici question, — Petitot fut un véritable frondeur. Rompant en visière avec le passé, faisant fi de l'usage qui commandait de grandes toiles, des portraits en

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pied, des personnages montés sur des chevaux richement caparaçonnés et des rois de France vêtus en empereurs romains, abandonnant, en un mot, la voie tracée par les Mignard et les Lebrun, que devaient reprendre après lui Largillière et Hyacinthe Rigaud, il voulut représenter la majesté royale ou la puissance d'un premier ministre sur des coffrets, des bonbonnières et des bijoux.

Sans doute, ces petits portraits, malgré leur extrême perfection et finesse, flattèrent moins l'orgueil des hommes, ces grands vaniteux, qui, en dépit de ce qu'ils en veulent dire, aiment tant à voir dans leur image, non seulement la représentation de leurs traits, mais aussi et avant tout celle de leur grandeur, de leur puissance et de leur gloire. Mais il en devait être autrement pour les femmes. Celles, en effet, dont la préoccupation constante, le soin de chaque jour est de charmer et déplaire, celles qui préfèrent aux grandes peintures exposées à la vue de tous, profanées, allionsnous dire, par les regards indiscrets de la foule, ces portraits précieux, mignards et délicats que le mari ou l'amant emporte avec lui aux armées du roi, ne devaient-elles pas être les clientes assidues de Petitot ?

C'est que rien, mieux que l'émail, ne rend le satiné de la peau, la transparence et le mo-

delé de la chair, la limpidité de l'œil et ne fait ressortir ces mille détails de coquetterie et ces agencements sans nombre de la parure dont les femmes sont si jalouses. Aussi, toutes elles voulurent être peintes par Petitot, toutes, depuis Anne d'Autriche jusqu'à la Montespan et depuis Christine de Suède jusqu'à la gracieuse duchesse d'Olonne, qui fournit au maître le modèle de l'un de ses chefsd'œuvre. Et voilà comment celles qui avaient fait la fortune de la Fronde, firent aussi le succès de cette révolution artistique.

C'est àlaCour d'Angleterre que, vers l'année 1640, Petitot commença à s'adonner à la peinture du portrait en émail. Nul mieux que lui n'excellait déjà, dans ce genre qu'il avait créé, à dessiner une tête d'après nature, nul n attrapait mieux une ressemblance et nul non plus ne savait donner à un portrait cette douceur de coloris et cette vivacité de couleurs qui font de ses émaux autant de bijoux vivants et animés. Mais la Révolution le contraignit bientôt à abandonner l'appartement que Charles lui avait donné àWhitehallet à quitter un pays où la protection et lamuni-

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ficence royales l'eussent sans doute retenu à jamais. C'est à Paris, où les arts et les lettres recevaient d'un grand roi protection et indépendance, que, suivant la fortune des Stuart, Petitot transporta son aiguille d'émailleur. A quelle époque précise arriva-t-il dans cette ville ? Les historiens ne sont pas d'accord sur ce point. Il paraît cependant établi que ce fut antérieurement à l'année 164g, au commencement de laquelle fut consommé le meurtre de l'infortuné Charles Tant est-il que, si nous en croyons d'Argenville (i), dès i65i, son nom s'était considérablement accru à Paris et que dès ce moment toute la Cour de France voulait déjà être peinte en émail.

A cette date, le duc de la Rochefoucauld avait trente-huit ans; la goutte, qui devait briser plus tard sa robuste constitution, n'avait encore fait qu'aiguillonner, pour ainsi dire, son organisme par quelques attaques sournoises ; il était jeune, il était beau, et, si son livre des Maximes ne l'avait pas déjà désigné comme l'un des plus grands penseurs des temps modernes, au moins la Fronde avaitelle rendu son nom fameux, et l'amant de la belle duchesse de Longueville était-il depuis longtemps connu à la Cour, dans les salons

(i) Abrégé de la vie des plus fameux peintres (par d'Argenville).

Paris, de Bure, 1742; tome III.

et dans les ruelles. Aussi, fût-ce vraisemblablement à cette époque que Petitot fut chargé de représenter en émail les traits du futur moraliste.

Ainsi que nous le disions au début de cette Notice, les portraits gravés de la Rochefoucauld se divisent en deux types fort distincts, qui, bien que présentant un grand caractère de ressemblance, ne procèdent pas cependant du même modèle. La question se pose donc d'elle-même : Quel est de ces deux types celui peint par Petitot dans les conditions que nous venons de dire? en un mot, faut-il en demander la copie à Moncornet ou à ChofFard ?

Question délicate, à la vérité; car si, d'une part, il n'est point douteux que ce dernier ait gravé le portrait de l'auteur des Maximes, d'après un émail de Petitot, de l'autre, nous ne pouvons oublier que Moncornet fut le contemporain du célèbre émailleur et partant aussi de la Rochefoucauld, et que ses portraits présentent un cachet d'authenticité et un accent de vérité incontestables. D'ailleurs, dans cet ordre d'idées, nous ne faisons autre chose que suivre la voie tracée par M. Reiset, le

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savant administrateur des Musées du Louvre. Car, si dans ses recherches sur les émaux de Petitot (i), pour donner un nom à un portrait, pour confirmer ou pour combattre une attribution, il invoque le témoignage de graveurs tels que Larmessin, Poilly et Nanteuil, il ne se fait pas faute de recourir aussi à Moncornet.

La question était donc telle, lorsque nous l'avons abordée, que nous devions, à premier examen, rejeter comme œuvre de fantaisie ou la gravure de Moncornet ou celle de Choffard.

Il est vrai que depuis quelques années cette question semblait être résolue. En 1862, en effet, parut un ouvrage qui eut, près des amateurs, un assez grand succès, nous voulons parler des Emaux de Petitot^ publiés par M. Blaisot, avec le concours de M. Ceroni, graveur au burin des plus habiles. Cette publication offrait la reproduction de tous les émaux du célèbre peintre conservés au Musée du Louvre, et, autant que possible, de ceux qui se trouvaient dans les collections ou publiques ou privées.

A ce titre, le portrait de la Rochefoucauld

(i) Voyez sa Notice des dessins, cartons, pastels, miniatures et émaux exposés dans les salles du /«■• et du 2° étage, au Musée impérial du Louvre ; Paris, i86q. — Deuxième partie, pages 236 et suivantes.

ne pouvait manquer de figurer dans cette galerie artistique. L'éditeur ayant donc appris que, parmi les joyaux d'une incomparable collection, la reine Sophie des Pays-Bas possédait un émail attribué à Petitot, dans lequel on s'accordait à reconnaître le portrait de l'immortel auteur des Maximes, annonça que son livre contiendrait la reproduction de cette importante pièce originale. Mais, comme sans doute il ne fut pas possible d'obtenir de la reine la communication de son émail (i), on se borna à faire exécuter un dessin, d'après la gravure de Choffard, en changeant toutefois les proportions et en substituant un manteau à la cuirasse dont le personnage était revêtu.

Au bas du portrait on imprima cette phrase que sa simplicité même devait mettre à l'abri de la critique : cc D'après l'émail appartenant « à S. M. la Reine des Pays-Bas. » D'ailleurs, l'Avis de l'éditeur et le texte de l'ouvrage luimême contenaient sur cette gravure et sur son authenticité des renseignements rédigés avec une telle habileté, qu'après les avoir lus, il

(i) Fit-on même quelque tentative pour obtenir au moins un dessin de l'émail ? Il est permis d'en douter. Ce qu'il y a de certain, — que l'on veuille bien prendre note de cette affirmation, car elle aura peut-être quelque jour une nouvelle importance, — c'est que jamais personne avant nous n'a été autorisé à reproduire cet émail par la gravure. Au moins cela nous a-t-il été déclaré par les personnes compétentes attachées à la cour de Hollande.

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eût fallu être vraiment bien difficile pour élever des doutes à ce sujet (i).

Or, comme le portrait exécuté par Ceroni ressemblait, à s'y méprendre, surtout après que l'on eut eu le bon esprit de remplacer le manteau par une cuirasse, à celui qu'avait gravé Choffard, il resta constant, pour les amateurs, que ces deux artistes avaient travaillé d'après le même modèle et que ce modèle se trouvait à la Haye, dans la collection de la reine de Hollande.

11 est vrai qu'on ne se pique pas de pruderie et qu'on ne pèche pas par excès de sévérité au camp d'iconophilie. Qu'un portrait soit joliment gravé, qu'il se présente dans un gracieux encadrement ou qu'il soit signé du nom d'un artiste connu, cela suffit, en vérité, et peu importe le degré plus ou moins grand de ressemblance du dessin avec le modèle. Les choses en sont même rendues à ce point de fantaisie, que les banales et insipides gravures de mode, éditées au xvn® siècle par les Bonnart, les Trouvain et tutti quanti, sont réputées portraits et seront estimées bientôt à

(i) Voici, en effet, ce qu'on lit, page ii5 àQYAvis de l'Editeur : « Nous devons à l'auguste bienveillance de Sa Majesté la Reine des t Pays-Bas l'autorisation qu'il nous a fallu pour reproduire, d'après l'émail » de Petitot, le portrait de la Rochefoucauld que possède sa collection « royale. » Et dans la note de la page I de l'article qui accompagne le portrait : « L'émail original dont notre gravure est la reproduction fait « partie de la collection particulière de S. M. la Reine des Pays-Bas. »

l'égal des meilleures pièces signées par les Edelinck ou les Nanteuil.

Est-ce à dire cependant qu'il faille mépriser la gravure en tant que gravure et doit-on dédaigner les produits de cet art charmant, délicieux, admirable, qui, non content de rester interprète et vulgarisateur des productions du génie, devient parfois lui-même créateur ? Non, en vérité. Car, rien n'est plus séduisant qu'une belle estampe. Elle a même un charme, un éclat, et, pour tout dire, une gaieté que n'a pas toujours la peinture. Mais, lorsqu'elle est chargée de reproduire les traits, la physionomie, l'air et la manière d'être des hommes illustres, de ceux qui, à quelque titre que ce soit, se sont fait un nom dans les âges passés, elle doit être, d'abord et avant tout, une pièce historique, un document certain, sincère, inattaquable.

Nous avons dit comment l'éditeur Blaisot, ayant annoncé à ses souscripteurs la reproduction de l'émail de Petitot conservé en Hollande, n'avait donné, en réalité, qu'une copie pure et simple de la gravure de ChofFard. Nous arrêterons-nous à qualilier la mystifica-

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tion dont, par ce fait, il s'est rendu l'auteur. Non assurément, car elle est, hélas ! d'un usage si fréquent, qu'il est convenu de ne plus s'attarder à en dénoncer les cas. Nous préférons donc passer outre et rétablir la vérité dans ses droits en exposant le résultat de nos recherches.

Depuis la mort de la reine Sophie des Pays- Bas, la célèbre collection d'émaux qu'elle possédait est devenue la propriété de S. A. R. le prince d'Orange, son fils, et a été transportée de la Maison-du-Bois, résidence bien connue des touristes, dans le palais que le prince occupe à la Haye. C'est là, que, le 24 octobre dernier, — précisons les dates et les faits, — il nous fut donné, grâce à l'obligeance du royal possesseur, d'examiner l'émail dont il s'agit. Quelle ne fut pas notre surprise, à nous qui avions encore foi dans l'assertion de l'éditeur Blaisot, de tenir entre nos mains un portrait tout différent de ceux gravés par ChofFard et par Ceroni !

De trois quarts à droite, le regard dirigé vers la gauche, une longue chevelure noire bouclée tombant sur les épaules, le duc y est revêtu de la cuirasse avec brassards en acier à clous dorés et porte un large col rabattu orné de dentelle. La figure, finement traitée, avec carnations chaudement colorées, s'y dé-

tache sur un fond brun (i). D'ailleurs, aucune signature, aucune date. Seul, le nom de la Rochefoucauld, d'une écriture ancienne, figurait autrefois sur le revers et a été effacée depuis.

Mais quel délicieux émail, quelle ravissante peinture, quelle vie, quelle finesse, quel modelé, quel rendu ! Comme l'air vainqueur et précieux du personnage y est habilement reproduit, comme sa mine hautaine, fière et railleuse y est saisie et, pour ainsi dire, prise sur le fait ! Et cette belle chevelure, comme elle ondule gracieusement et comme elle fait bien songer à celui qui écrivait de lui-même : (( l'ay lescheueux noirs, naturellement frisez, c( et auec cela assez épais et assez longs, pour « pouuoir prétendre en belle teste (2). » Et cet œil, qui regarde de haut, n'est-ce pas celui de l'homme habitué à toiser ses semblables ?

Au surplus, si ces considérations, si un certain air de ressemblance, de parenté, allions-nous dire, entre ce portrait et celui reproduit par Choffard, si ce je ne sais quoi indé-

(1) Ajoutons, pour compléter cette description, que l'émail est sur or, comme presque tous ceux de Petitot, qui n'employait ordinairement que des métaux précieux; que le revers en est incolore et que le médaillon, de forme ovale, mesure 41 millimètres de hauteur sur 34 de large.

(2) Voyez le Portrait de M. R. D. (M. de la Rochefoucauld) fait par LUI-MÊME, inséré dans le Recueil des portraits et éloges en vers et en prose, dédié à S. A. R. Mademoiselle (de Montpensierj. Paris, Ch. de Sercy et CL Barbin, M. DC. LIX.

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finissable qui permet de reconnaître un même personnage dans deux dessins différents d'attitude, d'époque et de facture, ne nous avaient pas assez indiqué dans cet émail l'effigie de fauteur des Maximes, ne nous eût-il pas suffi d'invoquer le témoignage de Moncornet et du portrait qu'il a gravé ? Car c'est bien le même dessin et il est impossible de s'y méprendre, cette gravure est la copie de l'émail conservé à la Haye : même pose, même costume, même physionomie, et, pour tout dire, même air de jeunesse. Cependant, d'autre part, pour fidèle et sincère qu'est le portrait publié par Moncornet, combien, hélas ! la gravure en est froide et privée de sentiment ! Quelle image pâle, décolorée, exsangue !

Suffisait-il donc que nous ayons retrouvé l'original de ce portrait et que nous en ayons signalé l'existence aux amateurs ? Notre rôle ne devait-il pas être plus grand? De cette peinture animée , vivante et particulièrement ressemblante, ne fallait-il pas une interprétation nouvelle, reproduisant exactement, cette fois, non seulement la pose et le costume du personnage, mais encore l'admirable expression de sa physionomie, avec tout son caractère psychologique, pour employer une expression qui rend bien notre pensée?

Le prince, hâtons-nous de le dire, prévint

lui-même nos désirs et, avec une bonne grâce dont nous ne saurions trop nous louer, nous offrit de faire photographier son précieux émail, afin que nous pussions confier à notre graveur, sinon la pièce originale elle-même, au moins une copie d'une fidélité indiscutable.

Tel est le document qui nous a servi, tel est le procédé que nous avons employé pour faire graver le premier des portraits qui ornent cette modeste étude, et qui, à nos yeux, représente l'image la plus vraie de l'auteur des Maximes.

Que Son Altesse Royale veuille bien agréer ici, avec nos hommages, le tribut de notre respectueuse reconnaissance, pour l'honneur qu'Elle nous a fait et le service qu'EUe nous a permis de rendre à l'histoire et aux arts.

Mais, dira-t-on, si le portrait gravé par Moncornet, si cet émail, dont vous signalez l'existence à la Haye, présentent l'image véridique du duc de la Rochefoucauld, quel cas ferez-vous du modèle de Ghoffard ? Le rejeterez-vous comme une œuvre de fantaisie, comme un document controuvé?

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Cependant Choffard était un artiste sérieux, ne consentant à travailler que d'après des originaux dont l'authenticité lui était démontrée, et il n'est pas admissible que, précisément dans l'exécution de cette pièce importante, traitée par lui avec une attention et une prédilection évidentes, il se soit départi de ses habitudes de sincérité et de loyauté. D'ailleurs, l'émail qui lui a servi de modèle existe, on le connaît et, bien qu'il ne soit pas dans une collection publique, on a pu comparer la copie à l'original. Ecoutez plutôt: « Le porte trait du duc de la Rochefoucauld, l'auteur (( des Maximes^ dit M. le baron Portails, en c( décrivant l'œuvre de Choffard, est très fin (( et rend bien la préciosité et le joli de l'émail (( de Petitot, d'après lequel il est gravé (i). »

Aussi bien n'avons-nous point l'intention de condamner cette pièce si originale et si précieuse. Loin de là et au contraire, nous y voulons voir un nouveau portrait de moraliste, portrait non moins vrai, non moins authentique que le premier, mais le représentant dans un âge plus avancé.

N'était-ce pas l'habitude, en etfet, et comme la passion favorite du peintre Petitot, soit

(i) Les Graveurs du xvm'> siècle, estampes, vignettes et portraits par MM. le baron Roger Portalis et Henri Beraldi. PariSj D. Morgand et Ch. Fatout, 1880. — Tome I.

qu'il exécutât des copies des grandes toiles que signaient Philippe de Champagne et Lebrun, ou qu'il travaillât d'après nature, de représenter les mêmes personnages plusieurs fois, à des âges différents, dans diverses attitudes et sous des costumes variés ? N'est-ce pas ainsi, par exemple, qu'il a peint quatre émaux au moins pour représenter Louis XIV, jeune ou dans la force de l'âge, deux pour Anne d'Autriche, trois pour Marie-Thérèse d'Autriche, deux pour Gaston de France, pour la duchesse d'Aiguillon et pour M"^® de Combalet ? Or, pourquoi l'auteur des Maximes, qui fut, sans contredit, l'un des hommes les plus fêtés, les plus courtisés et les plus adulés de son époque, n'aurait-il pas deux fois tenté la verve artistique du célèbre émailleur ?

Au surplus, comparons les types distincts que présentent les deux émaux de Petitot, mettons un instant en présence, d'un côté, la gravure que nous avons fait exécuter par M. Lalauze et, de l'autre, celle de Ghoffard.

Dans le premier de ces portraits, le duc a un certain air soldat (i), frondeur, fanfaron, bravache même, car il nous faut tout dire. C'est qu'il est encore tout frais émoulu de

(i) « Il n'a Jamais été guerrier, quoiqu'il fût très soldat. » Portrait du duc de la Rochefoucauld par le cardinal de Retz.

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cette triste équipée qui s'appelle la guerre de la Fronde; c'est qu'hier il assistait à ces mêlées de carrefours, à ces échauffourées de 'partisans, à ces affaires douteuses, où si mal à propos fut engagé l'honneur du nom français ; c'est qu'hier il était encore l'amant de la belle duchesse de Longueville, cette célèbre aventurière qui exerça sur la première période de sa vie une si funeste influence.

Dans cet autre portrait, au contraire, le duc de la Rochefoucauld a vieilli, son œil est moins hautain et la paupière en est plus tombée, les joues sont moins pleines, bref, la fierté naturelle à cette physionomie est tempérée par une indéfinissable expresssion de mélancolie. C'est bien évidemment toujours le même personnage, mais le soldat est devenu philosophe, le frondeur s'est fait moraliste et épistolier délicat, selon l'expression d'une de ses plus célèbres amies. Déjà, il tient, dans son hôtel, un cercle littéraire, où tous les beaux esprits de la cour et de l'Académie se donnent rendez-vous; il a hanté l'hôtel de Rambouillet, il a écrit son portrait chez Mademoiselle de Montpensier, la grande Mademoiselle, il est le collaborateur de Madame de la Fayette, l'assidu, l'indispensable des salons de Port-Royal de la rue Saint-Jacques, où la gracieuse marquise de Sablé tient son

laboratoire de maximes, pour redire le mot que fit Sainte-Beuve. C'est dans ces salons qu'il élabore les Maximes et Réflexions morales qu'il publiera bientôt chez Claude Barbin ; c'est là que s'engagent de longs débats littéraires et philosophiques et que la causerie se poursuit sans fin, causerie gaie, aimable, spirituelle et railleuse dirigée par la marquise qui, toute dévote et janséniste môme qu'elle est à ses heures, est douée d'un rare talent de conversation et excelle à faire jaillir la saillie alerte et vive, à décocher, comme une flèche, le mot piquant, et à provoquer la remarque fine qui, dans son état rudimentaire, est le germe d'une profonde et irréfutable maxime.

Quelle différence entre ces deux époques de la vie de la Rochefoucauld et quel abîme les sépare ! Là, c'est la vie tumultueuse et agitée des camps, c'est la fièvre de la guerre civile, ce sont les orages, les intrigues, les révoltes ; ici, par contre, le calme, la réflexion, les soucis littéraires et, avec cela, le commerce aimable, facile, agréable des amis des lettres et de la philosophie.

Qui ne comprendrait maintenant l'énorme différence que doivent présenter ces deux portraits d'un même personnage, exécutés à des époques aussi profondément dissemblables ? N'est-ce pas, en effet, sur la figure que

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se reflètent les passions diverses qui agitent le cœur de l'homme et les yeux ne sont-ils plus la porte de l'âme ?

Et cependant, si l'on nous demandait, à nous qui voyons dans le livre des Maximes un des plus fiers monuments de l'esprit humain, et qui, pour cette raison sans doute, devrions chercher à connaître les traits de Fauteur à l'époque même de sa composition, auquel de ces deux portraits il faut accorder la préférence, nous n'hésiterions pas à désigner le premier. C'est que les Maximes ne datent pas, en réalité, de cette époque de calme, mais bien plutôt de celle de la Fronde ; c'est que sans cette triste guerre elles n'eussent jamais paru. N'est-ce pas, en effet, après la lutte que le soldat se retire sous la tente pour panser ses blessures ? Ainsi fit la Rochefoucauld, qui, pour soigner, sinon pour guérir les blessures qu'il avait reçues au cœur, blessures autrement graves que celles du corps, composa sur ce même cœur humain, pétri d'égoïsme et d'amour-propre, les éternelles maximes dont la profondeur, la justesse et la vérité n'ont pu être diminuées par deux siècles de critique.

PORTRAITS GRAVÉS

DE

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