Les portraits
Nos grands hommes du xvii« siècle, sauf exception, ont eu la vie facile. En cas de difficultés matérielles, une pension du roi ou la faveur d'un prince du sang ou l'amitié d'un noble personnage leur épargnait le souci du lendemain. Entre ces existences si calmes celle de La Bruyère a été une des moins troublées. Ses peines et ses tracas, presque uniquement, ressortissent à la littérature; il n'a pas laissé d'en souffrir. Encore est-on loin de les connaître à fond : les sources manquent. Il a eu peu d'amis, donc peu de confidents. Lui-même, dans son livre, est très avare de renseignements auto-
(1) A conscltbk: La Bruyère, Collection des grands écrivains, Notice biographique (Hachette). — Œuvres complètes de J. de La Bruyère, par A. Chassang, t. I (Garnier). — Lanson, Histoire de la littérature française (Hachette), p. 590 et suiv. — A, AUaire, La Bruyère dans la maison de Condé, Paris, 1886.
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biographiques : à cet égard il ne procède que par allusions discrètes ou par réticences énigmatiques. Nous en sommes réduits aux conjectures, trop souvent. Mais le peu que nous savons sur sa vie nous permet d'affirmer qu'elle fut celle d'un honnête homme, libéral, indépendant sans raideur, ennemi implacable des sots, des vaniteux et des manieurs d'argent.
1° Premières années (1645-1684). Jean de La Bruyère naquit à Paris en 1645 : le penchant à l'opposition, l'esprit démocratique, en même temps d'ailleurs qu'un sentiment religieux très sincère, étaient chez lui un héritage de famille; son aïeul et son bisaïeul avaient été au xvi^ siècle d'acharnés partisans de la Ligue. Ils ne se résignèrent pas à l'avènement de Henri IV, et préférèrent à une soumission qu'ils jugeaient dégradante l'exil et la ruine. Le père de La Bruyère était donc pauvre et ne put élever ses huit enfants qu'avec le secours d'un frère, financier habile, parrain du futur moraliste, enrichi par des opérations suspectes dont son neveu paraît avoir gardé un mauvais souvenir.
Au moins, grâce à lui, jouit-il d'une aisance relative. Il est élevé chez les Oratoriens, se fait recevoir licencié en droit, et plaide fort peu, avec ennui, avec répugnance — si même il plaide. — La procédure lui déplaisait; il n'avait aucun goût pour la chicane. Après huit années de barreau platonique, il entre dans les finances et devient trésorier général de France en la généralité de Caen (1673).
Cette nomination, au premier abord, étonne : lui, Parisien de naissance et de cœur, ennemi de la province allait donc se résigner à la vie provinciale ? lui qui haïs-